JUSQU’A L'ÉTABLISSEMENT
Le monastère de la Trappe, dans le Perche, ainsi nommé à cause du dangereux défilé qui y conduit et qui a assez d'analogie avec une trappe , existait déjà, vers le milieu du xn c siècle, comme abbaye de l’ordre de Liteaux ; sa situation sauvage , presque inabordable, l'isolait tellement du inonde, que la discipline puise maintenir, dans scs murs, plus longtemps intacte que partout ailleurs.
Mais, comme la corruption pénètre en tous lieux, dès qu’elle trouve un cœur assez faible pour s’ouvrir à scs séductions, et comme elle n’exerce jamais de plus terribles ravages que là où elle a rencontré une plus longue résistance, la chute des religieux de la Trappe fut plus profonde que celle de leurs frères ; le désert, qui n’avait été témoin jusqu’alors que de leurs mortifications, protégade coupables excès. Ceux que le tumulte de la guerre, au xvi c siècle, avait enlevés à leur tranquille solitude, pour les livrer aux hasards d’une vie dans laquelle ils oubliaient leurs vœux et sacrifiaient aux plaisirs du monde, ceux-là pourtant étaient moins à blâmer que les religieux restés , il est vrai, au monastère, mais qui en déshonoraient l'enceinte par une affligeante licence. En les forçant de recevoir un abbé commendatairc, on semblait devoir aggraver encore l'état des choses ; néanmoins, ce fut précisément cette circonstance qui amena un changement aussi remarquable qu’inattendu. La réforme de la Trappe s’opéra par les soins d’un abbé commendatairc.
Armand -Jean le Boulhillier de Rancé (1626-1700) semblait ne s'étre voué à l’étude de la théologie qu'a fin de ne pas laisser échapper les riches bénéfices auxquels une illustre naissance lui permettait d'aspirer; telle était la vivacité de son goût pour les connaissances brillantes et les plaisirs de la vie, que, dans l'homme du monde, il eût été difficile de soupçonner le théologien. Au refour d’un voyage, rapporte une chronique
sans doute peu fidèle, craignant que madame de Montbazou, qu'il avait aimée cl dont il ignorait la mort , ne fût en péril , l'abbé de Rancé pénètre par un escalier dérobé dans l’appartement, et voit sa tète sur un plat : on l’avait séparée du corps, parce que le cercueil de plomb, qu’on avait fait faire, s'était trouvé trop petit. Quoi qu’il en soit de celle anecdote romanesque, il n’était pas besoin d’un événement extraordinaire pour dégoûter du inonde l’abbé de Rancé, et, de l’excès de la dissipation , le jeter dans une extrême pénitence : Dieu, qui avait sur lui des vues de miséricorde, l’éclaira d’un rayon de sa grâce. Il vendit son patrimoine, en donna une partie aux pauvres et à l’Ilôtel-Dieu de Paris, pour réparer par là les dépenses superflues qu’il avait faites. Il résigna tous ses bénéfices, qu’il possédait en commende, à l’exception de l’abbaye de la Trappe, qu’il avait dessein de posséder en règle : c’est là qu'il' allait crucifier sa chair, industrieux à varier les pratiques de pénitence; c’est là qu’il se proposait de communiquer à ses compagnons de retraite sou esprit de mortification. L’an 1662, il vint à bout d’exclure de la Trappe les anciens religieux , qui l’avaient souillée de leurs excès, et d’y introduire, avec l’agrément du pape, soixante Cisterciens de l’étroite observance.
On peut regarder la réforme qu’il entreprit comme une copie, mais plus sévère que le modèle, de l’ordre des Chartreux; et ce point de vue est si juste, que nous nous référons , pour l’indication en général des pratiques usitées à la Trappe , aux détails donnés sur l’institut de saint Bruno '. La loi suprême d’une communauté à laquelle on demandait des choses aussi extraordinaires devait être celle de l’obéissance absolue :
aussi les Trappistes, parfaitement morts à
* Voyez pag. 51 à 59.
leur propre volonté, obéissent non -seulement aux supérieurs, mais au dernier de la communauté, dès qu’il fait quelque signe.
Ensuite, un inviolable silence clôt leurs lèvres, d’une manière d’autant plus pénible, eu apparence, qu'ils ne vivent point séparés les uns des autres comme les Chartreux, mais qu’ils travaillent et se promènent ensemble; ce n’est que pendant la célébration des offices, qui réclame la moitié de leur vie, que leur bouche s’ouvre pour le chant et la prière; les dimanches et les jours de fête, une heure est consacrée à une conférence spirituelle. En même temps que l’abbé de Rancé interdisait à ses religieux l’expression habituelle de leurs pensées, ne leur permettant de se les communiquer les uns aux autres que par le langage, toujours imparfait, des signes, il dominait et dirigeait leur esprit, défendant qu’on s’appliquât à l’étude , qu’il regardait comme la ruine de l’état monastique, n’autorisant que la lecture des livres saints et de quelques traités de morale, parce qu’il ne croyait pas qu’il convint à un moine de méditer autre chose que des sujets religieux.
A cette occasion, une dispute s’éleva entre l’austère réformateur et le doux et savant Mabillon. Celui-ci « n’avait ni l’imagination, ni l’éloquence de l’abbé de Rancé; mais son esprit était plus orné et plus méthodique, et sa diction claire, simple et presque entièrement dénuée d’ornements, ne manquait pas d’une certaine force. Mabillon opposa principes à principes, inductions à inductions, s’attachant à prouver que les moines peuvent non-seulement, mais doivent étudier. Il marqua le genre d’études qui leur convient, les livres qui leur sont nécessaires, les vues qu’ils ont à sc proposer en s'appliquant aux sciences. J/exemplc des solitaires de laThébafde ne l’embarrassa point. Le but de nos religieux et l'esprit de leur institution •l'est pas de leur ressembler. Leur vie est
moins une vie monastique qu'une vie cléricale. Ils comptent mener celle d’un prêtre et d'un homme d'étude en entrant dans le cloître ’. » Le raisonnement de Mabillon était conforme à l’esprit de la congrégation de Saint-Maur, alors entièrement consacrée aux recherches profondes et à l’étude de l’antiquité; mais il n'en est pas moins vrai que la religion trouve son intérêt à ce qu’il y ait, au sein même des peuples les plus civilisés, des hommes qui, continuellementconsacrés au travail des mains, à la prière et aux pratiques les plus austères , retracent l’image des anciens solitaires de l’Égypte. L’abbé de Rancé n’avait que le tort d’être exclusif dans son sentiment.
Il était donc naturel qu'il recommandât avec chaleur le travail des mains. El quand scs religieux rentraient, épuisés de fatigue, dans leurs cellules, l'usage ni du vin, ni de la viande, pas même celui du poisson, ne fortifiait leurs membres affaiblis ; des racines et de l’eau soutenaient leur existence; puis ils allaient chercher du repos sur des paillasses piquées, d’où le signal des matines venait bientôt les arracher. Ils se rappelaient continuellement le souvenir de la mort, en sc saluant de ces mots effrayants : mémento mori! Tous les jours ils employaient une heure à travailler à leur tombe. Ce n’est point parce que les secours de la médecine étaient refusés aux malades, qu’en peu d’années plus de trente religieux des plus fervents furent enlevés à la Trappe; les accusateurs de l’abbé de Rancé, qui n'ont pas craint d’appeler ce monastère un tombeau , et de traiter le saint réformateur de meurtrier fanatique, ont vu leurs exagérations démenties , par la douce sérénité peinte sur le visage des solitaires. Il semble que la joie des religieux croisse à proportion de leurs austérités. « C’est ce qu’attesta
• Fcller, Dictioun. historique, v» Mabillon.
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l'abbé de Prières, lorsqn’cn qualité de visiteur, il eut été à la Trappe en 1678. Quelques personnes ayant, en 1664, taxé cette réforme d’une rigueur excessive , l’abbé de Rancé fit assembler ses religieux, et leur ordonna de dire naïvement ce qu’ils pensaient. Ils s’écrièrent tous que leurs mortifications étaient bien légères, en comparaison de ce que méritaient leurs péchés passés, et qu’ils rougissaient de leur peu de zèle à satisfaire à la justice de Dieu. Un certain prélat voulant qu’on usât de quelque indulgence à l’égard des frères con vers, le même abbé fit venir ceux-ci au chapitre (en 1677), afin qu’ils y déclarassent leurs vrais sentiments. Ils parlèrent tous de manière à convaincre qu’ils chérissaient leur état, et qu’ils étaient dans la disposition de s’assujettir à de nouvelles austérités 1 .
A la Trappe, comme chez les Chartreux, il y a moins de malades qu’aillcurs. et il en meurt moins à proportion par l’excès des austérités, qu’il n’en périt dans le monde par les suites de l’intempérance, de la débauche, d’un régime absurde et contraire à la nature. La mort n’y est point environnée de pompes et d’honneurs : lorsqu'un religieux touche au terme, l’infirmier prépare de la paille et de la cendre sur lesquelles on couche le malade pour recevoir les sacrements, et le chant uniforme de ses frères accompagne son agonie pour implorer, en sa faveur, le Dieu de miséricorde.
L’abbé de Rancé vécut dans la conviction qu’il avait, en réformant la Trappe, approché de la perfection de l’état monastique ; et , dans le fait , de toutes les réformes de CUeaux , il n’v en a point eu de plus austère, ni qui ait plus édifié l’Église. Si les contemporains et la postérité accueillirent son institut avec plus de surprise et d'admiration
* Alban Butler, Vies des Saints, t. III, p.563.
que d’empressement à l’embrasser, la raison en est, qu'il faut une vocation bien spéciale pour s’y soumettre. Les temps étaient passés où l’on enviait la vertueuse abnégation d’un Chartreux ; l’orgueil du siècle , caché sous le masque d'une civilisation progressive, ne la faisait plus envisager qu’avec un froid étonnement, si même il ne la faisait pas prendre en pitié. Il n’arrivait qu’à quelques âmes fortes de franchir cette Trappe qui les séparait pour toujours du monde ; aussi la règle des Trappistes se répandit peu. En France, les Clairets, abbaye de religieuses cisterciennes , fut le seul monastère qui embrassa l’étroite observance; en Italie, une colonie de la même réforme alla s’établir dans les environs de Florence.
La réforme de Sepl-Fonds est , à peu de chose près, la même que celle de la Trappe.
C’est de cette manière que les Trappistes se maintinrent jusqu’à ces derniers temps.
L’abbé de Rancé ayant donné sa démission d’abbé régulier en 1694, fut remplacé par Pierre Foisil, religieux, sous le nom de dom Zozime, mais qui mourut l’année suivante.
Rancé fit nommer à sa place François-Armand Gervain ; la mauvaise administration de celui-ci le força de se démettre au bout de deux ans. Jacquesdc la Cour lui succéda, et donna sa démission en 1714 : ce fut sous lui que l’abbé de Rancé mourut, après quarante ans d’une rude pénitence. Les abbés qui se succédèrent dans le dernier siècle furent Isidore d’F.umetièrcs, mort en 1727 ; François-Augustin Couche, mort en 1734; Zozime Hurel, mort en 1747; Malachie Brun , mort en 1766 ; Théodore Chambon , mort en 1783, et Pierre Olivier, qui était abbé en 1790.
Tout à fait isolés du monde, inquiétant peu, à raison de leur petit nombre, les incrédules adversaires de l'état religieux , les Trappistes furent souvent chassés de leur tranquille solitude par l'orage de la ré-
volution française. En vain les religieux adressèrent un mémoire à rassemblée nationale pour demander une exception en leur faveur. I/asscmbléc consulta les autorités locales; les municipalités et les districts des environs donnèrent un avis favorable ; mais l’assemblée administrative du département de l’Orne fut d’un sentiment opposé.
Elle envoya deux de ses membres à la Trappe pour recevoir les déclarations des religieux. 11 y en avait cinquante- trois de chœur, trente-sept convers et cinq novices.
Les commissaires les entendirent tous séparément, et voici comment ils rendent compte , dans leur rapport , du résultat de leur visite : « A l’exception de cinq ou six moines qui nous ont paru d’un sens trèsborné, les religieux de chœur ont en général un caractère très-énergique et prononcé, que les jeûnes et les austérités n’ont point aiTaibli; la religion rempiil leur âme tout entière ; chez quelques-uns , et ils sont faciles à reconnaître par les expressions de leur déclarations, la piété est portée au suprême degré de l’enthousiasme. Les autres, en très-grand nombre , sont pénétrés d’un sentiment de piété plus calme et plus touchant; ceux-là nous ont paru aimer leur état du fond du cœur et y trouver une tranquillité, une sorte de quiétude, qui, en effet, doit avoir ses charmes. » Sur cinquante-trois religieux , quarante-deux déclarèrent qu’ils voulaient vivre et mourir dans la maison , sous le régime de l’étroite observance. Sur les onze dissidents , deux étaient privés de l’usage de leur raison, deux désiraient passer dans une maison moins austère, deux se réservèrent la même faculté pour l’avenir, quatre manifestèrent l'intention de se retirer dans le cas où la règle éprouverait quelques changements notables; le onzième déclara qu’il souhaitait se rendre au sein de sa famille pour rétablir sa santé. Les commissaires acquirent la
certitude que le régime de la maison était moins sévère qu'autrefois, et ils restèrent persuadés qu'aucun motif humain n’avait influé sur les déclarations des religieux.
Quant aux frères convcrs , sept ou huit témoignèrent le désir de sortir. Malgré ce vœu de la majorité, l’assemblée départementale arrête, le 4 décembre 1791, qu'il n’y avait pas lieu de faire exception à la loi en faveur des Trappistes, et l’assemblée constituante fut du même avis. Alors commença , pour les Trappistes , une série de trente années de traverses, pendant lesquelles nous voyons dom Augustin de Lestrange étonner les ennemis de la foi par son courage.
Louis-Henri de Lcstrange ( 17’ô4-1827), naquit au château du Colombier-le-Vieux , en Vivarais ; sa famille était honorable; son éducation fut solide ;du séminaire de Saint- Irénée à Lyon, il passa à celui de Saint- Sulpice à Paris , où il fut élevé au sacerdoce à l’âge de vingt-quatre ans, et admis d’abord dans la communauté des prêtres de la paroisse ; il cul occasion , lors d'un voyage qu’il fit dans sa famille, l’an 1780, d’être remarqué par 31. de Pompignan , archevêque de Vienne , qui le nomma son grand vicaire. Mais , effrayé de la responsabilité qu'il encourait, il alla s’enfoncer à la Trappe, où il fil son noviciat, et pro- nonça scs vœux avec un vif sentiment de joie, sous le nom de dom Augustin.
11 était maître des novices, quand il fallut que les Trappistes songeassent à se retirer en pays étrangers ; dom Augustin, d’abord désapprouvé, obtint cependant d'aller chercher les moyens de se procurer un asile.
On permit à vingt-quatre Trappistes de s'établir dans le canton de Fribourg ; dom Augustin retourna à l’abbaye quérir ses confrères. Ils partirent pour la Suisse au printemps de 1791 , au nombre de vingtquatre (dont trois les quittèrent en Suisse),
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traversèrent la France, et arrivèrent à la Valsainte où ils devaient résider. C’est là que, par une délibération spéciale, ils ajoutèrent encore aux austérités de la Trappe.
Le nombre des postulants s’accrut si fort en trois ans, qu’il fallut envoyer des colonies en d’autres pays : on forma des établissements à Poblat, en Catalogne; un près d’Anvers, à Darfcld, dans l’évèché de Munster; à Monbrech , en Piémont. Trois religieux envoyés au Canada s’arrêtèrent en Angleterre , chez M. AVeld , à Ladworth.
Par un bref du 30 septembre 1794, Pie VI autorisa son nonce en Suisse à ériger la Valsainte en abbaye. Dom Augustin fut élu abbé le 27 novembre, et, le 8 décembre suivant, un décret du nonce , ratifiant l’élection , lui donna tout pouvoir , nonseulement sur la maison de la Valsainte , mais sur celles qui en sortiraient.
En 1796, dom Augustin établit dans le Valais une maison de Trappistines , parmi lesquelles était mademoiselle Louise de Coudé. Très de là , il forma une communauté de religieux pour diriger la première.
L’année suivante, il créa des religieux du tiers-ordre, qui devaient se livrer à l’éducation, et bientôt il y eut à la Valsainte jusqu’à cent cinquante élèves qu'on formait à la piété. Mais les Français s’étant emparés, en 1798, de la Suisse et du Valais, tous ces établissements naissants furent renversés.
Dom Augustin partit avec deux cent cinquante religieux et religieuses, et beaucoup d’enfants qui avaient voulu les suivre ; ils n'avaient d’autre ressource que leur foi et leur courage; en voyage, ils observaient leur règle comme au couvent , et supportaient avec patience les contrariétés et les traverses. Soixante-quatorze partirent pour Constance , Augsbourg et Munich. Là , un message de l’empereur Paul leur offrit asile à Orcha, dans la Russie -Blanche, pour quinze religieux et autant de religieuses.
L’abbé partit avec cette colonie, qu’il établit dans les deux monastères qui lui étaient destinés. D’Orcha il se rendit à Saint-Pétersbourg, où il obtint que ceux qu’il avait laissés derrière lui fussent aussi admis en Russie. Ils étaient dispersés en Bohême et à Vienne. Avant reçu l’ordre de sortir des
ni *
États de l’empereur , ils passèrent en Pologne, et résidèrent quelque temps à Kenty, à Léopold , à Varsovie , à Cracovic ; là , ils furent rejoints par l’abbé, qui, de Pétersbourg avait , au cœur de l’hiver, fait un voyage dans le Brisgaw. On lui assigna pour ses religieux deux monastères à Bresk , et deux dans le diocèse de Lucko,en Lithuanie.
Il prit possession de ces derniers en septembre 1799. Les deux premiers n'étaient pas encore entièrement formés, quand, en mars 1800, Paul , changeant de système, expulsa tous les Français de ses États ; il fallut donc repartir. Après beaucoup de traverses, la colonie arriva à Dantzick, où les magistrats protestants la reçurent dans l’ancien couvent des Brigittines ; les autres Trappistes de la Russie- Blanche et de la Lithuanie arrivèrent successivement. Un négociant luthérien leur fournit le moyen de se rendre à Lubeck; de là ils se dirigèrent sur Alloua, où ils passèrent l’hiver.
Cependant, force était de trouver un asile à ces religieux errants. Dom Augustin alla en Angleterre, où il obtint quelques secours. Il établit près de Londres un couvent de ses Trappistines , qui y vivent encore sous le gouvernement de mademoiselle de Chabanne. 11 envoya trente de scs religieux essayer de former uuc maison dans le Kentucky. Après l’hiver de 1801 , il quitta Alloua avec le reste de sa colonie, fixa les uns à Paderborn, les autres à Dribourg, et se mit en route pour Fribourg, où il était rappelé par les magistrats. 11 rentra donc à la Valsainte après trois ans d'absence ; mais que de traverses, de fatigues, de privations
et de dangers, dans cet intervalle ! Il établit ses religieuses à Villard-Volard , près la Valsainte, puis à la Rieddray , où il leur bâtit une maison. Peu après il envoya de ses religieux à Sion, en Valais, et à Rapallo, près de Gênes. Dans un voyage à Rome, en 1804 , il fonda près de cette capitale un couvent qui subsista jusqu’à l’invasion des Français. F.n 1803, il se rendit en Espagne, et y visita un monastère qu’il avait fondé dix ans auparavant près de Sarragossc.
Un de ses plus vifs désirs était de pouvoir rétablir quelques maisons en France. Il se hasarda donc à passer par Paris en revenant d’Espagne, et y fut plus heureux qu’il ne l’espérait. En effet, l’utilité et même la nécessité des maisons religieuses n’avait point échappé à Bonaparte; il disait, au contraire, qu’elles devaient servir d’asile à ceux à qui le monde ne convenait pas ou qui ne convenaient pas au monde. D’après les conseils du cardinal Fesch, il confia aux Trappistes l’établissement du Mont-Genèvrc, pour donner l’hospitalité aux voyageurs, et assigna des revenus à cette maison aussi bien qu’à la Trappe de Gènes , destinée à être la pépinière ou plutôt le noviciat de la première. Dom Augustin prit même la direction d’une maison de Trappistes , près Gros-Bois , et acheta le Mont-Valérien pour y rétablir le Calvaire. Ce calme passager dura peu. Bonaparte , s’étant brouillé avec le pape, vit les établissements religieux d’un œil moins favorable. On demanda un serment aux Trappistes de la Cervara, près Rapallo, sur le littoral de Gènes ; ils le prêtèrent d’abord , mais le rétractèrent ensuite publiquement, sur l’ordre de l’abbé. Pour les punir, on accabla le supérieur et les religieux de mauvais traitements, et on les envoya en Corse. On rechercha partout dom Augustin, et le sénat de Fribourg eut ordre de dissoudre la maison de la Valsainte.
Le père abbé, arrêté à Bordeaux au mo-
ment où il allait s’embarquer , n’echappa que par une méprise delà police; il trouva le moyen de traverser la France et la Suisse, se procura des passe-ports pour la Russie , et arriva à Riga, accompagné du chevalier de la Grange, aujourd'hui Trappiste, qui se dévoua à faire le voyage avec lui. De Riga, dom Augustin passa en Angleterre, puis à la Martinique, où il voulait faire un établissement, puis aux États-Unis. Il y retrouva plusieurs de scs religieux partis de Bordeaux au moment de son arrestation, et les y employa à l’éducation de la jeunesse. Les religieux envoyés précédemment au Kentucky n’avaient pu s’y établir ; il les rappela, et en envoya quelques-uns à Traeady, dans la Nouvelle-Écosse, où ils rendent des services dans le ministère. A voir ainsi les Trappistes, comme un troupeau dispersé , se répandre çàet là, en Allemagne, en Russie, en Italie, en Espagne, en Angleterre , dans l’Amérique du Nord , ne semblait-il pas que la Providence, par ce désastre , ait voulu donner à leur ordre une extension qu’il n’avait pas encore pu obtenir ? Toutefois , cet ordre respectable, banni d’une contrée, gêné et assujetti dans l’autre, vit, à l'époque de la restauration , que le plus sage parti était de retourner au pays qui lui avait servi de berceau et d’y réunir ses enfants dispersés.
Dom Augustin racheta le monastère de la Trappe, berceau de la réforme, cl y plaça une partie des religieux rentrés à la Valsainte depuis la chute de Bonaparte ; l’autre partie fut envoyée à Aiguebelle, ancienne abbaye de Clleaux, au diocèse de Valence.
Le couvent des religieuses, près Fribourg, qui avait échappé à la connaissance de Napoléon , fut destiné à former la maison de.
Lyon et celle des Forges, à quelques lieues de la Trappe. LesTrappistincs du Valenton se rétablirent à Mondey, diocèse de Bayeux, sous la conduite de madame de Château-
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briand, qui était alors leur supérieure. Les religieux revenus d’Amérique se fixèrent à Belle-Fontaine , diocèse d’Angers , et ceux d’Angleterre à la Mcillcraie , diocèse de Nantes. Peu après, l’abbé envoya des religieuses des Forges fonder une maison à Notre-Dame-des-Gardcs , diocèse d’Angers.
Le monastère d’Aiguebelle envoya des colonies au diocèse d’Alba, en Piémont, et à la Saintc-Beaumc, en Provence. Il y eut aussi des établissements du tiers-ordre formés à Monligny , diocèse de Dijon , à Louvigné-du-Désert , diocèse de Rennes, et à Notrc-Daine-dcs-Lumières , diocèse d’Avignon.
F.n 1825 , dom Augustin fut mandé à Rome pour répondre sur quelques plaintes des évêques, relatives à son administration ; il y resta assez longtemps. Il alla à Naples et au mont Cassin, où il tomba malade , et d’ou il écrivit une circulaire à scs maisons de France. De retour, en juillet 1827 , il mourut à Lyon le mois suivant ; au nombre des écrits qu’il a laissés , nous citerons les
1 Le Port-du-Salut était autrefois un prieuré de Génovéfains, appelé le Port-Ringcard. Il fut acheté, en 1814, par M. Le Clerc de la Roussière, pour servir aux Trappistes venus de Darl'eld, qu’il avait reçus précédemment dans son château de la Doyèrc. Leur abbé, dom Eugène (de la Prade) fut, le 20 août 1814, présenté à Louis XVIII, qui lui promit protection pour lui et pour son institut. Dom Eugène autorisa le P. Bernard de Girmont à fonder le nouveau monastère. Le 21 février 1815, les Trappistes en prirent possession, au nombre «le cinq religieux de chœur et dix convcrs. M. de la Roussière fit tous les frais de leur installation, et le tombeau du pieux bienfaiteur se voit aujourd’hui dans le cloître. L’arrivée de Bonaparte ne renversa point la communauté naissante.
C’est le 10 décembre 1816 que Pie VII érigea, par un bref, le monastère en abbaye , et confirma l’élection du P. Bernard de Girmont pour abbé. Cette maison est située à deux lieues de
Règlements de la f-'alsainte, en 2 vol. in-4°, et des Instructions du Noviciat.
La Mcillcraie est maintenant le chef-lieu de la réforme de la Valsainte, en vigueur dans les maisons françaises de Trappistes , dont tous les religieux sont encore aujourd’hui les enfants de l’abbé Augustin. La réforme de l’abbé de Rancé a, au contraire, pour chef-lieu, le Port-du-Salut, près Laval, diocèse du Mans, érigé en abbaye pour les Trappistes venus de Darfcld '. Aux maisons déjà indiquées, nous devons ajouter encore le Gard, diocèse d’Amiens, Saint-Aubin, diocèse de Bordeaux, Bricquebec, diocèse de Coutanccs , Notrc-Bame-des-Olivcs , diocèse de Strasbourg, Bcllevaux, diocèse de Besançon : on voit, par cette nomenclature, combien cet ordre, qui ne possédait autrefois que la Trappe, s’est étendu depuis la révolution.
Il ne nous suffît pas d’avoir indiqué d’une manière générale les observances des Trappistes , et esquissé leur histoire : la lettre de ce récit se vérifiera en quelque sorte en.
Laval, paroisse d’Entrammes. Le nombre des religieux s’étant fort augmenté, puisqu'il y en avait soixante dès 1825 , il fallut augmenter aussi les bâtiments, et construire une église.
Après avoir fondé le Port-du-Salut, M. de la Roussière voulut aussi établir dans le pays des religieuses du même ordre; il fut secondé par Mlle Lctourneur- Laborde. Il reçut à son château de la Doyèrc quelques religieuses trappistes, qui, le 18 novembre 1810, vinrent occuper le monastère de Sainte-Catherine, ancien prieuré de Génovéfains, situé à l’extrémité d’un faubourg de Laval. Dieu a béni cette maison , où il y a aujourd'hui plus de cinquante sujets, tant du grand-ordre que du tiers-ordre. La règle du tiers-ordre est beaucoup moins sévère : les sœurs font l’école gratuite. Le régime des religieuses du grand - ordre est à peu près le même que celui des religieux trappistes. La communauté est dirigée par deux religieux du Port-du-Salut.
se rapprochant du témoignage rendu par deux Provençaux, dans leur Pèlerinage au couvent de la Trappe delà Sainte-Heaume.
" Nous entrâmes bientôt dans les champs <les liappistes. Nous apercevions de loin ees religieux pasteurs couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la charrue,
, a,Ures b6cha,u Ia terre; d’autres allumant «tes fourneaux ; le gardien du troupeau , Priant, tête nue, à genoux, au milieu de scs Prebis, tandis que, sur la lisière de la forêt, es vaches paissaient sous la conduite d’un autre Trappiste armé d’une longue perche, qui es suivait lentement à travers leslouf-
CS ( e 'erdurc La maison des religieux
est tout simplement une ferme en carré () ug du nord au midi.
11 Leur chapelle est divisée en deux parties. Dans la partie inférieure se rangent «es frères convcrs. Ils sont réduits à un tel état de dénûment , que deux vieux tonneaux serv ent d’appui à la table sur laquelle * s placent les habits sacerdotaux et les ornements sacrés... C’était le jour de la Fétci’fR 0n n ° US offrU ' dcs üvres poursuivre
° IlCe ’ Un P ùre > qui s’était placé tout près dC nous » nüUS en indiquait toutes les parles... Des pères étaient rangés autour de autel, vêtus de blanc, le front nu, le visage pâle, immobiles, les mains croisées sur la poitrine , les yeux attachés à la terre, ne s’asseyant jamais. C’était ordinairement le pore abbé et les plus âgés qui , alternativement , entonnaient les psaumes. Je n’en remarquai qu’un ou deux dont la voix s’était conservée assez forte. Presque tous I avaient tellement altérée, qu’ils nous laissaient dans l’incertitude de savoir s’ils pourraient achever le verset commencé. Elle •s éteignait et tombait à chaque phrase, et il fallait un pénible effort de poitrine pour la ranimer. Mais ri en n’égale le respect avec lequel ils récitent l’antienne de la Vierge.
Le Salre Regina dura plus d’une demi-
heure. Ils restèrent plus d’une minute sur chacune des ces exclamations 6 clemens !
6 pia ! en faisant à chaque fois une génuflexion profonde. Après l’heure de travail qui suit l'office , on se rendit à la grande salle pour y entendre une lecture spirituelle. C-ette lecture finie, le supérieur adressa aux religieux une courte exhortation.
” cloche appela les religieux au réfectoire. On nous plaça à la table du supérieur. A un signal que le père abbé donne en frappant la table avec son couteau, le lecteur ferme le livre, chaque religieux interrompt son repas, pour s’élever en esprit vers celui qui leur donne le pain quotidien, et ils ne continuent de manger qu’au même signal répété. Il faut ajouter qu’ils ne boivent pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils éprouvent, mais seulement lorsque le supérieur agile sa sonnette...
Trois de ces religieux mangèrent à genoux au milieu du réfectoire. L’un portait sur sa poitrine une feuille de carton sur laquelle était écrit , en gros caractères , le mot orgueilleux. Il ne commença de manger qu’après avoir passé un quart d’heure les bras en croix; son repas ne se composa que d’un peu de pain et d’eau. Le second portait sur sa poitrine le mot dissipation ; le troisième, le mot sensualité. Peut-être, accablé de lassitude , ce dernier s’était-il légèrement appuyé contre le mur. Tous les trois étaient tournés vers la table des étrangers, pour que nous lussions les témoins de leur pénitence. Mais nos yeux se mouillèrent lorsque nous vîmes l’un des pères les plus âgés, dont la figure noble et distinguée m’avait déjà frappé à l’autel, se lever «le sa place , se prosterner devant le supérieur, et abaisser sa tetc chauv e aux pieds de chacun de scs confrères, qu’il baisa en se traînant au-dessous des tables comme le dernier des hommes. C’est la punition qu’ils s’infligent euxmémes pour une distraction involontaire.
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
» Nous nous rendîmes, après les grâces, et dans le plus grand ordre , à la chapelle, pour la prière du soir. Après cela , les Trappistes entrèrent une seconde fois dans la grande salle. C'était un beau spectacle de voir, à la faveur des derniers rayons du jour, cinquante religieux étendus à terre, comme des cadavres , réciter à voix basse le Miserere, et terminer leur journée par l’image de la mort. Ils se lèvent ensuite et vont en silence retrouver leurs couches....
Tout autour du mur sont rangés de petits lits de planches de la largeur de deux pieds. (Tétait là que reposaient les religieux : ils dormaient tout habillés sur la planche nue, avec une simple couverture de laine et un sac de paille pour appuyer. la tête... A une heure, la cloche nous réveilla; c’était l’heure du lever des religieux. Au premier coup de cloche , tous ces pères se lèvent en silence pour aller à l’office. On les voyait s’allonger tantôt dans l’ombre, tantôt à la pâle clarté d’une lampe vacillante, comme des spectres blancs et noirs ; on les voyait s’avancer lentement à la file, et disparaître successivement dans un escalier obscur....»
Le même écrit, précisant la distribution de la journée , nous apprend qu’après la messe les Trappistes vont au travail. Ils prennent leur repas à midi , et reposent depuis une heure jusqu’à trois. Ils achèvent l'office et retournent aux champs jusqu'au soir ; si la pluie vient à les surprendre, ils sont obligés de laisser sécher leurs habits sur leur corps, en sorte que, dans la froide saison , ils portent souvent des flocons de neige et des glaçons suspendus jusqu’à ce que la chaleur naturelle ou l’exercice les ait fait fondre. Ils ne quittent leurs vêtements que pour les laver. Leur souper a lieu à sept heures, et leur coucher à huit; les dimanches et les fêtes , ils se lèvent à onze heures dans la nuit. Leur réveil précède ainsi le jour du repos, qui. par la conti-
nuité de leurs exercices et de leurs prières, deviendrait une journée accablante , s'ils ne trouvaient leur repos le plus doux à chanter les louanges du Seigneur. Pendant le carême, ils se lèvent à la même heure , chantent l’office debout ou à genoux, travaillent une grande partie du jour, entendent la messe, et ne font qu’un seul repas à quatre heures du soir.... Une dernière citation encore :
.1 Ces liens de famille, qui seuls peut-être donnent quelque prix à cette existence fugitive, les Trappistes n’ont pas attendu la mort pour les briser et les ensevelir dans le tombeau. Et c’est pourquoi des esprits superficiels ont reproché à leur institution d’être contre nature. Mais voyez quelle sublime compensation î assistez, aux dernières clartés d’un jour qui s’éteint, à une de ces conférences solennelles où le père abbé prend la parole pour dire : Mes frères, le père, la mère, la sœur d’un d’entre nous vient de mourir ; prions pour son âme. Et il les laisse ensuite à leurs pressentiments. Il en est beaucoup qui peuvent se dire :
C’est moi peut-être qui suis orphelin ! Ici chacun est intéressé, le malheur d’un seul les frappe tous. Non, sous cette bure grossière , une âme ardente aime et souffre ; sous ce vêtement de mort , un cœur bat encore. Y a-t-il au monde quelque chose de plus beau que cette communauté de larmes et d’afflictions, cette solidarité de douleurs et de prières parmi des gens qui ignorent jusqu’aux noms de ceux qui les entourent, et qui vivent et meurent sans se connaître ! »
Puisse le principe de la liberté religieuse, que la philosophie proclame, avec une orgueilleuse ostentation , protéger les Trappistes contre les efforts de l’incrédulité , armée des lois de la révolution et des décrets de l’empire ! Puissent, en présence d’une législation en désaccord avec notre
droit public, quelques asiles rester ouverts à la fragilité humaine, et des hommes prouver, par leur exemple, aux avides du siècle, que la nature se contente de peu , et aux incrédules, que les vertus des anciens solitaires ne sont pas des fables! ! !
« Le séjour de la Trappe. » dit d’Alembert, « parait destiné à faire sentir aux
cœurs même les plus tièdes, jusqu’à quel point une foi vive et ardente peut nous rendre chères les privations les plus rigoureuses ; séjour même qui peut offrir au simple philosophe une matière intéressante de réflexions profondes sur le néant de l'ambition et de la gloire , les consolations de la retraite et le bonheur de l’obscurité.'»