Lampride, Héliog
48S ORIGINES DU CHRISTIAHISHB. [An 180]
encore aujourd'hui. Oui, tous tant que nous sommes, nous portons au cœur le deuil de Marc-Âurèle, comme s'il était mort d'hier. Avec lui, la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le plus grand de son siècle. Il est important que cette expérience ait été faite. Le sera-t-elle une seconde fois? La philosophie moderne, comme la philosophie antique, arrivera-t-elle h régner à son tour? Aura-t-elle son Marc-Aurèle, entouré de Frontons et de Junius Rusticus? Le gouvernement des choses humaines appartiendra-t-il encore une fois aux plus sages? Qu'importe, puisque ce règne serait d'un jour, et que le règne des fous y succéderait sans doute une fois de plus? Habituée à contempler d'un œil soudant l'éternel mirage des illusions humaines, la philosophie moderne sait la toi des entraînements passagers de l'opinion. Mais il serait curieux de rechercher ce qui sortirait de tels principes, si jamais ils arrivaient au pouvoir. Il y aurait plaisir à construire à priori le Marc-Aurèle des temps modernes, & voir quel mélange de force et de faiblesse créerait, dans une &me d'élite or.noi<ie à l'action ta plus large, le genre de réflexion jiier k notre âge. On aimerait à voir comment la .e saurait s'allier à la plus haute vertu et à l'ari plus vive pour le bien, quelle attitude garderait
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un penseur de cette école devant les problèmes sociaux du xix** siècle, par quel art il parviendrait à les tourner, à les endormir, à les éluder ou à les résoudre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'homme appelé à gouverner ses semblables devra toujours méditer sur le modèle exquis de souverain que Rome offrit en ses meilleurs jours. S'il est vrai qu'il soit possible de le dépasser en certaines parties de la science du gouvernement, qui n'ont été connues que dans les temps modernes, le fils d'Annius Yerus restera toujours inimitable par sa force d'âme, sa résignation, sa noblesse accomplie et la perfection de sa bonté.
Le jour de la mort de Marc-Aurèle peut être pris comme le moment décisif oii la ruine de la vieille civilisation fut décidée. En philosophie, le grand empereur avait placé si haut l'idéal de la vertu, que personne ne devait se soucier de le suivre ; en politique, faute d'avoir séparé assez profondément les devoirs du père de ceux du césar, il rouvrit, sans le vouloir, l'ère des tyrans et celle de l'anarchie. En religion, pour avoir été trop attaché à une religion d'État, dont il voyait bien la faiblesse, il prépara le triomphe violent du culte non officiel, et il laissa planer sur sa mémoire un reproche, injuste, il est vrai, mais dont l'ombre même ne devrait pas se rencontrer dans une vie si pure. En tout, excepté dans les lois,
tW OniGIIfEa DD CHRISTIANISME. [Ad IMP]
l'alTuiblissement était sensible. Vingt ans de bonté avaient relâché l'administration et favorisé les abus. Une certaine réaction dans le sens des idées d'Avidius Gassius était nécessaire; au lieu de cela, on eut un total elTondrement. Horrible déception pour les gens de bien! Tant de vertu, tant d'amour n'aboutissant qu'à mettre le monde entre les mains d'un équarrisseur de bétes, d'un gladiateur! Après cette belle sftparition d'un monde élyséen sur la terre, retomber dans l'enfer des Césars, qu'on croyait fermé pour toujours! La foi dans te bien fut alors perdue. Après Caligula, après Néron, après Domitien, on avait pu espérer encore. Les expériences n'avaient pas été décisives. Maintenant, c'est après le plus grand elToi-t de rationalisme gouvernemental, après quatre-vingtquatre ans d'un régime excellent, après Nerva, Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, que le règne du mal recommence, pire que jamais. Adieu, vertu; adieu, raison. Puisque Marc-Aurèle n'a pas pu sauver le monde, qui le sauvera? Maintenant, vivent les fous! vive l'absurdel vivent le Syrien et ses dieux Équivoques! Les médecins sérieux n'ont rien pu Taire. Le malade est plus mal que jamais. Faites venir les empiriques; ils savent souvent mieux que les praticiens honorables ce qu'il faut au peuple. Ce qu'il y a de triste, en elTet, c'est qtw le jour
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de la mort de Marc-Âurèlc, si lugubre poui* la philosophie et la civilisation , fut pour le christianisme un beau jour. Commode, ayant pris à tâche de faire en tout le contraire de ce qu'il avait vu, se montra bien moins défavorable au christianisme que son il*lustre père. Marc-Aurèle est le Romain accompli, avec ses traditions et ses préjugés. Commode n*a pas de race. Il aimait les cultes égyptiens ; luimême, la tête rasée, présidait aux processions, portait l'Ânubis, accomplissait toutes les cérémonies où se plaisaient les femmelettes. Il se fit représenter en celte attitude dans les mosaïques des portiques circulaires de ses jardins ^ Il avait des chrétiens dans sa domesticité. Sa maîtresse Marcia était presque chrétienne et se servit du crédit que lui donnait l'amour pour soulager le sort des confesseurs condamnés aux mines en Sardaigne'. Le martyre des Scillitains qui eut lieu le 17 juillet 180, quatre mois par conséquent après l'avènement de Commode', fut sans doute la conséquence d'ordres donnés avant la mort de Marc et que le nouveau gouvernement n'avait pas encore eu le temps de retirer. Le nombre des victimes sous Commode parait avoir été moins