CHAPITRE XXV
MORT DE JÉSUS
Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de crime d'Etat; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine ; si la condamnation de Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût fait subir la lapidation \ La croix était un supplice romain, réservé pour les esclaves et pour les cas où l'on vou-
1. Jos., AnL, XX, IX, h. Le Talmud, qui présente la condamnation de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut condamné à être lapidé; il poursuit, il est vrai, en disant qu'il fut pendu. Peut-être veut-il dire qu'après avoir été lapidé, il fut pendu, comme cela arrivait souvent (Mischna, Sanhédnn, vi, 4; cf. Deuter., xxi, 22). Talm. de Jérusalem, Sanhédrin, xiv, 46; Talm. de Bab., même traité, 43 a, 67 a.
lait ajouter a la mort l'aggravation de rignominie. En l'appliquant à Jésus , on le traitait comn-e les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme ces ennemis de bas étage auxquels les -Romains n'accordaient pas les honneurs de la mort par le glaive*. C'était le chimérique « roi des Juifs », non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. A cette époque, chez les Romains, les soldats, au moins dans les cas de condamnations politiques, faisaient l'office de bourreaux». Jésus fut donc livré à un détachement de troupes auxiliaires commandé ç^r un centurion', et tout l'odieux des supplices introduits par les mœurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était environ midi». On le revêtit de ses habits, qu'on lui avait ôtés pour la parade de la tribune. Comme la cohorte avait déjÈt en réserve deux voleurs qu'elle devait mettre à mort, on réunit les trois condamnés, et le
,. ,os., Ant., XVn, X, 10-, XX, v., t; B. J., V «, 1 ; Apulée, miam.. III, 9 ; Suétone, Galba, 9 ; Lampride ^^e... Sev.. 23. 8. Tacite, Am., 111, 44. Voir ci-dessus, p. 4î1, note.
3 Malth XXVI., 54; Marc, XV, 39, 44, 45; Luc, xxni, 47.
4 "an ;" 14 D' près Marc, xv, 25, il n'eût guère te que Jthe«;:s"matin,p;isc,ue. selon cet évangéUste,iésusfuUru-
cifié à neui heure».
TIE DE JESUS
cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution. Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais près des murs de la ville'. Le nom de Golgotha signifie crâne; il correspond, ce semble, à notre mot Chaumont, et désignait probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement au nord ou au nord-ouest de la viUe, dans la haute plaine inégale qui s'étend entre les murs et les deux vallées deCédron et de Hinnom', région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du voisinage d'une grande cité. Il n'y a pas de raison décisive pour placer le Golgotha à l'endroit précis oii, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a vénéré '. Mais il n'y a pas non plus d'objection capitale qui oblige
4 Matlh., xxvii, 33; Marc, xv, 22; Jean, xix, 20; Epist. ad Hehr., XIII, \ 2. Comp. Piaule, Miles glonosus, II, iv, 6-7.
2. Golgotha, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la colline de Gareb et la localité de Goalh, mentionnées dans Jeremie, xxxi, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir ete au nordouest de la ville. On pourrait placer par conjecture le heu ou Jésusfut crucifié près de l'angle extrême que fait le murartuel vers l'ouest, ou bien sur les buttes qui dominent la vahèe a. Hinnom au-dessus de Birkel Mamilla. Il serait loisible aussi de penser au monticule qui domine la « Grotte de Jérémie «.
3. Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le saint gépultre a été déplacé depuis Constantin manquent de .ol.d.té.
VIE DE JÉSUS
de troubler à cet égard les souvenirs chrétiens *. Le condamné à la croix devait porter lui-même
4. La question est de savoir si Tendroit que Von désigne aujourd'hui comme le Goigotha , et qui est fort engagé dans Tintérieur de la ville actuelle, était, du temps de Jésus , hors de l'enceinte. On a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus, laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville. (M. de Vogué, le Temple de Jér., p. \M et suiv.) L'existence d'un caveau sépulcral ( celui qu'on appelle « tombeau de Joseph d'Arimathie ») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre semble prouver (voir cependant Mischna, Parah, m, 2; Baba kama, vu, sub fin.) que cet endroit s'est trouvé à quelque époque hors des murs; or, le caveau en question ne paraît pas assez ancien (voir Vogué, op. cit,, p. 115) pour qu'on puisse le supposer anlérieur à la construction de renceinte qui existait du temps de Jésus. Deux considérations historiques , dont l'une est assez forte, peuvent d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant robjection qui résulte de Jean, xix, 20, et de Hébr,, xiii, 12. Comment, libres dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaieté de cœur à une si grave difficulté? On est donc porté à croire que rœuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent placé le Goigotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre r imagination chrétienne, qui désirait que la mort du Christ eûi eu lieu sur uns montagne La seconde considération favorable à
rînstrument de son supplice*. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux compagnons, ne put soutenir le poids de la sienne. L'escouade rencontra un certain Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats , avec les brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter l'arbre fatal. Peut-être usaient -ils en cela d'un droit de corvée reconnu , les Romains ne pouvant se charger euxmêmes du bois infâme. Il semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux fils , Alexandre et Rufus % y étaient fort connus. Il raconta peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun disciple n'était à ce moment auprès de Jésus *.
la tradition, c'est qu'on pouvait avoir, pour se guider, du temps de Constantin, le temple de Vénus sur le Goigotha, élevé, dit-on, par Adrien, ou du moins le souvenir de ce temple. Mais ceci est loin d'être démonstratif. Eusèbe (F^«a ConsL, III, 26), Socrate (H.E,, 1, 17), Sozomène [H.E,, II, 1), saint Jérôme {Epist. xlix, ad Paulin.) , disent bien qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur remplacement qu'ils identifient avec celui du saint tombeau ; mais il n'est pa^ sûr : 1^ qu'Adrien l'ait élevé; 2» qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps «Goigotha»; 3<» qu'il ait «u l'intention de l'élever à la place où Jésus souffrit la mort. 1. Plutarque, De sera num. vind.j 9; Artémidore, Onirocrit.,
%, Marc, XV, «1.
3. La circonstance LiM, xxiii, 27-31 , est de celles où l'on §ent le travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on
VIE DE JESUS
On arriva enfin k la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que, par un sentiment de pitié, on donnait au condamné pour l'étourdir*. Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la caisse publique'. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des lèvres, refusa de boire'. Ce triste soulagement des condamnés vulgaires n'al- Jait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses vêtements», et on l'attacha à la croix. La croix se composait de deux poutres Uées en forme de T». Elle était peu
y prête à Jésus n'ont pu lui être attribuées qu'après le siège de
Jérusalem. j t--« i«