INNOCENT
Saint Laurent recevant du pape les trésors de l'Église et les distribuant aux pau\res
en le consultant sur ce qu'ils avaient décidé. Il ajoutait, avec un orgueil intolérable, qu'ils s'étaient conformés aux lois de l'Église, qui ordonnaient de soumettre au successeur de saint Pierre toutes les causes ecclésiastiques avant de les juger définitivement dans les provinces.
« Les Africains repoussèrent cette prétention de l'évêque de Rome : ils déclarèrent qu'ils ne lui écrivaient pas pour lui donner le droit d'infirmer ce qu'ils avaient décidé, mais seulement pour le prier d'approuver ce qu'ils avaient fait, comme une chose qu'il ne pouvait refuser sans manquer au.\ lois de la bienséance, et sans se rendre suspect d'hérésie.»
En effet, on avait accusé Innocent de favoriser Gplestius, et pour écarter les soupçons, il répondit dans une seconde lettre, qu'il détestait les erreurs de cet hérétique : il déclarait approuver les évêques d'Afrique qui les avaient condamnées, et joindre son suffrage au leur. Ensuite le saint-père fit paraître plusieurs décrélales sur la nécessité de la grâce de
Jésus-Christ, qui n'était niée de personne, puisqu'on déduisait l'opinion contraire des écrits de Pelage et de Célestius, par des conséquences que désavouaient les deux moines. Il lança des anathèmes sur les hérétiques qui prétendaient n'avoir pas besoin de la grâce de Dieu pour faire le bien, les déclarant indignes de la communion des fidèles, et séparés de l'Église comme des membres pourris. Il ajoute cependant que s'ils veulent reconnaître leurs erreurs et admettre la grâce de Jésus-Christ, en se convertissant sincèrement, il est du devoir des évêques de les secourir, et de ne pas refuser la communion de l'Eglise à ceux qui sont tombés dans le péché.
Nous avons conservé un grand nombre de décrétales du pontife à divers évêques d'Italie, mais on en ignore les dates : l'une d'elles, adressée à Félix, évêque de Nocéra, est relative aux ordinations; le saint père déclare que la mutilation d'un doigt ou d'une autre partie du corps ne rend irrégulier que si elle est volontaire. La deuxième est adressée à Florentius,
éyêque de Tibur, accusé d'avoir empiété sur le territoire de son voisin : le pape l'invitait à se rendre à Rome après les fêtes de Pâques pour faire juger ses prétentions. Dans une autre décrétale, Innocent décidait qu'un second mariage, contracté pendant la captivité de la première femme, devait être déclaré nul quand elle revenait auprès de son mari.
Quant à la lettre apocryphe adressée à l'empereur Arcadius, il est évident qu'elle a été fabriquée par les moines pour appuyer la fable de l'excoramunication de l'empereur et de l'impératrice : l'auteur de cette lettre suppose que l'impératrice Eudoxie vivait encore après la mort de saint Ghrysostome ; mais il est démontré qu'elle était morte peu de temps après l'exil de ce saint évêque. D'ailleurs les papes, à cette époque, n'auraient point osé excommunier les princes, par la seule crainte du châtiment qui aurait suivi cette témérité.
Saint Innocent avait gouverné l'Église de Rome et donné des lois à toutes les autres Eglises pendant près de quinze ans, lorsqu'il mourut, le 12 mars417.
Ce pape, habile dans les lois ecclésiastiques, savait invoquer les traditions en usage pour faire de nouveaux règlements : il se montra constamment jaloux de la grandeur de l'É^'lise de Rome et très-attaché aux prérogatives de son siège. Ses ouvrages étaient écrits avec élégance, quoiqu'il se servît d'expressions un peu barbares; il savait donner un tour adroit à ses pensées et à ses raisonnements, qui manquaient souvent de justesse ; aussi n'écrivait-il qu'à des prêtres ignorants qui admettaient ses faux principes.
Il dédia en l'honneur de saint Gervais et de saint
Protais une église bâtie en vertu du testament d'une femme illustre appelée Vestine, qui avait été séduite par les prêtres. Cette basilique renfermait un grand nombre de vases d'argent et d'or; le baptistère était orné d'un cerf d'argent qui versait l'eau, et sur le maître autel était placé un vase d'or massif rehaussé de pierres précieuses pour le saint chrême, et un autre en agate pour l'huile des exorcismes. Le poids des vases d'argent s'élevait à cent quarante-huit livres romaines , qui font environ une valeur de cinq cent quatre-vingt-dix marcs; il y avait en outre dans ce temple trente-six grands chandeliers de cuivre, du poids de neuf cent soixante livres, et un grand nombre de chandeliers d'argent. Les revenus a'^signés aux desservants de cette église en maisons et en terres montaient à des sommes considérables.
Sous le pontificat d'Innocent, on célébrait encore en Occident les fêtes de Pâques à des époques irrégulières, ce qui donna lieu à un miracle des ])lus singuliers : « Il existait en Sicile, dit la légende, un pauvre village nommé Meltines, dont les fonts baptismaux se remplissaient d'eux-mêmes chaque année, la nuit de Pâques, et se vidaient le lendemain lorsqu'on avait baptisé les néophytes, sans qu'on pût voir de quelle manière l'eau venait ou s'en allait, puisqu'il n'y avait ni orifice ni canaux dans les fonts. Mais cette année 417, on attendit vainement l'eau miraculeuse; elle ne parut point au jour indiqué pour les fêtes de Pâques, ce qui fit voir que les Occidentaux s'étaient trompés dans leurs calculs ! » Telles sont les fables pieuses dont on amase les esprits crédules!