CHAPITRE XV
HPHB COMrLIT DM L'^PISCOPAT. — CONSÉ DD MONTANISHB.
Ainsi, grflce h l'épiscop&t, censé le représentant
de la tiadition des douze apôtres, t'Église opéra, sans
s' affaiblir, la plus difficile des transformations. Elle
passa de l'état conventuel, si j'ose le dire, à l'état
e l'état d'une petite chapelle de visionnaires
l'église ouverte à tous et par conséquent
à bien des imperrections. Ce qui semblait
. n'être jamais qu'un rêve de fanatiques était
me religion durable. Pour être chrétien, quoi
sent Heniias et les montanistes, il ne faudra
un saint. L'obéissance h. l'autorité ecclésias-
maintenant ce qui fait le chrétien, bien plue
dons spirituels. Ces dons spirituels seront
sormais suspects et exposeront fréquemment
avorisés de la gr&ce à devenir des hérétiques.
[An 119] MARG-AURÈLE. 939
Le schisme est le crime ecclésiastique par excellence. De même que» pour le dogme, l'Eglise chrétienne possédait déjà un centre d'orthodoxie qui taxait d'hérésie tout ce qui sortait du type reçu, de même elle avait une morale moyenne, qui pouvait être celle de tout le monde et n'entraînait pas forcément, comme celle des abstinents, la fm de l'univers. En repoussant les gnostiques, l'Eglise avait repoussé les raffinés du dogme ; en rejetant les montanistes, elle rejetait les raffinés de sainteté. Les excès de ceux qui rêvaient une Église spirituelle, une perfection transcendante, venaient se briser contre le bon sens de l'Église établie. Les masses, déjà considérables, qui entraient dans l'Eglise y faisaient la majorité, et en abaissaient la tenlpérature morale au niveau du possible 4
En politique, la question se posait de la même manière. Les exagérations des montanistes, leurs déclamations furibondes contre l'empire romain, leur haine contre la société païenne ne pouvaient être le fait de tous. L'empire de Marc^Âurële était bien différent de celui de Néron. Avec celui-ci, il n'y avait pas de réconciliation à espérer; avec celui-là, on pouvait s'entendre. L'Église et Marc-Aurèle pour« suivaient, à beaucoup d'égards, le même but. Il est clair que les évèques eussent abandonné au bras
840 ORIGINES DU CHRISTIANISHB. [An IIS)
séculier tous les saints de Phrygie, si un pareil sacrifice avait été le prix de l'alliance qui eût mis entre leurs mains la direction spirituelle du monde. Les cliarismes, enfin, et autres exercices surnaturels, excellents pour entretenir la ferveur de petites congrégations d'illuminés, devenaient impraticables dans de grandes Églises. La sévérité extrême pour les règles de la pénitence était une ^surdité et un non-sens, si l'on aspirait k être autre chose qu'un conciliabule de soi-disant purs. Un peuple n'est jamais composé d'immaculés, et le simple fidèle a besoin d'être admis à se repentir plus d'une fois. Il fut donc admis qu'on peut être membre de l'Église sans être un héros ni un ascète, qu'il suffît pour cela d'être soumis à son évéque. Les saints réclameront; ta lutte de la sainteté individuelle et de la hiérarchie ne finira plus; mais la moyenne l'emportera; il sera possible de pécher sans cesser d'être chrétien. La hiérarchie préférera même le pécheur qui emploie les moyens ordinaires de réconciliation à l'ascète orgueilleux qui se justifie lui-même ou qui croit n'avoir pas besoin de justification.
Il ne sera néanmoins donné & aucun de ces deux
principes d'expulser l'autre entièremenl. A cêté de
e de tous, il y aura l'Église des saints; h. cdté
:1e, il y aura le couvent ; h cdté du simple
[An 172] MARC-AURÈLE. ^1
fidèle, il y aura le religieux. Le royaume de Dieu» tel que Jésus l'a prêché, étant impossible dans le monde tel qu'il est, et le monde s*obstinant à ne pas changer, que faire alors, si ce n'est de fonder de petits royaumes de Dieu, sortes d'Ilots dans up océan irrémédiablement pervers, où l'application ut? rÉvangile se fasse à la lettre, et où l'on ignoré cette distinction des préceptes et des conseils qui sert, dans rÉglise mondaine, d'échappatoire pour esquiver les impossibilités? La vie religieuse est en quelque sorte de nécessité logique dans le christianisme. Un grand organisme trouve le moyen de développer tout ce qui existe en germe dans son sein. L'idéal de perfection qui fait le fond des prédications galiléennes de Jésus, et que toujours quelques vrais disciples relèveront obstinément, ne peut exister dans le monde ; il fallait donc créer, pour que cet idéal fût réalisable» des mondes fermés, des monastères, où la pauvreté» l'abnégation, la surveillance et la correction réci-*proques, l'obéissance et la chasteté fussent rigoureux sèment pratiquées. L'Évangile est, en réalité, plutôt YEnchiridùm d'un couvent qu'un code de morale; il est la règle essentielle de tout ordre monastique ; le parfait chrétien est un moine ; le moine est un chré^ tien conséquent ; le couvent est le lieu où l'Évangile, partout ailleurs utopie, devient réalité. Le livre qui
m ORIGINES DD CHRISTIANISME. [Au ITS]
a prétendu easeigner l'imitation de Jésus-Christ est tin livre de cloître. Satisfait de savoir que la morale prêches par Jésus est pratiquée quelque part, le laïque se consolera de ses attaches mondaines et s'habituera facilement à croire que de si hautes maximes de perfection ne sont pas faites pour lui. ^r- Le bouddhisme a résolu la question d'une autre manière. Tout le monde y est moine une partie de sa vie. Le christianisme est content s'il y a quelque part des lieux oh la vraie vie chrétienne se pratique ; le bouddhiste est satisfait pourvu qu'à un moment de sa vie il ait été parfait bouddhiste.
Is montantsme fut une exagération , il devait périr.
Hais, comme toutes les exagérations, il laissa des
traces profondes. Le roman chrétien fut en partie son
ouvrage. Ses deux grands enthousiasmes, chasteté et
fflartyre, restèrent les deux éléments fondamentaux
de la littérature chrétienne. C'est te montanisme qui
inventa cette étrange association d'idées, créa la
Vierge martyre, et, introduisant le charme féminin
dans les plus sombres récits de supplices, inaugura
eelta bizarre littérature dont l'imagination chrétienne,
h partir du iv* siècle, ne se détacha plus. Les Actes
anistes de sainte Perpétue et des martyrs d'Â-
9, respirant la fei aux charismes, pleins d'un
iSHie extrême et de brûlantes ardeurs, imprér
[J^in] MARC-AURÈLfi. ^43
gnés d'une forte saveur d'amour captif, mêlant les plus fines images d'une esthétique savante aux rêves les plus fanatiques, ouvrirent la série de ces œuvres de volupté austère. La recherche du martyre devient une fièvre impossible à dominer ^ Les circonceliions, courant le pays par troupes folles pour chercher la mort, forçant les gens h les martyriser, tradw^irent en actes épidémiques ces accès de sombre hystérie *t
L;^ chasteté ditns le mariage resta une des bases de l'intérêt des romans chrétiens. Or c'était bien là encore une idée montaniste. Gomme le faux Hermas, les montanistes remuent sans cesse la cendre péril-» lense qu'on peut bien laisser dormir avec ses feux cachés, mais qu'il est imprudent d'éteindre violemment. Les précautions qu'ils prennent à cet égard témoignent d'une certaine préoccupation, plus laseive au fond que la liberté de l'homme du nK)nde; en tout cas, ces précautions sont de celles qui aggravent le mal, ou du moins le décèlent, le mettent à vif. Une tendresse excessive à la tentation se laisse conclure de cette crainte exagérée de la beauté, de Qçs interdictions contre la toilette des femmes et sur^^