‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 9 sur 256 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Maintenir la langue française dans la voie qui lui a valu un empire si honorable, conserver à la fois sa fermeté et sa finesse, sa clarté et sa grâce, doit être le vœu le plus ardent de tout lettré français, puisque, seul, il jouit de ce privilège immense, d'écrire pour tous les pays en écrivant pour le sien. Mais les langues, comme toutes les choses de ce monde, vont se modifiant, si un art éclairé ne s'applique incessamment à conserver leurs traditions, qui s'altèrent, leurs règles, qui s'oublient, leur éclat, qui

se ternit.

S'il y a un moyen de conserver les qualités naturelles d'une langue , c'est évidemment de la retremper à ses sources , et de la maintenir dans la direction naturelle à son génie et à ses traditions.

La recherche de ce moyen est l'objet de ce livre.

Maison sont, pour la langue française, ces sources inspiratrices, d'où doivent découler la direction naturelle de son développement et le rajeunissement perpétuel de ses formes ?

Avant d'aborder l'examen de cette question , il faut exposer deux considérations générales, qui font partie intégrante des éléments du problème.

Premièrement , il serait impossible d'isoler la langue française, considérée au point de vue de ses origines, de la langue italienne et de la langue espagnole. Ces trois langues appartiennent évidemment à la même famille. Elles sont sa*urs. Elles ont en commun la même grammaire et une bonne partie du vocabulaire ; qui en sait bien une, les entend à peu près toutes ti*ois.

Deuxièmement, il ne serait pas moins impossible d'isoler ces trois langues des nombreux dialectes qui se parlent autour d'elles, et du sein desquels une culture spéciale les a fait sortir. On sait, en effet, que le français littéraire est né du dialecte de l'ile de France ; l'italien du dialecte de la Toscane , l'espagnol du dialecte de la Nouvelle-Castille. Toutes les langues littéraires sont ainsi d'heureux parvenus, qui ont des patois pour ancêtres.

Il y a donc entre les langues et les dialectes de la France , de l'Italie et de l'Espagne des rapports de parenté si intimes, que leurs origines sont nécessairement communes; et les explications que l'on voudrait donner des sources de l'une de ces langues ou de l'un de ces dialectes ne seraient ni claires, ni concluantes, si elles ne s'appliquaient, avec la même rigueur, aux langues et aux dialectes des trois pays.

Ce parler général , commun à la France^ à Tltalie et à l'Espagne, offre ainsi ce premier caractère^ d'avoir tout à fait la même grammaire et en partie le même vocabulaire. Il offre ensuite cet autre caractère, non moins remarquable, de contenir un trèsgrand nombre de mots, qui se trouvent dans le latin, et un nombre assez notable d'autres mots, qui se trouvent dans le grec.

C'est donc un fait, un fait matériel, évident, incontestable, qu'il y a, dans le français, dans l'italien et dans l'espagnol, beaucoup de mots qui sont aussi dans le latin et dans le grec ; mais ce n'est là qu'un fait. Ce qui est une question , une question difficile et depuis trois cents ans à l'étude, c'est de savoir pourquoi ces mots s'y trouvent.

Le problème posé est donc celui-ci :

Par quelle cause faut- il expliquer la présence dans les langues et dans les dialectes de la France, de l'Italie et de l'Espagne, d'une partie considérable du vocabulaire latin et du vocabulaire grec, avec cette observation très-importante que, si l'on y trouve un vocabulaire identique, on y trouve par contre une grammaire distincte et entièrement opposée?

11 est d'ailleurs bien entendu que les termes latins et grecs dont il s'agit d'expliquer la présence dans la langue française , ce ne sont pas les termes relatifs aux lettres, aux arts et aux sciences : ceux-là ont été manifestement, incontestablement empruntés à la langue latine, qui les avait empruntés à la langue grecque.

Le problème à résoudre consiste à expliquer la présence dans le français des ternies latins et grecs appartenant à la langue usuelle.

Faut-il accepter la tradition de l'Université et de la plupart des corps savants, d'après laquelle la langue française n'aurait été, h son origine, comme tous les idiomes actuellement parlés dans les autres provinces de la France, qu'une corruption de la langue latine, jadis universellement imposée aux Gaulois par les Romains, avec une sorte de participation à la langue grecque, communiquée aux populations méridionales par les Phocéens, établis à Marseille et dans les autres comptoirs des bords de la MéditeiTanée?

Faut-il, au contraire, rejetant cette tradition comme un préjugé sans fondement historique, considérer la langue française, ainsi que tous les idiomes qui se parlent en France, comme autant, de dialectes de l'antique langue des Gaulois; faut-il soutenir que ces

Page 1