CHAPITRE TRËIZIÈMK
noblesse s'était, au témoignage de Zurita, initiée avec passion (l).
Escolano pouvait donc dire que la langue limousine était parlée en Espagne de son temps ; mais il faut ajouter qu'elle était parlée parmi les lettrés qui concouraient aux prix de l'Académie de Barcelonne; et encore serait-il plus vrai de dire qu'elle était plutôt écrite que parlée.
Deux faits prouvent que cette langue limousine n'était point comprise en Espagne de la partie du public qui ne l'avait pas étudiée, et qui formait naturellement l'immense majorité.
Le premier de ces deux faits, c'est la nécessité où l'on fut de traduire les poésies d'Ausias Marc pour qu'elles fussent comprises en Castille ; le second est relatif à ce qui se passa à Valence en 1 239, après la prise de la ville sur les Maures.
Lorsque Valence eut été prise, Jayme I", roi d'Aragon , dit le conquérant, établit autour de la ville, sous la forme de colonies, une partie des soldats de l'armée qui l'avait secondé , et parmi lesquels il y avait des Catalans et des babitants de la Guyenne. Le roi ayant fait rédiger les coutumes de ces villages en catalan et en langue limousine, les Aragonais réclamèrent auprès d'Alphonse, et ils s'élevèrent surtout contre l'emploi de la langue limousine , idiome barbare, obscur et inconnu des Espagnols (2).
D'où venait donc celte langue limousine, familière aux poêles mais étrangère aux habitants de l'Espagne? comment et à quelle époque avait-elle été adoptée par les poêles catalans, aragonais et valenciens? Escolano répond lui-même très-clairement à cette question.
<t Cette langue, dit-il, dut sa naissance et son nom à une cité de France qui s'appelle aujourd'hui Limoges et à une province qui s'appelle Limousin... Il est certain que ces Limousins-Provençaux furent les premiers qui composèrent des vers et des rimes...; ce sont eux qui furent les pères de la poésie vulgaire; ils inventèrent les octaves et les chansons. Plus tard, les Siciliens les prirent d'eux, par la communication qu'ils eurent avec les rois d'Aragoji et avec les Français ; et des Siciliens elle passa aux Italiens (3) » .
(1) Zurita. AnnaLde laeorona de Aragon^ lib. X, cap. XLII, t. Il, p. 393, 39i.
(7) Quod plébiscita catalano adeoque lemovicensi sermone, barbaro et obscuro, minusque noto Hispanis... coiiscribi rcx jusserat. — Bernard Gomez, De Vita et rehus Jacobi I, régis Aragon,, lib. XII, p. 488, in-fol., 1605.
(3) Gaspardo Escolano, Hist. de la cludad y regno de Valencia, lib. I, cap. XIV; Valencia, 1610.
Ramon Vidal de Bezalu est plus clair encore ; et nous allons citer textuellement ses paroles :
a Negunaparladura no es tant naturals ni tant drecha del nostre lingage con aquela de Proenza, o de Liinosi, o de Saintonge , o d'Alvergna, o de Caerci. Perque ieu vosdic que quant ieu parlarai de Lemosis, que totas estas terras entendaset totas lor vezinas et totas que son entre ellas(l). i>
C'est-à-dire : o Aucun parler n'est aussi naturel, aussi net que celui de la Provence, ou du Limousin, ou de la Saintonge, 'ou de l'Auvergne , ou du Querci. Mais lorsque je vous parle du Limomin, il faut entendre aussi tous ces autres pays, tous les pays voisins, et tous ceux qui se trouvent entre eux. »
Ainsi, Tappellation générale de langue limousine s'appliquait à tous les dialectes vulgaires du midi, depuis la Saintonge jusqu'à la Provence inclusivement; et comme tous ces dialectes étaient en réalité fort différents les uns des autres, les poètes qui les employaient ne pouvaient le^ rapprocher un peu et en faire un idiome à peu près commun qu'à l'aide d'une culture qui leur communiquait des expressions et des formes conventionnelles.
Guillaume Molinier, le lettré toulousain qui rédigea les statuts de la société des Mainteneurs, et qui codifia dans las Leys d'Amors les règles de la composition poétique, achève le tableau déjà plus qu'esquissé par Ramon Vidal de Bezalu, en précisant ainsi le caractère de la langue dite liî7îousine : il trouvait ses substantifs plus correctement formés et ses verbes mieux déclinés ; mais il la déclarait « remplie de mots étrangers y vagues, défigurés, mal assis, motz estranhes, biaysshatz, trencatz e mal pauzafs, impropres à être employés dans le bon style (2) » .
On le voit, la langue limousine était un parler littéraire , poétique, de convention , adopté comme une mode par les lettrés ; mais ce n'était pas une langue vulgaire, parlée par le peuple. On verra un peu plus loin que les poésies composées en cette langue artificielle n'employaient pas réellement les dialectes limousins, provençaux, languedociens, catalans, dans leur pureté, mais que chaque Troubadour, Joglar ou Fellibré appropriait autant que possible son parler natal aux formes consacrées par l'usage.
En résumé, la langue des Troubadours fut au fond limousine avec Bertrand de Born, languedocienne avec Aymery de Pégui-
'1) R. Vidal, Las Rasos de Trobar, p. 71 ; Paris, r.ucssard.
(2) Las Leys cTAmors, édilées par M. Galien Arnoult, t. II, p 402.
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lain, gasconne avec Marcabrus, provençale avec llaniband de Vaqueiras, catalane avec Guillaume de i^.apestany, valencienno avec Mossen Jordi, aragonaise avec Don Carlos, prince de Viane.
Il y a ainsi des engouements littéraires qui durent quelquefois et qui toujours passent, mais après avoir entraîné les esprits. Pendant la seconde moitié du treizième siècle , les lettrés de la Castille, de rAndalousie et de TEstramadure , séduits par Téclat des poésies qui se publiaient en Galice et en Portugal, et parmi lesquelles brillaient au premier rang celles du roi Denis et de Johan Soarez de Payva, se mirent tout «'i coup à composer en portugais et en galicien , comme pouvaient le faire des poêles étrangers à ces deux dialectes. Le roi Alphonse le Sage donna lui-même Texemple, par des cantiques en l'honneur de la Vierge (I) ; mais cet engouement passager n'eut pas de longues suites, fort heureusement pour la poésie Castillanne, qui relira le pied du terrain des chimères pour rentrer dans la vérité.
L'emploi de la langue factice, dite limousine, fut un fléau pour la littérature des pays qui racceplèrenl, parce qu'elle les détourna de la culture de leur langue nationale, qui seule pouvait servir en chaque pays à créer des ouvrages durables.
Maintenant, avant d'examiner les travaux des Troubadours et des Trouvaires , disons quelques mots du caractère général de ces poètes , et du rôle qu'ils jouèrent dans la société du douzième et du treizième siècle.
Ce que nous savons sur les Trouvaires nous a été principalement transmis par Claude P'auchet, qui avait réuni des manuscrits rares et précieux contenant leurs poésies et quelques notices. Ce laborieux érudit dressa le catalogue, par ordre chronologique, de cent vingtsept poètes de langue d'oil, tous antérieurs à l'an 13()0; et il réunit surchacund'eux de courtsrenseignements, généralement exacts('2).
Les documents relatifs aux Troubadours sont plus abondants et plus précis. Ils sont dus principalement à deux religieux, l'un du monastère de Saint-ITonorat de Lérins, l'autre do l'abbave de Montmajour, près d'Arles (3).
(1) Lettre du marquis dcSantilIane sur la pot'^sie espagiiulc, dans D. Anton. Sanchoz, Colcccion de pocsias, elc, t. I, p. 57.
{7.) Claude Fauchel, De la langue et poésie française, \vi. H; Paris, 1610.
(3) Aux travaux de ces deux religieux, U faut ajouter ceux d'un moine de Montmajour, dit Don Ermantcro ; d'Hilaire et de Rostaing de Rrignolo, moines de Saint-Victor de Marseille ; et enfin d*un mo'ne de Tabbaye du Toronet.
Le religioux du nionaslèro do Lérins, connu dans Thistoire lilléraire de laProvonce sous \e nom do Monje des /sles d'or, était Génois, do la famille de Cybo. Il vivait pendant la seconde moitié du quatorzième siècle, et mourut en 1 408. Il avait groupé et recopié de sa main tout ce que ses recherches dans les archives du monastère lui avaient fait trouver des poésies des Troubadours.
Dans le siècle suivant, le religieux du monastère de Monlmajour, nommé Hugues de Sainl-Cézari , reprenant Tœuvre de son prédécesseur, avait augmenté le recueil de ces poésies, et réuni à part la vie des poètes, écrite par quelques-uns d'entre eux, en dialectes vulgaires de langue d'oc (1).
Enfin, pendant le seizième siècle , Jean de Nosfro-Dame , procureur au parlement de Provence, plus connu sous le nom de Nostradamus, et frère du célèbre astrologue, traduisit en français des recueils du Monje des Isles d*or et du moine de Montmajour les vies de soixante seize Troubadours, sous le titre de vies des plus célèbres et anciens poêles provençaux (2).
C'est dans ces biographies que se trouvent tous les traits propres à peindre le caractère et à expliquer le rôle desTrouvaires et des Troubadours.
On a écrit sur ces poètes, sur leur galanterie, sur leurs prouesses, sur leur misère, sur leur avidité, les choses les plus diverses et les plus contraires. Toutes ces choses sont vraies, et elles s'expliquent par ce fait qu'au moyen âge, comnie toujours , il y a eu des poët<îs dans tous les rangs de la société et dans toutes les conditions de la vie.
Assurément, Guillaume IX, romle de Poitiers et duc do Guyenne; Thibault VU, comte de Champagne et roi de Navano ; Bertrand do Born, seigneur de Hautefort , pouvaient rovondiquor le titre de poètes, tout comme Guiraud de Borneil, Guilhom do Captstany ou Marcabrus; mais Guilhem de Capeslany n'était qu'un page; Guiraud de Borneil n'était qu'un chanteur, courant les châteaux ; et le Gascon Marcabrus, élevé par le soigneur d'Aii-
(i) Rien ne surpasse le charme de ces biographies, composées par i\ii^ lellrôs (lu treizième siècle, en divers dialectes du midi.
Nous ne ]>ossctlons de cette éiK)qup que des diartes, rédigt^es par des notaires. Les vies dos Troubadours sont écrites en i>atois littéraire et charmant.
11 serait di^jne de l'Académie des Jeux Floraux ou de la socitHé des Fel libres de donner au public le recueil original de ces biographies.
(2) Le livre de Jean de Noslr. -Dame parut à Lyon en liî»0. in-s".
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villars, r«vélait lui-nir'inc sa détresse par son surnom de Pauperdnt. Ils n'avaient donc pas Texistence, réclal , la grandeur des Tmubadours ou des Trouvaires chevalierj ou souverains; et s'ils étaient tous égaux devant la poésie , ils ne Tétaient pas devant lestime du monde.
Ainsi, la noblesse gauloise cultiva les lettres avec gloire. Nul Troubadour ne surpassa le comte de Poitiers, nul Trouvaire le comte de Champagne, nul Joglar le roi d'Aragon Alphonse II. A côté de ces maîtres de la poésie, des seigneurs, des chevaliers, de pauvres gentilshommes surent se faire par le talent un nom honoré dans les lettres. De ces derniers était aussi Gaubert Amiel, modeste gentilhomme de Gascogne, paubré cavallierSy dit son biographe , e cartes, e hov d' armas ^ et sab trobar (1).
Mais si la noblesse gauloise sut cultiver les lettres avec succès , elle sut aussi les protéger avec dignité , avec générosité et avec courtoisie. La cour des princes et les chAteaux des seigneurs étaient le rendez-vous et la retraite ordinaire des Troubadours et des Trouvaires. Chaque grand seigneur avait au moins son poète ; conformément à la tradition nationale rapportée par Athénée, qui dit que « les Celtes amenaient avec eux à la guerre des parasites, nommés Bardes, poètes qui chantaient les louanges de leurs protecteurs (2). » Dans ces châteaux de la puissante noblesse, les Troubadours étaient des hôtes accueillis, des lettrés honorés, quelquefois des tyrans domestiques, par Tintluence que leur donnait leur renommée.
Leurs rangs, il faut pourtant le reconnaître, étaient fort mêlés ; et le Troubadour GuiraudUiquier, de Narbonne, s'adressa au roi de Castille, Alphonse le Sage, zélé protecteur des lettres et |)oét(î élégant , pour introduire parmi les rimeurs une sorte d'hiérarchie jugée nécessaire. Le roi accueillit la demande de Riquier ; et, par une déclaration du mois de juin 1275, il régla ainsi la profession de Joglar :
V Ceux qui vont chanter et déclamer dans les rues et les places pour un misérable salaire, s'appelleront Bouffons.
2" Ceux qui, étant bien élevés, chantent avec grAce , accompagnent leurs vers avec des instruments dans les chAteaux, parmi les gens distingués, s'appelleront Joglars.
(t) RaynouarJ, Poês. des Troubad., 1. V, p. 1 J7.
(2) Athen., Deipnosoph., lib. VI, p. 246; Lugduiii, 101 >.
Tous ces poëtes, partis des diverses provinces du midi, cullivaient naturellement leurs propres dialectes, ceux du Quercy, du Limousin, du Rouergue, de la Gascogne, du Languedoc ou du Roussillon, en les pliant aux tournures et aux formes poétiques en faveur dans les Cours de Provence et de Catalogne. Cet emploi des dialectes dont nous venons de parler, concurremment avec ceux de la Provence, ne saurait être mis en doute; car outre qu'il se révèle dans les poésies mêmes des Troubadours, il est constaté par leur histoire.
Nostradamus raconte que dans le jugement d'un tençon, entre Raymond de Miraval et Bertrand d*Alamannon, qui eut lieu devant les Cours d*Amour de Signe et de Pierrefeu, il fut déclaré que les poêles provençaux avaient le premier rang entre tous ceux qui écrivaient en langues vulgahes.
Dans un autre passage de son livre, relatif à la mère du poëte gascon Marcabrus, il dit d'elle qu'elle était le poëte le plus renomme a en nostre langue provençale, et es autres langues vulgaires ».
Enfin , le législateur même de la poésie et de la langue limousines, Raymond Vidal de Bezalu constate dans son traité sur las flasos de Trobar, qu'il se parlait dans le midi d'autres langues que celle qu'écrivaient les Troubadours.
D'ailleurs, qu'est-il besoin sur cette vérité d'autres témoignages que ceux-là mômes qui résultent des textes? Nous allons citer comme exemple quatre fragments composés par des Troubadours appartenant à des régions bien distinctes : un fragment de Bertrand de Born, pour le Périgord ; un fragment de IVyre Vidal de Toulouse, pour le Languedoc; un fragment de Marcabrus, pour la Gascogne; un fragment de Raymon Vidal de Bezalu , pour la Catalogne. Les lecteurs qui ont quelque peu l'habitude des dialectes de ces pays reconnaîtront bien vile le mol et l'accent du terroir sous les formes d'emprunt de la langue poétique.
DIALF.CTE I'r.RIGOlKni> LITTÉRVIRE.
Cazuts sui de mal en pona.
Quar vauc lai o'I cor mi mena.
Kl jamais >'o m' descargiiarai del fais; QuMIh m^a mrs en tal cadena Don maiiha no s' dcscadena,