Luc, XXII, 43; Jean, xii
jardin de Gethsémani. Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils de Zébédée. Alors, il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine l'emporta *. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a présidé à la rédaction des synoptiques, et qui les fait souvent obéir dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation f Si une telle version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui aurait été le témoin intime d'un fait si émouvant , n'en eût point parlé à ses disciples, et que le rédacteur du quatrième Évangile n'eût pas relevé cet épisode dans le récit trèscirconstancié qu'il fait de la soirée du jeudi *) Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que, durant ses derniers jours, le poids énorme de la mission qu'il
4. Matth., XVIII, 36 etsuiv.; Marc, xrv, 32 et suiv.; Luc, xxii, 39 et suiv.
2. Cela se comprendrait d'autant moins que le rédacteur du quatrième Évangile met une sorte d'affectation à relever les circonstances qui sont personnelles à Jean ou dont il a été le seul t^jnoin (i, 35 et suiv.; xiii, 23 et suiv.; xviii, 45 et suiv., «x, 9t suiv.y 35; xx, 2 et suiv.; xxi, 20 et suiv.).
VIE DE JÉSUS
avait acceptée pesa cruellement sur Jésus.(La nature humaine se ïéveilla un instant. Il se prit peut-être à douter de &on œuvreS La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie fait toujours un retour triste sur lui - même , quand l'image de la mort se présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout est vain. Peutêtre quelques-uns de ces touchants souvenirs que conservent les âmes les plus fortes , et qui h certaines heures les percent comme un glaive, lui vinrent -ils à ce moment. Se rappela-t-il les claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne et le figuier sous lesquels il aurait pu s'asseoir; le^ jeunes! filles oui auraient neut-4tre consenti k l'aimei? Mau-i dit-il son âpre destinée, qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres? Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth î On l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien , et suppléèrent par de naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que son essence divine reprit bientôt le dessus. Il pouvait
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encore éviter la mort; il ne le voulut pas. L'amour de son œuvre remporta. Il accepta de boire le calice jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et se consoler.
Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le mercredi ( 12 de nisan ) , chez Joseph Kaïapha*. L'arrestation immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter un esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire^; on craignait une émeute. Bien que l'usage fut de relever les solennités où la nation était réunie par des exécutions
(. Matth., XXVI, 1-5; Marc, xiv, t-i; Luc, xxii, ii. i. Matth., XXI, 46.
VIE 0E JE8CS. '^'
d'individus rebelles à l'autorité sacerdotale, espèces d'auto-da-fé destinés k inculquer au peuple la terreur religieuse S on s'arrangeait probablement pour que de tels supplices ne tombassent pas dans les jours fériés '. L'arrestation fut donc fixée au lendemam jeudi. On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait tous les jours», mais d'épier ses habitudes , pour le saisir dans quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples , espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquei, trahit son maître, donna tentes les indications nécessaires , et se chargea même ( quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Judas jusque-là avait été un disciple comme un autre ; il avait même le titre d'apôtre ; il avait fait des miracles et chassé les démons. La
4. Mischna, Sanhédrin, xi, 4; Talm. de Bab., même traité 89 a. Comp. Ad., xii, 3 et suiv.
ï. Mischna, Sanhédrin, iv, <.