CHAP. V. — LES HÉROS ET L'AGE HÉROÏQUE. «I
nous avons déjà dit, le lecteur doit comprendre qu'il est presque impos- ' sible de déterminer avec précision le commencement de cette période. Toutefois, autant du moins que ses traditions nous permettent d'établir entre ses diverses parties des rapports chronologiques, sa durée peut être estimée à six générations, ou à environ deux cents ans. Kousavons déjà décrit son caractère général. Une race belliqueuse s'est répandue, durant ces deux siècles, du nord dans le midi de la Grèce, et y a fondé de nouvelles dynasties dans un certain nombre de petits états. Suit résultat de l'impulsion donnée aux premiers colons par cette émigration, soit effet des progrès naturels de l'humanité, une révolution semblable s'est opérée dans toutes les régions de la Grèce que n'ont pas occupées immédiatement les envahisseurs. Partout une classe de nobles entièrement adonnés à des occupations guerrières, et propriétaires presque exclusifs du sol, — dont on ne saurait mieux faire comprendre la prépondérance et le caractère qu'en les comparant aux barons féodaux du moyen âge, — s'est élevée au-dessus de la masse de la nation, qu'elle a soumise a différents degrés de servitude. L'histoire de l'âge héroïque est celle des personnages les plus célèbres de cette classe qui, dans le langage de la poésie, s'appellent des kirot. Le mot héros est d'une origine douteuse, bien qu'il soit évidemment un titre d'honneur; dans les poèmes d'Homère, il s'applique, non -seulement aux chefs, mais encore à leurs compagnons, hommes libres d'un rang Inférieur ; sans être toutefois mis en contraste avec aucun autre, de manière à nous permettre de déterminer sa signification précise. Plus tard, son usage fut limité, et à certains égards altéré (t)jil servit seulement à désigner des individus de l'âge héroïque ou d'époques postérieures, qui passaient pour être doués d'une nature, sinon divine, du moins surhumaine, qui étaient honorés avec des rites sacrés, et auxquels on attribuait le pouvoir défaire le bonheur ou le malheur de leurs adorateurs ; aussi se confondit-il peu à peu avec l'idée d'une force prodigieuse et d'une taille gigantesque. Nous ne nous occuperons ici que des héros vraiment hommes. Leurs guerres, leurs expéditions et leurs aventures remplissent tonte l'histoire de leur époque ; mine féconde d'où la poésie grecque a tiré presque entièrement tous ses éléments. Mais, plus une période est riche en matériaux poétiques, plus un historien a de peine à y retrouver la vérité qu'il y cherche. Ainsi, bien qu'une faible partie des légendes sorties de cette source inépuisable' aient dû parvenir jusqu'à nous, leur nombre, leurs variations, leur nature merveilleuse suffisent pour embarrasser singulièrement ceux qui les étudient. Les peines qu'ont prises les anciens compilateurs pour les condenser dansun
(1 ) Dans Homère il est employé comme le mot. allemand Heeken daM le poème des Nibetvngen ; dans Hésiode aussi ( Op. et D., ISS, 471) , lo'ns les guerrieis réunis sons les mars de Thèbes et de Troie semblent être compris sous ce nom. Plus tard, ii fut seulement appliqué aui personnages les plus éminents de l'âge héroïque; non toutefois pour les distinguer de leurs conte nspo rai os, mais pour les mettre en opposition avec les liommas d'une génération postérieure et inférieure.
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par H. EUi». Donaldson, nouveau Crotylus, p. 409.
système régulier n'ont eu d'autres résultais, dans la plupart des êaft, que dedéguisçr leurs formes primitives, et d'augmenter ainsi la difficulté que Von éprouves découvrir leurs fondements réels. Reproduire ou analyser ces légendes, sans les soumettre a un examen critique, serait entreprendre un travail inutile. Cet examen, les bornes de notre ouvrage nous empêchent de le faire ; nous devons nous contenter d'en signaler en passant quelques-unes, qui nous paraissent plus dignes d'atteu- Hou que les autres, soit qu'elles aient joui d'une célébrité plus grande, soit qu'elles répandent une lumière plus vive sur le caractère général de Tage héroïque, soft enfin è cause de leurs rapports, réels ou supposés, avec les éléments historiques postérieurs.
Nous devons passer rapidement sur les exploits de Bellérophon et de Persée, et, eertes, nous ne les mentionnerions même pas, s,'ils ne nous fournissaient l'occasion de faire une remarque importante. Le théâtre de leurs principales aventures est situé hors de la Grèce, dans l'Orient. Le premier, dont le père, Glanais, est le fils de Sisyphe, souille par accident ses mains do sang d'un de ses parents. Il s'enfuit à Argos ; là 11 excite la jalousie de Prœtus, qui l'envoie en Lycie, où if avait lui-même reçu >.' dans son exil une généreuse hospitalité. C'est dans les régions voisines de l'Asie quele héros corinthien déploie sa valeur, en subjuguant des tribus féroces, et en terrassant des monstres terribles. Persée est également envoyé au delà des mers par son aïeul Acrisius ; il suit la même direction, mais il pousse beaucoup plus loin ses exploits; il se. rend le long des côtes de la Syrie en Egypte, où les prêtres parlèrent de lui à Hérodote, et de l'Egypte il pénétre, au midi, dans des contrées inconnues. Ces fables durent, sans aucun doute, la majeure partie de leurs traits caractéristiques aux colons argiens qui s'établirent à une période postérieure dans l'Ile de Rhodes, et sur la cftte sud-ouest de l'Asie. Du reste, les relations dont elles semblent révéler l'existence, entre l'Argolldé et les points les plus rapprochés du continent asiatique, ne sont peut-être pas entièrement hypothétiques. Nous passons, toutefois, àun nom beaucoup plus célèbre sur lequel nous devons nous arrèterplus longtemps. Les savants ont longtemps agité la question de savoir si Hercules fut un personnage réel ou purement imaginaire ; mais ce problème, selon le point de vue sous lequel on l'envisage, peut évidemment admettre deux réponses contraires, toutes deux également vraies. Jugées dans leur ensemble, les actions attribuées à Hercules peuvent se diviser .en deux classes; l'une nous transporte jusqu'à l'époque où l'humanité, qui commence à naître, livre ses premiers combats à la nature pour protéger son existence; le héros fend les rochers, détourne le cours des rivières, ouvre ou ferme les écoulements souterrains des lacs, détruit les animaux nuisibles ; en un mot, Il accomplit seul des travaux qui sont, à proprement parler, les résultats des efforts combinés d'une société naissante. L'autre classe représente un état de choses comparativement mieux assis et .plus mùr; la première victoire a été remportée, l'homme ne lutte, plus contre la nature, mais contre l'homme. Des tribus rivales se disputent, ou la possession du sol, ou le droil décommander; alors Hercii les soutient
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la cause du faible contre le fort, de l'innocent contre l'oppresseur ; il *™i J punit l'injustice, le vol, le sacrilège; il subjugue les tyrans, extermine ses ennemis, et donne des royaumes a ses amis. Il serait inutile de rechercher quel fut l'être humain auquel on attribua les exploits de la première classe, mais il est intéressant de savoir si l'imagination des Grecs conçut seule l'idée première d'un semblable héros, ou si elle l'emprunta a un autre peuple, en d'autres termes, si Hercules, considéré sous ce point de vue, est une création de la mythologie grecque, ou celle d'une mythologie étrangère.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur les aventures fabuleuses appelées les travaux d'Hercules, pour se convaincre qu'une partie au moins appartient aux Phéniciens, et a leur dieu errant, en l'honneur duquel ils construisirent des temples dans tous leurs principaux établis ssements HereuU des côtes de la Méditerrnnnée. Cm doit attribuer a ce dieu tous les voya- ÏU" ges d'Hercules le long des rivages de l'Europe occidentale, qui demeurèrent inconnus des Grecs pendant plusieurs siècles, après leur première exploration par les navigateurs phéniciens. Le nombre auquel la légende borne ces travaux est évidemment une période astronomique, et il désigne ainsi par lui-même le cours du soleil, que représentait le dieu phénicien. Le dernier épisode de In vie du héros grec, qui ressurcite pour devenir immortel an milieu des flammes du bûcher sur lequel 11 s'est étendu lui-même, est un des traits caractéristiques de la même mythologie orientale, et, par conséquent, on peut croire, sans craindre de se tromper, qu'il lui a été emprunté (l). Toutes ces fables peuvent, il est vrai, être regardées comme des additions faites à la légende grecque, dans une période postérieure à celle où elle était née spontanément en "Grèce. Par une coïncidence au moins digne d'être remarquée, cette légende fait naître Hercules dans la ville de Cadmus, et les grands travaux dont elle lui fait honneur, en tant qu'ils furent réellement des travaux humains, pourraient être attribués avec plus déraison, À ce qu'il parait, aux Phéniciens, qu'à une race moins civilisée, et par conséquent moins habile et moins puissante. Mais, de quelque manière qu'on explique l'idéequeles anciens se formaient d'Hercules et l'origine de son nom, Hercules est , sans aucun doute , un héros grec dans la seconde classe des légendes qui lé concernent. Seulement, en étudiant ces légendes, nous sommes en droit de nous demander si toutes les aventures qu'elles décrivent, ou même une partie d'entre elles, sont arrivées réellement à une seule personne qui portait le nom d'Hercules, ou qui l'avait reçu comme un titre d'honneur.
Nous devons rappeler en quelques mots comment ces aventures sont rattachées l'une à l'autre dans la légende vulgaire. Amphitryon, le prétendu père d'Hercules, était le fils d'Alcée, le premier nommé des enfants qui naquirent de Persée, à Mycènes. La mère du héros, Alcmène, était la fille d'Electryon, autre Ris de Persée, et son successeur au trône.
(I) Voir Bœtliger, Kunst-Mytholngir, p. 37; Milltec, dans le Rhriaischtt Muxettm, II, p. 28.
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3M km" '^°U8 ** règne d'Electryon, les Taphiens, peuple de pirates établi dans les Iles appelées Echinades, près de l'embouchure de l'Achélous, débarquèrent dans l'Argolide, et enlevèrent les troupeaux dn roi. Après avoir confié son royaume et sa fille à la garde d'Amphitryon, Electryon se préparait à se venger des Taphiens, en envahissant a son tour leur pays, quand un hasard fatal, semblable à celui qui causa la mort d'Acrisius, souilla du sang de l'oncle (es mains du neveu. Sthénélus, troisième fils de Persée, saisit ce prétexte pour contraindre Amphitryon et
Hcfcuitt i« Alcmène à quitter le pays, et ils se réfugièrent à Tbèbes. Ainsi, le Heu ' de sa naissance fit un Thébain d'Hercules, qui était, par sa famille, d'origine argienne, et l'héritier légitime du trône de Mycènes. La Béotie fut donc le théâtre de ses premiers exploits. Elevé parmi des bergers, comme Cyrus et Bomulus, ceuï du CyLheeron, ildélivre.Tliespiesdu lion qui dévorait ses troupeaux. Ensuite il affranchit Thèbea du joug de sa voisine * plus puissante, Orchomène. Ici la légende, sans rien perdre de sa forme poétique, se rapproche davantage d'une tradition historique. Le roi d'Orchomène avait été tué par un Thébain dans te sanctuaire de Neptune, à Onchestus ; son successeur, Erginus, impose un tribu à Thèbes; mais Hercules mutile ses hérauts, lorsqu'ils viennent pour toucher cet impôt, marche contre Orchomène, égorge Erginus, et force les Minyens à payer un tribut double de celui qu'ils avaient jusqu'alors reçu (I). Selon une légende thébaine, il ferma alors te canal souterrain do Céphise, et forma ainsi le lac qui couvrit la plus grande partie de la plaine d'Orchomène (2). Pendant .ce temps, Sthénélus avait eu pour successeur son fils Eurystbée, l'ennemi fatal d'Hercules et de sa race, dont les ordres forcèrent le héros à entreprendre ses travaux. Cette soumission volontaire du prince légitime il un usurpateur faible et timide est représentée comme une expiation imposée à Hercules par l'oracle de Delphes, U*«da pour avoir, dons un accès de folie, égorgé sa femme et ses enfants. Con-
!n"Cp™o- sidérée comme une fiction poétique ou religieuse, cette tradition est
•n«M. heureusement conçue; mais si nous cherchons à rattacher par un lien historique les légendes béotiennes d'Hercules à celles du Péloponèse, nous devons la mettre entièrement de coté. Et pourtant, elle est nonseulement In plus ancienne, mais jusqu'à ce jour aucune autre n'a été, ni trouvée, ni imaginée, pour la remplacer, qui offrit une plus grande apparence de probabilité. Le droit prétendu d'Hercules au trône de Mycènes fut, comme nous le verrons, te motif sur lequel les Doriens s'appuyèrent , quelques générations plus tard, pour réclamer la possession du Péloponèse. Toutefois, l'inimitié d'Hercules envers Eurysthée n'est compatible que bous le point de vue poétique avec les exploits qui lui sont attribués dans la péninsule. N'oublions pas de remarquer aussi que, tandis qu'il entreprend, sur l'ordre de son rival, des travaux prodigieux et surnaturels, appartenant à la première des deux classes que nous avons distinguées plus haut, il se trouve engagé dans des expéditions qui ne se lient qu'accidentellement à ses exploits merveilleux, et
(1) ApoRod., Il, i, U. — (2) Pana., IX, M, 7.
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