VIGILE
JUSTIffIBN, 61* PÂPE. CHILDEBBRTy
empereur d'Orient. roi de France.
Caractère de Vigile. — Ses vices. — Il s'engage par serment à obéir aux ordres de Théodora. — L'impératrice lui fait donner sept cents pièces d'or pour acheter les suffrages du clergé. — Election de Vigile. — Silvère, exilé à Patare, obtient de l'empereur la permission de rentrer dans Rome.— Le pape le fait enlever et le condamne A mourir de faim dans une lie déserte. — Fourberie de Vigile. — Le pape devient suspect à l'empereur. — Lettre de Vigile à un évèque d'Espagne. — Il blAme ceux qui refusent de manger des viandes par superstition. — Le roi Théodebert consulte le pape sur la validité des mariages avec une belle-sœur. — Fanatisme de l'empereur Justinîen. — Il fait des livres sur la religion. — Ses discussions avec le pontife. — L'empereur ordonne à Vigile de se rendre à Constantinople pour assister au concile. — Le pape est insulté par le peuple de Rome. — Négociations sur l'affaire des trois chapitres. — Anathèmes contre les acéphales. — Le pape condamne les trois chapitres. — Mauvaise foi de Fleury dans son Histoire ecclésiastique. — Contradictions de Vigile. — Sa politique indispo'se tous les esprits. — II est excommunié dans un concile. — Le saintpère lance des anathèmes contre ceux qui condamnent les trois chapitres» et ensuite contre ceux qui ne les condamnent pas . — Vigile excite des désordres à Constantinople. — Il est contraint de se réfugier dans une église. — Hypocrisie du pape. — II retourne à son palais. — II est traîné dans les rues de Constantinople la corde au coxk, et reçoit des soufflets. •— On hi reproche publiquement
la mort de Silvère. — Il parvient à s'échapper du palais de Placidie. — Il publie une constitation en faveur des trois chapitres.
— Vigile est envoyé en exil. — Rétractation du pape. — Il condamne sa constitution et déclare hérétiques ceux qui soutieonent les trois chapitres. — Fourberie des jésuites. — Mort du pape.
— Ce monstre» souillé de crimes, a trouvé des apologistes qui en ont fait un martyr !
Vigile était Romain de naissance et fils d'un consul nommé Jean. Sous le pontificat de Roniface II il avait déjà obtenu une constitution qui lui assurait la chaire de saint Pierre ; mais le clergé s'était opposé à ce marché scandaleux et avait détruit ses espérances. Cet échec ne découragea pas Vigile, les obstacles irritèrent son esprit entreprenant^ et il poursuivit ses brigues avec plus de vigueur qu'auparavant.
L'histoire nous le représente comme un homme d'une ambition démesurée, capable de commettre tous les crimes lorsqu'il s'agissait de s'élever au pouvoir, a Son caractère, )) dit un écrivain du temps, était violent et emporté ; dans un » accès de colère il tua à coups de bâton un jeune enfant qui » se refusait à d'infâmes caresses; il était tellement avare, » qu'il osait avouer que s'il avait rompu ses relations avec )) l'impératrice, c'était moins par zèle pour la religion, que » pour n'être pas obligé de lui rendre les sommes qu'elle lui » avait prêtées pour se faire élire pape. » Du reste^ tout le cours de sa vie est une longue suite de perfidies^ de débauches et de crimes : et cependant des prêtres ont placé ce monstre parmi les saints de l'Eglise !
Vigile avait accompagné le pape Agapet lors de son voyage à Gonstantinople : après la mort du pontife, Fimpératrice fit demander au jeune prêtre s'il consentirait à casser tous les décrets d' Agapet^ à condamner le concile de Gonstantinople, qui venait d'être terminé ; à déposer Mennas pour rétablir sur leurs sièges Ânthime, Sévère et Timothée ; enfin à excommunier les trois chapitres^ le concile de Chalcédoine et la fameuse lettre de saint Léon.
Aucune de ces propositions n'effraya l'ambitieux Vigile ; il promit tout^ et s'engagea par serment à obéir aux ordres de l'impératrice^ s'il était élu pape. On lui fit compter aussitôt sept cents pièces d'or, sur un billet de sa main, par lequel il promettait de rendre cette somme lorsqu'il serait maître du trésor de TËglise ; ensuite on lui remit des lettres pour Bélisaire, à qui Théodora recommandait expressément le diacre Vigile comme successeur d' Agapet.
Toutes ces précautions lui assuraient un heureux succès : mais arrivé à Naples, il apprit que les Romains avaient déjà reçu un pontife que le roi Théodat leur avait imposé. Cette nouvelle déception n'arrêta pas Vigile dans ses projets; d'abord il étudia avec calme les obstacles qui s'opposaient à 8on élévation, et calcula les chances qui lui restaient pour renverser un homme repoussé par le clergé comme étant la créature des Goths, ennemis de l'empire. Ensuite il fit part de ses espérances à l'impératrice, et la supplia de seconder ses efforts. La princesse écrivit à Bélisaire, rengageant à examiner tous les plans de Vigile, et à faire surgir des sujets de plaintes contre Silvère, afin qu'il fut déposé. « Si vous » ne pouvez réussir, ajouta-t-elle, faites-le arrêter et envoyez-
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» le à Gonstantinoi^e, sans aucun délai» car nous vous ^dres- )) sons un prêtre dont nous nous sonunes assuré le dévoue- » ment , et qui s'est engagé ^ rétablir Apthin^e et k iairQ » triompher les acéphales. ))
Bélisaire craignait que Texécution de cette entreprise n^ mit la confiision dans Rome et ne soulevât un schisme dangereux. Encore mal affermi dai^s sa conquête^ |1 ne voulait pas s'exposer à perdre en un moment la gloire qu'il avait ac<quise par la défaite des Vandales et des Gotl^; ipais sa fpmme, qui avait su prendre un grand ascendant sqr son esprit» le détermina à exécuter les ordres de la princesse ; et Iq résultat fut la déposition de Silvère et l'élection pdieuse de Vigile.
D'après le commandement du général grec» le clergé s'assembla ponr donner un successeur au pontife déposé. On mît d'abord en question si le siège devait être regardé commQ vacant ; les suffrage^ ayant été payés à l'avance, on décida pour l'affirmative; quelques-uns voulurent ensuite donner l'exclusion à Vigile» et protestèrent contre ses prétentions; leur petit nombre les fit traiter avec mépris» et ceux qui avaient été achetés convinrent de procéder sans retard à la consécration du nouveau pape.
En outre, Vigile exigea qu'on remit entre ses mains )e mal* heureux Silvère, sous prétexte qu'il devait répondre de la tranquillité de la ville ; il le fît sortir de Rome et l'envoya sous bonne garde à Patare en Lycie. Contre son attente, l'évêque du pays reçut son prisonnier comme un confesseur, et non* seulement il lui rendit les honneurs dus à un pontife^ mais encore il entreprit de le rétabUr sur son siège. A cet effet.
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il fit lui-même le voyage de Constantinople, représenta hautement à l'empereur l'injustice de la condamnation de Silvère, et obtint du prince que l'accusé retournerait à Rome pour subir un nouveau jugement. Justinien s'engagea, s'il était innocent de la trahison dont on l'accusait, à le faire remonter sur la chaire pontificale, et s'il était coupable, à le bannir seulement de Rome, sans le condanmer h h dégradation.
Mais l'impératrice Théodora avait trop d'intérêt à maintenir Yiglle dans son usurpation pour permettre que les volontés dq l'empereur fussent exécutées ; et de son côté, Vigile était trop s^ctif pour s'endormir au milieu des dangers qui le menaçaient : il écrivit donc à Bélisaire qu'il ne pouvait lui donner la somn^e dont ils étaient convenus, à moins que son adversaire ne fôt remis entre ses mains comme otage. Alors on enleva Silvère de sa retraite, et il fut livré à l'infâme Vigile, qui le fit con-
duire par de farouches satellites dans une île déserte nommée Palmaria, où l'on exilait ceux qu'on voulait faire mourir promptement et sans éclat.
Les bourreaux, que Vigile nommait les défenseurs de la sainte Eglise, exécutèrent les ordres qu'ils avaient reçus eÇ qui leur enjoignaient d'en finir promptement avec le prisonnier : le malheureux Silvère lut privé de nourriture pendant neuf jours entiers, et comme la mort n'arrivait pas au gré de Timpatience des prêtres qui le gardaient, ils l'étranglèrent et s'en revinrent à Rome. Telle fut la punition du crime dont Silvère s'était rendu coupable en usurpant le premier siège de l'Eglise.
Pendant cinq jours, le clergé resta incertain ^r le choix
d'un pape; les distributions d'argent réunirent enfin les suffrages sur Vigile ; et après quelques jours d'intrigues, îl fut reconnu comme le plus digne d'occuper la chaire de saint Pierre. Les prêtres procédèrent à son exaltation, malgré 1 anathème dont il avait été frappé par Silvère, et malgré l'affreuse complication de crimes et de fourberies qu'il avait mis en œuvre pour arriver au pontificat.
Cependant après la mort de son prédécesseur, Vigile se trouva placé dans une position extrêmement difficile ; d'un côté, le clergé romain le pressait de condamner les acéphales, et de l'autre, Timpératrice réclamait impérieusement l'exécution de ses promesses. Pour conjurer le péril le plus imminent, sa Sainteté remit à Àntonine, femme de Bélisaire, qui passait pour la favorite de l'impératrice, plusieui's lettres destinées à Théodose d'Alexandrie, à Anthime de Constantin nople et à Sévère d'Antioche, dans lesquelles le pape déclarait professer la même foi qu'eux ; en même temps il les priait de conserver ses lettres secrètes jusqu'à ce qu'il eût affermi son autorité ; et il leur recommandait , afin d'éloigner les soupçons, de dire ouvertement que l'évéque de Rome leur était suspect.
Dans la confession de foi qu'il leur envoyait, le saint-père rejetait les deux natures en Jésus-Christ, repoussait la lettre de saint Léon, et déclarait excommuniés ceux qui ne croyaient pas à une personne et à une essence. 11 est donc incontestable que Vigile fut prêtre apostat et pontife hypocrite ; car dans le temps même qu'il approuvait les opinions des acéphales par une lettre qu'il leur écrivait secrètement, il faisait en public profession de la foi des orthodoxes.
Jnstinien, irrité de ce que Vigile ne lui avait point écrit à son entrée au pontificat, interpréta défayorablement son silence, et envoya en Italie le patrice Dominique^ avec des lettres qui exprimaient des soupçons sur le pape ; Tambassadeur était chaîné en outre de le sommer d'avoir à s'expliquer sur les relations qu'on l'accusait d'entretenir avec les hérétiques. Dans sa réponse, Vigile donna de grands éloges au prince sur la pureté de ses sentiments ; il lui déclara qu'il n'avait point d'autre croyance que celle de ses prédécesseurs. Gèlestin^ Léon, Ilormisdas, Jean et Âgapet; qu'il recevait les quatre conciles et la lettre de saint Léon^ et qu'il anathémausait tous ceux qui avaient des opinions contraires ; enfin il priait l'empereur de conserver les privil^es du saint-si^e, et de lui envoyer comme ambassadeurs des catholiques irréprochables. Sa Sainteté écrivit également au patriarche Mennas pour le féliciter de ce qu'il exécutait les promesses qu'il avait faites au pape Âgapet^ lors de son ordination, en recevant les quatre conciles et en excommuniant les schismatiques.
Profuturus, évéque de Bragne en Lusitanie, consulta Vigile sur plusieurs points de discipline. Le saint*père, dans sa réponse, condamnait les priscillianistes, qui s'abstenaient de chair (depuis cette époque l' Église a introduit elle-même cette superstition parmi les fidèles )• Il s'exprime longuement sur la manière de convertir les ariens, et sur la consécration des églises ; il recommande de célébrer la messe dans les nouveaux temples^ et défend de se servir de l'eau bénite dans les cérémonies.
Théodebert, roi d'Austrasie, qui avait envoyé des troupes
h3k HISTOIRE DES PAPES. [MO.]
en Italie à l'occasion de la guerre entre led Romains et les Goths, consulta également Vigile sur la pénitence qui devait être imposée à un homme qui avait épousé la femme de son frère. Le pape adressa une réponse au roi^ et en même temps il écrivit à saint Gésaire d'Arles* qu'il eût à s'informer du fiût et de la disposition du pénitent, pour instruire Théodebert du temps nécessaire à une telle pénitence, en le priant d'^n« pécher de semblables désordres à l'avenir. Les motife qui l'engageaient à renvoyer cette affaire à saint Gésaire sont remarquables : « On doit, dit le saint-père , commettre aux D évoques des provinces la mesure de la pénitence, afin que y) l'on puisse aussi accorder l'indulgence selon la componc- D tion du pénitent. »
Justinien, à mesure qu'il avançait en âge, s'abandonnait de plus en plus à son fanatisme religieux, à la passion des controverses, et composait une foule d'ouvrages sur la théologie. Mais en voulant approfondir les mystères de la religion^ il finit par s'éloigner insensiblement des principes orthodoxes qu'il avait professés; il publia des édits pour condamner les trois chapitres de Théodore de Mopsueste^ la lettre d'Ibas, récrit de Théodoret^ et enfin les douze anathèmes de saint Cyrille.
Les édits dé l'empereur étaient reçus par tous les évéques d'Orient; et Vigile seul, dominé par le clergé romain, s'opposait à la propagation de ses principes dans l'Occident.
Irrité de l'obslination du pontife » le prince résolut de soumettre les questions à un concile général; il écrivit donc à Vigile qu'il avait ordonne la convocation d'un synode, et
[5M.] HISTOIRE DE YIOILB. »8S
qa'il lili commandait de partir aatiB délai pour se rendre à GoDAtantinopte.
Les papes ont toujours redouté les assemblées générales, surtout lorsqu'elles devaient se tenir hors de leur juridiction» Aussi le saint-père fit-il tous ses efforts pour changer la résolution de rempereur^ ou tout au moins pour éviter de comparaître au concile* Justinien fut inflexible, et de non-* veaux ordres obligèrent le pontife à obéir«
Avant le départ de Vigile» le clergé souleva des séditions dans le peuple , et lui fit pressentir le sort qui Tattendrait à Rome» s'il abandonnait les intérêts de la rehgion. Le jour même où il quitta la villct des moines le poursuivirent à coups de pierres, et le chargèrent d'injures et de malédic* tiens. Malgré ces insultes^ ^^8^^^^ désirant se concilier les esprits pour l'époque de son retour, relâcha en Sicile^ et acheta des grains qu'il fit transporter à Romoi avec ordre de les distribuer au peuple en son nom ; après quoi il continua sa route pour Gonstantinople»
L'empereur et les évèques qui étaient à la cour reçurent le saint-père avec de grands honneurs ; et après les cérémonies d'usage on ouvrit le concile. Dès les premières conférences, Vigile ayant déclaré que Mennas et Théodore étaient hors de sa communion en soutenant les principes de Justinien, le prince laissa éclater son indignation, et (ft'donna aux gardes d'arracher de son trône le prêtre indigne dont la présence déshonorait l'assemblée; ce qui eût été exécuté sur l'heure sans les prières de l'impératrice, qui supplia son mari de suspendre les effets de sa vengeance.
Cette princesse, qui songeait toujours à son projet d'abattre
&36 HISTOIRE DES PAPES. [Si?.]
Mennas pour rétablir Anthime sur le siège de Gonstantinople, espérait que le pape se déterminerait à remplir les promesses qu'il lui avait faites autrefois pour cette affaire importante. Vigile f qui avait • toujours présent à l'esprit les menaces du clergé de Rome, refusa de ratifier ses anciens engagements, et préféra se réconcilier avec Mennas, sous la condition néanmoins que le patriarche souscrirait à tout ce qui serait déterminé sur la matière des trois chapitres par les évèques latins.
Théodore de Gésarée fit également la paix en acceptant les mêmes conditions ; toutefois, pour éviter que sa réunion avec ces deux prélats ne pût être prise pour une déclaration en faveur des eutychiens et des acéphales, Vigile excommunia solennellement les sectateurs de Thérésie.
Cette première marque de déférence ne satisfit pas entièrement Justinien , qui voulut que Vigile condamnât les trois articles ; alors le pontife protesta contre la violence qui lui était faite^ et refusa de prendre une détermination sans le consentement des évèques latins. De son côté^ l'empereur ne garda plus de mesures envers le saint-père, et les choses furent portées si loin qu'un jour le pape dit en pleine assemblée : (( Je m'aperçois qu'on me regarde ici comme un esclave que » vous prétendez avoir le droit de gourmander; il est vrai » que je suis dans les fers, mais rappelez-vous que Pierre, » dont j'occupe la place, n'a rien perdu de sa liberté. )>
Dans une autre circonstance, il rappela au prince les paroles d'Agapet : u Je pensais venir à la cour d'un empereur )) chrétien, et je me trouve dans celle de Dioclétien, le plus » cruel des tyrans. » La fermeté du pontife fît encore fléchir
[54a] HISTOIRE DE VIGILE. tô7
Justinieo, et il permit aux évêques de s assembler pour déii« bérer sur l'affaire des trois articles.
Soixante et dix prélats s'étaient déjà réunis ^ lorsque le pape déclara le concile dissous avant qu'on eût pris aucune décision ; les Pères reçurent l'ordre de donner leur avis par écrit, et il envoya les bulletins au palais de l'empereur. Enfin quelques jours après Vigile donna lui-même son avis , qui était la condamnation des trois chapitres^ sans préjudice du concile de Ghalcédoine. Fleury a prétendu que dans cette dernière clause il s'agissait d'une question de fait où l'Ëglise n'était point intéressée; une pareille insinuation ne peut provenir que d'une ignorance prodigieuse ou d'une insigne mauvaise foi ; car l'affaire des trois chapitres était tellement importante pour la religion, qu'un grand nombre d'évêques se séparèrent de la communion de Vigile parce qu'il avait prononcé la condamnation.
Cependant le jugement du pontife ne contenta ni les acéphales ni les orthodoxes, qui le regardaient comme une marque de l'apostasie du pape. Dace, évéque de Milan , qui était resté le dernier attaché à sa fortune^ l'abandonna, et refusa de prendre part à la nouvelle constitution ; deux de ses diacres , Rustique et Sébastien, suivirent le même exemple , et publièrent dans les provinces que le pape avait abandonné le concile de Ghalcédoine.
Vigile^ toujours en contradiction avec lui-même dans ses démarches^ faisait paraître des sentiments orthodoxes ou favorisait les hérétiques , suivant les intérêts de sa grandeur. Au contraire, les défenseurs des trois chapitres demeuraient fermes dans leur croyance; ils tinrent en Uiyrie un synode
488 HISTOIRE DES PAPES. [5b9.]
OÙ ila condamnèreut Bénénatus^ évéque de la première JustÎDianée. L*aimée suivante, les préiata d'Afrique, aâaeoH blés en concile , montrèrent encore plus de vigueur ; ila excommunièrent le saint*père comme traître et apostat, en-^ treprirent la défense de la doctrine des trois chapitres , et envoyèrent leurs lettres à Tempereur, par Olympius Magifi<^ trien.
Enfin Vigile» comprenant que sa politique tortueuse n'avait pu réussir à tromper aucun des partis, consentit à recevoir les trois chapitres ^ et proposa un concile général pour tw* miner les différends.
Théodore Âscidas» évèque deCésarée, profondément affligé clés désordres et des séditions que toutes ces disputes ex^ citaient dans lempire, vint se jeter aux pieds de Justi* nien, et au nom du clergé il lui adressa ce discours : « Quoi ! )) seigneur, n'est-ce pas une chose honteuse que le maître de » l'univers^ après avoir subjugué tant de nations diiïerentes, )) en soit réduit à plier sous le caprice d'un prêtre qui ne sait » lui-même ce qu*il veut? Vigile disait hier : Ânathème à qui- » conque ne condamne pas les trois articles ! Aujourd'hui il » dit : Anathème à quiconque les condamne I et sous pré* » texte d'en réserver le jugement au concile, il ose, de son » autorité privée^ casser les édits de l'empereur, et imposer )) sa croyance même à Gonstantinople. Le monde entier con- » naît votre grande piété; vos édits ont été accueillis par D toutes les Églises! et maintenant que penseront les peuplas tt en voyant un étranger renverser d'un seul mot des actes )) aussi solennels, en votre présence , au mépris des quatre » patriarches et d'un grand nombre d'évèques» qui vous ont
[tua] HISTOIRE DE VIGILE. k»
» prêté leur concours pour faire exécuter les édits?... Qu'est » devenue votre autorité, grand prince^ si vous ne pouvez » cosunander à vos sujets qu'après en avoir reçu la permis- » sion de Vjgile? Que dirait rimpératrice, cette vertueuse » princesse dont nous pleurons la perte récente, si elle voyait » Justinien abaisser la dignité royale jusqu'à recevoir publi* » quement un démenti d'un prêtre orgueilleux? y>
Ce discours changea les dispositions de l'empereur; l'édit contre les trois chapitres fut remis en vigueur^ et soutenu par les écrits de Théodore, qui avait conduit l'aflaire avec une grande adresse. A cette occasion, Vigile voulut adresser des plaintes à Justinien, mais le prince refusa de lentendre. . . 11 menaça de l'excommunication ceux qui oseraient enfreindre ses ordres ; on répondit à ses menaces en faisant afficher les édits dans toutes les églises. Alors la rage du pontife s'exhala en imprécations et en injures ; on méprisa ses outrages comme on avait méprisé ses menaces. Poussé à bout, il convoqua dans le palais de Placidie tous les évêques qui étaient à G>nstantinople, les diacres et même le clergé inférieur; il protesta en leur présence contre les démarches de l'empe*reur, et lança des anathèmes terribles contre ceux qui suivraient la doctrine des trois chapitres et ne se soumettraient pas à la décision des évêques d'Occident.
Dès lors on ne garda plus de mesures , et chaque parti se livra à toute la fureur du fanatisme. Le pape ne se croyant pas en sûreté dans le palais de Placidie, alla se réfugier dans l'église de Saint-Pierre, où il composa le fameux décret d'excommunication contre Théodore, Mennas et leurs adhérents. Cependant il le tint secret, pour se ménager encore quelques
moyens de salut, et le confia à un moine qui devait le publier dans le cas où Ton attenterait à sa liberté ou à sa' vie.
L'empereur refusa de considérer Téglise de Sain^Pierre comme un lieu d'asile inviolable pour un prêtre criminel et audacieux qui osait le braver jusque sur son trône; il ordonna au préteur , chargé d'arrêter les voleurs et les meurtriers^ d'enlever Vigile de sa retraite, et appuya les o£Bders ordinaires de justice par un détachement de soldats de sa garde.
La troupe ayant pénétré dans Féglise, les épées nues à la main et les arcs bandés, s'avança pour saisir le pape, qui s'était caché sous le maitre-autel, dont il embrassait les piliers. Alors le préteur, sur le refus du pontife d'obéir aux ordres du prince, fiit obligé d'employer la violence ; il or^ donna aux soldats de chasser les diacres et les clercs à coups de hallebardes, et fit enlever le saint-père du sanctuaire, en le tirant par les pieds, par les cheveux et par la barbe ; comme Vigile était grand et vigoureux, dans la lutte^ il rompit deux piliers de l'autel ; en sorte que si les clercs n'eussent soutenu la sainte table, elle serait tombée sur lui et l'aurait écrasé. Mais pendant l'arrestation, le peuple, appelé à la révolte par les prêtres^ s'étant rassemblé en armes, attaqua le préteur avec furie, chassa les troupes de la basilique et maintint Vigile dans son asile.
Justinien^ à son tour^ fiit obligé de proposer des voies d'accommodement. Trois personnes de la cour vinrent en son nom représenter au pontife qu'en se réfugiant dans une église il avait fait un outrage à l'empereur, qu'il semblait regarder comme un tyran ; elles l'engagèrent à réprimer le
[SS2.] mSTOIRE DE VIGILE. Hl
fanatisme de ses prêtres , qui excitaient des révoltes et désignaient le prince à la vengeance des peuples ; elles le prévin* rent que s'il en agissait autrement, Justinien, pour faire cesser les désordres, serait obligé d'employer les moyens les plus violents, et de faire le siège de la basilique de Saint-Pierre ; enfin elles promirent au pontife, s'il consentait à retourner dans le palais de Placidie, de lui donner toutes les garanties et toutes les sûretés désirables. Vigile répondit qu'il se rendrait à leurs désirs, sous la condition qu'on ne ibrcerait ni lui ni les siens à approuver des articles de foi que leur conscience repoussait. Justinien consentit à en prendre l'engagement solennel; mais l'orgueilleux pontife prétendit prescrire les termes et les clauses du serment. Alors on lui signifia que s'il ne voulait pas accepter les conditions qu'on lui offrait^ il serait enlevé par les soldats dans l'église même et condamné à finir ses jours au fond d'un cachot. Cette menace le détermina à retourner au palais de Placidie.
A peine fîit-il installé dans son ancienne demeure^ qu'au mépris des paroles données , le saint-père fut accablé d'outrages, exposé aux plus infâmes traitements; les officiers de l'empereur l'arrachèrent du palais, le traînèrent dans les rues de la ville avec une corde au cou ; et en le frappant sur la joue^ ils disaient au peuple : « Voilà le châtiment par lequel » notre très-illustre empereur punit ce prêtre rebelle et obs- D tiné, cet odieux pontife, qui a fait étrangler le malheureux » Silvère ; cet infâme sodomite , qui a fait mourir sous le y> bâton un pauvre enfant qui lui avait résisté. » Après œtte cérémonie il fat ramené au palais, et gardé prisonnier par les soldats du prince.
Ui HISTOIRE DES PAPES. [582.]
Deux jours avant Noël il parvint à tromper la vigilance de ceux qui l'entouraient; il franchit pendant la nuit une petite muraille que l'on construisait autour de sa prison » s'enfuit de Gonstantinople, et se réfugia dans leglisede Sainte- Ëuphémie de Chalcédoine. Pour échapper à la colère de l'empereur^ il feignit d'être tombé dangereusement malade.
Dès que Justinien eut connaissance de la fuite de Vigile^ il lui envoya plusieurs personnes de distinction pour l'enga*ger à sortir de Sainte-Ëuphémie et à rentrer dans Constant tinople , où il recevrait toutes les satisfactions qu'il pourrait désirer. Cette fois le pape repoussa les avances dn prinoe« et le menaça de décider de sa seule autorité les questions re* ligieuses des trois chapitres, si l'on refusait de les soumettre au jugement d'un concile d'évéques dOccident. En effet il rendit un décret que l'on nomma constitution, pour le dis* tinguer du premier jugement ; et dans cette bulle, adressée à l'empereur, il révoqua les anathèm» qu'il avait autrefois lancés contre ceux qui adoptaient' les trois chapitres. Nouvelle preuve que le saint^siége n'était pas infaillible 1
Malgré l'absence de Vigile et son opposition déclarée, le cinquième concile de Constant! nople continua ses délibérations, condamna les trois chapitres, et repoussa les préten* tiens du pape comme attentatoires aux libertés de TËglise. U résulte de ces débats entre les évéques d'Orient et le saintpère, que les conciles des premiers siècles examinaient, souvent même rejetaient et condamnaient les décisions du souverain pontife. Encore une preuve évidente qu'ils ne te* gardaient pas ces décisions comme revêtues du caractère d'in&iUibUitél
[!Un.J HISTOIRE DE VIGILE. US
Le curdinal Baronius a voulu contester Tautorité da concile de Gonatantinople, mais le cardinal Noris en a &it Tapo* logie dans une belle et savante dissertation historique où il relève plusieurs erreurs du Père Uallois. Il est vrai qu'un au* teur impartial en aurait déduit des conséquences plus défavorables encore pour le saint-siége; cependant il est curieux de voir un adorateur de la pourpre romaine , un cardinal , avouer que la décision d'un pape a été condamnée par un concile œcuménique.
Les trois chapitres ayant été anathématisés , on pressa Vigile de souscrire au jugement des Pères ; sur son refus, Tempereur le condamna à Texil; ses domestiques lui furent enlevés ; les évéques, les prêtres et les diacres de son parti furent dispersés dans le désert, et on abandonna le pape pendant six mois entiers sans secours, livré aux douleurs de la pierre, maladie qui l'avait continuellement £ait souffirir pen-dant les sept années de son séjour à Gonstantinople.
Théodore de Césarée , guidé par des sentiments honora^ blés, et désirant élever sur le saint-siége un honune vénérable, avait fait publier que Vigile était déclaré hérétique^ et pressait les Romains de choisir un autre pape ; mais par une de ces bizarreries de l'esprit humain qu'on comprend sans pouvoir les expliquer, il se trouva que le mépris qu'on avait eu autrefois pour le saint-père s'était changé en amour et en vé^ nération. Le clergé et le peuple romain le regardaient comme un confesseur de la foi de Jésus-Christ banni et persécuté pour la défense de son Église , et ils refusèrent de nommer un nouveau pontife^ malgré les ordres de Narsès^ qui comr mandait pour l'empereur en Italie.
h^^l^ HISTOIRE DES PAPES. [553.]
Néanmoins , le saint-père se fatigua de Texil ; les maux qu'il souffrait lui firent surmonter la terreur que lui inspiraient les évêques latins , et il déclara qu'il donnait son approbation au concile. Nous pouvons ajouter que cette réso- ^ lution tardive lui fut inspirée par la crainte de voir élever sur le saint-siége le fameux diacre Pelage, qui, après avoir défendu les trois chapitres, avait fait sa soumission^ et s'était engagé envers le prince à faire exécuter ses volontés.
Vigile écrivit une lettre au patriarche Eutychius, dans laquelle il se reconnaît coupable d avoir manqué de charité en se séparant de ses frères ; il ajoute qu'on ne doit point avoir honte de se rétracter quand on est tombé dans l'erreur ; il cite l'exemple de saint Augustin, et termine ainsi son épitre :
« Nous faisons savoir à toute TËglise catholique que nous » condamnons et anathématisons, comme tous les autres hé- » rétiques, Théodore de Mopsueste et ses écrits impies ; les » ouvrages de Théodoret contre saint Cyrille , contre le con- » cile d'Ëphèse, et ceux qu'il a composés en faveur de Théo- » dore et de Nestorius^ ainsi que la lettre à Maris le Persan, » que l'on attribue à Ibas. Nous soumettons à la même ex* )) communication ceux qui défendent et soutiennent les trois » chapitres, ou qui entreprendront de le faire. Nous recon- » naissons pour nos frères et nos collègues ceux qui les ont » condamnés, et nous cassons par cette nouvelle bulle tout » ce qui a été fait par nous ou par d'autres pour la défense )) des trois chapitres. )>
La lettre de Vigile se trouve encore dans les ouvrages grecs , mais les historiens sacrés ont jugé prudent de la laisser dans l'oubli ; il reste seulement en latin une constitution
[5U0 HISTOIRE DE VIGILE. hhi
beaucoup plus détaillée , où le saint-père condamne les trois chapitres; il reconnaît que la lettre de saint Léon n'a été approuvée au concile de Chalcédoine qu'après avoir été examinée et trouvée conforme à la foi des conciles précédents ; aveu très-important que les prêtres repoussent aujourd'hui.
Ainsi le pontife accomplit cette grande iniquité, et con« damna solennellement la mémoire des prélats qui étaient morts dans la paix de FÉglise !
Les témoignages de neuf auteurs grecs, latins et arabes, dont plusieurs écrivaient sous le règne de Justinien , garantissent l'authenticité des faits. Et pour ceux qui révoqueraient en doute l'exactitude de l'histoire, nous les renverrons, pour se convaincre de l'infamie du saint-père^ aux termes mêmes du sixième concile général, dont nous rapportons la substance :
« L'empereur Marcien approuva la lettre de saint Léon ; » Ânatolius, évêque de Gonstantinople , l'approuva aussi , et » elle fut reçue généralement de tout le concile de Chalcé-
» doine, qui condamna le sentiment d'Eutychès Vigile
» s'entendit également avec l'empereur Justinien^ et le cin- » quième concile fut convoqué pour frapper d'anathème des » libelles abominables qui se répandaient secrètement »
Toutes ces preuves démontrent que Vigile condamna formellement les trois chapitres , et approuva la décision du concile de Constantinople, pour obtenir la permission de retourner à Rome, et de remonter sur le siège pontiGcal. Avant son départ, il obtint de Justinien une constitution en faveur de l'Italie, dans laquelle le prince confirmait toutes les donations faites aux Romains par Athalaric, Amalasonte ou Théodat^ et révoquait celles de Totila ; il déclarait également que
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les mariages des ecclésiastiques avec des yierges consacrées à Dieu étaient nuls devant la loi ; à cette époque on n'était pas encore accoutumé au célibat , et les prêtres se mariaient même avec des religieuses.
Vigile retournait à Rome pour faire peser sur les peuples un joug de despotisme et de terreur; heureusement cet indigne prêtre ne réalisa point les rêves de son ambition ; pendant son voyage^ on lui versa un breuvage empoisonné, et il mourut à Syracuse au commencement de Tannée 555, après avoir tenu le saint-siége dix-huit ans et demi, emportant dans la tombe la haine des Latins et Texécration des Grecs. Son corps fut rapporté à Rome, et enterré dans Téglise de Saint- Marcel.
Les anciens martyrologes lui donnent rang parmi les saints avec le titre de martyr ; néanmoins l'Ëglise n a pas confirmé . cette canonisation.
Le saint-père^ élevé au faîte des grandeurs par un meurtre odieux^ éprouva dans le cours de son pontificat des souffrances incroyables, sans même exciter la compassion. Son histoire est une longue suite d'horreurs et d'abominations ; fourbe, avare ^ suborneur et assassin, Vigile est mort en abusant de la religion et en trompant les hommes.