LIVRE SIXIÈME
DE L’AVENIR
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
Voici nos dernières réflexions sur l’état religieux. C'est un siyct que la philosophie a traité avec prédilection; ne fallait-il pas que la religion l'épuisât à son tour ?
Les beaux esprits du siècle dernier se moquaient de ces moines , dont les mœurs, encore plus que le costume , formaient une si tranchante disparate avec la société incrédule que gouvernail Voltaire; force était de répondre à leurs sarcasmes par des faits , et nous avons esquissé l'histoire des ordres religieux. Les frondeurs de nos jours raillent moins peut-être que ceux du xvui r siècle ; mais ils nient , avec une gravité qui a . aussi son côté plaisant, que la religion catholique puisse enfanter encore quelque chose de grand et de durable. Sa sève est tarie, disent -ils; nous affirmons, au contraire, qu'elle n'a jamais été plusabondantc. Aveugles qui ne voient pas le perpétuel et admirable mouvement d'ascension de la re-
ligion catholique! C’est dans ces jours d’apparente humiliation qu'on doit s’écrier :
Le Christ commande, il règne, il est vainqueur ! Cette religion qu’on méprise, qu'on persécute, que l'on nie aujourd'hui, demain vous la verrez triomphante, adorée, confessée par l’univers , et la victoire que lui prépare son immortel Fondateur sera en partie l’ouvrage des congrégations religieuses, éparses çà et là dans nos provinces, soulageant nos infirmités, instruisant la génération naissante, faisant le bien obscurément, mais le faisant avec efficacité.
Ce n’était donc pas assez d’avoir écrit l’histoire du passé; il fallait de plus raconter l'avenir.
Mais cet avenir appartient- il aux congrégations, et leur existence est-elle assez assurée pour qu'elles osent y prétendre?
Cette objection naît d’une confusion de mots, et on la dissipe par une distinction
DE L’AVENIR
si simple, si élémentaire, qu'elle ne fait plus question, même au palais 1 : c’est dire qu’elle est aussi évidente que le jour. L’école du vieux libéralisme, et l’école doctrinaire, qui a confisque à son profit la révolution de juillet, sont d’accord sur ce point, qu'il faut considérer la congrégation sous un double aspect , en temps que sioijUe association, et en tant que corporation ou personne civile.
Le droit d 'association est un besoin de l'homme , une loi de sa nature, une condition de son existence , un droit antérieur à toute loi écrite , a dit M. Bernard dans l’affaire de l'Association bretonne. M. Bcrville, amplifiant celte pensée, dans son plaidoyer pour Gévaudan , ajoute : « L’esprit d'association est né avec l’homme; soit effet de son organisation , soit sentiment de sa faiblesse individuelle, il tend sans cesse à entrer en communication avec scs semblables.
Après avoir, par des agrégations générales, composé les sociétés politiques, il forme encore , dans le sein de ces grandes communautés, une foule de sociétés particulières. Il s’associe pour l’instruction (congrégations enseignantes ) , pour le plaisir , pour la bienfaisance (congrégations hospitalières). » M. de Corcelles enfin, dont l’autorité est bien de quelque poids aujourd'hui, a proclamé à la tribune, comme un droit imprescriptible , le droit de toute association morale, dont les actes n'offensent pas les lois.
Toutefois cette thèse a été mieux approfondie par l’école doctrinaire, et la plume de M. Duvcrgicr de llauranne a surtout fourni à l'ancien Globe des professions de foi explicites en faveur de la liberté d’association. u S'associer , en effet , n’est autre
1 Voyez la consultation ni jésuitique, ni gallicane, ni féodale , ou MM. Dupont et Guichard réfutent si spirituellement la lourde érudition
chose que se rapprocher de ses semblables, que choisir ceux dont on partage les goûts, les sentiments, que suivre en commun une même voie, ou poursuivre un même but...»
Ce que M. Royer-Collard a dit des pétitions , s'applique également aux associations : « C’est plus qu’un droit, c’est une faculté. » Demander, quels sont les règlements sur les associations, c’est demander :
« quels sont les règlements sur la faculté de respirer et de se promener?
Kn sera- 1 -il des corporations ou personnes ciriles comme des simples associations? Non, et l’organe des doctrinaires ajoute , que « les premières dérivent de la loi ; les secondes la précèdent. Pour qu’un être abstrait pût avoir des biens à lui propres, il a fallu l'intervention du législateur. .. pour s’associer, au contraire, pas plus que pour se promener ou parler, il n’est besoin d’un article du code. Ici c’est un droit naturel , une faculté; là, une fiction légale.
Aussi, dans un cas, a-t-on toujours procédé par voie d’autorisation ; dans l’autre , par voie de restriction. Si les lois se taisaient , les corporations ne pourraient être ce qu’elles sont; si les lois se taisaient, au contraire, les associations jouiraient d'une entière liberté. £n un mot, une disposition expresse était nécessaire pour autoriser les unes, et prohiber les autres. Nous insistons sur ce point, parce qu’il nous parait fondamental. Ces principes posés , la question semble résolue. Si , en effet , la législation peut et doit imposer aux corporations telles conditions qu’elle juge nécessaires, elle n’a sur les associations ni les mêmes droits, ni le môme pouvoir. Les associations sont es- • sentiellement libres, elles ne demandent rien à la loi. »
de nmitre Dupin. — Voyez surtout l’excellente consultation de M. Flayoi pour les Capucins, qui a réuni des adhésions de toutes les nuances. •
UES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
Mais pénétrons plus avant dans la question, toujours guidés par l’ancien Globe, car il n’est pas sans intérêt de faire contraster les doctrines avec les actes des persécuteurs du jour.
« Si , parmi les associations, il en est de plus particulièrement inviolables , ce sont les associations religieuses... Au lieu d’un principe pour les protéger, elles en ont deux, celui de la liberté des associations, et celui de la liberté des cultes. En vain dit-on qu’une association religieuse n’est point une religion ; si ce n'est point une religion, c’est un mode d’en exercer une ; et nous demandons ce que c’est qu’un culte sans son exercice , ce que c’est qu'une liberté sans son libre développement?... Moines, couvents, ordres monastiques, tous ces mots, qui moralement ont un sens, n’en ont aucun légalement. Légalement il n’y a que des corporations et des associations, c’est-à-dire, d’un côté , des corps constitués par la loi , et jouissant de certains droits ; de l’autre de simples agrégations d’individus, nées d’une faculté naturelle, et nécessairement libres... Ce mot de congrégation, qui ne signifie pas corporation ; qui ne rappelle aucun des engagements des anciennes communautés religieuses, aucun des droits que notre vieux régime leur conférait, ce inot seul de congrégation couvre un crime , emporta une incapacité civile ! En vérité, nous n’y concevons rien... »
Le Globe était, en cela, d’accord avec le ministère public de la première charte , et l’on se rappelle encore la voix tonnante deBellart, requérant coulre le Constitutionnel et le Courrier Français des poursuites que la cour de Paris refusa :
« S'ils n’épargnent pas les cérémonies et les réunions éphémères du culte, ils sont bien moins disposés au respect pour les réunions qui peuvent faire croire à quelque durée ; comme celle des Trappistes, des Frères
de la Doctrine, des Frères de la Charité, etc. C’est surtout sur ces institutions effrayantes qu’ils croient devoir lancer tous les foudres philosophiques. A l'aspect de ces ambitieux d’une espèce nouvelle , dont les uns ne connaissent d’autres jouissances que des austérités surhumaines , d’autre monde que leur enclos , d’autres amis que les pauvres qu’ils soulagent, en partageant avec eux les fruits de leurs rustiques travaux ; dont les autres ne veulent pour élèves et pour clients que des enfants grossiers , avec lesquels ils commettent, il est vrai, l'irrémissible crime, un peu trop rare dans quelques autres institutions , de leur enseigner la religion et la morale , et de veiller , même hors des écoles , sur leurs mœurs non moins que sur leurs exercices ; dont les autres , enfin , aspirent à soigner , pour l'amour du Ciel , les plus hideuses et les plus redoutables infirmités humaines ; ils demandent fièrement ce que deviennent les lois , qui ne reconnaissent pas de corporations religieuses ?
» Nous leur demandons à notre tour ce que devient le grand principe, si juste au fond, le principe si souvent invoqué par eux, cl qui permet de faire tout ce que la loi ne défend pas?
>• Si la loi ne reconnaît pas les vœux perpétuels , elle ne dénie pourtant à qui que ce soit le droit de s'habiller comme il lui plaît, de régler l’emploi de son temps à sa fantaisie, de prier Dieu où il veut, et de sc joindre à ses voisins ou bien à ses amis , pour le prier dans une maison commune.
« Eh quoi! encore une fois, on peut se réunir, les théologiensdiraienl pour pécher, tout le monde dira pour sc livrer à des occupations frivoles et mondaines; et l’on ne pourra se réunir pour adorer Dieu! Des sociétés de plaisir se forment sans opposition, et il faudra clore violemment les sociétés d’édification et de prières!
» Qu’importe que ces sociétés s’appellent
DE L’AVENIR
(tes couvents? Les mots n’altcrent pas les droits. Si les hommes qui se renferment dans les couvents n’y restent que par leur propre volonté; si, au moindre mot, au moindre signe , les murs de leur retraite tombent devant eux; s’ils ont la liberté d’en sortir à tout jamais, aussitôt qu’ils en ont conçu môme la pensée, en quoi donc la loi est-elle violée d’v laisser demeurer ceux qui veulent n’en pas sortir, au milieu des compagnons de leur choix , comme dans un port où ils sont à l’abri des tempêtes et des agitations de la vie?
» C’est le propre des gouvernements fibres qu’en tout ce qui ne blesse ni la loi, ni l’intérêt d’autrui, chacun puisse faire son bienêtre à sa manière. De quel droit le Constitutionnel et le Courrier veulent- ils contraindre les religieux de la Trappe , de la Doctrine et de la Charité à aller leur demander ce qu’ils doivent faire, avec qui ils doivent vivre, et où ils doivent demeurer?»
Dans une autre occasion , non moins solennelle (il s’agissait de l’association bretonne), le ministère public de la première charte déclara de nouveau, par l’organe de M.I .evavasscur, que les citoyens ont le droit de s’associer pour un but politique, civil , religieux, etc. , pourvu que ce but ne soit pas illégal en lui-même , et qu'on n’emploie pas des moyens illégaux pour l’atteindre.
De ce qui précède, concluons: Désormais il doit être bien entendu que l’engagement dans une congrégation formée au sein de l’Église catholique est un engagement licite, dans un pays où le libre exercice de celte religion est assuré. II n’en résulte pas qu’un tel engagement soit valable cl obligatoire aux yeux de la loi civile ; ceux qui le contractent ne forment point un corps de communauté dans l’État ; ils ne peuvent point y vivre, traiter, acquérir, disposer ou recevoir, comme un seul homme, comme un être collectif, comme une société consacrée par
les lois, l’autorisation légale et spéciale donnant seule cette existence civile. Mais les hommes engagés religieusement dans une scmblabc congrégation ne se rendent point coupables envers l'État , par le seul fait de leur engagement. En un mot, la congrégation ne devient personne civile que par l’effet de la loi ; mais elle peut se former, en tant que simple association, sans l'autorisation préalable, comme sans la ratification ultérieure du pouvoir. Cela résulte explicitement des doctrines soutenues à la tribune , dans les journaux et dans les livres du vieux libéralisme et des doctrinaires.
Mais, la législation ne donne- t-ellc pas en fait un démenti à ces théories? Question oiseuse. S’il était vrai que cette législation eût la portée qu’on lui suppose, encore pourrait-on douter, avec M. Isambert, dont le témoignage, n’est pas suspect assurément, qu’en supprimant les vœux monastiques , elle ait défendu les associations pour prier Dieu en commun. Mais qu’est-ce que les lois de la révolution, qu’est -ce que les décrets ou le code pénal de l’empire , en présence de la charte , de cette charte surtout devenue si large, si libérale, si ennemie des proscriptions, depuis 1830? La liberté d'association et de culte est tellement incrustée dans cette populaire déclaration de nos droits, que la question des congrégations religieuses ne peut plus fournir macère, même à une consultation d'avocats.
Cependant , quoique nous soyons libres , et très-libres , ne nous dissimulons pas que la force brutale, renversant le peu de sauvegardes qui nous restent, pourrait bien rendre illusoire cette faculté d’association que le vieux libéralisme et les doctrinaires préconisaient avec tant de complaisance sous la restauration. En droit, des réunions d’hommes ou de femmes, peu importe, peuvent sans doute se former dans un but religieux, d'instruction ou de bienfaisance;
Ï)ES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
elles peuvent se constituer môme, suivant les règles du code civil , sur le contrat de société , sauf à en subir les inconvénients pour en recueillir les avantages 1 ; mais, en fait (et, quoique rien ne soit plus méprisable qu'un fait , rien aussi n’est plus obstiné ), reste toujours la chance de voir le droit méconnu par une émeute , restreint par une loi d'exception, éludé par les contradictions administratives.
Mais ici précisément est le triomphe des congrégations religieuses.
On pourra les abattre, elles se relèveront.
On pourra, au mépris de la faculté d’association , les dissoudre; elles se reformeront aussitôt.
1 La loi de 1825 ne prouve rien contre cette thèse ; tout Français n’en est pas moins libre de s’associer à d’autres pour mener une vie commune; on l'était sous l'ancienne charte, on l'est , à plus forte raison , sous la nouvelle , sans avoir recours à aucune autorisation; car, sans autorisation, avant et depuis la loi de 1825, beaucoup de maisons religieuses ont existé et existent très-légalement. Cette loi n’a eu pour objet que de transformer les simples associations, qui le désireraient, en personnes civiles, et de donner la légalité à des actes communs, qui , autrement , pour être légaux, à défaut de convention de société, devraient être passés par des individus : mais, vivant en communauté, on est bien maitre de renoncer au bénéfice de cette loi , h la charge de laisser traiter les affaires de l'association par des mandataires, ou de les faire en vertu d’une convention de société, comme il est dit dans le texte. L’hypothèse dans laquelle les propriétés sont censées possédées et tous les intérêts réglés par un ou deux individus , admet beaucoup d'inconvénients , entre autres pour les transmissions à cause de mort , et surtout quand la congrégation a plusieurs établissements , et des établissements éloignés, sous sa dépendance. L’hypothèse d’un simple acte de société, quoique très-réalisable, n’est pas non plus ex-
30îi
C’est qu’elles sont naturelles, nécessaires, inévitables, parce qu'elles sont utiles.
La faiblesse de l'homme isolé , son impuissance quand il est réduit à lui -môme, son insuffisance à procurer son propre bienêtre et celui de scs semblables, expliquent cette dispositiounaturelle et invincible qu’il a à se rapprocher des autres hommes. Seul, s’il est fort, il ne peut rien; s’il est intelligent , il ne crée rien ; s’il est vertueux , il se déprave. Associé à d’autres, il s’édifie de leurs exemples, s’éclaire de leurs lumières, se fortifie de leur concours. Pour lui - môme, abstraction faitede son prochain, l’association est un bienfait.
Mais la charité veut que nous songions au
clusif d’inconvénients majeurs. D’abord aucune garantie légale ne saurait être assurée au lien religieux, et il est impossible de prévoir les cas qui ont rapport à la subordination. D’un autre côté, supposons qu’il s’établisse, d’après le code civil , une société de personnes vivant en commun de ce ((ue chacune apportera , selon un mode de gestion convenu entre elles, et recevant successivement toutes celles qui voudront s’y agréger; il faudra acquitter des droits de mutation ruineux et qui tariront les ressources de la charité, si même ils ne compromettent pas les moyens d’existence de la communauté; puis, le cas de dissolution de la société, surtout par la volonté qu'un seul ou plusieurs expriment de n’ètre plus en société (art. 1865 et 1866), ouvrira la porte à de graves dangers , car l’influence de mauvais conseils pourra aisément déterminer une demande en dissolution. Quoi qu’il en soit de ces chances défavorables , il n’en est pas moins vrai qu’une congrégation peut se former et se perpétuer de cette manière, indépendamment de toute autorisation, et cela suffit pour que la liberté d'association ne se trouve pas à la merci du gouvernement.
Nous croyons inutile de présenter un projet ou modèle de convention , parce qu’il ne différerait en rien des actes ordinaires.
DE L'AVENIR
bonheur d'autrui comme au nôtre. Seul , quelle influence l’homme exercera-t-il sur ce bonheur? Associé à d’autres, il sera toutpuissant pour l'assurer ; il instruira ses semblables , en leur présentant , au lieu d’un flambeau, un faisceau de lumières, il les secourra , non pas en soulageant une de leurs peines, mais en les allégeant toutes à la fois. Dans l’intérêt du prochain , c’est donc un devoir de s’associer.
Voyez les sociétés formées dans un but purement humain; elles font en un jour ce qu’un homme n’eùt pas fait en un siècle.
Que sera -ce donc de celles qui se forment au nom de Dieu ?
Aussi l’isolement répugne-t-il à l'homme; aussi l’homme tend - il incessamment à contracter avec ses semblables une union corporelle ou spirituelle. Par le sentiment de son impuissance, il aspire à un état qui complète son être, qui décuple ses moyens, qui agrandisse sa sphère d'activité.
L’association est leplus grand moyen possible de succès : les méchants ont su s’en emparer pour le mal. les bons pour le bien.
De là , d’une part , les sociétés secrètes ; de l’autre , les congrégations religieuses. Nous avons franchi les intermédiaires pour arriver «le plein saut à cette conséquence, qui rentre si intimement dans notre sujet. Soulager les infortunes; en les soulageant, se faire aimer; profiter de cette bienveillance pour propager la foi , et par la foi régler les mœurs , voilà le secret, voilà le but, voilà le triomphe des congrégations et des Ordres religieux, de cesassociations naturelles à l'hommeet chères au chrétien, parce quelles sont les moyens de sa perfection.
Comment donc prétendrait-on les abattre ou les dissoudre, sans qu’elles se relevassent et se réunissent aussitôt ?
Persécuteurs, y pensez - vous ? Vous proscrivez les religieux en France, apparemment pour proscrire avec eux les vérilésdonl
ils sont les organes , les vertus dont ils sont les modèles. Par bonheur pour vous-mêmes qui la poursuivez , la vérité ne se perd jamais , elle se déplace seulement. Quand un pays, aveuglé par le prestige des passions , la méconnaît et la repousse , on la voit passer dans un autre où dominait l’erreur , et s’y dédommager par ses conquêtes des pertes qu’elle a éprouvées. Ainsi, tandis que les associations religieuses disparaissaient de la Belgique ctde la France, à la fin du dixhuitième siècle, les débris en étaient recueillis en Angleterre avec une pieuse vénération. Par une de ces dispositions de la Providence qui confondent la méchanceté humaine, et qui font tourner au profit de la véritable religion les persécutions que lui suscitent les impies, c’est dans le pays où les prêtres catholiques étaient autrefois condamnés à mort, s’ils étaient convaincus d’avoir célébré la messe, que se sont formés des établissements où se pratiquaient tous les exercices de la vie monastique. C’est alors que se réalisèrent les vœux du philosophe Bâtes , qui déplorait que sa patrie manquât déniaisons religieuses, d’où l’exemple des plus hautes vertus pût rejaillir sur le reste des citoyens. L’Angleterre comptait, en 1815, plus de vingt couvents de femmes, tels que les Bénédictines à Winchester, les Trappistincs à Stapchill et à Faunlon, la Visitation à Sh ipton- Mal lest , etc. Les Bénédictins, les Carmes, les Chartreux, les Dominicains, les Franciscains , les Jésuites, . les Trappistes , y ont également trouvé un favorable accueil , soit de la part des catholiques, soit même de la part des protestants. Enfin , des séminaires assez nombreux servent à y entretenir les rangs du sacerdoce.
Voilà ce qui se passe dans un pays livré à un schisme désolant; et ces établissements y étaient désirés comme un moyen de régénérer les mœurs Quand on sait les Jé-
suites protégés en Angleterre, il faut du
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
courage pour traquer des Capucins à Aix et à Marseille. Cela ferait croire, en vérité, que la religion qu’on exile de France ira , secondée par l’émancipation descatholiques, convertir au Nord la Grande-Bretagne, ou bien , favorisée par la conquête d’Alger , imposer au Midi sa croix aux Maures d’Afrique. Beau pays de France, tes sauveurs l’auront perdu , et lorsque , à force de détruire l’ignorance et la superstition, ils auront étouffé partout les lumières et la piété, le dernier Chrétien, assis sur les ruines du dernier monastère, pourra s’écrier, nouveau Jéréinic : « O vous , qui passez par le chemin, dites, û dites-moi , est-il une douleur égale à ma douleur ?»
C’est qu’hélas ! les yeux de ce Chrétien ne rencontreraient plus sur le sol delà France, au lieu des congrégations formées pour la plus grande gloire de Dieu, que des associations, d'abord réunies dans l’ombre, puis produites au grand jour , pour le triomphe de l’égoïsme, cet ennemi de la charité; de l’erreur, cette ennemie de la vérité ; du mal, en un mot.
Les méchants , en effet , c’est-à-dire tous ceux qui supportent impatiemment le joug de l’autorité, en religion comme en politique, savent encore mieux que les bons que l’union fait la force, que la division la tue. Ainsi, tandis qu’au dix-huitième siècle, la hache était portée dans l’état religieux, les sociétés secrètes, enhardies par cette persécution qui était leur ouvrage, se dressaient fièrement , sûres qu’aussitôt les bonnes associations détruites, les mauvaises en usurperaient impunément la place. Vers le milieu de ce siècle, les philosophes, avant-garde extérieure de la franc-maçonnerie , avaient déjà déposé le masque; ils se passaient tout haut le mot d’ordre : Écrasez l'infàme!
c’est-à-dire la religion et les instituts religieux qui en sont les colonnes. La Société de Jésus tomba , la philosophie redoubla
d’audace; les décrets de février 1790 amenèrent d’autres suppressions ; la philosophie avait déjà arboré ses couleurs et ses espérances révolutionnaires; le décret du 18 août 1792 prohiba enfin toute association de piété et de charité , même celles uniquement rouées au service des hôpitaux et au soulagement des malades , et la révolution, fille sanglante delà philosophie, étayée sur les sociétés populaires qui remplaçaient les sociétés religieuses, fit rouler sur l’échafaud la tête du roi martyr. Suivez ce parallèle :
il montre les moyens du mal se multipliant, à mesure que ceux du bien diminuent. Ce qui est arrivé il y a quarante ans se renouvellerait-il aujourd'hui?
Dieu, détourne ces funèbres présages!
Non , la France n’est point jetée comme une proie à l’hérésie ou à l’athéisme; il y a encore de l’espérance pour scs enfants, tant qu’il leur reste de la foi et de la charité. Peuples, vous l'avez vue humiliée; peut-être la verrez- vous plus châtiée encore, car clic a mérité d’épuiser jusqu’à la lie le calice d’amertume; mais la nation modèlcsc relèvera de son abaissement, et jettera sur l’univers un éclat qu’elle n'a point reflété à ses plus beaux jours. A son aide, seulement, vous qui replantez la foi là où la foi est déracinée, vous qui faites refleurir la charité là où la charité semblait flétrie! A son aide, Vierges du Seigneur, Frères de la bonne doctrine, Missionnaires de l’Évangile; le terme de la captivité s’approche, Ilabylonc va tomber , rebâtissez Jérusalem !
Les ennemis de la religion ont eu beau faire; les pierres sont déjà préparées pour celte réédification. Et ici nous ne parlerons point du clergé séculier, véritable pierre angulaire de la cité sainte; nous n’avons eu vue que les congrégations religicusesd’hommes et de femmes , éparses dans nos provinces. Or, il semble que l’émulation avec laquelle la France a accueilli le retour de
DE L’AVENIR
ces congrégations, que la sollicitude avec laquelle la France les recherche et les soutient contre les atteintes d’un pouvoir ennemi, donnent la mesure de la force avec laquelle, à leur tour , elles réagiront sur l’opinion et sur les mœurs. En effet , si cette émulation et celte solitude sont universelles parmi les catholiques, qui forment la grande majorité des Français; si la sympathie du plus grand nombre sert de base , chez nous , à l’édifice de l’état religieux, si cet édifice a pour appuis, d’un côté, l'inébranlable foi que tous les fidèles ajoutent à son utilité , et de l’autre les libéralités qu’ils consacrent avec joie à son entretien, comment les doctrines professées par les congrégations religieuses ne fructifieraient-elles point dans les cœurs qui ont une telle confiance en ceux qui les professent, qu’ils consentent à tous les sacrifices , pour assurer leur existence et leur propagation? La réaction de l’état religieux sur la société sera aussi profonde qu’elle est inévitable. C’est là une vérité qui se laisse, pour ainsi dire , loucher au doigt.
Eh bien ! Y universalité dont nous ne parlions que d'une manière hypothétique, est un fait. Oui , tous les catholiques, c’est-àdire la grande majorité des Français, dont la presse libérale a, depuis dix -sept ans, odieusement calomnié les sentiments ; tous, répétons-lc, ont montré de l’émulation pour établir nos congrégations religieuses, et de la sollicitude pour les conserver.
Prouvons-le sans réplique.
Il y a deux faits notoires. Le premier :
malgré tout ce que les quarante années qui précédèrent la révolution de 89 firent perdre aux institutions religieuses, la France, à l’époque de cette révolution , en était encore abondamment pourvue. Mais alors aucune ne fut épargnée ; tous les établissements furent abolis, détruits, anéantis.
Le second : de tous les établissements religieux qui existent maintenant, soit qu'ils
se rattachent à d'anciennes sociétés, soit qu’ils appartiennent à de nouvelles créations , aucune ne remonte plus haut qu’à l’année 1802 , époque de la restauration du culte. C’est à partir de cette année que l’opinion et les mœurs publiques ont provoqué , parmi nous , la résurrection de l’état religieux.
Que si, au mépris de la logique et dé l’histoire, on ne veut pas faire honneur de cette résurrection à l’influence spontanée des mœurs et de l’opinion, de deux choses l’une : ou bien on la regarde comme l’œuvre du pouvoir, ou bien on l'attribue à l’intervention du clergé.
Mais , pour affirmer que c’est le pouvoir ' qui a suscité les congrégations religieuses, il faut le connaître bien mal. Le rétablissement du culte n’a été, à proprement parler, qu’un système de contradictions organisées pour l’empêcher de se rétablir. L’histoire le dira de la restauration comme de l’empire. Rien de moins favorable aux communautés que les articles organiques, elles autres parties de la législation civile ou pénale. Malgré les approbations données par Bonaparte à certains instituts, et même imposées par lui aux répugnancesde second ordre, rien de plus hostile que la jurisprudence de son conseil d’Élat, car clic faisait dépendre l’existence des congrégations religieuses de sa seule volonté ; elle prohibait les vœux solennels; elle laissait subsister toutes les lois de la révolution , auxquelles on se réservait de recourir quand l’autocrate le voudrait. Voilà le pouvoir. Cependant , en dépit de ce pouvoir ombrageux , qui souvent révoquait le lendemain ce qu’il avait accordé la veille, qui préparait des décrets protecteurs et qui les laissait ensuite expirer inédits (témoin le décret relatif aux congrégations religieuses d’hommes), y avait-il une contrée, un diocèse, une ville, qui ne comptât quelque réunion de per-
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
sonnes du sexe, vouées aux diverses œuvres de charité? Et qu’on se rappelle l’empressement avec lequel, dans les années qui suivirent le concordat , toutes les populations voulurent avoir leur part à ce genre de bienfaits. S’il n’en a pas été ainsi des réunions d'hommes , c’est que les obstacles ont été insurmontables : le plus grand de tous, celui qu’il n’a été donné à personne de vaincre jusqu’à présent , c’est la jalouse tyrannie de l’université. Combien la France eût-elle vu de communautés d'hommes, occupées de pourvoir aux besoins moraux des familles et de la société , s’il n'eùl pas été strictement impossible de se réunir jiour se consacrer à l’éducation? Les Jésuites n’avaient-ils pas multiplie les foyers d’instruction dans nos provinces, lorsque les ordonnances de 1828 vinrent tout à coup les éteindre? Ce serait donc nier le jour que de nier la disposition des esprits , en France , pour l’état religieux , que de nier l’estime et la confiance que l'opinion publique , expression de nos mœurs , lui accorde partout ; et c'est là une des mille observations qui fournissent de quoi répondre à ceux qui maintenant crient si haut que le catholicisme est usé, qu’il n'a plus de vie.
A défaut du pouvoir, on parle de l’intervention du clergé. Autre sophisme, que le raisonnement et les faits pulvérisent.
Il est certain que le clergé ne pouvait pas ne point seconder de pieuses fondations; ce concours de sa part était naturel; ne pas le prêter aux congrégations religieuses, c’eût été ou méconnaître ou trahir son premier devoir. Mais induire de ce concours nécessaire et forcé que les communautés sont l’œuvre du clergé , et son œuvre exclusive, voilà une déduction fausse, contredite d’ailleurs par l’expérience. Sur quoi, bon Dieu!
ce clergé eût-il prélevé les frais de ces fondations si variées, partant si coûteuses?
D'un côté, l’éducation des jeunes aspirants
à l'état ecclésiastique absorbait toutes les ressources dont les évêques pouvaient disposer. D’un autre côté, grâce à la pernicieuse influence des principes philosophiques du dix -huitième siècle sur le gouvernement et les classes riches, la carrière sacerdotale se trouvant abandonnée aux classes pauvres et inférieures de la société, à peine les prêtres ont -ils jamais eu de quoi subsister eux- mêmes.
N’importe, nions les faits ; supposons au clergé les richesses dont les réformateurs de la première révolution prirent soin de le dépouiller, et que ceux de la seconde se garderont bien de lui rendre. Dans ce cas même, les congrégations ne pourraient être l’œuvre, proprement dite, du clergé. Est-ce que, par hasard, ce clergé aurait réussi dans ses tentatives d’établissements religieux , si l'opinion publique leur avait été défavorable? Une communauté ne consiste ni dans l’abri commun, ni dans l'uniformité du costume , ni dans le nom qu’elle s’attribue. Ce qui fait le religieux, c'est la fin qu'il se propose et la manière dont il la remplit. Le clergé eût- il donc procuré aux congrégations l’existence elles attributs extérieurs, tout cela n’eût rien été parle fait, si l’objet de ces congrégations n’eût répondu à un besoin de l’esprit ou du cœur, si l’opinion publique se fût prononcée contre leur établissement, si leurs méthodes d’enseignement, si leur manière d'accomplir de bonnes œuvres n’eussent obtenu l’approbation des esprits éclairés. Sous ce rapport , il est surtout vrai de dire que les congrégations religieuses sont la conséquence de nos mœurs cl les filles de l'opinion publique.
Cette opinion ne s’est pas prononcée seulement par le généreux dévouement de quelques âmes bienfaisantes , mais on a vu des contrées, des populations entières, des villes, des administrations locales concourir à rétablissement et aux progrès des congrégations
DE L’AVENIR
religieuses par leurs vœux, leurs applaudissements, les contributions nécessaires : les communautés une fois établies , ne voit-on pas partout les peuples exprimer leur reconnaissance des bienfaits qu'ils en recueillent.
On insiste, soit ; les congrégations, si l’on veut, sont l’œuvre du clergé. Mais le clergé, apparemment , ne les a établies que pour en tirer avantage et profit. Au moins préciserez - vous en quoi consistent ces bénéfices. Telle congrégation a pour but l’instruction des enfants pauvres , telle autre le soin des malades. Qu’est -ce qui profile de leur institution? Est- ce le clergé, ou la famille dont les religieux élèvent les enfants? Est -ce le clergé, ou la société dont les membres souffrants trouvent ainsi un asile et des secours? Oh! oui , les établissements religieux sont de véritables spéculations, mais au profit de l'humanité et des lumières. Ils comportent des placements de fonds considérables ,• mais c’est au Ciel que se payent les intérêts. Ces pieuses fondations n’ont d’autre fin que le bien de la société et des familles; c’est pour le plus grand avantage des familles et de la société, c’est dans cette vue qu’elles administrent et qu’elles emploient ce qui leur est confié. Honte à ces feuilles accusatrices qui, par un calcul de mauvaise foi et dans de perfides intentions, affectaient, chaque année, de publier comme profitant aux prêtres la somme à laquelle se montaient les dons approuvés par le gouvernement en faveur des maisons religieuses. Le clergé, qu’on le sache bien, loin de trouver dans ces établissements les bénéfices que la calomnie suppose, leur dévoue, pour leur procurer les secours spirituels, scs soins, sa sollicitude et scs travaux.
Ainsi les congrégations religieuses ne sont l’œuvre exclusive ni du pouvoir, ni du clergé. Le raisonnement nous ramène à confesser qu’elles n’ont reparu depuis le
concordat que parce que les mœurs et l’opinion publique , qui en est l’interprète , en sollicitaient la résurrection.
Quel n’est donc pas le crime de ces hommes, gouvernement ou journalistes, qui, en persécutant l’état religieux, en comprimant son essor naturel , en refusant à un sexe ce qui était permis à l’autre, se sont ainsi mis en opposition avec le vœu national, qu’ils étouffaient sous l’empire, et qu’ils niaient sous la restauration, pour n’avoir pointa le satisfaire? Égoïstes, avons-nous dit; égoïstes, répétons-nous , à ces philanthropes travestis qui ne veulent pas de la charité évangélique, parce qu’elle enfante des prodiges , à ces savants du libéralisme qui ne veulent pas de l’enseignement chrétien, parce qu'il fait des heureux et des capables au meilleur marché possible. C'est bien là le honteux caractère de ces derniers temps, si fertiles en révolution, l’égoïsme, l’étroit et glacial amour de soi, véritable contre -pied de l’amour des autres!
Mais ce vœu national , cette opinion publique, si favorables à l’état religieux, quel en est le principe? Parler des mœurs, c’est se jeter dans le vague; resterait toujours à expliquer comment cette disposition des esprits pour l’état religieux s’est infiltrée dans les cœurs.
I)’où sortions -nous en 1803? Quel est
l’esprit de la religion professée par la grande
majorité des Français et rétablie par le con- *
cordât ? La solution de ces deux questions nous servira de réponse.
D’où nous sortions en l805?Nous l’avons indiqué d’un trait de plume, en montrant, page 401 , le triomphe des sociétés secrètes sur les sociétés religieuses , et le sang de Louis XVI cimentant cet horrible triomphe.
Certes, à une époque de désorganisation telle que, sur le motif qu’un État vraiment libre ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, on avait déshérité jusqu’aux
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
4or,
malades de leurs gardiennes; à une époque où la religion catholique avait fait place au culte de je ne sais quelle prostituée, coiffée du bonnet rouge, qu'on appelait (par dérision, sans doute ) déesse de la Raison ; à une époque où de semblables horreurs, où de semblables folies éclataient en France , c'en était fait, ce semble, des congrégations religieuses. Mais c’est précisément parce que le sang s’était échappé de toutes les veines , parce que le remords rongeait tant de cœurs , parce que les esprits étaient importunés du néant des fausses doctrines , que les congrégations religieuses, abattues, dissoutes sur tous les points, durent se relever et se réunir. Et leur résurrection offre ceci de remarquable qu’elle précéda, en beaucoup de lieux, la publication du concordat : c’est que, pour faire plus désirer le rétablissement de la religion , Dieu permit qu’elles la fissent aimer par les bienfaits qu’elles répandaient au nom de Jésus-Christ.
Mais , quand cette religion eut été rétablie , quel essor ne prirent point les congrégations ! Toutes les populations en sentaient la nécessité, car elles en appréciaient par expérience l’utilité de tous les instants; leurs désirs se changèrent en protection, en faveurs, en sacrifices même, par cela seul que , replacées enfin sous l’inQuence d'une religion dont l’esprit est un esprit d'association , elles virent leurs désirs approuvés, sanctionnés, encouragés par l’autorité de la religion. C’était surtout de charité qu'on avait besoin, et l’Évangile de charité veut qu’on s’associe , au nom de Dieu , pour opérer plus de bien.
On le voit donc : les mœurs , et partant , l’opinion publique, ont été favorables aux congrégations religieuses , à cause de i’imperieux besoin qu’on a eu d'elles, et parce que la religion, dont le rétablissement était accueilli avec tant d'amour, tend sans cesse à organiser dans la grande société de l’Église
des associations particulières qui soient dos ports de salut pour les Chrétiens qui s’y agrègent , et des moyens d'instruction ou de bien-être pour ceux qui restent en dehors.
Eh ! comment , sans l'appui des mœurs et de l’opinion publique , les congrégations religieuses se seraient-elles développées avec plus de force sous l’empire que sous la restauration?
Établissons le chiffre de l'une et l’autre époque, et l’on verra que les monastères (comme on affecte d’appeler ces précieux établissements) se sont bien moins multipliés sous les rois très -chrétiens que sous Bonaparte.
I,a France, nous le répétons, car il ne faut pas craindre de se répéter, quand on a des préventions à vaincre; la France, après les orages de la révolution , commençait à peine à respirer, qu’elle sentit le vide que laissait dans la société la suppression de toutes les communautés religieuses. Malgré les efforts d’une philosophie spéculative, le souvenir des services qu’elles avaieut rendus à l’humanité souffrante, à l’enfance abandonnée et à la jeunesse indigente, l’emporta sur tous les préjugés ; le désir de voir renaître ces pieux et utiles établissements fut si prononcé, qu’en même temps que les églises étaient ouvertes à l’exercice de la religion , et même auparavant dans une foule de localités, les hospices les plus importants s'empressèrent d’appeler de toutes parts dans leur sein les anciennes religieuses qui avaient survécu à nos malheurs, et ces prétendues victimes de la violence et de la cupidité de leurs proches, s’y réunirent avec joie pour recommencer et perpétuer, dans la pratique des plus humbles comme des plus héroïques vertus, le bien immense que l'impiété les avait forcées d’interrompre.
Bonaparte, témoin attentif de cet élan, comprit le besoin de le favoriser et de lui don-
DE L’AVENIR
ner une direction plus régulière. Ce n'est pas que nous prétendions faire l'éloge de cet homme, qui fit peut-être à la religion plus de mal que Julien l'Apostat, car il la persécuta , il la frappa même dans son chef, après l'avoir relevée; mais, si sa conduite offre des contrastes, il est juste de dire qu'alors il ne s'occupait pas moins des Sœurs de Charité que de ses capitaines; qu’il élevait à la fois des hospices cl des arcs de triomphe; qu'il traçait un décret sur les Hospitalières de la même main qui balançait le sort des rois et signait le destin du monde. En 1807, il ordonna la convocation à Taris , sous la présidence de sa mère et du cardinal I'esch, d’un chapitre général des Sœurs consacrées au soulagement des pauvres. Blais, écoutez en quels termes Bonaparte permettait que l'abbé de Boulogne, secrétaire de ce chapitre, s’adressât aux Sœurs réunies dans le palais meme de sa mère ; ce langage fera honte à ceux qui se portent héritiers de sa succession, mais héritiers sans doute sous bénéfice d’inventaire....
« En parcourant, mesdames, les différents mémoires , nous n'avons pu nous empêcher d’admirer le zèle qui les a dictés , l’amour du bien qui y respire à chaque ligne , ce généreux oubli de vous- mêmes qui vous fait songer aux intérêts des pauvres bien plus encore qu’à vos propres besoins, et cet héroïque dévouement qui vous fait regarder comme une grâce la permission de les servir aux dépens de votre repos , de votre vie même. Nous y avons reconnu que votre désintéressement égale votre zèle; qu'il est impossible défaire de plus grands biens à moins de frais, comme de pratiquer plus de vertus, et de prendre plus de peine avec moins d'ostentation ; et qu'ainsi ce qui distingue vos pieuses institutions de toutes les autres, c’est qu’elles sont en même temps les plus utiles et les moins dispendieuses, les plus
fécondes en bienfaits et les moins à charge à l’État. Nous n’avons pu suivre sans attendrissement tous les objets de votre piété secourable , tout ce ramas de misères humaines, toutes ces maladies du corps et de l’esprit qu'embrasse votre tendre et pieuse sollicitude. Quel est donc ce spectacle admirable que donne au monde la charité chrétienne !
Que ne puis-je la célébrer au milieu de cette assemblée dont elle est le plus beau triomphe! Que ne puis-je la suivre depuis ces monts qui touchent jusqu’aux nues, et où on la voit s’introduire pour diriger le voyageur égaré dans sa roule, jusqu'à ces cachots qui louchent aux abîmes, et où elle descend pour en adoucir les rigueurs ! Que ne puisje vous la montrer supérieure à tous les dangers comme à tous les intérêts , prodiguant partout les largesses avec les consolations , et vivifiant tout dans l'ordre social , ainsi que le soleil anime tout dans la nature ! Qu’y a-t-il donc de plus respectable sur la terre que ces institutions où le premier vœu est de faire le bien , où la première récompense est encore de faire le bien , et où le service des pauvres se confond avec le service de Dieu ? Que peut offrir de comparable toute l'antiquité à ces vierges héroïques , amies par état et servantes par devoir de tout ce qui est faible, de tout ce qui est abandonné, de tout ce qui est affligé; à ces zélées institutrices qui apprennent si bien au pauvre tout ce qu’il peut savoir, tout ce qu'il doit savoir, l’amour de Dieu, l’ainour des parents, et l'amour du travail; à ces Dames du Refuge, qui , à l'exemple du bon pasteur, ramènent au bercail les brebis égarées , et, accueillant leur repentir, savent si bien mêler à la prudence qui le dirige l’indulgence qui l’encourage et la bonté qui le console ; à ces généreuses Hospitalières , préparant avec autantdc tendresse que de dextérité, les remèdes à la souffrance, mêlant heureusement tous les secours de l’art à tous les ménage-
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
ments de la sensibilité, et joignant à la plus grande austérité pour elles-mêmes, la plus touchante compassion pour les malheureux?
Les écrits publics ne parlent point de leur courage habituel ; ils n’exaltent point ce sacrifice continu du jour et de la nuit ; et que le Ciel en soit béni! Il est donc des âmes célestes pour qui faire des biens immenses n’estqu’undevoircommunetordinaire,dont personne ne parle. Quelle force inconnue soutient ce sexe délicat? Quelle main les défend et repousse loin d’elles les maux qu’elles soulagent? Et qui peut donc ici méconnaître le pouvoir de celte religion divine , qui peut seule élever ainsi l'humanité au-dessus d’elle-méme, lui commander cette immolation magnanime de tous les jours et de tous les moments , et en proportionnant la grandeur des récompenses à la grandeur des sacrifices, inspirer le sublime des sentiments par le sublime des motifs et des espérances?
Que de choses n’aurions-nous pas encore à vous dire, mesdames, sur cette mâle fermeté dont vous avez donné l’exemple aux jours de nos discordes , et qui a démontré à un siècle pervers que les âmes les plus douces et les plus compatissantes sont aussi les pins fortes et les plus courageuses ; et sur votre empressement à rentrer dans votre saint étàt, et à reprendre ces chaînes honorables qui vous liaient irrévocablement au service des malheureux ! Conduite vraiment glorieuse, et qui a donné le démenti le plus irrécusable aux ennemis de votre profession , qui , dans leur fol aveuglement, vous appelaient des esclaves et des victimes, et auxquels vous avez prouvé, à force de vertus, qu’il ne peut y avoir d’esclaves dans la maison de Dieu , et qu’il n’y a point d’autres victimes que celles que le monde fait. »
Voilà les paroles dont retentissait, en 1807, un palais impérial ; elles donnent la mesure du développement qu’avaient pris en quelques années les congrégations religieuses.
A son tour, la mère de Bonaparte, rendant compte à son fils du chapitre qu’elle avait présidé, lui disait : « Elles m'ont édifiée par leur piété sans exagération, cl parcelle tendresse véritablement maternelle qu’elles portent à leurs enfants adoptifs, les pauvres
et les malheureux Il m’a été démontré
qu’il est bien doux de concourir au bonheur de ces âmes pieuses, qui, oubliant toujours le bien qu’elles font, ne se rappellent jamais que celui qu'elles reçoivent... J’ai reconnu, par les rapports qui m’ont été faits, que ces pieuses associations sc multiplient heureusement sur tous les points de l’empire ; que tout le bien qui en résulte pour l’humanité est incalculable , et que VÉtat ne saurait leur donner trop d'encouragements. »
Par suite de ce rapport , qui n’a pas besoin de commentaires , intervinrent : 1° le décret du 3 février 1808, qui alloue deux cent quatre-vingt mille francs pour frais de premier établissement, et un secours annuel de cent trente mille francs aux dixneuf congrégations principales, afin qu’elles puissent recevoir un plus grand nombre de notices et étendre la propagation de leur œuvre, par conséquent, fonder -le nouvelles maisons; 2° le décret du 18 février 1809, qui, entre autres dispositions favorables, réduit à un franc le droit d’enregistrement des actes de donations, legs ou acquisitions légalement faits au profit des congrégations ou communautés hospitalières. Ce ne fut pas à ces associations seulement que s’étendit la protection du gouvernement impérial; les Ursulines, les Visitandines, les Bénédictines, les Sœurs de l’Instruction chrétienne, celles de Notre-Dame et du Refuge, furent autorisées provisoirement, en masse, par des décrets généraux de 1800, 1807, 1810, 1811, décrets qui prescrivaient les formalités que les religieuses appartenant à l'une de ces associations avaient à remplir pour former de nouveaux établis-
DE L’AVENIR
sements. A l’époque de la restauration , on comptait en France mille cinq cent trentetrois congrégations ou communautés définitivement autorisées, et six cent quatrevingt-onze qui existaient en vertu d’autorisations provisoires. Ainsi , de 1802 à 1814 (c’est-à-dire dans l’espace de douze ans), deux mille deux cent vingt-quatre maisons religieuses de femmes avaient été fondées.
Nous consentons à ne tenir aucun compte des Frères des Écoles chrétiennes, quoiqu’ils aient été maintenus, ni des Trappistes, des Pères de la Foi , etc. , tour à tour favorisés et bannis.
Voilà l’empire; voici la restauration.
Elle nous rendit des princes religieux, car Louis XVIII alliait à des idées fausses, revêtues d'un vernis philosophique , un fonds véritable de piété; et son successeur ne subira pas, au tribunal de l'histoire, le reproche d’avoir persécuté la religion, malgré les fatales ordonnances de 1828 surprises à sa loyauté. On devait donc croire que ces rois, fiers du titre de très - chrétiens , v oudraient le justifier en protégeant les congrégations religieuses ; mais leurs ministres étaient là, méconnaissant leurs intentions ; la presse était là, calomniant leurs pensées; l’opposition était là, étouffant dans leur germe les mesures qui auraient assuré à l’état religieux le développement compatible avec les besoins de la société actuelle, et surtout avec ceux de l’avenir! Honneur donc aux princes! le blâme ne tombe que sur ceux qui neutralisèrent leurs pieuses dispositions. Honneur aussi à ces orateurs, hommes de bien, à qui leur conscience fournit tant d’éloquentes inspirations, et qui plaidèrent si souvent à la tribune la cause de l'état religieux , dont leur haute raison comprenait la salutaire influence. Vaines réclamations; le règne des fils de saint Louis, comparé à celui de lkmaparlc, n’a pas été une époque de protection et de faveur pour
les congrégations. De grandes réparations eurent lieu, il est vrai, en 1816, pour les Lazaristes, les Missions Étrangères, le séminaire du Saint- Esprit; les Prêtres des Missions de France formèrent leur institut; les Frères des Écoles chrétiennes propagèrent le leur; mais, combien y eut-il de maisons religieuses de femmes qui, de l'état de simples associations, passèrent à celui depersonnes civiles en vertu d'une autorisation?
six cent vingt-huit, qui, ajoutées aux mille cinq cent trente-trois autorisées par Bonaparte, forment un total de deux mille cent soixante -une. Ainsi la rcstauraliou n’a pas même accordé , en seize années , la moitié des autorisations que l’empire accorda eu douze ans !
Le total de deux mille cent soixante -une maisons religieuses de femmes doit être accru de huit cent soixante- trois établissementsqui existaient, mais de fait seulement, au 1 er août 1830; et à ce dernier chiffre des simples associations, qu’il faut toujours distinguer avec soin des corporations ou personnes civiles, joignez la Grande-Chartreuse, douze Trappes environ, trois maisons de Capucins, quelques-unes de Frères de la Charité, sept ou huit de Jésuites, et vous aurez l’inventaire exact de ces prodigieuses richessesde l’état religieux en France, que le libéralisme faisait sonner si haut, et que les catholiques avouent si bas! Voilà donc cet immense réseau qui enveloppait la France, voilà celte milice dont les colonnes menaçantes avaient envahi tous les postes , et compromis le salut de l’Étal ! Pauvre peuple! apprécie maintenant ce grief, l’un des plus forts que renfermât l’acte d'accusation dressé contre la monarchie ; faut-il la maudire pour quelques autorisations, quand on regrette aujourd'hui l’empire, qui en accorda le double ?
Après tout, les ennemis de la religion, en voulant arrêter le développement des
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
congrégations religieuses , agissent contre leurs propres intérêts temporels.
Les philanthropes répudient ces instruments de miséricorde ; les savants du libéralisme ne veulent pas de ces femmes qui , en apprenant à lire aux enfants, commencent par leur faire épeler le nom de Jésus-Christ. Égoïstes! au lieu de les haïr, vous devriez les encourager. Votre intérêt vous fait une loi d'agrandir, plutôt que de restreindre, le nombre de ces victimes, véritables boucs émissaires de nos iniquités. V oyez les païens, dont vous êtes si fiers de suivre les traces ; voyez les infidèles , dont vous copiez, en la parodiant, l’incrédulité, puisque eux au moins croient quelque chose et que vous mettez votre gloire à ne rien croire du tout : infidèles et païens favorisent la multiplication des esclaves. Par le même motif, vous deviez laisser les monastères se remplir.
En effet, dit M. de Maistre ’, dont la pensée frappera tout esprit solide : « Qu’est-ce que l'état religieux dans les contrées catholiques? c'est l’esclavage ennobli. A l'institution antique, utile en elle -même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d’avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d’avilir l’homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l’asservir aux vices d’autrui , il l’en affranchit. En le soumettant à une personne de choix , il le déclare libre envers les autres avec qui il n’aura plus rien à démêler.
» Toutes les fois qu’on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix , en déchargeant le goucemement du soin de surveiller ces hommes, de les employer, et surtout de les payer. Jamais il n’y eut d’idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient,
1 Du Papo, J. I« ) p. 436.
écrivent, font l’aumône, cultivent la terre,
et NE DEBANDENT BIEN A l’aCTORITÉ.
» Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement , qui ne sait qu’en faire.
» Une jeunesse impétueuse, innombrable, libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses , se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre et cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe où le nombre des employés n’ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans.
On dit que les affaires ont augmenté; mais ce sont les hommes qui créent les affaires , et trop d’hommes s’en mêlent. Tous à la fois s’élancent vers le pouvoir cl les fonctions, ils forcent toutes les portes et nécessitent la création de nouvelles places. Il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volonté déchaînés dans le monde. A quoi servent les religieux » ont dit tant d’imbéciles. Comment donc! Est-ce qu’on ne peut servir l’État sans être revêtu d’une charge? Et n’est -ce rien encore que le bienfait d’enchaluer les passions et de neutraliser les vices? Si Robespierre, au lieu d’être avocat , eût été Capucin , on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu ! à quoi sert cet homme ? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendait à la société ; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu , et qui certes n’était pas le moins important, comme maître et directeur d’une foule de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement, dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l’État et d’ augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien.
« Aujourd’hui . grâce au système d’indé-
DE L’AVENIR
pcndance universelle, el à l’orgueil immense qui s’cst emparé de toutes les classes , tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer , gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires, on gémit sous le poids accablant des écritures; la moitié du inonde est employée à gouverner l’autre sans pouvoir y réussir. »
Favoriser l’établissement des communautés religieuses d’hommes , c’eût été diminuer d'autant le nombre des concurrents.
On gênait, au contraire, cet établissement, et l’on avait en même temps l’impudeur de se plaindre d’une trop grande concurrence dans le commerce comme dans les emplois ! !
Pauvres humains, que décolère exciteraient vos contradictions si elles causaient moins de pitié.
Nous avons dû jeter un coup d’œil sur nos provinces, jadis si riches en monastères , maintenant si dépeuplées. Il y a bien encore çà et là quelques humbles réduits où la piété inédite, où la charité veille, d'où la science chrétienne coule pure et limpide.
Aux yeux de l’État, plus de vœux solennels, il est vrai; plus de vœux qui enchaînent pour la vie et qui assurent, au besoin, à l’Église la main -forte de l’évêque du dehors. Non, l’État n’est plus pour rien dans les sublimes rapports de l’hommcavec Dieu ; on i'a fait athée. Mais ces vœux simples, ces vœux qui n’engagent que pour des termes si courts , ces vœux qu’on peut rompre impunément, on leur restitue la perpétuité en les renouvelant, et la solennité en les formant avec conviction en présence du Dieu qui punit le parjure. Vainement les législateurs auront forgé leurs lois ; les prescriptions de l'esprit prévaudront toujours sur celles du papier. On a cru étouffer la piété, et l’on n’a pas vu qu’on lui donnait plus d'indépendance , on n’a pas vu qu’on doublait le mérite du sa<S-ifice. Ainsi les armes du persécuteur se sont tournées contre lui-
méme. Il n’y a plus que l’élan du cœur qui peuple les saintes solitudes; il n’y a plus que la fidélité et la honte du parjure qui y retiennent quand on y est entré; jamais plus de joie et d’espérance n’a brillé sur le visage de ces captifs volontaires.
Anathème, avait dit le spectre sanglant de quatre-vingt-douze, anathème sur les hommes qui voudraient fuir la société pour s’enterrer dans la retraite du cloître. Anathème , a répété la charte de liberté, écrite sur les débris de trois trônes. La barrière subsiste toujours ; la loi impitoyable qui ouvre le guichet du monastère à la religieuse, le tient fermé pour l’homme qui demande à imiter son dévouement. La faiblesse du sexe, on plutôt la nécessité pour l’état luimême d’avoir de ces anges de charité, a obtenu grâce à la femme; l’homme reste frappé d'exclusion. C’est un paria , sous le règne de la liberté des cultes. Eh bien ! le caractère que vous lui déniez, s’il le revêt, ses frères le lui reconnaîtront, et cette reconnaissance suffira à sa pieuse ambition. Religieux pour les catholiques, simple citoyen pour l’État, aux catholiques il demandera leur sympathie, de l’État il exigera protection comme citoyen. Ou plutôt, s’enveloppant de ce manteau de résignation qui couvrait les martyrs, il n’exigera rien ; il souffrira pour son Dieu, comme lui et à cause de lui persécuté ; il priera pour ceux qui le condamnant à l’ilotisme. Oh ! que la religion est belle et consolante! Que scs inspirations sont délicieuses! Que scs doctrines fortifient ! Vierges , profitez de la loi qui vous permet de bénir Dieu en commun, de soulager l’infortune , encouragées par l’image du Sauveur, suspendue à vos modestes vêtements , et d’apprendre aux petits enfants à bégayer qu’il faut adorer le Seigneur, honorer ses parents, aimer scs frères et sa patrie... Vierges, remplissez votre mission; les hommes sauront remplir la leur. Celui à
DES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
qui Dieu aura parlé, se créera une solitude, au milieu même du tourbillon; il remplacera par des vertus intérieures ces vêtements , symbole extérieur qu'on interdit à sa piété.
Ce n'est pas sans dessein que Dieu ne lui permet point de s’ensevelir dans les ombres d’un monastère; ce n’est pas sans un but certain qu’il le retient dans le monde, qu’il le condamne au contact des méchants, qu’il le lie au reste des hommes par tous les liens dont il voudrait se voir lié à la retraite. Dieu le veut ! Dieu a scs raisons pour le vouloir. Peut-être, dans l’ordre de la Providence, au lieu de se disséminer en congrégations particulières et isolées l’une de l’autre, les bons formeront-ils contre les méchants une
association générale ; cet immense institut aura pour fin la réforme fondamentale de la société; ses moyens seront la charité qui prévient ou soulage les infortunes , et la science qui enseigne le juste et le vrai. Par la miséricorde, les bons se feront aimer; en les aimant, on les écoutera, et une fois que la charité aura ainsi frayé le chemin à la vérité , le triomphe de la vérité sera facile '. Aimons-nous donc les uns les autres, parce que cet amour est la condition et le moyen de votre salut.
1 Saint François de Sales a dit : Quand la vérité n’est pas charitable , la charité n’est pas véritable.