‹ Histoire des origines de Christianisme [microform]Chapitre 376 sur 1128 · LVI · texte numérisé non relu

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dit-on, n'a pu se faire que par une intervention directe de la Divinité; pourquoi cette intervention ne se produirait-elle pas dans les autres moments décisifs du développement de l'univers? » Je n'insisterai pas sur l'étrange philosophie et l'idée mesquine de la Divinité que renferme une telle manière de raisonner; car Thistoire doit avoir sa méthode indépendante de toute philosophie. Sans entrer le mohis du monde sur le terrain de la théodicée, il est facile de montrer combien une telle argumentation est défectueuse. Elle équivaut à dire que tout ce qui n'arrive plus dans l'état actuel du monde, tout ce que nous ne pouvons pas expliquer dans l'état actuel de la science, est miraculeux. Mais alors le soleil est un miracle, car la science est loin d'avoir expliqué le soleil ; la conception de chaque homme est un miracle, car la physiologie se tait encore sur ce point ; la conscience est un miracle, car elle est un mystère absolu; tout animal est un miracle, car l'origine de la vie est un problème sur lequel nous n'avons encore presque aucune donnée. Si on répond que toute vie, toute âme est, en effet, d'un ordre supérieur à la nature, on joue sur les mots. Nous voulons bien l'entendre ainsi ; mais alors il faut s'expliquer sur le mot miracle. Qu'est-ce qu'un miracle qui se passe tous les jours et à toute heure ? Le miracle n'est pas l'inexpliqué ;

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c'est une dérogation formelle, au nom d'une volonté particulière, h des lois connues.. Ce que nous nions, c'est le miracle à l'état d'exception, ce sont des interventions particulières, comme celle d'un horloger qui aurait fait une horloge, fort belle il est vrai, à laquelle cependant il serait obligé de temps en temps de mettre la main pour suppléer à l'insuffisance des rouages. Que Dieu soit en toute chose, surtout en tout ce qui vit, d'une manière permanente, c'est justement notre théorie ; nous disons seulement qu'aucune intervention particulière d'une force surnaturelle n'a jamais été constatée. Nous nions la réalité du surnaturel particulier, jusqu'à ce qu'on nous ait apporté un fait de ce genre démontré. Chercher ce fait avant la création de l'homme ; pour se dispenser de constater des miracles historiques , fuir au delà de l'histoire, à des époques où toute constatation est impossible ; c'est se réfugier derrière le nuage, c'est prouver une chose obscure par une autre plus obscure, c'est contester une loi connue à cause d'un fait que nous ne connaissons pas. On invoque des miracles qui auraient eu lieu avant qu'aucun témoin existât, faute d'en pouvoir citer un qui ait "eu de

bons témoins.

Sans doute, il s'est passé dans l'univers, à des époques reculées, des phénomènes qui ne se présentent

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plus, au moins sur la même échelle, dans l'état actuel. Mais ces phénomènes ont eu leur raison d'être à rheure où ils se sont manifestés. On rencontre dans les formations géologiques un grand nombre de minéraux et de pierres précieuses qui semblent ne plus se produire aujourd'hui dans la nature. Et pourtant, MM.Mitscherlich, Ebelmen, de Sénarmont, Daubrée ont recomposé artificiellement la plupart de ces minéraux et de ces pierres précieuses. S'il est douteux qu'on réussisse jamais h produire artificiellement la vie, cela tient à ce que la reproduction des circonstances où la vie commença (si elle a commencé) sera peut-être toujours au - dessus des moyens humains. Comment ramener un état de la planète disparu depuis des milliers d'années ? comment faire une expérience qui dure des siècles? La diversité des milieux et des siècles de lente évolution, voilà ce qu'on oublie quand on appelle miracles les phénomènes qui -se sont passés autrefois, et qui ne se passent plus aujourd'hui. Dans tel corps céleste, à l'heure qu'il est, il se produit peut-être des faits qui ont cessé chez nous depuis un temps infini. Certes, la formation de l'humanité est la chose du monde la plus choquante, la plus absurde, si on la suppose subite, instantanée. Elle rentre dans les analogies générales (sans cesser d'être mystérieuse), si on y voit le résul-

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tat d'un progrès lent continué durant des périodes incalculables. 11 ne faut pas appliquer à la vie embryonnaire les lois de la vie de l'âge mûr. L'embryon développe, les uns après les autres, tous -ses organes; l'homme adulte, au contraire, ne se crée plus d'organes. 11 ne s'en crée plus, parce qu'il n'est plus dans l'âge de créer; de même que te langage ne s'invente plus, parce qu'il n'est plus à inventer. - Mais à quoi bon suivre des adversaires qui déplacent la question? Nous demandons un miracle historique constaté; on nous répond qu'avant l'histoire il a dû s'en passer. Certes, s'il fallait une preuve de la nécessité des croyances surnaturelles pour certains états de l'âme, on l'aurait dans ce fait que des esprits doués en toute autre chose de pénétration ont pu faire reposer l'édifice de leur foi sur un argument aussi désespéré.

D'autres, abandonnant le miracle de l'ordre physique, se retranchent dans le miracle d'ordre moral, sans lequel ils prétendent que ces événements ne peuvent être expliqués. Certainement, la formation du christianisme est le plus grand fait de l'histoire religieuse du monde. Mais elle n'est pas un miracle pour cela. Le bouddhisme , le babisme ont eu des martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés que le christianisme. Les miracles de la fondation de l'islamisme sont d'une tout autre nature, et j'avoue

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qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer que les docteurs musulmans font sur l'établissement de l'islamisme, sur sa diffusion comme par une traînée de feu, sur ses rapides conquêtes , sur la force qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes raisonnements que font les apologistes chrétiens sur rétablissement du christianisme, et prétendent montrer là clairement le doigt de Dieu. Accordons même, si l'on veut, que la fondation du christianisme soit un fait unique. Une autre chose absolument unique, c'est l'hellénisme, en entendant par ce mot l'idéal de perfection dans la littérature, dans l'art, dans la philosophie, que la Grèce a réalisé. L'art grec dépasse tous les autres arts autant que le christianisme dépasse les autres religions, et l'Acropole d'Athènes, collection de chefs-d'œuvre à côté desquels tout le reste n'est que tâtonnement maladroit ou imitation plus ou moins bien réussie, est peutêtre ce qui défie le plus, en son genre, toute comparaison. L'hellénisme, en d'autres termes, est autant un prodige de beauté que le christianisme est un prodige de sainteté. Une chose unique n'est pas une chose miraculeuse. Dieu est à des degrés divers dans tout ce qui est beau, bon et vrai. Mais il n'est jamais dans une de ses manifestations d'une façon si exclusive, que la présence de son souffle en

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un mouvement religieux ou philosophique doive être considérée comme un privilège ou une exception.

J'espère qu'un intervalle de deux années et demie écoulées depuis la publication de la Vie de Jésus portera certains lecteurs h s'occuper de ces problèmes avec plus de calme. La controverse religieuse est toujours de mauvaise foi, sans le savoir et sans le vouloir. 11 ne s'agit pas pour elle de discuter avec indépendance, de chercher avec anxiété; il s'agit de défendre une doctrine arrêtée, de prouver que le dissident est un ignorant ou un homme de mauvaise foi. Calomnies, contre-sens, falsifications des idées et des textes , raisonnements triom phants sur des choses que l'adversaire n'a pas dites, cris de victoire sur des erreurs qu'il n'a pas commises, rien ne paraît déloyal à celui qui croit tenir en main les intérêts de la vérité absolue. J'aurais fort ignoré l'histoire, si je ne m'étais attendu à tout cela. J'ai assez de froideur pour y avoir été peu sensible, et un goût assez vif des choses de la foi pour qu'il m'ait été donné d'apprécier doucement ce qu'il y a eu parfois de touchant dans le sentiment qui inspirait mes contradicteurs. Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance, une colère partant si franchement de si belles et si bonnes âmes, j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui

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suait pour apporter un fagot à son bûcher : 0 sancla simplicitasirRi seulement regretté certaines émotions, qui ne pouvaient être que stériles. Selon la belle expression de l'Écriture , « Dieu n'est pas dans la tourmente ». Ah ! sans doute, si tout ce trouble aidait à découvrir la vérité, on se consolerait de tant d'agitation. Mais il n'en est pas ainsi; la vérité n'est pas faite pour l'homme passionné. Elle se réserve aux esprits qui cherchent sans parti pris , sans amour persistant, sans haine durable, avec une liberté absolue et sans nulfe arrière-pensée d'agir sur la direction des affaires de l'humanité. Ces problèmes ne sont qu'une des innombrables questions dont le monde est rempli et que les curieux examinent. On n'offense personne en énonçant une opinion théorique. Ceux qui tiennent à leur foi comme à un trésor ont un moyen bien simple de la défendre, c'est de ne pas tenir compte des ouvrages écrits dans un sens différent du leur. Les timides font mieux de ne pas lire.

Il est des personnes pratiques, qui, à propos d'une œuvre de science, demandent quel parti politique l'auteur s'est proposé de satisfaire, et qui veulent qu'une œuvre de poésie renferme une leçon de morale. Ces personnes n'admettent pas qu'on écrive pour autre chose qu'une propagande. L'idée de l'art et de la science , n'aspirant qu'à trouver le vrai et à

réaliser le beau, en dehors de toute politique, leur est étrangère. Entre nous et de telles personnes, les malentendus sont inévitables. « Ces gens- là,' comme disait un philosophe grec, prennent avec leur main gauche ce que nous leur donnons avec notre main droite. » Une foule de lettres dictées par un sentiment honnête, que j'ai reçues, se résument ainsi: « Qu'avez -vous donc voulu? Quel but vous êtes -vous proposé?» Eh! mon Dieu! le même qu'on se propose en écrivant toute histoire. Si je disposais de plusieurs vies, j'emploierais l'une à écrire une histoire d'Alexandre, une autre à écrire une histoire d'Athènes, une troisième à écrire soit une histoire de la Révolution française, soit une histoire de l'ordre de Saint-François. Quel but me proposerais-je en écrivant ces ouvrages? Uiî seul : trouver le vrai et le faire vivre, travailler à ce que les grandes choses du passé soient connues avec le plus d'exactitude possible et exposées d'une façon digne d'elles. La pensée d'ébranler la foi de personne est à mille lieues de moi. Ces œuvres doivent être exécutées avec une suprême indifférence, comme si l'on écrivait pour une planète déserte. Toute concession aux scrupules d'un ordre inférieur est un manquement au culte de l'art et de la vérité. Qui ne voit que l'absence de prosélytisme est la qualité et

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le défaut des ouvrages composés dans un tel esprit? Le premier principe de Técole critique, en effet, est que chacun admet en matière de foi ce qu'il a besoin d'admettre, et fait, en quelque sorte, le lit de ses croyances proportionné à sa mesure et ti sa taille. Comment serions-nous assez insensés pour nous mêler de ce qui dépend de circonstances sur lesquelles personne ne peut rien? Si quelqu'un vient à nos principes, c'est qu'il a le tour d'esprit et l'éducation nécessaires pour y venir ; tous nos efforts ne donneraient pas cette éducation et ce tour d'esprit k ceux qui ne les ont pas. La philosophie diffère de la foi en ce que la foi est censée opérer par ellemême, indépendamment de l'intelligence qu'on a des dogmes. Nous croyons, au contraire, qu'une vérité n'a de valeur que quand on y est arrivé par soi-même, quand on voit tout l'ordre d'idées auquel elle se rattache. Nous ne nous obligeons pas à taire celles de nos opinions qui ne sont pas d'accord avec la croyance d'une portion de nos semblables; nous ne faisons aucun sacrifice aux exigences des diverses orthodoxies; mais nous ne songeons pas davantage à les attaquer ni à les provoquer ; nous faisons comme si elles n'existaient pas. Pour moi, le jour où l'on pourrait me convaincre d'un effort pour attirer à mes idées un seul adhérent qui n'y vient pas de lui-même, on me cau-

serait la peine la plus vive. J'en conclurais ou que mon esprit s'est laissé troubler dans sa libre et sereine allure, ou que quelque chose s'est appesanti en moi, puisque je ne suis plus capable de me contenter de la joyeuse contemplation de l'univers.

Qui ne voit, d'ailleurs, que, si mon but était de faire la guerre aux cultes établis, je devrais procéder d'une autre manière, m'attacher uniquement à montrer les impossibilités, les contradictions des textes et des dogmes tenus pour sacrés. Cette besogne fastidieuse a été faite mille fois et très-bien faite. En 1856 S j'écrivais ce qui suit : « Je proteste une fois pour toutes contre la fausse interprétation qu'on donnerait à mes travaux, si Ton prenait comme des œuvres de polémique les divers essais sur l'histoire des religions que j'ai publiés, ou que je pourrai publier à l'avenir. Envisagés comme des œuvres de polémique, ces essais, je suis le premier à le reconnaître, seraient fort inhabiles. La polémique exige une stratégie à laquelle je suis étranger : il faut savoir choisir le côté faible de ses adversaires, s'y tenir, ne jamais toucher aux questions incertaines, se garder de toute concession , c'est-à-dire renoncer à ce qui fait l'essence même de l'esprit scientifique. Telle n'est pas ma méthode. La question fondamen-

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