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CHAPITRE TREIZIÈME

D'ailleurs en langue d*Oil comme en langue d'Oc, il y avait des Trouvaires grands seigneurs et des Trouvaires courant les châteaux; et ceux-ci trouvaient auprès de la noblesse un accueil proportionné à leur talent. La plupart des compositions poétiques étaient chantées, avec accompagnement de la vielle ou du rebec, comme celles des Bardes; et un fragment, cité par Fauchet, fait connaître que le Trouvère n'avait droit à sa récompense qu'après avoir chanté au moins sa première laisse :

Quant un clianterre vient entre gent honorée, Et il a endroit soi sa nielle atrempée , Sa tant n^aura niantel ne cotte desramée Que sa première laisse ne soit bien esconlée (1\

Ce fut Wace, un Trouvère normand, qui ouvrit, comme nous l'avons dit, l'ère de la poésie de langue éToiY, par son roman de Brut y terminé en 1155. Son roman de Rou suivit de près; et la chronique rimée de Benoît , vaste poëme sur les ducs de Normandie, quoique postérieure aux ouvrages de Wace, appartient néanmoins à la seconde moitié du douzième siècle.

Neuf principaux Trouvères marquèrent la fin de ce siècle, remplissant tout le règne de Louis le Jeune et les vingt premières années de celui de Philippe-Auguste. Dans son catalogue, Fauchet les range dans l'ordre suivant : Lambert li Cors, Alexandre de Paris, Jehan le Nevelois, Guyot de Provins, Blondel, Thiébault de Mailly, Chrestien de Troyes, Godefroy de Leigni, le châtelain de Coucy.

Les Trouvaires qui remplirent le treizième siècle furent fort nombreux, puisque, ajoutés à ceux qui suivirent Wace, ils atteignent dans le catalogue de Claude Fauchet le chiffre de cent vingt-sept. Huon de Villeneuve, Thibaut comte de Champagne, Rutebœuf, Jean de Meung, Adenez et Guillaume de Lorris sont les plus connus.

Du milieu de ces poètes se détache un groupe de chansonniers remarquables, ayant à leur tête Thibaut de Champagne, devenu roi de Navarre en 1235 , par la mort de Don Sanche V, son oncle, et mort lui-même en 1253, à Pampelune, capitale de ses États. Ces poètes, qui cultivèrent spécialement la chanson, comme Thibaut leur maître, sont Gace Brûlez, Blondel de Nesles, Pierre d'Augeçourt et le duc de Brabant, protecteur d'Adenez. On voit

(1) Claude Fauchet, Recherch.de la lang. et poés. franc., p. 562.

donc que si le genre de la chanson fut cultivé dans le midi, sous^ Timpulsion de Guiraut de Borneii, il l'avait été un peu plus tôt et avec autant de succès dans le nord, sous l'impulsion du comte de Champagne.

Claude Fauchet clôt sa liste de Trouvaires avec Pierre Gentien, qui termine le treizième siècle. Dès cette époque, les dialectes étaient formés, la poésie hors de ses langes ; et l'intérêt qui s'éfait attaché à ses débuts va languir pendant deux cents ans, pour se ranimer avec les nouveaux et brillants efforts par lesquels s'ouvre la renaissance du seizième siècle.

Arrêtons-nous ici, avant d'aborder la période qui assigne à la langue française son rang dans le monde, et exposons les progrès que la culture des dialectes avait opérés au douzième et au treizième siècles, en Italie et en Espagne.

Dante écrivait en i406 que les poètes italiens ayant composé en langue vulgaire ne remontaient pas au-delà d'un siècle et demi (1). C'était vrai ; c'est pendant la seconde moitié du douzième siècle qu'eut lieu le réveil de la poésie italienne. Les deux poètes les plus anciens sont Ubaldino dal Cervo, de Florence, et CiuUo del Camo, de Sicile ; mais ni l'un ni l'autre ne composèrent des œuvres importantes et développées. On ne cite d'eux qu'un petit nonibre de vers (2).

Mais l'éclat des Troubadours avait passé les Monts, et les poètes italiens s'égarèrent d'abord sur leurs traces. L'estime qu'ils inspiraient était générale ; et Dante lui-même, en discutant les règles de la poésie, cite comme des maîtres Arnaut Daniel, Guiraut de Borneil et Thibaut, comte de Champagne (3).

La langue dite limousine fut donc adoptée en Italie pendant environ un demi siècle, et Sordello de Mantoue, Folquet de Gènes , dit de Marseille, Lanza de Milan, Albert Malaspina de Florence, s'enrôlèrent parmi les Troubadoure.

Heurevisement pour l'Italie, cette fausse direction ne fut pas de longue durée. Les lettrés abandonnèrent une langue étrangère,' inconnue des populations, qu'un engouement passager avait introduite; et ils s'attachèrent à la culture des dialectes du pays, qui seuls pouvaient produire une langue nationale.

(1) Danle Aligliieri, la Viia nuova, § 25.

(2) Crcscimbeni, Storia délia volgar pocsia, t. III; Venezia, 1731, in-4".

(3) Voir le Irailé De Vulgari eloquio.

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