‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 157 sur 256 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

mena une partie de ses troupes en Thessalie, leur fit franchir les cols accessibles du mont OEta, et les lança en Étolie, où elles commirent d'horribles excès.

Les Étoliens, qui avaient sept mille hommes d'infanterie et une cavalerie proportionnelle dans l'armée grecque, les retirèrent pour aller défendre leur pays. C'est le but que s'était proposé Brennus. Dès que ce but fut atteint , le chef gaulois obtint des Enianes et des Héracléotes, peuples établis au pied des contreforts septentrionaux de TOEta, de guider son armée par ce même sentier qui avait permis au mède Hydarnès d'aHer tourner Léonidas. C'est ainsi que prises en tôle et en queue, les troupes grecques qui gardaient le pas des Termopyles furent repoussées.

Une fois passé, Brennus courut sur Delphes, sans attendre le retour des quarante mille hommes qu'il avait envoyés en Étolie. Ce fut là sa faute.

Le temple de Delphes fut défendu, comme l'avaient été les Thermopyles. Chaque ville de la Phocide, dit Pausanias, envoya du secours (i); mais le plus puissant auxiliaire des Grecs, ce furent les éléments et la terreur religieuse.

C'était au commencement de l'hiver. On sait que traditionnellement les Gaulois ne se battaient que nus , au moins jusqu'à la ceinture. 11 tomba dans la nuit qui suivit leur première et infructueuse attaque de Delphes une grande quantité de neige. Les Gaulois eurent donc à souffrir beaucoup du froid. En outre , les Grecs, animés par leurs idées religieuses et excités par les prêtres, se battirent en désespérés. Le temple couronnait la ville; il était difficile à aborder pour une armée dont la cavalerie faisait la force principale, d'autant mieux, ajoute Justin, que u le temple et la ville sont protégés , non par des murailles , mais par des précipices. La nature seule , non la main de l'homme , les a entourés de fortifications, et l'on peut douter si c'est la majesté du dieu ou la force de ces remparts qui doit étonner le plus (2). o

Brennus fut repoussé et blessé grièvement.

Cependant, les Grecs avouent que ce qui vainquit les Gaulois, ce furent encore moins leurs soldats que leurs dieux. Des apparitions merveilleuses eurent lieu ; des héros se montrèrent dans les airs ; deux vierges armées sortirent des sanctuaires de Minerve

(1) Pausanias, lib. X, cap. XXIII.

(2) Juslin., lib. XXIV, cap. VI.

et de Diane ; et Gicéron ajoute, de son côté, que si le temple de Delphes ne fut pas pris par les Gaulois, c'est qu'il avait été défendu par les Dames Blanches (1).

Justin ajoute que Brennus se tua de désespoir ; mais les restes de l'armée gauloise, loin de perdre courage, projetèrent et exécutèrent presque immédiatement l'un des plus beaux desseins qui aient honoré nos ancêtres. Ils franchirent l'flellespont, et allèrent fonder en Asie le royaume de Gallo-Grèce.

Le désastre de Delphes n'altéra ni l'éclat général des armes gauloises en Grèce ,*en Macédoine et dans la vallée du Danube, ni le prix que les rois d'Orient attachaient à leur concours, a Vers cette époque, dit Justin , on vit les Gaulois, se multipliant sans cesse , inonder l'Asie de leui*s innombrables armées. Dès lors les rois d'Orient ne firent aucune guerre sans une armée gauloise à leur solde ; renversés de leur trône, c'est aux Gaulois qu'ils recoururent pour y remonter. Telle fut la terreur qu'inspirait leur nom , tel fut le succès constant de leurs armes, que la valeur gauloise paraissait seule capable de soutenir ou de relever les États. Le roi de Bithynie ayant imploré le,ur secours, il leur céda après la victoire une partie de son empire ; et ils donnèrent à celte contrée le nom de Gallo-Grèce (2). »

Le roi de Bithynie qui fit appel aux Gaulois était Nicomède P% qui régna trente ans, de 280 à 250 avant l'ère vulgaire. Il avait à lutter contre Antiochus P', surnommé Soter, roi de Syrie, qui régna de 279 à 260. L'entrée des Gaulois en Asie doit donc être placée dans cette période de 20 ans, comprise entre le commenceet la fin du règne d'Antiochus. Justin place cet événement à l'époque où Pyrrhus, battu par les Carthaginois en Sicile, revint en Macédoine, ce qui se rapporte à l'année 275 ; mais Pausanias déclare que le passage des Gaulois en Asie eut heu l'année qui suivit l'attaque du temple de Delphes, c'est-à-dire en 279.

Les Gaulois habitaient déjà la Thrace et la Propontide lorsque . Nicomède P' les appela. Rien n'est mieux connu que les établissements qu'ils y fondèrent. Ils formaient trois grandes tribus, ayant chacune son administration et ses chefs; c'étaient les ïrocmes, les Tectosages et les Tolistobojes.

Le pays nommé Galatie ou Gallo-Grèce était compris entre la

(1) Albiv Virgines.— Cicer., De divinat., lib. I, cap. XX.

(2) Justin., lib, XXV, cap. II.

CUAPITRE UUITIÈME. 313

Bithynie et la Paphlagonie au nord ; la Cappadoce Pontique et la grande Cappadoce à Test ; la petite et la grande Phrygie à l'ouest et au sud. Dans cette vaste contrée , les Tolistobojes étaient au nord-ouest ; les Trocmes à Test ; les Tectosages au milieu. La ville sainte des Trocmes était Tavium , leur ville forte Danala. Les Tectosages avaient pour ville sainte^ Pessinunte, où était le temple de la mère des dieux, leur ville fortifiée Ancyre. Les villes des Tolistobojes étaient Blucium et Peium(i). Une fois établie en Asie, la confédération gauloise soumit le pays tout entier au tribut. Les Trocmes eurent en partage les côtes de la mer Noire ; les Tolistobojes eurent TEolide et ITonie ; les Tectosages eurent tout rintérieur de l'Asie (2).

Il n'est peut-être pas aussi impossible qu'il peut le paraître au premier abord d'indiquer avec certitude les parties de la vieille Gaule à laquelle appartenaient originairement les trois tribus de la confédération gauloise d'Asie. D'abord on sait que les Tectosages venaient du Languedoc, et Strabon dit qu'ils appartenaient à la Celtique (3) , dont en effet le Languedoc faisait partie. Quoique le nom des Tolistoboii semble rappeler les Boit ou Boïens, qui portent encore en leur patois le nom de Boujés, un détail philologique important , fourni par Pausanias , prouve qu'ils parlaient un dialecte de la langue d'ot/.

L'historien raconte que dans le vignoble qui se développait entre Stiris et Ambrissum, en Phocide, tout l'intervalle des ceps était planté de l'espèce de chêne vert sur lequel vient la cochenille , arbuste que les Grecs nomment Ko xx oc, et que les Gaulois établis au-dessus de la^ Phrygie appelaient houx (4), dans l'idiome de leur pays. Cet arbuste est en eflfet une variété de houx, qui a pris plus tard en botanique lejnom arabe de Kermès,

Or, il n'y a d'e^eur possible ni sur la forme grecque du mot Houx, que Pausanias écrit uç, ni sur les Gaulois établis au-dessus de la Phrygie.

D'abord les Gaulois établis au-dessus de la Phrygie étaient les Tolistobojes.

(1) Strab., Geograph.f lib. XII, cap. V, § 5.

(2) Til.Uv., lib. XXXVIH, cap. XVI.

(3; ... TàTpCiov t*ànà ToOiv KiXxtx) iOvou; Tsxto««ys;... Slrab., Geograph., Ub. XII, cap. \,Si.

(4) ... Ti^v 6di(ivov tautTiv 1tt>vcc xsl x6 âXXo *EXXr«vixàv xoxxov, roXâtou ds Oxès ^çi^ioLç fwv^T^ îmx(0pîi|» afCviv ôvo|uiCouoi S;. Pausan., Ub. X,cap. XXXVI.

3ik- LANGUE FRANÇAISE.

Ensuite, le nom de l'arbuste n'a jamais varié en Gaule ; il s'est traditionnellement appelé houx ; et Ton pourrait citer plus d'un cas où Ytpsilon des grecs se prononçait ou. Tel est le cas de l'adverbe de lieu soudain, promptement , immédiatement, qui est à la fois grec et gaulois, et qui s'écrit en grec ffu5r,v.

Les Tolistobojes appelaient donc le houx d'un nom qui appartient aux dialectes d'oil, car les dialectes d'oc l'appèlent agréoû en Gascogne, agrevaà dans le Forez , agreblai en Suisse.

Quant aux Trocmes , ils devaient venir du nord de la Gaule, puisque saint Jérôme déclare avoir reconnu chez eux le dialecte que dans sa jeunesse il avait entendu parler aux environs de Trêves (I). Du reste, Strabon affirme nettement que les trois nations gauloises parlaient au fond la même langue et qu'elles ne différaient en rien dans les autres choses (2).

L'empire Gallo-Grec dura quatre-vingt-dix ans. Il perdit son indépendance J89 ans avant l'ère vulgaire, entraîné dans la chute d'Antiochus III, surnommé le Grand, roi de Syrie , auquel les Gaulois avaient donné du secours contre les Romains , et qui fut vaincu par Scipion l'Asiatique à Magnésie', près du mont Sipyle , en Lydie.

Ce fut le consul Cn. Manlius Vulson qui , prenant des mains de Scipion le commandement militaire, alla attaquer la confédération gauloise. Elle obéissait alors à trois rois, qui étaient Ortiagon chez les Tolistobojes, Gombolomar chez les Tectosages et Gaulot chez les Trocmes. Les Gaulois d'Asie, environnés de nations efféminées, n'avaient rien changé à leur tactique nationale et traditionnelle. Ils se battirent nus contre les Romains , et naturellement ils furent vaincus, les Tolistobojes et les Trocmes sur le mont Olympe, les Tectosages sur le mont Magaba, où la nation entière s'était retirée après avoir abandonné les villes.

La paix fut traitée à Éphèse ; les Gdulois durent y signer la perte de leur indépendance (3). Organisés en douze gouvernements, dirigés par autant de tétrarques, ils payèrent tribut aux Romains jusqu'à l'époque de Pompée , qui leur donna pour roi

(1) Hîeron>iin. Illème Fragro. sur TÉpitre de Saint-Paul aux Galaf^^s.

(2)... Tpiûv ôè ôvTu>v2dvù>v diio^XcûTTûv... Strab., Geogroph., lib. X, cap. V,

(3; Voirie n'cil de cette guerre dans Tile-LÎFe, lUstor., lib. XXXVIir, cap. XlIàXXVUI.

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