DIALECTE CATALAN LITTÉRAIRE
Unas novas vos vuelh contar Que auzit dir a un joglar En la cort d'el pus sa vis rcy Que anc fos de neguna ley, Del rey de castela *N* A m fos E qui era condutz e dos, Sens e valors e cortesia, E engenech de cavale y ria ; Quel non era onhns ni sagratz, Mas de pretz era coronatz, E de sen e de lialeza , £ de valor e de proeza (4).
Voilà ce qu'on appelait en France et en Italie de la langue provençale, et en Espagne de la langue limousine. Cette langue n'é-
(1) Raynonard, Choix des poés. orig. des Troubad., t. V, p. 2-41.
(3) Ibid., p. 253. — Grescimboni cite le passage suivant, tiré d^ln manuscrit du Vatican, n** 3,204, relatif à Marcabrus : « Egli tu Guascone, figliulo d'una poverella fcmmina, que aveva nome Marcabnina. » T. II, p. TiO.
Un autre manuscrit, cité par Raynouard, dit : « Fil d^una paubra femna, que ac nom Marca Bruna... Fo tant maldiscus, que a la fin lo desfairon li castellan de Guian, de cui avia dich moût gran mal. »
tait, comme on voit, ni limousine ni provençale. Chaque poëte prenait pour base son propre dialecte, dans lequel il introduisait quelques mots, quelques tournures, empruntés à la langue de parade usitée parmi les Troubadours, et de nature à rendre leurs vers intelligibles dans la société lettrée du midi, où ils se produisaient.
Il faut reconnaître néanmoins que la création de cette langue factice et générale, nommée provençale et limousine, eut pour résultat de détourner les lettrés de la culture directe des dialectes provinciaux eux-mêmes; si bien que lorsque la grande révolution produite par la guerre des Albigeois eut amené la dispersion ou la ruine des familles puissantes qui groupaient et favorisaient les Troubadours, les poètes disparurent avec les Mécènes, et la langue factice littéraire qu'ils employaient s'éteignit au moment où s'éteignait au^si l'art de convention dont elle était la forme et l'expression.
Restaient les dialectes naturels et vulgaires, impérissables de leur nature, parce qu'ils vivent de la vie du peuple. Ils attendirent longtemps leurs poètes ; le dialecte languedocien, jusqu'à Goudouli; le dialecte gascon, jusqu'à Dastros; le.dialecte béarnais, jusqu'à Despourrin ; le dialecte du Quercy , jusqu'à Jasmin ; les dialectes de la Provence, jusqu'à Mistral, Aubanel et Koumanille.
Les Troubadours furent nombreux; les noms de la plupart d'entre eux sont connus, et il nous paraît superflu d'en répéter la liste. Quelques-uns seront néanmoins l'objet d'une exception, diversement justifiée.
Nous citerons Guiraut de Borneil, qui passait pour avoir inventé la chanson. « En Guirautz, dit son biographe, fetz la primiera canson que anc fos faita » ; à quoi un autre ajoute : « Si fo de Limozi, de l'en contrada d'Esideil, d'un rie castel del vesconte de Lemoges... fo appellat maéstre dais Troba dors... tota la estatz, anava per cortz e menava ab se dos cantadors, que cantavan las soas cansos (1). » La chanson était bien plus ancienne que Guiraut de Borneil; et, en supposant qu'elle ne fût pas l'une des formes de la poésie des Bardes, les chansons de Thibault VII, comte de Champagne, sont antérieures d'au moins un quart de siècleà celles du poëic limousin.
Nous citerons encore Arnaud Daniel, que Dante rencontre dans
(Ij Raynouard, Choix des p9<!s. des jTjubad., t. II, p. UO.
CUAPITRE TREIZIÈME. 527
le Pui*gatoire, et qui répond ainsi, en sa langue, à la question du poêle Florentin : ^
leu sui Arnaut^ qui plor c vai chantan,
Consiros vei la passada fulor
£ ^eijauzcn lo jorn qu*espcr dcman.
Ara IIS prcg per aquella valor
Que us guida al soin de l'escalina,
Sovegna us a temps de ma dolur (1).
Enfin, et par sympathie de compatriote, nous citerons Pierre Valière, qui vivait près d'Aucli, sur les terres d'Arnaut Guilleni (!e Marsan. « Joglars fo, dit son biographe, el temps e en la sazo que fo Marcabrus» ; ce qui le fait contemporain de Pétrarque.
La culture des dialectes de langue d'oc reçut dans le midi , au commencement du quatorzième siècle, une solennelle consécration. Kn 1323, septpoëtesde Toulouse se réunirent en société littéraire, sous le nom de « Mainteneurs du Gay Savoir», Manlenedors del Gay Sahei% et provoquèrent par l'attrait de la gloire et de récompenses publiquement décernées les Troubadours leurs confrères aux luttes de la poésie. Le premier concours eut lieu l'aimée suivante, et Arnaut Vidal de Gastelnaudarry reçut, le 3 mai, jour de la fête de la Sainte -Croix, Festa de Santa Crotz, le Gauc ou Souci d'argent, fleur emblématique, dont le nom gaulois signifie aussi ;oîe, et avait été employé dans ce sens parEnnius (2). Les statuts de la compagnie des Vil Mainteneurs furent rédigés en 1356 par Guillaume Molinier, qui composa le traité didactique intitulé la$ Leys d'Amors; et il y est expressément dit que la Société a pour objet des compositions en langue vulgaire : Per saber far bos dûtats en romans (3).
Érigée en Académie par Louis XIV, en 1695, sous le titre antique de Jeux Floraux, la Compagnie des Mainteneurs n'admettait déjà plus au concours que des poésies en langue française. Sans doute elle se tenait ainsi rigoureusement dans la lettre de ses statuts primitifs, puisque le français est aussi un idiome vulgaire et par conséquent un idiome roman; mais peut-être les beaux dialectes du Périgord, du Quercy, de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence, le gracieux parler de Bertrand de Bjrn, du vicomte de Saint-Antonin, de Marcabrus, d*Aymery do
(l)Danle, P ur gai or., c^ni. XWI, tu fine.
(1) Eniiius ut memorat, rcpleat te lijetificuin Gau. — Auson., Idtjll. XII.
(3;Crcscimbeni, Storia délia volgar povsio, t. H, p. 21 1 ; Venezia, 1731, ia-i"*.
Pé^îuilain, de Uambaud de Vaqueiras méritaient-ils une plus fidèle hospitalité au foyer du Gai Savoir ; et tout au moins les Mainteneurs, qui avaient justement couronné Ronsard en sa langue, auraient-ils dû couronner Goudouli en la sienne.
Pierre Goudouli est aussi correct, plus varié et plus gracieux que Malherbe ; il ne fut couronné qu'une seule fois par 1 Académie des jeux Floraux, en 1609; il obtint une violette, pour une pièce de vers.... en Français.
Les Jeux Floraux sont la plus ancienne Académie de l'Europe, car ils précédèrent d'un demi-siècle le Consistoire de Barcelonne. De tous temps^ les poëres gaulois du midi avaient eu des associations ou des confréries. Isidore, archevêque de Séville, nous fait (connaître que de son temps, c'est-à-dire au milieu du septième siècle, ils portaient déjà le nom de FcUibres, qu'ils ont encore, et qui signifiait Bons Vivants (1) ; il est probable que la joie secrète attachée à la culture des lettres , et que les VII Mainteneui*s symbolisèrent dans le Gauc oa souci, avait inspiré le nom de />/libres donné aux poètes, et celui de Gat/ Saber donné à la poésie.
L'histoire des Trouvaires est singulièrement élucidée par celle des Troubadours, car les traits généraux y sont les mêmes.
Gomme les Troubadours, les Trouvaires composèrent dans le dialecte de leur pays, et, comme eux aussi, ils élevèrent ces dialectes au-dessus du parler vulgaire par la culture. Un poëte qui vivait sous saint Louis, Huon de Méry, nous fait connaître que la langue vulgaire parlée par le peuple s'appelait le g7*os français :
S'il sçail aventure nouvelle, Qu^il face tant que la nouvelle Partout sVspande et partout aille ; Kt que son gros français détaille I*our faire œuvre plus délice (2).
Un autre poëte de la môme époque, Hébers, dit que \e français ainsi cultivé ou détaillé, se nommait le bon roman :
Moult volontiers nie i>eineroie Si je m'en poie enlremcllrc , Qu'en bon romans pëusse mettre Une estoire auques ancienne (3).
(1) Isidor., Liber glossarum, vcrbo Fcllcbre,
[2) Claude Fauche! , De la langue et poés. franc., p. 5èi ; Paris, iGio. (3)/W(/., p. 541.