‹ Histoire des origines de ChristianismeChapitre 5 sur 364 · AVÈNBMBNT DE MARC-AURÈLE · texte numérisé non relu

AVÈNBMBNT DE MARC-AURÈLE

Ântonin mourut le 1 mars 161, dans son palais de Lorium, avec le calme d'un sage accompli. Quand il sentit la mort approcher, il régla comme un simple particulier ses affaires de famille, et ordonna de transporter dans la chambre de son fils adoptif, Marc-Aurèle, la statue d'or de la Fortune, qui devait toujours se trouver dans l'appartement de l'empereur. Au tribun de service, il donna pour mot d'ordre Aiquanimitas ; puis, se retournant, il parut s'endormir. Tous les ordres de l'État rivalisèrent d'hommages envers sa mémoire-. On établit en son honneur des sacerdoces, des jeux, des confrérieg. Sa piété, sa clémence, sa sainteté, furent l'objet d'unanimes éloges^

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On remarquait que, pendant tout son règne, il n'avait fait verser ni une goutte de sang romaio ni une goutte de sanf étranger ! On le comparait à Numa pour la piété, pour la religieuse observance des cérémonies, et aussi pour le bonheur et la sécurité qu'il avait su donner h. l'empire'.

Antonin aurait eu sans compétiteur la réputation du meilleur des souverains, s'il n'avait désigné pour son héritier un homme comparable k lui par labonté, la modestie, et qiù joignait à ces qualités l'éclat, le talent, ie charm" qui font vivre une image dans le souvenir de l'humanité. Simple, aimable, plein d'une douce gaieté, Antonin fut philosophe sans le dire, presi^ue sans le savoir*. Marc-Aurèie le fut avec un nalurel et une sincérité admirables, mais avec réflexion. A quelques égards, Antonio fut le plus grand. Sa bonté ne lui fit pas commettre de fautes; il ne fut pas tourmenté du mal intérieur qui rongea sans relâche te cœur de son fils adoptif. Ce mal étrange, cette étude inquiète de soi-même, ce démon du scrupule, cette fièvre de perfection sont les signes d'une nature moins forte que distinguée. Les plus belles *i8 sont celles qu'on n'écrit pas ; mais ajoutons

nies CapitolÎD, Anl. le Pieux, ii,ii; DIod Cassius (Xiplii-

X, t, 3; Eutropo,V[I[,8.

nies CapiloliD, Anl. le Pieux, 11.

[An 161] MARC-ADRËLE. S

que nous ignorerions Aotonin, si Marc-Aurèle ne nous avait transmis de son père adoptif ce pojrtrait exquis, où il semble s'être appliqué, par bunûJité, h peindre l'image d'un homme encore meilleur que lui. Anlonin est comme un Christ qui n'aurait pas eu d'Ëvangile; Marc-Aurèle est comme un Ghriat qui aurait Jui-même écrit le sien.

C'est la gloire des souverains que deux modèles de vertu irréprochable se trouvent dans leurs raiigs, et que les plus belles leçons de patience et de détachement soient venues d'une condition qu'on mp-r^ pose volontiers livrée à toutes les séductioiïs du plaisir et de la vanité. Le trône aide parfois à la vertu ; certainement Març-Aurèle n'a été ce qu'il fut que parce qu'il a exercé le pouvoir suprême. Il est des facultés que cette position exceptionnelle met seule en exercice, des côtés de la réalité qu'elle fait mieux voir. Désavantageuse pour la gloire, puiS'que le souverain, serviteur de tous, ne peut laisser son originalité propre s'épanouir librement, une telle situation, quand on y apporte une âme élevée, est très favorable au développement du genre particulier de talent qui constitue le moraliste. Le souverain vraiment digne de ce nom observe l'humanité de haut et d'une manière très complète. Son point de vue est à peu près celui de l'historien philosophe ;

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ce qui résulte de ces coups d*œil d'ensemble jetés sur notre pauvre espèce, c'est un sentiment doux, mêlé de résignation, de pitié, d'espérance. La froi«deur de l'artiste ne peut appartenir au souverain. La condition de Tart, c'est la liberté ; or le souverain, assujetti qu'il est aux préjugés de la société moyenne, est le moins libre des hommes. 11 n'a pas droit sur ses opinions; à peine a-t-il droit sur ses goûts. Un Goethe couronné ne pourrait pas professer ce royal dédain des idées bourgeoises, cette haute indifférence pour les résultats pratiques, qui sont le trait essentiel de l'artiste ; mais on peut se figurer l'âme du boH souverain comme celle d'un Gœthe attendri, d'un Gœthe converti au bien, arrivé à voir qu'il y a quelque chose de plus grand que l'art, amené à l'estime des hommes par la noblesse habituelle de ses pensées et par le sentiment de sa propre bonté.

Tels furent, à la tête du plus grand empire ,qui ait jamais existé, ces deux admirables souverains, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle. L'histoire n'a offert qu'un autre exemple de cette hérédité de la sagesse sur le trône, en la personne des trois grands empereurs mongols Baber, Humaîoun, Akbar, dont le dernier présente avec Marc-Aurèle des traits si frappants de ressemblance. Le salutaire principe de l'a-

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doption avait fait de la cour impériale, au n* siècle, une vraie pépinière de vertu. Le noble et habile Nerva, en posant ce principe, assura le bonheur du genre humain pendant près de cent ans, et donna au monde le plus beau siècle de progrès dont la mémoire ait été conservée.

C'est Marc-Aurèle lui-même qui nous a tracé, dans le premier livre de ses Pensées^ cet arrièreplan admirable, où se meuvent^ dans une lumière céleste, les nobles et pures figures de son père, de sa mère, de son aïeul, de ses maîtres. Grâce à lui, nous pouvons comprendre ce que les vieilles familles romaines, qui avaient vu le règne des mauvais empereurs, gardaient encore d'honnêteté, de dignité, de droiture, d'esprit civil et, si j'ose le dire, républicain. On y vivait dans l'admiration de Caton, de Brutus, de Thraséa et des grands stoïciens dont r&me n'avait pas plié sous la tyrannie. Le règne de Domitien y était abhorré. Les sages qui l'avaient traversé sans fléchir étaient honorés comme des héros. L'avènement des Antonins ne fut que l'arrivée au pouvoir de la société dont Tacite nous a transmis les justes colères, société de sages formée par la ligue de tous ceux- qu'avait révoltés le despotisme des premiers Césars.

Ni le faste puéril des rovautés orientales, fondons

4 ORIGINES DD CHRISTIANISME. [kn tGi]

sur la bassesse et la etupktité des hommes, ni l'orgueil pédantesque des royautés du moyen âge, fondées sar un sentiment exagéré de l'hérédité et sur la foi naïve des races germaniqnes dans les droits do saog, ne peavent nous donner une idée de cette souveraineté toute républicaine de N'erva, de Trajan, d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle. Rien du prince hérédrtaire ou par droit divin ; rien non plus du chef militure i c'était une sorte de grande magistrature civile, sans rien qui ressemblât à une conr^ ni qui enlevât à l'empereur le caractère d'on particulier. Marc-Aurèle, notamment, ne fut ni peu ni beaucoup un roi daxta le sens propre du mot ; sa fortune était immense, mais toute patrimoniale; son aversion pour « les Césars' ", qu'il envisage comme des espèces de Sardanapâles, magnifiques, débauchés et cruels, éclate à chaque instant. La civilité de ses moeurs était extrême ; il rendit au Sénat toute son ancienne importance; quand il était k Rome, il ne manqtfait jamais une séance, et ne quittait sa place que quand le consul avait prononcé la formule : IVikil vos moramur, Patres conscripti.

La souveraineté, ainsi possédée en commun par : d'hommes d'élite, lesquels se la léguaient tartageaienl selon les besoins du moment,

mpereurs avant Nerva. Cf. Pensées, Vf, 3(1.

(Attiei] MARC-AURÈLE. f

perdit une partie de cet attrait qui la rend si dangereuse. On arriva au trône sans Taveir brigué, mais aussi sans le devoiv à sa naissance ni à une sorte de droit abstrait ; om y arriva désabusé^ ennuyé des hommes, préparé de longue main. L'empire fut un fardeau, qu'on accepta à son heure, sans que Ton songeât à devancer cette heure. Marc-Âurèle y fut désigné si jeune, que l'idée de régner n'eut guère chez lui de commencement et n'exerça pas sur son esprit un moment de séduction. A huit ans, quand il était déjà prœsul des prêtres saliens, Adrien remarqua ce doux enfant triste et l'aima pour son bon naturel, sa docilité, son incapacité de mentir. A dixhuit ans, l'empire lui était assuré. Il l'attendit patiemment durant vingt-deux années. Le soir où Antonin, se sentant mourir, fit porter dans la chambre de son héritier la statue de la Fortune, il n'y eut pour celui-ci ni surprise ni joie. Il était depuis longtemps blasé sur toutes les joies sans les avoir goûtées ; il en avait vu, par la profondeur de sa philosophie, l'absolue vanité.

Sa jeunesse avait été calme et douce ^ partagée entre les plaisirs de la vie à la campagne, les exer-

4. « Fuit a prima infantia gravis. » Capitolin, Ant, le PhiL, 2. c Âdco ut, in infantia quoque, vultum nec ex gaudio nec ex mœrore mularet. » Eutrope, VIII, 14 ; Galien, De libris propriis, î.

a ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]

cices de rhétorique latine à la manière un peu Crivole de son maître Fronton^, et les méditations de la philosophie*. La pédagogie grecque était arrivée à sa perfection, et, comme il arrive en ces sortes de choses, la perfection approchait de la décadence. Les lettrés et les philosophes se partageaient l'opinion et se livraient d'ardents combats. Les rhéteurs ne songeaient qu'à l'ornement affecté du discours; les philosophes conseillaient presque la sécheresse et la négligence de l'expression'. Malgré son amitié pour Fronton et les adjurations de ce dernier*, Marc-Aurèle fut bientôt un adepte de la philosophie*. Junius Rusticus devint son maître favori et le gagna totalement h. la sévère discipline qu'il, opposait à l'ostentation des rhéteurs. RusUcus resta toujours le confident et le conseiller intime de son auguste élève, qui reconnaissait tenir de lui son goût d'un style simple, d'une tenue digne et sérieuse, sans parler d'un bienfait supérieur encore : « Je lui dois d'avoir connu les Entretiens d'Épictète, qu'il me pr£ta

i. FrontoD, EpUl. odM- Ctes., Il, S, 17, aie. 1. Jules CapilolJn, Ant. lePhil., S; Athénagore, Leg., t. 3. Fragmeot de la R/iétoriqw de Chrfsippe, dans Plutarqne, De ttoic. re-pttgn., Ï8. Cf. Cic, De fin., IV, m, 6.

i. Fronton, Epiit. ad M. Cœs., \,%\ad Ant. Imp., I, 3; De iq.jS.Ct. Epist. ad Verum, I, (.

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