Pensées, livre l*^ entier
J. Une monnaie de Nicée nous a conservé la douce et aimable figure deDomitia Lucilla, la mère de Marc-Aurèle. De Longpérier, fievue numism,, nouv. série, t. VIII {^ 863).
3. Ta titxnxiuta, into^rn^ara^ les Entretiens rédigés par A.rH«Q,
SM ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An ITt]
4e la parfaite douceur ; Sexlus de Chéronée, si grave él si bon ; Alexandre de Cotiée, qui reprenait avec une politesse si ratTinée; Fronton, « qui lui apprit ce qu'il y a dans un tyran d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et ce qu'il peut y avoir de dureté dans le cœur d'un patricien » ; son frère Sévérus, « qui lui f)t connattre Thraséa, Helvidius, Gaton, Brutus; qui lui donna l'idée de ce qu'est un Élat libre, où la règle est l'égalité naturelle des citoyens et l'égalité de leurs droits; d'une monarchie qui respecte avant tout la liberté des citoyens »; et, dominant tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonin, son père par adoption, dont il nous trace le portrait avec un redoublement de reconnaissance et d'amour.
Je remercie les dieux, dit-il en terminant, de tn'avoir donné de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres, et. dans mon entourage, dans mes proches, dans mes amis, des gens presque lous remplis de bonté.Jamaisjeneme suis laissé aller à aucun manque d'égards envers eux; par ma disposition naturelle, j'aurais pu, dans l'occasion, commettre quelque irrévérence; mais la bienfaisance des dieux n'a pas permis que la circonstance s'en soit présentée. Je dois encore aux dieux d'avoir conservé pure ia fleur de ma jeunesse; de ne m'éire pas homme avant l'âge, d'avoir même différé au detâ; oir été élevé sous la loi d'un prince et d'un père qui lit dégager mon 4me de toute fumée d'orgueil, me ) comprendre qu'il est possible, tout en vivant dans uu
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palais, de se passer de gardes, d'habits resplendissants, de torches, de statues, m'apprendre enfin qu'un prince peut presque resserrer sa vie dans les limites de celle d'un simple citoyen, sans montrer pour cela moins de noblesse et moins de vigueur, quanl il s'agit d'être empereur et de traiter les affaires de TÉtat. Ils m'ont donné de rencontrer un frère dont les mœurs étaient une continuelle exhortatation à veiller sur moi-même, en même temps que sa déférence et son attachement devaient faire la joie de mon
cœur Si j'ai eu le bonheur d'élever ceux qui avuioiU
soigné mon éducation aux honneurs qu'ils semblaient dé* sirer; si j'ai connu Apollonius, Rusticus, Maximus, si, plusieurs fois, m'a été offerte, entourée de tant de lumière, rimage d'une vie conforme à la nature (je suis resté en deçà du but, il est vrai; mais c'est ma faute); si mon corps a résisté jusqu'à cette heure à la rude vie que je mène ; si je n'ai touché ni à Bénédicta ni à Théodote ; si, malgré mes fréquents dépits contre Rusticus, je n'ai jamais passé les bornes, ni rien fait dont j'aie eu à me repentir; si ma mère, qui devait mourir jeune, a pu néanmoins passer près de moi ses dernières années ; si, chaque fois que j'ai voulu venir au secours de quelque personne pauvre ou affligée, je ne me suis jamais entendu dire que l'argent me manquait ; si, moi-même, je n'ai eu besoin de rien recevoir de personne ; si le sort m'a donné une femme si complaisante, si affectueuse, si simple ; si j'ai trouvé tant de gens capables pour l'éducation de mes enfants ; si, à l'origine de ma passion pour la philosophie, je ne suis pas devenu la proie de quelque sophiste, c'est aux dieux que je le dois. Oui, tant de bonheurs ne peuvent être l'effet que de l'assistance des dieux et d'une heureuse fortune.
Cette divine candeur respire & chaque page.
m OniCiNBS bu CHBISTIANISMB. (An 174]
Jamais on n'écrivit plu.< simplement pour soi, à seule lin de décharger son coQur, sans autre témoin que Dieu. Pas une ombre de système. Marc-Aurèle, b. proprement parler, n'a pas de philosophie; quoiqu'il doive presque tout au stoïcisme transformé par l'esprit romain, il n'est d'aucune école. Selon notre goût, il a trop peu de curiosité ; car il ne sait pas tout ce que pouvait savoir un contemporain de Ptolémée et de Galien ; il a sur le système du monde quelques opinions qui n'étaient pas au niveau de la plus haute science de son temps. Mais sa pensée morale, ainsi dégagée de tout lien avec un système, y gagne une singulière élévation. L'auteur du livre de Vlmitation lui-même, quoique fort détaché des querelles d'école, n'atteint pas jusque-là ; car sa manière de sentir est esEenLietlement chrétienne ; ôtez les dogmes chrétiens, son livre ne garde plus qu'une partie de son charme. Le livre de Marc-Aurèle, n'ayant aucune base dogmatique, conservera éternellement sa fraîcheur. Tous, depuis l'athée ou celui qui se croit tel, jusqu'à l'homme le plus engagé dans les croyances particulières de chaque cuite, peuvent y trouver des fruits d'édi II cation. C'est le livre le dIus purement humain qu'il y ait. Il ne tranche aule question controversée. En théologie, Marcrèle flotte entre le déisme pur, le polythéisme
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interprété dans un sens physique, à la façon des stoïciens, et une sorte de panthéisme cosmique. Il ne tient pas plus à Tune des hypothèses qu'à l'autre, et il se sert indifféremment des trois vocabulaires, déiste, polythéiste, panthéiste. Ses considérations sont toujours à deux faces, selon que Dieu et l'âme ont ou n'ont pas de réalité. « Quitter la société des hommes n'a rien de bien terrible, s'il y a des dieux; et, s'il n'y a pas de dieux, ou qu'ils ne s'occupent pas des choses humaines, que m'importe de vivre dans un monde vide de dieux ou vide de providence ? Mais certes il y a des dieux, et ils ont à cœur les choses humaines * • »
C'est le dilemme que nous faisons h chaque heure ; car, si c'est le matérialisme le plus complet qui a raison, nous qui aurons cru au vrai et au bien, nous ne serons pas plus dupés que les autres. Si l'idéalisme a raison, nous aurons été les vrais sages, et nous l'aurons été de la seule façon qui nous convienne, c'est-à-dire sans nulle attente intéressée, sans avoir compté sur une rémunération.
Marc-Aurèle n'est donc pas un libre penseur; c'est même à peine un philosophe, dans le sens spécial du mot. Comme Jésus, il n'a pas de philosophie
4. Pensées, U, H ; cf. IV, 3 ; VI, 40; VII, 32, 50; VIII, 17; IX, «8, 39, 40; XII, 24.
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spéculative; sa théologie est tout k fait contradictoire ; il n'a aucune idée arrêtée sur l'âme et l'immortalité. Comment fut-il profondément moral sans les croyances qu'on regarde aujourd'hui comme les fondements de la (iiorale ? Comment fut-il éminemment religieux sans avoir professé aucun des dogmes de ce qu'on appelle la religioa naturelle î C'est ce qu'il importe de rechercher.
Les doutes qui au point de vue de la raisoQ spéculative, planent sur les vérités de la religion naturelle ne sont pas. comme Kant l'a admirablement montré, des doutes accidentels, susceptibles d'élre ?Ovés, tenant, ainsi qu'on se l'imagine parfois, h, certains états de l'esprit humain. Ces doutes sont inhérents à la nature même de ces vérités, et l'on peut dire sans paradoxe que, s'ils étaient levés, les vérités auxquelles ils s'attaquent disparaîtraient du même coup. Supposons, en effet, une preuve directe, positive, évidente pour tous, des peines et des récompenses futures; oii sera le mérite de faire le bien? Il n'y aurait que des fous qui, de gaieté de cœur, courraient & leur damnation. Une foule d'âmes basses feraient leur salut cartes sur table ; elles forceraient en quelque sorte la main de la Divinité. Qui ne voit que, dans un tel système, il n'y a plus ni morale ni religion ? Dans "ordre moral et religieux, il est indispensable de
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croire sans démonstration ; il ne s'agit pas de certitude, il s*agit de foi. Voilà ce qu'oublie un certain déisme, avec ses habitudes d'affirmation intempérante. Il oublie que les croyances trop précises sur la destinée humaine enlèveraient tout mérite moral. Pour nous, on nous annoncerait un argument péremptoire en ce genre, que nous ferions comme saint Louis, quand on lui parla de l'hostie miraculeuse : nous refuserions d'aller voir. Qu'avons-nous besoin de ces preuves brutales, qui n'ont d'application que dans Tordre grossier des faits, et qui gêneraient notre liberté? Nous craindrions d'être assimilés à ces spéculateurs de vertu ou à ces peureux vulgaires, qui portent dans les choses de Tàme le grossier égoïsme de la vie pratique. Dans les premiers jours qui suivirent l'établissement de la foi à la résurrection de Jésus, ce sentiment se produisit de la façon la plus touchante. Les vrais amis de cœur, les délicats aimèrent mieux croire sans preuve que de voir. « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ! » devint le mot de la situation. Mot charmant! symbole éternel de l'idéalisme tendre et généreux, qui a horreur de toucher de ses mains ce qui ne doit être vu qu'avec le cœur!
Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point comme sur tous les autres, devança les siècles. Jamais il ne se
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soucia de se mettre d'accord avec lui-même sur Dieu et sur l'âme. Comme s'il avait lu la Critique de la raison pratique^ il vit bien que, dès qu'il s'agit de Pinfini, aucune formule n'est absolue, et qu'en pareille matière on n'a quelque chance d'avoir aperçu la vérité une fois en sa vie que si Ton s'est beaucoup contredit. Il détacha hautement la beauté morale de toute théologie arrêtée; il ne permit au devoir de dépendre d'aucune opinion métaphysique sur la cause première. Jamais l'union intime avec le Dieu caché ne fut poussée à de plus inouïes délicatesses.
Offre au gouvernement du dieu qui est au dedans de loi un être viril, mûri par Tâge, ami du bien public, un Romain *, un empereur, un soldat à î^on poste, attendant le signal de la trompette, un homme prêt à quitter la vie sans regret'. — 11 y a bien des grains d*encen8 destinés au même autel; l'un tombe plus tôt, Tautre plus tard dans le feu ; mais la différence n'est rien «. — L'homme doit vivre selon la nature pendant le peu de jours qui lui sont donnés sur la terre, et, quand le moment de la retraite est venu, se soumettre avec douceur, comme une olive qui, en tombant, bénit l'arbre qui l'a produite et rend grâces au rameau qui Ta portée*. —Tout ce qui l'arrange m'arrange, ô cosmos. Rien ne m'est prématuré ni tardif,