‹ Histoire des origines de Christianisme [microform]Chapitre 348 sur 1128 · I Cor., XI, 23 et suiv · texte numérisé non relu

I Cor., XI, 23 et suiv

S. Voir « Vie de Jésus », p. 31Ô de 1» présente édiUoo,

APPENDICE

gQQ VIE DE JÉSUS.

passage, qui est plutôt propre à faire naître l'objection qu'à servir les besoins de l'apologétique chrétienne? Pourquoi un écrivain dont l'unique devise eût été : Scribixur ad prohandum, eût-il imaginé ce détail bizarre? Non. non; ici l'on peut dire hautement : Scribilur ad mrrandum. C'est la un souvenir original, de quelque part qu'il vienne et quelle que soit la plume qui l'a écrit. Comment dire après cela que les personnages de notre Évangile sont des types, des caractères, et non des êtres historiques en chair et en os? Ce sont bien plutôt les synoptiques qui ont le tour idyllique et légendaire; comparé à eux, le quatrième Évangile a les allures de l'histoire et du récit qui vise à être exact. § 18. Suit une dispute (vu, 11 et suiv.) entre Jésus et les juifs à laquelle j'attache peu de prix. Les scènes de ce genre durent être fort nombreuses. Le genre d'imagination de notre auteur s'impose très-fortement à tout ce qu'il raconte- de tels tableaux doivent être chez lui médiocrement vrais de couleur. Les discours mis dans la bouche de Jésus sont conformes au style ordinaire de notre écrivain. L'intervention de Nicodème (v. 50 et suiv.) peut seule en tout ceci avoir une valeur historique. Le v. 52 a prêté à des objections. Ce verset, dit^n, renferme un erreur que m Jean ni même un juif n'auraient commise. L'auteur pouvait-il ignorer que Jonas et Nahum étaient nés en Galilée? Om certes, il pouvait l'ignorer; ou du moins il pouvait n'y pas songer/Les évangélistes et en général les écrivains du Nouveau Testament, saint Paul excepté, ont des connaisgancgs historiauesjt exégétiques fort inçomElètes. Entout cas, ils écriv"aient demémôire et ne se soudaient pas d'ôtreexaçts^ "TiTLi^écit de k femme adultère laisse place à de grands doutes critiques. Ce passage manque dans les meilleurs manuscrits; je crois cependant qu'il faisait partie du texte

primitif. Les données topographiques des versets 1 et 2 ont de la justesse. Rien dans le morceau ne fait disparate avec le style du quatrième Évangile. Je pense que c'e^t par un scrupule déplacé, venu à l'esprit de quelques faux rigoristes, sur la morale en apparence relâchée de l'épisode, au'on aura coupé ces lignes qui pourtant, vu leur beauté, se seront sauvées, en s'attachant à d'autres parties des textes évangéliques. En tout cas, si le trait de la femme adultère ne faisait pas partie d'abord du quatrième Evangile, il est sûrement de tradition évangélique. Luc le connaît, quoique dans un autre agencement». Papias ' semble avoir lu une histoire analogue dans l'Évangile selon les Hébreux. Le mot : « Que celui d'entre vous qui est sans péché... » est si parfaitement dans le tour d'esprit de Jésus, il répond si bien a d'autres traits das synoptiques, qu'on est tout à fait autorisé à le considérer comme étant authentique dans la même mesure que les mots des synoptiques. On comprend, en tout cas, beaucoup mieux qu'un tel passage ait été retranché

qu'ajouté.

§ 20 Les disputes théologiques qui remplissent le reste du ch vMi sont sans valeur pour l'histoire de Jésus. Évidemment,(l'auteur prête à Jésus ses propres idées, sanss'appuyer sur aucune source ni sur aucun souvenir direct.)Com-

\' Dl;!'EusèbJ: Hist. eccl., III, 39. Un savant annéniste . M Pru- ' dhomme^Muliedemandai s'il -it rencontré des c..aUons de P^^^^^^ dan» les auteurs arméniens, me communique un curieux passage, extr" 1" rE«pUcations sur divers passages de l'Écriture sa.n^ .par V«tan Vartabed. ms. arm. de la Bibl. Impériale, ancien fonds. n« 12, iTt V Le passage de la femme adultère, que les autre, chréiens lu; dans leur Évan^le, est l'œuvre d'un certain P^P'»'- *»''.'^« f^ jL lefluel a écrit des hérésies . et a été rejeté. C'est Eusèbe qui le d. oTriTrit postérieurement. » Les Arméniens, en eff.t. remettent ledit passage ou le mettent h la fin de l'Évangile de Jean.

203 VIE DG lÊSUS.

ment d-Ta-t-on, un disciple immédiat ou un traditioniste se rattachant directement à un apôtre ont-ils pu altérer ainsi la parole du maître? Mais Platon était bien disciple immédiat de Socrate, et cependant il ne se fait aucun scrupule de lu» attribuer des discours fictifs. Le « Phédon » contient des renseignements historiques de la plus haute vente et des discours qui n'ont aucune authenticité. La tradition des faits se conserve bien mieux que celle des discours. Lne éœle chrétienne active, parcourant rapidement le cercle des idées, devait, en cinquante ou soixante ans, modifier totalement l'image qu'on se faisait de Jésus, tandis qu'elle pouvait se souvenir, beaucoup mieux que toutes les autres, de certaines particularités et de la contexture générale de la biographie du réformateur. Au contraire , les simples et douces familles chrétiennes de la Batanée chez lesquelles s'est formée la collection des Aôy'», - petits comités, très-purs, très-honnêtes, d'ébionim (pauvres de Dieu), restés bien fidèles aux enseignements de Jésus, ayant gardé pieusement le dépôt de sa parole , formant un petit monde dans lequel il y avait peu de mouvement d'idées, - pouvaient à la fois avoir très-bien conservé le timbre de la voix du maître, et être fort mal renseignées sur des circonstances biographiques auxquelles elles tenaient peu. La distinction que nous indiquons ici se reproduit, du reste, en ce qui concerne le premier Évangile. Cet Évangile est sûrement celui qui nous rend le mieux les discours de Jésus, et cependant, pour les faits il est plus inexact que le second. C'est en vam qu'on allègue l'unité de rédaction du quatrième Évangile. Cette unité je la reconnais; mais une composition rédîgée par une seule main peut renfermer des données de valeur fort iné-ale Le Vie de Mahomet par Ibn-Hischâm est parfaitement une, et pourtant il y a dans cette Vie des choses

âPPBNDICE.

que nous aSmettons , d'autres que nous n'admettons pas. § 21. Les chapitres ix et x, jusqu'au v. 21 de ce dernier, forment un paragraphe commençant par un nouveau miracle hiérosolymite, celui deFaveugle-né, où l'intention de relever la force démonstrative du prodige se fait sentir d'une manièreplus fatigante que partout ailleurs. On sent néanmoins une connaissance assez précise de la topographie de Jérusalem (V. 7) ; l'explication de 2aa)apt. est assez bonne. Impossible de prétendre que ce miracle soit sorti de imagination symbolique de notre auteur ; car il se retrouve en Marc (vin, 22 et suiv.), avec une coïncidence portant sur un trait minutieux et bizarre (comp. Jean, ix, 6; et Marc, viii, 23). Dans les discussions et les discours qui suivent, je reconnais qu'il serait dangereux de chercher un écho de la pensée de Jésus. Un trait essentiel de notre auteur, qui sort dès à présent avec évidence, c'est sa façon de prendre un miracle pour point de départ de longues démonstrations. Ses miracles sont des miracles raisonnes, commentés. Gela n'a pas lieu dans les synoptiques. La théurgie de ces derniers est d'une parfaite naïveté; ils ne reviennent jamais sur leurs pas pour tirer parti des merveilles qu'ils ont racontées/La théurgie du quatrième Évangile, au contraire, est réfléchie, présentée avec des artifices d'exposition visant à convaincre, et exploitée en faveur de certaines prédications dont l'auteur fait suivre le récit de ses prodiges^Si notre Évangile se bornait à de tels morceaux, l'opinion qui y voit une simple thèse de théologie serait parfaitement fondée.

§ 22. Mais il s'en faut qu'il se borne à cela. A partir du V. 22 du ch. X, nous rentrons dans des détails de topographie d'une rigoureuse précision , qu'on ne s'explique guère si l'on soutient qu'à aucun degré notre Évangile ne ren-

5^^ VIE DE JÉSUS

ferme de tradition palestinienne. Je sacrifie toute la dispute des versets 2^-39. Le voyage de Pérée, indiqué v. Z,0, paraît au contraire historique. Les synoptlijues connaissent ce voyage . auquel ils rattachent les divers incidents do

T23 Voici maintenant un passage très-important (xi, 1-/.5). 11 s'agit d'un miracle, mais d'un miracle qui tranche sur les autres et se produit dans des circonstances à part Tous les autres miracles présentés comme ayant eu de 1 éclat se nassent à propos d'individus obscurs et qui ne figurent plus ensuite dans l'histoire évangélique. Ici le miracle se passe au sein d'une famille connueS et que l'auteur de notre Évangile en particulier, s'il est sincère, paraît avoir pratiquée. ^Les autres miracles sont de petits rouages à part, destines a prouver par leur nombre la mission divine du maître, mais sans conséquence pris isolément, puisqu'il n'en est pas un seul qln rappelle une fois qu'il est passé; nul d'entre eux ne ?ait partie intégrante de la vie de Jésus) On peut ks traiter tous en bloc comme je l'ai fait dan/mon ouvrage sans ébranler l'édifice ni rompre la suite des événements. Le miracle dont il s'agit ici, au contraire, est engagé profondement dans le récit des dernières semaines de Jésus, tel que le donne notre Évangile. Or nous verrons que c est justement pour le récit de ces dernières semaines que notre texe brille d'une supériorité tout à fait incontestable. Ce miracle fait donc à lui seul une classe à part; il semble au premier coup d'oeil qu'il doive compter parmi les événements de la Vie de Jésus. Ce n'est pas le menu détail du récit qui me frappe, i^s deux autres miracles hiérosolym.tes de Jésus dont parle l'auteur du quatrième Évangile sont racontes de

«. Luc, ï, 38 et sulv.

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même/Toutes les circonstances de la résurrection de Lazare pourraient être le fruit de l'imagination du narrateur, il serait prouvé que toutes ces circonstances ont été combinées "n vue de l'effet, selon la constante habitude que nous avons remarquée chez notre écrivain, que le fait principal n'en resterait pas moins exceptionnel dans l'histoire evan- . eéliqueiLe miracle de Béthanie est aux miracles galiléens ce que les stigmates de François d'Assise sont aux autres miracles du même saint. M. Karl Hase a composé une vie exquise du christ ombrien sans insister en particulier sur aucun de ces derniers; mais il a bien vu qu'il n eut pas été biographe sincère s'il ne se fût appesanti sur les stigmates; • il y consacre un long chapitre, laissant place à toute sorte de conjectures et de suppositions.

Parmi les miracles dont les quatre rédactions de la vie de Jésus sont semées, une distinction se fait d'elle-même. Les uns sont purement et simplement des créations de la légende. Rien dans la vie réelle de Jésus n'y a donné heu.) Ils sont le fruit de ce travail d'imagination qui se produit • autour de toutes les renommées populaires. D'autres ont eu pour cause des faits réels. Ce n'est pas arbitrairement que la légende a prêté à Jésus des guérisons de possédés. Sans nul doute, plus d'une fois, Jésus crut opérer de telles cures. La multiplication des pains, plusieurs guérisons de maladies, peut-être certaines apparitions, doivent être mises dans la même catégorie. Ce ne sont pas là des miracles éclos de la pure imagination; ce sont des miracles conçus à propos d'incidents réels grossis ou transfigurés. Écartons absolument une idée fort répandue, d'après laquelle un témom oculaire ne rapporte pas de miracles. L'auteur des derniers chapitres des Actes est sûrement un témoin oculaire de la vie de saint Paul ; or, cet auteur raconte des miracles qui ont dû

VIE DE JÉSUS

it

8e passer devant lui*. Mais que dis-jeî Saint Paul lui-même nous parle de ses miracles et fonde là-dessus la vérité de sa prédication*. Certains miracles étaient permanents dans l'Église et en quelque sorte de droit commun'. « Comment, diton, se prétendre témoin oculaire quand on raconte des choses qui n'ont pu être entendues ni vues? » Mais alors les très socii n'ont pas connu saint François d'Assise, car ils racontent une foule de choses qui n'ont pu être vues ni entendues.

( Dans quelle catégorie faut-il placer le miracle que nous discutons en ce moment? Quelque fait réel, exagéré, embelli, y a-t-il donné occasion? Ou bien n'a-t-il aucune réâ-

• lité d'aucune sorte? Est-ce une pure légende, une invention du narrateurjce qui complique la difficulté, c'est que le troisième Évangile, celui de Luc, nous offre ici les consonnances les plus étranges. Luc, en effet, connaît Marthe et Marie * ; il sait même qu'elles ne sont pas de Galilée ; en somme, il les connaît sous un jour fort analogue à celui sous lequel ces deux personnes figurent dans le quatrième Évangile. Marthe, dans ce dernier texte, joue le rôle de servante (^lYixoveO; Marie, le rôle de personne ardente, empressée. On sait l'admirable petit épisode que Luc a tiré de là. Que si nous comparons les passages de Luc et du quatrième Évangile , c'est évidemment le quatrième Évangile qui joue ici le rôle d'original, non que Luc, ou l'auteur quel

1. Act., XX, 7-12: xwii, 11, 21 et suiv.; xxviii, 3 et suiv., 8 et suiv.

2. II Cor., XII, 12; Rom., xv, 19. Il appelle les miracles <rf\\LtXct xoû àTiooToXou, ules signes auxquels on reconnaît un apôtre ». Cf. Gai., m, 5.

3. I Cor., I, 22; XII, 9 et suiv., 28 et suiv. Comp. II Thess., ii, 9. La tradition juive présente Jésus et ses disciples comme des thaumaturges et des médecins exorcistes (Midrasch Kohéleth, i, 8 ; vu, 26; Talm. de Bab., Aboda sara, 27 b; Schabbalh, 104 5; Talm. de Jér., Schabbatk, XIV, 4.

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qu'il soit du troisième Évangile, ait lu le q"f è«!«7«'«;» cesens que nous trouvons dans le quatrième Évangile les données qui expliquent l'anecdote légendaire du troisième Le troisième Évangile connaît-il aussi Lazare? Apres avoir long- X refusé de l'admettre, je suis arrivé à cro re que ce a surès-probable. Oui, je pense maintenant q-. le L-are d la parabole du riche n'est qu'une transformation de no re LLcité^ Qu'on ne dise pas que, pour se «rph-e^ ainsi il a bien changé sur la route. Tout est possible en ce «enrè puisque le repas de Marthe, Marie et Lazare, qm Le un si grand rôle dans le quatrième Évangile et que es ^^^optiques placent chez un certain Simon le Lépreu^'^- V ent dans le troisième Évangile un repas chez Simon le PhLen, où figure une pécheresse, laquelle, comme Marie dans notre Évangile, oint les pieds de Jésus et les es u e de ses cheveux./Quel ûl tenir au milieu de ce labyrinthe inexricable de légendes brisées et remaniées ?>our moi, ] admei la famille de Béthanie comme ayant réellement exis é rime ayant donné lieu dans certaines branches f tradition chrétienne à un cycle de légende- "^ de ces données légendaim était que Jésus rappela a la J « J^^J

même de la famille. Certes, un tel « on dit » put prendre rissanceaprèslamortdelésus. Jeneregardep^œpen a„t

comme impossible qu'un fait réel de la y'« ^e ^^^ J^ donné origine. Le silence des synoptiques a 1 égard de 1 ép tTde B?thanie ne me frappe pas beaucoup. Les synoptw Tuessavaienttrès-mal tout ce qui précéda immédia«la 'dlière semaine de Jésus. Ce n'est pas seulement 'moden te Béthanie qui manque chez eux, c'est toute la période d la vie de Jésus à laquelle cet incident se rattache. On en

i. voir .Vie de Jésus., p. 354. 372-371 de la présente éditlo».

It

50g VIE DE JÊSDS.

revient toujours à ce point fondamental .y 1 s'agit de savoir lequel des deux systèmes est le vrai, de celui qui fait de la Galilée le théâtre de toute l'activité de Jésus, ou de celui qui fait passer à Jésus une partie de sa vie à Jérusalem.^ Je n'ignore pas les efforts que fait ici l'explication symbolique. Le miracle de Béthanie signifie, d'après les doctes et profonds défenseurs de ce système, que Jésus est pour les croyants la résurrection et la vie au sens spirituel. Lazare est le pauvre, Vèbion ressuscité par le Christ de son état de mort spirituelle. C'est pour cela, c'est à la vue d'un réveil populaire qui devient inquiétant pour elles, que les classes officielles se décident à faire périr Jésus. Voilà le système dans lequel se reposent les meilleurs théologiens que l'Église chrétienne possède en notre siècle. 11 est selon moi erroné. Notre Évangile est dogmatique, je le reconnais, mais il n'est nullement allégorique. Les écrits vraiment allégoriques des premiers siècles, l'Apocalypse, le Pasteur d'Hermas, la Pisté Sophia, ont une bien autre allure. Au fond, tout ce symbolisme est le pendant du mythisme de M. Strauss : expédients de théologiens aux abois, se sauvant par l'allégorie, le mythe, le symbole. Pour nous, qui ne cherchons que la pure vérité historique sans une ombre d'arrière-pensée théologique ou politique, nous devons être plus libres. Pour nous, tout cela n'est pas mythique , tout cela n'est pas symbolique; tout cela est de l'histoire sectaire et populaire. Il y faut porter de grandes défiances, mais non un parti pris de commodes explications.

On allègue divers exemples. L'école alexandrine, telle que nous la connaissons par les écrits de Philon, exerça sans contredit une forte influence sur la théologie du siècle apostolique. Or, ne voyons-nous pas cette école pousser le goût du symbolisme jusqu'à la folie? Tout l'Ancien Testa-

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ment n'est-il pas devenu entre ses mains un prétexte a de subtiles allégories. LeTalmud et les Midraschim ne sont-ils pas remplis de prétendus renseignements historiques dénués de toute vérité et qu'on ne peut expliquer que par des vues religieuses ou par le désir de créer des argumente a une thèse? Mais le cas n'est point le même pour le quatrième Évangile. Les principes de critique qu'il convient d appliquer au Talmud et aux Midraschim ne peuvent être transportés à une composition tout à fait éloignée du goût des Juifs palestiniens. Philon voit des allégories dans les anciens textes il ne crée pas des textes allégoriques. Un vieux livre sacré existe; l'interprétation plane de ce texte embarrasse ou ne suffit pas; on y cherche des sens cachés. mystérieux, voilà ce dont les exemples abondent. Mais qu on écrive un récit historique étendu avec l'arrière-pensée d y cacher des finesses symboliques, qui n'ont pu être découvertes que dix-sept cents ans plus tard, voilà ce qm ne s est guère vu. ce sont les partisans de l'explication allégorique qui . dans ce cas, jouent le rôle des Alexandrins. Ce sont eux qui, embarrassés du quatrième Évangile, le traitent comme Ph^on traitait la Genèse, comme toute la tradition ]uive et chrétienne a traité le Cantique des cantiques. Pour nous, simples historiens, qui admettons tout d'abord : l" qu.l ne s'agit ici que de légendes, en partie vraies.en partie fausses comme toutes les légendes; 2» que la réalité qm servit de fond à ces légendes fut belle, splendide. touchante, dehcieuse. mais, comme toutes les choses humaines, fortem^ maculée de faiblesses qui nous révolteraient, si nous le voyions, pour nous, dis -je. il n'y a pas la de difficulté 11 y a des textes dont il s'agit de tirer le plus de vente histonoue qu'il est possible; voilà tout.

Tel s' présente une autre question fort délicate. Dans les

510 VIE DE JÊ80S.

miracles de la seconde classe, [dans ceux qui out pour origine un fait réel de la vie de Jésus, ne se méla-t-il pas quelquefois un peu de complaisance?)je le crois, ou du moins je déclare que, s'il n'en fut pas ainsi, le christianisme naissant a été un événement absolument sans analogue. Cet événement a été le plus grand et le plus beau des faits du même genre; mais il n'a pas échappé aux lois communes qui régissent les faits de l'histoire religieuse. Pas une seule grande création religieuse qui n'ait impliqué un peu de ce qu'on appellerait maintenant fraude. Les religions anciennes en étaient pleines'. Peu d'institutions dans le passé ont droit à plus de reconnaissance de notre part que l'oracle de Delphes, puisque cet oracle a éminemment contribué à sauver la Grèce, mère de toute science et de tout art. Le patriotisme éclairé de la Pythie ne fut pris qu'une ou deux fois en faute. Toujours elle fut l'organe des sages doués du sentiment le plus juste de l'intérêt grec. Ces sages, qui ont fondé la civilisation, ne se firent jamais scrupule de conseiller cette vierge censée inspirée des dieux. Moïse, si les traditions que nous avons sur son compte ont quelque chose d'historique, fit servir des événements naturels, tels que des orages, des fléaux fortuits , à ses desseins et à sa politique». Tous les anciens législateurs donnèrent leurs lois' comme inspirées par un dieu. Tous les prophètes, sans aucun scrupule, se firent dicter par l'Éternel leurs sublimes invectives. Le bouddhisme, plein d'un si haut sentiment re-

1. On en a la preuve matérielle au temple dlai» à Pompéi, i l'Erech-

tbéum d'Athènes, etc.

S. La reprise et en quelque sorte la seconde fondation du wahhabisme dans l'Arabie centrale eut pour cause le choléra de 1855, habilement exploité par les zélateurs. Palgraw, Narrative of a joumiy throught Arobia, 1. 1, p. 407 et suiT.

APPENDICE

Hl

Hgieux vit de miracles permanents, qui ne peuvent se produire d'eux-mêmes. Le pays le plus naïf de l'Europe, le Tyrol, est le pays des stigmatisées, dont la vogue n'est possible qu'avec un peu de corapérage. L'histoire de l'Eglise, si respectable à sa manière, est pleine de fausses reliques, de faux miracles. Y a-t-il eu un mouvement religieux plus naïf que celui de saint François d'Assise? Et cependant toute l'histoire des stigmates est inexplicable sans quelque connivence de la part des compagnons intimes du saint

« On ne prépare pas, me dit-on, de miracles frelatés, quand on croit en voir partout de vrais... Erreur! cest quand on croit aux miracles, qu'on est entraîné sans s en douter à en augmenter le nombre. Nous pouvons difficilement nous figurer, avec nos consciences nettes et précises, les bizarres illusions par lesquelles ces consciences obscures, mais puissantes, jouant avec le surnaturel, si j ose le dire, glissaient sans cesse de la crédulité à la complaisance ;t de la complaisance à la crédulité. Quoi de plus frappant que la manie répandue à certaines époques d attribuer aux anciens sages des livres apocryphes? Les apocryphes de l'Ancien Testament, les écrits du cycle hermétique, les innombrables productions pseudépigraphes de 1 Inde répondent à une grande élévation de sentiments religieux. On croyait faire honneur aux vieux sages en leur attnbuant ..es productions •. on se faisait leur collaborateur, sans sonrer qu'un jour viendrait où cela s'appellerait une fraude Les auteurs de légendes du moyen âge, grossissant a froid sur leurs pupitres les miracles de leur saint, seraient aussi fort surpris de s'entendre appeler imposteurs.

^ K. Hase, Franz vor As^isi. ch. im et l'appendice (trad. d. M. Charles Berthoud,?. 125 et suiv., 149 etsui».).

APPENDICE

5,2 VIE DE JÊSDS.

Le xvm- siècle expliquait toute l'histoire religieuse par l'imposture) La critique de notre temps a totalement écarté cette explication. Le mot est impropre assurément; mais dans quelle mesure les plus belles âmes du passé ont-elles aidé à leurs propres illusions ou à celles qu'on se faisait a leur sujet, c'est ce que notre âge réfléchi ne peut plus comprendre. Pour bien saisir cela, il faut avoir été en Orient. En Orient, la passion est l'âme de toute chose, et la crédulité n'a pas de bornes. On ne voit jamais le fond de la pensée d'un Oriental; car souvent ce fond n'existe pas pour Immême. La passion, d'une part, la crédulité, de l'autre font l'imposture. Aussi aucun grand mouvement ne se produit-il en ce pays sans quelque supercherie. Nous ne savons plus désirer ni haïr; la ruse n'a plus de place dans notre société, car elle n'a plus d'objet. Mais l'exaltation, la passion ne s'accommodent pas de cette froideur, de cette indifférence au résultat, qui est le principe de notre sincérité. Quand les natures absolues à la façon orientale embrassent une thèse, elles ne reculent plus, et, le jour où l'illusion devient nécessaire, rien ne leur coûte. Est-ce faute de sincérité? Au contraire ; c'est parce que la conviction est très-intense chez de tels esprits, c'est parce qu'ils sont incapables de retour sur eux-mêmes, qu'ils ont moins de scrupules. Appeler cela fourberie est inexact; c'est justement la force avec laquelle ils embrassent leur idée qui éteint chez eux toute autre pensée; car le but leur paraît si absolument bon que tout ce qui peut y servir leur semble légitime. Le fanatisme est toujours sincère dans sa thèse et imposteur dans le choix des moyens de démonstration. Si le public ne cède pas tout d'abord aux raisons qu'il croit bonnes, c'est-à-dire à ses affirmations, il a recours à des raisons qu'il sait mauvaises. Pour lui, croire e-st tout; les motifs pour lesquels on croit n'importent guère.

Voudrions-nous prendre la responsabilité de tous les arguments par lesquels s'opéra la conversion des barbares? De nos jours, on n'emploie des moyens frauduleux qu'en sachant la fausseté de ce qu'on soutient. Autrefois, l'emploi de ces moyens supposait une profonde conviction et s'alliait à la plus haute élévation morale. Nous autres critiques, dont la profession est de débrouiller ces mensonges et de trouver le vrai à travers le réseau de déceptions et d'illusions de toute sorte qui enveloppe l'histoire, nous éprouvons devant de tels faits un sentiment de répugnance. Mais n'imposons pas nos délicatesses à ceux dont le devoir a été de conduire la pauvre humanité. Entre la vérité générale d'un principe et la vérité d'un petit fait, l'homme de foi n'hésite jamais. On avait , lors du sacre de Charles X, les preuves les plus authentiques de la destruction de la sainte ampoule. La sainte ampoule fut retrouvée; car elle était nécessaire. D'une part, il y avait le salut de !=i royauté (on le croyait du moins); de l'autre , la question de l'authenticité de quelques gouttes d'huile; aucun bon royaliste

n'hésita.

En résumé , parmi les miracles que les Evangiles prêtent à Jésus, il en est de purement légendaires. Mais il y en eut probablement quelques-uns où il consentit à jouer un rôle. Laissons de côté le quatrième Évangile; l'Évangile de Marc, le plus original des synoptiques, est la vie d'un exorciste et d'un thaumaturge. Des traits comme Luc, viii, 45-46, n'ont rien de moins fâcheux que ceux qui, dans l'épisode de Lazare, portent les théologiens à réclamer à grands cris le mythe et le symbole. Je ne tiens pas à la réalité historique dv .niracle dont il s'agit. L'hypothèse que je propose dans la présente édition réduit tout à un malentendu. J'ai voulu montrer seulement que ce bizarre épisode du qua-

VIE DE JÉSUS

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trième Évangile n'est pas une objection décisive cont-e la valeur historique dudit Évangil^Dans toute la partie de la vie de Jésus où nous allons entrer maintenant, le quatrièn^e Évangile contient des renseignements particuliers , infiniment supérieurs à ceux des synoptiques. Or, chose singulière! le récit de la résurrection de Lazare est lié avec ces dernières pages par des liens tellement étroits que, si on le rejette comme imaginaire , tout Tédifice des dernières semaines de la vie de Jésus, si solide dans notre Évangile,

croule du même coup.J

§ 2!j. Les v. !i6-5ii du chap. xi nous présentent un premier conseil pour perdre Jésus, tenu par les Juifs, comme une conséquence directe du miracle de Béthanie. On peut dire que ce lien est artificiel. Combien cependant notre narrateur n'est-il pas plus dans le vraisemblable que les synoptiques, qui ne foat commencer le complot des Juifs contre Jésus que deux ou trois jours avant sa mort! Tout le récit que nous examinons en ce moment est d'ailleurs très-naturel; il se termine par une circonstance qui n'a sûrement pas été inventée, la fuite de Jésus à Ephraïn ou Epbron. Quel sens allégorique trouver à tout cela? N'est-il pas évident que notre auteur possède des données totalement inconnues aux synoptiques, qui, peu soucieux de composer une biographie régulière, resserrent en quelques jours les six derniers mois de la vie de Jésus? Les v. 55-56 offrent un agencement chronologique fort satisfaisant.

8 25. Suit (xn, 1 et suiv.) un épisode commun à tous les récits, excepté à Luc, qui a ici taillé sa matière d'une tout autre façon ; c'est le festin de Béthanie. On a vu dans les « six jours )) du verset xii, 1, une raison symbolique, je veux dire 1 mtention de faire coïncider le jour de l'onction avec le 10 cenisan, ou l'on choisissait les agneaux de la Pâque (Exode,

XII, 3, 6). Cela serait bien peu indiqué. Au chapitre xix, V. 36,- où perce l'intention d'assimiler Jésus à l'agneau pascal, le rédacteur est beaucoup plus explicite. Quant aux circonstances du festin, est-ce par fantaisie pure que notre narrateur entre ici dans des détails inconnus à Matthieu et à Marc ? Je ne le crois pas. C'est qu'il en sait plus long. La femme innomée chez les synoptiques, c'est Marie de Béthanie. Le disciple qui fait l'observation, c'est Judas, et \t nom de ce disciple entraîne tout de suite le narrateur à une personnalité vive (v. 6). Ce v. 6 respire bien la haine de deux condisciples qui ont vécu longtemps ensemble, se sont profondément froissés l'un l'autre, et ont suivi des voies opposées. Et ce MàpOa &iyjk($v£i , qui explique si '^len tout un épisode de Luc^! Et ces cheveux servant à essuyer les pieds de Jésus, qui se retrouvent dans Luc M Tout porte à croire que nous tenons ici une source originale, servant de clef à d'autres récits plus déformés. Je ne nie pas l'étrangeté de ces versets 1-2, 9-11, 17-18, revenant à trois reprises sur la résurrection de Lazare, et enchérissant sur xi, ^5 et suiv. Je ne vois rien d'invraisemblable, au contraire, dans l'intention prêtée à la famille de Béthanie de frapper l'indifférence des Hiérosolymites par des démonstrations extérieures telles que la simple Galilée n'en connut pas. Il ne faut pas dire : de telles suppositions sont fausses, parce qu'elles sont choquantes ou mesquines. Si l'on voyait le revers des plus grandes choses qui se sont passées en ce monde, de celles qui nous enchantent, de celles dont nous vivons, rien ne tiendrait. Remarquez, d'ailleurs, que les acteurs ici sont des femmes ayant œnçu cet amour sans égal que Jésus

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