ALEXANDRE II
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qu'ils avaient usurpés, et de payer une somme considérable pour les frais de la guerre. Ces conditions lurent acceptées, et Godefroi rentra dans son duché avec la bénédiction du saint-pi^re.
Quelques troubles éclatèrent ensuite à Milan ;i l'occasion des ^^olentes déclamations du moine sainl Arialde, qui, voulant imiter Aldobrandin, accusail publiquement Guy, son métropolitain, d'adultère et de sodomie, afin de le faire déposer de son siège.
Arialde, à l'instigation du pape Alexandre et des cardinaux, qui lui avaient ordonné de résister par lu violence aux ennemis de Jésus-Clirist ou de son vicaire, poussa le peuple à la révolte, et vint lui même assiéger le palais épiscopal à la tête d'une troupe furieuse ; mais Guy ayant pénétré les intentions secrètes du pontife, qui voulait substituer son autorité à la sienne, prit des mesures énergic^ues ; il fit une sortie avec ses hommes d'armes, s'empara du moine, et lui donna la couronne du martyre en le faisant décapiter.
Après cette exécution, le calme se rétablit; mais l'archevêque craignant de nouveaux désordres, se détermina à envoyer au pape une lettre de soumission, qu'il fît accompagner de riches présents. L'or fut tout-puissant sur l'esprit d'Alexandre; non-seu lement l'ambassadeur obtint pour Guy l'approbation du saint-père pour la sévérité qu'il avait déployée pendant ces troubles, mais encore il le renvoya avec deux légats, Ménard, cardinal évêque de Sainte-Rufiine, successeur d'Humbert, et Jean, prêtre-cardinal, qui remirent le palhum au métropohtaiu de Milan, contre une somme d'argent qui avait été stipulée.
Ensuite les députés pubHèrent cette singulière constitution: «Les clercs et les laiques qui nous avaient fait serment de réprimer les déplorables désordres du clergé de Milan, et qui, sous ce pré texte louable, ont brûlé, pillé, violé et massacré les habitants des villes et des champs, seront gloriliés dans le ciel; mais nous leur défendons d'en user ainsi à l'avenir. Actuellement ils doivent vivre selon la morale chrétienne, et déférer les coupables à leui archevêque, aux clianoines de leurs églises, ou aux autres sutfragants. Et comme la plujjart sont plus touchés des peines temporelles que des peines éternelles, nous condamnons ceux qui enfreindront la présente décrétale, s'ils sont dans le clergé, à payeiau saint-pèi'e cent livres de deniers, et nous pro nonçons contre eux l'interdiction jusqu'au jour où ils auront payé l'amende ; s'ils sont nobles, nous les condamnons à payer vingt livres; s'ils sont vilains, ils payeront dix livres ; les négociants, cinq, et les autres à proportion : le tout au profit du saintsiége. Et que chacun obéisse. »
Alexandre, à l'exemple de ses prédécesseurs, voulut étendre sa domination sur toutes les Églises, et il envoya en Espagne, avec le titre de légat, le cardinal Hugues le Blanc, qui parvint à introduire dans le royaume d'Aragon le rite latin au lieu du rite mozarabique, qui était usité dans toute la péninsule. Hugues vint ensuite en Aquitaine ; il convoqua un concile à Auch, et fit confirmer dans cette assemblée l'indépendance du couvent de Saint-Orens, privilège que les moines lui avaient acheté pour des sommes considérables. De là, il se rendit à Toulouse, où il
tint un autre synode. Les Pères qui composaient la réunion prononcèrent divers jugements contre les simonia(|ues, rétablirent l'église de Leitoure, qui avait été changée en monastère, et jurèrent une oljéissance aveugle au jionlife.
L'année suivante, la divi-^ion éclata entre l'autel et le trône: l'empereur llenii. lasM' des désordres du Rerlhe, safemme, ](ril la i('>sohilion de la répudier, il en informa l'arclievéïjiii' .le .\Ia\ eiiee, qui approuva sa détermination, et en i(ii\ii an pape, pour qu'il confirmât la dissolution du mariage, ou pour qu'il donnât ses pouvoirs à des légats qui se rendraient à Mayence afin de prononcer dans cette mémorable alfaire. Pierre Danuen fut choisi par le souverain ])ontife pour le leprésentor en AUeniagne ; mais au lieu d'apporter le consentement du saint-père au divorce de l'empereur, il vint lui défendre de se séparer de son épouse adultère, et il déposa même le métropolitiain de !Mayence, parce que, de son autorité privée, il avait consenti à une séparation dont le pape é'iaii [,• seul dispensateur.
ileiin, insiriiii des dispositions hostiles de Damien, quitta au^siliM ?\fa\ence et se prépara à rentrer en Saxe: mais se^ laMM is lui représentèrent qu'il agissait avec inipiVvoy.aiii < en rompant aussi brusquement une assemblée composée des premiers seigneurs de ses États, et i|u'il devait éviter d'augmenter le nombre des mécontents s'il désirait obtenir une séparation entre lui et l'impératrice. Le prince approuva leurs conseils et se rendit à Francfort, où il convoqua un nouveau synode.
Les Pères s'élant réunis, Pierre Damicu, au nom d'Alexandre, prit la parole en ces termes : « Votre conduite, seigneur, envers votre chaste épouse Berthe est indigne non-seulement d'un souverain, mais encore d'un chrétien. Prenez garde, prince, de braver les lois divines et humaines qui vous condamnent ; Rome a dos aimes terribles cjui empêcheront que le scandale de votre exemple ne pervertisse vos sujets, et qui ébranleront votre autorité impériale jusque dans ses fondements. Je vous ordonne de vous conformer aux ordres suprêmes du pontife ; autrement vous nous forceriez à employer contre vous la sévérité des canons, et à vous retire)- cette couronne impériale dont vous vous êtes déjà montré indigne en trahissant la religion. » Les évéques applaudirent à ce discours, et déclarèrent que le pape agissait sagement, et qu'ils soutiendraient ses décisions.
Henri se leva dans une grande agitation et leur répondit : o Puisque le pape l'ordonne, je me ferai violence, et je porterai le fardeau^ de l'adultère pour l'édification de mes peuples I »
Le pontife, qui se montrait si intraitable sur la question de divorce, ne manifestait pas la même rigidité dans ses autres jugements; ainsi Herman, évéque de Bamberg, qui avait été excommunié par le saint-siége pour crimes de simonie et d'inceste authentiquement prouvés, continuait, malgré l'anathème qu'il avait encouru, d'exercer les fonctions épiscopales. Alexandre, instruit de cette circonstance, écrivit aux métropolitains Annon et Sigefroy qu'ils eussent à comparaître à Rome avec Herman, afin qu'il fût une seconde fois condamné dans un concile. Les prélats obéirent ; mais l'évêque coupable
HISTOIRE DES l'APES
eut soin d'emporter avec lui des sommes considérables, qui adoucirent la colère du pape ; et nonseulement Alexandre le rétablit dans sa dignité, mais encore il lui accorda le pallium et tous les privilèges attachés aux sièges archiépiscopaux.
Lambert de Schafnabourg raconte que dans un grand festin que le saint-père donna à ces trois prélats, dans un moment où les fumées des vins généreux avaient troublé sa raison, il avoua qu'il ne regardait pas la simonie comme un crime, et que s'il déposait les prêtres simoniaques el concubinaires, c'était pour leur vendre l'absolution ; qu'au contraire il approuvait fort les èvèques qui avaient des maîtresses et qui savaient grossir leurs trésors.
Quelques années avant ces événements, une grande révolution s'était accomplie en Angleterre ; Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, venait de faire la conquête de cette île. Alexandre s'empressa d'envoyer à l'usurpateur un étendard béni, avec une investiture qui dépossédait Herald, le roi légitime. Guillaume, pour reconnaître les procédés du saint- siège, ou plutôt par suite d'un pacte conclu entre lui et la cour de Rome, augmenta la taxe de Saint-Pierre, et doubla les dîmes que les Anglais payaient au clergé; en outre, il envoya au pape une grande quantité d'or et d'argent monnayé, des vases sacrés, et l'étendard du roi Herald, sur lequel était brodé un homme armé couvert d'une armure de pierreries.
Bientôt des légats et des moines italiens vinrent s'abattre sur cette nouvelle conquête, et ils établirent sur toutes les Églises la domination pontificale. Eapin Tboiras affirme « qu'ils taillèrent et rognèrent les affaires ecclésiastiques comme il leur plut. » Lanfranc fut nommé métropolitain de Gantorbéry, Thomas, archevêque d'York, et tous deux se rendirent à Rome l'année suivante pour faire leur soumission au pape. Alexandre, pour les récompenser de leur zèle, leur donna le pallium et les combla d'honneurs, surtout Lanfranc, devant lequel il se leva par déférence, ajoutant : ■■< Je ne vous rends pas cet honneur, mon frère, parce que vous êtes évêque de Gantorbéry, mais parce cpie j'ai été votre disciple au monastère de Bec. » Il chargea les prélats d'une lettre pour Guillaume le Bâtard, dans laquelle il prodiguait à ce prince les éloges les plus outrés ; il terminait ainsi : « Nous vous engageons à suivre les conseils de Lanfranc pour les intérêts de l'Église; car nous lui avons accordé toute l'autorité du saint-siége sur leè affaires ecclésiastiques de l'.^ngleterre. Nous l'autorisons à conserver les moines dans les cathédrales, et nous défendons aux clercs d'employer le secours de la puissance séculière pour chasser les rehgieux de la basilique de Saint- Sauveur de Gantorbéry et des autres églises métropolitaines, »
Mais pendant que le ponife disposait à son gré du royaume et de l'Église d'Angleterre, Henri IV, irrité contre le saint-siége et contre les èvèques qui l'avaient contraint à vivre avec Bertlïe, son épouse adultère, se vengeait sur les malheureux peuples des outrages qu'il avait reçus. Le prince entoura de for-
teresses toutes les villes de la Saxe et de la Thuringe ; et après avoir établi dans ces châteaux de nombreuses garnisons, il organisa le pillage des provinces. Par ses ordres les troupes ravagèrent les campagnes, détruisirent les moissons, violèrent les filles et les femmes, incendièrent les chaumières et massacrèrent les cultivateurs.
Pour justifier ces violences, Sigefroy, métropolitain de Mayence, conseilla au roi de faire décréter par un concile, qu'il était permis aux souverains de vendre ou d'égorger leurs sujets lorsqu'ils ne pouvaient plus payer les impositions. Gette affreuse assemblée fut convoquée à Erford pour le 10 mars 1073, et des prêtres osèrent déclarer que Dieu autorisait les rois à massacrer les peuples lorsqu'ils refusaient l'impôt ou la dîme. Rlalgré cette abominable décision, quelques nobles saxons se réunirent aux citoyens de la Thuringe, et vinrent faire des remontrances au roi, le menaçant d'en appeler au saintsiége. Henri, exaspéré par cette opposition, entra dans un accès de fureur, et au milieu de ses imprécation.'i il fit le serment que si quelqu'un de ses sujets avait l'audace d'écrire à Rome, il le ferait expirer au milieu des plus terribles supphces, lui et tous les siens, et qu'il couvrirait les provinces de si grands désastres, que l'on en garderait le souvenir pendant plusieurs siècles.
Néanmoins deux hommes courageux instruisirent le saint-père des exactions dont ils étaient victimes. Aussitôt Alexandre écrivit au prince qu'il eiit à se rendre à Rome pour être jugé par un concile; mais le saint-père ne vécut pas assez pour donner suite à cette affaire; il mourut subitement le 20 avril 1073, après avoir tenu le saint-siége pendant onze ans et demi.
Alexandre contribua beaucoup à augmenter les richesses de l'Église eu instituant l'offrande des prémices, impôt imité de la loi mosaïque, qui commandait aux Juifs de donner à leurs prêtres les premiers fruits des arbres et les premiers-nés des troupeaux.
Ce pontife, si l'on en croit Guillaume de Poitiers, était éloquent, instruit et digne de commander à l'Église universelle; il cite quelques-unes de ses décisions qui sont remarquables par leur esprit de sagesse. Par exemple, le saint-père prétendait qu'un mari ne pouvait pas embrasser la vie monastique sans l'autorisation de sa femme, parce que l'époux n'avait pas le droit de la forcer à la continence, si elle refusait de s'y soumettre. Il voulait qu'un prêtre attaqué du mal caduc fût interdit, et qu'un ecclésiastique coupable d'homicide fût enfermé dans un cloître, et soumis à une dure pénitence pendant quatorze ans
Léon et Désidèrius nous représentent Alexandre comme un pape d'une grande sainteté, et doué du don des miracles. « Il délivra, ajoutent-ils, de l'esprit du mal un moine du Mont-Cassin; et un jour, une femme boiteuse ayant bu quelques gouttes de l'eau qui lui avait servi à laver ses mains, fut guérie miraculeusement. »
QREtiOIRE VII
Histoire de Grégoire avant son avènement au trône de Saint-Picrre. — Il est surpris en adultère avec une jeune servante de son monastère. — Élection d'Hildebrand, l'empoisonneur de papes. — Portrait de Grégoire VII. — Lettre du saint-père à Didier, abbé du Monl-Cassin. — Actions singulières du pape. — Ses fourbsries dans les affaires de l'Allemagne. — Henri refuse aux légats du saint-siége la permission de tenir un concile dans son royaume. — Projet de la première croisade. — Le pape S3 brouille avec la cour de France. — Lettres de Grégoire aux évêques français. — Révolte des prêtres concubinaires. — Le roi Henri méprise les foudres du pape. — Conjuration contre le pontife. — Grégoire est déjiosé du saint-siége. — Lettre de Henri IV contre le pape. — Grégoire dépose le roi de Germanie. — Le pontife est excommunié par un concile. — Lettre du saint-père sur l'excommunication des rois. — Henri est abandonné par ses sujets. — Macliiavélisme du pape. — Le saint-père fait étrangler Beatrix sa maîtresse dans une nuit de débaucbe. — Amours scandaleux de la comtesse Matldlde et de Grégoire VII. — Henri est réduit à la dernière extrémité par l'excommunication du saint-siége. — Il passe en Italie. — La comtesse Mathilde fait empoisonner son mari. — Le pape se sauve à Canosse avec sa maîtresse. — Lâcheté du roi de Germanie. — Indignation des Lombards. — Henri fait des préparatifs de guerre' contre le pontife. — Rodolphe de Souabe est élu roi de Germanie par les légats de Grégoire. — Plaintes des Allemands contre le pape. — Concile de Rome — Rétractation de Bérenger.
Le pape excommunie et dépose le roi de Pologne. — Il veut forcer le roi d'Angleterre à faire hommage au saint-siége. —
Le pontife est déposé du saint-siége et Guibert de Ravenne nommé à sa place. — Accusation de magie contre Grégoire. — Résolutions guerrières du saint-père. — Le roi Henri remporte une victoire éclatante sur Rodolphe de Souabe. — Fausse prophétie du saint-père. — La comtesse Mathilde se dévoue pour le pape son amant. — Henri assiège Rome et s'empare de la ville sainte par trahison. — Ou attente à la vie du pape. — Robert Guischard sauve le pontife. — Mort de Grégoire VII. — Maximes politiques de Grégoire. — Histoire du culte sous son pontificat.
Enfin l'ambitieux Hildebrand, ce moine fanatique, cet empoisonneur de papes, que nous avons vu lutter avec opiniâtreté contre toutes les puissances temporelles, monta sur la chaire de saint Pierre, après avoir enterré huit, pontifes, qui furent les instruments de sa politique et les victimes de son ambition. Il était Italien de naissance; son père, appelé Baijizon, exerçait à Rome la profession de charpentier; sa mère entretenait des relations incestueuses avec son frère, abbé du monastère de Notre-Dame au mont Avenlin, et quelques auteur.s affirment qu'Hildebrand fut le fruit de leurs amours. Il fut élevé par son oncle, qui prit un soin extrême de son éducation; et lorsqu'il eut atteint sa quinzième année, il fut envoyé en France pour continuer ses études dans la célèbre abbaye de Gluny.
Quelques années après, son éducation étant terminée, Hildebrand résolut, avant de retourner à Rome, de visiter la cour de l'empereur Henri le Noir, afin d'y faire entendre la parole de Dieu ; ses sermons obtinrent un succès si prodigieux, que les évêques les plus lettrés de cette époque quittaient leurs diocèses pour venir l'écouter. Sur le bruit de sa renommée, Léon IX se bâta de le rappeler en Italie, et se l'attacha en qualitedeconseiller.il lui donna en outre le monastère de Saint- Paul, qui était dans un état déplorable, et dont l'église servait d'écurie aux bestiaux ; les moines de cette abbaye, au lieu de remplir leurs devoirs religieux, s'occupaient de débauches, et vivaient publiquement avec des courtisanes qu'ils avaient introduites dans le couvent, et qui les servaient au réfectoire.
Hildebrand, en prêtre rusé, fit d'abord paraître une grande rigidité dans ses mœurs; il réforma les abus, remit la discipline en vigueur, et voulut chasser du couvent les femmes qui s'y trouvaient ; mais ayant été surpris lui-même en adultère avec une des plus jolies servantes, il fui (iIiHl;!', pour éviter un scandale qui aurait démas([ué son hypncrisie. Je revenir sur sa première décision, et à autoriser les moines à conserver des femmes dans le couvent. La raison qu'il donna au saint- père pour expliquer le changement de ses idées, fut qu'U avait reconnu qu'elles entendaient mieux que les frères l'économie et l'ordre domestiques.
Après la mort de Léon, son successeur Nicolas éleva Hildebrand au rang d'archidiacre de l'Eglise romaine, et lui accorda une grande autorité sur le clergé. Les autres pontifes l'employèrent également auprès des princes et des rois en qualité d'ambassa- ,deur du sainl-siége, à cause de sa grande réputation d'adresse et d'éloquence. Enfin, le jour des funérailles d'Alexandre II, les cardinaux et les autres ecclésiastiques s'assemblèrent dans la basilique de Saint- Pierre es Liens pour délibérer sur le choix d'un nouveau pontife ; les uns proposaient Didier, abbé du Mont-Cassin ; les autres voulaient nommer Jérôme, prêtre vénérable, du titre de Sainte-Rulfine ; mais aucun d'eux ne songeait à élever au saint-siége le fils de la femme incestueuse du charpentier Banizon.
Tout à coup quelques prêtres qui s'étaient adroitement mêlés au peuple, s'écrièrent : « Hildebrand est pape ! saint Pierre l'a élu ! » Leurs paroles excitèrent de bruyantes acclamations; la foule se porta aussitôt vers l'église où les cardinaux étaient réunis, faisant entendre les mêmes cris : « Hildebrand est pape ! saint Pierre l'a élu 1 » Les cardinaux effrayés n'osèrent point résister à cette manifestation publique, et signèrent aussitôt le décret qui élevait Hildebrand sur le saint-siége. Il fut intronisé sous le nom de Grégoire VIL
Le cardinal Bennon affirme qu'Hildebrand entra dans le conclave suivi de gens armés, et qu'il employa la terreur pour forcer les suffrages et usurper ainsi la suprême dignité de l'Église. « Il savait par expérience, ajoute cet historien, que la chaire pontificale est le premier trône du monde ; il connaissait tous les avantages de la papauté, et les arcanes du palais de Latran n'avaient pas de mystères pour lui. Il s'était rendu tellement puissant dans l'Éghse, que Damien l'appelait le maître des papes ; et qu'un jour il lui dit, en présence de plusieurs évêques : « J'ho- « nore le saint-père comme tout ecclésiastique doit « le faire; mais vous, je vous adore à deux genoux, « parce que vous faites nos pontifes empereurs, et « parce que ceux-ci vous ont fait dieu ! »
Un autre historien, Heydegger, assure qu'il parvint au saint-siége avec l'aide de Satan ; il l'accuse d'avoir été sorcier, magicien et le plus abominable des hommes. Les auteurs ecclésiastiques en font, an contraire, un pontife incomparable; ils ne peuvent trouver d'assez magnifiques éloges pour glorifier sa science et ses vertus ; ils le font descendre de l'illustre maison des comtes de PetiHage, et soutiennent que les autres versions sur sa naissance sont des fables inventées par ses ennemis.
Grégoire VII était âgé de soixante ans lorsqu'il fut élevé sur le siège de saint Pierre; il était gros et court, et la nature lui avait refusé les dons extérieurs ; mais, en retour, son âme était grande, son esprit vigoureux et éclairé. Il possédait une profonde érudition des sciences divines, et particuhèrement de la législation religieuse et des coutumes de l'Église. Aident, impérieux, entreprenant et audacieux, Hildebrand poursuivit toutes ses entreprises avec une énergie sauvage, fil; preuve d'un courage intrépide qu'aucun obstacle n'arrêtait, et d'une inflexibilité qui ne reculait ni devant les trahisons, ni devant les infamies, ni devant les crimes; aussi les historiens l'ont-ils accusé d'avoir empoisonné les papes ses prédécesseurs, pour se frayer le chemin au trône pontifical.
Dès le lendemain de son élection, l'hypocrite Hildebrand, désirant prévenir les réclamations de Didier son compétiteur pour la chaire de saint Pierre, s'empressa de lui écrire la lettre suivante, qu'il fit porter au Mont-Gassin par un camérier : « Le pape Alexandre n'est plus, mon frère, et sa mort est retombée sur moi pour m'accabler ; elle m'a déchiré les entrailles et m'a précipité dans un abîme. Pendant qu'on célébrait sur ses dépouilles mortelles l'office des trépassés, un grand tumulte s'est élevé dans le peuple ; des pi êtres se sont emparés de moi comme des insensés, et m'ont porté sur leurs épaules au palais de Latran, oi!i ils m'ont fait asseoir sur la chaire de l'apôtre; en sorte que je puis m'écrier avec le prophète : « Je suis venu en haute mer, et mon firont « est ravagé par la tempête. » Je ne vous entretiendrai pas plus longtemps de mes peines ; seulement je réclamerai de votre charité les prières de vos frères, afin (|ue Dieu me soutienne dans le péril que je voulais éviter. Nous vous attendons dans notre palais, mon frère, car vous savez combien l'Église romaine a besoin de votre dévouement et de votre prudence. Saluez de ma part l'impératrice Agnès et le vénérable Rainald, évêque de Côme, et priez-les de me continuer leur affection et leurs prières. »
Depuis longtemps Hildebrand travaillait à enlever aux empereurs les droits qu'ils avaient conquis sur l'Église de Rome; devenu pape lui-même, il se servit de l'expérience qu'il avait acquise dans sa longue carrière, et prépara le succès de sa pohtique par des voies détournées. D'abord il affecta une grande déférence pour le roi Henri ; il lui envoya Didier comme ambassadeur, pour l'instruire de son élection et le supplier de ne pas la confirrôer; parce qu'il préférait, affirmait-il, l'humble retraite d'un monastère à la splendeur des palais. Mais personne ne fut dupe de son hypocrisie ; et le concile de Brixen, assemblé par le prince pour recevoir les légats du nouveau pape, accusa Hildebrand d'avoir usurpé la tiare, et refusa de confirmer sa nomination.
Grégoire voyant la tournure que prenaient ses affaires, s'empressa d'écrire à Didier pour lui reprocher sa tiédeur dans une question aussi importante, et il l'accusait même d'apporter des entraves à sa nomination par esprit d'envie. Le vénérable abbé, qui avait vu ses espérances renversées par l'astucieux Hildebrand, lui répondit : « Si je suis trop lent, vous êtes trop pressé, puisque, sans même
GREGOIRE VII
attendre rinliumation d'Alexandre, vous avez usurpé le saint-siége contre toutes les lois canoniques, j)
Henri ilrsi:;iu[ s'instniiii' de la vérité des accusalions inlniiti's idiiiiv le s,imf père, envoya le comte Éberhaid ^'i ISoiiie, ;ivrc le titre de commissaire de l'empire, piiui- prendre des informations auprès du clergé et du peuple, et pour connaître les motifs qui les avaient engagés à élire un pape sans le consentement du souverain.
Aussitôt qu'Êberhard fut entré dans la ville sainte, Grégoire alla à sa rencontre à la tête du clergé ; il se disculpa de toutes les accusations dont on l'avait chargé, et protesta que jamais il n'avait ambitionné la suprême dignité de l'Eglise. « Dieu en est témoin, ajouta-t-il ; les Romains m'ont élu contre ma volonti', et m'ont lait violence pour m'introniser. Quant à l'ordination, je l'ai refusée malgré toutes leurs instances, et je la refuserai jusqu'au jour où une dépulation expresse du roi et des seigneurs de l'Allemagne me fera connaître leur volonté. »
Henri, trompé par la soumission apparente d'Hildebrand, consentit enfin à envoyer à Rome Grégoire de Verceil, pour confirmer l'élection du pontife et jiour assister à sa consécration. La cérémonie eut lieu le jour même de l'arrivée de l'ambassadeur du prince.
Néanmoins le pontife, avant son ordination, avait exercé l'autorité suprême comme s'il eût été assuré d'être reconnu chef légitime de l'Église. Déjà Ebbes, comte de Champagne, avait traité avec lui, moyennant des sommes très-importantes et des conditions avantageuses au saint-siége, pour recevoir l'investiture du royaume d'Aragon, dont il voulait faire la conquête ; car à cette époque on regardait comme un fait incontestable le droit que s'arrogeaient les pontifes de disposer des royaumes en raison du décret rendu par Grégoire le Grand, et qui était suffisant aux yeux des nations abruties pour appuyer cette singulière prétention.
Hildebrand autorisa le comte, ainsi que tous les seigneurs qui s'uniraient à lui pour combattre les Sarrasins, à s'emparer des provinces des infidèles et à fonder un royaume indépendant, sauf le droit de Saint-Pierre. « Si quelques-uns d'entre vous, disait le pontife dans sa lettre adressée aux seigneurs franç;iis, veulent envahir séparément le même pays avec leurs troupes particulières, ils doivent se proposer de faire une guerre sainte, en prenant dès aujourd'hui l'engagement de ne pas faire à Saint-Pierre le tort que lui font les infidèles. Mais si vous n'êtes ])as dans l'intention de payer équitablement le denier du saint-siége lorsque vous serez maîtres de ces provinces, nous vous défendons d'y entrer, parce c[ue nous ne soufi'rirons pas que l'Église soit traitée par ses enfants comme par ses ennemis. »
Godefroi le Bossu, duc de Lorraine, lui ayant écrit pour le féliciter de son élection, l'engagea en même temps à employer tous ses soins à mériter les Innnes grâces du souverain de Germanie. Grégoire lui répondit, avec son hypocrisie habituelle, que le pontificat était pour lui un abîme de douleur. « Tous les ecclésiastiques, ajoutait-il, et surtout les évêques, travaillent plutôt à détruire l'Église qu'à la défendre, eL ne songent qu'à satisfaire leur avarice, leur or-
gueil et leur incontinence, plutôt qu'à s'opposer aux ennemis de la religion.
, « Quant au roi de Germanie, soyez assuré que nous désirons sa gloire temporelle et éternelle. Nous avons même résolu de lui adresser par nos légats des avertissements paternels, afin qu'il n'entreprenne plus rien contre la dignité de l'Église et l'honneur de la couronne. S'il se soumet à nos décisions, nous aurons autant de joie de s^on salut que du nôtre ; mais s'il nous rend luiine pour amitié, en notre qualité de vicaire du Christ nous serons forcés de nous déclarer contre lui, parce que les ministres de Dieu ne doivent pas acheter l'amitié des princes par l'oubli de sa loi, et parce que nous ne voulons pas attirer sur nous l'anathème de Jérémie : « Maudit soit celui « qui n'ensanglante pas son épée en combattant pour « Dieu contre les princes ou contre les peuples. »
Le saint-père reçut de France des lettres adressées au pape Alexandre II, et qui renfermaient des accusations graves contre le roi Philippe I". Le clergé français se plaignait de l'avarice de ce prince, qui vendait les biens des églises, dépouillait les monastères, et enlevait jusqu'aux vases sacrés des basiliques. Hildebrand écrivit aussitôt au monarque pour le menacer de ses anathèmes s'il persistait dans sa conduite, et s'il ne s'empressait à donner satisfaction pour les crimes cp'il avait commis. Philippe envoya alors comme ambassadeur à la cour de Rome le chevaHer Albéric, son chambellan, qui s'engagea par serment, au nom de son maître, à ne disposer des biens de l'Église pour l'avenir qu'avec le consentement du saint-père.
Malgré toutes ces protestations, Philippe n'en continua pas moins ses déprédations ; et lors de l'élection d'un nouvel évêque à Màcon, ayant exigé du titulaire le payement d'une somme considérable pour son droit d'investiture, de nouvelles plaintes furent portées à Rome. Alors le saint-père envoya au roi une lettre ainsi conçue : « Ou Philippe renoncera à la simonie, ou les Français, frappés d'un anathème général, refuseront de lui obéir, ou enfin ils abjureront tous le christianisme. » Cette arrogance du pontife démontre clairement que sa soumission au roi de Germanie n'était qu'un calcul de son hypocrisie pour arriver plus sûrement à établir sa domination en Italie.
En effet, après sa consécration, et lorsqu'il eut conclu une alliance avec les Normands, en leur abandonnant les dépouilles de la G:ilabre, de la Gampanie et de la Pouille, il entreprit contre Henri une lutte acharnée, où l'on trouvera tant de perfidies, d'impudence et de cruautés, que l'on serait porté à douter de la vérité des faits, si des témoignages irrécusables n'en établissaient l'authenticité, et si l'histoire de l'Église ne nous avait déjà habitués à voir les prêtres faire couler des rivières de sang et se rendre coupables de tous les crimes.
Grégoire profita des troubles qui avaient éclaté en Saxe contre le souverain pour essayer ses forces; et dans cette intention il .-idress;! îles lettres à Vezel, métropolitain de iMa^dcbouri; ; à Rurcbard, préfet d'Halberstad; au marquis Dédit et aux autres seigneurs de cette province, afin de les engager à une suspension d'armes jusqu'au jour où les nonces du
Elbes, cumte de Champagne, ayant reçu THneblumo iiu - \aunv ri \ i^, n, jure fidélité
An-eslatlon d'.m légal par ordre de l'en ; eieur
saint-siége seraient ari'ivés en Allemagne pour leur faire rendre justice.
Avant le départ de ses légats, il convoqua un concile qui régla à l'avance les réformes que l'on devait exiger des princes, et les concessions qu'il était utile d'obtenir pour les intérêts du saint-siége. Dans cette assemblée, le pape montra une rigueur inflexible ; il se prononça contre le mariage des prêtres, préférant, disait-il, les clercs concubinaires, sodoraites et même incestueux, à ceux qui contractaient des unions légitimes. « Le mariage, ajoutait Grégoire, rattache le clergé à l'Etat en lui donnant une famille, et l'éloigné de l'Église, à laquelle il doit tout sacrifier. » Il défendit à tous les fidèles, sous peine d'anathème, d'assister aux services divins qui seraient célébrés par des prêtres mariés, et il adressa ce décret aux Églises de France, d'Italie, d'Angleterre et d'Allemagne.
Le clergé français s'éleva contre cette décision scandaleuse, et les évêques lui adressèrent cette violente épître : « Vous êtes un hérétique, très-saint Père, puisque vous enseignez une morale insensée, contraire à la parole du Christ et à la doctrine de l'Apôtre, qui a dit : « Que celui d'entre vous qui « ne pourra pas vivre dans l'abstinence, se marie, « car il est meilleur de se marier que de brûler. » Quant à vous, pontife sacrilège, dont les débauches avec les jeunes moines, et les adultères avec la comtesse Mathilde et avec sa mère sont un scandale public, nous comprenons que vous voudriez entraîner les prêtres dans vos dérèglements, en les forçant à se séparer de leurs. épouses ; mais nous vous déclarons que nous préférons renoncer à la prêtrise plutôt qu'à nos femmes légitimes. »
Dans la même assemblée, Grégoire fit accuser le roi de Germanie par des évêques dévoués à la cour de Rome ; et sur leurs plaintes, Henri fut excommunié solennellement. Après la tenue du concile, les évêques de Palestrine, d'Ostie, de Coire et de Gôme se dirigèrent vers l'Allemagne avec la mission apparente de pacifier les troubles de ce royaume. Henri s'avança à leur rencontre jusqu'à Nuremberg pour les recevoir avec honneur ; mais ceux-ci refusèrent de le voir, et lui firent déclarer insolemment qu'ils avaient des ordres pour le traiter comme un excommunié, ajoutant qu'ils ne conféreraient point avec lui avant qu'il se fût soumis à la pénitence que lui imposaient les lois de l'Église, et qu'il eût fait serment d'obédience au pape.
Le roi , redoutant que par suite de l'e-xcommunication lancée contre lui toutes ses troupes ne l'abandonnassent dans un moment où les Saxons étaient en pleine révolte et menaçaient de le chasser de ses États, s'avoua coupable, consentit à faire la pénitence cpii lui était indiquée, s'engagea à rester soumis au pontife, et obtint enfin l'absolution. Dans la coniéssion que les nonces du saint-siége lui firent souscrire de sa main, Henri reconnaissait « qu'il n'avait pas employé la puissance souveraine comme un vrai serviteur de Dieu ; qu'il avait usurpé les domaines ecclésiastiques et vendu les égbses pour augmenter ses trésors, et qu'il avait massaû'é ses sujets afin de ravir leurs richesses. »
Mais les évêques germains, indignés de la lâcheté
du prince, le forcèrent bientôt à prendre une autre attitude. Un concile ayant été convoqué par les légats, ceux-ci en réclamèrent la présidence comme représentants de Grégoire Vil ; alors les prélats d'Allemagne déclarèrent qu'ils s'opposaient à cette orgueilleuse prétention, qui était contraire aux canons, et qu'ils n'accorderaient jamais la présidence qu'au pape en personne, attendu que les règlements ecclésiastiques indiquaient formellement que les synodes provinciaux devaient être présidés par le métropolitain de la pronnce où se tenait l'assemblée ; qu'en conséquence ils repoussaient l'usage nouveau que la cour de Rome voulait introduire dans la Germanie. Liémar, archevêque de Brème, réprimanda sévèrement les nonces de leur orgueil, disant que le métropolitain et lui étant vicaires du saint-siége, suivant les privilèges accordés à leurs prédécesseurs, ils avaient seuls le droit de représenter le pontife, ce que ne pouvaient faire les évêques de Palestrine, de Coire, d'Ostie et de Gôme, qui étaient de simples envoyés de Rome chargés de leur remettre les ordres du saint-père. Henri appuya cette opinion de toute son autorité, et voulut leur faire enlever la confession qu'il avait souscrite ; malheureusement elle était déjà entre les mains du pontife.
Aussitôt que Grégoire eut été instruit de l'opposition des prélats d'Allemagne, il écrivit au métropolitain de Mayence : « Nous espérions, mon frère, que vous vous rappelleriez combien vous nous aimiez avant que nous fussions sur le trône de l'Apôtre, et nous pensions que vous aviez gardé le souvenir de la confiance avec laquelle vous receviez nos conseils sur les affaires les plus secrètes. Nous avions même conçu de plus grandes espérances en votre piété, depuis que vous aviez manifesté le désir de vous retirer à Cluny. Aujourd'hui, nous apprenons que vous trompez notre espoir, et nous manquerions aux saints devoirs de l'amitié si nous négligions de vous en avertir. Nous vous engageons donc à venir à Rome pour la première semaine de Carême ; et vous amènerez avec vous vos sufi'ragants, Othon de Constance, Garnier de Strasbourg, Henri de Spire, Herman de Bamberg, Imbric d'Ausbourg, et Adalberg de Wirtzbourg- »
En même temps le saint-père écrivit à Liémar, l'accusant d'ingratitude ; il le suspendit de ses fonctions épiscopales et lui ordonna de se rendre au synode pour entendre prononcer contre lui un jugement définitif. Il adressa également au roi Henri une lettre qu'il le priait de rendre pubhque; en voici la teneur : « Nous vous informons, mon (ils, que les chrétiens d'outre-mer, persécutés par les infidèles, et pressés par la misère qui les accable, ont envoyé leurs supplications pour empêcher que sous notre règne le flambeau de la religion s'éteigne dans l'Orient. Nous sommes pénétré d'une sainte douleur, et nous aspirons ardemment après le martyre ; nous préférons exposer notre vie pour protéger nos frères, plutôt que de rester à Rome pour dicter des lois au monde, lorsque nous savons que les enfants de Dieu meurent dans l'esclavage,
« En conséquence nous avons entrepris d'exciter le zèle de tous les fidèles d'Occident, et de les entraîner à votre suite à la défense de la Palestine. Déjà
GRÉGOIRE VII
les Italiens et les Lombards, inspirés par l'Espiit saint, ont accueilli nos exhortations avec enthousiasme ; et plus de cinquante mille guerriers se préparent à cette expédition lointaine, déterminés à arracher d'entre les mains des infidèle^ le sépulcre du Christ. Je suis d'autant plus décidé à conduire moimême cette entreprise, que l'ÉgHse de Constantinople demande à se réunir à la nôtre, et que tous les Orientaux nous attendent pour terminer leurs querelles religieuses. Nos pères ont souvent visité ces provinces pour confirmer la foi par leurs saintes paroles ; nous voulons à notre tour suivre leurs traces, si Dieu le permet ; mais comme un si grand dessein a besoin d'un auxiliaire puissant, nous vous demandons le secours de votre épée. »
Hildebrand écrivit encore sur le même sujet une lettre générale adressée à toutes les nations d'Occident, et dans laquelle il excitait les princes à la guerre sainte contre les infidèles, les priant d'envoyer à Rome des ambassadeurs avec lesquels il pût arrêter l'exécution d'un voyage d'outre-mer. Cependant Grégoire, malgré son opiniâtre persévérance dans le projet de conquérir la terre sainte, ne put arriver à l'exécution, par le refus que fit le roi de Germanie de s'associer à cette dangereuse entreprise. Le pape redoutant l'ambition du prince, s'il abandonnait l'Italie pour combattre les infidèles, renonça à ses desseins, et s'appliqua uniquement à augmenter la grandeur temporelle du siège apostoHque.
Grégoire, avide de l'autorité universelle, qui était le but de son ambition, rechercha toutes les occasions de se constituer le juge absolu des souverains et des seigneurs. Ainsi, pour punir Philippe P', roi de France, de son empiétement sur les privilèges des églises, il lui enleva le droit d'investiture, et lui défendit, sous peine d'excommunication, de rien entreprendre désormais contre les évêchés et les abbayes de son royauae. Le pontife adressait à ce sujet une lettre véhémL'ute aux prélats des Gaules, et en particulier à Manassès de Reims, à Richard de Sens, et à Richard de Bourges : « Tous les crimes, écrivaitil à ces évèques, sont impunis dans vos provinces ; les parjures, les sacrilèges, les incestes, les meurtres, sont regardés comme des actions pieuses ; les citoyens se pillent et se massacrent. On dépouille les pèlerins qui vont à Rome ou qui en reviennent ; on les jette dans d'affreux cachots; et on les met à la torture pour leur arracher des rançons qui dépassent leurs fortunes; et s'ils refusent, ils sont impitoyablement égorgés.
« C'est Philippe qui est la cause de tous ces maux, l'exécrable Philippe, qui ne mérite pas le nom de roi, mais celui de tyran, et qui passe sa vie dans l'infamie avec ses mignons. Non content d'avoir excité la colère divine par ses exactions, par ses adultères, par ses fourberies ou par ses meurtres, cet avare ose encore voler les marchands étrangers qui viennent commercer dans ses États sous la garantie de sa parole royale.
« Et vous, évèques indignes I comment ne résistez-vous pas à l'abominable prince qui désole vos peuples ? Voulez-vous donc vous rendre complices de ses attentats aux yeux du Christ ? Ne croyez pas qu'en vous opposant à ses brigandages vous man-
queriez au respect et à la fidélité qu'il a exigés de vous ; vous ferez preuve, au contraire, d'un grand dévouement en le retirant de l'abîme dans lequel il s'est plongé. D'ailleurs, nous qui sommes aussi élevé au-dessus des rois que le ciel l'est au-dessus de la terre, nous vous donnons une puissance absolue sur sa personne ; ne craignez donc plus de lui résister; et si vous vous réunissez pour la défense de la justice, vous aurez une force capable de le réprimer sans aucun péril ; et ijuand même vous exposeriez votre vie en le condamnant, devriez-vous hésiter à faire votre devoir en obéissant au souverain pontife, en exécutant notre suprême volonté ?
« C'est pourquoi, en vertu de notre autorité apostolique, nous vous ordonnons de représenter à votre roi combien ses actions sont criminelles. Engagez-le à quitter ses habitudes de sodomie, à rétablir la justice et à relever la gloire de sa couronne. S'il demeure endurci dans le péché, sans vouloir vous écouter ; s'il ne montre pas de repentir ou de compassion pour son peuple, déclarez- lui en notre nom que les foudres de saint Pierre vont le frapper comme autrefois Dieu a frappé Satan. Séparez-vous entièrement de la communion de ce réprouvé ; iuterdisez dans toute la France la célébration du service divin, et fermez toutes les églises.
« Si cette censure n'est pas assez puissante pour l'obliger à venir à genoux nous demander grâce et pardon, publiez aussitôt qu'avec l'aide de Dieu et le secours des autres monarques, nous ferons nos efforts pour rassembler des troupes et pour venir délivrer la France de ce monstre abominable. »
Les menaces de Grégoire furent sans efficacité : les évèques du royaume, qui partageaient avec le roi les dépouilles des malheureux peuples, se. rangèrent de son parti, et Philippe continua ses dilapidations, ses débauches et ses massacres, toujours avec l'autorisation du clergé.
Dans son opposition contre les rois, Grégoire n'était pas mù par un religieux sentiment d'humanité, mais par son désir insatiable de domination qui le portait à étendre sa vigilance politique dans toutes les contrées.
Le concile que le pontife avait convoqué à Rome pour la première semaine de Carême se réunit le 24 février. Grégoire exiuinmunia cinq officiers du palais du roi Henri ; d menaça des plus terribles anathèmes le roi Piiilippe, s'il ne s'engageait par serment à se soumettre aux nonces qui devaient se rendre à sa cour. Liémar, métropolitain de Brème, qui ne s'était pas présenté au concile, fut suspendu de ses fonctions sacerdotales, et le pontife lui défendit de célébrer la sainte messe ; Granier, évoque de Strasbourg, et Henri de Spire, furent condamnés aux mêmes peines. Quant à Herman de Bamberg, on lui accorda jusqu'à Pâques pour venir présenter sa justification au pape ; Guillaume, prélat de Pavie, et Cunibert de Turin furent également suspendus de l'épiscopat ; Denis de Plaisance fut déposé de son siège , enfin on confirma l'excommunication prononcée contre Robert Guischard, duc de la même famille, à cause de ses déprédations.
Quelijue temps après, le métropolitain Sigefroi convoqua un nouveau concile à Mayence. L'évêque
LPb boldats de Centi
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deCoire, légat du saint-siége, assista à cette réunion, et communiqua aux prélats de la Germanie les lettres d'Hildebrand, dans lesquelles le saint-père menaçait l'archevêque de la déposition, s'il ne contraignait tous les prêtres de sa province à renoncer à leurs femmes légitimes et à leurs concubines. Sigefroi déclara qu'il était disposé à exécuter le décret du pape ; mais aussitôt tous les ecclésiastiques qui assistaient au synode se levèrent en tumulte, et se précipitèrent sur lui avec tant d'impétuosité qu'il craignit de ne pas sortir vivant de leurs mains ; il s'empressa de rétracter sa première déclaration, et s'engagea à ne point autoriser la réforme et à mépriser les ordres du pape.
Bayle fait observer à ce sujet que les papes ont eu plus de peine à réduire sous la loi du célibat les prêtres du Nord que ceux du Midi. Depuis longtemps, en effet, les clercs d'Italie et d'Espagne avaient subi ce joug, sans que le clergé d'Allemagne et des autres contrées septentrionales eussent consenti à les imiter, et ils disputaient pied à pied le terrain du mariage. Il ne faut pas en conclure, cependant, que les prêtres du Midi soient plus continents que ceux du Nord ; le clergé italien s'est toujours distingué par ses mœurs corrompues ; les courtisanes ne suffisent pas à ses débauches, et il se livre encore aux honteux excès de la sodomie ; tandis que les Allemands
au contraire passent leur vie entière avec la chaste épouse qu'ils se sont attachée.
Grégoire, instruit que le roi de Germanie, après avoir apaisé la révolte des Saxons, faisait des préparatifs pour entrer en Italie, lui dépêcha aussitôt ses légats pour le sommer de comp:\raître à un concile, s'il ne voulait pas encourir l'anathème de l'Eglise. Henri méprisa les menaces d'Hildebrand, chassa honteusement ses légats, et ordonna aux évêques de son royaume de s'assembler à Worms pour déposer le pape orgueilleux qui avait soulevé contre lui la haine universelle.
On conjurait égaleraeut à Rome contre le pontife ; le fils du préfet Etienne, nommé Gencius, le même qui avait soutenu Gadalous contre Alexandre II, avait élevé une haute tour sur le pont Saint- Pierre, d'où il rançonnait les passants, détroussait les voyageurs, enlevait les bestiaux, pillait les fermes et maltraitait les cultivateurs. Grégoire n'avait osé rien entreprendre contre ce voleur de grand chemin, dans la crainte de s'en faire un ennemi ; enfin la clameur publique l'ayant obligé à l'excommunier, Gencius se retira aussitôt dans la Fouille auprès de Robert Guischard et des autres seigneurs chassés comme lui des États de l'Éghsc ; et tous formèrent le plan d'une conspiration qui avait pour but de renverser le pape du trône pontifical, et d'élire à sa
GREGOIRE VII
Les prélats font amende honorable au tombeau de l'apôtre
place Guibert, métropolitain de Ravenne, un des conjurés. D'abord ils écrivirent au roi de Germanie pour s'assurer de sa protection, et promirent de lui envoyer le saint-père pieds et poings liés ; ensuite ils fixèrent à Noël l'époque où ils devaient mettre leur projet à exécution, Gencius, au jour convenu, ayant été averti par ses espions que le pape, selon la coutume, célébrerait l'office de nuit dans la basilique de Sainte-Marie Majeure, se glissa dans la ville avec des gens armés, et fit tenir des chevaux tout sellés pour s'enfuir de Rome s'il échouait dans sa tentative d'enlèvement.
Le saint-père vint en effet dans la chapelle de la Crèche pour dire la messe ; déjà il avait communié avec son clergé, et les fidèles s'avançaient pour re-
cevoir le sacrement de l'autel, lorsque tout à coup, à un signal donné, de grands cris se firent entendre ; les conjurés s'élancèrent dans le temple l'épée nue à la main, et frappant tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, ils rompirent la grille de la chapelle de la Crèche et arrachèrent Hildebrand de l'autel, le traînant par les cheveux et le frappant avec le plat de leurs glaives. Un des soldats voulut même lui couper la tête ; mais l'épée ayant tourné dans sa main, il lui fit seulement au front une large blessure ; ensuite on le dépouilla du pallium, de la chasuble, de sa dalraatique, de sa tunique, et on le traîna tout ensanglanté sur le pavé de l'éghse.
Le bruit de cet attentat se répandit aussitôt dans la ville ; partout on cessa l'office divin , on sonna le
beffroi ; le peuple s'assembla au Capitole et des gardes furent placés à toutes les portes de Rome pour empêcher qu'on enlevât le saint-père hors de la cité. Dès que le jour parut, la foule se porta au château de Cencius, st le combat commença ; au premier choc, les conjurés abandonnèrent les murailles et se réfugièrent dans la tour, dont le peuple fit le siège avec des machines de guerre.
Pendant cette lutte, le saint-père était relégué dans une chambre secrète avec une dame romaine, qui par dévouement l'avait suivi dans sa prison et pansait ses plaies. Bientôt les portes de la tour commencèrent à céder sous les efforts des machines ; et le peuple, déjà maître de la première enceinte, menaça de mettre le feu à la forteresse ; alors Cencius, n'ayant plus d'espoir de prolonger sa résistance, vint trouver Grégoire dans sa prison, et soit à l'aide de menaces, soit par des promesses, il obtint de lui le pardon de tout ce qui s'était passé, sous la condition qu'il entreprendrait le voyage de Jérusalem.
Grégoire s'approcha aussitôt d'une fenêtre, . fit signe aux citoyens de suspendre l'attaque et de faire raenter les principaux d'entre eux dans la forteresse ; mais ceux-ci, supposant qu'il les appelait à son aide, escaladèrent la tour et emportèrent Hildebrand jusque dans la rue ; de jeunes ecclésiastiques, le prirent sur leurs bras et le portèrent en triomphe à Sainte-Marie Majeure, où le saint-père célébra l'office divin et donna la bénédiction à la foule. Après la cérémonie, Grégoire retourna au palais de Latran, et il répara par un somptueux festin ses forces épuisées par les terribles événements de la nuit.
Quant à l'intrépide Cencius, il quitta Rome avec sa femme, ses enfants et le reste des conjurés. Le pontife, débarrassé de cet ennemi redoutable, refusa de ratifier ses promesses ; il le bannit pour jamais de la ville sainte, confisqua tous ses biens au profit de l'Église, démantela sa tour et détruisit de fond en comble ses palais. Cencius, de son côté, par voie de représailles, ravagea les domaines de l'Eglise, dévasta les monastères, massacra les moines et égorgea les pèlerins.
L'archevêque Guibert, qui avait trempé dans toute cette affaire, fut également chassé de Rome et renvoyé dans sa ville de Ravenne, où il organisa une nouvelle conspiration contre Grégoire, avec Thédalde, métropolitain de iNIilan, et les autres prélats de la Lombardie Par les ordres de l'archevêcpie de Ravenne, le cardinal Hugues le Blanc vint trouver Robert Guischard et le roi Henri afin de déterminer avec eux les moyens à prendre pour renverser Hildebrand du saint-siége. L'ambassadeur assista en Allemagne à l'ouverture du concile de Worms, où il donna connaissance d'une histoire authentique de Grégoire VII, qui est celle, affirme Fleury, qui nous est parvenue sous le nom du cardinal Beunon.
Cette histoire remarquable révèle l'origine incestueuse de Grégoire, et donne un récit fidèle de ses débauches dans le couvent de Cluny ; elle produit contre lui des accusations d'impiétés, de sacrilèges, de magie, d'adultères, et présente des preuves irrécusables qui établissent (ju'il avait véritablement empoisonné sept papes, et attenté à la vie de plusieurs souverains.
Hugues le Blanc était porteur d'un grand nombre de lettres écrites par des cardinaux, par dos membres du sénat de Rome, par les évoques des différentes provinces de l'Italie, et renfermant des plaintes véhémentes et des accusations atroces contre Hildebrand, dont ils réclamaient la déposition. Les prélats qui assistaient à la lecture de ces actes éprouvèrent une telle horreur des crimes abominables dont le pape avait souillé sa vie, que tous s'écrièrent d'une seule voix que l'élection d'un pareil monstre était nulle, et que Dieu n'avait pu donner à Satan le pouvoir de lier et de délier. Ils prononcèrent contre lui une sentence de déposition, que nous trouvons ainsi formulée dans l'ouvrage de Duplessis-Mornay, intitulé 5lysli-res d'iniquités de la cour de' Rome : « Hildebrand, qui a pris par orgueil le nom de Grégoire, est le plus grand ennemi qui ail' envahi la papauté jusqu'à ce jour. C'est un moine apostat qui abâtardit l'Évangile, accommode les livres des Pères selon les besoins de son exécrable ambition, et pollue la justice en se faisant à la fois accusateur, témoin et juge. Il sépare les maris de leurs épouses ; il préfère les prostituées aux femmes légitimes ; il encourage les adultères et les incestes; il ameute la population contre les rois, et il prétend obliger les souverains et les évêques à payer leurs diadèmes ou leurs mitres à la cour de Rome ; enfin il fait un trafic public de la prêtrise et de l'épiscopat ; il achète des provinces, vend les dignités de l'Église, et fait affluer dans ses trésors tout l'or delà chrétienté. En conséquence nous déclarons, au nom de l'empereur de Germanie, au nom des princes, des prélats, au nom du sénat et du peuple chrétien, que Grégoire YII est déposé du trône apostolique, qu'il souille d'abominations. »
Le synode entier souscrivit cette sentence, et Henri adressa des lettres aux seigneurs et au clergé de la Lombardie et de la marclie d'Ancône pour leur faire souscrire la condamnation du pape. Ceux-ci s'assemblèrent également en concile; ils jurèrent sur l'ii/vangile qu'ils ne reconnaissaient plus le moine Hildebrand pour souverain pontife, et prononcèrent contre lui un second anathème.
Ensuite le roi de Germanie écrivit à Grégoire : « Jusqu'à ce jour j'espérais que vous auriez pour moi la tendresse d'un père, et j'obéissais aveuglément à vos ordres. Maintenant mes yeux se sont dessillés, j'ai reconnu que vous agissiez contre moi comme mon plus grand ennemi ; j'ai les preuves que vous excitez mes sujets à la révolte, et que vous avez fait tous vos efforts pour m'enlever le royaume d'Italie. Vous avez excommunié et déposé les évêques qui refusaient d'abandonner ma cause; enfin, vous avez poussé l'audace jusqu'à m'écrire que vous m'arracheriez la couronne et la vie avant de mourir. J'ai dû, pour arrêter vos odieux projets, convoquer les grands de mes Etats en assemblée pour juger nos différends: le jugement est porté contre vous, prêtre infâme ! Je vous ordonne donc, en ma qualité de patrice de Rome, de quitter cette chaire maudite, qui est occupée par le démon. »
Henri adressa en même temps une lettre au clergé et au peuple de Rome, dans laquelle il s'exprimait ainsi : « La vraie fidélité est celle que l'on garde aux
GRÉGOIRE VII
Nous vous priorxs de conserver vos bons sentiments à notre égard et de nous rester dévoués. Nous signalons à votre haine le moine Hildebrand : élevez-vous donc contre lui ; et que celui d'entre vous qui nous est le plus fidèle soit le premier à le condamner et à le punir. Nous ne demandons pas son sauL,' ; nous voulons seulement que cet homme exécrable soit arraché de la chaire de l'apôtre, car après sa déposition, la vie lui sera plus dure à supporter que la mort. »
Un clerc de Parme, nommé Roland, fut chargé de porter ces lettres dans la ville sainte ; et il prit ses mesures pour arriver à Rome la veille du jour fixé par le pape pour juger le roi Henri en assemblée générale. A l'ouverture du concile, l'intrépide diacre entra dans le palais pontifical, renversa les custodes, et allant droit au saint-père : « L'empereur, mon maître, lui dit-il, ainsi que tous les évêques allemands et italiens, t'ordonnent de descendre du trône apostolique, que tu as déshonoré par tes crimes. » Ensuite se tournant vers le clergé romain, il ajouta : « Mes frères, je vous commande, au nom du roi, de vous rendre auprès de lui le jour de la Pentecôte, pour élire un nouveau pape, afin de remplacer celui qui a l'audace de présider ici. »
A peine achevait-il de parler, que l'évêque Jean et le préfet de Rome, à la tète des soldats, se précipitèrent sur lui pour l'égorger; mais Hildebrand était trop habile politique pour laisser commettre un crime qui l'eût rendu odieux à tous les peuples ; il couvrit de son corps l'ambassadeur du prince, et défendit qu'on attentât à sa vie.
Ensuite il reprit sa place avec calme, et s'adressant à l'assemblée : «Mes amis, dit-il, ne troublons pas nous-mêmes la paix de l'Église en nous rendant coupables d'un meurtre inutile. Voici les temps dangereux dont parle l'Écriture : nous verrons des hommes superbes, avides et cruels, qui viendront déchirer le sein de leur mère. Il faut que la terre chrétienne soit remplie de désolations ; et le Christ nous a envoyés comme des brebis aux loups. Nous devons donc avoir la douceur de la colombe, et supporter avec résignation les outrages des insensés qui veulent trahir les lois de Dieu. Le Seigneur veut arroser sa maison du sang des saints ; préparons-nous donc au martyre, et que notre mort assure la gloire et le triomphe de l'Église, comme Dieu lui-même nous l'a révélé en envoyant un signe mystérieux que nous plaçons maintenant sous vos yeux. » En même temps Grégoire leur montrait un œuf de poule, œuf merveilleux, trouvé par hasard, affirmait-il, près de la basilique de Saint-Pierre.
Sur cet œuf, on avait gravé en relief un serpent, armé d'une épée et d'un écu, qui paraissait vouloir s'élever sur la partie supérieure de l'œuf, quoic[ue par une puissance occulte il fût obligé de se replier jusqu'en bas. Le pape donna une expHcation énigmatique de ce singulier phénomène, et conclut ainsi son discours : « Ce signe, mes enfants, nous annonce qu'il faut maintenant employer le glaive de la parole pour frapper le serpent à la tête et venger l'Eglise. Agissons donc, puisque Dieu l'ordonne, car nous n'avons eu jusque-là que trop de patience. »
Ainsi le saint-père, par une de ces contradictions
qui auraient dû suffire pour démontrer toute l'hypocrisie de sa conduite, après avoir commencé son discours avec une feinte modération, le terminait avec des menaces de mort contre le souverain. Le concile entier approuva les sentiments de Grégoire; et tous les évêques déclarèrent qu'ils étaient prêts à souffrir les supplices les plus terribles pour une cause aussi sainte.
Grégoire prononça l'anathèmc suivant contre Henri et ses complices : « Saint-Piene, piince des apôtres, écoutez le serviteur que vous avez nouiri depuis son enfance, et que vous avez pvolé-é jusqu'à ce jour contre la main des méchants qui me iKM'sccutent. Vous êtes témoins, vous, sainte Àlcie de Dieu, saint Paul et tous les saints du ciel, que le clergé romain m'a contraint de le gouverner, et que j'eusse mieux aimé finir mes jours dans l'exil que d'usurper votre place par des moyens indignes. Slais puisque je suis parvenu sur le trône par votre grâce, je crois que votre volonté est que les peuples chrétiens m'obéissent, en vertu du pouvoir que vous m'avez transmis de lier et de déher au ciel et sur la terre.
« Ainsi, pour le salut de l'Église, et au nom du Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint-Esprit, je défends à Henri, qui par un orgueil inouï s'est élevé contre nous, de gouverner les royaumes d'Allemagne et d'Italie ; je délie tous les chrétiens des serments qu'ils ont prêtés, et je défends à tous de le servir comme roi ; car celui qui veut porter atteinte à notre autorité mérite de perdre la couronne, la liberté et la vie. Je charge donc Henri d'anathème et de malédiction; je le voue à l'exécration des hommes, et je livre son âme à Satan, afin que les peuples sachent que le souverain pontife est la pierre sur laquelle le Fils de Dieu vivant a édifié son Église, et que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. »
Hildebrand envoya à tous les fidèles d'Allemagne, d'Italie et des Gaules la sentence qu'il venait de prononcer contre le souverain de Germanie ; il adressa aux évêques et aux seigneurs allemands et italiens une circulaire dans laquelle il leur ordonnait, dans le cas où Henri persisterait dans sa révolte contre le saint-siége, d'élire un autre roi qui pût gouverner l'empire selon les lois de l'Église.
Ce décret d'excommunication remplit l'Allemagne et l'Italie de divisions, et fut la cause de longues et cruelles guerres. Cependant les prélats méprisèrent ouvertement les censures de Grégoire : Guillaume d'Utrecht surtout défendit avec beaucoup de zèle les intérêts du prince contre les criminelles entreprises du pape ; toutes les fois qu'il montait en chaire, il prêchait contre le pontife, l'appelait simoniaque, adultère, voleur et empoisonneur, et il renouvelait chaque dimanche l'excommunication prononcée contre Hildebrand par le concile des évêques germains. Les prélats lombards tenaient la même conduite; Guibert, métropolitain de Ravenne, convoqua un nouveau synode dans Pavie, et e.xcommunia le saintpère pour la deuxième fois.
Néanmoins quelques seigneurs ambitieux parvinrent à détacher du parti du prince plusieurs évêcpjes qui défendirent le saint-siége, et soutinrent que personne n'avait le droit d'anathématiser le pape, parce
de 1 empereur Htnn i Oppenlieim
qu'il était infaillijjle : ce pitoyable raisonnement entraîna un grand nombre de nobles qui persécutèrent ceux qui voulaient rester fidèles à Henri.
Grégoire employait également toutes les ressources do sa politique pour détacher les évêques récalcitrants (lu jiarti du prince. Voici une lettre remarquable qu'il écrivait à Herman, chef du clergé de Metz : « Quant à ceux qui prétendent que les rois ne sauraient être légitimement déposés par les papes, je les renvoie aux paroles et aux exemples des Pères, et ils apnrench-onl qu ■ s:iiiil Pierre a dit : « Soyons toujours prêts ;i )iuiiii lis coupables, quel « que soit leur rang. » Qu'ils considèrent les motifs qui ont engagé le pape Zacharie à déposer le roi Childéiic, et à relever tous les Francs de leur ssrmont de fidélité. Qu'ils apprennent que saint Grégoire, dans ses décrets, non-seulement excommuniait les seigneurs et les rois qui s'opposaient à l'exécution de ses ordres, mais encore qu'il les privait de leur puissance. Qu'ils n'oublient pas que saint Ambroise lui-même a chassé du temple l'empereur Théodose, en l'appelant profane, sacrilège et meurtrier.
« Peut-être ces misérables esclaves des rois vou-
draient-ils soulonlr que Dieu lorsqu'il a dit à saint Pierre : « Paissez mes brebis, » en a excepté les princes. Mais nous leur démontrerons que le Christ, en donnant à l'apôtre la puissance de lier et de délier les hommes, n'en a excepté aucun. Le saintsiége a le pouvoir absolu sur toutes les choses spirituelles, pourquoi ne gouvernerait-il pas également les intérêts temporels ? Dieu règne dans les cieux ; son vicaire doit régner sur le monde entier. Cependant des [insensés prétendent que la dignité royale est au-dessus de la dignité épiscopale ; ils ignorent donc que le nom de roi a été inventé par l'orgueil humain, et que le titre d'évêque a été institué par le Christ. Saint Ambroise affirme que l'épiscopat est supérieur à la royauté, comme l'or est supérieur au . vil métal. »
L'astucieuse politique du pape entraîna la plus grande partie des prélats et des seigneurs d'Allemagne dans le parti du saint-siége, et Henri vit peu à peu tous ses amis se retirer de sa cause. Plusieurs évêques, qui précédemment avaient souscrit à la condamnation du pontife, envoyèrent des députés à Rome pour faire amende honorable ; quelques autres
GRÉGOIUE VII
La comtesse Mathilde, maîtresse de Grégoire
se rendirent en personne au tonabeau de l'ajjôtre, nu-pieds, afin d'obtenir leur pardon.
Grégoire les accueillit tous avec de grands honneurs, les combla de présents, et prit avec eux des mesures habiles qui devaient amener la destruction entière du parli du roi de Germanie D'un autre côté, les relations criminelles que le pa]ie entretenait avec l'impératrice Agnès, mère de Henri, avec la duchesse Béatrix, sa tante, et avec la belle comtesse Mathilde, sa cousine germaine, assuraient plus parfaitement encore son triomphe et l'exécution de ses projets ambitieux.
Béatrix possédaitd'immensesdomainesdansl'ItaHe, et Mathilde, sa fille, femme de Godefroi le Bossu, était, par son mari, encore plus juiissMiile qu'elle : ■ ces deux femmes, après l'échitiintc iu|iUiri' qui venait de s'accomplir entre l'autel el 1.,' trône, abandonnèrent Henri, renoncèrent aux liens du sang, et se déclarèrent hautement pour Grégoire.
Mathilde, qui était reconnue publiquement pour la maîtresse du pape, voulut forcer le duc son man à embrasser la cause du saint-siége ; mais celui-ci résista à toutes les séductions, et leva au contraire des troupes qu'il envoya au roi. Hildebrand redoutant c[ue ces renforts ne missent son ennemi en état de marcher sur Rome, détermina la princesse à employer la violence pour le délivrer de son mari ; et Godefroi le Bossu fut assassiné dans la ville d'Anvers, dans la nuit du 20 février 1076.
A son tour, Grégoire, par reconnaissance du service qui venait de lui être rendu, résolut de se débarrasser de la duchesse Béatrix, la rivale et la mère de Mathilde ; il sollicita de son ancienne maîtresse la faveur d'un remlcz-vous, passa la nuit avec elle, et la fit élian'^ler an matin.
Par ce double ciinie, la comtesse Mathilde se trouva souveraine absolue d'immenses États; elle devint la compiigne inséparable d'Hildebrand, et
s'établit au palais Je Latran, où elle assistait avec les cardinaux au conseil privé du souverain pontil'e. Platine affirme qu'elle le suivait dans tous ses voyages, le servait dans son lit, et passait fréquemment la nuit dans sa chambre, au grand scandale des camériers, qui n'avaient pas la permission d'entrer dans les appartements du saint-père.
Grégoire était enfin parvenu à l'apogée de la puissance ; il ne craignait aucun ennemi ; il écrasait les peuples sous la sandale pontificale; il se livrait à tous les débordements, poussait les provinces à la révolte, nommait les empereurs, et déclarait excommuniés les clercs et les laïques qfii restaient attachés au mallieureux Henri.
Par ses intrigues se forma bientôt en Germanie une ligue formidable contre le prince. Rodolphe, duc de Souabe, Guelfe, duc de Bavière, Berthold, duc de Garinthie, Adalbéron, prélat de Wirizbourg, Adalbert, évêque de Worms, et quelques autres seigneurs, s'assemblèrent à Ulm, et convorfuèrent une diète générale pour le 16 octobre dans la ville de Tribur, près de Mayence. Ils envoyèrent leur décret aux seigneurs de Souabe, de Bavière, de Saxe, de Lorraine et de Franconie, en le.s conjurant, au nom du Christ, d'abandonner leurs afi'aires particuhères, afin de venir apporter le secours de leurs lumières pour prendre des mesures capables de rétablir la tranquillité dans le royaume.
Au jour fixé, l'assemblée ouvrit ses séances ; la politique du saint-père eut un plein succès ; le métropolitain de Alayence et un grand nombre d'ecclésiastiques qui s'étaient montrés dévoués au prince furent obligés de se joindre aux légats romains, sous peine d'être regardés comme les ennemis de l'État. Un des ambassadeurs du pape prit la parole, et raconta toute la vie du roi Henri ; il fit ressortir les crimes dont il avait souillé sa première jeunesse ; il l'accusa d'avoir éloigné du gouvernement les seigneurs, pour élever aux premières dignités du royaume des hommes sans naissance ; il affirma que le prince avait des idées singulières et antichrétiennes ; qu'il voulait exterminer la noblesse, détruire les églises et les monastères, afin d'employer leurs richesses au soulagement des peuples ; et il conclut en présentant comme l'unique remède à tant de maux, l'élection d'un roi de Germanie capable d'arrêter la licence et de rail'ermir l'État chancelant.
Quant à l'infortuné Henri, il s'était d'abord retiré à Oppenhein avec .quelques amis fidèles; ensuite voyant que sa cause était perdue, il avait envoyé à la diète des députés qui offrirent en ton nom d'abandonner le gouvernement de l'État aux seigneurs, en se réservant seulement les insignes royaux et le nom de souverain. Mais les prélats furent inexorables; ils répondirent qu'ils ne pouvaient accepter aucune de ses offres, parce qu'il ne leur était pas permis de communiquer avec un excommunié ; et qu'en conséquence ils allaient procéder à sa déposition, conformément aux ordres du pape. Cependant ils consentirent à en référer au pontife, si le prince prenait l'engagement de se rendre au concile d'.\ugsbourg pour subir le jugement de Grégoire en présence des princes de Germanie. Ils le menacèrent en
outre de le déclarer à jamais déchu du trône s'il n'obtenait ])as son absolution avant un an et un jour; et ils lui ordonnèrent, en attendant les effets de l'indulgence du pape, de renvoyer tous les excommuniés qui étaient près de sa personne , de congédier la garnison de Worms, de rétablir l'évèque de cette ville dans l'exercice de ses fonctions, et de se retirer lui-même dans Spire avec quelques domestiques désignés par l'assemblée ; enfin il lui fut enjoint de mener une vie simple, frugale, de ne point se servir d'équipages, de ne point porter les marques de la majesté impériale, et de ne point s'occuper des '| affaires civiles ou religieuses.
Henri accepta ces honteuses conditions; il fit sortir de son camp le métropolitain de Cologne, les évêques de Bamberg, de Strasbourg, de Bàle, de Spire, de Lausanne, de Ceitz, d'Osnabruck, et les autres excommuniés; il congédia ses troupes, rendit Worms, et se retira dans la ville qui lui avait été assignée, où il vécut comme un simple citoyen.
Les légats instruisirent aussitôt le saint-père du résultat de leurs intrigues, et l'engagèrent à se rendre en personne au synode d'Augsbourg. Henri, dans son impatience de se faire relever de l'anathème prononcé contre lui, ne voulut pas attendre l'arrivée de Grégoire, et se détermina à se présenter à Rome en supphant, pour obtenir l'absolution. Il partit en effet secrètement de la ville de Spire, quelques jours avant Noël, avec l'impératrice sa femme, et son fils encore enfant ; il traversa la Bourgogne, et arriva dans la Savoie, où il fut traîtreusement arrêté par le comte Amédée, frère de sa femme, qui ne lui rendit la liberté que moyennant l'abandon d'une province limitrophe des États de Germanie.
Cette année l'hiver était très-rigoureux, et rendait le passage des Alpes extrêmement dangereux ; néanmoins aucun danger ne put lui faire suspendre l'exécution de son projet ; il traversa les neiges, les glaces, et descendit dans la Lombardie. A peine le bruit de son arrivée fut-il répandu, que de toutes parts, les évêques et les comtes lombards mécontents du pape vinrent à sa rencontre ; et sans égards pour l'excommunication, ils lui rendirent de grands honneurs et lui formèrent une escorte imposante. Quelques seigneurs lui proposèrent même de déclarer la guerre au saint-siége, lui offrant des secours en hommes et en argent; mais le prince, abattu par de si grands revers, n'osa point accepter leurs propositions, et continua sa route vers Rome.
Quant à Grégoire, déjà il avait quitté la ville sainte pour se rendre à Augsbourg, accompagné de la comtesse Mathilde, qui le suivait dans tous ses voyages; mais lorsqu'il apprit l'arrivée de Henri et les démonstrations qui lui avaient été faites par les Lombards, il fut saisi de crainte, rebroussa chemin, et alla se renfermer dans un château fort nommé Canudium ou Canosse, qui appartenait à sa maîtresse, et était regardé comme imprenable.
Ce fut dans cette retraite qu'il reçut les évêques allemands et plusieurs seigneurs laïques qu'il avait excommuniés; ils avaient fait le voyage d'Italie, nupieds et couverts de cilices, pour imploier la miséricorde du saint-père. La crainte d'un soulèvetnent général en faveur de Henri rendit le pontife indulgent
GREGOIRE VII
pour les pèlerins ; il consentit à les recevoir dans le giron de l'Église, à la condition toutefois qu'ils confesseraient sincèrement leurs crimes, et qu'ils se soumettraient à payer une amende au saint-siège et à faire une pénitence publique. Ceux-ci déclarèrent qu'ils étaient prêts à soufl'rir tout ce qu'il leur ordonnerait; alors Grégoire commença par les éprouver en leur prescrivant un jeûne rigoureux : «Pénitence d'sutant plus dure, ajoulf Bayle, que ces prélats venaient d'un pays froid, où le jeune est une des plus fortes mortifications qu'on puisse imposer, surtout aux prêtres, qui sont accoutumés à faire de longs repas où ils se gorgent de viandes et de vin. )■
Après une épreuve de quelques jours, Grégoire les fit comparaître de nouveau en sa présence, leur adressa une réprimande sévère et leur donna l'absolution ; néanmoins* avant de les congédier, il leur ordonna de ne point communiquer avec le prince avant qu'il eût fait amende honorable au saiut-siége, à moins que ce ne fût pour l'exhorter à la pénitence.
Henri étant arrivé à Ganosse, fit solliciter un entretien secret avec sa cousine, la concubine du pape :• Mathilde consentit à le recevoir; et le résultat de cette conférence fut qu'elle présenterait à Grégoire, dès le lendemain, la comtesse de Savoie, belle-mère du prince, le comte son fds, le marquis Azon, et Hugues, abbé de Cluny, afin qu'ils pussent implorer en son nom la miséricorde du saint-père. La présentation eut lieu en effef ; mais Gréjoire répondit aux solliciteurs qu'il était contraire aux lois de l'Eglise d'examiner un accusé en l'absence de ses accusateurs ; que si Henri était innocent , il ne devait pas redouter de comparaître devant le synode d'Augsbourg, où il promettait de lui rendre pleine justice sans se laisser prévenir par ses ennemis. L'abbé de Cluny représenta au saint-père que le roi ne redoutait pas le jugement; mais qu'il le suppliait de l'absoudre de l'anathème lancé contre lui, parce que l'année de son excommunication était presque expirée, et que les prélats de Germanie attendaient ce terme fatal pour le déclarer à jamais dépossédé de la dignité royale.
L'inflexible pontife résista à toutes les prières; enfiin on lui proposa de l'or, et il se rendit à ce puissant argument. Néanmoins il exigea que le prince, en signe de repentir, déposât à ses pieds la couronne et les autres insignes de la royauté, en se déclarant indigne de régner. Henri consentit à subir cette humiliation; il se présenta seul à la première porte de la forteresse, et attendit avec patience qu'il convînt au pape de la faire ouvrir. Quand il eut passé la première enceinte, il déposa tous les ornements royaux, se dépouilla entièrement de ses habits et revêtit un ciHce ; ensuite on lui mit un balai et des ciseaux dans la main, pour désigner qu'il consentait à être flagellé et rasé ; il demeura dans cette position, nupieds, pendant trois jours et trois nuits, dans la plus grande rigueur de l'hiver, sans abri, sans prendre aucune nourriture, répandant des torrents de larmes, et implorant avec de grands gémissements la miséricorde du pape 1'!...
Grégoire, dans un de ses ouvrages, se vante de cette conduite, et il avoue que sa justice ressemblait plutôt à la cruauté d'un tyran qu'à la sévérité d'un
juge. Enfin la comtesse Mathilde eut pitié du prince, et elle obtint du pontife la grâce entière de son cousin. Henri ayant été admis à l'audience du pape, l'absolution bd fut accordée, sous la réserve qu'il se présenterait à la diète générale des seigneurs allemands, et qu'il répondrait aux accusations portées contre lui; Grégoire voulut qu'il s'ene:ageâtà se soumettre à la décision du saint-siége, soit qu'il dût perdre sa couronne, soit qu'elle dût lui être conservée; et que dans tous les cas il déclarât les seigneurs relevés du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté, et parfaitement libres devant Dieu et devant les hommes de choisir un autre, souverain ; il lui fitpromcttre de ne jamais tirer vengeance du jugement prononcé contre lui, quel qu'il fût; et dans toutes les occasions de se montrer toujours soumis aux ordres du pontife. Enfin il l'avertit que s'il manquait à une seule de ces conditions, il déclarerait son absolution nulle, et rendrait aux seigneurs allemands le droit d'élire un autre roi. Henri signa ces promesses de sa main et les confirma par des serments solennels prononcés sur l'Évangile et sur les reliques de saint Pierre; ensuite le pape le déclara relevé de la sentence d'excommunication.
Le lendemain ils se rendirent ensemble à l'église de la ville, où Grégoire célébra la messe en présence d'une foule innombrable ; lorsqu'il eut prononcé les paroles de la consécration , il fit approcher le prince de l'autel, et tenant à la main l'hostie consacrée, il lui adressa ces paroles : « Roi Henri, j'ai reçu des lettres de vous et de vos évêques, dans lesquelles vous m'appelez usurpateur, empoisonneur de papes, incestueux et sodomite; maintenant, pour renverser ces accusations, pour effacer jusqu'à l'ombre du scandale, je prends le corps de Notre-Seigneur à témoin de mon innocence, et je veux qu'il me serve de poison si je suis coupable. » En même temps, il prit l'hoslie, la rompit en deux parties et communia. Le peuple stupide fit entendre de bruyantes acclamations de joie, louant Dieu et le pontife d'une action aussi admirable.
Grégoire ayant réclamé le silence, se tourna vers le prince : « Accomplissez, mon fils, à votre tour, ce que vous m'avez vu faire ; les seigneurs allemands vous accusent d'exactions, d'adultères et de meurtres; ils prétendent que vous devez être retranché de la communion des fidèles pour vos crimes, et ils demandent que vous soyez jugé par un concile. Vous n'ignorez pas combien sont incertains les jugements des hommes; redoutez une condamnation, et prenez cette autre partie de l'hostie que je vous présente; appelez sur votre tête le courroux du Christ si vous êtes coupable, et communiez comme je l'ai fait en présence de tous les assistants, afin que la preuve de votre innocence détruise toutes les calomnies de vos ennemis. »
Henri, surpris et consterné d'une proposition aussi étrange, demanda à délibérer quelques moments avec les seigneurs qui étaient auprès de lui; ensuite il répondit au pape que l'opinion de ses conseillers était qu'il courût les chances d'un concile général. Hildebrand, satisfait' de sa victoire sur l'esprit superstitieux du prince, lui donna la communion, sans exiger qu'il prononçât l'horrible imprécation dont lui-même avait donné l'exemple.
Après l'office, il l'invita à dîner dans la forteresse et le congédia avec déférence. Eppon,évêque de Ceitz, fut chargé de l'accompagner, alin d'aijsoudre ceux ([ui avaient communi(jué ;ivec le i ui jiendant son excommunication ; mais les si-ioncurs lomliards, et ;surlout les évêques, qui connaissaient le secret de toutes les fourberies pontificales, refusèrent l'aljsolution, et chassèrent le légat en l'accablant de coups et d'injures.
Un nouveau synode provincial s'assembla dans la Lombardie ; les évêques excommunièrent une seconde ibis le moine Hildebrand ; on renouvela contre lui des accusations teriibles; on l'accusa d'avoir empoisonné sept papes, ses prédécesseurs ; d'avoir usurpé le saint-siége, de l'avoir déshonoré par des adultères, des incestes et des assassinats : le roi fut déclaré traître à la patrie pour s'être soumis lâchement à un hérétique souillé de tous les crimes, et pour avoir abandonné leur cause, lorsque pour le venger ils s'étaient déclarés ouvertement contre la cour de Rome.
Henri devint bientôt l'objet du mépris universel , les prêtres, les grands et le peuple résolurent de le détrôner et de conduire son fils à Rome, les armes à la main, pour chasser Grégoire et faire nommer un nouveau pontife qui consacrerait le jeune prince empereur d'Italie. D'autre part, le métropolitain de Mayence ainsi que les évêques et les seigneurs ennemis du roi s'assemblèrent à Forsheim, en Franconie, et adressèrent des lettres au saint-père, afin qu'il se rendît à leur concile et confirmât le choix qu'ils avaient fait de Rodolphe de Souabe pour souverain. Enfin, pour mettre le comble à ses infortunes, Mathilde venait de faire une donation solennelle de tous ses États au saint-siége, au préjudice de la maison de Henri, qui en était l'héritière légitime. Alors le roi, poussé par le désespoir, prit une résolution énergique, et jura de tirer vengeance d'Hildebrand, l'auteur de tous ses maux ; il parcourut la Lombardie, appela près de lui tous les excommunié^.
GRÉGOIRE VII
Rodlophe apivs avoir ramené cinq fois ses troupes est repoussé et blessé à mort
tous ceux qui étaient ennemis du pape, et il déclara ouvertement la guerre au saint-siége.
Eu moins de deux semaines, le prince se vit à la tête d'une armée nomLreuse, et put faire ses dispositions pour marcher sur Rome. A la nouvelle de cette levée de boucliers, Grégoire jx'nlit son anogance et entama des négociations, n"u;anl ni se déi-Jarer contre Henri. ni abandonner le parti du rdi Rodolphe; et comme il lui devenait iiu])ossible de se rendre en Allemagne, à cause des Iroupes lombardes qui gardaient toutes les routes, il adressa des lettres aux Allemands pour leur exprimer les doutes de son esprit sur les droits des deux souverains.
Les seigneurs et les évêijues, surpris de ce changement, répondii'eiiL an pape : - Vous savez, saint père, et vos lettres, que nous conservons, en rendent témoignage, que ce n'est point par notre conseil, ni pour nos intérêts que le roi Henri a été déposé; eu
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" Après avoir iaiss.' le invaiiiii;' iienJanl tuie année entière sans chef, cdnloriiii'uient à \otrc volonté, nous avons élu un roitpie\iias aviez choisi vous-même; et maintenant qti'il s'occupe du bien des peuples, au lieu de conlirmer sa nomination, vous reconnaissez deux
rois dans un même pays, et vous adressez vos légats à toi:s les deux. Cette indécision qui existe dans votre esprit augmente nos divisions; car dans vos lettres vous appelez le roi Henri le prévaricateur, et cependant vous lui demandez un sauf-conduit pour vous rendre près de nous, comme s'il conservait encore quelque puissance. On nous a prévenu également ijue vous accueilliez favorablement ceux que vous aviez excommuniés avec lui ; et cependant vous nous exhortez à demeurer fidèles à Rodolphe.
« Cette politique tortueuse a lieu de nous surprendre ; nous voulons supposer que vos intentions sont aussi louables que vos vues sont profondes; mais comme nous sommes trop simples pour les pénétrer, nous ne voyons que les résultats déplorables de votre conduite. En ménageant les deux partis , vous allumez la guerre civile, vous excitez les pillages, les incendies, les massacres et la destruction des domaines royaux, en sorte que les rois, à l'avenir, ne vivront que de rapines et de brigandages. Ces maux n'existeraient pas, si vous n'aviez point allumé dans nos provinces le feu de la discorde.
« C'est l'excès de notre douleur qui nous porte à vous parler un langage aussi sévère, parce que nous sommes exposés à la rage des loups pour avoir obéi au pasteur ; et maintenant si le pasteur devient notre ennemi, si le berger se transforme en loup, nous n'aurons plus foi ni aux pontifes, ni à l'apôtre, ni au Christ : nous regarderons les papes et les rois comme les ennemis implacables de l'humanité, et nous les vouerons à l'exécration des peuples. »
Grégoire ne répondit pas à celte lettre, et reçut avec les mêmes honneurs les ambassadeurs des deux rois de Germanie. Ensuite il s'occupa de tenir plusieurs conciles à Rome, pour renouveler les anathèmes prononcés contre les partisans de Henri, et pour obliger Béranger de Tours à faire une rétractation solennelle de sa doctrine sur l'Eucharistie. Il excommunia la même année Boleslas, roi de Pologne, et voulut forcer le souverain d'Angleterre à se soumettre au saint-siége. Enfin, ayant appris que Henri devait rentrer en Allemagne pour combattre son concurrent, il se détermina à l'excommunier de nouveau, et à reconnaître publiquement Rodolphe, duc de Souabe, comme souverain de Germanie.
Dans ce déciet remarquable, le pape adresse la parole à saint Pitrre et à saint Paul en ces termes : « Bienheureux apôtres, vous êtes témoins que les seigneurs et les évêques allemands ont élu sans notre avis le duc Rodolphe pour leur roi, et que ce prince a envoyé immédiatement des ambassadeurs à notre légat, pour déclarer qu'il avait pris malgré lui le gouvernement du royaume et qu'il était prêt à nous obéir eu toutes choses, offrant comme preuve de sa sincérité de nous envoyer de riches présents et de nous donner en otage son fils et celui du duc Berthold. \ ous savez que dans le même temps Henri nous a supphé de nous déclarer en sa faveur contre Rodolphe, et que nous lui avons répondu que nous le ferions volontiers après avoir entendu ces deux princes dans un concile. Mais aussitôt que Henri a pu supposer qu'il renverserait son compétiteur sans notre secours, il est revenu sur ses précédentes dispositions et a repoussé avec mépris notre intervention.
« C'est pour([uoi, très-saints apôtres, après avoir invoqué votre témoignage pour garantie de notre sincérité, nous employons votre autorité pour condamner ce souverain et ses complices. Nous déclarons Henri dépossédé des couronnes d'Allemagne et d'Italie; nous l'anathémalisons et nous appelons sur sa tète les foudres du ciel ; nous vous supplions de lui enlever toute prudence dans les conseils, de le rendre lâche dans les combats, afin qu'il ne remporte jamais aucune victoire. Nous déclarons Rodolphe roi légitime des États teutoniques, et nous accordons à ceux qui trahiront Henri l'absolution de tous leurs péchés et la bénédiction du Christ dans ce monde et dans l'autre.
« Maintenant , bienheureux saint Pierre et saint Paul, faites connaître au monde, en donnant la victoire à Rodolphe, que vous pouvez lier et délier dans le ciel ; que vous pouvez ôter ou donner les empires, les royatrtnes, les principautés, les duchés, les marquisats, les comtés et les biens de tous les hommes; enfin que vous enlevez aux indignes et donnez aux bons le pontificat, les primaties, les archevêchés et les évêchés. Que les peuples apprennent que vous jugez les choses spirituelles, et que vous avez un pouvoir absolu sur les choses temporelles; que vous pouvez terrasser les démons, qui sont les conseillers des princes; que vous pouvez anéantir les rois et les puissants de la terre. Déployez enfin votre grandeur et votre puissance, et que le monde tremble désormais devant ks ordres redoutables de votre Église. Faites surtout que le glaive de votre justice frappe promptement la tète du criminel Henri, afin que tous les chrétiens apprennent qu'il a été frappé par votre volonté. »
Cette sentence fut décrétée à Rome le 7 mars 1080, et Hildebrand l'envoya au roi Piodelphe, avec une magnifique couronne d'or enrichie de pierreries.
Malgré toutes les imprécations .de Grégoire, les événements vinrent lui donner un éclatant démenti. Henri entra dans la Germanie à la tête d'une nombreuse armée, et remporta une victoire signalée sur son compétiteur, dans la fameuse journée de Fladeheim; après quoi le prince convoqua un synode à Brixen, où il appela tous les évêques et les seigneuns de la Lombardie et une grande partie des ecclésiastiques et des nobles de l'Allemagne.
Dans cette assemblée, on accusa Grégoire d'hérésie, d'impiété, de sacrilège, de simonie, de vols, de concussions, d'adultère, de meurtre, de magie; on produisit des témoins qui affirmèrent que le pape avait jeté la sainte hostie dans le feu en conjurant les démous; des prêtres de l'intérieur du palais de Latran déclarèrent qu'il avait fait empoisonner sept papes par son intime confident Gérard Brazurus ; enfin, les Pères prononcèrent l'excommunication contre Grégoire, le déposèrent du saint-siége, et proclamèrent souverain pontife Guibert, métropolitain de Ravenne, qui prit le nom de Clément III.
Aussitôt que le pape eut appris l'élection de Gui- I bert, il s'empressa d'envoyer des légats dans la j Pouille et dans la Calabre, pour entraîner les popu- 1 lations dans son parti. Voici ^e quelle manière il I s'exprimait sur les schismatiques : « Ils se sont efi forcés de renouveler leur ancienne conspiration; ils
GRÉGOIRE VII
ont clioisi pour chef un hérésiarque, un sacrilège, un parjure, un assassin, qui a voulu nous arracher la tiare et la vie, un anteclirist,un Guibert!!! Dans un conciliabule composé de prélats simoiiiaqu ■« et concubinaires, nos ennemis ont poussé la lureur jusqu'à nous condamner nous-mème, parce que nous refusions à leurs prières et à leurs menaces le pardon de leurs crimes. Mais Dieu nous soutient, il nous fera triompher des méchants, et nous méprisons leurs anathèmes. »
Malgré son apparente sécurité, Grégoire travailla activement à obtenir la protection de Guillaume, roi d'Angleterre, qu'il avait excommunié quelques mois auparavant ; il entra également en pourparlers avec Robert Guischard, avec Jourdain, prince de Capoue, et avec les autres seignem'S normands, précédemment excommuniés. Il leur donna l'absolution, leur confirmai possession des terres qu'ils avaient usurpées, et en échange conclut un traité avec eux par lequel ils s'engageaient à défendre le saint-siége contre ses ennemis, et à s'unir avec les seigneurs de Toscane, vassaux de la comtesse Mathilde, pour attaquerl'antipape dans la ville de Ravenne. En même temps il adressa des lettres eu Allemagne pour exciter les peuples en faveur de Rodolphe, affirmant que l'apôtre saint Pierre lui était apparu, et lui avait annoncé que cette année même un faux roi devait mourir avant le jour de sa fête. « Si cette prédiction ne s'accomplit pas, ajoutait-il, je jure devant Dieu et devant les hommes que je suis indigne d'être pape. »
Sigebert rapporte que les Saxons, pleins de confiance dans cette prophétie, engagèrent Rodolphe à tenter le sort des armes; celui-ci marcha donc à la rencontre de Henri avec une armée inférieure en nombre à celle de ce prince. L'affaire s'engagea sur les bords de la rivière d'EUestre, auprès de Meisbourg en Saxe ; cinq fois ses troupes furent repoussées avec perte, et cinq fois il les reconduisit à la charge; enfin, dans la dernière attaque, Godefroi de Bouillon [loussa son cheval droit à Rodolphe , le blessa d'un coup de lance dans le bas-ventre et le renversa sur le champ de bataille. Au même instant un cavalier frappa de son glaive ce malheureux roi et lui abattit kl main droite ; Rodolphe mourut presque aussitôt. Les soldats, épouvantés de la perte de leur chef, abandonnèrent leurs rangs, jetèrent leurs armes et s'enfuirent à Mersbourg.
Rivet nous raconte que le pape Grégoire, dans un sermon public, avait annoncé de nouveau en termes prophétiques la victoire de Rodolphe et la mort de Henri; mais que grâce à une active surveillance, les assassins envoyés par le saint-père avaient été arrêtés ; et que Grégoire, pour ne pas compromettre sa dignité de prophète, affirma alors que la prédiction n'avait rapport qu'à l'âme du roi.
Bayle, dans son Dictionnaire , fait ce singulier raisonnement : « Ou Hildebrand croyait que sa prédiction arriverait, ou il ne le croyait pas. S'il le croyait, il faut l'appeler faux prophète; et s'il ne le croyait pas, il faut l'appeler imposteur infâme, parce qu'il sacrifiait à ses intérêts temporels la sainteté de la religion : d'où l'on doit conclure, ajoute-t-il, que plus d'une fois les papes ont été d'hypocrites scélérats, dignes de la corde et du feu. »
Après la victoire décisive qu'il avait remportée en Allemagne sur son compétiieur, Henri rentra en Italie, et battit près de Mantoue les troupes de la comtesse Mathilde. Ainsi la maîtresse du pape se trouva elle-même menacée de perdre ses États ; malgré ces échecs, l'intrépide Hildebrand rassembla de nouvelles troupes pour s'opposer au passage du prince. Mais celui-ci poussa devant lui toutes ces bandes mal aguerries, et les chassa même de plusieurs places importantes qui appartenaient à la comtesse. Sur son chemin il faisait arrêter tous les pèlerins, et ne leur rendait la lilierté (ja'ajirès avoii exigé d'eux le serment de ne point juèter assislancr au moine- Hildebrand et à sa concubine; enfin le roi vint camper devant les prairies de Néron, à une demilieue de Rome, avec l'archevêque Guibert, sans pouvoir néanmoins pénétrer dans la ville, qui était alors défendue par Mathilde. Non-seulement cette femme courageuse repoussa vigoureusement les tentatives d'assaut, mais encore elle obligea le prince à lever son camp et à se retirer en Lombardie.
Pendant toute la durée de cette guerre, la comtesse montra une activité et une énergie surprenantes ; aucun sacrifice ne lui coûta, soit en hommes, soit en argent, puur augmenter les moyens de défense de son amant. Son palais était devenu le refuge des évêques, des cltrrs, drs moines ul Jfs lai(|ues italiens ou allemands que le roi avait chassés ou dépouillés, et chaque jour elle détachait de nouveaux partisans de la faction de Henri; aux uns elle concédait des fiefs; aux autres, elle donnait des sommes d argent; les plus riches recevaient dans ses bras le prix de leur dévouement ou de leur trahison ; les récalcitrants étaient poursuivis à outrance, leurs domaines étaient dévastés, leurs serfs égorgés et leurs châteaux brûlés.
Enfin, comme cette lutte de l'autel et du trône menaçait de se prolonger indéfiniment, Henri se détermina à frapper un grand coup; et malgré le mauvais succès de sa première tentative, il conduisit une seconde fois son armée sous les murs de Rome. L'été se passa sans qu'il pût s'en emparer, et il fut même obligé de se retirer pendant les grandes chaleurs, laissant dans les châteaux voisins des garnisons qui faisaient de fréquentes sorties et harcelaient la ville; lorsque l'hiver fut venu, il reprit les travaux du siège et les poussa avec vigueur. De leur côté les Romains continuèrent à se défendre avec opiniâtreté; alors Henri résolut de changer de tactique, et de lutter d'hypocrisie avec le saint-père; en conséquence il rendit la liberté à plusieurs prélats qu'il retenait prisonniers; il déclara solennellement qu'il protégerait tous les pèlerins se rendant à Rome pour visiter les saints lieux; que la guerre était terminée, et qu'il ne voulait entrer dans la ville que pour recevoir la couronne impériale des mains de Grégoire. Les seigneurs romains éprouvèrent une grande joie des intentions pacifiques du prince, ils firent un traité secret avec lui, et chargèrent quelques-uns d'entre eux de se présenter devant le saint-père, pour le supplier de prendre en pitié leur patrie, et de ne pas la sacrifier à ses inimitiés personnelles.
Le pape fit cette réponse à la députation : «Nous connaissons trop bien les ruses de la politique pour
)irc au\ promesses d'un roi ; néanmoins, si Henri
nscnt à faire amende honorable à Dieu et à l'Eglise
forme que nous lui pri-sc riions nous l'absou-
ons de tous se-^ pédiés et nous lui accorderons la
rouionne: autrement n'espérc/: pas me llccliir. S'il
lu>-e mes propositions, et que %ous osiez encoie
I iploier notre mibéricordc pour lui, je \ous déclare
ferai tous mourir dans les supplices, et
Rome s'abîmera sous ses décombres avant que
cède à l'empereur. »
Dans la crainte d'une vengeance qu'ils savaient im \oidble, les seigneurs se jetèrent à ses pieds, et lui i\ouerent qu'ils s'étaient engagés par serment envers I rapereur d'obliger le pape à le couronner ou de le ntiamdre à quitter la tiare. Grégoire feignit de u pardonner leur traiison, et pour rassurer leur oubcience, il les pria de lui répéter la formule du serment qu'ils avaient fait; l'ayant écoulée attentivement, il leur fit observer qu'ils ne s'étaient engagés qu'à donner une couronne et non une dignité. En conséquence il écrivit à Henri au nom des Romains, qu'il pomait venir chercher la couronne impériale qui lui ut été promise, et qu'elle serait posée sur son nt avec tous les honneurs du sacre, s'il donnait tisfdclion au saint-siége, ou qu'elle lui serait jetée mme une aumône du haut de la lanterne du château •Vnge, s'il refusait de se soumettre. Le roi \ mt lepoussé l'une et l'ai.tre de ces propositions, lildebiand lui fit déclarer que les seigneurs romains lient bien tenu'leur serment et se trouvaient déliés
nt Dieu.
Tiahi par les nobles, Henri se tourna alors du u du peuple, et il fit publiei qie tluKpic liabitant
i-epousse les troupes de l'empereur Henri
GRÉGOIRE VII
La comtesse Bcrtrade dans le château Saint-Ange
•etevrait une somme s j,iTit's f[u'il avait
qui se présenterait a son d'argent coiniui' imlrini
éprouvées pi'HiLnii la ^uciir : ccni i|iiaiMnte mille sous d'or Cuietit dislnliurs de rrllc manière; aussi cette largesse ayant augmenté considérablement le nombre de ses partisans, les portes de la ville sainte lui turent ouvertes, et il put faire son entrée triompliale dans Rome.
D'abord il se rendit au palais de Latran avec l'antipape Guibert; il le fit consacrer souverain pontife par les évê(jues de Bologne, de Modène et de Cervia, et on l'intronisa sous le nom de Gléraent III; ensuite le nouveau pape couronna solennellement Henri empereur d'Occident.
Quant à Grégoire, il s'était enfermé dans le cliàteau Saint-Ange avec les seigneurs qui lui étaient restés fidèles, et continuait à se défendre contre les troupes du roi. Mais redoutant d'être bientôt forcé de se rendre à son ennemi, il essaya di' se (b'I'aire de lui par un crime : il avait été averti (pic llciiii laisait cliaque soir ses dévotions dans une basilique où il avait choisi un endroit solitaire alin de prier avec plus de recueilleiufiit : il i;a,i,'na le prrtie-cardinal qui desservait cette ('■t,dise: jiai- s( s ordres, on perça la poutre iqui soutenait le lamluis piérisément audessus de la place du roi, et on masqua cette ouverture par une pierre énorme ([ui devait se détacher au moindre mouvement et écraser le prince.
Ces préparatifs avaient été faits avec,le plus grand mystère ; le soir, Henri vint, suivant son iiabitnih>, s'agenouiller dans la chapelli' ; aii-;-li,"ii li. ,aitiinal tira une corde cpii étail ailarln'i^ à la jiicrre;
mais soit que la violence avec laquelle la corde avait été tirée eût fait dévier la pierre, soit que le prince ne fût pas à sa place habituelle, elle no l'atteignit point et se brisa devant lui ; quelques éclats seulement lui firent de légères blessures. On s'empara à l'instant du prêtre coupable; il fut mis en pièces par les gardes, et son cadavre, après avoir été traîné dans les rues de Rome, fut jeté dans les cloaques hors de la ville. Cette tentative d'assassinat acheva de, di'consiili'rer Grégoire, et presque tousses partisans, pirtrcs cl laïques, l'abandonnèrent pour embr.assrr la d.dcnsc du roi.
Mais Henri, ijui craignait un nouvel attentat contre sa personne, ne voulut pas prolonger son séjour à Rome et se retira en Lombardie, où la comtesse Malhilde continuait une guerre d'extermination ; r.-\,lleniagne d'ailleurs exigeait sa présence pour résister aux entreprises des Saxons, que les légats du saint-siége avaient excité à la révolte. Pendant son absence, Robert Guischard céda aux sollicitations du pape, abandonna la Grèce pour venir à son secours, débanpia en Italie, et vint se présenter devant Rome : les portes lui ayant été fermées, la trahison vint à son aide ; il pénétra dans la ville pendant la nuit, en abandonna le pillage à ses soldats, fit mettre' le feu dans tons lis qnaitiers, et rétablit Grégoire sur un iK'inc souilli'' de meurtres et de carnage.
L'or4neilli'nx pontife se trouva pour la seconde fois maille absolu de Rome; aussitôt il tint un nouveau coniilc, oi'i iln'dti'M-a l'excommunication prouoncée contre l'antipape Guiberl, contre Henri et contre leurs paiiisans ; ensuite il se retira à Salerne, for-
STOIHK DES l'APKS
teresse imprenable, afin de se mettre à couvert de la vengeance du prince.
Au commencement du printemps, Henri réunit une nouvelle armée et revint en ellet à Rome, oîi il fut reçu avec des transports d'allégresse : Guibert fut réinstallé par ses armes dans le palais de Latran, et siégea sur le trône apostoliipe.
A la nouvelle de la victoire de son compétiteur, Hikk'brand entra dans une telle rage, qu'il en tomjja malade ; une fièvre bridante s'emiara de lui, le mal empira chaque jour ; enfin, lorsqu'il fut à toute extrémité, les évèques qui l'assistaient, et sa maîtresse elle-même, voulurent le supplier d'user d'indulgence envers ses ennemis ; il leur répondit : « Non, ma haine est implacable, je maudis le prétendu empereur Henri, l'antipape Guibert et les réprouvés qui les soutiennent; j'absous et je bénis les simples qui croient qu'un pape a le droit de lier et de délier. » Il mourut le 25 mai 1085, en proférant ce blasphème : il avait régné près de onze années.
Grégoire VII est le prêtre qui a le plus audacieusement travaillé à élever la puissance pontificale ; il a déployé sur le trône de Saint-Pierre toutes les qualités de Charlemagne, et s'est montré digne de fonder l'empire de l'Église sur les ruines de l'empire d'Occident.
Bayle affirme que le triomphe de l'Église militante a été le résultat d'une guerre de mille ans, pendant lesquels il a fallu déployer beaucoup plus de courage et d'adresse qu'il n'en faudrait pour conquérir le monde entier. La puissance de Rome chrétienne est plus extraordinaire, ajoute-t-il, que celle de Rome païenne ; et il semble que la Providence ait destiné cette ville à être d'abord la maîtresse des nations par son courage, par ses armes, et ensuite par son intelligence dans l'art de tromper les hommes.
« En etJ'et, on ne peut considérer sans étonnement que des hommes, à l'aide de la parole de Dieu, et d'un Évangile qui prêche le dédain des grandeurs, qui exalte l'humilité et la pauvreté, aient cependant eu la hardiesse d'aspirer à une domination absolue sur tous les souverains de la terre. Mais ce qui surprend encore davantage, c'est que les papes soient parvenus à affermir cette incroyable domination pendant près de mille ans : cette conquête
est plus admirable que celles des Alexandre et des César ; et Grégoire VU, qui en est le principal auteur, doit réellement avoir sa place parmi les grands conquérants. »
Ces réflexions paradoxales de Bayle ont un certain mérite d'exactitude, car Grégoire était plutôt fait pour être capitaine ou empereur que pour être prêtre ou pape C'était un grand homme d'État ; sa vie comme ses maximes le prouvent d'une manière incontestable : « Dieu est esprit, dit Grégoire, il domine la matière ; ainsi le pouvoir spirituel est audessus du pouvoir temporel. — Le pape est le représentant de Dieu sur la terre, donc il doit gouverner le monde ; — à lui seul appartiennent l'infaillibilité et l'universalité; — tous les hommes sont soumis à ses lois, et lui seul ne peut être jugé que par Dieu;
— il doit porter les ornements impériaux ; les peuples et les rois doivent lui baiser les pieds ; — les chrétiens sont irrévocablement soumis à ses ordres ; ils doivent même égorger leurs princes, leurs pères et leurs enfants, s'il le commande; ils ne doivent être, dans sa maia, que des instruments ; — aucun concile ne peut être déclaré universel sans l'ordre du pape ;
— aucun livre ne peut être reçu pour canonique sans son autorisation ; — enfin il n'existe de bien et de mal que dans les choses qu'il a condamnées ou approuvées . »
La vie de Grégoire a été écrite par Paul, chanoine régulier du chapitre de Berneried en Bavière, quarante-cinq ans après la mort du pontife. Cet historien rapporte principalement les faits miraculeux qui, d'après son opinion, doivent révéler la sainteté d'Hildebrand : il raconte avec complaisance qu'Ubalde, évêque de Mautoue, étant alfligé d'un ulcère horrible à l'anus, par suite de ses actes de sodomie, consuha tous les docteurs de l'Italie sans éprouver de soulagement ; qu'enfin il eut l'inspiration de se servir de la mitre de Grégoire, et que l'ayant appliquée sur le siège de son mal, il en fut miraculeusement guén.
Malgré ses amours avec Béatrix et avec la belle comtesse Matliilde sa fille ; malgré ses perfidies, ses exactions, ses empoisonnements, ses meurtres et ses attentats, le pontife fut mis au nombre des saints par le clergé catholique, et ses reliques ont été ex- I posées à l'adoration des fidèles 1
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