‹ Histoire des ordres religieuxChapitre 30 sur 113 · SAINT FRANÇOIS D’ASSISE, INSTITUTEUR DE L’ORDRE DES FRÈRES-MINEURS · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE, INSTITUTEUR DE L’ORDRE DES FRÈRES-MINEURS

A mesure que la dissipation et l’indiscipline, qui avaient pénétre dans presque toutes les branches de l’ordre de Saint -Benoit, venaient à y prévaloir cl entraînaient la décadence de cet ordre, il semblait que l’état monastique, dont les Bénédictins formaient alors en quelque sorte la substance, marchAt de lui-même à son extinction. Il est vrai que les Bénédictins ne paraissaient pas croire que leur rôle, si beau, si brillant, et naguère si utile, filt accompli; mais telle était la manière dont la plupart s’acquittaient de ectlc haute mission, qu’il devenait difficile,

même à des yeux prévenus , de reconnaître de simples et zélés serviteurs de Dieu dans un assez grand nombre de religieux livrés ou à l’indolence ou à la dissipation. Les vœux que prononçaient les novices , contrastaient d’une façon trop évidente avec les désordres secrets et le scandale public de la conduite de certains religieux , pour qu’ils pussent espérer, de la part du peuple, autre chose que ces égards acquis d’avance à la dignité de l'Église, dont les rayons rejaillissaient sur eux.

Il semblait, d'ailleurs, que l'esprit humain

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eût déjà épuise tous les moyens de maintenir la vie contemplative dans sa pureté. Le cercle des exercices propres à faciliter la * sanctification paraissait avoir etc parcouru, sans que les reformes, dont nous avons esquisse le tableau 1 , eussent été assez efficaces pour résister à l’épreuve du temps ; car les moines et les religieuses, en s’écartant de la règle, détruisaient eux-mémes l’étonnant prestige sous l’empire duquel l’austérité de leurs premières vertus avait placé les laïques. Et cependant il advint qu’une règle , qui consacrait un moyen de sanctification extrêmement simple, procura à la vie religieuse une faveur nouvelle et extraordinaire, lui assurant, pour une période de trois siècles au moins, l’influence qu’elle avait presque entièrement perdue, mais qu’elle retrouvait pour l’exercer avec plus d’autorité et d’utilité que jamais. Qui se serait imaginé ( à moins de connaître d’avance tout ce que peuvent enfanter la charité et la ferveur) qu’en changeant le vœu de pauvreté en un vœu de mendicité , on rendrait tant d’éclat à la vie monastique ?

Nous ne dissimulerons pas que ce renouvellement de faveur et d’influence doit être attribué à plus d’une cause; mais il n’en est pas moins certain qu’il date de l’établissement des Ordres mendiants , qu’il en est la conséquence immédiate , et qu’il faut dès lors regarder cette institution comme la principale cause du rajeunissement de l’état religieux.

Au xn r siècle , l’Europe était infectée de différentes sectes d'hérétiques qui, par les dehors de la pauvreté, de la mortification, de l’humilité, du détachement de toutes choses , séduisaient les peuples et introduisaient leurs erreurs. Tels étaient les Cathares, les Vaudois ou Pauvres de Lyon, les Poplicains, les Frérots, etc. Un seul moyen

1 Livre I".

s’offrait pour préserver les fidèles de ce piège dangereux: il consistait à opposer des vertus réelles à l’hypocrisie des sectaires , à faire par religion ce que ces derniers faisaient par le désir de tromper les ignorants. Tout prédicateur qui ne paraissait pas aussi mortifié que les hérétiques, n’aurait pas été écouté : il fallait donc des hommes qui joignissent à un véritable zèle la pauvreté que Jésus -Christ avait commandée à ses apôtres *.

C’est dans ces conjonctures qu’apparut saint François, qui s’y engagea par vœu, cl dont l’admirable abnégation trouva tant d’imitateurs.

Jean Bernardoni, né en 1182 à Assise, ville d’Ombrie , se livra d’abord au commerce, qui était la profession de son père; les affaires de ce commerce se traitant principalement avec des Français, il en retira une habitude si parfaite de notre langue, et peut-être une teinture si prononcée de nos mœurs, qu’il fut bientôt plus connu, dans sa ville natale, sous le nom de Français ( François ) que sous le sien propre.

Pendant sa jeunesse, il ne parut préoccupé que du soin de dissiper le bien de son père pour satisfaire à des penchants déréglés ; une prodigalité irréfléchie était le principal trait de son caractère; mieux dirigé, ce détachement des richesses devait produire plus tard des vertus sublimes.

Une guerre de parti éclata entre sa ville natale et Pérouse ; il fut fait prisonnier ; ses dispositions d’esprit changèrent tout à coup, et il chercha alors la solitude , enflammé , pour les exercices religieux , de la même ardeur qui le faisait naguère courir après les plaisirs du monde.

Un pèlerinage à Rome mit le sceau à sa conversion ; il fut favorisé de visions ; son humilité lui rendit agréable le commerce ,

2 Math., ch. x, v. 9; Luc.,c. xiv, v. 35, etc.

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si repoussant, des pauvres et des lépreux ; se dépouillant alors de tout ce qu'il possédait, pour le distribuer en aumônes, il se résigna à être, de tous, le plus pauvre et le plus nécessiteux. Vainement son père le menaça-t-il de son courroux ; vainement ses concitoyens le poursuivaient-ils de leur mépris et de leurs moqueries : il opposait à toutes ces épreuves une patience si inépuisable , qu’elle imposa enfin silence à ses ennemis, et que la multitude commença à le vénérer comme un saint. Une voix du Ciel, qui trouvait un sùr écho dans son cœur, lui avait ordonné de réparer , dans sa ville natale, une église qui menaçait ruine; mais ne pouvant plus, depuis qu’il avait été repoussé par son père, disposer de sa fortune , il se mil à parcourir le pays en demandant l'aumône , et réunit la somme nécessaire à la construction de l’église. Cette collecte fut même si abondante , qu’il en appliqua le superflu à d’autres édifices religieux qui avaient besoin de réparations.

Saint François ne s’était pas, jusqu’alors, attentivement demandé quel serait, en dernière analyse, le résultat de scsdémarches; il voyait encore moins, dans ce résultat, l’établissement d’un ordre de religieux mendiants : mais, ayant entendu lire à la messe le précepte de Jésus-Christ à ses disciples, de ne porter ni or, ni argent , ni provisions pour le voyage , ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton, il résolut de suivre cet exemple.

Prenant à la lettre le précepte, dont il fit sa règle, il remplaça la ceinture par une corde, parce que les ceintures étaient destinées à serrer l’argent. Il partit alors, et consacra également son temps à mendier et à prêcher la pénitence. L’extrême admiration qu’il excitait partout, réunit bientôt autour de lui un essaim de serviteurs de Dieu, qui, par respect, s<?fircnt scs compagnons ; déjà, en 1209, il se trouvait en état d’envoyer

douze disciples, deux par deux, comme les apôtres, en différentes contrées.

Les voyages de ces disciples ( comme saint François put en faire la consolante remarque) eurent promptement popularisé cette sainte association; c'est ce qui lui fit paraître d’autant plus urgent de donner à ses frères une règle extrêmement sévère , qui les affermit contre toutes les illusions du monde, avec lequel ils étaient dans un commerce continuel. dette règle ayant serré , pour la première fois, le lien qui les unissait, on date ordinairement la fondation de l 'ordre des Frères-Mineurs de l'année 1210, pendant laquelle on l’écrivit.

La suite a montré que saint François était peut-être l’homme le plus capable, par la force de son génie, d’introduire dans toutes les branches de l’état monastique une réforme qui répondu merveilleusement aux besoins de l’époque. Les trois vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté forment bien la base de sa règle ; mais il se les est , en quelque sorte , appropriés , en les marquant d’un cachet de rigueur, en les interprétant dans le sens le plus austère.

Il demandait à ses disciples une pauvreté tout autre que celle que l’on avait observée jusqu’alors dans les cloîtres. Non -seulement il interdisait à l'individu, au religieux personnellement, de posséder quoi que ce fût; mais la communauté même, le monastère, ne devait avoir la propriété de rien. Le sol, le terrain sur lequel s’élevait le monastère n’appartenait pas à ses moines. Saint François semblait avoir contracté avec la pauvreté un mariage solennel , suivant l’expression pittoresque d’une pieuse chronique.

Aussi, bien qu’il ne défendit pas le travail des mains, comme plusieurs écrivains l’ont faussement avancé, néanmoins il y attachait peu démérité, parce qu’il regardait la mendicité comme l’héritage de scs religieux ,

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cl la pratique de cette humble fonction comme une vertu royale. Cependant, la mendicité même avait ses limites; sous aucune condition, on ne pouvait accepter d’argent, que saint François appelait le Ûéau de son ordre.

L’obéissance devait se manifester par une soumission sans réserve aux volontés des supérieurs, et par une abnégation complète de son propre vouloir. Mais la règle ne permettait pas que, dans l'intérêt d’un devoir , on en méconnût un autre : en intimant un ordre au moindre religieux, il fallait se garder de manquer soi-même à l’humilité , et saint François donna toujours l’exemple de cette ingénieuse réserve d’expressions, qui faisait presque croire qu’il recevait des ordres alors même qu’on en recevait de lui.

L’humilité était, pour ces religieux, un devoir saint et inviolable , qui ajoutait au mérite de leur soumission. Leurs vêlements, emblèmes de la pauvreté, y faisaient incessamment allusion; tout, jusqu'à leurs dénominations, était calculé pour leur rappeler qu’ils devaient être humbles, tyuel que fût leur respect pour leur fondateur, ils aimaient mieux être appelés Frères-Mineurs que Franciscains; leur chef, au lieu du litre de prieur, trop pompeux à leur gré, prenait le modeste nom de ministre (minuter) de scs frères.

Saint François s'exprima avec d’autant plus de rigueur sur le vœu de chasteté, que les innombrables missions qu’entreprenaient ses disciples les empêchaient d’observer exactement la clôture, et que leur continuel contact avec le monde ne devait pas, cependant, ternir leur réputation de continence et de pureté. C’était un péché , disait le scrupuleux fondateur, que de lier conversation avec une femme. « Les occasions affaiblissent l’homme le plus fort. On ne peut converser fréquemment avec les femmes , sans que le cœur en souffre : comme

il n’est pas possible de mettre du feu dans son sein sans se brûler. Un religieux, ajoutait-il, a-t-il besoin de traiter avec les femmes , à moins qu’il ne soit question de les entendre dans le tribunal de la pénitence, ou de leur donner des avis concernant leur salut? On est bientôt vaincu lorsqu’on se croit en sûreté. Pour peu que le démon trouve de prise , il excite une guerre dangereuse. »

Il est permis de croire , cependant, que, nonobstant cette règle austère, le nouvel institut n'aurait éveillé qu'un intérêt de circonstance et joui que d’une influence bien précaire, sans deux raisons qui ( outre une multiplication si rapide et si étendue qu'elle tient du prodige) lui assurèrent une autorité tellement puissante, qu’il devint l’un des plus fermes appuis de l’Église.

La première de ces raisons est que saint François forma des disciples qui lui ressemblaient; l’ascendant de leurs vertus gagna dos milliers de prosélytes; phénomène qui a constamment paru dans tous les siècles, et qui se renouvellera jusqu’à la fin du monde, parce que la vertu, sous quelque forme qu’elle se produise, a des droits imprescriptibles sur le cœur des hommes.

La seconde raison est que le fondateur voua scs religieux au service de l'Église, en qualité de missionnaires et de prédicateurs.

Cette destination eut l’avantage de subordonner l’observance de la clôture à la nature de leurs occupations, et d’étendre leur sphère d’activité bien au delà de l’étroite enceinte des monastères; en sorte qu’ils devinrent bientôt une milice essentielle à la religion, parce qu'elle allait prêchant partout le dogme de l’unité catholique. Courageux soldats de Jésus-Christ, apôtres zélés de la suprématie pontificale, en des temps d’hérésie, on les vit, à la cour des princes et dans les châteaux des grands, s’acquitter du ministère de la parole et diriger les consciences ,

exerçant ainsi l’influence la plus salutaire sur les esprits, et, par contre-coup, sur les plusgravesévénements. On les vit terminer lesdifférendsqui survenaient entre les princes, conclure «les traités de paix , ménager des alliances, présider aux conseils des rois, gouverner les cours; et rarement cette action des Franciscains sur les affaires temporelles et politiques blessa-l-elle une règle , qui , loin de donner aucun lieu à l'ambition des religieux, semblait composée exprès pour la prévenir et pour l'étouffer.

Quoique la confirmation ponlilicalc ne fût pas encore, à cetteœpoque, l’indispensable condition d’existence de tout institut religieux , saint François n’eut pas plutôt écrit sa règle qu’il s’empressa d’aller luiméinc à Rome pour la faire approuver par le saint-siège. Innocent 111 refusa d’abord de confirmer une règle qui , suivant sa bizarre expression, lui semblait faite pour des animaux immondes plutôt que pour des hommes; mais, soit qu’il eût, en effet, vu en songe le même pauvre, qu’il avait rebuté, dans l’attitude de soutenir l’Église de Saint- Jcan-de-Latran, prèleà s’écrouler, soit que la nuit, qui d’ordinaire porte conseil, lui eut permis de réfléchir aux immenses avantages que le nouvel institut procurerait à l’Église , il fit rappeler le saint et déféra à sa demande. Ce serait une grave erreur de croire que cette approbation contredit le statut par lequel le quatrième concile de Latran, célébré en 1215, avec le concours du meme souverain pontife, défendaitqu’on établit à l’avenir aucun ordre nouveau : ces deux actes se concilient d’autant mieux , que l’approbation donnée par innocent 111 remonte à 1209. D’ailleurs, la défense du concile n’ôtait pas au pape la liberté d’approuver quelques nouveaux instituts , lorsqu’il jugerait avoir de fortes raisons pour le faire.

L’année 1210 sembla particulièrement

favorable à l’ordre naissant des Frères-Mineurs. Jusqu’alors ils avaient habité çà et là dans de pauvres cabanes, dans des grottes isolées, sans avoir un point fixe de réunion, auquel ils pussent se rallier après leurs pénibles voyages; à cette époque, les Bénédictins du mont Soubaze leur cédèrent la petite église delà Portioncule, proche (l’Assise ; et cet édifice de médiocre apparence , mais qui se changea depuis en un temple magnifique, est devenu célèbre dans l’Église catholique, comme le chef-lieu des monastères de l’ordre des Franciscains.

Les protestants ont été forcés de rendre à saint François ce témoignage , qu’il ne se lassa point dans scs efforts, et qu’on ne vit point son zèle se refroidir. Scs disciples le voyaient avec admiration crucifier son corps, qu’il désignait, dans son humilité, sous un nom de mépris, le regardant comme uniquement propre à porter des fardeaux , à être maltraité et grossièrement nourri. Il se jetait souvent dans de l’eau glacée, il se roulait dans la neige , pour amortir le feu de la concupiscence, et renouvelait plusieurs fois dans l’année un jeune de quarante jours.

A la voix du saint , son petit troupeau se dispersa bientôt dans toutes les contrées ; lui-même, partout où il allait, mais surtout en Italieelen Espagne, fondait de nouveaux monastères, s’entourait de nouveaux disciples. Ce triomphe, que les vertus de saint François lui faisaient remporter dans le cœur de tous les fidèles , reçut en quelque sorte la consécration de l’Église entière, lors du concile de Latran, célébré en 1215 ; car le pape, pendant que se tenait cette auguste assemblée, donna à l’ordre une nouvelle cl solennelle approbation. On peut juger à quel point la famille de saint François s’était multipliée dans un bien court intervalle, par ce fait qu’atteste l’histoire, que, dans le chapitre général tenu en 1219,

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et qu’on appelle le chapitre des nattes, il se trouva cinq mille religieux, indépendamment de ceux qui étaient restés dans chaque couvent.

Un succès aussi extraordinaire prouvait trop clairement l’intervention divine , pour que saint François ne sentit pas incessamment accroître son zèle. Dans son religieux enthousiasme , il soupira après la couronne du martyre: une fois il obtint du pape l'autorisation d’aller, comme missionnaire, instruire les peuples mahométans; une autre fois, se trouvant en Espagne, il se disposait à partir pour Maroc ; mais tantôt une maladie, tantôt les vents contraires, firent avorter son entreprise. Enfin , l’an 1219, il passa en Égypte avec onze de ses disciples.

Emporté par son ardeur dans le camp des Sarrasins, il oflritdc se jeter dans un bûcher pour prouver la religion chrétienne au Soudan Mélédin : admirable dévouement , que la politique de ce prince l’empêcha de réaliser, mais qui suffit pour confondre les impitoyables détracteurs qui ont osé soutenir que le rôle de saint François, en Égypte, n’avait été rien moins que brillant. Le héros chrétien revint à sa retraite chérie de Portioncule; il y fut accueilli par la glorieuse nouvelle que cinq missionnaires, qu’il avait envoyés prêcher l’Evangile aux Maures, avaient été honorés du martyre dans le royaume de Maroc.

Le retour de saint François à Assise était devenu bien nécessaire pour empêcher que, par une déviation toujours croissante de la règle, l’ordre ne périt dans sa fleur. Élie , ou Élias, que le saint avait établi vicaire général, et auquel il avait remis son autorité, en parlant pour l’Orient, s’était servi de son crédit pour introduire, dans la règle, des modifications dont le résultat principal était d’en mitiger la rigueur : mais, telle avait été son adresse à dissimuler son secret dessein , qu’il affectait, sous plusieurs rap-

ports, encore plus de zèle que saint François. C’est ainsi qu’il avait limité, en interdisant l’usage de la viande , la permission dont les Frères-Mineurs jouissaient naguère de manger de tout ce qui leur était donné , lorsqu’ils mendiaient leur subsistance. A sou retour, le saint eut de la peine à reconnaître ses anciens disciples , tant leurs vêlements étaient recherchés, tant la pompe et le faste s’annonçaient dans l’architecture et la décoration intérieure des églises qu’ils se bâtissaient, tant la science et les avantages estimés dans le monde prévalaient sur les pratiques de l’humilité et de la pauvreté, tombées déjà dans le mépris! Le zèle de saint François s'enflamma; il punit et admonesta ses disciples, jusqu’à ce que la règle fût, comme elle l’était naguère , exécutée à la lettre. 11 n’y a que l’abstinence de la viande qu’il maintint en vigueur, pour ne point favoriser l’intempérance et le dérèglement.

L’année 1223 devait être, pour l’ordre, l’une de ses époques les plus heureuses.

Sa règle, qui s’était jusqu’alors transmise verbalement, venait d’être fixée par écrit, lorsqu’il obtint du pape llonorius 111 la confirmation d’une célèbre indulgence accordée, peu de temps auparavant, à l’église de la Portioncule. « Cette église, éloignée du tumulte, » dit Alban Butler ‘, « était le lieu où saint François allait prier par préférence , et il en célébra la dédicace avec beaucoupdcsolennité. Unjourqu’il y priait avec une grande ferveur, il eut une vision dans laquelle Jésus-Christ lui dit de s’adresser au pape, qui accorderait une indulgeuce plénière à tous les vrais pénitents qui visiteraient celle église. Après cette vision, arrivée en 1221 , il alla trouver le pape llonorius III, qui était alors à Pérouse, et qui accorda verbalement l’indulgence. En 1 223 ,

1 Vies îles Saints, t. IX, p. 280.

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sur les instances réitérées de François, Honorius nomma sept évéques pour aller la publier à la Porlionculc. Plusieurs certificats authentiques, tant de ces évêques que de quelques compagnons du saint, attestent l’existence de celle indulgence, ainsi que la déclaration, faite par le saint, de la vision dont nous venons de parler. Il est rapporté, de plus, que François apprit, par révélation, que Jésus -Christ avait ratifié lui -meme la concession de l’indulgence. Celle obtenue primitivement par le saint, est attachée au 2 d'aoùt, et à la seule chapelle de la Portioncule, quiest présentementau milieu de la grande église à laquelle elle a donné son nom. En 1693, le pape Innocent XII accorda une indulgence plénière à tous

ceux qui visiteraient , un jour de l'année , avec les dispositions requises, l’église bâtie autour de cette chapelle. 1/indulgcncc du jour de la dédicace delà chapelle de la I’ortionculc, qui est le 2 d'aoùt, a été étendue à toutes les chapelles de l’ordre par les papes Alexandre IV, Martin IV, Clément V, Paul III et Urbain VIII. » Est- il surprenant, d'après ces faveurs, que les fidèles s’empressassent de se rendre à la Portionculc, et que le concours des pèlerins s’élevât, à l’époque principale, jusqu’à cent mille personnes ? Telle était la naïve et inébranlable conviction que les moines avaient de l’efficacité de cette indulgence, qu’ils ne pensaient pas pouvoir la méconnaître, sans nier implicitement l’existence de Dieu ’.

Saint François crut alors son ordre assez affermi pour ne plus avoir aussi besoin de son influence immédiate , et il voulut se réserver presque tout entier au délicieux commerce qui s’était établi entre son âme et le Sanctificateur divin. Déjà, en 1220, s’étant démis du généraiat , il avait fait élire mi-

1 Si indulgenlia ilia non etl rera, Deux non

esl in caln.

nistre général Pierre de Cortonc , religieux distingué par sa régularité. Toutefois, Pierre de Cortone, et Élic, qui trouva moyen de lui succéder à sa mort, ne prirent, aussi longtemps que le fondateur vécut , que le titre de vicaire général , laissant entendre par là que les conseils du saint avaient tant d’autorité , que c’était toujours lui qui , à proprement parler , gouvernait l’ordre. Renonçant à la pratique habituelle de la mendicité et de la prédication , pour se retirer dans une solitude de l’Apennin, où les exercices d’une vie contemplative absorbaient ses jours, où les rigueurs de la pénitence et du jeûne le détachaient de plus en plus de la terre , saint François était digne que le Ciel lui prodiguât ses plus étonnantes faveurs.

Son humilité et son ardent amour pour le Sauveur crucifié , lui méritèrent de recevoir sur son corps l’impression des cinq plaies «le Notre -Seigneur. Saint Bonaventurc rapporte qu'un séraphin, entre les ailes duquel paraissait la figure d’un homme en croix, lui perça les pieds, les mains et le côté , en sorte que son corps resta extérieurement marqué d’une parfaite ressemblance avec un crucifix : événement aussi indubitable qu’extraordinaire, vérifié des propres yeux du pape Alexandre IV; événement que Fleury 1 2 a prouvé être hors des atteintes d’une critique équitable, et que Chalippe 3 défend avec succès contre la dissertation de Baillet. Aussi les papes lui ont-ils donné la sanction de l’Église; Benoit XI, en 1304 , se proposant d’exciter dans les cœurs un plus ardent amour pour Jésus-Christ crucifié, institua une fête avec un office propre, en l'honneur des stigmates de saint François.

Dans la personne du pieux fondateur s’étaient, en effet, littéralement réalisées ces

2 Liv. 79, no 5.

s Vie de saint François. Paris, 1734 et 1736.

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paroles de l'apôtre saint Paul 1 : « Au reste, que personne ne me fasse de la peine; car je porte sur mon corps les cicatrices de Jésus-dhrisl. » Et voilà l’origine du nom de Séraphique attribué à François , et qui a passé à tout son ordre. Nous ne nous arrêterons pas à discuter, comme l’a fait Bergicr 2 , peut-être avec assez de tiédeur et de maladresse , ce qu’il faut penser de certaines exagérations, échappées à l’enthousiasme ou controuvécs par la malveillance : il nous suffit d’avoir étayé le miracle par des autorités irrécusables. En présence d’un tel fait, on conçoit très-bien qu’il ait pu être l’objet d’explications justement laudatives, et qu’il ait fourni, par exemple, l’idée d'un livre sur les Conformités de saint François avec Jésus-Christ.

Pendant les deux dernières années de sa vie, sasantéfutscnsiblcmentalléréc:il mourut le 4 octobre 1226, dix- huit ans après l’institution de son ordre , et le quarantecinquième de son âge. Quelque temps avant sa mort, il avait intimé, dans son testament, la défense expresse d'apporter aucun changement à la règle de l’ordre, se dérobant ainsi à la responsabilité de tous les abus qui pouvaient s'y introduire par la suite.

Dans le fait, l'ensemble de la règle n'a pas subi de changement; mais elle a été l’objet d’interprétations telles, que les observances primitives se sont, l’une après l'autre, insensiblement modifiées dans le cours des siècles. Le pape Nicolas III déclara que lo précepte du travail des mains ne regardait point ceux qui étaient dans les ordres sacrés, ou qui s’occupaient de la prédication ou des autres fonctions du ministère ; mais la vérité de cette interprétation est prouvée par l’exemple même du fondateur. Et d’ailleurs il n’y a que de pré-

1 Galat, c. vi, v. 17.

2 Diclionn. théol., v® Franciscains.

tendus réformateurs qui aient voulu ramener les Franciscains, ainsi que tous les religieux qui embarrassent les ennemis de l’Eglise, au travail des mains, en usage chez les anciens solitaires. « Quels qu’aient été la vertu des solitaires d’Égypte, » dit un auteur , « et le zèle pour leur sanctification personnelle, il serait déraisonnable de vouloir en faire une règle complète et adéquate pour des religieux qui, sans professer la même austérité, se dévouent à l’instruction des fidèles, à la défense de la foi, aux combats coutre les hérétiques. Si leur vie est moins éclatante en mortification , elle est parfois plus édifiante en fait de docilité , d'humilité et d’orthodoxie : car l’on n'ignore pas avec quelle facilité plusieurs de ces solitaires se sont laissés entraîner dans diverses hérésies, et avec quelle obstination ils y ont persévéré, et de nombreux monastères y persévèrent encore aujourd'hui. »

Les protestants , et par exemple Mosheim et Moriz Doëring , qui ont voulu apprécier et le caractère personnel et la mission de saint François , sont tombés dans d’étranges contradictions.

Laissons de côté cette accusation, obligée dans leur bouche, que ce fondateur (qui fut, à la vérité, un homme pieux et bien intentionné ) joignait à la plus grossière ignorance un esprit affaibli par une maladie dont il avait été guéri, cl qu’il donna dans une espèce de dévotion extravagante, qui approchait plus de la folie que de la piété 5 . Moriz Doëring avoue lui-même que, si ce serait faire trop d’honneur à saint François que de lui attribuer la supériorité de génie nécessaire pour combiner et exécuter un vaste plan, il y aurait aussi une souveraine injustice à l’accuser précisément

3 Moshcim, Itist. eccl., xor siècle, 2<- part., c. ii, § 25.

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de folie. Il ajoute, que la préoccupation du saint portait le cachet de l’époque, et que la simplicité de son esprit se conciliait avec des dispositions bienveillantes qui révèlent, dans son cœur, un trésor de charité. Il rend hommage à la persévérance étonnante, à l’esprit de suite , avec lesquels ce fondateur continua son entreprise commencée,

jusqu’à son dernier soupir Pitoyables

raisonneurs qui ont des yeux pour ne pas voir! Le Dieu qui confond les superbes, se plail à exalter les humbles ; la simplicité du cœur, la véritable pauvreté d’esprit, sont les plus beaux effets de la grâce; et quand, dans sa miséricorde, la Providence se choisit des vases d’clection , que lui importent les jugements d’un monde qui ne s'attache qu’à l'éclat et aux vanités extérieures? C’est l’homme intérieur qui, seul, fixe les complaisances divines.

Quant à la mission de saint François, indépendamment de son caractère personnel, ses improbateurs sont les premiers à proclamer , comme nous l’avons annoncé nousmême ‘ , qu’au xu" siècle, et au commencement du xin°, l’Église était infectée par

une multitude de sectes hérétiques ; ils prétendent que le clergé manquait de lumières et de zèle , que les ordres monastiques étaient entièrement corrompus ; ils conviennent que, dans ces circonstances , on sentit la nécessité d’introduire dans l’Église une classe d'hommes qui pussent, par l’austérité de leurs mœurs, par le mépris des richesses, par la gravité de leur extérieur, par la sainteté de leur conduite et de leurs maximes , ressembler aux docteurs qui avaient acquis tant de réputation aux sectes hérétiques... Or, voilà précisément, répo,ndons-nous , avec Bergicr 2 , ce que pensa * saint François, cet ignorant prétendu. Il vit le mal , il en aperçut le remède , il eut le courage de le mettre en usage ; Mosheim et Moriz Doëring sont forcés de convenir qu’il y réussit parfaitement. Qu'aurait pu faire de mieux un habile et profond politique?

Le véritable habillement de saint François et des Frères -Mineurs de son temps consistait en une robe de méchant drap de couleur de cendre, faite en forme de sac, et à laquelle était attaché un capuce pointu.

1 Voy. page 118.

2 Dicf. théolog., v° Franciscains.

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