CHAPITRE DOUZIÈME. fc
Le plus ancien de ces deux fragments se trouve dans une Formule de Marculfe , moine érudit du septième siècle , qui laissa deux livres de modèles d'actes de tous genres , trésor de renseignements pour la législation de celte époque. Les Formules sont dédiées à saint Landry, évéque de Paris, fondateur de Thôtel- Dieu , ce qui leur donne la date certaine de 650. Le passage de Marculfe est ainsi conçu :
H Sicut confiât ante dicta villa^ cum omni integritate sua ab ipso principe illo memorato, lui fuisse concessa (1). » — « Comme il est établi que le domaine susdit, aTec toutes ses dépendances, loi a été concédé par le prince 4éjà désigné. »
Ce pronom gaulois lui , employé au datif pour le pronom latin un, indique un état grammatical de la langue qui n'a pas changé depuis douze cents ans.
Le deuxième fragment, plus important encore, se trouve dans un diplôme de Charlemagne portant concession d'un domaine. Il est daté de Tannée 808, et a été conservé par Muratori. Les désignations ou confronts y sont exprimés ainsi : a.... indè percurrente in la Veggiola, ex alia vero parte de la Veggtola usque Castellione (2). » Ce fragment résout affirmativement, au sujet de Tarlicle le, la, les, une question décidée par le Père Bouhours -dans le sens de la négative. Cet ingénieux et savant grammairien avait dit que l'article n'était pas encore en usage sous Charles le Chauve , et il alléguait tîomme preuve le serment de Louis le Germanique , dans lequel en effet l'article ne se trouve pa^ (3). On voit qu'en remontant de plus de mille ans en arrière, notre langue avait l'article , employé avec le mode •de déclinaison usité aujourd'hui.
Plaçons enfin ici le fragment bien connu des litanies Carolines :
Redemptor mundi, tu Lojuva, Sancte Petre, tu lo juva (4).
Ce fragment serait même plus ancien que le précédent , car les litanies Carolines passent pour avoir été composées du temps -du pape Adrien V% qui occupa le saint-siége de 772 à 795.
(l)Marculf., Formul., lib. I,cap. XVII.
(2) lAurator., Antiquiiat. italicar., t. II, p. 1014, colon. 2, in fine.
(3) Bouhours, Entretiens (VAriste et d'Eugène^ p. 70; Amsterdam, 1671.
(4) Mabillon, Vetera analecta^ p. 171, Paris, 1723, in-fol.
kS% LANGUE FRANÇAISE.
Arrivons maintenant au texte le plus considérable et le plus célèbre de nos antiquités philologiques ; ce sont les serments de Louis , frère de Charles le Chauve , et de ses vassaux, prononcés en 814, et que nos lecteurs connaissent déjà. Ce texte a une valeur immense , qui a échappé à la philologie moderne, et qu'il faut mettre dans son jour avec les développements nécessaires.
Que représentent le serment de Louis le Germanique et celui de ses vassaux? Deux opinions ont été émises à ce sujet : l'une vers le milieu du seizième siècle, par Claude Fauchet; l'autre au commencement de ce siècle-ci, par l'école dont Raynouard et Roquefort son les représentants les plus connus.
Claude Fauchet , étudiant la nature de la langue romane , et considérant que Louis, roi de Germanie, et ses vassaux allemands, s'adressant à Charles le Chauve, roi de France, et à ses vassaux français, s'étaient exprimés en langue romane, pour ôtre compris d'eux, concluait que cette langue était Tidiomc populaire parlé anciennement par les peuples situés entre la Meuse et la Loire (1).
Seulement, faute d'avoir fait une étude assez approfondie et comparée de l'idiome des serments, Fauchet le trouvait conforme aux dialectes de la Provence, du Languedoc et de la Catalogne , et il concluait de ce fait inexact que le parler du nord avait totalement changé depuis le neuvième siècle.
En résumé, selon Claude Fauchet, la langue des serments était l'idiome ancien des pays d'entre Meuse et Loire , idiome depuis lors disparu de ces contrées.
L'école de Roquefort et de Raynouard ne fit pas tant de façons pour apprécier le texte des serments. Elle dit que c'était du roman à l'état de formation, c'est-à-dire du latin corrompu.
Nous allons montrer que la première partie de l'opinion de Fauchet était vraie, c'est-à-dire que le texte des serments appartient en effet aux anciens idiomes des pays situés entre la Meuse et la Loire; mais avec cette rectification, que ces idiomes n'ont pas cessé d'être parlés en ces pays , pendant le moyen âge, comme Fauchet l'avait pen>é; et qu'en définitive la langue des serments n'est pas autre chose, dans toutes ses parties caractéristiques, que la langue même des Trouvaires.
(1} Claude Faucbel, Recueil de la langue et poésie française, livie I, cliap. IV.