HONORIUS II
générale dans laquelle il se fit déférer le gouvernement de l'empire pendant la minorité de Henri; il confirma solennellement l'élection du pape Alexandre, et condamna celle de Gadalous comme étant opposée aux lois de l'Eglise; enlin rimp('>rairice fut déposée de la régence et contrainle à faire un pèlerinage à Ravcnne pour demander au souverain pontife le pardon de ses crimes. Agnès obéit et vint se jeter aux pieds du saint-père, le conjiu-ant avec larmes de lui ]irescrire une pénitence pour racheter auprès du Chnsl ses adultères et les nombreux péchés qu'elle avait commis.
Alexandre se montra indulgent pour les fautes de la belle affligée ; on raconte mêpie qu'il en devint éperdument amoureux, et qu'il lui donna la direction d'un monastère situé près de la basilique de l'Apôtre, où elle vécut quinze ans. Elle fut canonisée après sa mort, sans doute parce que les prêtres la trouvèrent sanctifiée par ses amours avec un pape.
A la même époque, Florence devint le théâtre de séditions violenles qui éclatèrent entre l'évêque de la viUe et Jean Gualbert, abbé de la nouvelle communauté de Yallomljreuse. Go religieux prétendait que le prélat étant simoniaque et par conséquent hérétique, n'avait pas le pouvoir d'administrer les sacrements ni d'ordonner des prêtres ; dans son zèle furibond, il parcourait les rues de Florence avec ses moines, proclamant que l'évêque Pierre était un infâme, souillé de tous les crimes, et que le peuple devait chasser ce prêtre indigne et tous ses partisans du temple du Seigneur.
Pierre, pour arrêter les déclamations de ces fanatiques et les frapper de crainte, se rendit au monastère de Yallombreuse avec des gens armés, fit saisir les moines les plus exaltés, et après les avoir dépouillés de leurs vêtements, les fit frapper de verges. Les religieux n'osèrent plus sortir de leur couvent; mais ils envoyèrent secrètemenl des ambassadeurs à Rome jnnu- demander la convocation d'un concile afin qu'ils pussent dénoncer Pierre de Pavie comme un simoniaque, un cor.cubinaire et un meurtrier ; offrant même de marcher dans un brasier ardent pour montrer la vérité de leurs accusations. Dans ces temps de troubles, le pape ne pouvant s'exposer au mécontentement des évêques, refusa d'accueillir les plaintes des religieux, et il rendit le décret suivant : « D'après les canons du synode de Chalcédoine, nous ordonnons aux moines, quelque veriiieux qu'ils soient, de ne jamais montrer leur s;i!iiie|,> en pulilic, et, conformément à la règle de S.tmt-lienoîl, de rester toujours enfermés dans leur cloître; enfin, nous leur défendons, sous peine d'anathème, de se présenter jamais dans les châteaux et dans les villes, même lorsqu'ils y seraient appelés parle peuple ou par les seigneurs.»
Après la tenue du concile, il envoya le cardinal Pierre Damien à Florence, afin d'apaiser les murmures du peuple. Dans un de ses discours, cet ecclésiastique représenta aux citoyens qu'ils faisaient paraître une pr('som]ition coiipajde en voulant déposer un l'vêque (jui ii'i'Iail ni eondàumé, ni même accusé juvidiqueinenl, mais seulement soupçonné par des moines insurbordonnés qu'il avait voulu faire rentrer dans le devoir ; et il les engagea à repous-
ser les conseils du fanatique ahl)é de Yallombreuse. Mais ces sages conseils ne firent qu'augmenter les désordres ; saint Jean Gualbert sortit à la tête de sa communauté, et vint jusqu'à la demeure de Damien, qu'il chargea d'outrages, le traitant d'ambitieux, de simoniaque et d'hérétique ; et il appela le peuple aux armes pour chasser le prélat et son indigne suppôt. De son côté, Pierre se prépara à résister par la force aux bandes armées qui parcouraient Florence, menaçaient d'incendier la ville et d'égorger les parti- I sans de l'évêque.
Enfin le duc Godefroi prit des mesures vigoureuses I pour faire cesser le tumulte ; il menaça les moines j de les faire tous pendre aux arbres de leur abbaye, ' s'ils ne se retiraient promptement dans leur solitude. Cette menace eut un plein succès : néanmoins la tranquillité ne fut pas entièrement rétablie dans le peuple ; et le lendemain une foule innombrable se rendit au monastère de Saint- Sauveur, pour conjurer les moines de rendre la paix à la ville en se soumettant au jugement de Dieu et en traversant un bûcher enflammé, comme ils en avaient fait la proposition au souverain pontife. Les moines consentirent avec joie à se soumettre à cette épreuve terrible, et ils indiquèrent le mercredi de la première semaine de carême de l'année 1063 pour le jour de cette extraordinaire cérémonie.
Pierre Aldobrandin, religieux d'une grande sainteté, fut désigné comme choisi par Dieu pour représenter la communauté dans cette circonstance solennelle. Au jour convenu, on éleva deux grands biichers, chacun de trente pas de longueur et de dix pas de hauteur, entre lesquels on ménaj;ea un petit sentier de trois pas de largeur, rempli de menu bois extrêmement sec, et disposé pour être bientôt réduit en charbons ardents. Les frères s'étant rendus processionnellement dans une basilique voisine de la place où se trouvait le bûcher, Pierre Aldobrandin célébra une messe solennelle, après quoi les moines s'avancèrent sur deux rangs, la croix en tête et des cierges à la main ; ils entourèrent les bûchers en chantant des cantiques, et y mirent le feu. Les bois, entremêlés de sarments et de fagots dessi'i le's, s'enflammèrent en peu d'instants, et la cli.ilein (le\i,ii si forte, que les religieux furent obligés .le (piiitei lu place qu'ils occupaient.
Alors la multitude innombrable qui assistait à ce spectacle vit Pierre Aldobrandin approcher seul de ces brasiers ardents, quitter la chasuble avec laquelle il avait célébré le divin mystère, et d'un pas grave s'avancer vers les bûchers, tenant d'une main la croix, et de l'autre son mouchoir pour essuyer la sueur qui couvrait son front. Lorsqu'il fut arrivé devant le sentier qui séjiarait les deux foyers, et qui se trouvait rempli de .charbons ardents jusqu'à la hauteur du genou, il s'arrêta et fit le signe de la croix. Le peuple était dans un recueillement solennel I ! ! Alors un des religieux s'adressant à la foule, somma les citoyens, les clercs et les nobles de faire le serment d'abandonner la cause de l'évêque, si leur frère sortait sain et sauf de cette terrible épreuve. Tous le jurèrent.
Aussitôt Aldobrandin entonna un chant religieux pour supplier Dieu de le préserver au milieu des
flammes, comme autrefois il avait préservé de tout mal les trois jeunes hommes, ses prophètes, dans la fournaise de Babylone.
" Ensuite, ajoute Baronius, on le vit les pieds nus entre les deux bûchers embrasés, qui laissaient échapper d'immenses tourbillons de flammes, au milieu desquelles il marchait majestueusement comme s'il eût été sur des roses dans une belle allée garnie d'arbres, et rafraîchie par une brise dont le souffle aurait tempéré les ardeurs du soleil. Les flammes ondoyantes semblaient poussées doucement par une puissance miraculeuse dans les plis de son aube, qu'elles enflaient comme une voile en la rendant d'une blancheur plus éclatante que celle de la neige ; elles faisaient voltiger les franges de son manipule, les extrémités de son étole, ses cheveux et les poils de sa barbe, sans laisser aucune trace.
a On remarqua même, dit l'historien, qu'au moment oiî Mdobrandin entra dans le biicher, le feu perdit l'énergie dévorante de sa chaleur, et ne conserva que sa lumière étincelante pour éclairer le triomphe du saint moine.
tt Lorsqu'il fut parvenu à l'autre extrémité, Aldobrandin s'aperçut qu'il avait laissé tomber son mouchoir au milieu du sentier; il retourna tranquillement sur ses pas, ramassa son mouchoir, et sortit radieux des bûchers. Aussitôt les assistants entonnèrent les louanges de Dieu; et ayant élevé Aldobrandin sur leurs épaules, ils le portèrent en triomphe à son monastère de Saint-Sauveur. Ensuite les moines envoyèrent au pape la relation de cet événement merveilleux, et le supplièrent de nommer un nouveau prélat pour remplacer l'indigne évêque, hérétique et concubinaire-, qui avait été condamné par le jugement de Dieu. »
Maimbourg affirme que cette aventure est attestée d'une manière si authentique par les légendaires contemporains , qu'on ne saurait la révoquer en doute. Cependant Alexandre II, qui connaissait probablement le secret de traverser les flammes, repoussa encore la demande des moines ; il répondit en politique habile, qu il ne voulait pas contester l'exactitude d'un miracle accompli en présence de toute une ville, et qui était affirmé par les attestations des moines, du clergé, des grands et des magistrats ; et que d'ailleurs il se garderait bien de faire faire une enquête sur ce qui s'était passé, pour ne pas discréditer la religion aux yeux des fidèles ; qu'il féhcitait donc le vénérable abbé de posséder dans son couvent un moine dont la sainteté avait mérité de Dieu une marque aussi éclatante de sa protection. Il ajoutait qu'après cette manifestation éclatante il aurait déjà déposé l'évèque de Florence, si celui-ci ne lui eût écrit qu'il voulait également tenter l'épreuve du feu, s'engageant à exécuter le miracle au même lieu et de la même uianière que saint Aldobrandin. « Mais je n'ai pas voulu lui accorder cette faveur, disait le saint-père, dans la crainte que Dieu, en opérant un second miracle, ne vous enlevât la gloire que votre monastère vient d'acquérir. Nous avons même usé de rigueur contre l'évèque Pierre, et nous lui avons ordonné de s'absenter de Florence pendant quelques mois ; cependant nous ne pouvions plus le suspendre des fonc-
tions épiscopales après lui avoir refusé de tenter à son tour le jugement de Dieu. Nous vous exhortons donc, dans l'intérêt de votre communauté, à calmer le peuple et à vous préparer à recevoir dignement votre prélat à son retour. » Les moines redoutant qu'une nouvelle épreuve ne fît connaître leur fourberie, s'L'mpressèrent de publier que l'évèque s'était amendé, et que Jésus-Christ lui avait pardonné à la prière d' Aldobrandin.
Ce saint religieux, que l'on appela par la suite Petrus Igneus ou Pierre de feu, était d'une ignorance extrême, et remplissait dans son couvent les fonctions de gardeur de vaches ; on le nomma cependant abbé d'un autre monastère, et lorsque le cardinal Hildebrand devint pape, il le fit cardinal évêque d'Albano, afin de se servir du crédit qu'il s'était acquis en Italie depuis son fameux miracle. L'antipape Cadalous se maintenait toujours à Parme ; et à force d'intrigues, il parvint à faire en-
I trer dans son parti le duc Godefroi, la première cause de son expulsion de Rome. Ce prince, mécontent des lenteurs d'Alexandre, qui ne remplis-
j sait pas la promesse qu'il lui avait faite de placer
' SUT sa tête la couronne impériale, résolut de conduire Honorius dans la ville sainte, et de l'intro-
j niser l'épée à la main. Pierre Damien, instruit des projets du duc de Lorraine, lui adressa une lettre énergique, pour l'exhorter à abandonner ses projets de révolte contre le pape Alexandre. En même temps l'archidiacre Hildebrand écrivit une lettre au roi
: Henri, ou plutôt à l'archevêque Annon, qui s'était fait déclarer régent du royaume ; il avertissait la cour d'Allemagne des desseins ambitieux de Godefroi, de son alliance avec Cadalous, et il ajoutait : « La puissance royale et la puissance sacerdotale sont unies en Jésus-Christ dans le ciel ; elles doivent également former une alliance indissoluble sur la terre ; car chacune a besoin du concours de l'autre pour dominer les peuples. Le sacerdoce est protégé par la force de la royauté, et la royauté est appuyée par l'influence du sacerdoce; le roi porte l'épée pour frapper les ennemis de l'Eglise, le pape porte les foudres de l'anathème pour terrasser les ennemis du souverain. Que le trône et l'Église s'unissent donc, et le monde entier subira leur loi ! »
Annon craignant de perdre la puissance souveraine si le duc de Lorraine parvenait à l'empire, se détermina à se rendre à Rome pour faire condamner Honorius par un concile général, afin qu'il n'eût plus le droit de consacrer légitimement l'empereur , il abandonna aussitôt l'Allemagne, traversa la Lombardie, la Toscane, et arriva dans la ville sainte sans même avoir prévenu le saint-père de sa visite.
Dans la première entrevue, l'archevêque apostropha durement le pape, et lui demanda pourquoi il avait accepté le pontificat sans l'ordre et sans le consentement du roi, qui seul avait le droit de nommer les pontifes. Mais l'archidiacre Hildebrand et les évêcpes qui étaient présents se récrièrent contre cette prétention, et répondirent au métropolitain que, selon les canons, les souverains temporels n'avaient aucun droit sur l'élection des papes ; ils citèrent, à l'appui de leur assertion, de nombreuses décrétales et plusieurs passages des Pères. Annon,