VICTOR
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Histoire de Victor III avant son pontificat. — Intrigues pour son élection. — Victor refuse la papauté. — Il est revêtu malgré lui des ornements pontificaux. — Il abdique le pontificat. — Victor accepte enfin la papauté. — Plaintes de Hugues de Lyon contre le pape. — La comtesse Mathilde protège Victor. — Lettres du pape au.x Allemands. — Diète de Spire. — Mort du pontife.
Quelquesjours avant sa mort, Grégoire VII ayant réuni les cardinaux autour de son lit, les avait engagés à lui donner pour successeur Didier, abbé du Mont-Cassin et prêtre-cardinal du litre de Sainte- Cécile, qui partageait sa haine contre les empereurs, et voulait comme lui élever la chaire de saint Pierre au-dessus des trônes.
Didier était de Fillustre famille des princes de j Bénévent ; dès son enfance, il fréquentait assidûment les églises, écoutait avec recueillement les saintes Écritures, et s'entretenait sans cesse avec des personnes pieuses pour se préparer à la vie religieuse ; mais ses parents, qui voulaient soutenir l'éclat de leur nom, exigèrent qu'il vécût dans le monde, et le fiancèrent à une jeune fille noble. Avant la consommation du mariage, son père ayant été tué par les Normands, Didier, qui avait alors vingt ans, résolut de se retirer secrètement dans un monastère ; et il parvint à se sauver de la demeure de ses parents, aidé dans son projet par un religieux appelé Jacquint. Didier reçut l'habit monastique de la main du saint ermite Santari ; plus tard, sa famille Lyant découvert le lieu de sa retraite, le fit ramener de force à Bénévent, où il demeura pendant une année, gardé étroitement dans le château de sa mère. Il s'échappa une seconde fois et se rendit à Salerne, auprès de son cousin le prince Gaimar, auquel il dit : « Puisque je ne puis être moine dans mon pays, souffrez que je le sois dans le vôtre. »Le
prince lui promit de le protéger, puisqu'il voulait absolument embrasser la vie religieuse. Didier entra alors dans le monastère de la Trinité de Cave, près de Salerne, où il demeura jusqu'à ce que sa mère lui eût accordé la liberté de se faire moine et de vivre au couvent de Sainte-Sophie, dans les environs de Bénévent.
Sous le pontificat de Léon IX, il entra au Mont- Cassin : Etienne X le nomina abbé de ce monastère ; enfin, pendant le règne d'Hildebrand il se montra j ardent défenseur des privilèges du saint-siége , et obtint de nouveaux honneurs.
Aussi, après la mort de Grégoire, les évèques, les , cardinaux et les seigneurs qui étaient restés fidèles à ! ce pontife vinrent supplier Didier d'accepter la tiare . ce qu'il refusa formellement, pour ne point s'exposer à des dangers inévitables. Néanmoins il consentit à travailler activement pour l'Église romaine ; il engagea même Jourdain, prince de Gapoue, Rainulfe, comte d' Averne, ainsi que la comtesse Mathilde, à former une ligue avec les Normands et les Lombards pour s'opposer à l'antipape, et pour nommer un pontife digne de gouverner l'Église. Sous sa direction, les évêques et les seigneurs coalisés marchèrent sur Rome ; et s'étant rendus maîtres du palais de Latran, ils procédèrent à la nomination d'un pape. Didier fut proclamé seul j digne de la tiare, et malgré sa vive opposition, on le j porta en triomphe dans l'église de Sainte-Luce, où 1 il fut consacré selon les règles canoniques, sous Je
HISTUIRK DES l'AI'i:^
nom de Victor III. Ensuite on le revêtit de la chape rouge, mais on ne put jamais lui mettre l'aube, à cause de sa résistance.
Le gouverneur de Rome, profitant du tumulte qui légnait dans la ville à l'occasion de la cérémonie du sacre, sortit du château Saint-Ange, où il s'était retiré, s'empara du Capitole, répandit ses troupes dans les rues, et força le nouveau pontife à sortir de la ville trois jours après son élection.
Didier étant arrivé à Terracine, quitta la croix, la chape et les autres marques de la papauté ; et quelque instance qu'on lui fît, il refusa de les reprendre, menaçant de fuir à l'extrémité de l'univers si on voulait faire violence à ses sentiments. Cependant les prélats et les principaux seigneurs d'Italie le déterminèrent à convoquer un synode à Capoue, où il consentit à siéger. A la fin du concile, tous les assistants le supplièrent d'accepter le pontificat; Roger, duc de Calabre, Jourdain, prince de Capoue; et un grand nombre d'évêques, se jetèrent à ses pieds, et le prièrent en versant des larmes de reprendre la tiare pour sauver l'Église de sa ruine. Didier se résigna enfin à devenir pape, et se décida à retourner à Rome avec les princes de Capoue et de Salerne.
L'antipape et les soldats allemands entreprirent de défendre la basilique de l'apôtre, qui étai'. le point le plus exposé ; mais en dépit de leurs efforts elle tomba au pouvoir de l'ennemi ; et le dimanche 9 mai 1087, le pontife Victor III fut sacré solennellement dans cette éghse par les évêques d'Ostie, de Tuseulum, de Porto et d'Albane, en présence de plusieurs cardinaux, d'un grand nombre de prélats et d'un prodigieux concours de peuple. Didier demeura quelques jours dans la cité Léonine, ensuite il retourna au ^lontCassin.
Hugues, métropolitain de Lyon, profita de cette circonstance pour exciter la comtesse Mathilde contre le nouveau pape, en dénaturant les faits. Il lui écrivit en ces termes : « Vous savez que l'élection de l'abbé Didier s'est faite avant mon arrivée en Italie ; et si mes confrères et moi l'avons approuvée, c'était dans l'espérance qu'il relèverait la dignité de l'Église et qu'il réparerait les maux que les ennemis de Dieu nous font supporter. Mais nous ne le connaissions pas encore ; maintenant que nous sommes avec lui au IMont Cassin, nous avons pénétré son véritable caractère, et nous comprenons la faute que nous avons faite en le choisissant pour notre chef. Ce fourbe, ce perfide, blâme aujourd'hui la conduite de Grégoire VII ; il accuse ce grand pape de crimes révoltants ; il refuse de marcher sur ses traces, et veut donner à Henri la couronne impériale. "
La comtesse n'ajouta pas foi aux accusations de
l'archevêque Hugues ; elle se rendit au contraire en Italie, et lit supplier Victor de venir la trouver, pour qu'elle eût la consolation de voir le meilleur ami de celui qu'elle avait tant aimé, promettant de veiller à sa sûreté et de le faire rentrer au palais de Latran. Didier, malgré le mauvais état de sa santé, accéda à ses désirs, et remonta le Tibre jusqu'à Rome ; il fut reçu à son débarquement par la comtesse et par les ennemis du roi de Germanie, qui, à l'aide de leurs troupes, s'étaient emparés de toute la partie de la ville appelée Trastevère, du château Saint-Ange, de la basilique de Saint Pierre, et de l'île du Tibre, où le pape établit sa demeure.
Une grande partie des nobles se déclarèrent en faveur de Didier. Le peuple se rangea du côté de l'antipape Clément, qui restait maître de Rome, c'està-dire de l'ancienne ville tout entière; il habitait la basilique de la Rotonde, nommée alors Sainte-Marie des Tours, parce qu'elle avait deux clochers. Chaque jour les deux factions en venaient aux mains et combattaient jusque dans les églises-.
Didier envoya des lettres en Allemagne pour faire part de son élection aux seigneurs du royaume, et pour leur apprendre qu'il confirmaitla condamnation que Grégoire VII avait prononcée contre Henri el ses adhérents. Ces lettres furent lues à Spire, dans une diète générale convoquée par les nobles et par les évêques qui reconnaissaient Victor III pour légitime pontife; tous s'engagèrent à prêter assistance au prince, s'il voulait se faire absoudre de l'excommuni^ cation que le saint-siége avait fulminée contre lui: mais ils déclarèrent que sur son refus la révolte deviendrait générale et plus violente qu'auparavant, La dislas, roi de Hongrie, fit même prévenir la diète, par ses ambassadeurs, cju'il restait fidèle au pape Victor, et qu'il viendrait à Rome au secours des catholiques avec une armée de vingt mille chevaux
Heureusement la maladie du pape, qui augmentait chaque jour de gravité, retarda l'exécution de cette menace, et força Victor à retourner ai Mont- Cassin, dont il avait gardé le gouvernement, malgré les canons qui défendaient de cumuler les bénéfices. Lorsqu'il sentit sa fin approcher, il nomma le diacre Orderise abbé de son monastère ; ensuite ayant fait appeler auprès de lui les évêques et les cardinaux, il les engagea à choisir pour chef de l'Église romaine Othon, prélat d'Ostie. Comme cet ecclésiastique était présent, Victor le prit par la main, et le présentant à ceux qui l'entouraient, il leur dit: « Acceptez-le pour votre chef et ordonnez-le souverain pontife de Rome, ^
Didier mourut le 16 septembre 1087, après un pontificat de quelques mois : il fut enterré dans le chapitre du monastère du Mont-Cassin,
URBAIN II
URBAIX II
Inli-igues pour réleclion d'un nouveau pape. — Urbain parvient à la papauté. — Histoire d'Urbain avant son pontificat, — Il continue la politique de Grégoire VU. — Scbisme d'Allemagne. — Urbai i fait épouser Mathilde au jeune fils du duc de Bavière. — Conciles de Melfe et de Bénévent. — Allaires de France. — Perfidie du pape. — Châtiment de Conrad. — Uih.ûn se rend maître de Rome. — Excommunication du roi Pliilippe. — Urbain est reconnu pontife légitime en Angleterre. — Le pape vient en France. — Concile de Clermont. — Voyage de Pierre l'Hermite. — Causes secrètes des croisades. — Harangues du liape pour exciter les peuples à se croiser. — Elïet prodigieux de «on discours. — Fanatisme religieux des croisés, — Leurs iruautés. — Départ des croisés. — Le pape revient en Italie. — Ltililé des croisades pour le saint-siége. — Histoire de la munarchie spirituelle de Sicile. — Concile des anti-urlanisles. — i.monisatiou de ta'nt Kicolas Péngrini. — .Mort d'Urbain
Après la mort de Didier, les prélats, malgré leur désir de se conformer nnx volontés du pontife en Il l'iler (llhon, cardinal-évèque
mt de l'avoir
is leui Aile-
nommant pour lu; suce
d'Ustie, furent forces de se séparer av,
élu, à cause de la ilivei^ite di's sentiii
mesures qu'il i'iiiivrn;iit d'adopler fMii
paixdei'Edise. Mais de frequeiiles d-q
ayant été envoyées par les Umuains,
raands et par la comtesse Matliilde. pour les prier
de donner un chef au clergé de la ville sainte, ils se
réunirent une seconde fois, et rédigèrent des lellros
de convocation pour engager tous les clers et les
laïques à se rendre à Terracine, dans la pi-emière
seccaine du Carême, afin de procéder à l'élection d'un
pape.
L'assemblée se tint dans la cathédrale, dédiée à saint Pierre et à saint Césaire : à l'ouverture des séances, Févèque de Tusculum donna lecture des décisions prises ]iar (iréu'oire et par Victor pour le -ouvernciiiriii ,\r TK-Ik,.. Cir.li'n-/. aMn' du Mont- Uissin, \r iij,''liniH,lii;,in d.' Gai. OUI', innsi .lue tous
les autres prelals cl seigneurs ipii avaient vécu avec ces deux pontifes, conlirmèrent l'exactitude de ses ■issertions. Ensuite il fut décidé que les Pères pas-
seraient selon l'usage trois jours en prières, jeûnant et faisant d'abondantes aumônes, pour obtenir que Dieu manifestât sa volonté. Le dimanche suivant, ih se réunirent de nouveau dans la même éghse ; et après une d'dibérafion secrète, les trois cardinaux qui diri- Lvainil 11' concile montèrent sur l'ambonde la l.iasiHqiir. cl diM-laièient (jLi'ils étaient d'avis d'élire Othou
Tous les assistants approuvèrent ce choix par de Iiruyanles acclamations; alois l'évèque d'Albane le ]irorlama pape, sous le nom d'Urbain II; onle revêtit d'une chape de pourpre, et on le porta sur le siégp ('qiiscopal de Terracine : après quoi le saint-pèri' célélira solennellement la messe à Jautel de saint Pierre. Dans la suite, les cardinaux eurent lieu de s'applaudir d'avoir nommé un pape qui se montra aussi ambitieux que ses prédécesseurs, et c£ui travailla à augmenter leurs richesses, en même temps qu'il étendit considérablement la puissance tcmpo-
Uiliain rtait le'lils du seigneur Lageri, et se nommait Kudes ou Othon; il avait été élevé dans l'église de Reims, sous la direction de saint Brunon, alors chancelier de cette cathédrale ; plus tard il devint
HISTOIRE DES PAI'Et
lui-même clianoine de cette métropole, et fut ordonné archidiacre de Reims en 1070. Quelque temps après sa promotion, ayant été surpris la nuit dans la cellule d'une religieuse, il fut forcé de se retirer à l'abbaye de Cluny, oii saint Hugues le nomma prieur. Enfin, Grégoire VII, devenu pape, l'avait appelé à Rome pour le consacrer évêque d'Ostie, en remplacement d'un prélat qui avait obtenu du roi Henri l'investiture de ce siège.
Olhon devint alors le principal conCdentde la politique d'Hildebrand ; pendant quatre années il demeura attaché à la personne de ce pontife ; el ce fut lui qui publia en Allemagne la dernière bulle d'excommunication lancée par Grégoire contre l'antipape Clément et contre l'empereur Henri.
Le lendemain de son élection, Urbain adressa une circulaire à tous les ecclésiastiques d'Italie et d'Allemagne, pour leur déclarer qu'il suivrait les traces de ses prédécesseurs. Ensuite il se rendit au monastère du Mont-Cassin, et nomma le moine Gaétan diacre de l'Église romaine, en se l'attachant en quahté de conseiller. Plus tard ce moine brouillon et intrigant occupa à son tour la chaire de saint Pierre sous le nom de Gélase II.
Excité par les conseils de Gaétan, le pontife envoya des légats à l'empereur Alexis Comnène, pour tenter une réunion entre les Églises grecque et latine. Ce prince accueillit favorablement ces ouvertures, et répondit au saint-père qu'il ne pouvait cependant rien décider avant qu'il se fût rendu lui-même à Constantiuople pour convoquer un concile général. Mais le schisme soulevé dans Rome par l'antipape Guibert était plus important pour Urbain, et il fut obhgé de refuser les propositions pacifiques de l'empereur Comnène.
En Allemagne, Gébéhârd travaillait toujours avec le même zèle pour le parti du saint-siége, et lui ramenait un grand nombre de schismatiques. Comme le prélat voulait poursuivre vigoureusement les excommuniés, il écrivit au saint-père pour lui demander les noms de ceux qu'on devait signaler à la réjjrobation des fidèles. Urbain répondit à Gébéhârd: « Nous tenons pour excommuniés au premier rang l'hérésiarque Guibert de Ravenne, usai'pateur du trône aposlique, et le roi Henri; ensuite ceux qui les soutiennent, et enfin tous les clercs ou les laïques qui communiquent avec ces deux criminels. Cependant nous ne prononçons pas lanathème contre tous spécialement; mais nous ne les admettons point à notre communion sans leur imposer une pénitence que nous réglons selon le degré du péché, lorsque les coupables ont agi par ignorance, par crainte ou par nécessité. Nous Toulons qu'on traite avec une rigueur extrême ceux qui sont tombés volontairement dans l'abîme. Nous vous confirmons, ajoutait le pontife, le pouvoir de gouverner à notre place la Saxe, l'Allemagne et les autres pays voisins, afin que vous régliez toutes les affaires ecclésiastiques selon les intérêts de l'Église. >.
Pendant que le pape poursuivait ses intrigues en Allemagne, en Italie et même en Grèce, pour renverser Henri de son trône, la comtesse Alathilde et Orderise, abbé du Alont-Cassin, corrompaient les partisans de l'antipape Guibert et le chassaient de
Rome. Urbain rentra alors dans la ville sainte ; mais désirant affermir son pouvoir et prévenir le retour de son compétiteur, il détermina Mathilde, qui avait alors quarante-trois ans, à épouser le jeune fils de Guelfe, duc de Bavière. Le saint-père passa ensuite dans la Pouille, et le 10 septembre 1089 il tint à Melfe un concile, où quatre-vingts prélats italiens et un grand nombre de seigneurs, entre lesquels était le duc Roger, firent hommage au pape de leurs terres, de leurs domaines et de tous leurs Etats.
L'assemblée décréta seize canons, qui confirmèrent les anciennes ordonnances relatives aux investitures. Il fut défendu d'ordonner un clerc sous-diacre avant qu'il eiit atteint l'âge de quatorze ans, un diacre avant vingt-quatre ans, et un prêtre avant trente ans accomplis. On condamna les clers acéphales ou indépendants, les moines vagabonds; et on permit aux seigneurs de s'emparer des concubines des prêtres et de les garder comme esclaves; enfin on défendit aux prélats d'admettre au rang des ecclésiastiques les hommes de condition servile, et de donner aux monastères, s:ins le consentement du pape, les dîmes ou les étjlises qui appartenaient aux laïques
Henri, instiuit du progrès que le parti du pape avait fait en Italie pendant son absence, accourut du fond de l'Allemagne pour détruire la ligue puissante qui s'était formée contre lui. Il envahit aussitôt la Lombardie, ravagea les terres du duc Guelfe, mari de la comte!^se Mathilde, et l'obligea de lui demander la paix. Mai:-, l'implacable maîtresse d'Hildebrand fit rompre les négociations, et recommença une guerre plus terrible qu'auparavant.
Au sujet de cette guerre, on cite la réponse impie que le pape fit à Godefroi, évêque de Lucques, qui le consultait pour savoir quelle pénitence il devait imposer aux prêtres qui massacraient des excommuniés. « Imposez-leur une pénitence légère, écrivait le saint-père, et proportionnée à l'intention qui a présidé aux meurtres, selon l'usage de l'Église romaine; car nous ne déclarons pas homicides ceux qui, brûlant d'un saint zèle pour la religion, auraient égor- I gé quelques excommuniés. » Cette morale était ! digne du confident et du successeur de l'infâme : Grégoire VII !
Henri ayant rétabli ses affaires en Bavière et en Saxe, s'empara de Manloue, et marcha aussitôt sur Rome. Les Italiens, redoutant la colère du prince, s'empressèrent d'envoyer une ambassade à l'antipape Clément III, qui remonta sur le saint-siége après un interrègne de deux ans.
Cependant Urbain ne se laissa pas abattre parles revers; au contraire, il devint plus audacieux que jamais ; et non content de remphr l'Italie de ses anathèmes, de soulever les populations, il lança encore les foudres du Vatican sur la France, à l'occasion du mariage de Philippe I" avec Bertrade, troisième femme de Foulques le Réchin, comte d'Anjou. Ives de Chartres avait voulu s'opposer à cette alliance; mais ses remontrances lui avaient attiré la disgrâce du roi et une violente persécution. Le pape, instruit de cette afi'aire, écrivit au métropolitain de Reims et à ses sufiragants pour leur reprocher leur silence devant un crime aussi scandaleux. « Nous vous ordonnons, ajoutait le pape, d'aller trouver Philippe, pour l'avertir, de la
URBAIN II
part de Dieu et de la nôtiv, qu'il ait à se relever d'un crime aussi horrible par une sévère pénitence; car s'il méprise notre admonition, nous serons forcé d'employer contre lui le glaive spirituel. Faites-lui la même menace pour le contraindre à rendre la liberté à notre frère l'évêque Ives ; et s'il refuse d'accomplir notre volonté, anathématisez-le, fermez-lui l'entrée de vos églises, mettez en interdit ses châteaux, ses terres, défendez à ses serviteurs, à sa femme et même à ses enfants, de communiquer avec lui. Il faut imprimer à ces rois une terreur telle qu'ils n'osent plus s'emparer de la personne des ecclésiastiques sans notre permission. »
Pendant que les légats du saint-siége se rendaient en France, Urbain formait le projet de pousser le jeune Conrad dans une révolte contre le roi Henri son père. En effet, le prince leva l'étendard de la rébellion, et vint à Milan se faire couronner roi d'Italie par Anselme, métropolitain de cette ville.
Quelcpies auteurs ont voulu disculper Urbain de cette nouvelle perfidie ; ils prétendent que le roi de tiermanie haïssait Adélaïde son épouse, coupable envers lui de nombreux adultères, et que l'ayant surprise un jour dans les bras d'un de ses amants, il l'avait fait attacher sur un lit avec des cordes, et l'avait fait violer par tous les officiers du palais; ils ajoutent que le roi voulut même contraindre son fds à souiller sa mère; mais que le jeune prince se refusa à ce crime, et menaça son père d'une vengeance terrible. Maimbourg et Heiss condamnent cette fable, et soutiennent que le fds de Henri fut entraîné dans sa révolte par les artifices d'Urbain et par les séductions de la comtesse Mathilde.
Les Italiens se rangèrent en masse sous les étendards du jeune roi; Henri fut contraint de fuir devant les armes de son fils, et se retira en Allemagne; l'antipape fut chassé de Rome, et Urbain s'établit dans la ville sans être néanmoins maître de tous les quartiers, les soldats allemands étant parvenus à se maintenir dans le palais pontifical et dans la partie haute de la cité. Les partisans d'Urbain ne pouvaient pas même circuler librement dans les rues ; et Geoffroy, nouvel abbé de la Trinité de Vendôme, étant venu pour conférer avec le saint-père, fut obligé de se déguiser en pèlerin afin d'éviter les dangers qu'il aurait courus sans cette précaution.
Geoffroy resta avec le pape pendant tout le carême de l'année 1094, et lui remit une forte somme en or dont il devait se servir pour corrompre les troupes de Henri. Quelques jours avant Pâques, il prit si bien ses mesures que le capitaine Ferruchio, qui avait la garde du palais de Lalran, lui promit de livrer la tour qui dominait le château, s'il voulait lui remettre raille livres pesant d'or. Urbain, qui avait <à peine la moitié de la somme, fit aussitôt appeler les évêques et les cardinaux de son parti pour en obtenir de l'argent; mais aucun d'eux ne put lui être du moindre secours, étant comme lui privés des revenus de leurs diocèses ; il en éprouva une affliction si vive ([u'il ne pouvait retenir ses larmes. Alors l'abbé Geoffroy prit la parole, consola le pape et lui promit que le traître Ferruchio serait payé ; en effet, l'abbé vendit sa vaisselle, ses mules et jusqu'à ses ornements ecclésiastiques ; la somme fut ainsi complétée.
et le saint-père obtint immédiatement la remise du palais de Latrah. Quant à Geoffroy, il eut pour récompense la faveur de lui baiser les pieds le jour de son installation, et il reçut le titre honorifique de cardinal avec le droit de le transmettre aux abbés de Vendôme ses successeurs, qui l'ont conservi pendant plus de trois siècles.
Ensuite arrivèrent à Rome des lettres de Hugues, métropolitain de Lyon, qui déclarait reconnaître Urbain pour légitime clief de l'Église, lui demandant sa communion, et jurant une haine éternelle aux schismatiques. Le pontife fut tellement touclié de ces protestations, c{ue non-seulement il admit le prélat à sa communion, mais encore qu'il le nomma son légat en France. Depuis ce moment Hugues devint un des partisans les plus dévoués de la cour de Rome; il renouvela l'anathème prononcé contre Henri, contre l'antipape Clément, et lança une excommunication terrible contre Philippe I", pour le punir d'avoir épousé Bertrade pendant la vie de Berthe, sa première femme.
Le roi de France redoutant les suites funestes de la censure de l'Église, s'empressa d'envoyer des ambassadeurs au saint- père pour faire lever l'excommunication prononcée contre lui par l'archevêque de Lyon, sous la promesse de cesser ses relations avec Bertrade ; mais Ives de Chartres avait déjà prévenu le pontife que cette députation n'était que mensonge et artifice de la part de Philippe I", le plus fourbe des rois ; et Urbain ne voulut accorder au monarque qu'un délai, lui permettant toutefois d'user de la couronne jusqu'à la fête des saints.
Pour entendre le sens de cette autorisation, il faut savoir que les rois, dans les cérémonies solennelles, paraissaient en public revêtus des ornements royaux, afin d'imposer à la foule stupide, et recevaient la couronne des mains d'un évêque avant de la poser sur leur, front. Ives de Chartres rapporte que la couronne fut présentée à Philippe le jour de Noël par le métropolitain de Tours, et le jour de la Pentecôte par un évêque de la province de Belgique. Cette cérémonie n'avait aucun lappoit avec celle du sacre, qui ne se piatiquait qu'une fois au commencement de chaque règne.
Enfin Urbain rivait consolidé son autorité dans Rome, et ses partisans étaient devenus si nomlireux qu'il pouvait jiarcouiir l'Italie sans ledouter la faction de l'empereur Henri et de l'antipape Clément ; alors il vint à Plaisance, dans la Liiuilianhc, ri y convoqua un concile pour faire rendre ju^iii' à l'iupératrice Adélaïde. Plus de deux cents rvnpirs dr Bourgogne, d'Allemagne, de Bavière et de Saxe se rendirent dans cette ville ; ils étaient suivis de quatre mille clercs et d'au moins trente mille laïques. Comme il n'existait pas d'Église assez vaste pour contenir une telle multitude, on s'assembla hors des murs, en pleine campagne. La malheureuse reine comparut en suppliante devant les Pères du concile ; elle raconta dans tous ses détails les violences dont elle avait été victime, et de quelle manière l'empereur son mari après lui avoir fait attacher avec des cordes les bras et les jambes, l'avait dépouillée lui-même de ses derniers vêtements, et l'avait livrée à la lubricité des officiers du palais et d'une compagnie de ses
iloini fut séduil et entraîné à la révolte par la comtesse Matliilde
gardes. Cette accusatiou horrible excita l'indignation de l'assemblée, et détermina un grand nombre de scbismaliques qui tenaient encore pour Henri, ;\ quitter son parti et à se ranger du côté du pape.
On renouvela dans le concile la condamnation des erreurs de Bérenger sur l'Eucharistie ; et on déclara eu termes formels que le pain et le vin après la consécration étaient changés non-seulement en pensée, mais encore en essence, et devenaient véritablement le corps et le sang du Christ. Étrange aberration de l'esprit humain ! Plus tard l'opinion contradictoire dominera, et un autre pape, présidant également un concile, décidera que le pain et le vin après la consécration du prêtre sont changés en pensée et non en essence, et ne deviennent pas réellement le corps et le sang de Jésus-Oirist !
Les Pères condamnèrent l'hérésie des nicolaïstes, c'est-à-dire des prêtres qui prétendaient, en s'appuyant sur l'Évangile et sur les canons, qu'ils n'étaient pas obligés de garder la continence ; on délendit à tous les clercs entachés de cette erreur d'exercer les fonctions ecclésiastiques, et aux peuples d'assister aux offices célébrés par ces hérésiarques; on confirma ensuite tous les décrets rendus antérieurement sur la simonie, aliu d'empêcher les prêtres d'exiger aucun salaire pour administrer le saint chrême, le baptême et la sépidture ; enfin on déclara nulles les ordinations faites par l'antipape Clément HI et par les autres évêqucs intrus ou excommuniés.
Après la tenue du concile , le pontife se rendit à Crémone pour conférer avec Conrad sur leurs intérêts politiques : le prince vint à sa rencontre à un
mille de la ville, et conduisit par la bride le cheval du saint -père jusqu'à son palais ; ensuite il prêta serment de fidélité et d'obédience à Urbain, promettant sur l'Évangile et sur la croix de lui conserver la vie, les membres et la dignité de souverain pontife. A son tour, Urbain le déclara fils de l'Église romaine, et lui promit aide et conseil pour le maintenir sur le trône d'Italie.
Les affaires de Lombardie étaient à peine réglées, que le saint-j.ère reçut des lettres d'Anselme, métropolitain de Cantorbéry, qui lui annonçaient cpie l'Angleterre et le roi Guillaume le Roux le reconnaissaient comme pape légitime, et rejetaient son compétiteur Clément. Dans la joie que lui causait cette nouvelle, Urbain nomma aussitôt des légats pour la Grande- Bretagne, afin de remettre le pallium au prélat de Canlorbéry, et pour complimenter le monarque anglais. Ensuite il se dirigea vers la France, remonta le Rhône jusqu'à Valence : et de cette ville, il se rendit au Puy-en-Velay, où il célébra la fête de l'Assomption de Notre-Dame, et oii il publia la bulle qui convoquait le célèbre concile de Clermont.
En attendant le jour d'ouverture des séances, le saint-père visita le couvent de Cluny.près deMâcon, où il avait été moine; il consacra le grand autel de la nouvelle église du monastère, et le même jour il fit dédier trois autres autels par Hugues, métropolitain de Lyon, par Daïbert de Pise, et par Brunon, prélat de Seigni. Après la cérémonie, Urbain fit le discours suivant aux religieux, en présence des évèques et des cardinaux : « Nos prédécesseurs, mes frères, ont particulièrement aimé et protégé cette
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abbaye, et ils l'ont fait avec justice, puisque le pieux duc Guillaume , son fondateur, a voulu qu'elle n'eût d'autres protecteurs après Dieu que saint Pierre et ses successeurs. Je me trouve de ce nombre par la volonté de la Providence; mais aucun de ceux qui m'ont précédé sur la chaire apostolique n'a honoré ce lieu de sa présence. Sans doute le Christ m'avait réservé cette grâce, parce que ma jeunesse s'était écoulée dans cette solitude; je suis donc revenu dans la cellule où j'ai prié enfant, et j'avoue que le désir de la revoir est la première et la principale cause de
mon voyage en France » Le pape accorda à
Cluny un privilège de territoire, et il marqua luimême les bornes en deçà desquelles il était défendu d'exercer ni violence, ni pillage, ni capture, ni mutilation. 11 se rendit ensuite au concile de Clermont, où se trouvaient déjà réunis quatre cents prélats portant la crosse et treize métropolitains, ainsi qu'un grand nombre de seigneurs et de moines.
La première séance eut lieu le 18 novembre 1095. On confirma d'abord tous les décrets que le pape avait rendus dans les synodes de Melfe, de Bénévent, de Troyes et de Plaisance; après quoi on renouvela la tlit'enso d'usurper les biens des ecclésiastiques à k'Ui' morf ; on décida que leurs riciiesses seraient réservées à celui ipii succéderait à leur dignité, ou distribuées on œuvres pies, selon qu'ils le prescriraient par leurs dernières volontés. II l'ut également défendu d'élire arcliidiacre un clerc qui n'aurait pas été diacre, ni arcliiprètre celui qui n'aurait pas été prêtre ; et d'élever à l'épiscopat ceux qui n'auraient pas été diacres.
On établit dans un règlement que les curés ne pourraient jamais avoir deux prébendes dans deux villes différentes, ni deux dignités dans la même église; on décréta que personne ne pourrait communier sans recevoir séparément l'Eucharistie sous les deux espèces, le pain et le vin; enfin la trêve de Dieu fut confirmée pour être maintenue depuis le commencement de FAvent jusqu'à l'octave de l'Epiphanie, depuis la Septuagésime jusqu'à l'octave de la Pentecôte, et pour le reste deTannée, pendant le jeudi, le vendredi, le samedi et le dimanche de chaque semaine; elle fut déclarée exister en tout temps pour les prêtres et pour les moines, et durant trois années consécutives pour les cultivateurs et pour les marchands, à cause de la disette des wres. Ensuite Urbain déclara « le roi de France excommunié, ainsi que tous ceux i[ui l'appelleraient roi ou qui lui obéiraient pendant ([u'il croupirait dans son péché honteux. »
Mais de tous les actes du concile, le plus remarquable, et celui dont les suites furent les plus funestes aux nations, est sans contredit la publication de la première croisade. Avant de pénétrer dans les secrets de la pohtique des papes, qui excitèrent le fanatisme des peuples et les poussèrent dans ces expéditions extravagantes où s'anéantirent des millions d'hommes, il est nécessaire de remonter à la cause première des croisades pour en faire remarquer l'absurdité.
Vers l'an 1093, parmi les pèlerins qui entreprirent le voyage de la terre sainte, se trouva un moine, Français d'origine, né dans la ville d'Amiens en Picardie, et appelé Pierre l'Ermite. Ce religieux, pen-
dant son séjour à Jérusalem, rendit plusieurs visite au patriarche de la ville, qui lui fit un récit exagéré des maux que les chrétiens souffraient dans la Judée, sous la domination des musulmans. Pierre, ambitieux comme le sont tous les moines, saisit avec empressement l'occasion qui se présentait d'acquérir une certaine importance, et il promit au patriarche de s'adresser au pape pour réclamer des secours contre les infidèles.
En effet, à son retour en Italie, il se présenta à la cour de Rome, qu'il trouva d'autant plus disposée à seconder ses vues, non par son zèle pour la religion, mais par un motif secret de politique, qu'Urbain savait déjà tout le parti qu'il pouvait tirer d'une expédition qui pouvait enlever tous les seigneurs à leurs domaines et laisser les populations à la discrétion des prêtres.
Un historien, Jurieu, affirme que Pierre n'était pas ermite, qu'il n'avait jamais été à Jérusalem, et qu'il n'était dans toute cette affaire qu'un agent du saintsiége, chargé de faire réussir les fourberies du pape. « Il reçut, ajoute-t-il, bon nombre de sous d'or pour jouer la comédie qu'il représenta dans la suite, et pour dépeindre en termes emphatiques le piteux état de l'Église d'Orient, afin d'entraîner les insensés à la conquête de cette terre de Ghanaan, qui pendant trois cents ans fut constamment arrosée du sang des fanatiques croisés. »
Cependant nous devons avouer que le christianisme s'éteignait en Orient, et que les musulmans avaient déjà conquis la Syrie, l'Isaurie, la Pamphylie, les deu.ï Cilicies, la Lycie, la Pisidie, la Lycaonie, lu Cappadoce, la Galicie, les Deu.x-Ponts,' la Bithynie, enfin la plus grande partie de l'Asie Mineure ; ils attaquaient les pèlerins, leur enlevaient les présents destinés au saint sépulcre, et les contraignaient à payer une rançon pour se racheter de l'esclavage.
D'un autre cùlé, l'empereur Alexis Gomnène, voyant sa capitale menacée par les infidèles, avait envoyé des ambassadeurs en Europe pour implorer le secours des Français, des Allemands et des Anglais; mais ses prières avaient été méprisées, et les peuples de l'Occident avaient refusé de combattre pour le lâche Gomnène ; alors le Grec rusé se tourna vers le saint-siége, et il s'engagea par serment à reconnaître Urbain comme évèque universel, et à lui soumettre toutes les Kghses de l'empire, s'il déterminait les princes de l'Occident à faire une irruption en Orient. Le marché fut accepté, et l'intervention de Pierre l'Ermite, ou plutôt les intrigues du politique Urbain, amenèrent le concile de Glermont.
Nous citons comme un modèle d'éloquence furibonde et de sublime hypocrisie la harangue du saintpère en cette mémorable circonstance :
« Cliers frères, nous sommes heureux sans doute de voir notre présence exciter des acclamations dans cette grande et illustre assemblée ; mais nous ne pouvons cacher sous les apparences d'une joie trompeuse les marques d'une profonde tristesse; et vos cœurs nageront dans l'amertume, et vos" yeux verseront des torrents de larmes, lorsque vous considérerez avec moi, mes frères, les maux de la chrétienté, et la négligence que nous avons apportée pour soulager les fidèles de l'Orient.
URBAIN II
« Grâces à Dieu, nous avons presque entièrement extirpé l'iiérésie qui désolait l'Eglise d'Occident; nous avons exterminé par le fer ou par le feu les obstinés scliismatiques; nous avons réformé les abus, et augmenté les domaines et les richesses du saintsiége. Malgré tous ces succès, notre âme reste plongée dans la tristesse ; et nous vous déclarons que nous ne goûterons aucun repos que les implacables ennemis du nom chrétien n'aient été chassés de la terre sainte, qu'ils outragent jiar leur conduite impie et sacrilège.
« Oui, chers frères, Jérusalem, la cité de Dieu, cet héritage du Christ, qui nous a été légué par le Sauveur, cette terre vénérée où se sont accomplis tous les divins mystères, est depuis plusieurs siècles entre les mains sacrilèges des Sarrasins et des Turcs, qui triomphent de Dieu lui-même. Qui pourrait exprimer les horribles profanations qu'ils commettent dans ces lieux saints? Ils ont renversé les autels, brisé les croix, détruit les temples; et si dans leur rage ils ont épargné l'église du Saint-Sépulcre, ce n'est que par un sentiment d'avarice, car ils ont spéculé sur la dévotion des fidèles qui se rendent de toutes les parties du monde au divin tombeau. Ils exigent une rançon des pèlerins pour les laisser pé nétrerdans les lieux saints; ils les dépouillent ensuite pour les laisser sortir, et les attaquent encore quand ils regagnent leurs vaisseaux, pour s'emparer de leurs personnes et les réduire au plus dur esclavage ou pour leur faire payer une rançon.
« Et nous, enfants du Christ, nous contemplons froidement e» sans indignation le massacre de nos Irères ; nous paraissons inditlérents aux outrages que les barbares font à Dieu ; nous leur abandonnons tranquillement un héritage qui n'appartenait qu'à nous seuls ; nous les laissons jouir en paix d'une conquête qui fait la honte de toute la chrétienté, et nous demeurons leurs tributaires, sans oser revendiquer nos droits les armes à la main.
« Cependant les chrétiens ne craignent pas les batailles, puisque toute l'Europe est toujours en guerre; mais les glaives qui devraient exterminer les ennemis du Christ sont tirés contre lui-même, et frappent ses membres sacrés. Jusqu'à quand laisserez-vous les musulmans maîtres de l'Orient? attendrez-vous donc, pour sortir de votre léthargie, qu'ils aient détruit notre sainte religion? Une seule de nos armées triompherait aisément des infidèles; mais nos querelles et nos guerres intestines nous déciment tous les jours et font la force de nos ennemis. Quelles grandes choses nous accomplirions, si les princes de l'Occident n'étaient plus obligés de garder leurs troupes auprès d'eux pour les défendre des attaques de leurs voisins, et si l'esprit de Dieu réunissait nos efforts pour une entreprise aussi belle ! Nous espérons qu'il prêtera de l'éloquence à nos paroles, et qu'il descendra dans vos cœurs pour vous faire comprendre cette importante vérité!
« Nous avons choisi de préférence ce royaume très- chrétien pour donner l'exemple aux autres peuples, parce que nous nous sommes rappelé les Franks vos ancêtres, qui montraient un si grand zèle pour la religion, et parce que nous avons espéré que vous répondriez à la voix de Dieu, et que vous entraîneriez
toute l'Europe sur vos pas. Déjà les Gaulois ont été des adversaires redoutables pour les Huns, pour les Maures africains et pour les Arabes ; déjà, sous la conduite de Charles Martel et de Charlemagne, ils ont exterminé des armées d'infidèles plus nombreuses que les sables de la mer : aujourd'hui, vos légions seront plus terribles encore, vos victoires jilus éclatantes, parce que vous coml.)attrcv. sous l'étendard du Dieu des armées, (|ui vous envoie à la conquête de l'héritage de son fils, et qui vous ordonne de chasser les infidèles du saint sépulcre.
« Suivez, intrépides Franks, le chef qui vous appelle au secours delà religion, au secours de tous vos frères d'Orient, au secours du Christ lui-mêmo! '\''oyez ce divin Sauveur qui était sorti victdrieux du monde, de la mort et de l'enfer; maintenant il est esclave chez les Sarrasins ; il vous présente sa croix, il vous la donne comme l'emblème sacré sous lequel vous devez vaincre ses ennemis et acquérir une gloire élemelle. N'ouliliez pas que Dieu, par ma bouche, vous prouief la victoire, et vous abandonne les riches dépouilles des infidèles. Quant à ceux qui verseront leur sang dans celte guerre sacrée, ils recevront la couronne ineffable du martyre ; cependant si la peur
de la mort » Urbain allait continuer, lorsqu'il
fut interrompu par un frémissement universel; les assistants fondaient en larmes, se frappaient la poitrine, élevaient les yeux et les mains au ciel en s'écriant tous ensemble : >< Marchons^ Dieu le veut ! Dieu le veut ! »
Le pape, profitant de cette émotion, se leva de son trône, étendit la main comme pour réclamer le silence, et ajouta : « Quelle plus magnifique expression de la volonté divine que ces simples mots : «Dieu le veut! » sortis au même instant de toutes les bouches. Chers enfants , vous avez suivi l'inspiration de l'Esprit saint, et nous recevons cette révélation comme un oracle qui nous garantit le succès d'une guerre que Dieu lui-même vient de déclarer. Que cette expression sublime soit la devise de l'armée ; gardons-la sur nos étendards et sur nos poitrines, qu'elle devienne le cri des soldats et des chefs dans les combats; oui, Dieu le veut ! marchons au saint sépulcre, allons délivrer le Christ, et jusqu'au jour bienheureux où nous lui rendrons la liberté, portons comme lui sur notre épaule droite la croix sainte sur laquelle il a expiré pour nous arracher à l'esclavage du péché. »
Ensuite le saint-père déclara que la trêve de Dieu, décrétée par le concile, durerait pour les croisés pendant toute l'expédition, et qu'avant leur retour de la terre sainte, ils ne jioiirraient être attatpu's ni dans leurs biens m dan^ Iimus personnes; il les releva de toutes les iiiMiics |MiiitTs contre eux, et leur accorda des indul,t;cnces illimitées pour tous les vols et pour tous les meurtres qu'ils avaient commis. Il déclara légat apostolii[ue de la croisade Aymar de Monteil, évêque du Puy, prélat d'une prudence consommée, d'un courage héroïque, et qui avait fait éclater la ferveur de son zèle en demandant le premier de tous, dans le concile, la croix et la permission de se dévouer au service de la chrétienté. Enfin le pontife, en congédiant l'assemblée, ordonna à tous les ecclésiastiques de prêcher partout la croisade pour la délivrance de Jésus-Christ.
Urbain, couvrant ainsi ses vues anil)itieuses du voile de la religion, excita le fanutisnie des peuple?
de l'Occident, et réunit proni] six cent milli^ hommes de piei
tement une armée de et de cent mille ca-
valiers. « Alors, rapporte 15si
vius, les hommes se
renduieut en foule, sans distin dition, auprès des princes (j
cliiin d'âge ni do con-
cr.iisade; les iemmes mêmes i
lonlraient uw arlnir
toule marliale el une inirépidilé d'aoïa/nn,.. : l^.s miracles ne man.puTenI p;i. aux piélrrs pnur Irunipcr la simplicité des lidele.. puuc les],nn-,T ,\nu< \r Levant, où ils succombèrent par mUlii'i> di' la l.imine ou de la peste. Cette épo((ue. njoulr riiisinricn. a été plus l'eitile en supers;itions ipir l'iulrs 1rs autres; mais indépendamment du motit de nli^Km qui entraînait quelques hommes de boi;:ie foi diiis cette malheureuse ex|i(''dition, on doil ciniveiiic qur le plus grand nombre d'entre l(>s cimsi^s n'allaient en Asie que paraïUDurdu lui- iiidag.' cl parce qu'ils n'avaient plus rica à pilli-r dans leur patiie. ^
Albert affirme également que ces bandes de croisé» étaient composées de parjures, d'adultères, d'incestueux, de larrons et d'assassins, et que pour eux le pillage était le véritable but de cette sainte expédition. Guillaume de Tyr, le moine Guibert et le jésuite Maimbourg avouent qu'ils ressemblaient à une armée de brigands. Enfin Bayle s'écrie : « Oserait-on soutenir que ces monstres, qui se croisaient avec tant il'anh 111- poui- la teiie sainte, étaient la fleur du .liii^iMiii-^inc'.' l'oiinait-iin appeler soldats du Christ, i i'< iiii-:;:iMrs qui aliai) 'onnaient leur patrie, leurs !' 111:111- ri li;r> r: l'.nit^. [.nui- aller combattre les inliL'Ir^.' Noij. fur r,s li\puciites, qui prétendaient voir des anges el des saints à la tète de leurs armées, n'i''taient que des pillards et des assassins; ils violaient les femmes, défloraient les jeunes filles, et égorgeaient ceux qui leur accordaient l'hospitalité. La cruauté et la dépravation de ces barbares étaient si grandes, que les chrétiens d'Asie qu'ils allaient secourir éprouvaient plus de frayeur à leur approche
URBAIN II
Les Croisés écrasent les Hongrois et incendient leurs vilies
([u'à l'arrivée des Turcs et des Sarrasins. Les croisades sont assurément les plus hideuses pages de l'histoire du cliristianismc... »
Pendant que les émissaires du saint-siége parcouraient tous les royaumes chrétiens fin prêchant la croisade, le pape faisait des tournées en France, assemblait des conciles, vendait des privilèges, distribuait des indulgences el promel'ait les honneurs du martyre à tous les lidèles. Enfin il li\a r(''poiiue du
départ pour Jérusalem au jour de l'Assomption de la même année 1096.
rrhain vint ensuite à Tours ; il catéchisa le peuple siu' le liord de la Loire, en présence d'une inlinile de |irt''l;ils et de seigneurs, au nombre desquels se trou- \ail Foiilipu's, comte d'Anjou. 11 tint également un (■(iiuiic des évè({ues de la province, et les congédia le (pialrième dimanche de Carême, après une procession solenaelle dans laquelh il parut avec une cou-
ronne de palmes, suivant l'usage de Rome. Dans cette cérémonie, le comte d'Anjou reçut la rose d'or que les papes avaient coutume de bénir ce jour-là. On ne retrouve aucune trace de cette pratique avant ce siècle; elle consistait à consacrer une rose d'or pleine de musc et de baume, et à l'offrir après la cérémonie à une princesse ou à un seigneur que le saint-siége voulait honorer. Le pontife visita également Poitiers, Saintes, Bordeaux, Maguelonne et Nîmes, où il convoqua encore un concile.
Enfin, le jour du départ pour la terre sainte étant arrivé, les armées des croisés commencèrent à s'ébranler sur tous les points. La première troupe était commandée par (jautier Sans-Argent, dont le surnom fait assez connaître le véritable motif de son ardeur pour la croisade. Il partit le 8 mars 1096 avec une multitude de gens couverts de baillons et à pied comme lui: Us prirent tous la route de l'Allemagne, et s'abattirent à Mayence et à Cologne. « Ils y commirent tant d'borreurs et d'atrocités, dit le moine Guibert, que les citoyens se barricadèrent dans leurs maisons pour échapper à la barbarie de ces monstres. Les mères, devenues furieuses, étouffaient les enfants qu'elles allaitaient ; les maris poignardaient leurs femmes, et les jeunes gens se donnaient la mort, pour ne pas tomber entre les mains de ces impitoyables fanatiques, chargés de toute sorte d'iniquités, qui portaient la croix sur l'épaule. »
Ces. premières bandes furent suivies de cjuarante mille vagalinnds conduits par Pierre l'Ermite, et recrutés en France ou sur les frontières d'Allemagne. Un moine, appelé Gondescalc, prit la route de Hongrie, traînant à sa suite une armée de quinze mille pillards; ils commirent tant d'atrocités sur leur passage, que les lialiitants exaspérés se levèrent en masse et les massacrèrent jusqu'au dernier. Mais cette valeureuse nalion fut bientôt exterminée ellemême par deux cent mille bandits cpii vinrent fondre sur ses villes et sur ses campagnes.
Urbain retourna en Italie, escorté par une troupe de croisés IVaneais qui avaient à leur tête Robert, duc de Normandie, et Etienne, comte de Blois. Avec leur secours le pontife entra triomphant dans Rome et chassa les partisans de l'antipape Guibert des forteresses qu'ils occupaient, excepté du château Saint- Ange, qui resta seul au pouvoir de l'ennemi.
D'un autre côté, les troupes de la comtesse Mathilde poussèrent l'armée de Henri hors de la Lombardie, et la forcèrent à quitter les villes qu'e! > occupait et à se replier sur la Germanie.
Pendant que le pape travaillait ainsi à consoliJei sa domination en Italie, les croisés s'embarquaient pour Gonstantinople. L'ambitieux Bohémond, fils de Robert Guischard, duc de la Pouille, nourrissait l'espoir de faire pour lui-même la conquête de l'em- ^ pire grec, et de profiter des croisades pour faire son entrée à Gonstantinople ; en conséquence , il fit demander à l'empereur Alexis le passage de sept mille chevaHers à travers ses États. Urbain fut chargé par le prince de la négociation; mais l'empereur, qui était déjà informé des brigandages que les croisés commettaient sur leur route, et des projets formés par l'ambitieux Bohémond, homme fourbe, implacable et hypocrite, apporta dans ses rapports avec
les croisés une prudence telle que les chefs des chrétiens occidentaux se trouvèrent dans l'impossibilité de favoriser les desseins de Bohémond.
Avant l'arrivée des troupes, Ale.xis eut soin d'envoyer des officiers qui établirent d'immenses marchés et fournirent abondamment des vivres aux soldats, afin de les empêcher de se livrer au pillage. Il attacha à tous les corps des interprètes instruits de la langue romane, qui commençait à devenir la langue vulgaire dans les Gaules; il les chargea d'apaiser les différends qui pourraient s'élever entre les Franks et les populations grecques , avec la recommandation expresse de ne point épargner l'or, de mettre tous les navires à la disposition des croisés pour les débarquer de l'autre côté du détroit, et de combler tous les capitaines de grandes marques d'honneur.
Malgré toutes ces sages précautions, les croisés saccagèrent les environs de Gonstantinople, incendièrent les maisons, massacrèrent les cultivateurs, forcèrent les couvents de religieuses, et dans leur soif de pillage, ils arrachèrent jusqu'aux toitures de plomb des basiliques pour les vendre aux juifs.
Anne Comnène, fille de l'empereur, rapporte que parmi les chefs des croisés, Pierre l'Ermite se montra l'un des plus cruels et des plus rapaces. Ses soldats, ajoute l'historienne, commirent des atrocités si épouvantables aux environs de Nicée, que les autres croisés en furent indignés : « Us hachaient des enfants eu morceaux pour les manger en ragoûts; ils en mettaient à la broche, les rôtissaient vivants, forçaient les mères de ces victimes à boire le sang qu'ils recueillaient de leurs corps, assouvissaient leur brutalité sur ces malheureuses femmes et ensuite les écartelaient ; enfin ils outrageaient la nature avec les jeunes geiis, les pendaient ensuite par les cheveux ou par la barbe, et s'exerçaient à leur abattre les bras ou les jambes d'un seul coup d'épée »
Plusieurs seigneurs français dévorés d'ambition s'étaient joints à l'armée des croisés, dans l'espoir de conquérir des provinces et de poser sur leur front une couronne royale, et cachaient leurs projets ambitieux sous un masque hypocrite.
Voici comment s'exprime Anne Comnène sur leur compte : « Hugues le Grand, frère du roi de France, était un homme extraordinaireraent orgueilleux de sa naissance; avant son départ il avait écfit à l'empereur Alexis : i- Prince, vous êtes invité à vous ren- « dre aver iMiini,.' et inagnilicence à ma rencontre;
,,:n ~ ■ - !r roi des rois et le plus grand
)Hin- - le ciel. » Notre habile empe-
leu. Hjiitr. a^ulI j..,,^ lecturB de cette lettre, envoya à Jean, fils disaac, qui gouvernait à Durazzo, et à Nicolas Maurocatacalon, qui commandait la flotte, l'ordre de veiller sur les côtes pour l'avertir de l'arrivée du prince français.
« Aussitôt que Hugues eut atteint les côtes de la Lombardie, il envoya encore à Durazzo vingt-quatre ambassadeurs couverts de cuirasses et de cuissards d'or, pour faire préparer les logements de sa suite Ceux-ci dirent au gouverneur : « Sachez, duc , que « notre maître Hugues le Grand doit arriver dans « cette ville après avoir pris l'étendard de saint Pierre « à Rome; c'est lui qui est générabssime de l'ar- « mée des Franks ; préparez-vous donc à le recevoir
URBAIN II
u d'une manière comenable à sa dignité et à lui « rendre les honneurs qu'il mérite, ou bien vousau- « rez à redouter la puissance de ses armes. »
^'oilà quels étaient les soldats et les chefs que la politique de Rome avait poussés sur l'Orient. Cette guerre d'extermination ne profita qu'au saint-siége et au clergé, qui prirent sous leur protection les domaines des croisés et s'emparèrent des revenus en quahté de tuteurs, de curateurs des veuves, des pupilles et des mineurs.
Le jésuite Maimbourg, qui se montre toujours si dévoué à l'Église romaine, avoue néanmoins qu'elle augmenta prodigieusement ses richesses par les dépouilles des croisés; il raconte que Godefroi de Bouillon engagea tout son patrimoine afin d'avoir les sommes nécessaires à l'équipement des troupes qu'il conduisait en terre sainte. <' 11 vendit, ajoute l'historien, ses comtés de Bouillon et d'Ardenne à Aubert,évêque de Liège; et les successeurs de ce prélat en sont toujours demeurés possesseurs. Richer, évêque de Verdun, profita également des croisades pour racheter la ville, le château de Stenay, leurs dépendances et tous les autres domaines que le frère de Godefroi avait abandonnés à ce seigneur. Ainsi, pendant que les princes séculiers s'appauvrissaient pour servir le Christ, les gens d'église profitaient de l'enthousiasme religieux pour s'enrichir de leurs dépouilles »
Un nombre incroyable de crijisés périrent misérablement en Palestine ou furent massacrés par les infidèles; quelques corps d'armée plus aguerris ou mieux commandés parvinrent seuls jusqu'à Jérusalem, dont ils s'emjiarèrent après avoir soufl'ert toutes les horreurs de la peste et de la famine.
Quant à Urbain, il coutinuala série de ses intrigues en Itahe, poussa Roger, duc de la Pouille et fils de Robert Guischard, dans une guerre contre Roger son oncle, duc de Calabre et comte de Sicile ; il vint même le trouver sous les murs de Capoue.pour conférer avec lui sur les moyens d'assurer pour toujours leur domination dans la péninsule; mais sm la imuvelle que leurs ennemis étaient à Saleiiic ;ivin> drs forces imposantes, il trahit son nouvel allie vl lil un traité avec le comte de Sicile, qu'il nomma légat du saintsiége, quoiqu'il fût laïque. Cetacte remarquable conférait à Roger et à ses descendants une espèce de royauté théocratique sur la Sicile ; eu voici la teneur : « Comte, pour reconnaître les senii es ijue vous avez rendus à l'Eglise par votre vajeui' en étendant la domination des papes sur les terres arrachées aux Sarrasins, et surtout pour récompenser le dévouement que vous avez manifesté au saint-siége, nous donnons à vous et à vos héritiers le pouvoir de gouverner, au nom de l'apôtre saint Pierre, les affaires temporelles et spirituelles de la Sicile. »
Un seul auteur, Hamelot de la Houssaye, a prétendu que cette décrétale était apocryphe; mais tous les autres historiens, et parmi ces derniers, des moines et des prêtres, en ont reconnu l'authenticité, et rapportent qu'elle fut souscrite par Urbain II, le 5 juillet 1098, dans la ville de Salerne.
Ainsi un pape infaillible a déclaré qu'il n'était pas nécessaire d'être ecclésiastique pour avoir le droit de diriger les Églises d'un royaume et représenter le saint-siége, c'est-à-dire pour ordonner des évêques.
anathématiser des prêtres, et recevoir les offrandes et les dîmes que la superstition arrache aux peuples ignorants et crédules; un pontife a donc sanctionné la transmission héréditaire de cette puissance illimitée ; et comme les États de Sicile n'admettaient pas la loi salique, il a donné aux femmes le droit d'être à la fois reines et papesses. Et la preuve incontestable que ce droit a été consacré par Urbain, c'est que les anciens manuscrits du seizième siècle désignent Jeanne la Folle sous le titre de béatissime et sanctissime saint-père. « Pendant ce siècle, dit Richard Simonde, il y eut quatre pontifes et quatre sacrés collèges dans la chrétienté ; un pape siégeant à Rome, un autre à Constantinople, une papesse en Sicile et une papesse en Angleterre ! »
Pendant que le saint-père était à Salerne, la faction de Guibert se relevait dans Rome, et bientôt elle fut assez puissante pour tenir ouvertement un concile auquel assistèrent huit cardinaux, quatre évêques , six prêtres et un assez grand nombre de diacres et de moines. Urbain fut anathématisé solennellement par les Pères, qui rendirent ce décret : « Nous ne voulons pas laisser ignorer aux fidèles que nous sommes réunis en concile pour détruire les hérésies introduites dans l'Eglise par le moine Hildej jjrand et par les imitateurs de sa politi(|ue ; en conséijuence, nous publions la condamnation du pape Urbain et de tous ceux qui le reconnaissent. Néan- , moins nous permettons aux coupables de venir plaider leur cause en notre présence, leur promettant, lors même qu'ils seraient condamnés, une entière sûreté pour leurs personnes jusqu'à la fête de la Toussaint, parce que nous ne sommes point altérés de sang, et que noius désirons sincèrement la paix, la vérité et l'unité de l'E-lise. » Cette tentative fut le dernier efloit du parti de l'antipape ; Urbain, à son retour, acheva de disperser ses ennemis.
L'année suivante, le pontife convoqua un synode général dans l'église de Latran pour procéder à la canonisation de saint Nicolas Peregrini. On pourrait être surpris de trouver des saints dans ce siècle de corruption; mais si on étudie l'histoire de l'Église, on reconnaîtra que les saints comme les miracles ont été d'autant plus nombreux que l'ignorance et la superstition étaient plus profondes. Bizance, métropolitain de Trany, présenta aux Pères, selon l'usage, la relation des actes pieux et des prodiges accomplis par Nicolas Peregrini, et le pape rendit le décret suivant : •■ Nous mettons au catalogue des saints le vénérable Nicolas, surnommé Peregrini, et nous ordonnons qu'il soit honoré par l'Église. » En vertu de cette décision, l'archevêque Bizance fit élever une basilique au canonisé, et vendit les reliques du saint à une communauté de moines, qui les exposa à la vénération des fidèles, et s'en servit pour extorquer aux dévots des offrandes et de l'argent.
L'assemblée reçut ensuite la députation des moines de l'abbaye de Molesme, qui venaient accuser Robert, leur abbé, de ce qu'il les avait abandonnés pour se retirer avec quelques fanatiques à cinq lieues de Dijon, dans un lieu appelé Cisterium en latin, et Cîteaux en langue romane, qui n'était qu'un désert couvert de bois et de ronces. Ces religieux avaient d'abord commencé à le défricher, avaient taillé quelque
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bert retourna en conséquence à Molesme, et les nouveau.x moines de Gîteaux furent obligés dé procéder à une nouvelle élection pour le remplacer.
Après la tenue de ce concile, les chroniques ne font plus mention des actes d'Urbain; on sait seulement qu'il mourut le 29 juillet 1099.
L'orirueil, l'avarice, l'ambition et l'hypocrisie formaient le caractère d'Urbain. Il marcha sur les traces d'Hildebrand ; et quoiqu'il ne possédât pas l'énergie et les talents de ce moine, il sut néanmoins, par une politique perfide, par d'audacieuses fourberies, rét:;blir l'autorité du saint-siége, que l'orgueil de Grégoire VII avait fortement compromise.
Le grand accubiteur gcuveir.e l'empire. — Débauches des jeunes princes Basile et Constantin. — Ils montent sur le trône. — Cruautés de Basile. — 11 fait crever les yeux à quinze mille prisonniers. — Il fait empoisonner Bardas Phocis. — Basile est lui-même empoisonné par son frère Constantin. — Jeux puérils de l'empereur. — Constantin donne les emplois de l'État aux courtisans les plus dissolus. — Incestes de Constantin avec ses deux filles Zoé et Théodora. — Les deux princesses se livrent iivec des courtisanes à des débauches monstrueuses. — L'empereur oblige Romain Argyiopule à épouser Zoé. — Romain parvient à l'empire. — Vertus de ce prince. — Il est as-assiné par sa femme. — Amours scandaleux de Zoé et de Michel. — L'impératrice le fait monter sur le trône. — Zoé inerve le prince par s;i lubricité. — L'infortuné devient fou et n^eurt. — Son neveu Michel Calaphate, le nouvel amant de Zoé, est déclaré chef de l'empire. — Calaphate fait enfermer Zoé et Théodora dans un monastère. — Le peuple chasse Cala|ihate et replace Zoé et Théodora sur le trône. — Supplice de Michel Cala; hâte. — Occupations bizarres de l'impératrice Zoé. — Sa dévotion pour l'image Antiphonète. — Elle épouse un de ses amants qui règne sous le nom de Constantin LX. — L'impératrice Zoé est canonisée comme sainte. — Mort de l'empereur. — Règne de Théodora. — Michel Stratioticos parvient à l'empire. — Isaac Comnène usurpe la couronne. — Ses belles actions le rendent odieux aux grands et aux prêtres. — Le prince devient insensé et abdique en faveur de Constantin Ducas. — Amour de Ducas pour les lettres. — Fa mort. —Sa femme Eudoxie e.-t reconnue n'gente de l'empire. — Ruse singulière employée par celte princesse pour conclure son mariage avec Romain Diogène — Le nouvel empereur est fait prisonnier parle sultan .Alp-Arslan. — Constantin Ducas fait proclamer empereur Michel VII. — Supidice horrible de Romain Diogène. — Michel Parapinace monte sur le trône. — Amour du jeune empereur pour les lettres. — Conspirations contre le prince — Nicéphore Botoniate parvient à l'empire. — Débauches de l'empereur. — Ses deux mignons le renversent du trône. — Ale.\is Comnène est déclaré empereur.
— Il s'empare des richesses du clergré. — Opinioi s des croisés sur ce prince. — Mort d'Alexis Comnène. — Histoire politique en France. — Règne déplorable de Robert le Pieux. — Caractère exécrable de la reine Constance. — Ses débauches. — Elle ap[ielle les troubadours à la cour de France. — Elle fait assassiner Hugues de Beauvais. — Elle poursuit de sa haine son propre fils Hugues, qui meurt empoisonné. — Elle crève les yeux à une femme hérétique et fait étendre sur un gril brûlant le chanoine Etienne. —Henri parvient au trône.— Constai.ce veut enlever la couronne à son fUs légitime pour la donner à son bâtard.
— Crimes et débauches de Henri. — Philippe est couronné roi de France. — Perfidies de ce [irince. — Sa pas ion pour Bertrade, comtesse de Montfort. — Il répudie Berthe pour épouser Bertrade. — Débauches et cruautés de Bertrade. — Elle écrit au roi d'Angleterre pour qu'il fasse poignarder le prince Louis, éj^itime héritier du trône de France. — Bertrade est canonisée par les piêlres. — Mort de Philii'pe. — Réflexions sur le onzième siècle.
L'histoire politirjue du onzième siècle est aussi fertile en débauches et en crimes que celle des siècles précédents. Basile II et Cnnslaulin '\'III, qui occupaient le trône d'Orient dc[>nis l'annro 976, continuaient à régner au milieu des désordres et des guerr^'S intestines excitées par la jalousie et par l'ambition des officiers du palais. Le grand accubiteur présidait toujours au.\ débauches nocturnes des
princes; il était devenu leur punivnuMu- de courtisanes et des mignons, qui élainit i li;ii!4('s de les énerver dans les voluptés, afin de les lenJn' incapables de t^Miurnirr l'Kt:it. Cependant après l'assassinat de Jean Ziiiiiscès, les deux prinoes Basile et Constantin eurent un éclair d'énergie et résolurent de prendre les rênes du gouvernement.
Basile se mit à la tête des armées et remporta des
HISTOIRE DES l'AI'ES
uautés de l'empereur Basile
victoires éclatantes sur les Bulgares ; malgré quelques actes de Lravoure, sa cruauté envers les vaincus lui a mérité le blâme sévère de l'histoire. On rapporte qu'après la prise des villes, il prenait un cruel plaisir à poignarder les jeunes fdles pendant qu'elles recevaient ses horribles caresses. Les mêmes historiens affirment encore qu'après une bataUle, il fit crever les yeux à quinze mille prisonniers, et qu'il les renvoya dans leur patrie en plaçant par dérision un borgne à la tête de chaque troupe compoc ie de cent aveugles.
Perfide et cruel dans sa politique, il sut opposer l'ambitieux Bardas Phocas au capitaine Bardas Sclélus, qui s'était fait proclamer empereur par l'armée. Phocas après avoir vaincu les rebelles, voulut à son tour pioïiter de la victoire et se faire reconnaître chef de l'empire ; mais L'asile avait pris ses précautions ; l'échanson du vainqueur était gagné, et Bar-
das mourut des suites d'un breurage empoisonné. Ce crime lui fut fatal: et bientôt, victime à son tour d'une trahison, il mourut empoisonné par son frère.
Constantin VUI se trouva alors maître du trône; mais comme son éducation avait été fort négligée, il fut obligé d'abandonner le gouvernement de l'empire à ses favoris, et il ne s'occupa plus que de débauches, comme par le passé.
Cédrénus rapporte qu'il était toujours entouré de jouets d'enfants, et qu'il ne quittait ces amusements puérils que pour les courses de chevaux, ou pour s'enivrer avec les bouffons et les baladins. Lorsqu'un emploi était vacant, il assemblait les eunuques de son palais, et leur ordonnait de réunir tous les débauchés qu'ils trouveraient dans les tavernes et de les conduire en sa présence. Alors il commençait avec ces misérables une orgie révoltante pendant laquelle il leur versait lui-même à boire; celui qui englou-
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lil^TOIllE POLITIQUE DU ONZIÈME SIÈCLE
tissait les cnupps de vin Irs ] tait ilflioul loisqne tous lisons la taJjle, oJjtPiiait ses lave Pendant la longue durée filles, Zoé et Tliéodora, ifu'i aux plus lionililes délianclic amants tonles l.'s ,-,iraii-es d infâmes poussaie
inte.
son l'i'une, ses doux [lit lui-niènie initiées lii'in-èrent avee leurs Elat. Ces piineesses piavation jusqu'à se livrer
sous les yeux do leur père aux jeux horrililes des femmes de Sardanapale.
Enfin, après avoir occupé le trône l'espace do cinquante-deux ans. ('.(.nslantin fut atlrint d'une maladie grave. Avant do mourir, il voulut assurer la couronne à ses liHos, m associant à l'empire un homme capable do rt'sistor aux intrigues des officiers de sa cour ; et il jota les yeux sur Romain Argyropule, qui lui pauil le ] 'us reduulable parmi les seigneurs qui rouicuiMifut, Celui-ci était déjà marié depuis longloiui's à uno i'omme remarquable par ses vertus, et qu'il oln'rissait autant qu'il en était aimé. Une semblaLilo considération n'arrêta pas l'empereur ; il le tit appoloi au palais, lui apprit qu'il l'avait choisi pour son succossour, et lui intuna {'ordre d'épouser s,i fillo Zoé à l'instant mémo. Romain voulut fane quelques objections ; alors, sur un signe de l'ompcreur, li' bourirau entra et prépara des instruments de toiture; .Vrgyropule n'opposa aucune résistance et consentit à son mariage avec Zoé. Le lendemain sa première femme fut étranglée, et il monta sur le trône.
Constantin mourut quelque temps après, l'an 1028, à l'âge de soixante-dix ans.
Le nouveau prince appiartonait à une ancienne famille sénatoriali' qui avait toujours occ-upé les promièros cliiirjc- dr 1 El:il ; il soi unuvornor l'orapire aviT Irii,,,.!/. .• ,,.|,, 1,1,1 rordi'o dans 1rs liiiancos : par SOS soins Ir rln-,-. de ( ionstanliunpl,. ivriit un traitement réguUor ; il assi-ua â la basilique de Sainte- Sophie quatre-vingts livres |iesant d'or qui étaient prélevées chaque année sur le trésor impérial; il éleva trois syncelles de cette église à la dignité de métropolitains, et leur donna des sommes considérables pour les besoins des prêtres, des diacres et des moines. Enfin il disirilm;! de grandes aumônes aux pauvres pour le ici os de r,îiiii> de son Ijeau-père, et il restitua aux mililcs ios biens qui leur avaient été enlevi's ]"iar (Inn-taiilin.
Tout faisait o^iii'.rrqi.'.Vrgyropulo rendrait à l'empire son ancien crlat et augmenterait la prospérité des peuples ; inallieureiisemont un nouveau crime de l'infâme Zoé vint replonger ses sujets dans la consternation. Cette Messaline, devenue éperdument amoureuse d'un trésorier public nommé Michel, avait ré.solu de se défaiir do son mai i par un meurtre pour faire monter sonauiaiil sm Ir liVuir. lu soir, elle fit prendre à son mari, qui i i.ni iLms |r li;iiii, un sorbet empoisonné, et comino Ir iiui'-nu n'agissait pas assez promptement, elle appela à son aide sa siour Tliéodora et l'eunuque Jean ; tous les trois saisirent l'empereur, lui plongèrent la tête dans l'eau et l'étouft'èrent. Ensuite, et sans même attendre que le jour pariait, Zoé fit prévenir le patriarche Ale.xis, au nom d'Argyropuie, qu'il eût à se rendre immédiatement au palais impérial.
La piini bie ,\nrrv.
d'iui mani lorsqu'il 0 dre juir la .
sa sœur ot
Irndait le patriarche dans la chamur lin trône d'or, à peine couverte nuit, les bras et les jambes nus :
us !a sallo, Tlii'^odora vint le preni piV'sonta Alichel comme mari de 0 de l'empire. Alexis laissa éclater son indignation, et menaça de prévenir le prince de la trahison ; alors on lui montra le cadavre d'Argyropuie qu'on avait apporté dans la chanibio don'e, ol en môme temps on lui oll'iit des urnes jilriiios cl'nr pour le prix de sa comiilaisance ; enfin lo palriarcho, vaincu par les menaces ou séduit par l'appât de l'or, donna la bénédiction nuptiale aux exécrables meur-
]\li('lirl \\ . suinommi' lo Paphlagonien, fut reconnu solrnrirllriurni riii|irirur ; mais son règne ne fut pas do loiigiir duii'r. n bientôt il devint fou par suite dos breuvages aj)hrodisiai[ues que l'impératrice lui faisait donner pour qu'il pût répondre à ses appétits insatialiles. Après avoir épuisé son second mai'i. Zoé fit venir à la cour un neveu de Michel, nommé Galapbate, qui devint à son tour l'amant de la princesse. Elle voulut engager son nouveau favori à massacrer l'infortuné Michel pour demeurer seul possesseur du trône; mais Calaphate repoussa ses propositions avec horreur, et parvint à lui démontrer que ce crime était inutile, puisque son mari était attaqué d'une maladie incurable. En efiét, le prince mourut quelques mois après, dans un paroxysme de folie, l'an 1041.
Après la mort de son oncle, Calaphate se fit proclamor enqiorour sous le nom de Michel V ; aussitôt Zoo i/i.laiiia Irxéculion des promesses cju'il lui avait laites, rt voulut le contraindre à l'épouser; mais le prince, redoutant le même sort que les deux premiers maris de l'impératrice, la fit saisir avec Théodora sa sœur, et toutes deux furent enfermées par ses ordres dans un monastère. A la nouvelle de cet enlèvement, Constantin Monomarjue, un des amants de Zoé, depuis longtemps jaloux de la fortune de Michel, qu'il regardait comme s'étant élevé à l'empire à son préjudice, cria à la trahison, appela le peuple aux armes, força les poites du couvent, on arracha Zoé et Tliéodora, qui furriil prnclainées impératrices et ramenées tiiurnpluiiiti's au ]ialais de Blaquernes. Michel fut chargé do cliahios ; le fiourreau lui brûla les yeux et lui arracha la langue en présence des princesses ; et après l'exécution, on l'emporta tout sanglant dans le monastère de Stude, oii il mourut.
Avec Zoé et Théodora la débauche et le meurtre
l'oiil la
dicité et de
uiôro fois l'en^niur i\c Cons-
nnios, dut s'efdépravation de
frayer de l'excès
ses deux souveraines.
Les historiens racontent que ces Messalines donnaient audience aux évèques et aux ambassadeurs dans la salle des bains ; et que là, dans une hideuse nudité, elles écoutaient les harangues, pendant que des eunuques répandaient des arômes sur leur corps. Ils ajoutent qu'elles étaient sans cesse occupées de débauches, et qu'elles passaient des journées entières à contempler les jeux lascifs de leurs
Histoire des i'apes
L'impératrice Zoé
siuges, pour prendre des leç^ons de corruption, lorsque leur imagination déréglée s'était épuisée en inventions nouvi-Ues.
Zoé prenait un singulier plaisir à composer ellemême des parfums capables de réveiller les sens engourdis de ses amants; ses appartements étaient transformés en un laboratoire immense, où Taloès, l'encens et l'ambre étaient combinés avec d'autres aromates sur des charbons ardents.
Alliant la superstition à tous ses autres vices, elle avait fait placer dans sa chambre à coucher une image du Christ appdée Antiphonète ou expiatoire, devant laquelle Zoé se prosternait avant de se livrer à ses orgies. En se levant chaque matin, elle adressait à son image des expressions d'un amoui passionné, lui demandant pardon de ses inlidélités ; et selon que le Qirist paraissait avoir plus ou moins d'éclat, elle en augurait des malheurs ou des succès pour la journée.
L'n matin, le hasard ayant voulu qu'un rayon de
lumière vînt frapper l'Anliphonète au moment oîi Zoé se réveillait, elle crut voir dans cet événement fort naturel un présage divin qui lui commandait d'épouser Monomaque, qui était couché à ses côtés. Elle se leva sans bruit, laissant son amant encore endormi, et envoya chercher le patriarche Alexis, qui bénit leur mariage.
Monomaque se réveilla empereur, et fut couronné aussitôt sous le nom de Constantin IX : son règne dura douze années entières, qu'il passa dans les plaisirs et dans la mollesse. L'empire marchait toujours à sa ruine ; les Normands enlevaient la Fouille, les Turcs envahissaient la Perse , et les Petschenègues, au nombre de huit cent mille hommes, s'établissaient dans la Servie. Enfin Zoé termina à soixante-douze ans une carrière remplie de débauches et de crimes, ce qui ne l'empêcha pas d'être canonisée par les prêtres et d'être honorée comme sainte dans l'Église !
Quelque temps après, Constnntin Monomaque fut
HISTOIRE POLITIOtE DU ONZIÈME SIECLE
L'Empereur Nicéphore fait enlever les jeunes garçons et les jeunes filles
étouffé par la goutte. Sa mort laissa Théodora seule maîtresse de l'empire; aussitôt les eunuques s'emparèrent de toute l'autorité; la fortune- publique et les charges de l'iîitat leur lurent abandonnées par cette femme débauchée, qui, quoique âgée de soixantedix ans, écoutait encore les flatteries de ces êtres dégradés , et s'était persuadée qu'elle devait vivre plusieurs siècles. Cependant la mort, qui ne respecte ni les reines ni les empereurs, vint mettre un terme aux abominations de sa vie. Lorsqu'elle se sentit à la dernière extrémité, elle désigna pour son successeur à l'empire le patrice Michel Stratioticos, un de
ses favoris; mais après qu'elle eut rendu le dernier soupir, les principaux seigneurs de Constantinople et les généraux de l'armée formèrent une vaste conspiration, renversèrent le nouveau prince, et nommèrent empereur Isaac Comnène, qui devint seul maître de l'Etat. Avec Théodoras'éteignit la race macédonienne, qui possédait le trône d'Orient depuis cent quatrevingt-dix années.
Isaac fut couronné à Gonsiantinople, le 1" septembre 1057, par le patriarche Michel Cérularius. Avec ce prince, dont la famille était originaire d'Italie, commence la dynastie des Comnène et des
Ducas, qui gouvernèrent l'empire pendant cent vingthuit ans. Son père, appelé Manuel, avait exercé la charge de gouverneur général de toutes les provinces orientales, sous le règne do Constantin VIII et de Basile Bulgaroctone; en mourant, il avait recommandé aux bontés des empereurs, ses deux fdsJean et Isaac Comnène. Constantin VIII les avait nommés d'abord curopalates et ensuite grands officiers du palais. Isaac se distingua dans ces deux emplois comme capitaine habile et comme administrateur éclairé.
Lorsqu'il fut parvenu au trône, Isaac s'occupa d'abord de repousser les ennemis de l'jiitat et de rétablir l'ordre dans les finances; il diminua les traitements énormes des officiers de l'empire ; il retrancha les pensions onéreuses que l'Etat payait aux églises et aux monastères, ne laissant aux religieux et aux prêtres qu'un juste salaire qui leur permît de vivre selon l'humilité évangélique.
Toutes ces réformes contribuèrent puissamment au soulagement du peuple; mais comme le clergé ne pardonne jamais à ceux qui touchent à ses richesses, le princf se vil |iienl("il l'objet de la haine des grands et des pièln's; il lui déclaré tyran, impie, sacrilège; et les mûiuespaicuururent les provinces en appelant sur sa tète la colère divine. Plusieurs légendes racontent à ce sujet, que dans une chasse, ayant été surpris par un nrnge ('pouvantable qui éclata tout à coup, il lut nii\(r-i' ih' L'heval yiar Ja foudre. Ses gardes s'i.'iii|iirs^ri l'iii ,\c luipoiler secours et le rappelèrent a la Mc; mais (li'|ims cri évi'iiemi'nt il resta sujet à des alla. |ucs ,'|,ilri.li.iuçs ; ri hicuh',! ses facultcs, eliiaiilçrs |,ai' O'Ilc UtmIiI.- cuiamulum, s'afl'aiLliient iiisinMliliuurut, et le livrèrent sans défense aux prêtres amliilieux, qui s'euqiarèrent de son esprit et le forcèrent à aluliquer l'empire. Mais, avant de quitter la couronne, le pauvre insensé rendit aux couvents et aux églises les biens dont il les avait dépouillés ; et guidé par les conseils, du patriarche, il ne voulut choisir pnui- successeur ni ses enfants, ni Jean son liêre, ni son neveu Théodore, ni aucune personne de sa famille; vi il abdiqua en faveur de Constantin iJucas, nu de s|.^ dlliciers; ensuite il s'enferma dans le i.l(jilie ,1e Shule, où l'abbé l'employait, dit-on, à balayer les basses- cuurs et à nettoyer les ustensiles de cuisine.
Ducas fut couronné empereur, le 15 décembre 1C59, sous le nom de Constantin X; son règne dura sept années et quelques mois. Ce prince aimait les lettres avec passion ; il était toujours entouré de poètes et de philosophes, et mettait toute son ambition a ileM'Dir un grand écrivain.
Ce Imju prince licencia ses armées, parce que l'entretien des généraux et des troupes coûtait plus à ses peuples qu'un tribut donné aux ennemis de l'empire pour acheter la paix; et il ajoutait avec raison que les soldats ne pouvaient servir ({u'à soutenir les tyrans sur le trône malgré la volonté des nations. Lorsqu'il sentit les approches de la mort, il fit dresser un acte authentique par lequel tous les grands s'engageaient solennellement à ne reconnaître d'autres princes que ses enfants Michel, Andronic et Consstantin, et à laisser la régence à l'impératrice Eudoxie, sous la condition expresse qu'elle déposerait
entre les mains du patriarche Xii)liilin la promesse de ne jamais contracter un second mariage. Tous les officiers de l'empire apposèrent leurs signatures sur le testament du prince, qui mourut quelques jours après, en 1067.*
Eudo.xie se trouvant maîtresse absolue de l'État, fut bientôt entourée des hommages et des adulations de tous les seigneurs. Parmi ses courtisans, elle distingua Romain, capitaine des gardes, qui devint son favori ; d'abord elle le nomma grand maître des oflices, ensuite généralissime de toutes les armées. Cependant elle n'osait pas encore lui donner sa main, redoutant d'être déposée par le sénat ou anathématisée par le patriarche; enfin, comme il la pressait de le déclarer empereur, elle imagina d'envoyer au patriarche l'eunuque accubiteur, pour obtenir la remise de sa promesse de veuvage. L'envoyé, qui était dévoué à Romain, s'acquitta à merveille de sa commission; il dit à Xiphilin : « Eudoxie épouserait votre frère, trèsvénérable patriarche, si vous consentiez à rendre la promesse que Constantin Ducas a exigée d'elle, et si vous parveniez à convaincre le sénat que dans l'intérêt du trône il est nécessaire qu'on proclame un empereur capable de se défendre contre les ennemis de l'État.
L'ambitieux patriarche donna dans le piège tendu à son orgueil et à sa cupidité, et il promit d'employer tous ses soins à préparer les esprits des sénateurs. En effet, quelques jours après il remit à Eudoxie l'acte qu'elle avait déposé entre ses mains, il la déclara relevée de son serment, et fit rendre par le sénat un décret qui l'autorisait à contracter un nouveau mariage pour donner un chef à l'empire. Eudoxie se trouvant libre alors de disposer de sa main, fit proclamer empereur Romain Diogène, le 1" janvier 1068.
Romain déclara aussitôt la guerre aux infidèles, et remporta quelques victoires pendant les deux premières années de son règne ; sa troisième campagne ne fut pas aussi heureuse, et les Turcs, sous la conduite du sultan Alp-Arslan, finirent par chasser les Grecs de la Natolie et de la Phrygie. Diogène, exaspéré par ses défaites, rassembla de nouvelles troupes et recommença les hostihtés ; il obtint encore quelques succès; et déjà il était parvenu à refouler les Turcs jusqu'aux frontières, lorsqu'il tomba malheureusemant dans une embuscade auprès de la ville d'Alep. Il fut conduit en présence d'Alp-Arslan, qui le fit étendre dans la poussière, selon l'usage, et le foula à ses pieds, pour montrer à son armée qu'il avait triomphé de l'empereur; ensuite le généreux vainqueur lui tendit la main pour le relever, l'appela son frère et l'embrassa.
Après quoi le sultan interrogea son prisonnier, et lui demanda quel traitement il lui aurait fait subir s'il était tombé en son pouvoir. Diogène lui répondit avec fermeté : « Je t'aurais fait mourir. « — Eh bien, répliqua Alp-Arslan, je n'imiterai point ta cruauté, parce que le prophète nous a recommandé la clémence envers les vaincus.
En effet, il renvoya Romain sans rançon et le combla de présents; mais avant que celui-ci fût de retour dans ses États, la nouvelle de sa défaite s'était déjà répandue à Constantinople, et le césar Jean
HISTOIRE POLITIQUE DU ONZIÈME SIÈCLE
Ducas, ainsi que les sénateurs de son parti, s'étaient emparés d'Eudoxie, lui avaient rasé les cheveux, l'avaient enfermée dans un couvent, et enfin avaient fait proclamer empereur son fils aîné, sous le nom de Michel VII. Lorsque Romain débarqua dans sa capitale, il se vit tout à coup entouré de soldats qui l'arrèlèrent par ordre de Ducas, et le livrèrent aux mains du bourreau, qui lui arracha les yeux. Celte opération fut faite avec tant de cruauté que sa trie enfla prodigieusement; les vers se niirrnt dans 1rs plaies, et il mourut un mois après, au milieu d'horribles souflrances.
Michel, surnommé Parapinace, montra comme son père un amour ardent pour les lettres ; il étudiait la rhétorique avec le philosophe PscUus. cl pussait des journées entières à composer des vcis ,iu à les déclamer. Pendant son règne, les eunn jnes diiigèrent toutes les affaires et nommèrent leurs créatures au gouvernement des provinces.
Alp-Arslan, profitant de la faiblesse de l'empire, envahit de nouveau le territoire grec. Michel, qui se reconnaissait lui-même incapable de diriger ses armées, coniiu le commandement des troupes à Isaac Gomnène. hls de l'empereur de ce nom. Ce général fut Lattu dans plusieurs rencontres et toinha au pouvoir des Turcs. Pour répaici- cft échec, Parajiinace rassembla une nouvelle aini/i' cl la mit sous les ordres du césar son lièic; nj:ii> celte seconde
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les Cùflres de l'Etat d'une manière si coniplèti ne resta pas un deniei- dans le trésor. Knlla Comnène et Isaac son li'ère. qui i''laieiit deve; mignons favoris de ce]irince. coiispirèri'iil cmi s'emparèrent de sa personne et le plongèrei les cachots d'un monastère.
Alexis Gomnène fut aussitôt proclamé rcur. Dans les commencements de son règne, la faiblesse de laisser Anna Dalassènc, sa
erapeil eut mère,
ore Bi'yen- Hurazzo, et ni à Cons-
eruV. et iiar
.au trône en Marie, son
ircre, qui ctait engagé dans une guerre contre les Normands, pour faire un coup d'Etal et remplir ses trésors; il assemfila un coneile d'i^vèqui^s auxquels il déclara qu'en vei'tu des luis divines el liuinaines, il avait résolu d'employer les iinnii'nses riciiesses de l'Eglise pour le soulagement de rEiai,et il les somma d'avoir à lui donner leur adln'sieiu à cette mesure de salut public. Les prélats voulurent, opposer .de la résistance ; ils lejirésentèient au césar qu'il commettait un sacrilège en s'emparant des ornements sacrés du culte, et lui proposèrent de rendre un décret par lequel ils lui permettraient >!■■ doiiMer les impôts. Isaac repoussa toutes leurs ollres, et sans perdre de temps, il fit ))u!ilier une ordonnance qui enjoignait aux ecclésiastiques de l'aire ])orter au trésor les crucifix, les châsses, les patènes, les ciboires, les candélabres, les statues des saints, enfin tous les ornements d'or et d'aigenl. Piesipu' tous les prêtres refusèrent d'olM'dr à ce coiumandcmeut, et menacèrent d'excommunier les princes et Anna Dalassène, leur mère.
Sans se laisser intimider par des foudres ridicules, Isaac passa outre, fit envahir toutes les églises par ses soldats, et s'empara des richesses que la superstition des peuples avait accumuli'es dans les temples ou dans les monastèi-es depuis plnsiiurs siècles. A son retour rempereur trouva les pi nvinces en pleine révolte, et fut obligé pour apaiser les mécontents de [lublier une confession dans laquelle le césar se reconnaissait coupable de sacrilège pour avoir enlevé les trésors des ('-lises, demandait pardon à Dieu de son crime, et jurait de le-iiiner entièrement ces richesses aussiti'it i]ue le> liiianees do l'empire le lui ]-eiiiielliaieiit. Alexis de son coté s'eiiga-ea pae un sei'ineiit solennel à ne jamais s'eiiqiarer des biens du. clergé, et il appela la colère de dieu et la vengeance des hommes sur ceux rpù dans l'avenir oseraient renouveler un pareil attentat.
Malgré l'extrême habileté des deux Comnène, l'empire perdit pendant ce ivgne une grande partie des provinces de rAsie-Mmeure dont les Tiiivs s'emparèrent, ne laissant aux C'ccs que des lamlieaux de feiritoirc sur les côtes di' la Mediteri-ance ; les infidides s'approchèrent même île Constantinople ; et rempereur ne pouvant résister a lenis armes, fat olilij/' iTiiiiplorer les secoui's de riieerieni. A cet elli-l. Alexis envoya à Rome di- ;iii,l.assadeurs cliar- -.'>s d'oHiir au siint-i.êre la doiiiiiial lou absolue Sur
les EdiM., d-M,i.,ii. .■,! eoii^eiilail a seconder ses elforts ,.t à lui assurer T.apimi ,les ], rinces de l'Europe. Urbain "\ I lit alors prêcher les inenii.aes croisades, et de toutes parts les clu-i'iiens alllnèient en Orient; mais ils commirent tant de degàts sur les terres de l'empire, qu'.\lexis se repentit bientôt d'avoir appelé à son secours des hôtes aussi dangereux; il employa toutes les ruses de la politique pour les traverser dans leur entreprise, pour leur susciter des embarras, et leur refusa même des vivres lorsqu'ils eurent passé le détroit du Bosph.ore.
Anne Comnène, fille de l'empereur, nous a laissé
HISTUIRE DEb PAPES
Constance fait briller !es hérétiques à Orléans
des mémoires écrits avec une emphase et une prétention inconcevables; elle fait de son père un portrait hyperbolique, et affirme que ce prince était doué d'une rare prudence, et qu'il fit preuve d'une grande habileté en protégeant ses peuples contre les six cent mille croisés qui avaient dévasté sur leur passage l'Allemagne, la Hongrie et la Servie.
Alexis Comnène mourut en 1118, après un règne de trente-sept ans.
Pendant ce siècle de superstition, les guerres civiles et les disputes des nobles et des prêtres avaient transformé la France en immenses déserts ; les cultivateurs et les citoyens tombaient chaque jour sous le fer de leurs cruels ennemis, ducs, comtes, marquis, évêques ou seigneurs, qui tous se livraient de sanglants combats de province à province, de ville à ville, et souvent de domaine à domaine. La misère était profonde, les désastres si épouvantables, que
les populations affamées, vouées à la plus horrible détresse, atteudaient tous les jours la venue de l'Antéchrist et appelaient la fin du monde.
Enfin la trêve de Dieu donna quelque repos aux malheureuses provinces, sous le règne de Robert, dit le Pieux, qui avait succédé à Hugues Capet, son père. Ce prince, faible, pusillanime et superstitieux, ]iassait toutes ses journées à composer des cantiques ridicules, dont quelques-uns sont encore psalmodiés dans nos égUses. Il se soumit lâchement au pape (irégoire V, qui l'avait excommunié, et répudia sa femme Berthe, princesse vertueuse, pour épouser Constance, fille de Guillaume, comte d'Arles, mégère implacable qui persécuta ses propres enfants.
Constance rappelait l'infâme Judith, femme de Louis le Débonnaire ; fière et absolue comme elle, sans mœurs et sans frein, livrée à des passions désordonnées que la suprême puissance lui permettait
HISTOIRE POLITIQUE DU ONZIÈME SIÈCLE
Comliat singulier remis au jugement de Dieu
de satisfaire, elle devint comme Juditli un tyran insupportable pour son mari, pour ses fils, pour ses filles, et surtout pour les peuples soumis à son impitoyable despotisme. Elle amena à sa suite les troubadours et les trouvères, anciens poètes provençaux qui donnaient des leçons de poésie et de volupté, et qui corrompirent entièrement les mœurs ; enfin par elle la cour se trouva transformée en un lieu de débauches. Constance joignait à tous les vices une cruauté de bête féroce; ainsi, ayant appris un jour que Hugues de Beauvais, ami du roi et premier ministre du royaume, avait exprimé un blâme sur sa conduite, elle résolut de se délivrer à jamais d'un censeur dangereux en faisant poignarder ce vénérable prélat. Mais l'exécution du crime était difficile, parce que Hugues ne se présentait jamais auprès de Robert sans être accompagné de ses gardes. Néanmoins voici ce qu'elle osa entreprendre : un soir. Constance pénétra dans la cliamlire du monarque pendant que le ministre causait avec lui, et à un signal donné, des assassins qu'elle avait cachés sous le lit, se précipitèrent sur Hugues et le frappèrent avec tant de violence, que son sang rejaillit jusque sur les vêtements du roi. L'imbjcile Robert, au lieu de faire arrêter cette femme exécrable et ses complices, se mit à fondre en larmes sur la mort de son ami.
Cette faiblesse du roi encouragea Constance à commettre de nouveaux crimes, et bientôt sa rage de hyène se tourna contre son propre fils Hugues, qui avait le tort de n'être pas le fruit d'un adultère; elle le poursuivit de sa liaine et l'obligea par ses mauvais traitements à quitter la cour de son père. Le jeune prince, qui avait été reconnu successeur de Robert et couronné à Compiègne, fut réduit à errer comme un vagabond sur les grandes routes , et à détrousser les voyageurs pour subsister ; dans une de ses expéditions, il fut même arrêté par Guillaume, comte du Perche, sur les terres duquel il avait commis plusieurs vols, et il fut renfermé dans les cachots du château de Belesme. Lorsque la nouvelle de sa captivité parvint à la cour. Constance s'empressa de lui adresser un messager qui lui promit en son nom des richesses et la liberté, s'il voulait renoncer au trône en faveur de Robert, son frère puîné. Sur son refus d'abdiquer ses droits à la couronne, sa mort fut décidée, et bientôt une maladie cruelle, causée par un poison lent, lui rongea les entrailles et mit fin à ses jours.
Henri, second fils du roi, fut aussitôt couronné, selon l'ordre de succession créé par la loi salique, et malgré les artifices de Constance, qui voulait, en alléguant une erreur de date pour la naissance des
jeunes princes, faire régner Robert, son troisième lils, qu'elle avait eu de ses amours avec un troubadour gascon.
Toutes ses tentatives ayant échoué, elle résolut d'exciter une guerre terrible entre les frères et leur père; mais cette dernière entreprise n'eut pas le succès qu'elle en attendait, et elle se vit obligée de reconnaître Henri pour successeur de Robert le Pieux.
Enfin l'âge mit un terme à ses déplorables débauclirs; alors elle se jeta dans la dévotion, et pourt^uivit avec la plus grande rigueur d'infortunés hérétiques appelés manichéens, qui suivaient les prédications d'une italienne et du chanoine Etienne. Constance se rendit à Orléans, principal. siège de l'hérésie, avec le roi son époux et plusieurs évêqies orthodoxes ; par ses ordres, les hérétiques, hommes et femmes, furent saisis, conduits devant un concile, et condamnés au dernier supplice, sans qu'il leur fût permis de se défendre. Cette furie, non contente île s'être montrée juge implacable, voulut cncnve remplir l'office de bourreau; et elle fui d'aulant plus cruelle dans l'infâme fonctio-u qu'elle avait elioisio, que les prêtres lui avaient affirmé que l'excès de sa nL'uenr rarhi'tprait auprès de Dieu le châtiment qu'avait iiii'iili'' l'énormité de ses crimes. Elle-même creva avec des baguettes les yeux de la jeune italienne, dont l'exaltation religieuse avait converti un grand nombre de fidèles aux doctrines de Manès ; elle-même s'arma de pinces ardentes et tenailla la poitrine, le ventre et la vulve de sa victime; ensuite elle fit emporte!- ce corps horriblement mutité sur le bûcher où devaient être rnnsiiinés tous les hérétiques. Ces infortunés lui eut ,ill;irli.'s à des poteaux, et au-dessus de leurs tèles mi jjlaca un gnl de fer sui' Ir.piel ,'i;iii |il,i,-,'. 1,. chanoine Etienne, qui avait et'' le 1 iii:!ev^,.[i! ihi priuce, et dont tout le crime i"ii^:^i;ii' en nnr ir.eèi-e dilli'rence d'opinion avec l'Eu lise sur rEueharistie. On mit le feu au bûcher, et liientôt ces malheureuses victimes de la su|]erstitiou et de la tyrannie poussèrent des cris terribles qui leur étaient arrachés par des souffrances épouv.inl.ibles! Et Constance, cette reine en horreur à riiiimanité, laissant éclater une joie sauvage, montrait, en riant, au roi son époux les convulsions affreuses du chanoine Etienne, qui se tordait sur son gril de fer!
Quelques années après, le 20 juillet 1031, Robert mourut, sans avoir rien accompli d utile pour le bonheur de ses sujets, ayant passé trente-cinq ans à faire des pèlerinages, à fonder des monastères et à édilier des églises ou des chapelles. On rapporte à son règne la fondation de l'église Notre-Dame de Paris, ipii fut élevée sur les ruines d'un ancien temple consacré à Jupiter par les bateliers de Lutèce.
Henri I" monta sur le trône de France, avec l'approbation des Etats du royaume, cjui se soumirent à son autorité; l'implacable Constance seule se déclara contre lui; elle réunit des troupes en faveur du jeune Roljert, s'empara des places les plus importantes, acheta le concours des évêques, des principaux seigneurs, des comtes de Champagne et de Flandre, enfin elle menaçait de bouleverser tout le royaume, lorsque heureusement la mort vint arrêter cette reine abominable dans ses projets d'extermination. Henri
pardonna à son frère Robert et lui donna le duché de Bourgogne ; ce prince devint le chef de la première branche royale des ducs de Bourgogne, qui régnèrent dans cette province pendant trois siècles et demi.
Henri, comme tous les hommes auxquels les peuples ont donné trop de (juissance, s'abandonna à ses passions et sacrifia à la débauche les intérêts sacrés de la nation ; il accabla ses sujets d'impôts pour enrichir des mignons, élever des monastères et fonder des chapitres de chanoines. Enfin il régna pendant près de trente années, au milieu des guerres intestines excitées par l'ambition des seigneurs, qui s'arrachaient des lambeaux de territoire ou se disputaient les faveurs d'une courtisane. Il mourut vers la fin de 1060, à Yitry-en-Brie,et fut enterré à Saint-Denis.
Quelque temps avant sa mort, il avait fait sacrer roi Philippe, son fils aîné, âgé de sept ans, et lui avait donné pour tuteur Baudoin, comte de Flandre. Ce seigneur gouverna avec une grande sagesse sous le nom du jeune prince; et à sa majorité, qui alors pour les rois était fixée à dix-huit ans, il remit les rênes de l'État à Phibppe I". Dans la suite le nouveau souverain paya les bienfaits du comte de Flandre par la plus noire ingratitude ; après la mort de Baudoin, une dispute s'était élevée entre ses enfants et sa femme Richilde d'un côté, et de l'autre Robert le Frison leur oncle, qui revendiquait le duché de Flandre, ou du moins l'usufruit, comme devant lui appartenir pendant la minorité de ses neveux. Richilde, soutenue par les États de Flandre, fit valoir ses droits, c|ui étaient appuyés de la volonté de son mari, et déclara la guerre à Robert le Frison. Philipjte, comme souverain, pouvait arrêter ces divisions; mais loin de prêter son appui à la veuve de son bienfaiteur, il profita de son ascendant pour rendre plus violente la collision qui était soulevée, afin de pouvoir s'emparer bii-même de la Flandre.
D'abord il vendit à Robert le Frison la promesse de son secours pour l'aider dans son entreprise contre ses neveux ; ensuite il tira des sommes considérables de Richilde en lui faisant serment de combattre pour elle et pour ses fils. Le duc ignorant cette trahison, et confiant dans les promesses de Philippe, leva une armée et entra en Flandre; mais le monarr^ue félon s'avança à sa rencontre avec des troupes nombreuses et le somma de se retirer du comté, dont il revendiquait la possession pour luimême. Robert, exaspéré par cette perfidie, n'écouta que son indignation ; il marcha contre Philippe et lui livra à Saiut-Omer une furieuse bataille, oii l'armée de ce prince, quoique plus nombreuse que la sienne, ' fut mise en pleine déroute. Ee roi, forcé d'accepter la paix, proposa au vainqueur de lui abandonner tout l'héritage de ses neveux moyennant une somme d'argent; ce honteux marché fut accepté, et l'acte en fut signé par Philippe, cjui consomma lâchement la ruine des enfants d'un homme qui lui avait conservé un royaume. Les chroniques, nous disent que l'avidité de ce prince était si grande, qu'il vendait toutes les charges de l'État, et jusqu'aux in vestitures des églises et des monastères.
Pendant la plus grande partie de son règne, il eut pour concubine Bertrade, femme de Foulques le Ré-
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chin, ou lo Rechigné, et fille du comte de ]Montfort, qu'on accusait de sortilège, à cause de l'empire qu'elle avait su ac([uérir et conserver par son impudicité sur son royal amant.
Celle piinresse, initiée à toutes les débauches par les Iruuvéres (pii parcouraient alors les châteaux des soit;nfuis, avait résolu de nouer une intrigue amoureuse avec le roi, et d'obtenir son divorce avec le comte d'Anjou, son mari, pour habiter cette cour de France dont les troubadours lui avaient exalté les délices. D'abord des messagers envoyés secrètement à Philippe, vinrent remettre à ce prince des lettres d'amour écrites par une femme inconnue ; le roi, dont la curiosité était vivement excitée, répondit à ces épîtres mystérieuses ; ensuite les messages se succédèrent; peu à peu la belle inconnue laissa deviner le mystère dont elle s'était entourée, et quand elle jugea que l'amour du monarque était arrivé à son paroxysme, elle lui donna rendez-vous dans la ville de Tours, la veille de la Pentecôte de l'année 1094. Bertrade déploya dans cette pi emière entrevue touteslesressourcesde la volupté, et au milieu des transports amoureux elle arracha au prince le serment de répudier Berthe.
Mais la cour de Rome, gagnée par les présents du comte d'Anjou, se rangea du côté de l'épouse légitime de Philippe, et les deux adultères furent excommuniés. Bertrade comprit alors que la vie de Berthe érait le seul obstacle à sa criminelle ambition; bientôt le poison vint à son secours, et après la mort de la reine, lie fit casser son mariage avtc Foulques le Rechigné, et put contracter aussitôt un second mariage avec le roi de France. Néanmoins les deux époux restèrent excommuniés parce que la comtesse de Montfort se trouvait parente du prince à un degré défendu par les canons de l'Éghse. Cette considération fut impuissante pour faire cesser le scandale; ils passèrent outre, méprisèrent les foudres du Vatican, et continuèrent leurs débauches. Mais Itientôt l'évêque de Chartres vint troubler cet le vu' di' délices ; ses prédications excitèrent la révolte dans toutes les provinces, et le feu de la guerre religieuse s'étendit sur le royaume entier; les villes furent saccagées, les campagnes ruinées, les cultivateurs égorgés, les femmes et les fdles violées par une soldatesque effrénée qui accomplissait les ordres d'une courtisane ambitieuse. Plnli|ip(' se vil foicé de(|uiiiei' Bertrade pour marclier contie les giands vassaux de la couronne, et d la laissa au fond de son jialais,^ s'abandonnant à tous les plaisirs pendant que les peuples s'entr' égorgeaient pour sa honteuse (juerelle Enfin le roi, assailli de tous les côtés par des ennemis puissants, repoussé jusqu'aux portes de Paris, et se trouvant dans l'impossibilité de soutenir seul le poids de la guerre, prit le parti d'associer au trône Louis, son fils aîné, âgé de vingt ans, prince belliqueux et aimé des citoyens.
Sous ce nouveau chef, de nouvelles armées s'organisèrent, les seigneurs rebelles furent battus à leur tour, et le calme revint dans l'État. Mais la gloire dont l'héritier de la couronne venait de se couvrir ins])ira une haine violente à Bertrade, qui ambitionnait le trône pour Philippe, comte de Mantes, son propre fils. La perte de Philippe fut résolue, et par les conseils de la concubine royale ce prince fut en-
voyé en Anuleterre pour négocier un traité avec Henri I". A peine était- il arrivé dans la Grande- Bretagne, que le souverain de cette île recevait une lettre scellée des armes de Philippe, et portant la prière de faire mourir le jeune Louis. Le monarque anglais se préparait déjà à faire tuer son hôte, lorsqu'un de ses courtisans lui lit remarquer que la signature de Philippe avait été imitée par une main étrangère, et qu'il croyait même reconnaître l'écriture de la reine Bertrade.
Henri était un prince perfide, cruel et capable de commettre tous les crimes; mais la politique lui défendait de s'exposer à une guerre sanglante pour les intérêts particuliers d'une femme; il résolut, au contraire, de se servir de cette lettre pour exciter une division dans le royaume, et il montra au jeune Louis le message qu'il venait de recevoir. Celui-ci, transporté d'indignation, repartit aussitôt pour la France, arriva à Paris, seul, couvert de poussière; il accourut au palais du roi, et se jetant à ses pieds, il lui dit : « Je vous apporte, mon père, la tête du criminel que votre justice a condamné. » Philippe, surpris de ce langage , releva son fils avec bonté, et l'ayant embrassé, il lui demanda l'explication de ce mystère, affirmant qu'il n'avait aucun sujet de plainte contre lui. « Eh bien, mon pèio, ^'leiia le prince, c'est moi qui réclame justice eniiire une marâtre qui veut m'arracher le trône et la vie; et je jure que je vais de ce pas l'accuser elle-même devant les seigneurs et les évèques du royaume , si vous ne faites droit à ma prière. »
Philippe, toujours lâche pour la coupable Bertrade, implora le silence de son fils. Louis eut la faiblesse de céder aux instances de son père ; et le même jour, il sentit dans ses entrailles les atteintes d'un feu dévorant, dont la cause provenait d'un breuvage qui lui avait été offert par la reine. Heureusement un domestiipie du prince, pin^venu à temps, lui donna un coulre-poisun (jiii arrêta les pi-ugrès du m:d. Philippe par-li.niia eu,, ne ,v ii,.uv,'au crime, ei conserva sa luaili ,'s-c ;,>,.■,■ lui. s,. ,i,u:,uilant, pour éviter de nouveaux malheurs, d'ehngner Louis cle la cour en lui donnant comme apanage tout le Vexin français.
Les historiens accusent également Bertrade nonseulement de la mort de Geoffroy Martel et d'Ermentrude , mais encore de l'assassinat du iils aîné de Foulques, son premier mari. Enfin cette reine infâme mourut dans le couvent de Haute-Bruyère, qui dépendait du diocèse de Chartres. Malgré tous ses crimes et toutes ses débauches, les prêtres ont osé placer le nom de Bertrade dans le catalogue des saints, et ils ont affirmé c[ue des miracles s'accomplissaient sur son tombeau!
Philippe régna quarante-neuf ans sans avoir fait aucune action qui fût utile à ses peuples; il mourut à Melun, le 29 juillet 1108, dans la soixante-septième année de son âge. Son corps fut porté à l'abbaye de Saint-Benoît- sur-Loire, où le prince avait lui-même indiqué sa sépulture.
Pendant les dernières années de ce siècle, les familles commencèrent à se désigner par des noms propres ; les seigneurs les prirent ordinairement de leurs terres, et les citoyens de leurs fonctions, de
leurs terres et de leurs habitudes Le peuple et particulièrement les habitants des villes, qui jusqu'alors avaient été décimés par les famines, par les pestes et par les guerres intermimables des nobles et des prêtres , commencèrent à s'organiser en petites républiques appelées communes. Ce mouvement populaire, qui avait été favorisé par le fanatisme des croisades, de\int plus considérable dans les siècles suivants, et il aurait pu produire des résultats favo-
rables à la nation, si la politique des rois ne s'en était emparé pour détruire les grands vassaux et pour l'étouffer ensuite après la victoire.
La France n'était pas encore assez éclairée pour comprendre qu'il ne peut exister aucune alliance entre les rois et les peuples, parce que les uns veulent dominer par la corruption et l'esclavage; et parce que les autres grandissent en vertus sous les inspirations généreuses de la liberté.