‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 233 sur 256 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

mains, c'est ce qui résulte clairement des faits que nous avons déjà signalés.

11 y avait à Rome nriéme, sous Marc-AuVèle, des professeurs de langue vulgaire; Strabon constatait, du temps d'Auguste, la culture littéraire très-remarquable des Espagnols habitant l'Andalousie moderne. Enfin, sous Néron, Lucain félicitait les Bardes gaulois de l'éclat de leur poésie.

D'un autre côté, lorsque s'opéra le grand réveil national du neuvième et du dixième siècle, c'est la Gaule qui imprima l'élan aux lettres celtiques; et, en dehors de la traduction des Écritures et de la prédication religieuse qui se firent en prose, la culture proprement dite, obéissant à la loi qui s'observe chez tous les peuples, commença par la poésie.

Les plus anciens poètes gaulois dont les œuvres soient parvenues jusqu'à nous portaient, en langue do/7 le nom de Trouvaires, en langue d'ode nom de Troubadours. L'un et l'autre de ces deux noms voulait dire inventeur, créateur, comme en grec le nom de îloiYixrîç, poète. L'ancienne appellation de Barde avait disparu, quoique le mot Barz signifie toujours poète et chanteur, en dialecte bas-breton. Les Catalans, qui furent mêlés pendant deux siècles et demi à nos travaux littéraires , appelaient les poètes Trobadors et Joglars, et les pièces de vers Trobas; et pour désigner Alphonse H d'Aragon, qui fut poète, ils disaient a Loreis d'Arago, aquel que trobet)). Les Italiens employaient le nom de Giullari, qui était l'équivalent de Joglars; mais ils ne s'en servaient que pour désigner les poètes d'ordre très- inférieur, qui allaient chanter et mimer leurs vers dans les carrefours, en les accompagnant du rebecq ou de la viole.

On a souvent soulevé et discuté la question de savoir queU étaient les plus anciens des Troubadours ou des Trouvaires.

En ces termes, la question est mal posée, par la raison qu'il y a toujours eu des poètes dans la Gaule , au nord comme au midi, et que par conséquent ils ne sont pas plus anciens les uns que les aulres; mais si l'on demande quel est le plus ancie^i poète gaulois dont les vers soient parvenus jusqu'à nous; était-il Troubadour ou rro?/i;a/re? à la question ainsi posée, il y a une réponse très-précise.

Le plus ancien poète gaulois dont nous ayons les vers est Guillaume IX, comte de Poitiers et duc de Guyenne, qui naquit le :20 octobre 1071 et mourut le 10 février 1127, et qui avait composé une grande partie de ses poésies avant de partir pour la prc-

mière croisade, laquelle eut lieu de 1096 à 1100. Le poète avait donc vingt-cinq ans lorsqu'il se croisa. Guillaume a composé en langue limousine; et par conséquent le plus ancien poète dont les œuvres soient parvenues jusqu'à nous était un Troubadour.

Le second poète par ordre de date est Wace , auteur du roman de Brut et du roman de liou, et qui ne publia ses poëmes qu'en 1 155, plus d'un demi-siècle après les poésies de Guillaume de Poitiers. Wace composa en dialecte de Normandie, et par conséquent il était un Trouvaire.

Quoique ce soient là les deux poètes gaulois les plus anciens dont nous ayons les œuvres, lesquelles ont déjà atteint l'âge respectable d'environ huit siècles, il ne faudrait pas croire que la poésie gauloise ait commencé avec eux. Bien d'autres poètes les avaient précédés, dont les compositions se sont perdues. Le lecteur n'a pas oublié le tableau qu'Ammien Marcellin traçait, à la fin du quatrième siècle, de la culture des lettres gauloises, ni l'opinion du savant abbé de la Rue sur les travaux des Bardes, à la fin du sixième (1). U l'appuyait sur des poëmes gaulois composés à la fin du sixième siècle en l'honneur d'Attila, et au sujet desquels 11 citait ce vers d'un poète contemporain :

Celtica lingua probat te ex iUa gente creatum (2).

Fortunat, évéque de Poitiers , qui écrivait pendant la seconde moitié de ce sixième siècle, ne laisse d'ailleurs aucun doute sur la culture des lettres gauloises à son époque, car il loue Caribert^ roi lettré, de composer avec la môme élégance en allemand, en latin et en gaulois; voici comment il s'exprime :

Cum sis progenitus clara de génie Sicainl)er,

Floret in eloquio lingua latina tuo. Qualis es in propria doclo sennone loquclu;

Qui nos romano vincis in eloquio (3).

La langue latine et la langue romane sont nettement désignées dans ces vers; et si quelque lecteur pouvait hésiter sur la distinction qui résulte de l'expression lingua latina et de l'expression romano eloquio, cette hésitation disparaîtrait devant le vers suivant, tiré d'un poème composé vers l'an 800, en l'honneur do

(1) Do la Rue, Essai hiiitoriq. sur 1rs Bardts, dise, prélim., p. Xlll.

['>.) De prima Atlii. reg. Ilunnnr. in (',ol'ifisrrp'*ditione; Lipsia,*. 177«,

(:j) Forlunat. MisccUan.. lib Vl.ciiin. IV.

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saint Âdalhard, abbé de Corbie, par Paschase Robert. A la suite de la vie de saînt Adalhard , mort en 826, l'auteur invite en ces termes les poètes gaulois à célébrer ses vertus :

(c Rustica coacelebret roniana latioaque lingua(l}. »

Ainsi, le témoignage d'Ammien Marcellin, à la fin du quatrième siècle , celui de Fortunat vers la fin du sixième , et celui de Paschase Robert vers la fin du neuvième , renouent la chaîne de la tradition littéraire qui unit les Bardes de Lucain au comte de Poitiers, lequel, ainsi qu'on l'a vu, écrivait aussi, c^mme le roi Caribert,

« E en romans e en lati ».

D'ailleurs, il ne faut pas oublier que l'histoire mentionne même par leurs noms des Bardes dont les chants ne sont point parvenus jusqu'à nous. Tel est ce Taillefer qui à la bataille de Hastings, et par l'ordre de Guillaume, entonna la chanson de Roland (2).

Puisque les Troubadours occupent le premier rang dans l'ordre chronologique de nos poètes dont nous possédons les œuvres, c'est par eux qu'il convient de commencer l'histoire de la culture de nos dialectes. Toutefois, une question éminemment littéraire, question assez étrange et restée sans solution jusqu'ici , s'impose tout d'abord à ce sujet, et c'est celle-ci :

En quelle langue ont écrit les Troubadours?

Si l'on écoute les critiques français ou italiens, les Troubadoui*s ont écrit en langue provençale.

Si l'on écoute les critiques espagnols , Escolano, Antonio Sanchez et beaucoup d'autres, les Troubadours ont écrit en langue limousine.

Le moins lettré des lecteurs doit être frappé de la contradiction qui éclate dans ces deux doctrines ; car enfin il est impossible que les Troubadours aient écrit à la fois en provençal et en limousin, par la raison que ces deux dialectes sont fort différents l'un de l'autre.

D'un côté, il est inadmissible que Bertrand de Born, qui était de Hautefort, en Quercy ; qu'Arnaud Daniel, qui était de Ribérac; que Gaucelm Faydit, qui était d'Uzerche; qu'Aymeric de Péguilain, qui était de Toulouse; que Guiraut de Borneil, qui était d'Excideuil; que Marcabrus, qui était d'Auvillars, en Gascogne,

(1) AcL s. s. Ordin. S. Bencd., setl. IV, part. I, p. 3iO. — Pasdiasc Robert mourut en 865.

w (2) Willielm. Malmesbur., lib. Ul.

aient pu écrire en langue provençale. Pour écrire en provençal , il faut le savoir, Tavoir longtemps parlé et entendu. Or le provençal est et a toujours été un dialecte parfaitement inconnu et incompris en Gascogne , en Périgord, en Limousin et en Quercy.

D'un autre côté , les mêmes raisons ne permettent pas de croire que Rambaud de Yaqueiras, Guillaume Adhémar, qui étaient de la Provence ; que Geoffroy Rudel, qui était de la Savoie ; que Giraud Riquier, qui était de Narbonnc; que Guillaume de Capestany, qui était du Roussillon ; que Ramon Vidal , qui était de la Catalogne ; que Mossen Jordi et Mossen Febrer, qui étaient du royaume de Valence, aient pu écrire en langue du Limousin.

Cependant la doctrine et la tradition des critiques est formelle. En Catalogne, en Castillè, on tient pour un fait indiscutable que la langue des Troubadours est le limousin. En France, depuis Le Grand d'Aussy jusqu'à Fauriel, on affirme comme doctrine hors de controverse que la langue des Troubadours est le provençal. Quant aux critiques italiens , Bembo résume leurs opinions en rappelant le prestige que la langue provençale avait acquis, à l'époque où brillaient les Troubadours : « Era per tutto il ponente la favella provenzale ne' tempi ne* quali elle fîori, in prezzo e in istima molta, e tra tutti gli altri idiomi di quelle parti di gran lunga primiera... (1)»

Il y a donc là , comme nous disions, un problème posé; il nous paraît nécessaire de le résoudre , et nous allons le faire en montrant que la langue des Troubadours n'était en réalité ni la provençale, ni la limousine.

Ce nom de provençale donné à la langue employée par les Troubadours provenait d'une habitude générale du moyen âge , consistant à employer indifféremment le mol langue, ou le mot nation pour désigner les habitants d'une province ou d'une configuration géographique. On disait d'un homme qu'il était de langue normande ou de nation normande. Dans cette direction d'idées, ^Ordr(^ des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte était, quant à sa composition, divisé en huit nations ou en huit langues, qui étaient : Provence, Auvergne, France , Ralie, Aragon avec Valence, Catalogne et Navarre, Allemagne, Castille, Angleterre ('2).

Provence était donc la première nation ou langue de l'ordre de

(1) Bembo, le Prose, \. J, lib. I, p. iG. 48»

(2) Pero Anton. Beuter, Cronica gênerai de Espaùa, lib. II, i». 127 ; Valencia. IGO'i.

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