CHAPITRE IV
OUbUB D^IDÉES AU SEIN tJUQliËL SE DÉTELOPPà JÉfiCS.
Comme la terre refroidie rie permet plus de cotrlprendre les phénomènes de la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint; ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés d'analyse aUx révolutions des époques créatrices qui ont décidé du sort de Thutnanité. JésUs vécut à Oïl de ces moments où la partie de là vie publique se joue avec franchise, oii l'enjeu de Tactivité humaine est porté au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les méchants , ou du moins ceux qui se croient et
VIE DE JÉSUS
que Ton croit tels, forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la révolution française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui oii se forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient . comme en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de péril.
Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus grand philosophe fut l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte Çakya- Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même , qui est bien sorti de la pensée pure^ a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des spéculatifs : ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action à leurs compatriotes^ à leurs contemporains ^ qu'ils ont dominé l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un
théologien, un philosophe ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire , ni prononcer aucune profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui, l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le christianisme alla heurter dès le m' siècle, ne fut nullement posé par le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes ni système ; il eut une résolution personnelle fixe , qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité.
Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de la raison, rarement dans sa moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une théorie générale de la marche de noire
VIE DE JESUS
espèce. La Grèce, toujours renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de petites villes, a eu des historiens excellents; le stoïcisme a énoncé les plus hautes maximes sur les devoirs de l'homme considéré comme citoyen du monde et comme membre d'une grande fraternité ; mais, avant l'époque romaine, on chercherait vainement dans les littéra- f tures classiques un système général de philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le Juif, au contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments le Sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles préside un prophète. Chaque prophète a son hazar, ou règne de mille ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. Mais cet avènement sera précédé
de terribles calamités. Dahak (le Satan de la Pefse) rompra les fers qui renchaîneiît et s'abattra sur le monde. Deux prophètes viendront consoler tes hommes et préparer le grand avènement * . Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à Rome, où elles inspiraient un cycle de poèmes prophétiques, dont les idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en périodes , la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet renouvellement du monde, et l'avènement final d'un âge d'or*. Le livre de Daniel, certaines parties du livre d'Hénoch et des livres sibyllins», sont l'expression juive de la même théorie. Certes , il s'en faut ! que ces pensées fussent celles de tous. Elles îiê furent d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui vouloir du mal*. L'épicu-
4. Yaçna, xii, 24; Théopompe, dans Plut., De Iside et Osvride, § 47 ; Minokhired, passage publié dans la Zeitschrift der deutschen morgenlœndischen Geseltschaft , I, p. 463.
î. Virg., Égl. IV ; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius, cité pa" Servius, sur le v. 10.