‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 234 sur 256 · CHAPITRE TRKIZIÈMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRKIZIÈMK

Sainl-Jean de Jérusalem. Or, cette langue de Provence, géograpiiiquement interprêtée selon les règles de l'Ordre, comprenait la Provence proprement dite , le Languedoc , la Gascogne et la Guyenne ; et cette dernière comprenait le Périgord, le Limousin

et le Quercy'(l).

Dans les habitudes de parler du moyen âge, surtout au nord de la F'rance et à l'étranger, la langue provençale embrassait donc un grand nombre de dialectes méridionaux, d'ailleurs fort différents les uns des autres ; cl, pour les lettrés comme pour Tordre de Malte, être de la langue provençale, c'était appartenir également à la Provence, au Languedoc , à la Gascogne, au Quercy, au Périgord ou au Limousin. C'est ainsi que dans les habitudes du dixseptième et du dix-huitième siècles, on donnait indifféremment le nom de Gascons aux Provençaux, aux Languedociens et aux Gascons eux-mêmes.

Yoilà donc une première cause de la confusion qui a trompé la critique sur la langue employée par les Troubadours, et qui lui a fait croire que cette langue était la provençale. Il y en a une seconde, qui est exposée par le cardinal Bembo, lequel n'avait même peut-être pas le sentiment exact de toute la portée réelle de ses paroles.

Il est certain que pendant deux siècles la Cour et les grandes Maisons de Provence donnèrent aux Troubadours l'hospitalité la plus brillante. Les poètes périgourdins , limousins, gascons ou languedociens la recherchèrent avec empressement. De là naquit pour eux l'obligation d'apprendre autant que possible le provençal, et d'adopter les formes de comjKisition mise en vogue par les IHjëles de la Provence.

C'est ce que Bembo constate en disant : a Chacun des poètes français, ou flamans, ou gascons, ou bourguignons, ou des autres nations, lorsqu'il voulait écrire, ou spécialement lorsqu'il voulait composer des vers, s'il ne pouvait pas le faire en provençal, le faisait du moins à la provençale,., quantunque egli provenzale non posse, lo faceva provenzalement (2). »

En résumé, la langue de tous les Troubadours ne pouvait pas être et ne fut pas réellement la langue provençale. On le verra plus clairement encore par des exemples; mais il convient de

(1) Fragment de Cazeneuve, dans les Œxkvres de P. Goudouli, p. 47; Toulouse, 1843, Dclboy.

(2) Bcinbo, le Prose, t. I, lib. I, p. 'i8.

montrer maintenant que celle langue ne fut pas non plus en réalité la langue du Limousin , quoi qu'en disent Haymon Vidal de Bézalu (1), dans son petit traité sur la composition poétique , et Gaspardo Escolano , dans son histoire de la ville et du royaume de Valence, où il s'exprime ainsi : a Celte langue limousine se parlait en Provence , dans toute la Guyenne et la France gothique ; et c'est celle qui se parle encore dans la principauté de Catalogne , dans le royaume de Valence, dans les iles de Majorque , de Minorque, d'Iviça et de Sardaigne {i), »

Quelque précis que soit le langage d'Escolano, le plus vulgaire bon sens s'oppose à ce qu'on le prenne à la lettre et dans un sens absolu. Les philologues et les voyageurs savent qu'il ne se parle aujourd'hui aucune langue commune en Catalogne, dans le royaume de Valence, en Sardaigne , en Provence et en Guyenne ; et qu'à toutes les époques le valencien, le catalan, le provençal, le sarde, le périgourdin ont été des idiomes assez éloignés l'un de l'autre pour qu'il fût absolument impossible de les confondre.

Il faut donc trouver une explication qui concilie avec la raison et avec l'histoire le récit d'Escolano, liistorien fort instruit et fort sensé. Cette explication est d'ailleurs très-simple ; la voici :

A l'époque où écrivait Escolano^ c'est-à-dire à la fin du quinzième siècle , l'usage de la langue des Troubadours se maintenait encore parmi les poêles de la Catalogne, de l'Aragon et du royaume de Valence. L'un des plus célèbres poètes de l'Espagne, MossenAusiasMarch, mort en 1461, avait, comme Jordi et Febrer, ses prédécesseurs, composé toutes ses poésies en celle langue des Troubadours, qu'on appelait en Espagne langue limousine, et elle était assez difTérente de la langue parlée par les Espagnols pour que ses ouvrages eussent dû être traduits en Castillan (3). L'Académie ou Consistoire de Barcelone, fondée en 1390, à l'imitalion de l'Académie de Toulouse , avait popularisé la Gai/a Sciencia , et répandu en Aragon, en Catalogne et dans le royaume de Valence l'usage de cette langue poétique étrangère , à laquelle la

(1) Le comté de Bczalu était dans le Lam['ourdan, sur la rhière Fluvia, Art de verif. les dates, t. JI, p. 332.

(2) Gaspardo Escolano, Hist. de la ciudad y nyno de Valencia, lib. I, Ciip. XIV; Valcncia, 1610, in-fol.

(3) D. Thomas Antonio Sanrhez, Colleccion de j.oesias castellanas antcriotes alsiglo AT, t. I, p. 94, note 131 ; Ma»lrid, 1779.

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