‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 8 sur 256 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ETAT PRÉSENT DE LA QUESTION DES ORIGINES DE LA LANGUE FRAN- ÇAISE. DANS QUELLE VOIE DOIT ÊTRE CHERCHÉE LA SOLUTION.

Empire de la langue française. — Pour le maintenir, il faut retremper la langue à ses sources. — Oh sont-elles? — Est-elle une dérivation du latin et du grec? — Est-elle originale et nationale? ~ Tel est le problème ft résoudre. — Il n*a Jamais été sérieusement posé et étudié. — Idées de Claude Faucbet, d*Étienne Pasquier, de Gilles Ménage. ~ Ils croient le français une langue dérivée. — Idées contraires de Dom Paul Pezron et de Dom Jacques Martin. — Ils le croient'une langue originale et nationale. — Ils expliquent la présence des mots latins et des mots grecs dans le français par la communauté d'origine des peuples primitifs qui occupèrent la Grèce , Pltalie et la Gaule. — I^eibnitz approuve cette idée. — La question s*égare de nouveau à la fin du dix-buitième siècle. — Travaux de Barbazan , de Legrand d*Aussy, de Roquefort. — L*Académie Celtique et ses erreurs. — Élude des dialectes de la France ordonnée par Napoléon I*'. — Raynouard. — Espérances fondées sur ses travaux. — Son système. — 11 retombe dans la vieille ornière. — I/École des Chartes, — Sa doctrine. — Opinion des savants étrangers sur Torigine de la langue française. — Travaux de Pictet, de Bopp, de Max M&ller et de Frédéric Diez. — Ils laissent la question au point où ils ra\-aient trouvée. — L'auteur adopte et complète les idées de Dom Paul Pezron et de Dom Jacques Martin. — 11 croit la langue française originale. —L'antiquité et la grandeur de la nation gauloise ne permettent pas de penser qu'elle ait eu une autre langue que la sienne.

La langue française a conquis dans le monde un empire qu'aucune autre n'égala jamais.

Le grec fut autrefois, non-seulement la langue de THellade,

mais encore celle des villes de l'Italie méridionale, de la Sicile,

de l'Archipel, d'une partie de l'Asie Mineure et des villes com-

nierçantes de l'Egypte et de la Syrie; et le latin, né dans l'étroit espace compris entre TArno, le Tibre, leLiris et la nier Tyrrhénienne, était devenu, sous Auguste, la langue de la société cultivée, à Home et dans quelques grandes villes de l'empire.

Mais la diffusion de la langue française, parmi les nations modernes, a pris beaucoup plus d'étendue encore, et surtout plus de solidité. En effet, la langue française ne doit son crédit, ni à l'émigration de colonies marchandes, comme le grec , ni à la domination passagère de la conquête , comme le latin : accueillie pour elle-même, elle s'est établie spontanément parmi les peuples les plus libres et dans les capitales des États les plus puissants.

Devenu, dès l'époque du traité de Westphalie, la langue diplomatique de l'Europe, même entre les nations étrangères, le français a pénétré peu à peu, depuis lors, parmi les classes élégantes et lettrées de tous les pays. On parle français à la cour de Russie, à la cour d'Autriche, à la cour de Prusse, à la cour de Portugal, à la cour d'Espagne, et, à l'exemple de la cour, dans toutes les familles considérables de Saint-Pétersbourg, de Vienne, de Berlin, de Lisbonne et de Madrid.

On a vu à Lisbonne un théâtre français permanent, et l'éducation d'une jeune Anglaise ou d'une jeune Américaine ne passerait pas pour complète , si elles n'étaient pas en état de parler la langue française.

Nous avons un intérêt trop grand et trop manifeste au maintien du glorieux empire moral exercé à l'aide de notre langue , pour qu'on doive reculer devant les efforts qui auraient pour but de le consolider. Bien évidemment, l'influence exercée par une langue est inséparable de celle qui s'attache au nom, aux actes, aux œuvres du peuple qui la parle; cependant, la beauté, la régularité, la clarté de cette langue elle-même entrent pour une grande part dans le crédit qu'elle obtient au dehors. C'est ainsi que le grec ne fut jamais tant parlé, ^ Home et en Orient, qu'après la chute de la puissance politique de la Grèce; et il dut ce privilège à des formes si correctes et si nobles, que la lecture et la composition en langue grecque étaient, au dire de Qnintilien, le meilleur moyen d'initier la jeunesse aux règles de la lecture et de la composition en langue latine (i).

(1) Quintilian. Instit, orator., lib. I, cap. 1, 4.

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