HISTOIRE POLITIQUE
DU DlX-HUlTlÈME SIÈCLE.
Joseph P% empereur d'Allemagne. — Parcimonie de son gouvernement et luxe de sa cour. — L*archiduc son frère lui succède sous le nom de Charles VI. — Ambition et duplicité de ce prince. — H est vaincu par les Ottomans. — Mort de Charles VI. — Guerres pour sa succession. — Charles-Albert, électeur de Bavière, est élevé à l'empire sous le nom de Charles VII. — Marie-Thcrèse, fille de Charles VI , lui dispute la couronne impériale. — Mort de Charles VII. — Marie-Thérèse fait proclamer son mari empereur sous le nom de François I". — Joseph II, son fils, lui succède, sous la direction de Marie-Thérèse. — Échecs de Joseph dans ses entreprises militaires. — Mort philosophique de ce prince. — Son frère , le grand-duc de Toscane , lui succède sur le trône des états héréditaires. — Habileté de ce prince. — Il se fait proclamer empereur et prend le nom de Léopold II. — Il travaille à entraver la révolution française. — Mort de Léopold IL — Philippe d'Orléans s'empare de la régence en France. — Son esprit, ses talents > ses mœurs et sa cour. — Origine de Dubois i X. i
précepteur et premier ministre du régant, -r- Affreux principes qu'il inculque à son élève. — Réflexions sur les graves accusations d'empoisonnements formulées par les historiens contre le duc d'Orléans > relativemeot à la 6n tragique des enfants et pettts-anfaiits de Louil XIV. ^ Débauches du régent avec Marie-Louiie-Ëlisabeth d'Orléans, sa fille aînée, duchesse de Berry . — Caractère de cette messaline. — Mœurs de la cour. — Incestes abominables du régent avec ses filles. — Les orgies du Luxembourg et du Palais- Royal. — Amours de la duchesse de Berry avec le chevalier de Rioms. — Cette princesse meurt des suites d'une orgie nocturne faite à Meudon , en compagnie de son père. — Traité secret entre le duc d'Orléans et Georges !", pour assurer à sa famille la succession au trône de France. — Dubois fait un pacte avec l'Ajfigleterre et reçoit en échange une pension d'un million de livres. — Ëtatdes finances. — Transformation des valeurs publiques en billets d'état^ au moyen d'un visa qui ruine une foule de citoyens.*-^ L'É^ cossais Law et son système.— ^Le régent autorise la création d'une banque d'escompte. — Prodigalités et extorsions de Philippe d*Orléans. — Installation de la banque de Law sous le nom de banque royale. ---* Chute du système de Law. — Banqueroute organisée par le duc d'Orléans. • — Profonde misère du peuple. — Conspiration de Cellamare. — Guerre avec l'Espagne. — Le régent ruine le commerce de la France pour complaire à la Grande- Bretagne. — Dubois, archevêque, cardinal et premier ministre.
— Mfyorité de Louis XV. — Dubois meurt d'une maladie honteuse. — Le duc d'OrJéans premier ministre. — Il meurt à la suite d'excès libidineux, dans les bras de la duchesse de Phalaris.
— Ministère du duc de Bourbon. — La marquise de Prie, sa maîtresse, gouverne la France . — Mariage de Louis XV avec la princesse Marie Leczinska. — Le cardinal Fleury premier ministre. -^ Il favorise les débauches de Louis XV avec les quatre sceurs de Mailly de Mesle. '— La duchesse de Cbateauroui^ Cotillon P^*. •«
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Mort du cardinal Fleury. -^- Guerres désastreuses pour la suecession d'Autriche. -— Madame de Pompadour maîtresse en titre, CotilloD II. — Origine et description de ritiféme Parc-auK-Cerfs.
— Débauches et saturnales à la cour de Louis XY. — Le roi devient en exécration aux peuples. — Bains de sang et disparition d'enfants. — Soulèvements à Paris. — Tentative d'assassinat de Pierre Damiens sur la personne du roi. — Horrible supplice et courage du condamné. — Guerre de sept ans. — Le duc de €hoi- 88ul eat nommé ministre. — Mort de la marquise de Pompadour.
— Mort du dauphin et de la dauphine. ^ — Bruits d'empoisonnements. — Mort de la reine. — La comtesse Dubarry favorite en titre. Cotillon 111. — Exil du duc de («hoiseuK — Le pacte de iamiue» — lx)iiis XV chef des monopoleurs. — Détails curieux sor les maîtresses du roi » sur les mystères du Parc-aux-Cerfs, et sur les milliards engloutis dans ce lieu de débauches. — Nouvelle banqueroute de l'état sous l'abbé Terray, contrôleur général des finances. — Louis XV meurt des suites d'un mal puisé dans les bras d'une jeune fille de treize ans. — Louis XVI lui succède. — Caractère du nouveau monarque. — Marie- Antoinette gouverne la France. — Incestes de la reine avec ses deux beaux-frères le comte de Provence et le comte d'Artois. — Les ministres Turgot et Maurepas. — Progrès de l'esprit national en France. — Ministère de Wecker. — Guerre d'Amérique. — Calonne parvient au ministère. — Goûts singuliers de la reine. — Ses amours avec la belle princesse de Lamballe. — Afiaire scandaleuse du collier. — État des finances. — Assemblée des notables. — Le parlement demande la convocation des états-généraux. — Louis XVI exile le parlement. — Tableau de l'Europe à cette époque. — Intrigues de Philippe, duc d'Orléans. — Exil de ce prince. — Necker est mppelé au ministère. — Rentrée du parlement. — Tumulte et émeutes dam la capitale. — Seconde assemblée des notables. *- Troubles excités fmr Philippe d'Orléans. -*- Ouverture des étata
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généraux. — Hypocrisie de Louis XVI. — Serment du Jeu de paume. — Prise de la Bastille. — Saturnales de la cour à Versailles. — L'Assemblée nationale supprime tons les titres de noblesse, les ordres militaires , les livrées et les armoiries. — Le livre rouge. — Mort de Mirabeau. — Assemblée législative. — Louis XVI et Marie-Antoinette appellent les étrangers en France.
— Mitraillades dans Paris. — Fuite et arrestation du roi. — Déchéance de Louis XVI. — Il est conduit prisonnier au Temple avec sa famille. — La Convention nationale proclame la République. — Procès, condamnation et exécution de Louis XVI. — La Gironde et la Montagne. — Révélations des intrigues du duc d'Orléans, surnommé Philippe Égalité, pour s'emparer du trône.
— Le général Dumouriez, son conBdent, trahit la France et passe à l'ennemi. — Le jeune duc de Chartres, fils d'Egalité, l'accompagne. — Ils sont déclarés traîtres à la patrie. — Procès et condamnation de Marie- Antoinette. — Troubles en France excités par les agents de Pitt et Cobourg. — Procès de Philippe Égalité. — Robespierre. — Mort du fils de Louis XVI dans la prison du Temple. — Détails sur ce jeune enfant, appelé Louis XVII. — Le comte de Provence, réfugié à Rome, prend le nom de Louis XVIII et le titre de roi de France et de Navarre.
— Le Directoire. — Bonaparte est nommé général en chef de l'armée d'Italie. — Conspiration de Babeuf. — Révolution du dix-huit fructidor. — Bonaparte en Egypte. — Ambition de ce général. — Retour de Bonaparte en France. — Journée du dixhuit brumaire. — Abolition cju Directoire.
Cette période de Thistoire est sans contredit l'une des plus fertiles en événements extraordinaires. Jamais les rois et les empereurs n'avaient été plus puissants, plus redoutés qu'au
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commencement du dix-huitième siècle; jamais ils n'avaient trôné avec plus d'insolence; jamais ils n'avaient poussé plus loin le scandale des débauches et des incestes^ des vols et des dilapidations; et il semblait réellement, à voir Toutrecuidance des potentats, que les peuples étaient condanmés pour toujours à ramper à leurs pieds. Mais ce noième siècle devait être témoin du réveil d'une grande nation et du triomphe de la liSerté. La France, la glorieuse patrie de toutes les idées généreuses, devait donner au monde le spectacle sublime d'un peuple reconquérant ses droits et écrasant le despotisme sous sa main puissante!
■ Dans l'empire d'Allemagne, Joseph P% le ûls de l'ambitieux Léopold et d'Ëléonore-Madeleine, de la maison palatine de Neubourg , occupe le premier rang dans l'histoire des souverains de cptte période séculaire. Ce prince était né en 1676, et avait été proclamé empereur en 1705, à la mort de son pèpe. Son règne olTre en certains points de grandes ressemblances avec celui de Louis XIV. Gomme le monarque français, il s'était composé un« cour fastueuse, où il engloutissait les trésors de la nation; comAie lui, il. prodiguait les pensions, les domaines et les titres à ses maîtresses; conune lui» il pressurait les peuples pour fournir à son insatiable avidité et pour payer la valetaille de cour qui encombrait ses palais; comme lui^ il organisait des massacres dans ses états» et forçait au silence par la crainte des supplices les infortunés qu'il avait spoliés ; conmie lui, lâche et pusillanime devant les puissants, il obéissait servilement à Charles XII, roi de Suède ^ ainsi qu'avait fait Louis XIV envers Cromwell. Il mourut usé par les débaiiches le 17 avril 1711.
Son frère puiné, l'archiduc Charles^ qui disputait au duc d'Anjou la couronne d'Espagne , lui succéda dans son gouvernement héréditaire d'Autriche, et fut également proclamé son successeur à la dignité impériale par les électeurs des différents états germaniques.
Cet événement, qui paraissait devoir assurer à l'archiduc la double couronne de Charles-Quint , tourna contre lui. Les rois de l'Europe , qui jusque-là avaient ^utenu ses prétentions, redoutant de donner trop de prépondérance à la maison d'Autriche, se retirèrent de son alliance et firent des traités de paix avec Philippe V, qu'ils reconnurent en qualité de souverain des Espagnes. Par suite de l'abandon de ses dliés, Charles YI fut contraint de signer le fameux traité de Radstadt, qui mettait fin à ces terribles guerres de succession qui avaient ensanglanté les Pays-Bas, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne et la France, et dans lesquelles avalent péri plusieurs centaines de milliers dhommes.
La paix était à peine rétablie que la passion des conquêtes jeta Charles VI dans de nouvelles guerres contre la Turquie. Le sang des peuples coula encore par torrents dans les plaines de Peterwardein et de Belgrade , pour augmenter le nombre des esclave^ de l'empereur et pour ajouter à ses états les provinces de Belgrade , de Temeswar, de la Valachie jusqu'à l'Âluta et une portion de la Servie. Ensuite il recommença les hostilités avec l'Espagne ; et afin d'écraser plus facilement cette puissance, il signa à Londres le traité d'une quadruple alliance avec la France, l'Angleterre et la Hollande, et s'eagagea à partager avec elles les dépouilles de Philippe Y; puis, par un nouveau calcul machiavélique» il rompit avec ses
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alliés et fit mi pacte secret avec l'Espagne elle-même. Les trois puissances, fiirieuses d'avoir été indignement trompées fwnr Charles VI, formèrent à leur tour une contre -alliance, et menacèrent rAutriche du poids de leurs armes.
L'empereur se ligua immédiatement avec la Prusse et la Russie, et l'Europe entière se trouva divisée en deux camps. Les peuples allaient encore s'exterminer pour soutenir les cfuereUes de leurs tyrans, lorsque, fort heureusement, la discorde se glissa dans les deux partis : aucune des puis* sauces n'osant entamer la guerre sans le concours de ses alliés, il en résulta un accommodement entre les potentats. Charles VI obtint pour première condition que la pragmatique sat>ction qu'il avait publiée afin d assurer la succession de «es états héréditaires à sa fille Marie-Thérèse serait garantie par tous les souverains. La Saxe électorale, la Bavière électorale et le Palatinat seuls firent des réserves.
Peu de jours après que ces conventions eurent été signées, l'ambitieux Charles VI songea de nouveau à troubler la paix de l'Europe pour soutenir les prétentions de l'électeur de Saxe au trône de Pologne contre Stanislas Leczinski , l'ancien roi, intronisé par Charles XII, dépossédé depuis par Auguste H, et qui était appuyé par son gendre le roi de France. D'abord les armées autrichiennes remportèrent de grands avantages sous les ordres du prince Eugène, qui atneignait alors sa soixante-douzième année; mais ensuite, ce prince étant mort , elles furent successivement chassées de Naples, delà Sicile et de toutes les possessions de l'empire en Italie. Charles VI ne put sauver que les duchés de Parme et de Plaisance , encore lui furent-ils contestés par le saînt-siége.
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Dans sa rage de ne pouvoir se venger des désastres qu'il éprouvait ni sur la France ni sur l'Espagne , le despote s'en prit à la Turquie; et sans déclaration de guerre préalable, au mépris des traités de Passarov^itz, il fit attaquer la Servie par une armée formidable commandée par le maréchal Seckendorf, et s empara de Nissa; mais il ne tarda pas à être punî de sa perfidie. Les Ottomans, qui avaient été surpris à l'im? proviste et forcés de se replier derrière les joiontagnes du Balkan, reparurent bientôt avec une armée imposante; à leur tour ils tombèrent sur les impériaux, les refoulèrent dans l'intérieur des terres, reprirent Nissa , toute la Servie, ainsi que les anciennes conquêtes du prince Eugène^ et oblî-'^ gèrent Charles VI et la czarine Anne Ivanovna, l'alliée de r Au triche, après trois campagnes désastreuses, à signer la paix de Belgrade, qui enlevait à l'empire la Yalachle, la Servie , ainsi que les villes de Belgrade et de Zabach* Charles YI ne survécut pas longtemps à la honte de ses dé-r faites; il mourut le 20 octobre 1740.
A peine ce prince avait-il fermé les yeux, que la guerre éclatait de nouveau en Europe à l'occasion de la pragmatique sanction. Marie-Thérèse avait pris possession des états héréditaires de l'Autriche, et avait fait proclamer co-régent Etienne-François, son mari, fils de Léopold-Joseph-Charles, duc de Lorraine, et d'Ëlisabeth-Charlotte d^Orléans. D'autre part, rélecteur de Bavière, Charles-Albert, s était refusé à reconnaître cette princesse comme héritière de son père, revendiquant la souveraineté des états autrichiens en vertu d'un testament de Ferdinand l""; il avait même formé une ligue formidable dans laquelle étaient entrés la Saxe, Naples, l'Es-
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pagne, U Prusse, la France, et s'était feit proclamer enipe* reiir^ sous le nom de Cbarles YII, le S4 janvier 1742.
Marie-Thérèse se trouvait dans le plus grand danger ; la Bohême était déjà conquise, son terrible adversaire gagnait chaque jour du terrain, et il était à craindre qu'elle ne pût opposer une lo/igue résistance. Alors elle fit un appel au peuple, la dernière ressource des rois malheureux; elle par^ courut les provinces de la Hongrie, avec son jeune fils dans ses bras; elle harangua les citoyens^ fit serment d'élever son enfant dans Tamour de la nation, de ne s'occuper que du bonheur de ses sujets ; enfin elle fit toutes les promesses que sont dans l'habitude de faire les rois menacés dans la possession de leur trône, ou ceux qui veulent obtenir une couronne, promesses qu'ils faussent impudemment dès quils sont parvenus à leur but et qu'ils foulent aux pieds sans crainte ni remords. Marie-Thérèse était à cette époque dans tout l'éclat de sa beauté; sa noble figure, ses larmes, son éloquence, son courage, agirent puissamment sur une nation crédule et généreuse. Les Hongrois oublièrent qu'elle leur préséûtait dans son fils le descendant des infâmes tyrans qui avairat tant de fois inondé de sang leur patrie ^ et se levèrent en masse pour la défendre. L'Angleterrev lui vint également en aide. Cette puissance avait compris qu'il était de son intérêt de ne point rester inactive dans une lutte où le roi de Prusse, Frédéric H, avait déjà gagné fJusieurs provinces et où la France menaçait de s'approprier les plus fertiles contrées de T Autriche. Lord Carteret, qui avait remplacé le perfide Walpole au ministère, s'occupa immédiatement des moyens de soutenir la cause de Marie-Tiiérèsë^
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ùégocia avec habileté auprès des princes engagés dans là ligue, fit jouer tous les ressorts machiavéliques de la diplomatie, acheta à prix d'or les ministres, et détacha la Prusse àe son alh'ance avec Charles VII. De ce moment la fortune abandonna les drapeaux du nouvel empereur. L'armée autrichienne, renforcée des troupes anglaises, reprit la Bohême, pénétra dans la Bavière, força Munich, la capitale, à capituler, et contraignit peu à peu l'armée confédérée des Français et des Bavarois à évacuer toutes les villes de la haute Autriche. A son tour, l'ambitieux Charles VU se trouva dépouillé de ses états héréditaires, obligé de se réfugier à Francfort et d'implorer la paix de Marie-Thérèse.
Mais la fille des Habsbourg était victorieuse, par conséquent inexorable. Elle repoussa les propositions de Charles- Albert, déclara qu'elle ne se contentait plus des états héréditaires que lui avait reconnus la pragmatique sanction , qu*elle voulait encore placer le diadème impérial au front de «on mari , et qu'elle ne recevrait son ennemi à merci qu'après sa renonciation au titre d'empereur d'Allemagne.
Une telle prétention fit ouvrir les yeux à Frédéric II sur les projets ultérieurs de Marie-Thérèse et le ramena au parti de Charles Vil. Celui-ci, appuyé par la Prusse, reprit immédiatement l'olîensive et recommença là gaerre. Au moment où les succès de ses troupes faisaient présager un changement heureux dans sa position , il fut tout à coup attaqué d'un mal étrange qui l'emporta dans les premiers jours de janvier 1745. Marie-Thérèse , quoique fortement soupçonnée d'avoir fait empoisonner son ennemi, intrigua tant et si bien auprès des électeurs ^ qu'elle parvint à faire procla-
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mer empeiteur le grand duc de Toscane son mari^ sous le nom de François I".
Ce monarque^ disent les historiens» était né pour gouverner, non un empire, mais une maison de banque : il aimait Taisent au-dessus de tout, s associait à toutes les opérations financières de son royaume et se livrait même à Tusure. Il prit à ferme, en compagnie du comte de fiolza et du banquier Schimmelmann , les douanes de Saxe; et au commencement de la guerre de sept ans il soumissionna Tentrepriso des fournitures de farine et de fourrage de l'armée prussienne. Par tous ces trafics il accumula dans sa cassette particulière des trésors considérables qui passèrent entre les mains de sa femme à sa mort, qui eut lieu en 1765. Il laissa cinq princes et onze princesses.
L'aîné de ses enfants lui succéda comme empereur d'Allemagne^ sous le nom de Joseph II; titre seulement honoris fique , car Marie-Thérèse ne lui permit pas de prendre la moindre part au gouvernement de TÂutriche.
Ce prince affectait de suivre les traces de Frédéric U, et prétendait avoir de grandes vues de réformes; mais son génie ' méticuleux le ramenait sans cesse aux petites choses ou à des demi-mesures. C'est ainsi qu'à Milan, ayant visité en personne les couvents de filles , et ayant reconnu que ces maisons étaient des lieu;^ de scandale et de prostitution, il ne Urouva rien de mieux à faire que d'envoyer de la toile aux nonnes avec l'ordre de faire des chemises pour ses soldats , afin de les forcer par le travail à ne point songer à la débauche; tandis qu'en les supprimant il eût coupé court au mal et ^t rendu k la société une foule de jeunes et belles femmes*
Aussi longtemps que Marie-Thérèse vécut , elle maintint Joseph 11 sous le joug de sa volonté de fer. Cette princesse étant morte le 29 novembre 1780, Tempereur se vit enOn le maître absolu de ses étals héréditaires. C'est alors qu'il commença cette série de demi -réformes religieuses qui le firent judicieusement appeler par Frédéric a mon » Frère le Sacristain. » 11 avait surtout à cœur <le changer l'enseignement théologique dans les Pays-Bas. L'érection seule d'un sénrinaire général à Louvain loccupa pendant quatre années. Plus cette mesure était repoussée par l'opinion générale, plus il s'opiniâtrait à la maintenir. Elle lai aliéna l'esprit des peuples de ces provinces, qui se séparèrent de son gouvernement et proclamèrent leur indépendance. 11 s aliéna également les Hongrois et les Galiciens en voulant les contraindre à l'adoption de la langue allemande; mesure tyrannique dont il fut toutefois obligé de se départir.
Joseph, dévoré d'ambition et tourmenté du désir d'augmenter ses états , s'associa avec empressement aux projets qu'avait formés la Russie de démembrer Tempire ottoman et de chasser les Turcs d'Europe. 11 commit même la faute de commencer les hostilités par une tentative sur l'importante place de Belgrade, tentative qui échoua, et eut pour résultat de donner l'éveil aux musulmans sur les intentions de leurs ennemis , de faire accélérer des armements considérables et des levées extraordinaires de troupes en Turquie.
Le grand-vizir Youssouf-Pacha marcha contre les impériaux à la tête d'une armée formidable, passa les frontières; pénétra jusque dans le cœur des provinces autrichiennes, battit tous lés généraux qui furent envoyés à sa rencontre^ et
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mît Tempire à deux doigts de sa perte. Pour comble de malheur, aux désastres de Tinvasicm étrangère vint se joindre l'insurrection du firabant^ et enfin la révolution française^ qui mmaçait tous les trônes absolus de l'Europe.
Joseph II essaya alors de se rattacher au clergé pour soutenir son empire chancelant; il s'adressa au pape el réclama son Msistance pour faire rentrer sous sa domination les peuples qui s'étaient affranchis ; mais ce fut encore inutilement; les Pays-Bas restèrent libres, malgré les brefs impérieux de Pie VI. Toutes ces déceptions réunies à des chagrins de faibillet et surtout la mort d'Elisabeth de Wurtemberg, sa sodur, pour laquelle il avait conçu une violente paisioUf achevèrent de le plonger dans une noire mélancolie qui le conduisit au tombeau le 20 février 1790.
Les derniers instants de cet empereur furent solennels; lorsqu'il sentit que la vie allait le quitter^ il demanda à être revêtu de son grand uniforme et de ses ordres; puis, ayant dpliné*rordre qu'on fît entrer les princes, les généraux et les grands officiers de l'état , il leuriit cet adieu : q^ Je ne regrette )) point le trône, car je reconnais la vanité des choses de ce » monde. Un seul souvenir pèse sur mon cœur ; c'est d'avoir » acquis la preuve qu'après toutes les peines que je jne suis » données t jai fait peu d'heureux et beaucoup d'infortunés; »que Dieu me pardonne..... Je veux qu'on mette sur ma » tombe cette épitaphe : Gi-git Joseph II, qui fat malheureux n dans toutes ses entreprises. »
Comme l'empereur n'avait point laissé d en&nts , son frère Léopold^ grand*dnc de Toscane , lui succéda dans les états
liârédkairM d'Autriche* A l'exemple de Joseph II, il s'était X. 3
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d'abord jeté dans les doctrines philosophiques , ensuite il les avait repoussées pour se rapprocher de la cour de Rome. A son avénemait au trône, la monarchie autrichienne était ébranlée jusquen ses fondements; les provinces belges s'étaient érigées en républiques ; la Bohème avait dressé une liste représentative des nombreux griefs dont elle rédamait la suppression ^ en menaçant de se déclarer indépendante ; la Hongrie arguait de ce que Joseph 11 avait violé leurs anciennes chartes et privilèges pour refuser de reconnaître son successeur ; d'autre part la Turquie continuait toujours à guerroyer, appuyée par la Grande-Bretagne et par la Prusse^ qui ne songeaient rien moins quà renverser la nouvelle maison d'Autriche.
Léopold avait donc à calmer les mécontentements de ses provinces, à recouvrer les Pays-Bas, à conclure une paix avec la Turquie , à se réconcilier avec la Prusse , à prév^iir les attaques de la France, et à se faire élire empereur, lorsqu'il prit les rênes du gouvernement. 11 procéda à TexéGution de toutes ces choses avec une rare habileté; il commença par faire des concessions à ses sujets, et rétablit en Hongrie et en Bohêine , du moins en partie , la forme du gouvernement qui subsistait du temps de Marie-Thérèse ; ensuite il détacha Frédéric-Guillaume de l'alliance anglaise , et remit les relations de l'Autriche avec la Prusse sur le pied de Tancien traité de Passarowitz. Puis il confia le commandement de son armée du Danube au prince de Cobourg^ qui força les Turcs à conclure un traité de paix à Sistove , par lequd l'Autriche acquérait le vieil Orsova et le territoire situé sur rUûjia. Enfin il cabala auprès des électeurs pour se faire
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nommer empereur, et réussit au gré de son ambition, en promettant dans sa capitulation de réclamer pour les droits des princes allemands qui avaient des possessions en France, droits fortement compromis par suite des décrets de T Assemblée nationale. II tint en effet cette dernière promesse et adressa des représentations au gouvernement français relativement aux intérêts des Allemands possessionnés. L'Assemblée nationale, devant qui fut portée la réclamation^ décida qu'il y avait lieu à accorder des indemnités.
L'empet*eur, excité sous main par sa sœur, la reine de Frmice, Marie*Ântoinette, refusa d'adhérer à aucune proposition d'arrangement, demanda le rapport de toutes lealois qui avaient été rendues contrairement aux traités de Westpfaalîe, et en cas de refus , menaça d'envahir les frontières. Immédiatement après^ cette réponse, la diète ordonna des préparatifs de guerre considérables; mais ces armements ne furent pas réalisés; les princes de l'empire, redoutant les chances aventureuses d'une guerre, préférèrent accepter les indemnités offertes, et faire des traités de paix avec l'Assemblée législative, qui avait succédé à la Constituante/ Léopold n'en poursuivit pas moins l'exécution de ses projets; il arrêta ,^avec le comte d'Artois, un plan d'invasion dans lequel devaient entrer l'Angleterre, cette éternelle ennemiede la France, la Russie, la Prusse, la Saxe et les ftroFinces-Unies; il fit publier dans tous les journaux de l'Europe une déclaration en faveur de Louis XYI , portant qu'il voulait rétablir l'autorité absolue du roi de France. L'Assemblée législative rendit aussitôt un décret par lequel Louis XYI fut requis de signifier à l'empereur d'avoir à re-
noncer à tout traité , à toute convention , à toutes menaces contre la sûreté et la souveraineté de la nation française, en lyi noti^ant que le refus d'une satisfaction immédiate serait considéré comme une déclaration de guerre. Le prince de KaunitZy ministre d'Autriche, fit au nom de son mattro une réponse évasive afin de gagner du temps. Il ne réussit pas à tromper TAssemblée législative. Les représentants de la nation se déclarèrent non satisfaits par cette espèce de jus* tiûcation, et décrétèrent la guerre contre l'empire.
Tandis que cet orage était près d'éclater, une dyssenterie enlevait Léopold II dans la quarante-cinquième année 4^ son âge,. le 1^' mars 1792. Ce prince laissait seize enfants, dont neuf garçons et sept filles ^ qu'il avait eus de Marie-Louise, fille du roi d'Espagne Charles III. Son fils atné, François II , lui succéda sous le titre d'empereur d'Allemagne, qu'il échangea ensuite contre celui de François I*', empereur d'Autriche. Son règne appartient à l'histoire du dix-neuvième siède.
En France, dès le commencement du dix-huitième sièolet avant même la mort de Louis XIY, l'horizon politique s'assombrissait singulièrement; jamais le despotisme n'avait été mieux consolidé, et cependant , sous cette apparence d'obéissance passive , il était facile aux esprits claii*Voyants de de« viner que les masses étaient travaillées par un besoin ardent de liberté. Fénélon lui-même disait en parlant de la monarchie : (( C'est une vieille machine délabrée qui va encore )) de l'ancien branle qu'on lui a donné, et qui achèvera de » se briser au premier choc. Les peuples ne tarderont pas » à ouvrir les yeux sur les abus inséparables de la royauté; ^ ils reconnaîtront que maîtres et valets, tous n'ont qu'un
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» désir, qu'un but, prendre et toujours prendre, sans s'în- » quiéter le moins du monde de la nation ; ils verront que . ))les ministres, les intendants, les gouverneurs et toute )> cette engeance de courtisans affamés sont plus à craindre )) encore que les armées ennemies; que tous s'appliquent à » voler, à piller, à extorquer. Ils reconnaîtront que l'exige » tende des gens qui s'intitulent olficiers du roi est une vé« »ritable vie de Bohèmes, c'est-à-dire de fripons, et non de » gens honorables. Grâce à eux, la France tombe dans Tab- » jection, dans l'opprobre, et devient l'objet de la deri&ion de )) toutes les autres puissances; le grand roi le veut ainsi ; que ^) sa volonté soit faite !.... »
Les volontés de l'infâme Louis XIV furent en effet exécutées juscpi'au niopaent où il plut à Dieu d'en. délivrer la terre; mais lorsque le despote fut mort , les choses changèrent de face* Louis XI Y avait prétendu commander jusqu'au delà du tombeau, et par son testament avait déféré les principales fonctions de la régence, pendant la minorité de son petit** fils, au duc du Maine, un des bâtards de la Montespan quil avait légitimés* Ses dernières dispositions furent cassées, et un autre que celui qu'il voulait élever au pouvoir prit les rênes du gouvernement.
Cet autre était le fils du duc d'Orléans, frère du roi, et de Gharlotte*Ëlisabeth de Bavière, un prince que la voix publique désignait sous les noms de Philippe le faussaire, Philippe l'incestueux , Philippe l'empoisonneur.
Louis XIV, par suite de son caractère déflant et soupçonneux, avait constamment tenu son neveu éloigné des armées» pour empêcher qu'il ne prit de l'influence sur les troupes*
Il en était résulté que celui-ci s'était jeté dans tous les genres de dissipations et de désordres pour occuper son temps. Plus tard le grand roi lui avait fait épouser une de ses filles légitimées^ mademoiselle de Blois. Ce mariage n'avait inffué en rien sur sa conduite; et sa cour avait continué, comme par le passé, à être le rendez-vous de tous les débauchés du royaume. Les d'Effiat, les Lafare, les Broglie, lesCanillac^ les Nocé^ les Brancas , toute la lie de la noblesse entourait le prince et lui formait une suite digne de lui. La maison de sa femme n'était guère mieux composée; toutes ses dames d'honneur étaient d'anciennes maîtresses délaissées par son mari ou des prostituées qui recevaient ses infâmes caresses.
Parmi ceux qui approchaient du duc d'Orléans, il en existait un qui avait contribué plus que tous les* autres à le pervertir, et dont l'histoire se trouve intimement liée à la sienne; c'était Dubois^ son ancien précepteur, dont il devait faire un archevêque, unca^dinal^ un premier ministre. Ce misérable était fils d'un apothicaire de Brives la Gaillarde dans le Limousin. Sur l'expectative d'une bourse dans un collège, son père l'avait envoyé à Paris à 1 âge de douze ans. La bourse n'ayant point été accordée, le jeune Dubois s'était trouvé trop heureux d'obtenir la faculté de faire ses études au collège de Saint-Michel, en remplissant auprès du principal les fonctions de domestique. Plus tard il était passé au service d'un curé de Saint-Eustache, qui l'avait donné au gouverneur du prince d'Orléans, qui n'était encore que duc de Chartres, au vénérable Saint-Laurent, l'un des hommes les plus érudits de l'époque.
Le gouverneur s'intéressa à Dubois, lui fit quitter la livrée
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pour le petit collet afin de cacher sa condition, et l'attacha au jeune duc pour l'aider à écrire ses thèmes et à chercher les nu^ dans le dictionnaire. Peu à peu Dubois slnsinua dans la confiance du duc de Chartres, et finit par le capter au point qu'à la mort de Saint-Laurent, il le décida à demander au duc d'Orléans son père, qu'il remplit les fonctions de précepteur auprès de sa personne; ce qui lui fut accordé. L'ancien valet, devenu gouverneur, se fit appeler l'abbé Dubois.
(f C'était, dit Saint-Simon, un petit homme, maigre, » effilé, à perruque blonde, à mine de fouine, une véritable » satine de corruption. Tous loi vices se disputaient en lui D à qui en demeurerait le maître et se le partageraient. L'a- » varice, la débauche ^ l'ambition étaient ses dieux; la pér- » Qdie, la flatterie, le valetage, ses moyens; l'impiété, sa reli- » gion. U regardait la probité, l'honneur et la vertu comme » des chimères. Il excellait en basses intrigués, il en vivait, ») il ne pouvait s'en passer. Toujours il marchait vers un but, » et ne^'arrétait qu'après l'avoir atteint, ou lorsqu'il lui était » déniontré qu'il avait devant lui des obstacles insurmon- » tables ; encore cherchait-il à les détourner en ouvrant de » nouvelles tranchées dans les ténèbres. U passait sa vie » dans les sapes. Le mensonge le plus hardi lui était devenu » naturd; il affirmait la plus insigne fausseté avec un air x) simple, droit, sincère et candide. Une fumée de fausseté » s'exhalait de tous ses pores et s'élevait jusque dans sa » gaieté^ qui attristait à entendre. Méchant par nature et avec » réflexion; traître et ingrat par raisonnement ; maître expert d aux compositions des plus grandes noirceurs ; effronté , if> éhonté, impudent à faire peur lorsqu'il était surpris dans
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0 quelcpie infamie; désirant tout, enviant tout, et voulait » les dépouilles de ses amis comme de ses ennemis; déi^jff^-' » ché cynique, ignorant en toute affaire; emporlë, blaspM- » mateur jusqu'à l'athéisme ; exalté jusqu'à la démence^ v^é' » prisant tout le genre humain, sacriflant tout à soi ^ à Sfft ï) crédit, à sa puissance, à son avarice, à ses frayeurs,
)> à ses vengeances! Tel était le précepteur du jeuae
» Philippe d'Orléans. »
X Dubois trouva du reste un élève digne de lui et capaUe de proGter de ses leçons. Pour former ses mœurs, il mit. sous ses yeux l'histoire des adoltères, des débauches et des incestes de tous les princes de sa race; pour éclairer ^n esprit, il lui déroula la longue suite de crimes, d'assassinats, d'eu)poisonnements, dont s'étaient rendus coupables les rois et les empereurs afin de consolider leur domination sur les peuples ; il lui apprit à fouler aux pieds toutes les croyances, tous les sentiments honorables ; à ne regarder les hommes que comme des instruments passifs de sa volonté; à n'avoir aucune pitié deux; à rapporter tout à lui, à ses plaisirs ou à son ambition; enfin il fit du jeune Philippe d'Orléans ce que dans les cours on nomme un prince accompli, c'est-à-dire un monstre d'égoisme et de scélératesse.
Dès que l'élève eut atteint Tâge d'homme, il ne tfjrjda pas à mettre en pratique les affreux préceptes du mattre. Trois générations le séparaient du trône ^ Tobjet de son ambition; la distance se trouva bientôt rapprochée. Le dauphin fut emporté pair un mal étrange qui échappa à la sagacité des méd^* jcins; le duc de Bourgogne son lils, nommé le second dauphin, ainsi que la femme de ee prince» le suivirent dans la
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même ann^e; puis, trois semaines après, le duc de Bretagne, Tliiné de leurs enfants, mourut également. Le duc d'Anjou, second fils du duc de Bourgogne, faisait encore obstacle; il ne tarda pas à ressentir les effets du mal terrible qui avait moissonné toute sa famille ; mais la gouvernante du jeune enfant, la duchesse de Ventadour, soupçonnant la cause de tant de morts subites, empêcha la consommation de ce nouveau crime, en éloignant tous les médecins de la personne du prince et en lui administrant un antidote que la comtesse de Vérue, sa parente, avait apporté de Turin^ et qui l'avait Sauvée d'une tentative d'empoisonnement. Les convulsions qu'éprouvait l'héritier de la couronne cessèrent peu à peu, et bientôt y grâce à Fantidote , il fut hors de danger.
Toutefois les soupçons de madame de Ventadour, qui étaient partagés par Fagon, médecin du roi, et par Boudin, médecin des enfants de France, n'avaient pas tardé à se répandre au dehors et à soulever la masse de la nation contre le mystérieux empoisonneur. Celui que la clameur publique désignait comme Tauteur de ces ténébreux forfaits était Philippe, duc d'Orléans^ devenu second prince du sang et le plus proche héritier du trône , en cas de mort du dernier rejeton de la ligne directe, et du duc de Berry, son gendre. Coupable ou innocent, Philippe d'Orléans eut peur; il se concerta longtemps avec Dubois pour conjurer Torage prêt à fondre sur sa tête, et se décida, d'après les conseils de son confident , à payer d*audace et à venir se jeter aux pieds du roi, pour le supplier de le mettre en jugement, lui et le chimiste Homba'g, son professeur en poisons, ou de lui permettre de confondre ses ennemis, qui voulaient le perdre par X. 4
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d'épouvantables calomnies. Le monarque reçut les prot^^ tations <le son parent avec une froide sévérité, et répondit : « Que la punition d'un coupable ne rendrait pas la vie aux » morts, et que le jugement d'un prince de sop sang serait D un trop grand déshonneur pour sa maison ; qu'ainsi il » refusait de faire arrêter aucun des gens attachés à sa per-r » sonne, et qu'il acceptait sa justification »
A partir de ce moment , on remarqua que Louis XJ Y éyita toujours de parler de ses enfai^ts, comme s'il eût craint d'avoir à rechercher les auteurs de leur mort dans sa propre famille» çt qu'il montra en toutes occasions une extrême répulsion pour le duc d'Orléans.
Les seigneurs de la cour, à Texemple du maître , s'éloignèrent du prince et ne reparurent plus au Palais-Royal • Philippe d'Orléans, assuré de l'impunité, ne s'inquiéla pa^ davantage da cette affaire, et reprit son train de vie habituel. 11 croyait tout oublié , lorsqu'un événement fort désagréable pour lui vint réveiller l'attention publique. Un homme déguisé en cordelier avait été arrêté à Poitiers , sur (a demande du prince de Chalais, envoyé par la princesse des Ursins à la poursuite de cet individu, soupçonné d'avoir voulu empoisonner le roi d'Espagne. Ce scélérat s'était imaiédiatement recommandé du duc d'Orléans , et avait Qbtenu son élargissement du lieutenant de police d'ArgensQi^ , qui cherchait à se ménagçp un appui pour l'avenir.
Celte seconde affaire redoubla la haine qu'inspirait Philippe d'Orléans; le peuple de Paris vint jusque sous ses feqêlres faire entendre les cris de a Mort au traître, mort k » l'assassin» mort à l'empoisonneur! » Pour arrêter ces dé^
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monstrations, le prince essaya de se discalpet* des charges qni pesaient contre lui dans des libelles qu'il répandit à profusion ; et comme il ne pouvait nier que le poison n'eût joue un grand rôle dans la mort des dauphins» il insinua que la cour de Vienne avait commis les crimes qu'on rejetait sur lui. Mais les faits allégués pour justifier cette version étaient si dénués de toute vraisemblance^ qu'il fut obligé d'y renoncer;'alors il accusa les princes légitimés et surtout le duc du Maine. Ceux-ci se disculpèrent facilement des insinuations perfides de leur ennemi^ ne gardèrent plus aucun mé-* nagement envers lui , et l'accusèrent formellement dans leurs écrits d'être le seul auteur de la mort des trois dauphins, appuyant leurs dires sur l'ambition immodérée du prince , et sur Sa coupable faiblesse pour sa fille ainée Marie-Loiiise* Elisabeth» duchesse de Berry» cette messaline éhontée qu'il 66 vantait lui-même d'avoir initiée à d'horribles dépravations depuis l'âge de neuf ans.
Philippe d'Orléans désespérant alors de faire prendre le change à l'opinion, cessa de publier des libelles, et ne s'occupa plus que de ses plaisirs. 11 mit de côté toute pudeur, se jeta dans les plus honteux débordements, jusqu'à paraître dans les orgies du Luxembourg et du Palais-Royal avec sa fille , ne prenant nul souci de cacher ses incestes, et se faisant appeler par les courtisans le patriarche Loth. Le scandale fut même poussé si loin, que le duc de Berry, l'imbécile mari de sa fille , en prit de l'ombrage et menaça sa femme de demander au roi l'autorisation de la faire enfermer dans un monastère. L'infortuné paya cher cette menace imprudente; huit jours après il expirait empoisonné^ et le duc
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d*Orléàns prenait à son lieu et place le rang et le titfe dd premier prince du sang.
Ce qu'il y eut de singulier à ta mort du due de Bert'y, ce fut de voir Louis XI V se rapprocher de son neveu ^ comme si la terreur eût' comprimé le ressentiment dans Tâmë timorée du roi^ et comme s'il eût craint de mécontenter un hommes qui savait anssi bien que Philippe se défaire de ses ennemis. Toutefois sa haine n'en était pas moins réelle et viotente, ainsi qu'il parût après sa mort, quand on ouvrit son tesiani^t. Le vieux despote^ prétendant imposer ses volontés jusqu'au delà du tombeau , avait renversé toutes les lois de la monarchie en faveur de ses bâtards légitimés, et avait éloigné les d'Orléans delà régence^ ne laissant au chef de cette famUle que la simple présidence du conseil. Mais le rusé Philippe ne s'était jamais fait illusion sur les sentiments de Louis XIY à son é^ard; et dans la prévision de ce qui devait arriver, il avait pris ses mesures.
' Des que le monarque eut f^mé les yeux , il convoqua le parlement .pour ouvrir le testament du feu roi; il eut soin de s'y présenter avec un grand nombre d'ofiBciers déguisés et armés sous leurs vêtements ; de plus il fit entourer h filais dé justice par les gardes françaises et suisses^ qui lui i^imt dévouées , afin d'appuyer au besoin par la force l'exécution du plan qu'il avait machiné. Après avoir écouté la lecture du testament, il prit la parole, prononça un discours extrè** mement habile et préparé à l'avance pour la circonstance; il se plaignit en termes mesurés des dispositions du feu roi » remontra à l'assemblée qu elle avait le droit de casser le testament de IjOuis XIV, ainsi qu'elle avait fait de ceJai de
(JtVUKSv] GRIMES des ROIS» IH» REINES bt dbs EMPEREURS. S5
Ii>im XIII; qu'dJe pouvait nommer un régent du royaume, et intervenir dans les actes du futur gouvernement. / Patfnî les magistrats, bcm nombre s'étaient déjà vendus à DiikH^it cfuelque&-uns se trouvaient intimidés par la présence éea fi«leUttes de Philippe; tous étaient flattés de faire acte d'Auterké suprême dans une circonstance aussi solennelle. .Le parlement applaudit au discours du prince, et rendit immédiatement un arrêt qui annulait les dispositions de LmiîsXIV. Le duc d'Orléans fut proclamé régent de France, atec l'autorisation de composer son conseil ainsi qu'il le juf^nît convenable; on lui déféra le commandement en chef db&IrOupies de la maison du roi , des autres forces militaires, ef «ft Ini accorda l'administration des finances de l'État.
Le ûuf^ du Maine eut seulement la surintendance de Téducatteii du jeune Louis XV, qui atteignait alors cinq ans et deouL fiaiT' réciprocité de bons procédés, Philippe accorda au parlement le droit de remontrances et d'enregistrement des. édite, prérogatives qui avaient été s'mgulièrement restreiftlDS sous le rè^e précédent. Le lendemain de cette conédie, Louis XV, en jaquette, tint un lit de justice, dans lequel les dispositions prises par le parlement furent conérdiëéft; et Finfàme duc d'Orléans déclaré maître absoln du royaume. Âussilôt les courtisans, ceux-là qui s'étaient moBinés les plus hostiles au prince, rampèrent à ses pieds; et le» mêmes seigneurs qui l'avaient poursuivi trois ans auparavant comme assassin et empoisonneur, le reconduis sirent en triomphe dans son palais.
Tout, en un instant, changea de face à la cour; Ton parut avoir pris pour règle d'agir au rebours de ce qu'on avait dit
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ou pensé jusque-là. Les vices afFeux du régeûti rhorrible licence des mœurs de sa fille, furent regardés non plus avec dégoût, mais avec complaisance. Aucun des seigneurs de Tancienne coup ne voulut ou n'osa assister au convoi de Louis XIV; ils restèrent auprès du nouveau maître, et abandonnèrent aux laquais le soin des funérailles.
Pendant que le corps du vieux despote était transporté à Saint-Denis, le jeune Louis XV était transféré à Vincennes, pour y être élevé sous la garde de la duchesse de Ventadour, du maréchal de Villeroy, son gouverneur, et de Tévêque de Fréjus, Hercule de Fleury, son précepteur. Madame de Mainténon , entièrement abandonnée de la valetaille de cour, qu'elle avait vue à ses pieds quelques jours auparavant, se réfugiait à Saint-Gyr; et les princes légitimés, naguère si puissants, se renfermaient dans leurs palais vides de courtisans. Tous, nobles, magistrats ou financiers, encensèrent le dispensateur des grâces.
Philippe d'Orléans supprima d'abord les secrétaires d'état , et les remplaça par des conseils chargés des mêmes attributions et composés de soixante-dix membres. En divisant ainsi l'autorité et en multipliant les titres honorifiques , le régent avait trouvé un moyen assuré de conserver l'exercice absolu de l'autorité suprême; il l'avait si bien compris, qu'il n'avait pas craint d'y faire entrer quelques-uns des hommes les plus vénérés du peuple , afin de donner de la consistance à ses conseils; toutefois ses créatures et les infâmes débauchés du Palais-Royal, quil nommait les roués, étaient en grande majorité. Enfin il installa l'abbé Dubois à la tête des affaires du royaume.
^ViaS.J GRIMES DBS ROIS, db$ REINES Bi des EMPEREURS. 37
Gela fait, le régent soccupa de ses débauches^ afficha un cynisme sans exemple, et se plongea dans les plus crapuleuses orgies. Saint-Simon lui-même, Tami et le conGdent du duc d'Orléans, exprime dans ses mémoires le dégoût que lui inspiraient les saturnales du palais du Luxembourg^ dans lesquelles a monseigneur le régent et madame la duchesse de D Berry, dit-il, s'enivraient au point que ceux qui assistaient » à ces crapules me savaient que devenir, attendu que l'effet » du vin était tel par haut et par bas qu'on était en peine » pour leur vie. 11 ajoute que souvent on était obligé de les )) porter l'un et l'autre ivres-morts dans leurs appartements. »
Des auteurs contemporains racontent également dans leurs plus grands détails des scènes d'une autre nature qui avaient lieu dans les petites loges de l'Opéra, et dans lesquelles la fille et le père se donnaient des déiis pour la luxure comme ils s'en étaient donné pour rivrognerie. Tous les mémoires de l'époque sont remplis des saturnales du régent ou de sa fille; toutes les pages sont salies par le récit des intrigues de la duchesse de Berry avec les seigneurs de sa cour et les laquais de sa maison, ainsi que par des relations d*incestes du duc d'Orléans avec ses trois (illes aînées, et de monstruosités qui font dresser les cheveux sur la tête.
Dans cette affreuse époque de la régence tout inspire un tel dégoût, qu'on serait tenté de la passer sous silence; mais notre devoir d'historien nous impose la tâche pénible de dévoiler ces mystères d'iniquités, et nous saurons l'accomplir jusqu'au bout. Madame la duchesse de Berry avait conçu une passion eiTrénée pour un cadet de Gascogne, nommé Rioms, neveu de Lauzuui un gros garçon sans figure
88 HISTOIRE DES PAPES. (XYllI. &]
ni esprit, court, joufflu, à face pâle et couverte de pustules, qui, selon l'expression de Saint-Simon, le faisait ressembler à un abcès. Elle souffrait qu'il vécût dans son palais avec une autre maîtresse, la dame Mouchy, dont elle avait fait sa mi^ gnonne, et avait poussé l'oubli de son rang jusqu'à l'épouser secrètement. La princesse recevait de lui, sans se plaindre, les plus grossiers traitements^ « car, selon la maxime du duc » de Lauzun, son oncle, Rioms employait parfois le bâton» » disant que les Bourbons^ hommes et femmes, étaient en » tous points semblables aux bétesde somme, et voulaient n être menés le bâton haut, sans quoi on ne pouvait conser- » ver sur eux aucun empire. »
De ces hontjBux désordres du régent et de ses Olles il devait nécessairement résulter que la corruption infecterait toutes les classes de la société; les grands seigneurs, les riches financiers, les prélats et les conseillers, se disputèrent la palme de rimmoralité et transformèrent leurs hôtels en lupanars^ où chaque soir se renouvelaient d'affi*eusës saturnales , qu'on nommait les petits soupers de la régence. On en était venu à un tel point de dépravation, que les intrigues entre personnes libres étaient considérées comme ridicules ; l'adultère , dégradé de la pompe qu'il avait eue sous Louis XiV^ était tombé dans le domaine de la bourgeoisie; la noblesse, à l'exemple du régent, ne trouvait de plaisir que dans le vîol ou dans l'inceste. Les grandes dames, dédaignées par leurs maris ou fatiguées des gens de qualité , prenaient leur revanche avec les forts des halles, les portefaix de^ carrefours, et des laquais, qu'elles changeaient et renouvelaient quand elles les avaient énervés.
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.i:iî^& uqo^i* comme la dnchesse de Richelieu, faissuent lairs 4é)>Mlcbe8. à domicile» on les nommait valëtodinaires ; les Wtr<^^ comme mademoiselle de Ckirolais, exploitaient tes j^hU&s publias, le parc de Versailles, les boulevards, le Mais^Royal, les Tnilerîes, les quais de Paris, on les désigottt sous le nom de citadines. Les princes du sang ne sortftMDl^de l'inceste que pour tomber dan^ la plus ignoble cra- P^t phisieuns d*^2tre eux renouvelaient les mariages mons* ^enx des Néron et des Héliogabale, et affectaient de. vivre OMtfilaloQtœnt avec leurs ganymèdes. Les courtisans jouaient au brelan leur honitôur, leur fortune, leurs sœurs, leurs femmes et leurs filles. Le joli comte d'Évreux , quand il ne pottHût traQquer de sa femme, se vendait lui-même. Le «arqni» de la Rochefoucauld , Tun des amants de la duchesse de Berry, jcrna un jour sa femme à sa rivale, la perdit, «t la lui amena. Comme la princesse voulait la livrer au «^nt^ madame de la Rochefoucauld refusa de ratifier cet JB&sie pacte, se débattit contre le satyre, le blessa dans la hùtB, échappa à ses étreintes, et se sauva à demi nue du palais, pour rester fidèle, non au mari qui l'avait vendue^ mais à M; de Glermont, dont elle était la maîtresse.
Philippe d'Orléans et sa fille surpassaient dans leurs débwdements tout ce qu'on peut imaginer; et pour ne pas être fiaés d'exagérations, nous citerons le récit que fait Saint- Sfanon «des petits soupers du Luxembourg, en ayant même Soin de supprimer des détails qu'on ne pourrait lire sans que k rougeur montât au front.
« Clmque soir, dit-il, le régent venait souper au Luxem-
D bourgs en compagnie de sa fille ; il amenait avec lui ses mat-
80 HISTOIRE DES PAPES. [XVlir S.]
» tresses, quelques danseuses dOpéra et ses roués; c étaient )) le duc de Broglie, Noce, les plus vigoureux des officiers » des gardes françaises, le duc de Brancas, Biron^ Ganillac, » les femmes les plus perdues de la cour et les hommes dé- » criés par leurs débauches. La chère y était exquise; sou- )) vent le duc d'Orléans , madame de Berry et leurs invités » apprêtaient les mets eux-mêmes dans des ustensiles d'argent )) et de vermeil. Dans ces séances culinaires, la licence la » plus effrénée dans les actes et dans les paroles était corn- » mandée par Tamphitryon; on maculait les plats par d af- )) freuses souillures. Les nobles dames racontaient les turpi- » tudes passées et présentes de la cour et de la ville, sans )) ménagenients^ avec le cynisme d expression des lupanars. » Pendant le banquet les têtes s'échauiïaient; on disait des » ordures à pleine gorge et des impiétés à qui mieux mieux; » on buvait d'autant. Lorsque les convives étaient ivres, les » vêtements tonxbaient, et toiis, hommes et femmes, se dé^ » liaient, et les assistants se confondaient dans de monstrueux
» embrassements »
Les partisans de la maison des d'Orléans ont imaginé > pour atténuer l'odieux de ces scandaleuses orgies, de faire ressortir qu'au milieu même de Tivresse, ni sa fille, ni ses roués, ni ses maîtresses, ne pouvaient lui arracher aucun des secrets de l'état; singulière justification, qui ne fait qu ajouter à la haine et au dégoût que doit inspirer le chef suprême d*un royaume qui se vautrait dans là fange, vivait publiquement avec vingt messalines , et entretenait un sérail oii ses trois filles aînées occupaient les premières places. Parmi toutes ses maîtresses ^ la plus chérie était sans contredit
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madame la duchesse de Berry, aussi en abusait-elle grandement, jusqu'à vouloir être traitée en reine, paraître au spectacle sous un dais, et recevoir les ambassadeurs assise sur une estrade. Cette princesse était si orgueilleuse de sa naissance et des faveurs du régent, quelle insultait sa mère et l'humiliait à tous propos; le duc d'Orléans lui-même n'était pas à l'abri de ses incartades, et avait souvent à souffrir de son caractère irascible. 11 eut surtout de graves démêlés avec elle pour l'empêcher de rendre ptiblic son mariage secret avec Rioms; néanmoins il finit par lui faire comprendre la nécessité de ne point dévoiler celte mésal^ liance; et comme elle était enceinte, il la détermina à faire usage de drogues pour hâter le terme de sa délivrance] Mal lui en prit , car les liqueurs et les spécifiques lui causèrent une grave inflammation , et mirent ses jours en grand danger. Cependant elle en réchappa , grâce à la vigueur de sa côn-stîtution, et accoucha d'un enfant mort.
A peine rétablie, elle quitta Paris et se rendit à Meudon pour y passer le temps de sa convalescence ; mais la force de l'habitude était telle chez cette princesse, qu'elle ne put résister à la tentation de donner dans le parc une fête nocturne à son père. Ce souper fait en plein air, au mois de mars, lui devint fatal; le lendemain elle se mit au lit avec une fièvre brûlante ; chaque jour le mal prit un caractère de plus en plus alarmant, et enfin l'emporta.
Les médecins, à l'ouverture du corps, trouvèrent que la pauvre princesse était encore enceinte.
Malgré le terrible exemple de la mort de sa fille chérie, le régent ne changea rien à ses habitudes de débauches; car
depuis ce moment il ne parut jamais au conseil que dans un état complet d'ivresse.
Quant aux ai&ires du royaume^ elles allaient à laventurei sous la direction de Tinfâme abbé Dubois , l'espion gagé de l'Angleterre. Ce misérable , en échange d'une pension annuelle de quarante mille livres sterling , vendait le royaume à Georges r% et livrait tous les secrets d'étal à lord Stairs, l'ambassadeur de sa majesté britannique, trahison sur laquelle Philippe d'Orléans fermait les yeux, parce que luimême avait fait un pacte secret avec le monarque anglais, et en avait reçu la promesse formelle pour le cas où le dernier rejeton de la branche aînée des Bourbons de France viendrait à mourir, de l'aider à se maintenir sur le trône envers et contre tous;
Le bien du royaume eût exigé un gouvernement sage au dedans pour en réparer les vastes ruines, ferme au dehors pour conserver la paix, si péniblement achetée par les traités d'Utredit et de Ri&wick. L'intérêt du gouvernement eût demandé que le régent se tint dans une réserve prudente à legard de la maison d'Autriche et de TAngleterre , et qu'il format une étroite alliance avec l'Espagne. Mais cette politique ne faisait pas le compte de Dubois ni celui de l'ambitieux Philippe d'Orléans; le premier voulait pousser aussi loin que possible sa prodigieuse fortune ^ et legaler à celle des Richelieu et des Mazarin; le second portait ses vues encore plus haut et songeait à s'asseoir sur le trône. La nation devait donc être sacritiée. Pour un peu d*or, ce Dubois, cet homme de néant, ainsi que l'appelle Saint-Simon , ce cerveau brûlé , étroit et fougueux, ce fripon perdu d'honneur, gangrené de vices , ce
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miséfablè qui n'avait rien de sacré au monde, après avoir vendu son p«iy8 , abandonna le commerce maritime à l'Angleterre, et signa un traité honteux quf rendit cette puissance la souveraine des mers.
De cette époque, les peuples du monde entier virent s'opérer un changement profond dans leur économie politique , par suite de l'extension extraordinaire que la Grande- Bretagne donna au commerce extérieur, en concentrant ses capitaux sur la navigation et sur les manufactures, en excluant les navires étranger de ses ports, en fortifiant les tendances au système prohibitif, en transformant toutes les habitudes bienveillantes de réciprocité en des mesures répulsives, en maratenant un état presque continuel de guerre entre les nations, en établissant un commerce de contrebande et en exerçant une sorte de piraterie qui devint pour elle la source de bénéfices considérables , et pour les autres pays la cause des plus affreux désastres.
La France surtout subit la prépondérance de son éternelle ennemie ; grâce à ses gouvernants , elle sembla n'être qu'une annexe de l'Angleterre; tout simprégna de ce fatal esprit d'intrigue qui est particulier à l'aristocratie anglaise; toutes les affaires , toutes les négociations furent décidées sous une influence anti-nationale , et les Français furent transformés &i vassaux de la Grande-Bretagne. Dubois ne se contenta pas de pou^er le pays dans cette détestable voie pour tout ce qui concernait les relations extérieures, il voulut encore s'emparer de la direction des conseils^ chargés de l'administration intérieure ; mais il échoua dans cette dernière tentative. 11 s'en consola en disant : « Après tout , je ne perds pas
n HISTOIRE DES PAPES. [XVIU. S.]
» grand'chose, puisquii n'y a rien à prendre. » En effet, les proviAces étaient tellement ruinées y que Yauban lui-même , le grand et habile tacticien, ne pouvait s'empêcher de dë« plorer les maux de la guerre , et s'écriait : (c Hélas! Louis XiV D n'a laissé aux Français que les yeux pour pleurer ! » Gràoe aux fastueuses prodigalités de cet infâme monarque ^ gràcé aux velléités guerrières de ce despote couard , que des écrivains monarchistes s*obstinent encore, par le fait de l'habitude, à nommer le grand roi , la detle publique s'était élevée au chiffre énorme de quatre milliards^ et* ne laissait d'autre moyen de salut à la France qu'une hideuse banqueroute.
Et cependant quelque funeste que dût êlre pour le pays une semblable mesure , il y eut quelque chose de plus déplorable que la mesure elle-même , ce fut la manière dont Philippe d'Orléans procéda. Son altesse le régent n était pas homme à laisser échapper l'occasion de spéculer sur la misère publique; il prépara de longue main la banque-' route par différentes opérations qui toutes devaient lui faire réaliser des bénéfices considérables. 11 publia un édit pour la refonte des monnaies, portant la valeur du louis d'or de 14 à 20 livres, et celle des écus blancs de 5 à 5 livres; mais cette rd'onte, qui devait produire au trésor un boni de trois cents millions, n'en rapporta que soixante-douze; les deux cent vingt-huit millions qui formaient cette énorme différence ayant été partagés entre le duc d'Orléans et ses confidents.
A cetle opération désastreuse , il en fit immédiatement succéder une autre, celle du visa, qui consistait à contrôler toutes les valeurs, à l'exception des rentes sur l'hôtel de ville, afin d*en constater la légalité et de les convertir en billets
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d'ëtat. Le motif avoué était de rechercher les vàlears qui avaiaitété le produit de la fraude, de l'escroquerie ou de l\fôure; le but caché était d'arriver à supprimer une partie des ancîemies dettes et de gagner du temps pour solder les intérêts échus des autres créances. Effectivement, d'un seul coup^ Philippe d*Orléans anéantit pour trois cent trentesept millions de billets exigibles. Puis il créa une chambre ardente chargée de rechercher les causes des fortunes scandaleuses des traitants; mesure bonne en elle-même et qui cependant n eut aucun résultat avantageux, à cause de la manière dont le régent et les juges opérèrent.
Le tribunal débuta par des actes d'une violence inouïe; il ût arrêter un grand nombre de traitants, les condamna à des am^ades exorbitantes, et en fit pendre ou décapiter plusieurs. Cette rigueur ne fut pas de longue durée; les roués et les maîtresses du régent, gagnés à prix d*or par les £unilles des financiers, intercédèrent pour les accusés et firent réduine les amendes ; les membres de la chambre ardente eux-mêmes trafiquèrent de la réduction des taxes; et jusqu'aux plus grandes dames et aux plus riches seigneurs, tous s'avilirent en vendant leur protection à beaux deniers comptants.
Dangerville^ dans sa Vie secrète de Louis XV, raconte qu'un traitant, taxé à trois millions cinq cent mille livres, répondit à un prince du sang qui était venu lui offrir de l'en faire décharger pour un million de livres : « Monseigneur, » vous venez trop tard, car ce matin même j'ai fait marché » avec votre femme pour cinq cent mille. » Aussi, de cette opération qui devait faire recouvrer à l'état cent soixante millions, en retira-t-on quinze à peine.
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Philippe d'Orléans ayant épuisé toutes les ressources du royaume et tous les moyens de pallier le déficit du trésor, s'imagina alors de faire servir à lexécution de ses machiavé* liques. projets le système de finances qui avait été présenté primitivement à Louis XIV par Jean Law. Cet Ëoossai^ calomnié par ses contemporains , qui ont rejeté sur lui et sur son système la cause des désastres de cette épocpie, tandis qu'ils devaient à meilleur droit en accuser le duc d'Or* léans, mérita cependant d'être placé au nombre des plus grands génies du siècle et des bienfaiteurs de Thmaanité » attendu que le premier il conçut et exécuta la pensée du crédit public. Sa seule erreur fut de considérer le numéraire comme, la cause principale de la prospérité des nations , et le travail comme un produit de l'argent; c'est-à-dire qu'il prit la cause pour l'effet, et qu'il se fit une fausse idée de ce que les économistes appellent valeur, en attribuant au crédit des résultats dont le crédit lui-même n'était que la conséquence. 11 supposa qu'en assurant à un pays la possession d'une grande abondance de numéraire, il le ferait arriver au plus haut degré d'élévation et de puissance. Or, l'établissement des banques de circulation permettant de suppléer aux espèces par le crédit, il crut assurer à jamais la fortune publique par la création d'un papier-monnaie. Du reste, ses intentions étaient aussi pures que désintéressées; il avait compris que les marchands d'argent étaient funestes à l'industrie par le despotisme qu'ils exerçaient sur les travailleurs, et il voulait substituer à la commandite individuelle la coipmandite de l'état, en assurant au gouvernement la direction du Crédit public, et en mettant entre ses mains l'administration d'une banque
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gàiénie chargée de percevoir tous les revenus de Tétat, et dexploher les monopoles dont il était investi. Mais ces magmfi<pies théories de finances n entraient point dans les vues de Philippe dOrléans; peu lui importait le bien du royaume; oé qu'il désirait avant tout , c'était un palliatif aux maux présents et un moyen nouveau d'extorquer de l'argent pour sédiure et corrompre. 11 n'autorisa donc Law qu'à établir une banque privée semblable, à beaucoup dégards, à ce quest de DOS jours la banque de France , avec le droit d'escompter les lettres de change, de se charger des comptes des négociants^ d'émettre des billets payables au porteur, en espèces du poids et du titre de la monnaie du jour.
 peine cette banque avait-elle commencé ses opérations , que le crédit reparaissait de toutes parts ; et qu'au rapport de Dttlol , un des historiens contemporains qui ont écrit sur cette matière, l'abondance se répandait dans les villes et dans les campagnes, réveillait l'industrie, rendait à tous les biensfonds leur valeur réelle, mettait le gouvernement en état de libérer les Français de cinquante-deux millions d'impositions^ et d'éteindre pour une somme de trente-cinq millions de droits, faisait baisser l'intérêt des rentes, faisait disparaître l'usure, portait les terres au denier quatre-vingts et c«)t, permettait aux cultivateurs de défricher les campagnes, aux propriétaires dexploiter leurs usines, leurs fabriques, leurs mines « et de rappeler auprès d eux les ouvriers qu'ils avaient été forcés de renvoyer.
Ces prodiges, enfantés par le génie de Law, étonnèrent le
régent et le subjuguèrent ; charmé d'avoir à sa disposition
un véritable Pactole où il voulait puiser à pleines mains, il X. 6
résolut de consolider et d'agrandir l'établissement de 1* banque, en lui donnant la sanction du gouvernement , et en enjoignant aux fermiers généraux et aux receveurs d'impôts d'accepter comme espèces les billets de la banque toutes Uê fois qu'il leur en serait présenté. Ces valeurs acquirent dès lors une importance incroyable : l'argent cessa de voyagei^, se concentra dans les caisses des provinces ou dans celles de la banque » et servit à faire face aux remboursements, qui furent d'autant moins demandés, que le papier-monnaie était plus commode et d'un transport moins coûteux. Le succès fut si complet et si décisif, que la banque put mettre en circu* lation des billets qui décuplaient la valeur de son capital. Ainsi se trouvaient réalisées les plus brillantes utopies du crédit public et privé; ainsi se trouvait atteint presque in« stantanément un résultat qui semblait devoir exiger le travail de plusieurs siècles.
Malheureusement la chute devait être aussi rapide que le succès : non point que Law eût trop présumé de la puissance de ses moyens; mais il n'avait pas compté que sa banque dd« vait subvenir aux besoins insatiables du régent; qu'elle de«* vait servir à payer ses maîtresses , ses mignons , ses roués^ et l'aider dans des projets ténébreux dont la couronne de France était le but. Une gène extrême se Gt bientôt sentir dans ses caisses ; il espéra satisfaire aux exigences de Phi<lippe d'Orléans en donnant plus d'extension à ses opé^ rations, et reprit son projet de création d'une banque nationale, chargée de percevoir les revenus publics et d'exploiter les privilèges qu'il plairait au gouvernement de lui concéder. 11 conçut également la pensée de réunir en une
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association commune tous les capitalistes de la France, et de leur faire mettre en commandite tous les éléments de la richesse publique, depuis la propriété foncière jusqu'aux érentualités du commerce colonial.
La maoie de coloniser, qui était alors à la mode, lui fournit l'occasion de fonder, sur les bords du Mississipi , une société de commerce qui prit le nom de Compagnie des Indes occidentales y et qui Tut créée au capital de cent millions, composé de*deux cent mille actions de cinq cents Jivres chacune, sous forme de billets payables au porteur, transmissibles par voie d'endossement.
Pour favoriser la réalisation de ces valeurs nouvelles ^ Law imagina , dans l'édit de concession que lui accorda le régent, de faire autoriser les actionnaires à verser le montant de leur souscription un quart en espèces et les trois autres quarts en certificats de rentes, connus sous le nom de billets-d'état, qui étaient fort dépréciés.
Le régent seconda le financier en rendant un nouvel ëdît qui déclarait son comptoir banque royale , et lai concédait le droit de percevoir les impôts et d'opérer les payements au nom de l'état. Ces différentes mesures relevèrent pour un instant le système; mais de nouveaux embarras se firent bientôt sentir. Law n'avait pas seulement à gorger d*or Tinsatîable Philippe d'Orléans , il était encore obligé d'ouvrir ses coffres à lexécrable âbbé Dubois, aux filles du régent, à leurs amants ; il était obligé de défrayer de leurs dépenses les bateleurs italiens attachés à la cour, et les troupes d'acteurs et d'actrices chargés de fîgw*er dans les iatumales du Palais-Royal ou du Luxeoibaarg; c'était lui encore ^ de-
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vait fournir de Tor aux princes, aux princesses et aux seigneurs pour leur jeu, aux roués pour leurs débauches; c'était lui qui devait acquitter à vue les bons souscrits par le duc d'Orléans aux femmes qui composaient son sérail , aux pourvoyeuses chargées de ses plaisirs, aux malheureuses jeunes filles qu'il avait déshonorées, aux prostituées qui avaient su inventer quelque monstruosité de luxure pour réveiller ses sens blasés, aux ganymèdes qui souffraient ses infâmes caresses, aux bravi qui Taidaient à se défaire de ses ennemis , aux agents de police qui lui vendaient les secrets honteux des grands seigneurs et des nobles dames. Que pouvait faire Law en face de telles exigences? Renoncer à les satisfaire ; fuir, abandonner la France; c'était jouer $a vie! Il ne lui restait qu une seule ressource, celle de multiplier les capitaux par Tagiotage. Il s'en ouvrit au duc d'Orléans, sans lui cacher toute la grandeur du péril.
Le régent, qui déjà avait calculé qu'il lui serait facile de rejeter la cause de tous les désastres sur le financier écossais, Texcita à tenter ce dernier moyen de salut, et lui promit de le seconder en tout. Dès ce moment il s établit un système de concessions réciproques entre Law et le duc d'Orléans : le premier fournissant toujours des monceaux d'or à la rapacité du second, celui-ci concédant toujours de nouveaux privilèges et des monopoles qui l'aidaient à masquer sa position.
Law organisa l'agiotage avec une adresse merveilleuse; il commença par faire hausser les actions de sa compagnie des Indes par le crédit de la banque royale; puis les valeurs de celle-ci par le prestige des bénéfices extraordinaires qu'annonçait devoir réaliser la compagnie; enfin il sut pousser
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si habilement les unes et les autres, que de cinq cents livres qui était le taux primitif d'émission^ elles atteignirent le chiffre de cinq mille livres. Les Parisiens étaient pris d'une sorte de vertige pour les actions; tous, nobles ou bourgeois, se jetaient dans la spéculation, et se faisaient (inan* ciers» agioteurs et usuriers. On ne voyait plus qu'un seul moyen de faire fortune, celui déchanger son or contre du papier. Les métaux précieux étaient tombés en tel discrédit qu'on les avait pour ainsi dire proscrits du commerce. Philippe d'Orléans, pour augmenter l'engouement général , adjugea à la compagnie des Indes occidentales l'aRinage des métaux , le monopole du commerce du Canada , celui du Sénégal pour la traite des nègres, le privilège de la navigation et du négoce dans toutes les mers de l'Orient, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à la Chine, la fabrication des monnaies dans tout le royaume, enGn le bail des fermes et les recettes générales, avec l'autorisation d'émettre un nouveau capital capable de subvenir aux nouvelles charges et dépenses qui allaient peser sur elle.
Les valeurs haussaient, haussaient toujours. Law, satisfeit d'avoir égalé le montant des actions de sa compagnie à la totalité du numéraire existant dans le royaume, ne voulait point passer outre; mais Philippe d'Orléans, le mauvais génie de la France, s'opposa à ce temps d arrêt. Il représenta au financier que ce serait folie à eux de ne point profiter de l'enivrement où semblaient être les Français de leur monnaie de papier, et lui commanda de la faire circuler par torrents. Poussé par ce démon corrupteur, le banquier se précipita dans l'abime, et créa d'un seul coup quinze cents millions d'actions
U ^ISTOIRB DES PAPES. [XYIH.S.]
nouvelles. Toutes s'enlevèrent avec une rapidité surpretiante. Des provinces les plus éloignées on accourut à Paris pour verser l'or et l'argent dans les caisses de TËcossais et recevoir en échange ses actions, avec lesquelles on s'empressait de spéculer. Nobles, roturiers, magistrats, ecclésiastiques^ philosophes, ducs, laquais, ministres, commis, tous encottibraient les avenues de la rue Quincampoix, où se tenait une sorte de bourse; tous s'y mêlaient, s'y confondaient sans distinciion de rang ni de naissance; les hommes les plus puissants de la cour s'y faisaient ;>Ius particulièrement remarquer, et ne rougissaient point ùe se faire appeler seigneurs mississipiens. L'un d'eux, le duc de Bourbon«^ondé, y gagna par des friponneries des sommes incroyables qu'il employa à des achats de terres, et qui devinrent l'origine de la scandaleuse fortune de la famille des Gondé. Le prince de €onti , son cousin , ainsi que les ducs de la Force , d'Antin et d'autres favoris du régent, ne restèrent pas en arrière du duc de Bourbon , et profitèrent largement de la folie des spéculateurs. Dubois surtout réalisa des gains énormes en échangeant ses actions contre le numéraire qui entrait au trésor royal, et qu'il fit passer en Angleteire, dans la prévision d'un désastre imminent.
Quant à Philippe d'Orléans, il se montrait dans ce désordre tel qu'il était dans les saturnales nocturnes de son palais, le plus ardent à échauffer le délire. Il donnait à ses maîtresses des millions pour une nuit;, il distribuait à ses courtisans des sommes de cinq cent mille livres de rentes en actions; il accordait à ses valets des étrennes de cinquante ^ de quatre-vingts et même de cent mille livres. 11 voulut éga-
[XVilL S.] CRIMES DBS ROIS, dis REINES .* ^ des EMPEREURS. 43
ImnmA acheter de la popularilë au même prix : il donna un million à THôte^Dieu, un million à riJôpital-Général, un million aux Enfants-Trouvés; il consacra plusieurs, millions à l'acquittement des dettes des nobles de sa cour.
Law créait toujours de nouvelles actions pour fournir aux prodigalités du régent et en inondait la France, au point que le chiffre du capital émis, enflé par l'agiotage, s'élevait alors à dix milliards. Le système était à son apogée, et cependant Philippe d'Orléans n était poiot satisfait. Lui-même se mita &briquer secrètement des actions pour plus de onze cents millions, les répandit dan^ la circulation comme un faussaire» m acheta des terres, des domaines, des châteaux, des seigneuries, et prépara la fortune colossale de la famille des d'Orléans.
A partir de ce moment le système commença à perdre de 80& immense faveur. Les seigneurs mississipiens et les roués qm étaient dans la confidence de ces émissions frauduleuses, contribuèrent surtout par leur euipressement à convertir en espèces, en terres, en meubles, en marchandises ou en denrées le montant de leurs actions, à en déprécier la valeur. Le prince de Conti eut Timpudence de faire ramener en plem jour de la banque plusieurs voitures chargées d'argent. Le duc de Bourbon, moins heureux que son parent, n'ayant pu réaliser en numéraire son papier-monnaie, s'entendit avec le duc de la Force pour acheter tous les suifs, graisses et savons existants sur la place ; d'autres accaparèrent les épiceries, les sucres, les cafés, les foins, tout ce qu'ils purent trouver. En un instant le prix des marchandises et des propriétés s'éleva à un taux inconnu avant cette époque; et Taf-
U Hffil'OIRE DES PAPES. [XVlil. S.)
flueQce devint de jour en jour plus considérable à la banque pour oblenir des remboursements en espèces.
Philippe dOrléans essaya de retenir le torrent en publiant différents édits. Il enjoignit aux dames de la boui^eoisie de ne plus porter ni pierreries ni diamants; il osa ordonner la confiscation des vieilles monnaies , et poussa l'infamie jusqu'à défendre que personne dans le royaume ne conservât en sa possession plus de cinq cents livres en espèces, sous peine d une amende de dix mille livres et de la confiscation des sommes saisies. Puis, sous prétexte d'assurer l'exécution de ces mesures infâmes, il encouragea les délations» fit faire des visites domiciliaires par les agents du fisc, et s'empara de toutes les matières d'or ou d'argent qui pouvaient encore exister dans les familles. Cette dernière opération fit affluer dans les caisses du gouvernement la presque totalité du nu* méraire en circulation. Alors Philippe d'Orléans, n'ayant plus rien à voler, déclara effrontément banqueroute, et publia un édit qui réduisait progressivement la masse du papier émis.
On ne saurait peindre la consternation dont la capitale fut frappée à l'apparition de ce décret inique. Les Parisiens firent des émeutes, le parlement protesta contre Tacte de déloyauté du régent , les seigneurs mississipiens eux-mêmes se réunirent aux magistrats pour contraindre Philippe à revenir sur sa décision. Cette opposition énergique empêcha le duc d'Or* léans d'accomplir le dernier vol qu'il méditait; il fut obligé de rapporter l'édit de réduction, et de mettre à la disposition de la banque royale les fonds qui étaient entrés dans les caisses de TÉlat par les amendes ou par les confiscations. Malgré les remboursements que Law put effectuer avec ces
[lYtII.SO CRIMES DES ROIS, des REINPS et des EMPEREURS. ^
faibles ipoyens , son papier tomba de plus en plus en 4ispfëdit; eniin» quand il eut épuisé toutes ses ressoqrces, vendu pne partie de ses terres, ses hôtels et jusqu'à sesdiamapis peur faire face aux demandes des porteurs d'aciions, il se décida à quitter la France avec sa femme et sa fille. Cet fapmnie extraordinaire mourut à Venise dix années après, djans on état voisin de la misère.
Telle fut la triste fm du financier écossais, qu'un de nos savants économistes modernes considère comme Tun d^s plus grands génies du siècle, a Si Law n'eût pas été gêné dans ses D opérations par l'infâme duc d'Orléans, dit l'auteur dont » nous rapportons l'opinion ^ nul doute qu'il eût élevé la )) France au premier rang des puissances financières. Lui » seul, ajoute-t-il, depuis l'existence des banqpes, a pu imq ptff^éfpent mettre dix fois autant de Lillets en circulation » que 9a banque renfermait d'espèces. Personne ne peut lui 0 ppntpster la gloire d'avoir créé dans notre patrie les prelumières valeurs industrielles. Cette seule création était un^ ï) pensée grandiose; avec elle les plus petits capiianx trour 0 v^iept un placement, et les travailleurs, condamnés jusr D qu'alors aux éventualités du salaire, étaient enfin admis 0 aux privilèges de la propriété. Les actions de la banque et ^ d^ la compagnie des Indes olfraient aux hommes économes H le^ avantages d'une caisse d'épargne, avec les chances de D prflpt d une grande association commerciale.
1» Grâce à Law, le crédit public fut substitué au crédit » privé; l'intérêt de l'argent tomba au taux le plus bas, et fit » disparaître la cause la plus efficace et la plus odieuse de » Tinégalité des conditions. Le premier il conçut la pensée
)) gigantesque de transformer la fortune territoriale de la » France en valeurs qui pussent circuler sous la forme de » papier-monnaie; et quoique son but ait été manqué, on » doit convenir que cette tentative ne fut pas stérile, et qu'elle » donna lieu à des tentatives innombrables, qui s'effectuèrent » sous rinfluence du système et commencèrent le morœlle- » ment de la propriété. L'esprit d'entreprise s'empara de » toutes les classes de la société; et la puissance de l'assoda- » tion^ inconnue jusqu'à cette époque^ se révéla par des » combinaisons neuves et hardies, dont nos opérations ac- )) tuelles ne sont que des imitations. EnGn la propriété fon- » cière sortit pour la première fois de l'état de torpeur oà » lavait si longtemps maintenu le système féodal , et s'éleva » au rang de puissance productive. »
Law était à peine sorti de France, que le régent faisait vendre publiquement ses meubles et ses terres , sous préte^ite de donner satisl^ction à l'opinion publique. Pour mieux fàU^ croire qu'il n'avait trempéen rien dans ce qui tenait au systèoie, le rusé prince nomma un contrôleur général des finances, remit en régie les fermes du royaume, rétablit les offices des receveurs généraux, des payeurs et des contrôleurs de rentes, ordonna une enquête sur les déprédations qui avaient en lieu , et se montra très-rigoureux envers les agioteurs subalternes. Il chargea même un conseil spécial de vérifier la masse des actions en circulation^ d'anéantir celles qui seraient reconnues felsifiées , et d'apposer un visa sur les autres. Comme les membres de ce conseil exerçaient cette vérification sans contrôle, il leur devint facile de supprimer une grande masse de billets bons ou mauvais et d'atteindre la ré-
rxyill.fig CRIMES DBS ROIS, DBS REINES bt des EMPEREURS. 47
duetion qui leur avait été indiquée. Huit cents commis furent employés à ce travail et anéantirent pour plus de dix milliards de papier-monnaie. On ne conserva que deux milliards environ de créances pour lesquelles on délivra des certificats de iîqnidaticMi , que le régent s'engagea à faire acquitter en numéraite; puis^ quelques jours après, il revint sur sa parole, annonça que le gouvernement était dans l'impossibilité d'acquitter ses dettes, et échangea les deux milliards d'obligations contre vingt-cinq millions de rentes sur l'hôtel de ville, qui, plus tard, sous le ministère du cardinal Fleury, devaient éprouver encore une nouvelle réduction. Ainsi fut accomplie par Philippe d'Orléans cette grande iniquité qui c<ni9(Mnraait la ruine d'un nombre considérable de citoyens. Toutes les provinces furent plongées dans la consternatiim : le commerce, qui pour un instant avait pris un essor extrawdinaire , se trouva comme paralysé; l'agriculture lanfpiit; on découragement profond s'empara des esprits; la misère, une misère hideuse remplaça la prospérité naissante* Pour comble de désastres^ la peste éclata dans la ville de Marseille et enleva les deux tiers de la population; un înceadie erfroyable , allumé , dit-on , par les ordres du régent , qui avait à se venger de l'opposition du parlement de Rennes à son gouvernement, dévora la capitale de la Bretagne. Et cependant tel était l'abrutissement du peuple sous le régime despotique^ que tant de millions d'infortunés, entièrement mkiés, mourants de faim ou de froid sur leurs domaines incultes, sans moyens de subvenir à leur subsistance, se contentaient de pousser dès plaintes inutiles, au lieu d'écraser le détestable auteur de tous leurs maux , arrosaient la terre
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de leurô larmes» au lieu de combiner leurs efforts poUr Renverser cette exécraWe institution , la monarchie , sout*ce des calamités de la nation.
Quatit à Philippe d'Orléans, il continuait à passer les jour* et les ttuils en orgies, variant ses plaisirs, s'enivrant avéo ses roués, faisant la débauche avec de jeunes garçons dtf de jeunes filles de dix à douze ans enlevés à leurs familles par ses pourvoyeurs, ou bien outrageant la nature avec ses propres filles, et renouvelant les saturnales des Borgia.
Dubois ; de son côlé, aussi ardent au plaisir que le régehtj aussi avide d'argent et de pouvoir, se plongeait dans les plus Crapuleuses saturnales, sans toutefois perdre de vue le bul qu'il ô'ëtait fixé, l'exercice de l'autorité suprême sous le tidnt de Sdtl élève. Pour réussir plus sûrement dans ses projets, il avâit éOmpris la nécessité de s'appuyer sur la puissance la plus redoutable à cette époque, et s'était vendu à l'Angle-^ tërrej corps et âme, au point que rien ne se faisait en Frahee qlie du consenletnent des ministres de la Grande-Bretagne; Oh hiconte que lui-même se faisait gloire et honneur de ce vâsseltagé; et qu'un jour le marquis de Senneterre, nommé ambassadeur à Londres, étant venu lui demander ses instructions, il répondit qu'il n'en avait point d'autres à lui donner, qtle de l'engager à suivre de point en point tous les ordres des ministres du roi Georges. Toujours pour complaire à l'Angleterre, qui ne voulait perdre aucune occasion d'af^ faiblir la France en suscitant des troubles dans le royaume, Dubois avait engagé le régent à dégrader les bâtards légitimés de Louis XIV de leur rang de princes du sang.
Geux-ei) qui déjà étaient hostiles au duc d'Oriéatis, se
(lYltLë.j CRIMES DES ftaiÔ; tfb» RËtNËS it des EMPEREURS. 4§
jétèreilt plus que jamais d^ns le patti de Toppositich; et îtitriguèrent sourdement arec le ministre d'Espagne poui^ accélérer la chuie de leur ennemi. La duchesse du Maine se mit à la tête du complot avec le phince Gellûmare, ambassadeur de Philippe V à Id cour de Frante; Il fut contenu entre les différents conjurés qu'une, armée esj3agnoIe franchirait les Pyrénées pouf envahir le. Languedoc, dont k duc du Maine était gouvernevi^, en même temps qli*une flotte viendrait croiser sur les côles de Bk-etâgne, pour seeèader les soulèvements des populdiidns et propager la rébellion dans les prdtinces du Midi et de l'Ouest. £n échange de sou intervention ^ Philippe Y ilematidait que la régence lui fât déférée nominativement, et que tous les actes de renonéiatien à là couronne de France, signés par luf, fussent annulés; il consentait, à cette condition, à laisser au duc du Maine Texereice de l'autorité, comme régent en son lieu et l^ftce; promettait de réinstaller les princes légitimés dans toutes leurs prérogatives, et s'engageait à faire donner toute sati^action à la cohr de Kome relativement à la constitution UnigenitbS: L'ambitieuse duchesse travailla à rattacher à sa cause qtielques-uiis des chefs dont les noms avaient quelque influence sur les masses. Elle fit des ouvertures à Y illars et aux auures maréchaux de Frahce;'et ne les trouvant pas disposés à courir les chances aventureuses d'un complot, elle se rejeta sur les jeunes seigneurs qui formaient là cour du régent. Son esprit et sa beauté la flrent complètement réUssir auprès de ces derniers; Le comté de Lavai , le cardinal Polignac et le duc de Richelieu àe flattèrent d obtenir seuls ses faveurs, et ettirèrent dans la conspiration par fatuité plutôt que par
conviction. D autres meneurs furent gagnés au parti avec l'or de TEspagne , et bientôt les choses furent avancées à ce point, qu'Albéroni, ministre de Philippe V, avait déjà écrit à Cellamare : a Mettez le feu aux mines. » Mais dans une missive particulière, sa majesté catholique avait défendu à son ambassadeur de rien entreprendre avant de lui avoir soumis les plans arrêtés, les manifestes rédigés à Paris, et de lui avoir expédié la liste des personnages qui étaient entrés dans le complot.
Cellamare, regardant comme très-dangereux l'envoi de tels papiers par un courrier ordinaire, imagina, pour éloigner tout soupçon, de profiter du départ pour Madrid du jeune abbé Porto-Carrero, neveu d'un cardinal espagnol, homme de plaisir et de galanterie , qui né s'occupait nullement de politique, et de renfermer la précieuse dépèche dans une chaise de poste à double fond. Par malheur, le soir même du départ, un des secrétaires de l'ambassade espagnole avait un rendez-vous avec une dame de la cour, dans le lupanar de la Fillon , la pourvoyeuse ordinaire dii régent. Gomme il s'était fait attendre, il s excusa auprès de sa belle en rejetant la cause du retard sur des. expéditions de lettres fort importantes qui étaient parties avec l'abbé Porto-Carrero. La Fillon, qui était présente, ne laissa rien échapper de Tentretien; et pendant que les deux amants prenaient leurs ébats, elle courut chez Dubois et l'instruisit de tout ce qu'elle avait appris.
Le ministre fit immédiatement monter à cheval un cour--
rier extraordinaire chargé de rattraper le voyageur, et le munit
des ordres nécessaires pour requérir main-forte et saisir tous
es papiers que renfermerait la chaise de poste. Ses instruc*
[XVlll.S.l CRIMES DBS ROIS, dbs REINES et des EMPEREURS. Si
lions furent parfaitement suivies; la voiture fut arrêtée à Poitiers, fouillée dans ses compartiments, et la précieuse dépèche enlevée. Cette expédition terminée, le courrier reprit la route de Paris. A son arrivée il courut chez le ministre, et lui remit le paquet saisi dans le double fond de la chaise de poste de l'abbé Porto-Garrero.
Son altesse le duc d'Orléans se trouvait précisément à l'Opéra. L'abbé Dubois se garda bien de le faire prévenir; il ouvrit les dépêches^ les examina^ mit de côté les papiers qui lui convinrent , afîn d'être maître absolu de l'affaire, et, suivant l'intérêt de sa politique , de sacrifier ou de sauver les personnages compromis. Au sortir de l'Opéra, il se rendit aupt*ësdu régent et lui fit part de l'importante capture qu'il avait faite; mais comme Theure du souper avait sonné, le duc d'Orléans ne voulut rien entendre , et renvoya au lendemain à s'occuper des affaires sérieuses. ' Dubois eut toute la nuit pour faire ses dispositions; le lendemain il prit les ordres du régent, se rendit au palais de l'ambassade espagnole avec le secrétaire d'état de la guerre Leblanc, et opéra la saisie de tous les papiers du prince CeU lamare. Celui-ci fut également arrêté, et conduit, sous l'escorte de deux capitaines de cavalerie, à Blois, où il resta jusqu'au retour du duc de Saint-Aignan , ambassadeur de France à Madrid; ensuite on le laissa librement continuer sa route. Le duc du Maine fut déposé au château de Doullens; sa femme fut enfermée au château de Dijon, et confiée à la garde du duc de Bourbon , son neveu , prince bien digne d'un rôle de geôlier. D'autres conjurés furent envoyés à la Bastille, et parmi ceux-ci le jeune duc de Bichelieu, l'amant de
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mademoiselle de (Cbarolais, sœur du duc de Bourbon ^ de mademoiselle de Yalois.
Dans leurs déclarations, les prisonniers fqrent uns^ipias pour ne pqint charger 1^ duchesse du Maine; pi;iis cette princesse ne montra p^s k Tégard de ses compliciBs )e même dévouement. ]p^lle eut rinfantie de proposer ao fiuç d'Orléans de lui (Jénonçer ceux quj avaient trempé flans l'affaire 9 s'il consentait ^ lui permettre de revenir d^n^ SQU palais de Sceaux. Philippe accepta le marché. Cett(3 ppijspr rabk femme ût des révélations à sop bea^-frère, lui désigna les seigneurs qui avaient eu la folie de se fier à sa }pyauté, ^ppei^ particplièrement son attention sur le mouvement 4? la Bretagne, et livra le nom do tous les notable d& pette province qui ayajenl; pris des engagements avep elle pu ^vpc le gouvernement espagnq).
Le régent, qui songeait tonjoufs à se créer pn grai^f) parti dans l'état et qui ^ avait ppipt renoncé à l*espoir de fn^fire sur sa tête ja couronne de France, profita de ces dénpncj^ljpQS pour faire des actes de clémence. Il accords^ amnistie plçinp et entière aux grands seigneurs, et se contepta de faire tomber quatre têtes de gens inconnus et des n^oins coupahl^^* Il rendit même toute sa faveur au duc de Richelieu» quoiqu'il fut très-gravement coipprouf^i^ par les dép^ch^ saisies dq^s la voiture de Fabbé Porlp-Carrprp. Ij est vrai que pour sauve|r ce grand coupable il 2(vai( fallu que mademoiselle de Yalois se sacrifiât, consentit à ui^ mariage avec Ip duc de Modèp^ pour couvrir le scandale d'une grossesse fort avancée, et scellât ce pacte dans une nuit d'orgie avec son père.
Âlbéroni, furieu:^ de voir sa n)ine éveptée et 1^ CQQspirar
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tioa découverte^ exhala sa colère dans des manifestes virulents qu'il fit répandre en France, dans lesquels il retraçait es termes énergiques les infamies du régent, les spoliations de son g<mvemement, les abominations de sa vie, et où il signalait les dangers que courait la vie du roi sous la garde d'un prince universellement reconnu comme empoisonneur. Le duc d'Orléans riposta aux attaques du ministre espagnol par une déclaration de guerre. C'était pour lui un moyen commode et expéditif de faire cesser une polémique qu'il ne pouvait soutenir sans de graves inconvénients. 11 réunit une armée considérable sur les frontières de l'Espagne, en confia le commandement au maréchal de fierwick et au prince de Gonti, et fit envahir les états de Philippe V. En moins de quatre mois les villes fortes des provinces du Nord furent toutes conquises, les ports de mer occupés, les arsenaux détruits; et sd majesté catholique n'eut plus d'autre ressource pour sauver la malheureuse Espagne des désastres d'une invasion étrangère , que d'accepter la loi du vainqueur, et de signer un traité de paix avec son plus mortel ennemi, le duc d'Orléans.
Tout réussissait' au gré des désirs du régent. L'Espagne ëlaîl vaincue et hors d'état de s'opposer à ses desseins; l'Angleterre se trouvait liée à sa fortune par un traité secret el par des concessions avantageuses à son commerce. Jamais les circonstances n'avaient été aussi favorables pour Philippe, et il semblait réellement qu'il eût pris soin d'amener les choses au point où elles étaient, afin qu'en cas de mort de Louis XV il n'eût qu'à étendre la main pour s'emparer de la couronne.
S«r ces entrefaites, le jeune roi fut attaqué d'un mal subit, x. S
Hk HISTOIRE DES PAPES. [XVHI. S.]
qui mît ses jours eu grand péril. Immédiatement la nouvelle s'en répandit dans Paris et parcourut le royaume; partout circula le mot « empoisonnement^ » et de tous les points de la France s'éleva un concert terrible d'accusations contre Philippe. Le régent était-il vraiment coupable d'un nouveau crime? Nul ne peut l'aflirmer. Ce qu'il y a de positif» c'est que l'opinion accréditée à la cour était que la maladie de Louis XY provenait du poison. La duchesse de la Ferté» qui soignait le malade^ disait même en se lamentant et sans en être empêchée par la présence du duc dOrléans : u Hélas! » tous les soins sont inutiles, le pauvre enfant meurt empoi- » sonné ! » Les médecins ordinaires du roi avaient également déclaré la science insuffisante pour un mal qu'ils ne pouvaient expliquer. Un seul docteur, nommé Helvétius» osa répondre de la vie de l'enfant, le saigna, lui administra un breuvage qu'on supposa être un antidote, et en quelques jours le mit hors de danger.
Pendant le cours de la maladie de Louis XY, le duc d'Or^ léans avait montré un visage calme» refoulant au fond de son âme les terreurs que devait lui causer Texplosion de haines qu'avait fait naître cet incident. Quand le jeune roi fut guéri , il affecta d'en ressentir une joie extrême, et proclama qu'il se trouvait heureux de voir renaître à la vie un rejeton si précieux pour la France. La vérité est que le régent n'était nullement contrarié de cet ajournement, attendu l'état d'exaspération où se trouvaient les esprits. Il comprit qu'il avait mal préparé ses batteries, et s'occupa de ramener Topinion publique en changeant de tactique. Au lieu de se rattacher à l'Angleterre, conmie par le passé, il parut re-
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chercher ralliance de TEspagne, et chargea Dubois de proposer à Phih'ppe V un double mariage entre le roi de France et une infante d'Espagne, et entre le prince des Âsturies et mademoiselle Louise de Montpensier d'Orléans.
H y avait pour la première de ces unions un obstacle qui la réduisait à n'être pour longtemps qu'un projet; l'infante n'avait que trois ans. Aussi publia-t-on dans tous les cercles de la capitale, que le régent ne prenait de telles mesures que pour empêcher le roi de lui opposer des héritiers directs avant le terme de douze à quinze ans, et pour réserver la couronne à sa famille en cas de mort du souverain. Néanmoins les négociations avec la cour de Madrid furent couronnées d'un entier succès. Philippe V ne mit à cette double alliance d autre condition que le renvoi du modeste abbé Fleury, l'illustre auteur de l'Histoire Ecclésiastique, confesseur du jeune Louis XV, et l'admission auprès du roi d'un directeur jésuite.
Le Père Lînières fut mis en possession de cet emploi , dont il s'acquitta à l'entière satisfaction de Dubois, c'est-àdire qu'il travailla à corrompre la jeune imagination de son pénitent et à le tenir éloigné de toute occupation sérieuse. Le bon Père était parfaitement secondé dans ce plan d'éducation par deux hommes attachés à la personne de l'enfant royal , le maréchal de Villeroy, son gouverneur, et monseigneur Hercule de Fleury, évêquedeFréjus, son précepteur, qui spéculaient Fun et l'autre sur l'incapacité du monarque dans l'intérêt de leur ambition, et pour se ménager un jour Texercice de l'autorité suprême. U arriva que Louis XV, à l'exemple de son aieut Louis XIV» croupit dans la plus crasse ignorancet
5« HISTOIRE DES PAPES. (XVin. S.]
et qu a dix ans il savait à peine lire. En revanche il dansait à ravir et Ggurait déjà sur le théâtre des Tuileries dans des ballets. Sa majesté nen assistait pas moins au conseil de régence, où elle se divertissait beaucoup de la laideur, des incartades et des manières cyniques de Tabbé Dubois.
Cet ambitieux, qui voyait le duc d'Orléans perdre du terrain et la majorité de Louis XV approcher, faisait jouer toutes les mines pour se maintenir au pouvoir. Quoiqu'il fût marié, il n'hésita pas à se mettre sur les rangs pour l'archevêché de Cambrai, à la mort du cardinal de la Trémouille, le successeur de Fénélon , et il vint demander ce siège au régent.
« Monseigneur, lui dit-il, j'ai rêvé cette nuit que j'étais » archevêque de Cambrai. » — <( L'abbé, tu as fait un rêve » impossible à réaliser, » lui répliqua le régent. Dubois, sans se déconcerter, reprit : (( Pourquoi ne me feriez-vous pas ar- » chevêque comme un autre? » Et il se mit à lui citer tous Iqs papes, évêques, archevêques ou cardinaux reconnus universellement comme sodomites, incestueux ou fripons. Le régent, ennuyé de la longueur de ses citations, Tinterrompit, et pour s'en débarrasser, lui dit : « Mais, tu es un sacre! )) et quel est l'autre sacre qui voudra te sacrer? — N'est-ce » que cela, monseigneur? j'aurai bientôt levé vos scrupules. » Votre premier aumônier, ïressan, l'évêque de Nantes, est )) là, dans votre antichambre, je vais vous l'amener, et il » sera charmé de la prélérence. )) Il présenta en même temps une lettre au prince, par laquelle le roi d'Angleterre conjurait Philippe d'accorder l'archevêché de Cambrai à Dubois, son pensionnaire. Le duc d'Orléans céda, et le ministre dis*posa tout pour la cérémonie. Ainsi qu'il l'avait annoncé. Té-
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vêque de Nantes et même l'évêque de Clermont, le célèbre Massillon, ne rougirent point dapposer leur nom au bas de Tacte qui garantissait la pureté des mœurs de Dubois, sa science ecclésiastique, et qui le déclarait digne de gouverner le siège de Cambrai.
On rapporte que le jour fixé pour la cérémonie des ordres, qui devait précéder celle du sacre, il se passa une scène fort plaisante; qu'au moment où Massillon allait lui donner la prêtrise , il lui demanda à recevoir le diaconat, le sous-diaconat, les quatre mineurs, enfin la tonsure; et que Tévéque de Clermont, impatienté, s'écria : « Ne vous faudra-l-il pas » également donner le baptême? » Peu de jours après , il fuL sacré avec un faste inouï, dans l'église du Val-de-Grace, en présence du régent et de tous les grands dignitaires du royaume. Il montra une telle arrogance pendant cette cérémonie, que Philippe lui-même s'étonnait de voir son favori parvenu à une si grande fortune. Cependant Dubois aspirait à s'élever plus haut; son ambition n était pas satisfaite, il songeait à jouer dans Tétat le rôle des Richelieu et des Ma- • zarin, et voulait comme eux porter la pourpre. Il fit intriguer en cour de Rome par le cardinal de Rohan et par l'abbé Tencin , et obtint le chapeau.
Dubois , le fils de l'apothicaire de Brives-la-Gaillarde, devenu ministre, devenu prince de l'Église, désirait plus encore, il ne voulait pas même avoir d'égaux dans l'état; il essaya de se débarrasser de l'évêque de Fleury et lui lit proposer l'archevêché de Reims, qui donnait au titulaire le rang de premier pair de France. Mais le rusé précepteur avait deviné que le cardinal voulait, en lui donnant un poste aussi im-
M HI8T0mE DES PAPIS. PCVIII. I.]
portant, l'obliger à quitter son royal élève pour le supplanter dans sa confiance ; il se retrancha derrière une feinte humi*lité et refusa rarchevèché. Dubois fut plus heureux dans ses intrigues contre le maréchal de Villeroy, qu'il voyait avec regret prendre une très-grande influence sur le jeune mo* narque. Comme il savait ce seigneur orgueilleux et emporté, il aiïecla de rechercher son amitié, le flt prier de lui rendra unç visite et de lui fournir l'occasion de réparer les torli qu'il pouvait avoir eus à son égard.
Le gouverneur, tout glorieux de l'importance que le mi'»
nistre semblait attacher à une réconciliation t vint en plein
Jour trouver Dubois dans son cabinet, causa de ses anciens
griefs, et posa les conditions d'un rapprochement en hommt
(SÛr de les voir acceptées; le cardinal fit à son tour quelques
observations; le maréchal passa des plaintes aux invectives;
Dubois invoqua sa qualité de ministre et voulut lui imposer
?ilence, ce qui acheva d'exaspérer Villeroy* Le résultat de
cette conférence fut que le gouverneur menaça le ministre de
• le perdre avant peu , et lui dit en le quittant : u U ne vous
tt reste qu'un moyen de vous sauver; aujourd'hui encore
» vous êtes tout-puissant , faites*moi arrêter si vous l'osez ,
)) car demain il sera trop tard. » Le cardinal-ministre, qui
avait prévu Teffet de cette scène et qui avait eu soin de laisser
tous les torts au gouverneur, accourut auprès du régent^ lui
raconta ce qui s'était passé et lui annonça qu'il allait quitter
la cour s'il n'obtenait justice du maréchal de Villeroy.
La retraite du cardinal eût été d'autant plus sensible à
^ Philippe d'Orléans , que ce prince , habitué à se reposer suf
loi de tout le £irdeau des affaires , avait perdu tontt aptitude
(XVIIL8L} CRIMES des BOIS» des REINES bt des EMPEREURS. M
au travail et se trouvait absolument étranger à Tadministra* tion du royaume. En conséquence , il se décida à frapper un grand coup» et à faire arrêter le maréchal de Yilleroy ; mais comme il ne pouvait sévir contre le gouverneur du roi sans un grave prétexte » et que d autre part il n était point convenable qu'il se déclarât le champion du cardinal Dubois^ il imagina de tendre un piège au maréchal. Sachant combien ce vieillard vaniteux poussait loin Textravagance de son zèle pour la personne du jeune roi » il affecta un jour de vouloir ^itretenir Louis XY en particulier» et le pria de passer dans un cabinet voisin. Ainsi qu il Tavait prévu , Yilleroy s'y opposa^ prétendit que son titre de gouverneur Tobligeait à ne pas perdre de vue un seul instant le prince. Philippe prit alors son ton d'autoriié, et dit au maréchal : a Yous vous Doubliez» monsieur, vous ne sentez pas la force de vos ji termes; il n'y a que la présence du roi qui m^ empêche de » vous traiter comme vous le méritez , » et il s'éloigna aussi* t6t. Plusieurs courtisans représentèrent au gouverneur qu'il était allé trop loin en offensant ainsi le chef de FËtat, et qu'il devait s'attendre à une disgrâce» s'il ne la prévenait par une démarche conciliatrice. LéO vieux maréchal se laissa intimider. par ces observations, et résolut de suivre le parti qu'on lui indiquait; il se rendit immédiatement à Tappartement du duc d'Orléans; c'était là qu'on l'attendait.
Des mesures pour son arrestation avaient ^ té concertées chez le cardinal Dubois entre le maréchal de Berwick, doQt le nom se trouve mêlé à toutes les iniquités de cette cpo(|ue, le comte de Belle «Isie et le secrétaire d'état le Blanc. Yilleroy tiaverM en toute sécurité les pièces qui précédaient le cabinet
60 HISTOIRE DES PAPES. [XVIil.S.]
du prince; la foule s'ouvrit et lui fit passage a^ec respect; il demanda d'un ton haut et ferme où était monseigneur le duc d'Orléans; on lui répondit qu'il travaillait. « Qu'on m'an* )) nonce, ajouta-t-il . » Il s'avance alors vers la porte, ne doutant point de la voir s'ouvrir devant lui ; mais le marquis de la Fare, capitaine des gardes du régent, lui barre le passage et lui demande son épée; le Blanc lui remet un ordre d'exil. Dans le même instant, le comte d'Artagnan, commandant des mousquetaires gris, le serre du côté opposé à la Fare; le maréchal crie et se débat : on le jette dans une chaise a porteurs, on Ty enferme, et on le passe par une des fenêtres qui s'ouvre en porte sur le jardin. La chaise , entourée de gardes, descendit l'escalier de l'orangerie , au bas duquel se trouvait un carrosse à six chevaux et une escorte de mousquetaires. Le maréchal fut porté dans la voilure ; d'Artagnan se plaça à ses côtés, un ofiicier se mit sur le devant avec Dulibois, gentilhomme ordinaire; le carrosse partit, et en moins de tiois heures arriva, à neuf lieues de Versailles, au château de Yilleroy, dans lequel il fut gardé à vue. Il eut beau crier à la violence , s'emporter contre Dubois et contre le régent , annoncer que l'Europe allait demander compte de son enlèvement, et Paris se révolter, on le laissa dire et on le garda prisonnier. Personne ne remua , pas un ambassadeur ne s'inquiéta de lui; seulement Tévéque de Fréjus, Hercule de Fleury, donna la. comédie d'une fuite, et protesta contre l'arrestation du gouverneur en abandonnant la cour et en se retirant chez le président de Lamoignon. Le lendemain, le jeune roi ne voyant point paraître son précepteur, crut sa vie en danger, f't donna de telles marques de
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désespoir^ que Philippe fut contraint pour l'apaiser de depêcher un exprès et de faire ramener monseigneur de Frëjus. Celui-ci , charmé d'avoir étéTobjet de regrets aussi vifs de la part de son royal élève, ne se fit point prier pour reparaître |i la cour, où il prévoyait cpie l'avenir lui préparait la première place. Il consentit même et de fort bonne grâce à faire goûter au roi le duc de Charost , qui avait été nommé gouverneur en remplacement du maréchal.
Cet exil de Villeroy arrangea tout le monde. Dubois n'ayant plus à craindre les clameurs et l'opposition du vieux maréchal , s'occupa de vaincre certaines répugnances du régent à son élévation au poste de premier ministre , et en vint à son honneur, au grand scandale de la France.
Le parlement , qui était vendu au cardinal , enregistra complaisamment les lettres patentes de cette nomination ; les grands se^neurs applaudirent ; les journaux de la cour encensèrent Dubois^ et TÂcadémie française , suivant ses habitudes dexxHirtisanerie , l'installa parmi les illustres. Il ne manquait plus au ministre-cardinal, pour égaler en tous points ses devanciers, Richelieu etMazarin^ que de grossir sa fortune et de lui faire atteindre les proportions gigantesques de celle de ces deux ministres. Indépendamment des sommes énormes qu'il avait fait passer en Angleterre, et dont on n'a jamais pu savoir le chiffre exact, il s'adjugea les revenus des abbayes de Nogentreous-Coucy, de Saint-Just, d'Âirvaux, de Bourgueil, de Berg-Saint-Vinox , de Saint-Bertin, de Cercamp, et de beaucoup d'autres, qui lui formèrent un revenu de plusieurs millions. En même temps il s'occupa de faire disparaître les
preuves d'un mariage qu'il avait contracté dans sa jeunesse X. 9
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avec une fille dont il était tombé éperdument amoureux, et qu il avait ensuite abandonnée. La célébration du mariage avait été faite dans une paroisse de village, au fond du Limousin. Aussi longtemps que Dubois avait occupé un rang intérieur, il avait payé largement le silence de sa femme; mais les exigences de celle-ci ayant grandi en raison de Télévation de son mari, il s'était déterminé à couper court à cette sorte d'exploitation en faisant disparaître toutes les preuves écrites de son mariage ; d'ailleurs il y était poussé plus fortement encore par la crainte que cette union ne Vînt à s'ébruiter. Il s'ouvrit de son projet à Breleuil, l'intendant du Limousin, qu il avait fait venir à Paris , et se concerta avec lui suri es moyens de le mettre mystérieusen^ent à exécution.
.Leur plan arrêté, l'intendant reprit la route de sa province, s'arrangeant de manière qu'à une heure assez avancée de la nuit il pût arriver dans le village oii avait eu lieu le mariage de Dubois ; il descendit au presbytère. Le bon curé, qui était * encore celui qui avait procédé à la cérémonie, fut tout à la fois surpris et émerveillé de recevoir la visite d'un si grand personnage que monsieur Tintendant. Breteuil prétexta le besoin de prendre quelque repos avant de continuer sa route, et le pria de lui accorder l'hospitalité pour la nuit. Le pauvre prêtre répondit que tout dans la maison était à sa disposition, et sur l'heure il fit préparer un copieux souper. L'intendant se mit à table et fit à son hôte l'honneur de l'engager à manger avec lui. La chère était excellente, le vin encore meilleur. Breteuil mangeait comme un voyageur affamé et se versait à boire à pleines rasades; le curé voulut lui tenir tête, et vida tant de brocs qu'il ne put bientôt plus se soutenir et roula
[XVIU. s.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 63
SOUS la table. C'était Je moment qu'attendait le rusé compère : comme il avait eu soin de renvoyer la servante, il put à son aise enlever au prêtre ivrogne la clef d'une armoire où étaient renfermés les registres de son église; il prit celui qui portait la date du mariage de Dubois, en détacha un feuillet, referma l'armoire et replaça la clef dans la poche de la soutane de son hôte. Au matin il se remit en voyage, laissant le curé endormi ; et au lieu d'aller à Limoges, il s'en fut à Brives-la-Gaillarde, chez le notaire successeur de celui qui avait fait le contrat du ministre. De force et d*autorité il s'en fit remettre la minute; ensuite il manda auprès de lui la femme du cardinal, lui annonça que toutes les preuves légales de son mariage étaient anéanties, et lui signifia qu'en cas d'indiscrétion de sa part ou de celle de sesjparents, elle serait immédiatement enlevée et plongée dans les plus profonds cachots.
Cette expédition terminée, Breteuil revint à Paris et remit à Dubois les deux importantes pièces dont il s'était si habilement emparé. Le ministre, pour reconnaître ce service, lui donna la charge de secrétaire d'élat de la guerre.
Tout avait réussi à cet infâme cardinal. La majorité de Louis XV, qui était le moment le plus difficile pour lui » avait été loccasion d'un nouveau triomphe ; le jeune roi l'avait maintenu dans son poste. Mais au milieu de toutes ses grandeurs^ un mal terrible le minait et lui faisait cruellement expier ses débauches; ce mal^ qu'il avait puisé dans les bras des belles dames de la cour, avait fait de tels progrès, qu'il ne pouvait plus ni marcher ni supporter le mouvement déjà voiture. Néanmoins la vanité fut plus forte que le mal , il voulut assister à cheval à une revue que passait Louis XV,
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pour jouir des honneurs de premier ministre^ qui étaient à • peu près les mêmes que ceux qu'on rendait à la personne du souverain. Il paya cher cette satisfaction orgueilleuse; le mouvement du cheval lui Ht rompre un abcès ^ et on fut obligé de le transporter mourant à son appartement. Les médecins appelés auprès de lui déclarèrent qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour empêcher la gangrène de gagner la vessie , et qu'on devait de suite opérer une castration complète. Dubois s'emporta contre eux, blasphéma comme à son ordinaire» et finit par se soumettre.
Avant de procéder à l'opération , les chirurgiens lui proposèrent de recevoir les sacrements. A cette ouverture, il entra dans un paroxysme de fureur. Cependant le mal et la fatigue ayant amené un moment de calme , on lui demanda s'il permettrait qu'on* lui apportât le viatique. « Allez à tous » les diables, s'écria-t-il en jurant et en sacrant, c'est bientôt » dit, le viatique; ne savez-vous pas qu'il y a des cérémonies » "particulières pour les cardinaux? qu'on aille à Paris les » demander à Bissy, et laissez-moi en paix! « On lui obéit. Toutefois les chirurgiens voyant le danger du moindre retard, le pressèrent de consentir à l'opération.
11 céda enfm à leurs instances , à celles de monseigneur le duc d'Orléans , et s'abandonna aux mains de la Peyronie, qui amputa la partie malade. On reconnut à la nature de la plaie que c'en était fait du premier ministre. Effectivement, il baissa de plus en plus, perdit connaissance, et mourut le lendemain sans avoir reçu les sacrements. Ainsi finit ce phénomène de vices et de fortune !
Philippe d'Orléans, qui s'était pour un instant effacé pen-
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dant la courte durée de ce ministère » reparut aussitôt sur la scène pour recueillir Théritage de son précepteur et le remplacer dans sa charge. Son altesse n'avait nullement perdu Tespoir de régner un jour sur la France, et la manière habile dont elle conduisait les affaires montrait qu'elle n'avait rien changé à ses projets.
Quelques mois avant la déclaration de la majorité de Louis XV, le r^ent avait nommé Dubois premier ministre, et l'avait fait maintenir dans ce poste important par le jeune roi, pour éviter que le peuple ne l'accusât de vouloir perpétuer son autorité sous deux dénominations différentes, et n'en prît ombrage. Il avait aussi calculé qu'il était plus favorable pour lui de ne pas brusquer les chos^ , et d'attendre la mort de Dubois avant de remplir les fonctions ministérielles; il avait eu également la précaution de s'assurer auprès de Chirac, le médecin ordinaire du cardinal , du nombre de mois que pouvaient encore laisser à son précepteur les maladies honteuses dont il était dévoré.
Uin&me duc d'Orléans avait prévu, en donnant à la France un ministre comme Dubois, que son successeur, quel qu'il fût, ne pouvait qu'être bien accueilli par le peuple; et il se trouva que Philippe avait admirablement combiné ses plans. Mais Dieu avait décidé que lui aussi succomberait au moment où il croirait toucher au but si ardemment désiré, si péniblement atteint. Des symptômes sinistres annonçaient 1^ ravages qu'avaient faits dans tout son être les débauches et les orgi^; son teint était enflammé, ses yeux chargés de sang. Le médecin Chirac dut le prévenir que s'il ne mettait on terme à ses débordements, il courait risque de mourir
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d*uae attaque d'apoplexie. A force d'importunité^ il le Gt même consentir à suivre un régime qui devait précéder une saignée. Le duc d'Orléans, avant de se soumettre à cette réforme momentanée, voulut donner un grand dîner à ses roués; puis, le repas terminé, il se renferma avec la belle duchesse de Phalaris. H était depuis un quartd*heureà peine avec sa maîtresse , lorsque tout à coup il fut pris d'un étourdissement et tomba à la renverse : la duchesse poussa des cris d'eiTroi et appela au secours. Par malheur les domestiques étaient presque tous absents ; il s'écoula plus d'une heure avant qu'on pût avoir des médecins; et quand ils arrivèrent, ils n'eurent qu'un cadavre à examiner. Philippe d'Orléans, le faussaire, rin<;f stueux ^ l'empoisonneur, était allé rendre compte au tribunal suprême des crimes de sa vie.
Cette nouvelle se répandit en un instant dans la capitale et excita des transports d'allégresse parmi les Parisiens. Le jeune duc de Chartres lui-même, le fils du duc d'Orléans, prince dévot et imbécile, témoigna ouvertement sa joie d'un événement qui le débarrassait d'un tuteur incommode et qui lui permettait de se livrer à ses goûts de bigotisme.
Le champ se trouvant libre par la retraite du premiei^ prince du sang , Louis-Henri de Bourbon Condé , désigné ordinairement par le nom de Monseigneur le Duc, se mit sur les rangs pour recueillir Thérilage du régent, c'est-àdire pour lui succéder dans la charge de premier ministre; il se rendit chez le roi, où se trouvait déjà réuni tout ce que la cour renfermait de plus distingué et de plus ambitieux: l'évêque de Fréjus, avec lequel il s'était préalablement concerté, dit à haute voix en s'adressantà Louis XV, « que sa