‹ Histoire des papes (volume 2)Chapitre 97 sur 125 · FORMOSE · texte numérisé non relu

FORMOSE

inviolable au prince son parent, se tourna c on tir lui, lu déclara déchu du trône, et nomma emi» rt'iir l!i'langer, duc de Frioul. Ce seigneur, qui était engagé dans une guerre contre les Hongrois, ayant refusé des secours au saint-père, Formose, pour se mettre à l'abri de la vengeance des ducs de Spolette, qui menaçaient Rome de leurs armes, appela Arnoul en Italie, sous la promesse de lui donner l'empire.

Aussitôt l'ambitieux roi ili' Oi'iiniiiiie franchit les Alpes à la tête d'une aiim c luiiiiln ruse et marcha droit à Rome; mais déj:'i l;i larlKui ilr, Sergius, appuyée de l'autorité de Lambert, commandait dans la ville, et l'on refusa d'ouvrir les portes aux soldats germains. Arnoul fit attaquer la cité Léonine, qui, l'tant garnie de troupes aguerries, lui opposa une vive résistance ; son armée fut repoussée après avoir laissé un grand nomj^re de morts sur la place néanmoins le siège fut continué, et le prince fit élever des retranchements autour de son camp.

Un événement singulier le rendit bientôt maître de la ville : pendant que les soldats étaient occupés à creuser les fossés, un lièvre sortit de son terrier et se jeta épouvanté au milieu des travailleurs; ceux-ci le poursuivirent en poussant des hourras jusque sous les murailles de Rome. Les citoyens qui gardaient les remparts croyant que l'assaut commençait, abandonnèrent leurs postes et répandirent aussitôt l'alarme dans tous les quaitiers de la cité. Arnoul

ayant été informé de cette panique, jugeale moment favorable ; il fit avancer son armée, escalada les murailles, et s'empara de Rome sans coup férir; il se rendit ensuite à la basilique de Saint-Pierre, où le pape le couronna empereur.

.A la prière de Formose, et sous prétexte de punir les outrages faits à la religion par les factieux, k nouvel empereur fit massacrer les principaux citoyens de la ville sainte.

Ces cruautés appelaient la vengeance du peuple ! Un généreux citoyen résolut de délivrer la nation de ce tyran ; ne pouvant l'attaquer en ennemi loyal, il revrtit la liviM'o royale, se fit admettre parmi les valets d'.'Vrnoul, et lui versa un breuvage empoisonné qui le rendit hébété et paralytique, consuma lentement ses entrailles, et le fit mourir après trois années d'horribles souffrances et presque entièrement rongé par des vers. Puisse le même sort atteindre tous les tyrans!

Formose ne jouit pas longtemps de son triomphe sur Lambert; il mourut à l'âge de quatre-vingts ans, après avoir fait égorger dans ses querelles la moitié de la population de Rome; il fut enterré le 7 avril de l'année 896.

Mabillon affirme que ce pontife était le modèle de toutes les vertus chrétiennes ; qu'il n'avait jamais fait aucun excès de table, et que sa vie entière s'était écoulée dans la continence virginale.

ilISTOIUE DES PAPES

Election de Boniface. — Le cardinal Baronius appelle ce pape un infâme scélérat. — Incertitude des historienssur son expulsion du saim-sié'gc. — Veriions sur la mort de Boniface VI.

Les funérailles de Forraose n'étaient pas encore terminées, que déjà la faction de Sergius avait res ■ saisi le pouvoir dans Rome, et s'agitait pour placer sur le trône de saint Pierre un pape de son choix.

Boniface, Toscan d'origine et fds d'Adrien, se montra l'un des compétiteurs les plus ardents. Protégé par Lambert, dont il était la créature, il répandit l'or à pleines mains dans le peuple ; il prodigua les promesses aux grands, aux ecclésiastiques, et se lit proclamer pape, quoiqu'il eût été chassé de son diaconat pour crimes d'adultère et de meurtre; il fut intronisé sous le nom de Boniface VL

Néanmoins il ne resta pas longtemps possesseur du saint-siége; Etienne, évèque d'Anagnia, qui briguait également la chaire de saint Pierre, le lit empoisonner. Telle est la version des historiens les plus recommandables sur Boniface VI.

Le cardinal Baronius, qui appelle ce pape un infâme scélérat, affirme qu'il mourut de la goutte, maladie cruelle' qui était la conséquence de ses mœurs déréglées et de ses débauches de table.

Quelle que soit la cause de sa mort, après quinze jours de règne, Boniface laissa le saint-siége à un prêtre digne de couvrir sa tête de la tiare déshonorée des pontifes de Rome !

Ce prêtre s'intitulera le prince des princes, le seigneur des seigneurs, le roi des évêques, le juge des mortels. Ses séides soutiendront qu'en vertu de la

plénitude de sa puissance, il peut changer la nature des choses, rendre juste ce qui est faux et faux ce qui est juste, sous prétexte qu'il est au-dessus du droit, contre le droit et hors du droit, parce qu'il est la cause des causes ; ils affirmeront qu'on ne doit point rechercher l'origine de sa puissance, prétendant qu'il est absurde de vouloir assigner une cause à la première cause; et que personne sans être hérétique et damné ne peut lui dire : « Pourquoi agissez-vous ainsi? »

Les courtisans et les adulateurs de ce prêtre pousseront la lâcheté jusqu'à proclamer que sa volonté et ses caprices tiennent lieu de lois ; (|ue tous les mortels doivent se courber dans la poussière, s'bumiber devant lui, et lui obéir aveuglément, quelque chose qu'il commande; ils établiront même en principe et comme article de foi, que le pape est infaillible, qu'il ne peut ni pécher ni se tromper; que tout ce qui se fait en son nom émane de la volonté de Dieu; que ses ordres doivent être considérés comme les ordres de la Divinité, dont il tient la place sur terre ; enfin qu'il est Dieu lui-même !

Cette doctrine exécrable devra recevoir plus tard, au dix-neuvième siècle, dans l'année 1870, sa consécration officielle, être proclamée comme dogme, et imposée aux fidèles par un concile de lâches évêques, de prêtres imbéciles, sous le pontificat de Pie IX, le faux-monnayeur !

3SEBI

ETIENNE Vil

kTI

Élection scanilaleuse d'Etienne. — Le nouveau pontife fait apporter dans un concile le cadavre du pape Formose. — CondarBration sacriltge rendue contre le mort. — Les ordinations de Formose sont déclarées nulles par Etienne VII. — Mort du pontife, appelé par les historiens le siècle d'ignorance.

— Caractèie du neuvième siècle,

Platine rapporti' que dans le neuvième siècle le pontilicat était devenu le Lut de toutes les amLitionsi le point de mire de toutes les intrigues, la sentina de toutes les infamies, et qu'il s'achetait avec de l'ori ou avec du sang.

Etienne MI, le plus habile et le plus corrompu des prétendants, se fit proclamer évèque de Rome : il était fils d'un prêtre nommé Jean et d'une courtisane. Etienne ne démentit pas sou origine; et dans tout le cours de son règne il se montra débauché, vindicatif et cruel.

A peine établi sur le saipt-siége, il foula aux pieds les lois divines et humaines; dans sa rage de démon, il osa faire exhumer le cadavre de Formose, son prédécesseur, pour le punir d'avoir usurpé la suprême dignité de l'ÉgHse à son détriment. Par ses ordres, les évêques latins se réunirent en concile, et là, au milieu de l'assemblée, le cadavre de Formose fut placé dans le siège pontifical, la tiare sur la tête, le bâton pastoral à la main et revêtu des ornements sacerdotaux; ensuite on lui donua un avocat pour le défendre : affreuse dérision !

Etienne interrogea Formose en ces termes : «Évèque de Porto, pourquoi as-tu poussé ton ambition jusqu'à usurper le siège de Rome, malgré les saints canons, qui te défendaient cette action infâme? » L'avocat qui répondait pour Formose se confessa coupable des plus grands crimes.

Alors le saint-père prononça une sentence de déposition et d'excommunication contre le prélat de

Porto ; et s'étant approché du siège pontifical, il donna un soufflet au cadavre et le fit rouler à ses pieds; ensuite il le dépouilla lui-même de tous les vêtements sacerdotaux, lui fit couper trois doigts de la main droite, et enfin il ordonna au bourreau de fouetter le corps, de briser les membres, de lui trancher la tèle et de jeter le cadavre dans le Tibre.

Luitprand allinne i|ue des |iècheurs ayant trouvé ces restes sacrés surir Ik.i.I du rivage, les portèrent secrètement dans l'/'-lise de .Saint-Pierre, et que les images des saiiils devant lesquelles ils passaient s'inclinaient tontes devant les reliques de Formose. Si nous ajoutons foi aux miracles comme nous l'ordonne l'Eglise, nous devons avouer que les peintures et les statues ont entièrement perdu l'usage de la politesse. Il faut rejeter ces sornettes catholiques.

Le cardinal Raronius, défenseur de l'infaillibilité du saint-siége, ])ar une de ces contradictions dont il nous offre tant d'exemples, après avoir flétri la mémoire de Roniface, a voulu justifier la conduite d'Étienne; il prétend que la condamnation de Formose n'était pas contraire à la foi chrétienne ni hétérodoxe ; mais le vénérable Crantz témoigne en termes très-énergiques son indignation contre l'adorateur des papes. « Comment Raronius, dit cet historien, ose-t-il soutenir qu'une action aussi horrible et aussi exécrable émane d'un être infaillible'? Est-ce que l'Esprit saint, l'Esprit de vérité pouvait animer les pontifes sacrilèges qui gouvernaient Rome ; ces prêtres infâmes, qui étaient des ivrognes, des "

;tstoire des papes

Là Cuur do KoiLe au uouviùme s.'.clu

des furieux, des voleurs et des meurtriers? Non, il répugne à la raison de l'homme de croire que Dieu pût avoir choisi pour le représenter en ce monde des monstres qui déshonoraient l'humanité. »

Après avoir fait mutiler le cadavre de Formose, Etienne fît introduire dans l'assemblée tous les ecclésiastiques que ce pontife avait ordonnés; leur consécration fut déclarée nulle, et on les ordonna de nouveau ; Arnoul fut déposé de la dignité d'empereur; et Lambert, duc de Spolette, fut proclamé souverain de l'empire d'Occident.

Mais bientôt ce prêtre abominable reçut le châti-

ment de tous ses crimes ; une conspiration se forma contre lui ; il fut renversé du trône, plongé dans un cachot, et enfin étranglé avec les lambeaux de sa dalmatique, le 2 mai 897.

Etienne VII était d'une ignorance telle, qu'il savait à peine signer son nom ; il ne connaissait pas même les premiers éléments de la religion ; sa dépravation était poussée aux derniers excès, et il surpassait Jean VIII dans ses monstrueuses débauches.

Baronius, malgré son dévouement au saint- siège, avoue que le neunème siècle fut un temps de désolation pour l'Eglise. «Jamais, dit-il, ni les divisions,

ETIENNE VII

ni les guerres civiles, ni les persécutions des païens, des hérétiques et des schismati([ues, ne la firent tant souffrir que les monstres qui s'installèrent sur le trône du Christ, par la simonie et par le meurtre L'Eglise romaine était transformée en une courtisane éhontée, couverte de soie et de pierreries, qui se prostituait publiquement pour de l'or ; le palais de Latran était devenu une ignoble taverne où les ecclésiastiques de toules les nations allaient disputer aux filles d'amouE le prix de la débauche.

« Jamais les prêtres, et suitout les papes, ne commirent tant d'ailiilliMc^^, Ar viols, tliiirestes, de vols et de meui1ir-<; v[ i;iii,;iis ri-uiiraiice du clergé ne fut aussi glande que |icnilaiit cetle déplorable époque 1 Le Christ assurément dormait alors d'un profond sommeil, dans le fond de sa barque, tandis que

les vents soufflaient de tous côtés et qu'ils la couvraient des flots de la mer.... Et, ce qui était plus malheureux encore, les disciples du Seigneur dormaient plus profondément que lui, et ne pouvaient le réveiller ni par leurs cris ni par leurs clameurs. Aussi la tempête de l'abomination se déchaînait sur l'Église, et offrait aux regards des mortels le plus horrible spectacle ! Les canons des conciles, le symbole des Apôtres, la foi de Nicée, les anciennes traditions, les rites sacrés, étaient ensevelis dans les abîmes de l'oubli ; et la dissolution la plus effrénée, le despotisme féroce et l'ambition insatiable, avaient pris leur place. Qui pouirait appeler pontilés légitimes les intrus qui s'asseyaient sur la chaire de l'Apôtre, et quels auront été les cardinaux choisis par de tels monstres !... »

Dr IX" SIECLE

néflexions sur l'hisloire polilique du neuvième siècle. — Mort de Siaurace. — Michel Curopaîate proi lamé empereur d'Onent. — Il renonce à la couronne et se relire dans un monastère. — Léon r.\rméni>n parvient à l'empire. — Il est massacré dans une église sur les marches mêmes de l'autel. — Michel II devient empereur par un crime atomlnahle. — Ses débauches et sa cruauté. — L'esclave Thomas veut se faire passer pour le fils de l'empereur Léon. — Michel fait couper les bras et les jambes à cet esclave, et le fait pendre à l'une des portes d'Andrinople. — L'empereur fait enlever les jeunes lilles et les religieuses pour sesorgies. — ■ Il est frappé d'une apoplexie foudroyante dans les bras de la belle Euphrosine. — Théophile est proclamé empereur. — Actes de

ROIS, REINES, EMPEREURS

Igor, duc des Russes

justice de ce prince. — Il meurt victime de la haine des prêtres.— Michel III, surnommé Porphyrogénèle, lui succède sous la tutelle de Théodora sa mère. — Cruelle persécution contre les iconoclastes. — Dépravation de l'impératrice Théodora. — Saturnales de l'empereur dans les rues de Constantinople. — Il fait égorger son oncle pour le punir d avoir refusé de s'enivrer avec lui. — Michel est poignardé par Basile I", qui se fait déclarer empereur. — Qualités et vices du nouveau prince. — 11 condamne à mort un officier qui lui avait sauvé la vie. — Léon VI, dit le Philosophe, succède à Basile.— Conversion des Rus ses. — Histoire politique d'Occident. — Louis le Débonnaire est sacré empereur romain. — Sa lâcheté, son fanatisme et ses cruautés. — 11 fait crever les yeux à son neveu Bernard.

Pénitence hypocrite de Louis le Débonnaire. — Il épouse la belle Judith. — Débauches de l'impératrice. — Ses amours avec Bernard, comte de Barcelone. — Elle veut faire proclamer son bâtard Charles roi de France. — Conspiration des fils de Louis le Débonnaire. — L'empereur et l'impératrice sont enfermés dans des monastères. — Louis remonte sur le trône. — Mort de Louis le Débonnaire. — Divisions entre les fils de l'empereur. — Bataille de Fonlenoy. — Charles le Chauve, roi de France. — Le prince condamne sa mère Judith à mourir de faim, et fait décapiter son véritable père le comte Bernard. — Ses cruautés envers son fils Carloman. — Il meurt dos suites d'un breuvage empoisonné qui lui avait été versé par sa femme, la reine Richilde.— Incestes de cette princesse. — Louis.

le Bègue, roi de France. — Démembrement du royaume de France. — Louis Jll et Carloman succèdent à Louis le Uègue. — Guerres déplorables. — Mort des deux rois. — Charles dit le Gros s'empare de la couronne de France par une trahison. — Siège de Paris par les Normands. — Lâcheté du roi. — Aventure scandaleuse de la reine et d'un archevêque. ■ — Fin malheureuse de Charles le Gros. — Euiles usurpe U couronne de France. — Ses guerres avec Charles le Simple. — Mort dh roi Eudes. — lU-flexions sur l'histoire de la France au neuvième siî-cle.

Pendant que les vicaires du Clirist sur la terre souillaient l'Eglise de tous les crimes, les rois de la Grèce, de l'Italie, des Gaules, de la Germanie et de l'Angleterre désojaieut leurs royaumes par d'affreux brigandages.

En Orient, l'usurpateur Nicéphore avait succombé sous les armes des Bulgares, et laissait la couronne à Staurace son fils, prince dont l'extérieur était horrible, et dont l'âme était encore plus hideuse que la ligure. Heureusement pour les peuples, une blessure qu'il avait reçue dans la dernière bataille contre les Bulgares l'erapècha de prendre les rênes du gouvernemant , et l'impératrice Théophanie, son épouse, s'empara du pouvoir. Bientôt les cruautés de cette princesse réveillèrent l'énergie de la nation ; les principaux citoyens de Constantinople la renversèrent du trône, proclamèrent empereur Michel Guropalate, et firent transporter Staurace dans un cloître, où il mourut quelques mois après.

Le nouvel empereur, surnommé Rhangabe , était gendre de Nicéphore ; il s'attacha à réparer les fautes de son beau -père, fit la paix avec les Bulgares, et envoya des ambassadeurs à Gliarlemagne, pour renouveler les traités que l'impératrice Irène avait conclus avec ce monarque.

Mais la tranquillité de l'empire fut encore troublée par les Bulgares, auxquels un traître avait vendu le secret du feu grégeois; ces peup'es guerriers entreprirent une seconde fois de soumettre les Grecs ; ils vinrent assiéger Constantinople , et battirent les armées de Michel en plusieurs rencontres. Ce prince fatigué de soutenir des luttes incessantes contre les ennemis de l'État et contre ses propres sujets, abdi- (jua la puissance suprême, et se retira dans un monastère avec son fils Théophylacte, qu'il avait associé à l'empire. Un des généraux de l'armée, Léon, surnommé l'Arménien, fut proclamé empereur à la place deMichel, le 11 juillet de l'année 813. Ce prince, sorti des rangs du peuple, se montra grand capitaine, politique habile, et porta dignement la couronne ; il soutint avec honneur des guerres sanglantes contre les Perses, et força le khan des Bulgares à conclure avec l'empire une trêve de trente ans. Malgré les ijualités éminentes de Léon, les prêtres l'ont représenté comme un des empereurs les plus exécrables qui aient désolé le monde par ses cruautés envers les adorateurs d'images.

L'orthodoxe Léon le Grammairien raconte ainsi les événements qui amenèrent la mort de l'empereur: « Ce monarque, suivant l'exemple de celui dont il portait le nom, fit profession publique d'impiété. Ayant réuni ses comphces, les magiciens Jean, Pierre et Simon, les évêques grecs et le patriarche Nicéphore, il leur fit connaître ses abominables sentiments par ces paroles sacrilèges :

« N'est-il pas déplorable, seigneurs évêques, que les prêtres d'un Dieu d'humilité couvrent son temple d'or et de pierreries, et que les ministres de celui qui avait renversé les idoles remplissent les basili- ([ues de statues et de peintures? N'est-il pas odieux tle voir les adorateurs d'un Dieu pur esprit se prosterner devant la matière? J'ai été scandalisé de cette idolâtrie grossière , et j'attends votre décision pour faire arracher de nos églises les images, les statues, les riches tentures, et pour rendre le saint heu digne du culte de Jésus-Christ, qui a couronné Lazare, et qui ouvre son royaume aux pauvres de ce monde!

« L'évêque de Sardique, l'abbé du monastère de Studius, les prélats Euthyme et Théodore, se levèrent alors de leurs sièges et accusèrent le prince d'hérésie.

'■ Cette opposition, ajoute le fougueux historien, exaspéra le tyran; les évêques furent chassés du concile à coups de bois de lance; le patriarche Nicéphore l'ut exilé, et remplacé sur le siège épiscopal de Constantinople par Théodote Cassitère.

« Dès ce moment Léon s'abandonna à toutes les abominations de la magie ; il renonça à la foi chrétienne, persécuta les orthodoxes et renversa les images. Ce misérable prince, emporté par la rage de la destruction, ne se contenta pas de briser les statues et d'efi'acer les peintures qui ornaient les temples ; il envoya ses officiers dans les demeures des prêtres, afin d'enlever toutes les représentations sacrées du Sauveur, de la Vierge et des saints.

« Cependant Dieu, lassé de ces crimes abominables, le punit enfin de l'avoir outragé si longtemps. Michel, capitaine des gardes, se mit à la tète d'une conspiration organisée par le clergé. Le secret ayant été vendu par un ecclésiastique, Michel fut arrêté, condamné à mort, et il allait être exécuté, lorsque l'impératrice, en considération de la fête de la naissance de Jésus-Christ, obtint qu'on renverrait au lendemain l'exécution de la sentence. Les conjurés regardant ce délai comme un signe évident de la protection du ciel, résolurent de mettre leurs projets à exécution pendant la nuit même ; en conséquence, ils se rendirent au palais impérial, vêtus d'aubes et de dalmatiques, sous lesquelles ils avaient caché des armes; le papias chargé de la garde du palais, trompé par leur déguisement, ouvrit les portes devant eux. Aussitôt ils se précipitèrent dar^ l'oratoire oii le prince faisait ses prières ; ils l'arrachèrent de l'autel , le mirent en pièces , et lui firent rendre son âme impie en présence du Christ qu'il avait outragé; ensuite ils coururent à la prison, brisèrent les chaînes dont Michel était chaj-gé, et lui placèrent sur la tète le diadème des rois.

« Ainsi furent accomplies les prédictions du psaume : « La tristesse durera jusqu'au soir, mais la joie paraîtra avec le jour. » Le corps de Léon fut enveloppé d'un manteau et enterré dans un lieu désert ; l'impératrice et les jeunes princes furent enchaînés et renfermés dans un cloître de l'île de Proté.M

Ce récit fuit connaître, mieux que tous les commentaires, la mauvaise foi des fanatiques adorateurs de la pourpre roniaine ; car Léon V fut au contraire un des princes les plus remarquables du Bas-Empire ; il reconstruisit les villes qui avaient été dévastées par les barbares ; il se montra juste, équitable ;

ROIS, REINES, EMPEREURS

il protégea les arts et les lettres, et ramena la paix dans ses États.

Michel II, dit le Bègue, devenu empereur par ce parricide, manifesta bientôt sur le trône les vices les plus odieux: avare, débauché, cruel, sans esprit, sans éducation, il s'abandonna à tous les excès et à tous les crimes. Il renonça même plus tard au culte des images, et il exila de Constantinople les ecclésiastiques auxquels il devait la couronne; digne récompense de leur trahison envers Tinfortuné Léon !

Les prêtres suscitèrent alors contre lui un esclave nommé Thomas, qu'ils présentèrent comme le fils de l'impératrice Irène, et qu'on nommait Constantin. Ce nouveau prétendant leva une armée, et s'avança jusque sous les murs de Constantinople, qu'il tint assiégée pendant dix mois; mais ayant eu l'imprudence de se retirer à Andrinople pendant l'hiver, il fut trahi par un de ses officiers, et livré à l'empereur.

Michel lui fit couper- les bras et les jambes en sa présence, et ordonna au bourreau de pendre ce tronc tout sanglant à la porte principale d'Andrinople.

Pendant que ce prince était occupé à étouffer les séditions que lui suscitaient les ecclésiastiques, les Sarrasins d'Espagne s'emparaient de la Crète, et bâtissaient la ville de Chandax, qui depuis a fait donner à l'île le nom de Candie ; les Aglabites d'Afrique envahissaient également la Sicile et les Cyclades.

Michel, troublé dans la jouissance du pouvoir suprême par les remontrances de ses conseillers, résolut de s'affranchir de tous les soins que réclamait la situation déplorable de l'empire, et il s'associa au gouvernement son fils Théophile. Alors, se trouvant délivré de tout souci, il s'abandonna aux débauches les plus épouvantables, faisant enlever les jeunes filles dans les rues de Constantinople, et forçant les monastères pour ravir les religieuses. Il osa même arracher de son couvent la princesse Euphrosine, fille de l'empereur Constantin VII, et l'épousa malgré sa volonté, au mépris des canons, qui défendaient les unions avec les vierges consacrées à Dieu. Mais ce dernier mariage lui devint funeste, et un matin on le trouva mort dans le lit de l'impératrice.

Théophile prit seul les rênes du gouvernement en 829 ; pendant un règne de treize années, il fit prospérer dans ses États les beaux-arts, les sciences et l'industrie.

Les ecclésiastiques lui reprochent d'avoir été iconoclaste, et d'avoir poursuivi les prêtres qui avaient aidé son père dans sa révolte contre Léon l'Arménien. En effet, ce prince ayant réuni le sénat dans une salle du palais appelée le Siège , fit apporter le candélabre qui avait été rompu à coups d'épée le jour de l'assassinat de Léon, et interrogeant l'asseml)lée, il demanda quel supphce méritaient ceux qui avaient égorgé sur l'autel l'oint du Seigneur : les sénateurs répondirent qu'ils méritaient la mort. Aussitôt il donna ordre qu'on s'emparât des coupables, et la sentence fut exécutée sous ses yeux.

Un ancien auteur, en parlant de l'amour extrême de Théophile pour la justice, rapporte que ce prince se rendant au palais de Rlaf[uernes, fut arrêté subitement par un homme qui lui réclama le cheval sur lequel il était monté, comme ayant été volé par un officier du palais. Théophile regarda son grand

écuyer, que ces paroles avaient jeté dans le plus grand trouble, et s'étant assuré de l'exactitude de la réclamation, il mit pied à terre, rendit le cheval couvert de son riche harnais, et fit punir sur l'heure même l'officier coupable.

Théophile mourut en 842, chéri des gens de bien, mais exécré par les prêtres. Son fils Michel III, surnommé Porphyrogénète, lui succéda à l'âge de trois ans, sous la tutelle de Théodora sa mère.

Cette princesse, fanatisée pour le culte des images, employa toute son autorité contre 'les iconoclastes ; elle les persécuta avec violence, et les força d'abandonner les terres de l'empire pour se réfugier auprès des musulmans.

Pendant toute la durée de sa régence, Tliéodora se livra aux plus déplorables excès de la débauche, donnant elle-même des leçons de dépravation à ses filles et au jeune empereur.

Lorsque Michel eut atteint l'âge des passions, cette éducation infâme produisit ses fruits, à l'instigation de son oncle Bardas, il prit les rênes de l'État, fit arrêter sa mère et ses sœurs, qu'il renferma dans un couvent ; ensuite il se fit proclamer empereur, et le successeur de Néron. Dès lors, Michel se montra dans les spectacles publics couronné de fleurs, la figure souillée de lie, une lyre à la main, et il prodigua les trésors amassés par les exactions de sa mère, en folles dépenses pour les histrions, pour les baladins et pour les champions de la lice.

Pendant dix années entières Michel resta plongé dans ses débauches, et il mérita d'être appelé par ses sujets le prince des ivrognes. Ses émissaires parcouraient les provinces de l'empire pour lui trouver les plus beaux enfants , soit des jeunes filles, soit des jeunes garçons, qu'il renfermait dans ses palais et qui servaient à ses orgies. Incapable de gouverner l'État par lui-même, il avait associé son oncle à l'empire; mais à la suite d'un festin il le fit égorger, pour le punir d'avoir refusé de s'enivrer avec lui. Enfin , après avoir nommé césar le Macédonien Basile, un des ministres de son palais, poussé par un nouveau caprice, il voulut le faire assassiner ; heureusement pour lui, le nouveau césar fut prévenu du dessein de l'infâme Michel; il poignarda luimême le tyran, et se fit proclamer empereur.

Basile I" se montra sur le trône le plus vertueux des princes; il rétablit l'ordre dans les finances, traça le plan d'un nouveau code, et fit des traités avantageux avec les Arabes. Après dix-neuf ans d'un

règne remarqu

able, il mourut, laissant

empire

ses deux fils Léon et Alexandre.

On rapporte néanmoins sur ce monarque une aventure qui laisserait supposer que ses belles qualités étaient ternies par sa cruauté : dans une chasse , Basile s'étant précipité sur un cerf de première taille , l'animal embarrassa son bois dans la ceinture du prince, le renversa de cheval, et l'entraînait déjà dans la forêt, lorsqu'un officier accourut à son secours, coupa la ceinture, et lui sauva la vie. L'empereur, à peine remis de sa frayeur, et honteux d'avoir été vu dans sa lutte avec un cerf, accusa son libérateur d'avoir tiré l'épée sur lui, et Je fit décapiter sous ses yeux.

Léon VI, surnommé le Piiilosoplie, à cause de

Son grand amour pour l'étude , monta sur le trône à l'âge de dix-neuf ans , et s'associa à l'empire son jeune frère Alexandre, qui était alors dans sa quinzième année. Sous ce nouveau règne, des savants terminèrent le fameux code qui avait été commencé par Sabbatius, et on le publia en soixante livres sous le titre de Basiliques.

Léon entreprit contre les Bulgares de longues guerres, dans lesquelles il fut souvent victorieux.

Mais ensuite des ennemis plus formidables que ces peuples envahirent les terres de l'empire ; les Russes, sous la conduite d'Igor, leur duc, descendirent jusqu'à Constantinople avec deux mille vaisseaux, et obligèrent le monarque à conclure avec eux un traité d'alliance qui ouvrit à leur commerce tous les ports de la Grèce. Ces peuples, qui étaient à moitié barbares, furent alors initiés par les Grecs aux arts libéraux, aux sciences mathématiques, et furent même convertis au christianisme.

Léon VI mourut quelque temps après, laissant son frère Alexandre seul possesseur de l'empire.

Pendant le neuvième siècle, l'Orient vit sur le trône plusieurs princes dignes de l'amour des peuples et opposés aux principes d'intolérance religieuse prêches par la cour de Rome : aussi le clergé, prenant exemple sur les souverains, s'indigna d'obéir aux ordres stupides des pontifes, et se sépara entièrement de l'Éghse latine.

Mais l'Occident, entièrement dominé par l'influence des prêtres romains, resta plongé dans les ténèbres de l'ignorance et exposé à toutes les fureurs du fanatisme.

A Charlemagne avait succédé Louis le Débonnaire , son fils ; ce prince , plutôt moine que roi, prépara la ruine des Garlovingiens ; dévot et lâche, sans aucune capacité, il rendit son gouvernement méprisable au dedans et au dehors; et dans ses mains la puissance suprême devint le jouet des prêtres, des femmes ou des favoris.

\ peine assis sur le trône, il se montra implacable dans ses vengeances, prétendant que les hommes étaient faits pour servir en esclaves les souverains ; il chassa ignominieusement ses sœurs de son palais et fit périr leurs amants dans les supplices; enfin il étabht à la cour une règle monacale pour les officiers et pour les dames d'honneur, punissant avec une rigueur extrême les plus légères infractions à cette bizarre discipline.

Impérieux comme tous les tyrans, il voulait que ses paroles fussent écoutées comme celles du Christ, et que ses ordres fussent exécutés comme les décrets de la Divinité; aussi la terreur qu'il inspirait lui aliéna bientôt l'affection de ses sujets, et la dynastie des Garlovingiens devint en exécration aux peuples des Gaules.

Louis eut tous les vices des dévots sans posséder l'aménité obséquieuse qui caractérise ordinairement les prêtres ; car son zèle pour la religion n'était que l'efl'et d'un caprice, d'une intelligence malade, d'un défaut essentiel dans l'organisme du cerveau ; et il s'abandonnait à des superstitions tellement étranges, que les ecclésiastiques eu.x-mêmes en étaient scandalisés.

Aussitôt qu'il eut succédé à Charlemagne, il déclara Lothaire, son fils aîné, empereur d'Italie, au

préjudice de Bernard, son neveu, qui régnait sur cette province. Celui-ci, déjà irrité contre Louis, qui avait été élevé à l'empire préférablement à Pépin, son père, auquel cette dignité revenait légitimement, ne garda plus de mesure dans sa conduite ; il leva des troupes et pénétra en France à la tête d'une armée pour réclamer ses droits à l'empire. Mais ce généreux prince, trahi par les prélats qui l'avaient accompagné, vit ses troupes se débander peu à peu, et bientôt il se trouva seul, sans défense, exposé à la vengeance de son ennemi : alors , ne consultant que son désespoir, il se rendit sans escorte auprès de son oncle pour implorer sa clémence.

Louis le Débonnaire fit charger de chaînes l'infortuné Bernard, et en sa présence il ordonna au bourreau de lui enfoncer dans les yeux un fer rouge qui sortit de l'autre côté du crâne ; le prince expira pendant le supplice. Cette barbarie, froidement accomphe, indigna même les prélats qui avaient livré Bernard ; l'empereur , par un excès d'hypocrisie, fit une pénitence publique dans la ville d'Attigny, pour expier la mort de son neveu, et afin d'apaiser le mécontentement des prêtres.

A cette époque, la mort lui enleva Ermengarde, mère de ses trois fils Lothaire, Pépin et Louis ; il était alors âgé de quarante-deux ans; et comme il avait déjà manifesté plusieurs fois le désir d'abdiquer la couronne pour s'enfermer dans un cloître, les seigneurs français supposèrent c[ue la perte douloureuse qui venait de le frapper le déterminerait à mettre ses projets de retraite à exécution. Aussi l'étonnement fut général lorsque le prince déclara qu'il prenait une nouvelle épouse, et qu'il choisissait Judith, la plus belle et la plus jeune des filles qui composaient sa cour.

Judith, selon quelques auteurs, était fille du comte Wolpe, seigneur de Bavière; d'autres historiens prétendent que son père était le comte d'Altorf de la maison des ducs de Souabe ; mais les chroniques les plus exactes affirment qu'elle devait la naissance aux amours scandaleux de l'une des sœurs du monarque. La nouvelle impératrice ne démentit pas cette origine ; à peine assise sur le trône, elle se livra aux débauches les plus déplorables, donna tous les emplois de l'État à ses amants, et osa même entretenir pubhquement des relations criminelles avec Bernard, comte de Barcelone.

De ses dernières amours avec Bernard elle devint enceinte, et accoucha d'un enfant mâle qui reçut le nom de Charles. Sa tendresse pour le fruit de l'adultère poussa la reine dans des tentatives qui devaient amener de grands désastres; elle conçut le projet de placer la couronne impériale sur la tête de son fils, au préjudice des enfants légitimes de Louis : celui-ci résista d'abord aux désirs de la reine ; mais enfin, vaincu par ses obsessions, il eut la faiblesse de nommer le jeune Charles roi de France et de lui donner une partie des provinces qu'il avait déjà partagées entre Lothaire, Louis et Pépin.

Si le monarque eiit été doué d'une certaine énergie, si la reine eût été plus adroite , et si Bernard eût été plus habile politique, ce coup d'État aurait eu pleine réussite; mais il était mal combiné, et il fut encore plus mal exécuté.

Irrités de voir leur héritage passer entre les mains d'un bâtard, les fils de l'empereur formèrent une conspiration contre lui ; ils attirèrent dans leur parti les seigneurs mécontents, les évêques fanatiques, et tous ceux qui, sous le prétexte du bien public, voulaient exciter des désordres. Les princes publièrent, au nom de la noblesse et de l'Église, des manifestes violents dans lesquels tous les crimes de Louis et de sa femme étaient dénoncés aux peuples; ensuite ils s'avancèrent à la tête d'une armée puissante, et contraignirent l'empereur et Judith à se retirer dans un monastère.

Pendant les années de prospérité, Louis s'était montré inflexible et cruel ; le malheur abattit son orgueil, dompta sa férocité, et il manifesta toute sa lâcheté dans les humiliations qu'on lui fit subir. Il consentit à comparaître devant l'assemblée du champ de mai, afin de faire amende honorable; et en présence d'une multitude innombrable de soldats et de citoyens, il confessa qu'il avait commis des sacrilèges, dos parricides et des meurtres. Il se reconnut « coupable de parjure parce qu'il avait violé les serments solennels faits à son père , en renfermant ses sœurs dans des couvents et en faisant égorger un grand nombre de citoyens au mépris de la foi des traités. >= Il s'accusa « d'avoir faussé et violé la foi des États, pour casser les partages qui avaient été faits entre ses trois fils légitimes; enfin il demanda

pardon à Dieu et aux hommes d'avoir troublé le repos de la nation par des guerres injustes, d'avoir causé la désolation de l'Église, et d'avoir soulevé des séditions parmi les nobles. » Ensuite on le dépouilla des vêtements impériaux; on le revêtit d'un cilice, et il fut enfermé dans une étroite cellule du monastère de Saint-Médard à Soissons. Judith fut reléguée à Tortone, et le jeune Charles dans l'abbaye de Prum.

Bientôt de nouvelles dissensions éclatèrent entre les trois fils de Louis ; et la nation, fatiguée de leur despotisme, préféra le règne d'un roi imbécile au gouvernement des trois infâmes tyrans qui rempHssaient les Gaules de pillages et de meurtres. Dans une diète tenue à Nimègue, Lothaire fut déclaré exclu de l'empire, et Louis le Débonnaire fut rétabli sur le tr(Jne. Judith, rappelée à la cour, montrabientôt plus d'audace et d'impudeur qu'avant sa chute ; elle fit nommer son amant premier ministre, déclara son bâtard roi de Neustrie, et à la mort de Pépin, elle joignit le royaume d'Aquitaine aux États du jeune Charles.

Enfin les enfants de Louis se révoltèrent de nouveau contre leur père. L'empereur ayant résolu de soumettre les rebelles, s'avança à la tête d'une armée contre le roi, son fils; mais pendant qu'il était en marche, une éclipse de soleil, au moment où cet astre était à son point le plus élevé sur l'horizon, vint plonger la terre dans les ténèbres. Le prince,

dont la superstition était extrême, s'imagina que ce phénomène était un présage qui annonçait sa fin [wochaine: il en éprouva une affliction si grande qu'il tomba sérieusement malade, et se laissa mourir de chagrin et d'inanition.

A son lit de mort, Louis le Débonnaire envoya l'épée. le sceptre et la couronne impériale à son fils aîné Lotliaire, en lui recommandant de prendre sous sa protection le fils de sa chère Judith, auquel il abandonnait le royaume de France.

Déjà le perfide Lothaire, au lieu de ramener la concorde entre ses frères, songeait aux moyens de s'emparer de leurs États; mais les deux princes Louis et Charles, pénétrant ses desseins ambitieux, firent entre eux un traité d'ailliance, réunirent leurs armées, et livrèrent à ses troupes la fameuse bataille de Fontenoy, où fut anéantie presque toute la noblesse des Gaules.

Quelques anciens chroniqueurs assurent que pour réparer les pertes que la noblesse fit dans cette désastreuse bataille, le duc de Champagne établit la coutume qu'à l'avenir le ventre anoblirait les enfants d'un père roturier. Cet usage rendait les enfants mâles issus d'une telle alliance capables de posséder des fiefs ; mais on établissait toujours une différence entre eux et les gentilshommes de parage, en ce qu'ils ne pouvaient pas être nommés chevaliers comme ces derniers. Après la bataille de Fontenoy, les trois frères se voyant l'objet de la haine des provinces qu'ils avaient remplies d'exactions et de massacres, et redoutant une révolte générale contre, leur tyrannie, conclurent enfin la paix dans une assemblée tenue à Strasbourg, où ils firent un nouveau partage des États de leur père.' Charles le Chauve conserva l'Aquitaine et la Neustrie avec le titre de roi de France ; Louis eut toute la Germanie et prit le nom de Louis le Germanique; Lothaire garda son titre d'empereur, le royaume d'Italie, la souveraineté de la ville de Rome, la Provence, le Lyonnais, ainsi que les contrées c[ui étaient enclavées entre le Rhône, le Rhin, la Meuse et l'Escaut. Enfin tous les trois convinrent que Judith serait enfermée dans un monastère, et que le comte -de Barcelone, son amant, serait abandonné à la garde de Charles.

Ce fils dénaturé fit saisir sa mère et donna ordre qu'elle fût jetée dans les cachots d'un cloître, où elle mourut de froid et de faim ; ensuite ayant fait arrêter Bernard, son véritable père, il le fit décapiter en sa présence, « parce que l'attachement que lui portait ce seigneur était scandaleux, disait-il, pour la gloire de son trône. » Tel fut le commencement de ce règne, qui s'écoula au milieu des guerres civiles, des perfidies, des trahisons, des débauches et des massacres.

~ Charles le Chauve, dans le cours de sa carrière, non-seulement fut parricide en condamnant Judith, sa mère, à mourir de faim dans une cellule et en faisant massacrer Bernard, son père; mais encore sa férocité s'exerça sur son propre fils. Un de ses enfants, le jeune Carloman, coupable de rébellion, fut condamné à perdre la tête : cependant Charles le Chauve n'osant point faire exécuter la sentence, qui avait soulevé l'indignation des prélats, parut céder à leurs instances, et fit grâce de la vie à son fils ; mais par

un raffinement de cruauté, il fît couler du plomb fondu dans les yeux et dans la bouche du jeune princ«, qu'il fit renfermer ensuite dans un couvent ; il eut la barbarie d'assister lui-même à cette horrible opération.

A la mort de Louis II, Charles le Chauve, sous prétexte de secourir le saint-siége, qui était opprimé par les ducs de Spolette et de Bénévent, passa les Alpes et envahit le royaume l'Italie au mépris des droits de son neveu Carloman, qui en était l'héritier légitime : néanmoins, il ne retira de cette expédition que la honte d'une défaite sanglante. A son retour il inourut empoisonné par sa femme elle-même, la belle Richilde, d'après les assertions des historiens les plus dignes de foi.

Richilde n'avait pas été plus fidèle à Charles cpie Judith à Louis le Débonnaire ; elle avait même cinq enfants de ses incestes avec son frère, le comte Boson, auquel le roi accordait une confiance aveugle. Après l'assassinat de son mari elle ne garda plus de mesure et vécut dans une intimité scandaleuse avec son frère, se livrant à de tels débordements, que Foulques, métropolitain de Reims, se vit forcé de lui écrire la lettre suivante : « Comment se fait-il, reine indigne, cpi'au lieu de tenir la conduite d'une veuve chrétienne et d'honorer au moins par les marques d'un deuil extérieur la mémoire de votre époux, vous manifestiez une joie aussi étrange de sa mort? Le démon s'est donc emparé de votre âme, puisque vous osez passer les jours et les nuits dans les incestes, commander des pillages, des meurtres, et pousser l'aveuglement de la passion jusqu'à prétendre nous imposer comme souverain du royaume de Bourgogne, l'infâme complice de vos dépravations et de vos cruautés? «

En effet, Richilde employait toutes les ressources de la perfidie pour fermer l'accès du trône à Louis le Bègue, fils aîné de Charles le Chauve, et elle ne cessa ses intrigues qu'après avoir obtenu pour son frère Boson la souveraineté des nouveaux États d'Arles. Dès lors le nom de Richilde disparaît de l'histoire, et l'on ignore comment cette reine termina son abominable carrière.

Après Charles le Chauve, Louis le Bègue monta sur le trône de France. La haine que les grands portaient à la dynastie des Carlovingiens lui suscita de puissants ennemis, et il fut même obhgé de convoquer une assemblée générale pour justifier de ses droits à la couronne par le testament de son père. Néanmoins plusieurs seigneurs conspirèrent ouvertement contre son autorité ; et Bernard, marquis de Gothie, levant l'étendard de la révolte.

Louis rassembla aussitôt une armée pour résister aux rebelles ; mais au moment de se mettre en campagne, il fut attaqué d'un mal subit, provenant d'un breuvage empoisonné qui lui avait été versé par les agents de Boson, roi de Bourgogne. Lorsqu'il sentit les approches de la mort, il fit appeler auprès de son lit le comte d'Auvergne, le grand chambellan, l'abbé Hugues et quelques autres seigneurs, auxquels il confia la garde de ses enfants ; il mourut le lendemain 10 avril 869.

Louis le Bègue est un des princes qui ont le plus contribué au démembrement du royaume en abandonnant aux seigneurs mécontents une grande partie

ROIS, REINES. EMPEREURS

Anivie des Normands sui' les côtes de France

de ses Etats ; car ce fut à partir de ce règue que l'on vit s'élever les duchés, les marquisats, les comtés et les seigneuries qui couvrirent tout le sol de la Gaule; et par sa lâcheté il augmenta le pouvoir des évèques, des moines et des prêtres ; enfin ce fut lui qui prépara la décadence de cette dynastie des Carlovingiens, race ennemie de l'humanité, dont les actions sont restées ensevelies dans les ténèbres de l'ignorance qui couvraient alors l'Occident.

Après la mort de Louis le Bègue, les deux bâtards qu'il avait eus d'une courtisane, Louis III et Garloman, montèrent sur le trône de France avec le secours de Boson, beau-père du Carloman: les deux frères partagèrent entre eux le royaume ; l'ainé eut la Neustrie et une partie de la Bourgogne, l'autre obtint l'Aquitaine et la Septimanie.

Ces jeunes ambitieux, devenus puissants, s'unirent contre leur bienfaiteur et lui enlevèrent une partie des Etats d'Arles. Enfin Carloman empoisonna son irère et resta seul possesseur de la couronne de France; mais il ne jouit pas longtemps du fruit de son crime; la chronique de Fuldes rapporte qu'il fut assassiné lui-même par un officier de ses gardes dont il avait violé la fille.

En mourant, Louis le Bègue avait laissé sa femme légitime enceinte d'un fils dont elle accoucha cinq mois après, et qui est connu dans l'histoire sous le nom de Charles le Simple.

Pendant le règne de Louis III et de Carloman, la reine mère fut obligée, pour soustraire le jeune prince à leur cruauté, de se réfugier à la cour de Charles le Gros, fils de Louis le Germanique et oncle de son enfant.

Celui-ci, à la mort de Carloman, s'empara de la couronne de France, et pour un instant il réunit sous son autorité tous les Etats qui composaient l'empire de jCharlemagne.

A peine cette usurpation était-elle consommée, que des hordes de peuples sauvages descendus des glaces du Nord, vinrent ravager la France et s'avancèrent jusqu'à Paris, dont ils formèrent le siège. Charles le Gros, lâche comme tous les descendants de cette race des Carlovingiens, n'osa point se mettre à la tête de son armée; au lieu de combattre les barbares, il acheta la paix en leur abandonnant ses trésors.

Ce traité honteux lui aliéna tous ses sujets et le rendit odieux même aux grands et aux prêtres ; les Allemands et les Itahens le déclarèrent déchu de la dignité impériale, et donnèrent la couronne au jeune Arnoul, bâtard de Carloman. De leur côté, les Français déclarèrent roi de France le comte de Paris, Eudes ou Od(m , qui avait vaillamment combattu contre les Normands.

Charles le Gros se trouva alors sans États, sans asile, et réduit à un tel excès de misère, (ju'il ne lui

restait pas une seule retraite où il pût cacher sa chute épouvantable ; il mourut dans un hameau de la Souabe sans exciter un seul regret.

Terrible exemple, qui devrait instruire les rois, et leur faire comprendre que les peuples ont également leur jour de vengeance!

Maimbourg rapporte que Charles, vers les dernières années de sa vie, était devenu insensé, et qu'il croyait avoir des visions dans lesquelles l'esprit des ténèbreslui apparaissait entouré de flammes et sous un aspect horrible. Il rapporte la cause de la folie du prince à ce singulier événement. « Une nuit, dit-il, s'étant levé contre son habitude pour se rendre auprès de sa femme, il trouva l'impératrice Richarde et l'évêque de Verceil Lieutard dans la couche royale!... La colère qu'il en ressentit fut si violente qu'il tomba frappé d'une attaque épileptique.

« Les deux amants, réveillés par ses cris, s'échappèrent dans la cour du palais entièrement nus, appelant à grands cris et commandant qu'on allât porter des secours à l'empereur, qui était saisi du vertige de l'enfer; ils eurent même l'audace de dire que l'infortuné les avait dépouillés de leurs vêtements dans son accès de délire.

Dès cet instant, en effet, l'empereur éprouva de véritables atteintes de folie ; et son épouse infâme fut regardée comme une victime qui était tendrement attachée à un mari insensé. »

Après la mort de Charles le Gros, son neveu Charles le Simple, qui avait été exclu du trône à cause de sa trop grande jeunesse, fut enfin proclamé roi dans la ville de Laon, par des séditieux à la tète desquels se trouvait Foulques, archevêque de Reims, qui avait abandonné le parti du roi Eudes par jalousie contre Gauthier, métropolitain de Sens et favori de ce prince.

L'usurpateur Eudes leva des troupes et marcha sur la ville de Laon, malgré l'excommunication que Foulques menaçait de lancer contre lui au nom du pontife Formose.

Pendant cette guerre civile s'acheva le démembrement de l'empire. Chaque seigneur s'érigea en souverain dans ses domaines ; les évêques, dont l'ambition était insatiable , profitant de la désolation générale , se déclarèrent comtes et seigneurs dans leurs villes épiscopales, avec le droit de lever les impôts, de faire les traités d'alliance et de déclarer la guerre ; et bient'ôt l'autorité royale devint une ombre sans corps.

Eudes, prince sans capacité, soldat plutôt que capitaine, était fils de Robert le Fort, dont le surnom indique assez le genre de célébrité : l'origine de ce Robert, la souche des Capets, a soulevé de graves discussions parmi les historiens: les flatteurs des rois le font descendre du Saxon AVitikind, mais des écrivains plus judicieux affirment qu'il sortait des rangs les plus infimes de la société.

Pendant dix années que régna le comte Eudes, les historiens ne font mention d'aucun événement remarquable. Nous savons seulement que ce prince combattit les Normands avec succès, et cpi'il obligea

le jeune Charles à se réfugier à Worms, auprès de l'empereur Arnoul.

Après la mort de son protecteur, Charles le Simple obtint des Germains des secours puissants en hommes et en argent; à son tour il chassa devant lui les troupes de l'usurpateur Eudes, et le contraignit de le reconnaître comme son roi et seigneur.

Ces derniers désastres empêchèrent Odon de conserver dans sa famille le trône qu'il avait usurpé. D'ailleurs, ajoutent les chroniqueurs qui ont parlé de l'origine des Capets, « le cher sire eût été obligé, comme les vieillards de Lacédémone, de recourir au sang d'un étranger pour léguer un fils à la patrie. » Enfin il mourut à la Fère, et son corps fut porté à Saint-Denis, où repose la dynastie des Capets.

Pendant toute la durée du neuvième siècle, les débauches et les crimes siègent sur le trône; et la race des Carlovingiens, imitant les héritiers du farouche Clovis, souiÙe le sol de la Gaule et de la Germanie d'adultères, d'incestes, de brigandages, d'assassinats.

Lorsque le philosophe réfléchit sur le sort des nations, son âme est indignée de voii' constamment les peuples servir de jouets et de victimes à l'avarice et à l'ambition des insensés qui se font nommer les rois de la terre !

Qu'étaient donc ces souverains orgueilleux, pour se croire le droit de disposer à leur gré de la vie des autres hommes, pour supposer que leur volonté suffisait pour armer les nations contre les nations et pour légitimer les brigandages, les massacres, les incendies ? Hélas ! c'étaient pour la plupart des hommes ineptes, adonnés à tous les vices, et que la faiblesse de leurs concitoyens maintenait sur des trônes, comme cela a lieu encore de nos jours.

On ne peut réellement disconvenir que la royauté n'ait été la boîte de Pandore d'où sont sortis en foule les maux qui ont accablé l'humanité, et que les peuples se fussent épargné de grands malheurs si chaque fois qu'un roi leur demandait des soldats pour exterminer leurs voisins, ils eussent commencé par le tuer lui-même.

Rois ou empereurs, tous n'ont-ils pas été des débauchés avides, des fanatiques insensés, des hom-mes féroces, décorés des noms de conquérants ou de pères du peuple par des esclaves abattus, dégradés, abâtardis, malheureux et tremblants, qui tendaient la gorge au couteau?

Des milliers d'années se sont écoulées depuis l'origine de l'institution des monarchies sur notre globe; chaque jour amène un nouvel enseignement pour les nations , chaque jour l'histoire enregistre les nouveaux attentats des souverains ; cependant il reste encore des hommes qui se prosternent aux pieds de ces tigres altérés de sang, qui les proclament inviolables et sacrés, qui les adorent comme font les prêtres indiens de leur grand Lama, et qui, à l'exemple des bonzes fanatiques, feraient de la poussière des excréments de leurs dieux et mêleraient cette poussière à leurs aliments ! Honte sur ces hommes avilis ; malédiction sur les rois, les empereurs et les papes I

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