PRÉFACE
Tous les lettrés savent quHl y a dans le français , dans ritalien et dans l'espagnol un grand nombre de mots usuels, qui sont aussi dans le latin.
Expliquer la présence simultanée de ces mots dans ces quatre langues est un problème important , difficile, et depuû longtemps débattu.
La solution généralement adoptée consiste à prétendre qu'après avoir soumis les peuples de Pltalie , de la Gaule et de TEspagne , les Romains les obligèrent ou les amenèrent à remplacer leurs langues nationales par la langue latine, à laquelle ces peuples auraient emprunté les mots latins qu'on remarque dans leurs idiomes.
L'objet de ce livre est de prouver que cette solution choque violemment et au même degré le bon sens, l'histoire et les principes sur lesquels repose la philologie.
Concentrant d'abord la discussion sur la langue française, nous ferons voir que , si l'on excepte un certain nombre de termes relatifs aux lettres, aux arts et aux sciences, termes empruntés par nous au latin, qui les avait lui-même em-> pruntés au grec, la langue française est entièrement originale et nationale , même dans les mots usuels qui lui sont communs avec la langue latine.
En résumé , nous soutenons que les Gaulois, nos ancêtres, sont, comme nation y aussi anciens que les Latins et plus anciens que les Romains ; que la langue gauloise se parlait chez les premiers , pendant que la langue latine se par-
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lait chez les seconds; et que si haut que Ton remonte dans rhistoire de ces deux langues, les mots qu'elles possèdent en commun existaient déjà et à la fois dans toutes deux, parce que les peuples auxquels ces langues appartiennent sont originaires du même pays et constituent deux tribus de la même nation primitive.
Notre éducation classique, aveuglément favorable aux Grecs et aux Romains , nous a habitués à nous considérer comme formés de leur substance et vêtus de leurs dépouilles. Des milliers de personnes sensées, parlant ou écrivant fort bien notre langue, la regardent sincèrement comme un bienfait dont elles doivent les éléments grecs aux Phocéens de Marseille, et les éléments latins aux légionnaires de César. Les lettrés français, ces railleurs par excellence, bravent le ridicule attaché à un système d'après lequel les Marseillais auraient mêlé le grec à la langue française, en le glissant dans les épices qu'ils vendaient aux Gaulois, et qui fait des soldats ombriens, marses, étrusques, samnites de César autant de professeurs enseignant à la Gaule , du fond de leurs camps retranchés, le latin qu'ils ne savaient pas eux-mêmes.
Telle est la force du préjugé qui nous fait considérer notre propre langue comme étrangère à la nation , et comme apportée jadis aux Gaulois, nos ancêtres, ainsi qu'un ballot par des navigateurs ou des conquérants étrangers , qu'il n'est peut-être pas un écrivain , employant le terme le plus visiblement français, comme cailloUy bâton oncheminy auquel il ne soit arrivé de se demander : d'où vient donc ce mot?
Tant il est convenu qu'un mot français doit venir d'ailleurs que de la France !
Cependant le bon sens, qui se révolte à ses heures, a souvent protesté contre cette explication parfaitement improbable d'un fait d'ailleurs parfaitement certain.
Le fait certain, nous l'avons déjà signalé; c'est qu'un assez grand nombre de mots, qui sont dans le latin ou même dans le grec, sont aussi dans le français, et en même temps dans tous les dialectes ou patois qui se parlent en France.