‹ Histoire des papes (volume 4)Chapitre 4 sur 49 · LXVIII.S.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS · texte numérisé non relu

LXVIII.S.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS

« majesté ne pouvait mieux remplacer Philippe d'Orléans <c qu'en priant monseigneur le Duc de vouloir bien se charger (c du poids de toutes les affaires. » Le roi fit un signe d'assentiment; le prince prêta aussitôt le serment, puis se relira. Tous ceux qui étaient dans le cabinet le suivirent, ainsi que la foule qui se trouvait dans les pièces voisines, et lui formèrent un cortège qui le ramena à son appartement.

Fleury avait dit vrai, nul n'était plus capable que monseigneur le Duc de continuer dignement l'œuvre de dilapidation et d'abaissement continu de la France, entreprise par le régent. Henri de Bourbon atteignait alors sa trentedeuxième année ; il était grand, maigre, borgne, d'une figure repoussante, d'une humeur brusque, d'un caractère frivole. Marié à une très-belle femme dont les autres connaissaient tout le prix , il prenait ailleurs ses plaisirs et entretenait, comme maîtresse en titre, une certaine marquise de Prie qui avait pris sur lui un empire extraordinaire, en l'énervant par d'abominables voluptés. Cette femme , dit Saint-Simon dans ses mémoires, avait l'air et la taille d'une déesse, un esprit brillant, extrêmement orné, cultivé par les meilleures lectures, avec le jugement de voiler son mérite ; mais elle était également un prodige de vices : ambitieuse, avare, implacable dans ses haines , dévorée d'un insatiable besoin de dominalion. Tout annonçait qu'avec elle commencerait un règne de sang, de boue et de confusion. •

L'ambassadeur anglais, qui connaissait son amour pour l'argent, lui fit offrir la pension de quarante mille livres sterling que recevait le cardinal Dubois , en échange de sa protection; ce qui fut accepté. Ensuite, et pour premier essai

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de son autorité sur monseigneur le Duc, eUe sollicita et obtint un édit contre les protestants qui étaimit rentrés dans le royaume pendant la régence, mesure réclamée depuis plusieurs années par les ministres de sa majesté britannique avec d'autant plus d'insistance qu'elle tendait à ruiner riodustrie française.

La marquise prit de jour en jour plus d'ascendant sur son amant, et Qnit par s'emparer de l'administration absolue des affaires. Tout dépendit d'elle , grâces, honneurs et bénéfices; ell^ livra les emplois importants de l'état aux courtisans les plus lâches^ les plus méprisables, les plus corrompus, ou à ceux qui les lui achetaient le plus cher. Elle dilapida les finances, accabla la nation d'édits bursaux, eut sa cour, ses flatteurs, dispensa les dignités^ les honneurs, nomma cinquante-huit chevaliers du Saint-Esprit ou commandeurs ec^ clésiastiques^ fit sept maréchaux de France, et disposa si absolument du royaume qu'en 1725 , année où les pluies perdirent les récoltes^ comme on portai tprocessionnellement la châsse de sainte Geneviève pour demander à Dieu quelques jours de soleil, elle dit en riant à ceux qui l'entouraient: « Le peuple est fou; ne sait-il pas que c'est moi qui fais la I) pluie et le beau temps? »

Elle exerçait en effet une grande influence sur les premiers seigneurs de la cour, dont la plupart étaient ses amants ; le vieil évéqffe de Fréjus seul restait rebelle à ses séduc-* tions, et lui montrait une sorte de répulsion qu'il avait fait partager à son royal élève. Le duc de Bourbon crut même s'apercevoir que le roi lui témoignait par contre-coup moins d'affection; ce qui lui inspira de sérieuses inquiétudes et Id

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détermina à redoubler de soins et de prévenances potir regagner son amitié. En conséquence, il invita toute la cour à des fêtes à Chantilly^ et défraya pendant un mois, de la manière la plus splendide, la maison du souverain. Plusieurs nobles dames voulurent profiter de labsence de Fleury, demeuré à Versailles , pour essayer le pouvoir de leurs charmes sur le cœur du jeune monarque; elles n'y réussirent pas; Louis XY étant tout occupé de chasse , ne fit nulle attention à leurs agaceries. Du reste, un événement fort triste, là mort du jeune duc de Melun , évenlré par un cerf, fit abréger le voyage de Chantilly.

Le roi était à peine de retour à Versailles, qu'il tomba malade et fut pris d'une fièvre violente qui donna quelque crainte pour sa vie. Monseigneur le Duc avait parfaitement compris que sa puissance tenail à la dynastie de la branche aînée des Bourbons, et que du jour où la couronne passerait an roi d'Espagne ou dans la maison d'Orléans ^ il ne devait plus «compter sur son maintien à la tète des afiaires du royanme. 11 résolut alors de marier Louis XV avec une femme en état de lui donner des enfants , et de renvoyer Tinfente d'Espagne, qui n'avait pas encore huit ans. Un cour^ rier fat aussitôt expédié à Madrid pour en porter la nouvelle à Philippe V.

D'étranges choses s'étaient passées dans ce pays depuis la mort du duc d'Orléans; le vieux roi Philippe avait abdiqué en faveur de son fils Louis P% marié à mademoiselle de Montpensier, princesse dissolue qu'on avait été obligé de reléguer dans le château de Buen-Reiiro pour cacher ses débordements avec les dames de la cour. Pour son malheur.

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le prince des Asturîes, devenu roi» avait rappelé auprès de lui sa femme : cinq jours après il expiait son imprudente confiance et était emporté par une maladie subite. Cette mort prématurée avait contraint Philippe Y à reprendre les rênes du gouvernement, et il se trouvait de nouveau roi des Ëspagnes après six mois d'interrègne. Sa majesté catholique « furieuse de Tiiisulte qui lui était faite par la rupture du mariage projeté entre Louis XY et Tinfante» renvoya à son tour en France la fille de Philippe l'empoisonneur, et sa sœur mademoiselle de Beaujolais^ fiancée à don Carlos.

Rien ne s'opposant plus à la réalisation des espérances du premier ministre , celui-ci songea à faire consentir le jeane monarque à prendre une femme. Ce fiitle maréchal de Yillars» lâche complaisant du duc de Bourbon , qui se chargea de la première ouverture* En plein conseil il apostropha Louis X Y avec son cynisme habituel, en lui disant : « Yous devez t D sire^ d'autant plus songer à vous marier^ que Dieu donne I) à vos peuples la consolation de vous voir si fort à quatorze K> ans et demi , qu'il ne tient qu'à vous de nous donner bientôt » un dauphin. »

L'évoque de Fréjus» qui s'était réservé de préparer son élève au rôle d'étalon, prit à son tour la parole, et insista sur la nécessité de terminer les inquiétudes de la nation par un mariagOi Le jeune roi répondit qu'il était prêt à faire tout oe que le conseil jugerait utile au salut de sa couronne»

U ne s'agit plus que de lui trouver une fenmie. Monseigneur le Duc résolut, pour se conserver le pouvoir^ de £»ire monter sur le trône de France sa sœur, mademoiselle de Yermandois. Aucune des princesses qui pouvaient aspirer

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à là main du roi ne remportait sur elle en beauté , eh grâces et en esprit ; mais son caractère altier lui fit perdre un trône. ^6 n'ignorait point que les décisions de madame de Prie étaient toutes-puissantes sur le premier ministre, et qu'elle allait lui devoir sa haute élévation ; néanmoins elle ne put prendre sur elle de cacher le mépris que lui inspirait la maîtresse de son frère. La marquise s'étant présentée incognito à son couvent pour la sonder sur ses dispositions à son égard» mademoiselle de Yermandois eut Timpradence de lui déclarer que si elle régnait sur la France^ elle mettrait an nombre de ses devoirs d'exiler de la cour la favorite de son frère. La marquise^ retenant à peine sa fureur, prit bruaquement congé de la jeune pensionnaire^ et dit en s'élotgnant : a Va, tu ne seras jamais reine. » Elle se mit aussitôt en devoir de réaliser cette prédiction, et s'occupa de chercher nné princesse si humble qu'elle dût lui être à jamais attachée par la reconnaissance. Elle contraignit le duc de Bourbon à renoncer aux prétentions qu'il avait pour sa sœur, et même aux offres plus brillantes encore que lui faisait Catherine 1'% veuve de Pierre le Grand.

Au ppanier bruit du renvoi de l'infante d'Espagne, le prinee Kourakin, ambassadeur de Russie en France, de concert avec Gampredon , ministre français à Saint-Pétersbourg, avait proposé pour le roi l'alliance de la jeune Élîsafeedi , seconde fille de la czarine^ offrant en échange au (Hwmier ministre de l'élever au trône de Pologne après la mort d'Auguste , qui gouvernait ce royaume sons le protectorat de la Russie. La marquise de Prie , ne pouvant espérer qn'nae fille de l'impérieux czar Pierre l^ eonsmtti à rester

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soos sar tutelle, lui \ référa Marie Leczinska, dont le père, Stanislas Leczinski , roi déchu du trône de Pologne , venait de se fixer à Weissembourg, au fond de la basse Alsace, dans une vieille commanderiez dont la moitié des murailles tombait en ruines. Le simple caprice d'une courtisane sufiit pour changer. en un moment le sort de cette famille.

Un matin, Stanislas reçut la lettre de monseigneur le Duc qui lui apprenait le bonheur inespéré qui lui arrivait. Il passa à l'instant dans la chambre de sa femme et de sa fille /et dit en entrant : ce Mettons-nous à genoux et remercions Dieu, » — Mon pèreî s'écria Marie, vous êtes rappelé au trône de » Pologiie! — Non , ma fille ; mais le ciel nous est bien plus » favorable, vous êtes reine de France ! » Il serait difficile de peindre les transports de la mère et le saisissement de la fille, qui, la veille de celte nouvelle, se sérail trouvée heureuse d'épouser un de ceux qu'elle aHait avoir pour officiers de sa cour. Cette princesse atteignait sa vingt-troisième année lorsque son mariage avec un roi qui n'avait pas quinze ans fiit célébré à Fontainebleau.

Si l'on en croit Dangerville, auteur de la Vie privée de Louis XV, elle avait eu déjà une intrigue amoureuse avec le beau comte d'Estrées, qui devint par la suite maréchal de France. C'est tout ce que l'histoire lui reproche.

Marie Leczinska avait d'excellentes qualités qui la placent au nombre des reines dont la mémoire mérite d'être bénie par la postérité; ce qui fait d'autant plus ressortir l'odieux dé la conduite de son mari à son égard. Elle montra toujours une extrême déférence pour le duc de Bourbon ; sa reconnaissance lui voila tous les vices de la courtisane qui l'avait fait

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monter sur le trône, et l'engagea ma .ne à l'admettre au nombre de ses dames d'honneur. ^

La cour continuait à étaler le faste le plus insolent au milieu de la misère générale, et le premier ministre augmentait chaque jour les impôts pour subvenir aux dépenses des fêtes de Chantilly et de Versailles. Outre le droit de joyeux avènement, qui avait coûté quarante-quatre millions au peuple, il venait de rendre un édit qui imposait tous les Français, sans en excepter même les privilégiés, au cinquantième de leurs revenus. Le prétexte de cette nouvelle charge était l'éventualité d une guerre avec l'Espagne. Philippe V ne respirait en effet que vengeance; et son ressentiment était si profond, qu'oubliant les longs démêlés qu'il avait eus avec l'Autriche, il cherchait à se rapprocher de cette puissance, et mettait tout en usage pour susciter des ennemis à la France , pendant que lui-même concentrait des corps de troupes dans les provinces voisines des Pyrénées.

Pour déjouer les machinations de ce vieillard atrabilaire, la marquise de Prie fit nommer le duc de Richelieu ambassadeur à Vienne. Ce courtisan fut assez heureu;c: au début de sa carrière diplomatique pour neutraliser tous les projets d'alliance entre Philippe V et l'empereur Charles VI.

Cependant ces discussions de famille passaient inaperçues en France, par suite de l'agitation extrême où se trouvaient les esprits. Une disette affreuse s'était manifestée dans toutes les provinces. Le peuple accusait hautement les quatre frères Paris, les conseils de la marquise de Prie, d'avoir accaparé les grains, pour satisfaire par d'infâmes spéculations leur cupidité et celle du duc de Bourbon , le principal objet

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de Tanimadversion générale. Les premières classes dé Tëtat, la noblesse et le clergé, s'étaient associés au peuple; le parlement avait refusé d'enregistrer les nouveaux édits bursaux et avait adressé d'énergiques remontrances; enfin Févêque de Fréjus, qui se voyait près de toucher au but où avait toujours tendu son ambition , se hasardait à parler au roi contre le duc de Bourbon : il osait même engager Louis XV à montrer de la froideur à la reine , parce qu'elle soutenait le premier ministre et la marquise de Prie.

Cette conduite détermina Marie Leczinska à entrer dan^ une intrigue fort innocente, que monseigneur le Duc lui représenta comme devant lui faire recouvrer toute son influence sur son mari en éloignant par degrés Fleury de toutes les affaires. Le précepteur avait l'habitude de se rendre dans le cabinet du roi dès que le ministre y était entré et d'assister à leurs conférences. Il fiit convenu entre la reine et le duc de Bourbon qu'elle engagerait Louis XV à venir travailler dans son appartement. Celui-ci accueillit la proposition avec la joie d'un enfant à qui Ton offre une diversion à une tâche ennuyeuse. Pendant qu'il était occupé avec le ministre à l'heure habituelle dans la chambre de la reine, Tévêque de Fréjus vint à son cabinet, où il apprit de l'huissier de service que son élève s'était retiré dans les appartements de Marie Leczinska et qu'il avait défendu de laisser personne arriver jusqu'à lui,

Fleury comprit qu'il était joué et qu'on avait l'intention de le séparer du roi. Il ne perdit pas de temps, et recommença répreuve d'une fuite simulée. Il écrivit immédiatement à Louis XV une lettre dans laquelle il disait entre autres

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choses > que a fatigué de lutter contre des princes qui tou- » latent l'écarter de son maître pour s'approcher du trône ^ » objet de leur secrète ambition , il allait enfm consacrer à » Dieu des jours qu'il aurait voulu employer entièrement au 0 service de son roi. » Il avait eu grand soin en même temps d'indiquer qu'il se retirait à Issy^ près Paris, daus la communauté des sulpiciens.

Son départ ne causa d'abord aucune inquiétude au premier ministre. Le jeune monarque parut charmé d'être débarrassé d'un censeur incommode; mais ensuite l'affaire prit une autre tournure. Le duc de Mortemart^ qui était alors premier gentilhomme et tout dévoué à Fleury , remit à sa omjesté une seconde lettre de 1 evêque. Dans cette missive , le prélat avait habilement exprimé ses appréhensions pour une vie aussi précieuse à la France, et l'engageait à redoubler de précautions afm de déjouer les complots de ses ennemis. Ces prédictions vagues et mystérieuses d'un danger qui menaçait sa personne portèrent une sorte d'effroi dans l'âme de Louis XY ; il pleura à sanglots , sans toutefois indiquer qu'il désirait le retour de son précepteur.

Le duc de Mortemart, qui connaissait le contenu de la lettre^ vopnt l'impression qu'elle produisait sur ce cœur lâche et pusillanime, renchérit sur les termes de Fleury, Il fit valoir les services passés du précepteur, la sollicitude dont il avait entouré sa jeunesse; il lui représenta que la conservation de sa couronne et même de sa vie dépendait de la vigihnce de tous ceux qui l'entouraient; et lui dit tant de choses ace sujet, que Louis XV se décida à faire acte d'énergie, et à demander au ministre le rappel du prélat

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Fleury revint à Versailles avec une apparence de modestie hypocrite, sous laquelle on voyait percer l'orgueil du prêtre. II ne voulut pas cependant accabler son ennemi dans le premier moment du triomphe , et préféra attendre encore quelques mois pour mieux assurer sa vengeance; il feignit même, pour éloigner les soupçons du duc, de rechercher son amitié et les bonnes grâces d^ la marquise de Prie. A son exemple , le roi dissimpla, parut tout occupé du soin de plaire à la reine, de faire des parties de chasse à Chantilly, à Rambouillet^ et abandonna la direction absolue du gouvernement et des négociations politiques au premier ministre.

Celui-ci supposa qu'il avait réussi à intimider le prélat^ et se regarda comme assuré à jamais dans son poste; il ne conserva plus de mesure dans le luxe de ses fêtes, dans le scandale de ses orgies et dans l'impudence de ses spoliations. J^'accaparement des grains fut poursuivi par les banquiers Paris avec un redoublement d'activité, et bientôt le pain se vendit jusqu'à dix sous la livre. Des troubles s'ensuivirent dans plusieurs provinces; des émeutes eurent lieu à Paris, à Houen , à Caen , et troublèrent un instant les saturnales de Chantilly ; mais le ministre eut bientôt rétabli le calme et mis à la raison les populations aiïamées, en les faisant mitrailler par les soldats.

Cet odieux triomphe, qui semblait devoir consolider le pouvoir de monseigneur le Duc, fiit cependant là cause de sa perte. L'évêque de Fréjus en prit occasion de protester que de telles exaclions finiraient par faire prendre le roi en exécralion au peuple et compromettraient gravement son autorité. Louis XV, qui depuis plusieurs mois cherchait un

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prétexte ponr disgracier le prince , fiit charmé de celai qne son préeepteur lai présentait. Néanmoins il ne voulut rien témoigner de ses secrets sentiments jusqu'au jour 6xé pour l^enéi^on du pian concerté entre lui et Fleury. Un matin, ia miyesté fit appeler le premier ministre auprès d'elle, Tinstruisit de son intention de partir de suite pour Rambouillet âfvoc la cour, parla des plaisirs qu'elle comptait goûter dans son voyage, et lui recommanda d'arriver avec madame la reine pour le souper.

Le duc de Bourbon , charmé de toutes les choses gracieuses que lui avait dites le roi, se retira pour commander les apprêts de son départ. A peine était-il rendu à son appartement, qu'on lui annonça le duc de Gharost, capitaine des gardes. Cet officier lui présenta une lettre du monarque , conçue en ces termes : a Je vous ordonne de vous retirer à ^ Chantilly et d y demeurer jusqu'à nouvel ordre. » Un lieutenant et une escorte de cavaliers > qui l'attendaient au bas des escaliers, le conduisirent aussitôt à sa destination. En même temps Marie Leczinska recevait de son époux une lettre non moins impérieuse et d'une sécheresse également offensante : « Je vous prie^ madame, et, s'il le faut, je vous » ordonne de faire tout ce que Tévêque de Fréjus vous dira I» de ma part. Signé Louis. » La marquise de Prie n'était point oubliée , et se trouvait reléguée par une lettre de cachet à sa terre de Gourbépine. Quant aux frères Paris, les trois aînés étaient exilés et le plus jeune mis à la Bastille. Ainsi tomba le pouvoir du duc de Bourbon.

Monseigneur de Fleury, nommé par ordonnance du roi ministre d'état » prit en main l'autorité souveraine et entra

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immédiatement en fonctions. La fortune étonnante de ce prér lat et le rôle important qu'il joua dans l'état exigent <|ue n^us entrions à son sujet dans quelques détails. L'évéque ée Fré* jus élait tout simplement le fils d'un receveur des tailles de Lodève. Dès sa jeunesse, ses parents l'avaient destiné à la carrière ecclésiastique et l'avaient fait entrer chez les jésuites. Ses études terminées, ils avaient obtenu, toujours par la protection des bons Pères, qu'il fût admis chez le cardinal iulien Bonzi , dont les goûts dépravés étaient connus de tout Paris.

Le jeune Fleury était doué d'une fort jolie figure : soit à cause de sa gentillesse, soit à cause de sa docilité^ le {prélat s'attacha d'une manière toute particulière à son protégé. U le poussa à la cour et lui fit avoir la charge d'aumôniw de Marie-Thérèse, et après la mort de la reine celle d'aumftnier de Louis XI Y. Le cardinal Bonzi étant mort, son avanoement se trouva subitement arrêté, le roi ne l'aimant pasj^ ne voulant pas lui donner un évèché, quoique l'abbé fît sou^ vent parler de son mérite et de son désintéressement par une foule d'illustres protecteurs chez lesquels il valetait, dit Saint*Simon, et suppléait aux sonnettes avant qu'on en eût l'invention. Enfm, monseigneur de NoaiUes, ajoute le même historien, à la sueur de son front et de toute la force de son bras , arracha au monarque l'évêché de Fréjus pour l'ancien aumônier; encore Louis XIY ne se rendit-il que de guerre lasse , et en disant : n Pour voir cesser vos impQrtu- » nités, monsieur de Paris , j accorde à l'abbé Fleury ce dio- » cèse perdu au bout de mon royaume ; mais je proteste que » je le fais à regret, et je vous prédis (pie vous vous repen^-

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» lirez d'avoir ëlevé cet hypocrite. « Cette prédiction devait se réaliser lorsque l'évéque parviendrait au ministère. En attendant il ne changea rien à sa manière d'être, et continua à ivojr rarcfaetèqne de Paris comme par le passée et à visiter assidûment les grands seigneurs. Saint-Simon donne TexpGcatk>n de cette sorte d'humihté en prétendant que Thabknde de la bassesse était, de venue pour Fleur y une seconde nature. £n eflet, avant comme après son élévation ao rang d'évèque, il continua à ramper devant les personnages en crédit, à se glisser dans les ruelles, à se pousser dans les salons pour y trouver des protecteurs ou des protectrices. Voulant éviter d'exciter la jalousie, il affecta de montrer une indifférence extrême pour les grandeurs, de hUùner la soif de Tor, des biens ^ des bénéfices, et il se coodamna à vivre avec une grande parcimonie. La longue dttrée de cette contrainte la lui avait rendue tellement natureih^ que, maître par la suite de se procurer toutes les jouissances de la vie, il se montra l'homme du monde qui se souciait le plus du pouvoir et le moins des richesses qu'il procure, se bornant, dit l'un de ses panégyristes, au modeste retenu de deux cent cinquante mille livres, dont il donnait le quart aux pauvres.

Un de ses défauts qui causa le plus de mal à la France lorsqu'il devint ministre, fut son excessive vanité. Ce vieillard eadnc, qui comptait alors soixante-treize ans accomplis, s'imaginait que toute l'Europe avait les regards ûxés sur lui , et prenait les hommages, les avances, les louanges des ambassad^irs et des souverains étrangers pour l'expression réeUe de l'estime qu'ils avaient conçue de sa personne. L'am-

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bassadair de la Grande-Bretagne qui avait snccédé à Stairs, Horace Walpole, sut faire tourner au profit de T Angleterre cette fatale faiblesse* Lui et le fameux Robert Walpole, son frère, ministre de ia Grande-Bretagne, encensèrent à Tenvi l'un de l'autre le crédule vieillard; et tout en paraissant ne suivre que ses conseils^ l'amenèrent insensiblement à continuer l'œuvre de Tasservissement de la France. Us économisèrent ainsi les quarante mille livres sterling que l'Angleterre avait payées annuellement au cardinal Dubois, et après lui à la marquise de Prie, et n'en atteignirent pas moins le but qu'ils s'étaient proposé, savoir : empêcher que la France ne relevât sa marine; se conserver l'empire de la mer et dn commerce; diviser par une politique machiavélique les defax branches royales de la maison de Bourbon, afin d'anéantir le commerce de l'Espagne et de s'établir à la place de cette puissance dans les Indes ; enfin se rendre redoutable à h mai* son d'Autriche, en montrant que la Grande-Bretagne pouvait disposer à son gré des armes de la France.

On ne doit donc pas être surpris que sous le ministère de Fleury, TEspagne^ l'Autriche, la Prusse, la Pologne et la Russie, qui voyaient les tendances de la cour de Versailles, se soient montrées hostiles à la France. Il n'y eut que Rome qui maintint des relations amicales avec l'évèque de Fréjns, et cela parce que les Anglais n'avaient aucun intérêt à Ten détourner.

Fleury, devenu premier ministre de fait, sollicita de sa Sainteté Benoît XIII le chapeau de cardinal, qui lui fut en^ voyé incontin^it; il se trouva alors le principal personnage du royaume. Ayant lui, jamais un ministre, pas même Ri*

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ohelien ou Mazarin, n'avait gouverné d'une manière aussi entière^ aussi absolue; jamais aucun souverain, pas même Louis XIV, n'avait embrassé si pleinement, si despotiquement, toutes les différentes parties de Tadministration de l'état et de la cour. Pendant dix-sept années il tint constamment les grands sous sa domination , sans que personne, ni princes ni seigneurs, osassent proférer la moindre plainte. Il laissa reparaître le duc du Maine à Versailles, mais en exigeant que sa femme prît l'engagement de renoncer pour toujours à ses projets ambitieux; il permit au maréchal de Villeroy de quitter le lieu de son exil, mais il lui ménagea un mauvais accueil de la part du roi, pour lui enlever toute velléité d'élévation. U se montra plus sévère encore pour le duc de Bourbon; il s'opposa constamment à ce qu'il pût se rapprocher de la marquise de Prie, et confina celle-ci dans un château qui lui appartenait, et 011 elle mourut au bout de quinze mois. Il dépoaiUa Louis d'Orléans de sa charge de colonel général de rinfanterie française; il supprima les pensions de mademoisdle de Montpensier et de mademoiselle de Beaujolais, les deux plus jeunes filles du régent, 11 n'épargna même pas la reuie: sous prétexte d'économie, il la restreignit jusque dans ses aumônes ; et lorsque Marie Leczinska , entraînée par sa bienfaisance, avait anticipé sur le payement de sa modeste pension, il osait lui en faire des reproches. Mais le peuple, toujours judicieux dans ses affections comme dans ses haines, tenait compte à la reine du bien qu'elle faisait et de celui qa'(m l'empêchait de faire : par compensation il exécrait le cardinal Fleury.

La conduite du ministre justifiait pleinement les sentiments

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d'animadversion dont il était Tobjet. D'abord , à son début dans l'administration des finances, il avait fait une suppression considérable sur les rentes perpétuelles et viagères qui avaient été créées après le désastre du système de Law; ensuite il avait ordonné une nouvelle refonte des monnaies et diminué la valeur intrinsèque des pièces d'or et d'argent; puis il avait négocié plusieurs emprunts qui s'élevaient a plus d'un milliard I en cherchant à tenter la cupidité des capitalistes par des primes, des loteries et des tontines; enfin il avait élevé le prix des fermes et des recettes à plus du double de leur valeur ; ce qui avait mis les percepteurs et les officiers du flsc dans la nécessité de se livrer à des exactions, pour rentrer dans les sommes déboursées pour l'achat de leurs charges. Le ministre adopta une mesure plus odieuse encore qu'aucune de celles que nous venons de citer, et qui porta un coup mortel au commerce. A l'instigation des ministres de l'Angleterre, il déclara qu'il était inutile et onéreux de construire ou de réparer les navires de guerre, puisque Georges P' mettait les siens à la disposition de Louis XY; et il laissa dépérir la marine.

Pendant les dix-sept années du gouvernement du cardinal Fleury, la même politique étroite, la même parcimonie^ présida à toutes les opérations et fit avorter les projets les mieux combinés. Le beau-père de Louis XY, Stanislas Leczinski , lui dut entre autres , par le refus d'un secours de quelques mille hommes, la perte de son trône de Pologne, sur lequel il était remonté à la mort d'Auguste H. Rien de grand» rien d'utile ne signala le passage de l'évêque de Fréjus aux affaires ; il parut constamment occupé d'un seul soin , celui

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d'éloigner Louis XY de l'administration du royaume. Il le livra à des menins qui étaient chargés de le distraire et de raccompagner aux chasses de Rambouillet , le rendez-vous des femmes débauchées et des libertins de la cour. Dans cette magniGque résidence , le roi travaillait au bonheur de la France , le jour en faisant la guerre aux bêtes fauves , le soir en s'enivrant et en jouant sur un coup de dé les revenus d'une province. Ce fut à la suite de ces fêtes que les espions du cardinal découvrirent que sa majesté annonçait un goût décidé pour les plaisirs crapuleux.

Son éminence , avertie de ce qui se passait à Rambouillet^ prit aussitôt ses mesures pour empêcher son élève de choisir une favorite qui plus tard pouvait lui disputer le pouvoir, et en homme prévoyant lui forma Un sérail composé de femmes toutes à sa dévotion. 11 existait à la cour cinq sœurs de Fillustre famille de Nesle, entre lesquelles la nature avait réparti tous ses dons ; Tainée^ qui était mariée au comte de Mailly, se faisait remarquer par l'élégance de sa taille; la seconde, qui depuis épousa le marquis de Yintimiile, était douée d'un esprit supérieur; la troisième^ mariée plus tard au duc de Lauraguais^ exerçait sur tous ceux qui l'approchaient un charme irrésistible, par ses manières langoureuses et son amabilité; les deux dernières sœurs^ la marquise de Flavacoar et la marquise de la Tournelle^ étaient deux merveilles de beauté.

Le cardinal dépêcha d'abord au roi madame de Mailly , préférablementà ses antres sœurs, parce qu'elle était exemple d'artifices et consentait à s'en tenir aux seuls honneurs du mouchoir; à n'être l'objet d'aucune prodigalité, à ne de-

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mander ni terres ni domaines^ et surtout à entelopper ses amours de mystère. Mais Louis XV se fatigua bientôt d'un adultère sans éclat. A la suite d'un festin où il s'était eatvré^ il proclama la comtesse de Mailly maîtresse en titre , et annonça qu'il voulait^ comme son aieul , avoir une la Yallière etuneMontespan.

Dès le lendemain, quand la nouvelle fut connue^ toutes les dames de la cour se pressèrent sur le passage du roi, et cherchèrent à attirer ses regards. Fleury, redoutant que son élève ne se jetât dans les bras des nobles intrigantes qui encombraient les antichambres de Versailles, se 6t une seconde fois son pourvoyeur, et lui donna la sœur puînée de madame de Mailly, qui partagea avec celle-ci les faveurs du monarque. Mais la rusée jeune fille , qui déjà avait été initiée à la débauche par son confesseur , ne se contenta pas des honneurs attachés au titre de favorite, elle voulut en avoir les profits , demanda des châteaux , des pensions, se fit donner un mari, qui fut monsieur de Vintimille, neveu de l'archevêque de Paris, et s'immisça dans le gouvernement de 1 état. Son éminence en prit de l'ombrage et se hâta, pour faire diversion au crédit croissant de cette ambitieuse, de donner une nouvelle maîtresse au roi ; il choisit la troisième sœur des deux favorites. Ces trois femmes servirent parfaitement les vues du ministre , par le fait seul de la balance qu'elles maintenaient entre elles ; d'autre part elles contribuaient à éloigner de plus en plus Louis XV des affaires , et à le rendre absolument incapable d'aucune occupation sérieuse.

Sa majesté parut pour quelque temps satisfaite de cette triple liaison, qui joignait à l'adultère le charme de l'inceste;

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pvm aUe*Ae lassa de ces amours faciles, jeta les yeux sar madame de Flavacour, la quatrième sœur des demoiselles de Nesle, et lui accorda les honneurs de quelques passades. En* suite le roi revint plus ardent , plus amoureux que jamais à la marquise de Yintimille. Madame de la Tournelle , la plus jeune et la plus belle des cinq sœurs, qui n'avait pas encore été préseotée à la cour, voulut également essayer le pouvoir de ses charmes sur le monarque, et chercha l'occasion de paraître à Versailles. Mais la marquise de Yintimille^ qui pour lors était la sultane favorite et qui craignait d'être supplantée^ eut soin d'empêcher sa sœur de se produire. Ce fut vainement que le duc de Richelieu et son neveu le jeune d'Agénois, l'un etlautre amants de madamede la Tournelle, s'employèr^mt pour lui faire obtenir une audience du roi; la vigilance de la marquise lit échouer toutes leurs tentatives. Enfin un événement terrible, la 'mort de madame de Yintimille» écarta las obstacles. La belle marquise, peu de jours après être accouchée d'un bâtard , se sentit prise de violentes douleurs d'entrailles ; les médecins furent appelés immédiatement aujprès de la malade pour lui donner leurs soins ; déjà il était trop tard » tous les remèdes furent inutiles, et l'infortunée expira au milieu d'affreuses convulsions.

Par une cause inexplicable , le confesseur qu'elle avait chargé de porter ses dernières paroles à sa sœur la comtesse de Mailiy tomba mort en entrant chez cette dame. Des bruits d'empoisonnements circulèrent à la cour et jetèrent l'effiroi dans l'âme timorée du roi. Le duc de Richelieu, le cardinal deTencin, Paris Duvernay, le duc d'Agénois, les princes, les princesses, et surtout le cardinal-ministre» cherchèrent à X. 12

M mSTOiai DBS PAPES. [XTni.6.)

reiivi les uns des autres à distraire sa majesté de sa grande douleur. Les fêtes, les bals et les concerts se succédèrent sans interruption à Versailles; et toutes les belles dames delà oour furent mises successivement sous les yeux de Louis XV. Madame de la Tournelle ne manqua pas de se trouver à ces réunions et de se faire présenter au roi ; celui-ci fut frappé de réclat de sa beauté , que faisaient mieux ressortir encore des vêtements de deuil ; il s'approcha d'elle et lui montra un respect et un empressement qu'il n'avait jamais eus pour aucune autre femme. L'habile comédienne dissimula la joie que lui frisait éprouver une semblable distinction , et pour mieux enflammer l'ardent monarque, elle affecta de recevoir ses hommages avec une extrême indifférence.

Dès ce moment^ Louis XV sembla avoir perdu tout sou^ venir de la marquise de Vintimille, et n'avoir d'autre pensée que celle de vaincre la résistance de madame de la Tournelle» Enfin la belle capitula , mais à certaines conditions auxquelles, le souverain dut souscrire : elle exigea qu'il renvoyât publia quemrat de la cour ses trois sœurs^ qu'il changeât son titre de marquise en celui de duchesse de Ghàteaurottx» m, fui accordant les honneurs attachés à cette dignité, et qu'il lui établît une fortune capable de la mettre à l'abri de toutes les disgrâces. Le roi accepta le marché, le fit ratifier par monseigneur de Fleury» et installa la nouvelle duchesse à Versailles.

La France vit alors s'ouvrir un nouveau règne » celui dei favorites; le crédit du cardinal diminua singulièrement» et les Parisiens ne désignèrent plus la duchesse de Ghàteauroux que par le nom de Cotillon T'. Elle se mit à la tête de la fac^ tion dirigée par Richelieu et par les deux Bdie-Isle; elle

[XVIIL9.] CRIMES DB8 ROIS» DB9 REINBS nr des EMPEREURS. 87

pressai le roi de prendre parti dans la guerre de là succession d'Autriche I ne paria que sièges, que batailles, et annonça qu'elle voulait détruire la monarchie autrichienne et briser sous ses pieds la couronne impériale. Aucun prétexte, même m>édeQX, ne pouvait autoriser une agression contre Marie- Thérèse, puisque la France avait formellement reconnu et garanti la pragmatique sanction, et attendu que Louis XV n'avait absolument rien à revendiquer des états héréditaires de la maison d'Autriche. Néanmoins sa majesté céda ; le cardinal-ministre, qui atteignait sa quatre-vingt-huitième année et qui n'avait plus ni Ténergie ni l'activité nécessaires pour résister aux cabales^ consentit également à la guerre pour ne point compromettre son autorité. Il pe voulut pas o^oidant rompre ouvertement avec Marie-Thérèse, et commença les hostilités en intervenant comme allié de Charles-Albert^ et en plaçant les troupes françaises sous les ordres de ce prince. UËspagne , la Saxe et la Prusse unirent leurs forces à celles de la France, et mirent l'Autriche à deux doigts de sa perte. Mais Frédéric II s'étant séparé de la.coalition, la fille de l'empereur Charles \I put réparer ses pertes ; TAngleterre lui ayant envoyé des secours, elle put reprendre l'offensive, dégager la Bohême et vaincre l'électeur de Bavière , Charles- Albert» qui s'était &it proclamer empereur. La Saxe ne tarda pas à suivre l'exemple de la Prusse; la Hollande et la Sardaigne firent également des traités avec Marie^Thérèse, et les Français se trouvèrent entièrement isolés.

Is maréchal de Belle -Isle, qui s'était renfermé dans Praguej fut Uoqué par une armée trois fois plus nombreuse que la sienne et obligé de capituler. Fleury voulut réparer les

88 HISTOIRE DES PAPES. {XVm. S.]

désastres de cette campagne en obtenant un traité avantageux de la reine de Hongrie ; mais Thabile princesse repoussa toutea ses propositions. Enfin la longue carrière du ministre touchait à son terme, ses forces s'abaissaient sensiblement; et malgré les assurances de ses flatteurs, qui lui promettaient cent ans d'existence, il s'éteignit à Issy, dans la quatre-vingtdixième année de son âge, laissant le royaume sans mariiie, sans finances, et épuisé par les revers de deux campagnes. Sa mort ne rendit pas cependant la paix à l'Europe; une armée anglo-allemande, commandée par le roi Georges H et par lord Stairs, continua à refouler les troupes françaises jusqu'au delà du Rhin. Âl/>rs seulement les parties belligérantes prirent un moment de repos. La France avait perdu dans ces luttes- près de cent cinquante mille hommes et s'était obérée de dettes énormes; elle était redevable de ces résultats à la stupidité d'un vieillard, à l'extravagance d'une prostituée, ou , ce qui est plus exact, au vice de ses institutions, qui rendaient un seul homme l'arbitre des destinées d'un grand peuple.

La duchesse de Qhàteauroux, débarrassée du cardinal, prit ouvertement en mains les rênes de l'état; elle cassa plusieurs ministres, en nomma d'autres, disgracia des généraux, et donna le bâton de maréchal au comte de Saxe. Ce seigneur avait eu le talent de lui plaire en flattant ses penchants belliqueux, en lui présentant un plan de campagne pour conquérir l'Autriche et en rengageant à se venger des insultes de Marie- Thérèse. Ainsi une querelle de prostituées, une épithète outrageante dont s'était servie la reine de Hongrie à l'égard de la ËBivorite^ et qui avait été rapportée à celle-ci, vint de

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[XVni.S^ GRIMES DES ROIS, des REINES bt des EMPEREURS. 89

noinmn] mettre en question l'existence de deux nations.

D'après les conseils du nouveau maréchal , la duchesse de Ghâteauroux commanda d'immenses préparatifs , fit publier deux manifestes de déclaration de guerre, Tun contre l'Angleterre^ l'autre contre TÂutriche; puis, aBn de donner plus d'ardeur aux troupes, elle décida Louis XV à rejoindre l'ar- Hiée de Flandre , et à se mettre à la suite des fourgons , à r^emple de son aïeul Louis XIV. Le monarque, habitué à une vie de sybarite, ne put même pas supporter la fatigue de quelques journées de marche^ et tomba si gravement malade €|E'on fut oMigé de le ramener à Metz. Un instant on craignit pour sa vie. Le duc de Châtillon, gouverneur du dauphin, instruit du danger, quitta Paris et accourut avec son élève TOprèsde Louis XV. Le fils du duc d'Orléans, Louis-Philippe- Joseph de Chartres^ prince exécrable, qui promettait d'égaler un jour le régent, vint également à Metz, força l'entrée de la chambre du roi, et arracha au moribond un ordre d'exil pour la favorite.

Cet événement changea comme par enchantement les dispositions des courtisans à l'égard de la duchesse; et de tous ces nobles, qui deux jours auparavant rampaient à ses pieds, il ne sen trouva pas un seul qui consentit à rester auprès d'elle; le duc de Richelieu voulut bien cependant lui prêter une voiture pour la conduire à Paris. Sa disgrâce ne fut pas de longue durée; une crise salutaire se manifesta dans la mabdie du roi et le fit entrer en pleine convalescence. Sa majesté rappela immédiatement sa maîtresse auprès d'elle, et lui rendit toute l'autorité dont elle avait joui avant son exil. Mais la duchesse de Ghâteauroux ne la conserva pas

longtemps; elle eut Timprudence d'annoncw qu elle se ven^ gérait de ceux qui l'avaient si ignominieiMemeQt ohassée de Metz; elle osa menacer un d'Orléans! Quelques mois après elle fut empoisonnée 1

Louis XY pleura sa maîtresse huit jours, se consola en^ suite dans les bras des beautés faciles de la cour, et la reohplaça par madame Lenormand d'Étiolés • fille d un boudier des Invalides ) qui acquit par la suite une si triste célébrité sous le nom de la Pompadour< Depuis longtemps cette fimuae était poussée par sa mère, qui faisait publiquement tnâo de ses charmes t et par son père, le boucher Poisson^ pepson*nage crapuleux , bas et grossier, i se produire à la cour et à se placer sur le passage du roi, dans l'espoir de se faire re«marquer de lui. N'ayant pu arriver à ses fins, elle imagina de se rendre à un bal mascpié que la ville donnait à Louis XY pour célébrer le mariage du dauphin avec l'infante d'£a^ pagne et où sa majesté devait paraître. Madame d'ËUoles vint-à la fête sous le costume de Diane chasseresse » le sein nu ainsi qu'une partie des reins, et sut attirer les regards du monarcpie par des agaceries fines et spirituelles. Louis, aiguisé par la curiosité, s'approcha d'elle, lui adressa quelques paroles, et finit par la prier de lever son masque. Elle obéit, rougit extrêmement, et feignit de vouloir s'échapper. Le roi , que la vue de tant de grâces et de beauté avait enflammé, s attacha à ses pas; la rusée laissa tomber son mouchoir en fuyant, Louis XY le ramassa , et comme il se trouvait un peu éloigné d'elle , il le lui jeta. Au geste du roi , de tous les coins de la salle s'éleva un seul cri : a Le mouchoir est « jeté! » En effets dans cette même nuit, la fille du boucher

{XVm.B.\ GRIMES DB9 ROIS» »BS RUIflS bt des EMPEREURS. 91

PoiSfiOD fui introduite dans le lit royal. A partir de ce mo-. ment, s'ouvrit pour la France un nouveau règne plus déplorable encore que celui de la duchesse de Chàteauroux et qu'on nomma le règne de Cotillon IL

La fiivorite, pour premier acte d'autorité, exila son mari dans ses terres; et comme celui-ci faisait quelque bruit, elle s'en débarrassa. Plusieurs historiens prétendent qu'il mourut de chagrin ; d'autres» et c'est le plus grand nombre^ affirment qu'il fut empoisonné. Devenue veuve, madame d'Étiolés n'eut plus de ménagements à garder ; elle se posa comme la dispensatrice de toutes les grâces^ de tous les honneurs; elle commanda sous le nom de son royal amant, et exerça l'empire le plus absolu sur l'administration intérieure et extérieure du royaume. Ce fiit elle qui, par un détestable caprice, afin d'être comparée à Agnès Sorel, la maîtresse de Charles VII^ raviva Im démêlés de la succession d'Autriche et poussa la France dans uie guerre d'invasion éminemment injuste»

Louis XV n'osant point résister à la favorite^ s'arracha aux dâiees de Versailles, se rendit au milieu de l'armée, qui était soùs les ordres du maréchal de Saxe , et pénétra dans les Pays-Bas autrichiens, toujours à la i^Uite des bagages. Après quelques alternatives de revers et de succès, les armées réunies des Anglais et des Hollandais se rencontrèrent sous les murs de Fontenoy avec les troupes françaises, et livrèrent une furieuse bataille dans laquelle tout l'honneur resta du oôté de la France. Sa majesté Louis &Y et le dauphin assistaient à ce terrible spectacle, mais des hauteurs d'une colline et hors de la portée des canons. Lorsque les ennemis eurent été aiti^ment dispersés , ils descendirent de leur retraite et

92 fflSTOIRE DIB PAPES. pCTin. 8.]

vinrent contempler ce champ de carnage où l'on marchait jusqu a mi-jambe dans le sang , où Ton ne voyait que des cadavres en lambeaux , où l'on n'entendait que le râle des mourants et les cris d'angoisses des blessés. Âmère dérision ! ce Louis XY^ ce roi infâme , la cause de la mort de tant et de si braves gens, feignit de s'apitoyer sur le sort des victimes^ et dit en s'adressant au dauphin : a Méditez, » mon fils, méditez sur ces champs couverts de morts ^ et » apprenez à ne pas prodiguer la vie de vos sujets dans des )) guerres injustes. »

Les ducs, les comtes^ les barons, toute la valetaille de cour qui les entourait^ s'extasia sur la bonté du maître; et le peuple, toujours dupe des intrigants qui le gouvernent, applaudit au vainqueur de Fontenoy, oubliant que des batailles gagnées ne sont pour lui que des malheurs déguisés sous le nom de victoires. En effet, malgré les succès du maréchal de Saxe à Raucoux y malgré la prise de Berg-op-Zoom et le triomphe de Laufeld, chaque jour la nation voyait diminuer ses ressources et tomber sous le canon ennemi sa plus vaillante jeunesse.

Victorieuse dans les Pays-Bas autrichiens, la France n'en voyait pas moins ses armées battues en Italie, les débris de sa marine anéantis, ses colonies dans les Indes perdues; ses conquêtes mêmes des Pays-Bas se trouvaient compromises par suite de Fintervention de la Russie , qui avait pris parti pour Marie-Thérèse, et avait envoyé un corps de troupes sur les bords du Rhin. Louis XV comprit enfin que les velléités guerrières de la (iUe Poisson pouvaient compromettre sa couronne, et il ouvrit des négociations qui amenèrent le

(XyiII.8.J GRIMES DBS ROIS^ dis REINES n des EMPEREURS. 98

traité d'Aix-la-Chapelle. Ainsi , après huit antiéfes de combats, la France ne recueillit^ pour le saug qu'elle avait répandu à flots sur tous les continents et dans toutes les tners^ qu'un traité ignominieux; car Louis XY, se reconnaissant en quelque sorte le vassal de TAngleterre, eut la lâcheté de sacrifier aux exigences de cette puissance le prince Edouard, connu sous le nom de Chevalier de Saint-Georges » préten* dant au trône de la Grande-Bretagne» et de le Êiire conduire contre sa volonté en Italie. Un tel acte de couardise exercé envers un prince qui avait d autant plus droit à la protection du roi , qu'il lui avait rendu d'utiles services en suscitAnt des troubles en Angleterre^ souleva l'indignation générale contre Louis XY et contre sa maîtresse.

Des lettres de cachet firent justice de ceux qui osèrent bUuH^ le souverain» et des milliers d'infortunés furent plongés dans les donjons de Yincennes, dans les cachots de la Bastille et dans les affreuses cages de fei* du mont Saint* Michôl. La favorite se montra surtout d*une rigueur inouïe à regard des auteurs et des distributeurs de pamphlets , et ne fit grâce à «icun» pas même aux plus grands seigneurs de la couTé Le comte de Maurepas^ ministre de la marine et le ceuriisan jusqu'alors le plus en faveur auprès du roi» fut exilé dans ses terres sur le simple soupçon d'avoir fait le quatrain avivant» que sa majesté trouva sous sa serviette le jour où madame Lënormand d'Ëtioles avait reçu le titre de marquise de Ptmipadour :

La marquise a bien des appas;

Ses ttaits sodt vifis, ses grÀces franches,

9k HISTOIRE DES PAPES. IXVIU.S.]

Et les fleurs naissent sous ses pas.

Mais, hélas I ce sont des flents blanches.

11 est vrai que i epigramme était sanglante et qu'elle avait failli éloigner Louis XY de la favorite^ en lui dévoilant un défaut secret dont il ne s'élait pas encore aperçu. Elle sut écarter le danger et conserver tout son empire sur son royal amant, en le plongeant de plus en plus dans la débauche, en Ténervaut dans de crapuleuses orgies , et en lui formant un sérail dont elle se réserva la direction, pour en écarter les rivales dangereuses. Avec l'or arraché à la sueur du pauvre, elle éleva près de Versailles, dans un enclos appelé le Parc-aux-Cerfs, un palais mystérieux, destiné à servir de harem au moderne Sardanapale» lieu infâme où la jeunesse, l'innocence et la vertu, devaient être sacrifiées aux honteuses passions d'un satyre couronné. Le marquis de Marigny, le jeune frèi*e de la Pompadour, déjà investi des fonctions de directeur et ordonnateur général des bâtiments, jardins^ arts et manufactures du roi, fut chargé des embellissements de ce temple de la volupté, et reçut carte blanche pour les dépenses. Qu'importait au roi et à la favorite ! c était le peuple qui payait. Les architectes les plus célèbres présidèrent à la construction de ce harem ; les sculpteurs les plus habiles , les peintres les plus fameux y entassèrent merveilles sur merveilles, et épuisèrent toutes les ressources de leur génie pour en augmenter la somptuosité. Le marbre, Fargent, l'or, le damas ^ le velours^ les glaces, les statues^ les tableaux^ furent prodigués dans toutes les galeries ; chaque colonne était un chef-d'œuvre de sculpture; les portes mêmes étaient travaillées en bas-relief. Les antichambres étaient pavées de mosaïques précieuses ,

[XVIILS.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 95

qui indiquaient dans leurs dessins bizarres et libidineux la destination du monument.

C'était surtout dans les appartements secrets que les ordonnateurs avaient fait des prodiges. L'imagination dépravée de la Pompadour s'y était épuisée en inventions monstrueuses : les voûtes étaient couvertes de peintures erotiques représentant des sarabandes, de ménades, de bacchantes et de satyres , ou figurant les combats amoureux des dieux de la mythologie. Dans les salles de festins étaient placés sur de riches consoles des vases d'or au col allongé en forme de phallus; et aux angles se trouvaient des fontaines à sept cascades, qui laissaient retomber Teau dans des bassins de cristal , où se jouaient des dorades aux étincelantes couleurs; les planchers de bois des Indes étaient incrustés de nacre, de perles, d'ivoire ou d'ébène, et avaient été garnis d'ingénieux mécanismes qui permettaient aux convives de se passer de valets curieux ou indiscrets, en faisant disparaître ou monter les tables. Dans ces délicieux cénacles, des lits voluptueux, jonchés de fleurs odorantes, remplaçaient les sièges et favorisaient les attitudes lascives.

Les boudoirs surpassaient encore les salons par leur richesse et leur élégance : ils étaient disposés les uns à la suite des autres, tous de formes et de décorations différentes; tons ruisselants de dorures, de pierreries, avec des colonnades de porphyre ou de jaspe; tous ornés de peintures obscènes, représentant des groupes voluptueux de nymphes, de faunes on de satyres se tordant dans le paroxysme du délire, et reproduisant les fameuses compositions attribuées à Jules Romain sur les sonnets de l'Arétin. C'étaient des

96 HISTOIRB DES PAPIS. [XVIU. S.]

i^pectAçlea à faire )M>uîllir les sena du plus austère des ana* chorètes, à transformer une vestale en la plus éhontéa œa»- ^^line. Les lustres figuraient des dieux et des déesses entrelacés, et soutenant d'énormes priapesd or, d'où s'échappaîciit des flots de lumière qui inondaient des plus ridies reflets les caruations des femmes. Les ottomanes étai^t en velours uoir et encadrées de riches draperies de satin tramé k fil dV^ qui ne Uissaient pénétrer que des rayons lumineux s»- Yanvnent calculés pour favoriser Tabandon de la coquettcorie* Pes stylobates supportaient des statues en marbre de Paroa, dont les groupes représentaient tous les égarements possibles de k passion. P'abord on n'apercevait aucune glace dans oen m\^ où les grâces étaient sans voile et l'amour san» pud^r; mais dans certaines parties des boudoirs se U*ou*vaiQQt placés des ressorts qui, par une simple pression, Cuisaient relever les draperies et mettaient à découvert d'imr meures panneaux de glaces, qui reflétaient à l'infiai les images nues du soudan et de ses favorites.

Les cbapibres à coucher offraient d'autres magnifîceaees; c'étaient de véritables temples élevés au Sommeil et à l'Amour son frère. Les murailles étaient tapissées d'étoffes de soie bleue glacée d'argent , sur lesquelles on avait tendu des mousselines de l'Inde , parsemées d'étoiles et de rosaces for^ mées de pierres précieuses. Les draperies des portes étaifirt garnies de points d'Angleterre du plus haut prix et relevées par de^ écharpes de gazes mi-partie or et argent que soute*naicpt des amours. Aux angles se dressaient des statues en marbre blanc, tenant dans leurs bras des vases remplis de fleurs «rtiOcieUes du travail le plus merveilleux; sur les laufr-

[XTUI.S.] GRIMES des ROIS, Dbs REINES bt des EMPEREURS, m

bm 96 voyaient des peintures représentant des allégories enivfaBtes, Phébé suivie des jeux et des ris, ou Vénus ac^ cMip^gnée de bacchantes désordonnées. L'alcôve était plus somptueuse encore que tout le reste : la Pompadour en avait §IJH JBkm aorte de tabernacle dans le saint des saints. Une estrade, sculptée et surchargée d'ornements en malachite, en labriKlor, esk jaspe, en agate et en lamachelle, soutenait deux énormes coquilles émaiUées de mille couleurs , où gi^ «aieiit des corbeilles en or et en argent, qui laissaient ëohap^ p«r en dîvws endroits des guirlandes de fleurs artificielles^ ^(urant cks roses, des lis, des anémones, des pavots, des cailla et des tulipes; une légère galerie en vermeil retenait la couche parfumée ou devaient reposer le sultan et ses Q^lisques. Xn% deux côtés du ht, sur des stylobates de porphyre, les statues du Sommeil, du Silence, de Morphée et de la Nuit, tenaient d'une main des lampadaires d'or, et de l'autre relevaient les[ courtines. Les meubles qui ornaient ces chambres consistaient en chaises longues , en bergères , en cabriole^ mouvants^ en chaises volantes, toutes en satin bleu, paille, rose ou orange, glacé d'or et d'ai^ent, m bois de rose ou d*ébène; les secrétaires, les commodes et les chiffonnières étaient encombrés de porcelaines de la ma<nuiisu^tare de Sèvres qui venait d'être fondée, de bronzes, de statuettes, dinstruments bizarres; tout enfin, dans l'ens^nUe comme dans les détails, respirait la volupté.

Des salles de bains desservaient ces retraites mystérieuses : c'étaient des espèces de rotondes éclairées par la voûte, soutenues pwr dm colonnes de marbre noir qui se détachaient sur 4ea ImWiftde porphyre; ,les baignoires étaient portées par

98 HISTOIRE DES PAPES. [XYin. S.]

des satyres; les robinets de cristal, taillés en forme de caryatides humaines, laissaient échapper par les phallas, du bît^ de Teau parfumée ou des vapeurs odorantes, et provoquaient de monstrueux désirs.

Ces pièces formaient des laboratoires où la virginité perdue venait retrouver ses illusions, où la vigueur énervée allait chercher une énergie nouvelle; c'étaient des arsenaux mystérieux où les forces débilitées par la débauche se retrempaient, soit avec des élixirs aphrodisiaques, des pastilles ambrées, des grains du sérail ou d'autres philtres merveilleux^ soit au moyen des travestissements qui fournissai^it à l'illusion du crapuleux Louis XY, et le mettaient tour à tour en présence d'une déesse, d'une religieuse ou d'une bergère* Les jardins de ce nouvel Elysée répondaient par la magnificence de ses bosquets et le choix de ses statues au luxe impudique des appartements.

Tel était ce célèbre Parc-aux-Cerfs, gouffre béant où devaient s'engloutir les richesses du royaume. Les mémoires du temps établissent l'origine de ce lieu infâme à l'année 1752. Des personnes attachées à la cour afi&rment que dès cette époque la Pompadour y faisait élever de jeunes fiUes de neuf à dix ans pour les affreuses voluptés de Louis XY.

Quand le sultan était rassasié de leurs caresses, la fiatvorite les renvoyait du Parc-aux-Cerfs, les dotait et les mariait à des cadets de famille ou à des marquis ruinés, rôle ignoble que la noblesse française dans tous les temps a tenu à honneur de remplir auprès des rois, et auquel les plus grandes familles doivent leurs titres et leur honteuse illustration.

Ces jeunes filles, rendues à la société, y rapportaient le

IVliLS.] GRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 99

goât de la débauche et de la dépravation qu'elles avaient puisé dans les bras d'un monarque lascif. Indépendamment du tort irréparable que l'horrible Parc-aux-Cerfs fit aux mœurs , ce qui eut de plus terribles conséquences , ce fol l'abîme qu'il creusa dans les finances de l'état par les dépenses de toute nature auxquelles il donna lieu. Jamais porsomie n'a pu préciser d'une manière exacte les frais énormes occasionnés par la chaîne des appareiUeurs, des pourvoyeurs en chef ou en sous-ordre, s'agitant sans cesse dans la capitale ou dans tes provinces pour découvrir et relancer jusqu'aux extrémités du royaume les femmes et les filles destinées à la lubricité du satyre qui régnait sur la France. Jamais il n'a été possible de compter les millions qu'il a fallu prodiguer pour enlever ces victimes à leurs parents, ou pour les acheter d'un père, d'une mère ou d'un mari corrompus , pour les établir à Versailles, pour les décrasser, les styler, Iw ptrftimer, et leur enseigner tous les mystères de séduction que l'art peut ajouter à la beauté.

Si Ton veut établir par approximation le compte des sonmies accordées aux filles renfermées dans le harem de Louis XY, qui n'afaient pas eu le bonheur d'éveiller ses passions , et qui n'en devaient pas moins être dédommagées de leur servitude, de leur discrétion et surtout de ses mépris; si Ton y adjoint les récompenses accordées aux nymphes fortunées qui faisaient circuler le feu de l'amour dans les veines du sultan , et les traitements dus à celles qui portaient dans leurs flancs un fruit précieux de leur fécondité; si l'on a égard aux dépenses que devait nécessairement entraîner l'entretien d'un pareil séjour, on se convaincra que chacune

100 HI8T0IRB DE8 PAPES. [XTIII« •«)

des femmes qui habitèrent le Paroaux'-Gerft a coûté au moins un million à la France. Or» en supposant qu'il y en ait passé seulement quatre par semaine^ c'est-à-dire quatre mille en vingt ans» l'on trouvera que ces dépenses s'élèvent au chiffre de quatre milliards! encore dans ce total ne doit* on pas comprendre les frais de constructions^ ni les pension8« ni les terres, ni les domaines distribués aux bâtards provenua de ces accouplements clandestins, ni les richesses dévorées par la Pompadour, et qui durent dépasser cette somme do plus du double. La favorite en titre possédait à elle seule» outre les revenus de son marquisat , un brevet de deus cent mille livres de rente; la terre de la Celle, le château et la terre de Crécy, le château d'ÂuInay , la terre de Saint-Remy^ Brimborion et ses dépendances , le château de Bellevue et ses délicieux alentours; de plus, le trésor royal fot mis à son entière discrétion , au moyen des acquits du comptant i sorte de billets payables sans indication de personnes) sur le simple visa du roi ; elle en fit signer plus de vingt mille à Louis XV, dont plusieurs portaient des sonmies de cent miMe écus. Ce n'était pas tout , la marquise de Pompadour» indépendamment de ses attributions de pourv^euse des plaisirs de sa majesté, remplissait, pour le malheur de la France, les fonctions de ministre d'état , et, suivant ses caprices ou son intérêt, déclarait la guerre, traitait de la paix ou établissait de nouveaux impôl^ qu'elle partageait entre les fripons, les militaires et les histrions qui formaient sa cour» Ce fut elle encore qui imagina, pour distraire son royal amant, de lui composer plusieurs troupes de comédiens où se trouvaient enrôlés des princes , des princesses, des laquais.

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des magistrats , des courtisanes , des abbés , des danseuses et des escrocs. Louis XY en était le directeur, choisissait les pièces de chaque jour, distribuait les rôles et assistait aux répétitions, soit à Versailles,, soit à Bellevue, dont la favorite avait fait un séjour délicieux. On dut ainsi à cette femme dépravée le goût scénique, qui passa rapidement des princes , des grands et des bourgeois aux rangs les plus infimes de la société, pénétra jusque dans les monastères, empoisonna les mœurs de Tenfance par cette foule d'élèves dont avaient besoin les théâtres, et porta la corruption aiw comble.

La marquise de Pompadour ne s'inquiétait nullement du désordre ou se trouvaient les finances, ni des chaînes qui pesaient sur le peuple ; ce qu'elle voulait surtout , c'était chercher des distractions au roi ; et comme tous ces plaisirs corn* mençaient à le fatiguer , elle essaya de lui inspirer le goût des bâtisses , le poussa à des dépenses folles pour des colifichets qui étaient aussitôt détruits qu'édifiés; puis le voyant retombé dans son indolence habituelle, elle s'attribua la charge de surintendante de l'Opéra, afin de pouvoir l'égayer par le récit des intrigues de ce sérail public. Dans le même but, elle se fit donner par le lieutenant général de la police Berryer, son âme damnée, la gazette scandaleuse de Paris, qui n'était autre que la relation des scènes de débauche qui s'étaient passées dans les ruelles des princesses, dans l'alcôve des grands seigneurs et dans les lupanars de la capitale. Cette correspondance, qui dévoilait toutes les turpitudes de la noblesse, de la robe et de l'Église , devint dès lors un des privilèges ou une des servitudes des lieutenants de police.

Les intendants des grandes maisons ^ les valets de chambre X. ik

lOa mSTOIRE DES PAPES. [XVUI. 8.]

et les filles de confiance , dont les délations étaient richemeùt payées I ne se faisaient pas faute de révéler à Berryer les saturnales de leurs maîtres et de leurs maîtresses; les femmes qui tenaient des maisons de débauches ne manquaient pas également de l'instruire » chaque matin, du nom des dames qui étaient venues chez elles, et de relater dans leurs rapports les goûts étranges ou les monstrueuses lubricités des personnages de marque, des cardinaux ^ des évéques ou des princes et des princesses qui hantaient leurs lupanars. Ce fut par ce canal que Louis XY apprit les détails des déportements de madame Liouise-Henriette de Bourbon-Gonti , duchesse d'Orléans , et sut que cette messaline , non contente de sV bandonner aux laquais de sa maison, aux palefreniers de ses écuries, allait dans les maisons de prostitution et se faisait amener les porte-faix les plus vigoureux et des ouvriers du port pour éteindre ses fureurs utérines. U connut de la même manière les intrigues du duc d'Orléans avec la belle marquise de MontessoUi et les mystères de la légitimité du duc de Chartres^ qui plus tard devait, sous le nom de Philippe Égalité, dévoiler à la France entière le vice de sa naissance et se glorifier d'être le bâtard d'un valet d'écurie.

Tous ces récits avaient un charme infini pour sa majesté et la prédisposaient admirablement pour les fêtes nocturnes qu'elle célébrait chaque soir, en l'honneur de Vénus» dans ses petits appartements > en compagnie des filles de TOpéra qu'on appelait les impures, des princesses, des duchesses et de quelques courtisans privilégiés. Dans ces fêtes, les va^ lets étaient écartés ; on procédait à des représentations mythologiques, Louis XV jouait au naturel le personnage d'Apol*

[XVIUJ.] GRIMES DES ROIS, dis REINES bt db8 EMPEREURS. 108

Ion f et folâtrait dans des bassins de marbre avec les neuf Muses figurées par les plus belles femmes de la troupe ; après le dieu , les princesses avaient leur tour et défiaient souvent tous les assistants. Ces saturnales se terminaient habituel* lement par un souper, où les convives se gorgeaient de vins et de liqueurs jusqu'à en perdre la raison, jusqu'à rouler péle-môle sur les tapis. Alors les domestiques entraient dans le sanctuaire, enlevaient le roi, les nobles dames, les filles d'Opéra, les grands seigneurs, et les portaient dans les appartements qui leur étaient réservés.

De semblables excès , renouvelés presque chaque soir, devaient nécessairement influer sur la constitution de Louis XV; or, on remarqua avec étonnement que la santé de sa majesté n'en recevait pas la plus légère atteinte; qu'au contraire^ chaque nouvelle orgie retrouvait le roi plus ardent, plus vigoureux qu'auparavant. Le champ était large pour les sup-* positions, et elles ne manquèrent pas.

Sur ces entrefaites , le lieutenant de police Berryer reçut l'ordre d'expulser les mendiants de la capitale. Ses agents opérèrent immédiatement de nombreuses arrestations ; mais soit par suite d'erreur, soit avec intention, ils s'emparèrent de plusieurs enfants de bourgeois, qu'ils ne voulurent rendre que contre une rançon, et dont quelques-uns ne furent jamais retrouvés. Cette chasse excita un violent soulève-^ment dans Paris ; les mères parcoururent les rues , faisant retentir les airs de leurs gémissements et de leurs fmpré^ cations ; quelques-unes, aveuglées sans doute par la donleur^ osèrent accuser Louis XV de faire enlever leurs filles pour se baigner dàls leur sang et pour réparer ses forces

lOï G1ST0IRE DES PAPES. [XVIU. S.]

débilitées, ainsi qu'avait fait Louis XI d'exécrable mémoire. Les ouvriers, déjà exaspérés par la misère, prirent la défende de ces femmes éplorées, s'attroupèrent en armes, pour* suivirent les officiers de police chargés d'exécuter celte presse sanguinaire, en tuèrent quelques-uns et en maltraitèrent on grand nombre. Berryer, le principal agent de cette odîaise mesure^ fut assiégé dans son hôtel , et forcé de s'évader par les jardins pour éviter d'être pris et pendu;

Pendant plusieui*s jours les désordres continuèrent, et Paris présenta Taspect d'un camp de guerre; enfin les gardes suisses, les gardes françaises, toutes les troupes de la maison du xoi entrèrent dans la capitale, sabrèrent le peuple, firent tomber sous leurs balles quelques milliers de femmes , de vieillards ou d'enfants, et maintinrent l'autorité de monsieur le lieutenant général de police. Les plus mutins furent roués ou attachés au gibet, les enlèvements continuèrent, et personne n osa bouger. Le parlement seul intervint, ei décréta qu'il serait instruit contre les auteurs des forfaits qui avaient exaspéré la population ; puis , sur des avis secrets qui furent donnés aux conseillers , ils eurent peur et revinrent sur leur première décision. Berryer fut au contraire admis à se justifier du fait de l'enlèvement des enfants, et la question des bains de sang fut écartée. De sorte que celte affaire re^ pour toujours enveloppée d'un voile impénétrable.

On n'ose croire que Louis XY se soit rendu coupable de telles atrocités; cependant il est demeuré avéré que plusieurs pryices de la maison de Bourbon faisaient pratiquer des saignées sur des adolescents pour laver des dartres corrosives, stigmates de honteuses débauches; touf les mémoires du

[XYI1I.8.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et ftES EMPEREURS. 105

temps s'accordent à signaler le comte de Gharolais comme une espèce de bêle féroce, et l'accusent positivement d'avoir tué bon nombre de ses vassaux pour s'exercer au tir; ils partent paiement contre la duchesse d'Orléans des accusations d'une nature aussi odieuse. Il n'est donc pas étonnant que le peuple ait songé à attribuer au roi des crimes qu'on reprochait ouvertement à cpielques-uns des membres de sa Êimille; d'autant plus que jamais les orgies du Parc-aux- Gerfs n'avaient été plus fréquentes, ni le nombre des victimes destinées aux plaisirs du monarque plus considérable , ce qui contribuait à augmenter la haine que lui avait vouée la nation. Louis XV était parvenu à ce moment au dernier degré de la dépravation; et pour couronner dignement les monstruosités de sa vie^ il venait, à l'exemple du régent» d'initier ses propres filles à d'infâmes voluptés.

Un fanatique, nommé Damiens , parut alors sur la scène, et frappa le roi au côté droit avec un canif. Ce malheureux avait voulu donner ainsi un avertissement à Louis XY, et le faire revenir à de meilleurs sentiments que ceux qu'il mani* festait à l'égard des jésuites. L'assassin fut arrêté sur l'heure et conduit dans la salie des gardes du corps. Le roi fut transporte dans ses appartements; et telle était sa frayeur, que son âme pusillanime en avait perdu toute énergie et qu'il laissa chasser de Versailles la marquise de Pompadour. lm« médiatement le parlement reçut ordre d'instruire le procès du régicide et de nommer une commission d'enquêtes.

On fit arrêter la femme, la fille de Damiens, ainsi que son père^ son frère et quelques-uns de ses parents, qui tous furent appliqués à la torture dans la ville d'Ârras , oiï ils se

trouvaient, par commandement du prince de Croy, et sui* vaut les usages barbares de la justice de cette époque.

Le régicide fut réservé à de plus effroyables supplices; on renchaina sur une espèce d'échafaud mobile, entouré d'une estrade matelassée pour qu'il ne pût attenter à sa vie, les bras, les cuisses et les jambes assujettis par des courroies qui se rattachaient à des anneaux scellés à terre. C'est sur ce lit que le premier président Maupeou, le second pré* sident Mole , le Doyen et le conseiller Pasquier, procédèrent à un premier interrogatoire^ en ayant soin de faire tenailler le patient entre chacune de leurs questions.

Pendant deux mois et demi Damiens supporta avec un courage et une constance inébranlables les supplices des pinces ardentes, du brûlement des pieds et de Talfreux brodequin, sans faire aucun aveu et sans vouloir nommer un seul de ses complices; enfin il comparut devant le parlement pour s'entendre condamner à Técartellement. Deux jours après on le conduisit en place de Grève , oii avait été dressé l'échafaud, pour subir la terrible sentence. Il parut examiner ses membres avec attention, comme pour s'assurer qu'il aurait la force de résister aux tourments; puis il promena lente* ment un triste regard sur la foule. Les bourreaux se mirent aussitôt à l'œuvre, le déshabillèrent, le renversèrent sur l'estrade, la figure tournée vers le ciel, lui fixèrent le corps, les cuisses , les bras et les pieds avec des lames de fer vis*sées; ensuite ils lui attachèrent avec une chaînette dans la main droite le couteau dont il s'était servi pour frapper le roi, et la lui brûlèrent avec un feu de soufre. La douleur lui arracha d'abord un cri terrible; puis il se tut, releva a tôte,

[XYlil. S.] OUHES DB8 ROIS, DU lUSINES IT des EMPEREURS. 107

et considéra y sans pousser aucune plainte, son poignet que réduisait en charbon Taction corrosive du feu. Après quoi les tourmenteurs passèrent au tenaillement; ils lui arrachèrent lambeaux par lambeaux la chair des cuisses , des bras et des mamelles, sans qu'il fît entendre un soupir; mais lorsqu'on YÎda dans ses plaies béantes le mélange de plomb fondu , d'huile bouillante, de résine, de cire et de soufre enflammé, il poussa des hurlements aiïreux; enQn on passa à Técartellement; on Tattacha par les bras et par les cuisses à quatre chevaux vigoureux» qui^ pendant près d'une heure, tirèrent de toutes leurs forces sans pouvoir détacher les membres du tronc. Gomme la nuit approchait et qu'il fallait en Qnir, les ooDunissaires ordonnèrent aux bourreaux d'inciser les mus* clés. Les deux cuisses et un bras avaient été arrachés que Damiens respirait encore; ce ne fut qu'au démembrement du second bras qu'il rendit le dernier soupir. Le corps et les membres furent jetés dans un bûcher préparé à quelques pas de l'échafaud. Ainsi mourut le régicide Damiens, emportant dans la tombe le secret de ses complices.

Quant à Louis XY, il avait déjà repris son train de vie habituelle, sa blessure ayant été guérie au bout de trois jours. La marquise de Pompadour avait été rappelée à Versailles , et se trouvait plus puissante que jamais. Non contente de signaler son retour par des actes d'autorité, en faisant renvoyer les ministres qui lui avaient signifié l'ordre d'exil, elle voulut prendre les allures d'une reine, et se posa comme l'arbitre des destinées de TËurope. La ûlle du boucher Poisson traita avec Timpératrice Marie-Thérèse» et^ pour le mal*> heur do là France^ fit contracter avec TAutriche une al-

108 mSTOlRE DES PAPES. [XYIII. S.J

liance qui devint la cause de la désastreuse guerre de sept ans. Depuis les traités d'Âix-Ia-Chapelle, de grandes modifications avaient eu lieu dans la politique des différents cabinets de l'Europe ; les rois s'étaient ralliés les uns aux autres pour mieux asservir les peuples , et avaient formé deux camps pour établir une sorte d'équilibre entre eux. L'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Hollande composaient l'une de ces fédérations; dans l'autre se trouvaient réunies la France, la Suède, la Prjusse et la cour de Naples. Le roi de Sardaigne, toiqours incertain dans sa politique, passait d'un camp à l'autre, suivant que le commandaient les événements ou ses intérêts. Mais cet équilibre n'avait aucune condition de durée, par la raison que Marie-Thérèse n'attendait qu'un prétexte pour reprendre à la Prusse les provinces que lui avait enlevées Frédéric II, et que la Grande-Bretagne n'aspirait qu'au moment cil elle pourrait porter le dernier coup à la marine fraor çaise et s'emparer de toutes ses colonies. Déjà le cabinet de Saint-James refusait de se dessaisir des forts construits sur rOhio dans le Canada, au mépris des traités signés entre les deux puissances, et contestait même la légitimité de l'occupation française des fies Tabago, Saint-Vincent, la Domi-* nique et Sainte-Lucie dans l'archipel des Antilles. . Un tel ^tat de choses devait nécessairement amener des collisions, et c'est ce qui arriva. Des vaisseaux français et anglais , qui croisaient sur les côtes de Coromandel , dans les mers du Sud, se prirent de querelle. Comme les derniers étaient les plus forts, ils capturèrent des bâtiments de commerce appartenant à la France; les navires de guerre français usèrent à leur tour de représailles. Les ministres de la

(XYIIL S.] GRIMES des ROIS, Dis REINES bt des EMPEREURS. 109

Grande-Bretagne en prirent occasion de former une alliance défensive et offensive avec la Prusse, pour empêcher toute introduction de troupes étrangères en Allemagne en cas de guerre avec la France.

Ce fut au milieu de semblables circonstances que la marqnîse de Pompadour, enivrée des louanges perfides de Marie- Thérèse^ accueillit les ouvertures du ministre Kaunitz, et fit s^ar au roi le fameux traité de Versailles, traité de dupe, dans lequd TAutriche stipulait pour elle tous les avantages, ne laissant à Louis XY que la stérile gloire d'épuiser ses finances, de sacrifier ses meilleures troupes afin d'ajouter de nouveaux états à ceux que possédait déjà l'impératrice.

L'Angleterre lança aussitôt une proclamation de guerre ctmtre la France. Le cabinet de Versailles répondit par de violents manifestes, et envoya une escadre sous les ordres du maréchal de Richelieu pour attaquer l'île de Minorque, qui appartenait à la Grande-Bretagne. Le roi de Prusse, de son eôcé, l'allié du cabinet de Saint-James, se jeta immédiatement sur la Saxe avec une armée formidable pour faire une utile diversion. Les hostilités se trouvèrent ainsi engagées sur tmre et sur mer, et s'étendirent avec ime incroyable rapidité dans les deux hémisphères.

Conune toujours, l'or des Anglais joua un grand rôle dans

ces conflits. La fille du boucher Poisson, la cause de cette

guerre, l'alliée secrète des ministres de la Grande-Bretagne,

vendit, à beaux deniers comptants, la perte des batailles et

la ruine de nos flottes. D'abord la valeur française fit des

prodiges et parut avoir fixé la victoire sous nos étendards.

L'amiral de U (jalissonnière, après avoir débarqué le ma- X. IS

110 HISTOIBE DES PAPES. [XVUI. S.]

réchal de Richelieu devant Mahon, avait attaqué la flotte du célèbre amiral Byng et Tavait vaincue ; Tinfortuné Commodore paya cette défaite de sa tête quand il fut de retour à Londres. Le marquis de Montcalm, chargé de la défense du Canada, venait d'enlever aux Anglais les forts Ontario, Oswego et Saint-Georges I les boulevards de leurs possessions dans l'Amérique du Nord. Le maréchal d'Estrées venait également de racheter la honte de ses anciennes défaites par la victoire inespérée d'Hastembeck. Ensuite les revers se succédèrent presque sans interruption ; la courtisane qui pesait sur la France entrava effrontément la marche des armées victorieuses, remplaça les généraux par des hommes vils et méprisables 9 sans aucune capacité, et par la valetaille dorée qui encombrait ses antichambres. Il en résulta que la France vit ses armées taillées en pièces, ses flottes détruites, ses possessions en Afrique, en Amérique et dans les Indes conquises, son commerce maritime entièrement anéanti.

Le mal devint si grand, que l'abbé de Bernis, ministre d'état, se décida , pour alléger les maux de la nation , de concert avec ses collègues , à proposer à Louis XV d'entrer en arrangements avec les puissances ennemies et de mettre uii terme à la guerre. La favorite ne goûta nullement l'avis , et fit renvoyer le ministre. Le duc de Ghoiseul fut rappelé de son ambassade de Vienne et installé à la place de l'abbé de Bernis ; la marine fut donnée à Berryer^ la guerre au maréchal de Belle-lsle^ et les finances à Bertin.

Dès lors l'administration du royaume se trouva aban* donnée à une sorte de gaspillage organisé ; les ;ninistres du roi> espèce de Jioups-cerviers toujours affamés , se mirent à

[XVIII.S.] CRIMES DES ROIS, des REINES ET des EMPEREURS. 111

dévorer la substance du peuple et à traûquer de son sang; chaque revers, chaque défaite de nos armées étaient prévus, calculés, dans les petits appartements de Versailles, entre ces misérables et la Pompadour, et Ton supputait ce qu'ils devaient rapporter.

A l'exemple des ministres , les généraux d'armée , les chefs d'escadre, se mettaient à la solde de l'Angleterre et ven-daient la destruction de leurs troupes ou de leurs flottes. De tous côtés on n'entendait parler que de perfidies, de lâchetés et de trahisons ; au dedans comme au dehors , la France était réduite au dernier degré d abaissement et de misère. La cour seule était brillante, les Fêtes succédaient aux fêtes ; l'or ruisselait sur les tables de jeu ; cet or était celui des Anglais et le prix du sang ; honte, infamie!

Pour Louis XY, il continuait sa vie de crapuleuses dé« bauches , ne s'jnquiétant nullement du sort des peuples. Heureusement Dieu eut pitié de ce beau pays de France : le roi d'Espagne, Ferdinand YI, mourut sans enfants et laissa la couronne à son frère consanguin Charles 111 , qui déjà occu-> pait le trône de Naples. Ce prince provoqua une confédération de toutes les branches de la maison de Bourbon , pour établir la prédominance de éette famille sur les autres souverains de TEurope, et forma le fameux pacte de famille. L'un des résultats les plus importants de ce traité fut de donner à la France l'appui de l'Espagne^ et de la mettre en état de repousser une invasion étrangère. A cela près , l'Angleterre avait atteint son but et réalisé ses sacrilèges espérances; notre marine était détruite et nos colonies conquises. 11 est vrai que pour arriver à ce résultat le cabinet de Saint-

lia HISTOIRE DES PAPES. [XYin. S.]

James avait prodigué les millions et augmenté la dette pu^ blique; mais, après tout, qu'était-ce pour l'aristocratie anglaise que la perte de quelques milliards dont la charge retombait sur la nation, en comparaison de l'anéantissement d'une puis* sance rivale qui pouvait un jour lui disputer Tempire ded mers ! On ne doit donc pas être étonné que la Grande-Bre« tagne consentit à cesser la guerre continentale. Des négoda* tions conduites par le duc de Nivemois et par le duc de Bedford amenèrent le honteux traité de Paris, qui plaçait la France au rang des nations déchues.

Tant d'opprobre et d'infamie ne fit pas rentrer en !ni« même le méprisable Louis XV; au contraire, il affecta d'éta* 1er plus de pompe que jamais pour insulter à la misère pu*» blique; il ne mit aucun frein dans ses dépenses, doubla le nombre des ganymèdes et des pauvres jeunes filles destinés à ses plaisirs^ et joua des monceaux d'or. Indifférent par égoïsme à ce qui concernait même les intérêts de son trône^ il le voyait s'écrouler sans terreur, ne paraissant occupé qu'à chercher des distractions dans la lecture de relations grivoises ou d'anecdotes scandaleuses, fabriquées par le duc de Ghoi<seul, sur les intrigues deè souverains et des princesses des autres cours de l'Europe , ou bien encore à tourner des ta* batières pour ses favoris, et des phallus pour ses élèves du Pare-aux-Cerfs ; st parfois ses courtisans, effrayés par les clameurs du peuple et tremblants pour leur avenir, lui ma* nifestaient des craintes sur la marche des événements , il se contentait de répondre : (c Bah! tout cela durora plus que )) moi ; peu m'importe quand je serai mort que la monar- » chie périsse et la France avec elle ! n

[Xym. s.] CRIMES des rois, BBS REINES bt des EMPEREURS, f 13

Les vieilles traditions de respect pour la personne du roi étaient encore si profondément enracinées dans les esprits ^ que malgré les turpitudes de Louis XV le peuple ne se ré-< Yoltait pas contre lui , et rejetait toutes les fautes de son gou« Temement sur la favorite. Cette animadversion générale dirigée contre la marquise de Pompadour sembla être le présage de sa chute ; le monarque» par sentiment de lâcheté autant que par fatigue, s'éloigna de jour en jour davantage d'une fenune qui était devenue l'objet de l'exécration générale ^ et se rapprocha du duc de Ghoiseul, ambitieux hypocrite qui s'avançait à pas comptés vers un but qui n'était rten moins que l'exercice de la puissance souveraine sous le titre de premier ministre. Ce seigneur avait débuté à l'armée sous le nom de comte de Stainville , et s'était élevé peu à peu jnscpi'au grade de lieutenant général ; il avait ensuite épousé la sorar de la duchesse de Gontaut, l'une des plus riches hé" ritières du royaume; puis il était devenu l'amant de la mar« qoîse de Pompadour, et avait obtenu par eliei successive^ ment, plusieurs ambassades, le titre de duc et pair, le mi-* nislère de la guerre, celui des affaires étrangères, de la marine, et la haute main sur les Cnances. Son crédit n'était cependant justifié ni par des connaissances fort étendues ni par un esprit supérieur. Le duc de Choiseul avait seulement eu le bonheur d'être distingué par la fille du boucher Poisson, et de plaire à Louis XV en le récréant par le récit de chroniques scandaleuses sur les souverains étrangers, sur sa propre sosur, la belle et incestueuse duchesse de Grammont, et sur* tout en se montrant» en toutes occasions, l'ennemi déclaré de monseigneur le dauphin , contre lequel sa majesté conservait

une haine sécrète depuis l'attentat de Damiens, en raison des soupçons qu'elle avait conçus sur la participation occulte de son 61s dans le crime. Le duc de Ghoiseul, pour ces causes, était devenu le personnage le plus important de l'état; lui seul traitait avec le clergé, avec le parlement et avec les écrivains dont la puissance devenait redoutable, et soit par lui-même, soit par son cousin le duc de Praslin^ il embrassait les diverses branches de l'administration qui étaient confiées à d'autres ministres.

Ainsi l'astre de la marquise de Pompadour pâlissait singulièrement, et déjà l'on pouvait prévoir le moment oii il s'éclipserait de l'horizon, lorsque la favorite tomba gravement malade à la suite de parties de débauches faites au château de Choisy. Dès les premiers jours, elle comprit que la science serait impuissante pour la sauver, et elle ne s'occupa plus que de mourir en reine. Elle se Gt transporter au château de Versailles , présida le conseil , quoique mourante, et jusqu'à sa dernière heure donna audience aux an^bassadeurs, aux princes, aux évêques et à tous les grands seigneurs de la cour. EnGn le 15 avril 1765 elle rendit le dernier soupir. Une heure après , par ordre de Louis XV, on jeta le cadavre encore chaud sur une civière, et deux laquais le portèrent à Thôtel de la marquise. Sa majesté se mit à une fenêtre pour voir le cortège traverser la cour ; et comme le temps était à l'orage, elle dit à un de ses familiers : (( Cette )) pauvre femme aura un mauvais temps pour son dernier x> voyage. )) Le roi ne versa pas une seule larme sur le scH^t de la marquise, et le soir même de l'événement il se rendit, suivant son habitude , à Tiniâme Parc-aux-Cerfs.

(XYIIL S.1 aUMES DBS ROIS, bbs REINES bt bbs EMPEREURS. IIS

Les bruits d empoisonnement qui avaient circulé lors de la fin prématurée de madame de Châteauroux se reproduisirent à la mort de madame de Pompadour ; les jésuites furent accusés d'avoir sacriSé à leur vengeance cette courtisane devenue leur ennemie ; mais ils s en disculpèrent et rejetèrent le crime sur le duc de Ghoiseul.

Ces accusations n'eurent aucune influence sur l'esprit du roi; sa majesté parut au contraire plus disposée que jamais à abandonner les rênes de l'état au ministre favori. Rien ne se fit plus dans le royaume que par les ordres du duc de Gboiseul; le daupbin lui-même montra pour le duc une extrême déférence 9 et se condamna à une vie très-retirée pour, convaincre son père qu'il n'avait aucune des vues ambitieuses qu'on lui prêtait.

Louis XV, toujours en garde contre ce prince, voulut tenter «ne épreuve et s'assurer si les sentiments d'abnégation qu'il affichait étaient réels; en conséquence il commanda au ministre de former un camp à Compiègne , et invita toute la cour à venir assister aux manœuvres. Le dauphin , qui aimait beaucoup les exercices militaires, ne put résister à la ten« tation : il accourut à Fontainebleau ^ prit la direction des troupes, et se livra avec ardeur aux soins que nécessitait le commandement de l'armée. Cette excessive activité lui devint fatale; à la suite des manœuvres il fut pris d'un mal étrange, qui en peu de jours le conduisit aux portes du tombeau. Quand il n'y eut plus d'espoir de le sauver, les médecins vinrent annoncer au roi que son fils n'avait pas deux jours à vivre. Louis XV ne parut ni affligé ni surpris de cette terrible déclaration; il ordonna firoidement qu'on fît les pré«

116 mSTOIRE DES PAPES. [XYUL S.]

paratifs de départ, afin qu'il pût quitter Fontainebleau dès que son fils aurait fermé les yeux. Le malheureux dauphin, qui apercevait de sa fenêtre le mouvement qu'on se donnait pour charger à la hâte les voitures de bagages, ne put retenir ses plaintes, et s'écria douloureusement : « Hélas ! la mort tarde » trop à venir^ car j'impatiente bien du monde. » A tort ou à raison on attribua encore cet événement à un crime, et on en accusa le roi et son ministre. La dauphine n'ayant pas tardé à suivre son mari, on parla ouvertement d'une tasse de chocolat empoisonné qui lui avait été présentée par des gens vendus au duc de Choiseul ; enfin , la reine étant morte quinze jours après, on alla jusqu'à appeler le roi un nouveau Néron.

Ces inculpations fausses ou non frappèrent d'épouvante Louis XV. Le lâche et crapuleux monarque feignit un retour sur lui-même, parla de faire pénitence, ferma son harem, renvoya ses maîtresses » et s'en tint à ses filles et à la belle duchesse de Grammont, dont il partageait les faveurs avec le duc de Choiseul. Mais cette existence ne tarda pas à le fatiguer; les projets de réforme furent abandonnés , le Parcaux- Cerfs fut rouvert, et les saturnales recommencèrent comme auparavant. De nobles dames, des bourgeoises, de pauvres filles enlevées à leurs parents, vinrent successivement habiter ce lieu infâme; et après avoir été souillées des embrassements de ce sardanapale, laissèrent la place à d'autres victimes.

Cependant le maître s'ennuyait toujours ; l'abus des plaisirs avait émoussé les ressorts de son organisation. Chaque jour il demandait à Lebel, son premier valet de chambre et son pourvoyeur» une femme qui sût réveiller en lui de non*

[XYIII.S.] CRIMES DBS ROIS, DBS REINES bt dbs EMPEREURS. 117

velles ardeurs et qui pût faire diversion aux amours faciles de son sérail. Enfin le hasard le servit à souhait. Un soir que Lebel parcourait les lupanars de Paris pour recruter quelque nouveau sujet destiné au Parc-aux-Cerfs , il rencontra un certain comte du Barry^qui exerçait la profession de rufiajio^ et lui conta l'embarras où il était pour plaire au roi. Le comte lui promit de le tirer d'affaire et de lui procurer la plus éhontée courtisane du royaume. Le lendemain il lui amena une jeune fille, véritable merveille de beauté; c'était Marie- Jeanne Gomart de Vaubernier, fille d'un commis aux barrières du village de Yaucouleurs.

Cette courtisane, qui devait remplacer la Pompadour et régner sur la France avec le titre de- favorite, était ventie à Paris dès l'âge de neuf ans et avait été placée chez, une mar^ chaude de modes, qui tenait en même temps une maison de prostitution. De là elle était entrée dans le lupanar de la fameuse Gourdan , où elle se trouvait encore quand le comte du Barry eut l'idée de la présenter à Lebel pour le satrape de Versailles. Il arriva ce que le protecteur de la Gomart avait prévu. Elle charma le roi à tel point, qu'en sortant de ses bras, sa majesté avoua aux courtisans admis à ses- orgies, que jamais aucune femme ne lui avait fait connaître d'aussi ineffables voluptés. L'un des seigneurs se hasarda de dire que la nouvelle pensionnaire du Parc-aux-Cerfs sortait d'un lieu de débauche, et qu'elle se trouvait inscrite sur les registres des filles d'amour. Sa majesté répliqua que la chose lui importait peu, que la belle lui plaisait, et qu'elle figurerait à la cour au milieu de$ princesses. , - En effet, par les ordres du roi, pu se mit qu quête d'un X. " • 16

118 HISTOIRE DES PAPES. (XYItl. S.]

mari pour donner un nom à la favorite; ce qui fut bientôt trouvé. On la fit épouser à Guillaume du Barry, le frère du rufiano qui Tavaît procurée à Lebel, et immédiatement après la belle fut installée à Versailles, sous le titre de comtesse du Barry. Aucun des seigneurs n'osa d'abord montrer quelque considération pour une effrontée courtisane que la plupart d'entre eux avaient possédée dans le lupanar de la Gourdan; ensuite ils s'enhardirent, et pour plaire au maître, ils visitè- .rent assidûment la favorite.

Louis XV, de plus en plus sous le charme, combla d'honneurs et de richesses la nouvelle comtesse , lui fit étaler un luxe de reine, osa l'assimiler aux membres de sa famille, et contraignit ses filles à l'admettre dans leurs orgies. Sa majesté voulut également que la favorite eût les honneurs de la présentation officielle à la cour, ce qui était un pas trèsdifficile à franchir, même pour le roi, eu égard aux sottes idées que l'on avait à cette époque sur l'étiquette. Les nobles dames , qui étaient jalouses de la Pompadour, criaient au scandale; les filles du roi, mesdames Adélaïde, Victoire «et Sophie, qui ne pouvaient pardonner à une courtisane de leur avoir enlevé la honteuse tendresse de leur père , protestaient contre son élévation ; la comtesse de Grammont , furieuse de se voir dédaignée, déchaînait contre sa rivale son frère le duc de Choiseul et son cousin le duc de Praslin pour empêcher que le roi se fît présenter la du Barry; les ministres s'agitaient, les ambassadeurs adressaient des notes à leur gouvernement, les ecclésiastiques faisaient des représentations, et les magistrats des remontrances pour prévenir ^ cette cérémonie ignominieuse.

[XVIII. s.] CRIMES DES ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 119

Il semblait réellement , à voir tout le mal qu'on se donnait, que les constitutions du royaume, le salut de l'éiat et le maintien de l'équilibre européen dépendissent de cet événement. Le duc de Ghoiseul, oubliant qu'il devait sa fortune à la ûlle du boucher Poisson, ^déclarait qu'il était prêt à renoncer au ministère plutôt que de souffrir que le roi avilît sa couronne; les princes se rangeaient à son parti, et les parlements applaudissaient à sa résolution.

Sa majesté, effrayée des obstacles apportés à la présentation de la favorite, paraissait sur le point d'y renoncer, lorsque le maréchal de Richelieu intervint, plaida la cause de la du Barry, et fit judicieusement observer à Louis XV qu'il était roi , par conséquent maître de faire toutes ses volontés, et qu'il n'avait à rendre compte de ses actions qu'à Dieu. La présentation de la favorite fut décidée. Une autre difficulté s'offrit ; aucune dame né voulut servir d'introductrice: Je maréchal de Richelieu y pourvut encore; il alla chercher dans les couloirs du palais de justice une madame de Béam, vieille*plaideuse ruinée, à qui l'on donna deux cent mille livres pour cette importante affaire. La cérémonie eut lieu; Jeanne Gamart, la courtisane du lupanar delaGourdan, fut présentée officiellement et prit place à la cour au milieu des princesses du sang et des duchesses.

A partir de ce jour, s'ouvrit pour la France le règne de. Cotillon III; la comtesse du Barry fut toute-puissante dans l'état, et éleva au faîte des grandeurs les ambitieux qui s'étaient attachés à sa fortune. On vit le maréchal de Richelieu, l'abbé Terray, contrôleur général des finances, et le chancelier Maupeou, ramper lâchement aux pieds d'une

lao HSTOIRE DES PAPES. [XYIIL S.J

courtisane pour en obtenir des grâces et des faveurs. Néanmoins la prostituée royale ne se montrait que médiocrement flattée de leurs adulations ^ soit qu'elle ressentît un tendre sentiment pour le duc de Choiseul, soit qu'elle eût été séduite par la grande réputation de son amabilité» ou soit qu'elle le redoutât; toujours est-il que la favorite fit des avances au ministre, qu'elle chercha à le convaincre qu'elle navait d'autre ambition que celle de remplacer la marquise de Pompadour, et qu'elle alla jusqu'à lui offrir d'être sa maîtresse.

Le duc, qui était dominé par sa sœur madame la comtesse de Grammontt eut l'imprudence de repousser toutes les

^ avances de la du Barry Dès ce moment la guerre fut déclarée *entre la favorite et le ministre. Celui-ci imagina, pour fortifier son parti, de donner une nouvelle reine à la France; mais Louis XV refusa d'entrer dans ses vues. Alors le duc

- songea à dresser d autres batteries et à marier le dauphin, monseigneur le duc de Berry, l'aîné des enfants du malheureux dauphin mort à Compiègne. Il avait calculé avec raison qu'une jeune princesse , qui lui serait redevable de la haute fortune à laquelle un jour elle devait arriver par son union avec l'héritier du trône de France, deviendrait son plus sûr appui contre ses ennemis. Il proposa en conséquence à Louis XV de marier son petit-fils à l'archiduchesse Marie- Antoinette -Josèpbe- Jeanne d'Autriche, troisième fille de Marie-Thérèse et de l'empereur François P% jeune personne admirablement belle. Quoicfue cette princesse comptât à peine quatorze ans , elle passait déjà pour une femme accomplie; sa taille était majestueuse , ses bras parfaitement arrondis , sa peau d une blancheur éblouissante , ses i[;egards pleins de feu ;

IXYin. s.] CRIMES DES ROIS, DES REINES et des EMPEREURS. 191

elle parlait quatre langues, le français, l'anglais, l'italien et le latin; elle était très-forte dans les arts, surtout en dessin et en musique. Mais on doit dire également qu'elle renfermait dans sou sein les germes de passions funestes, que déjà elle avait donné des preuves d'une profonde dépravation de mœurs, et que malgré la surveillance active de sa mère, elle était parvenue à établir un commerce incestueux avec son frère Joseph , et à former des relations coupables avec des officiers du palais, et avec plusieurs jeunes filles attachées à sa personne comme demoiselles d'honneur.

Louis XV donna son adhésion pleine et entière aux projets de son ministre, approuva les négociations qui furent entreprises pour cet objet; et quand toutes les conventions eurent été arrêtées, il fit le voyage de Compiègne pour recevoir la jeune fiancée, qui, dit-on, s'abandonna le soir même aux caresses impudiques du vieux satrape. Le mariage du dauphin et de Marie-Antoinette fut célébré à Versailles avec une pompe extraordinaire; malheureusement il fut signalé par des accidents de sinistre présage. Pendant la cérémonie nuptiale un violent orage éclata, et la foudre tomba à trois reprises dans les jardins du palais.

A Paris 9 des événements plus désastreux troublèrent les fêtes données par la ville, et transformèrent en jours de deuil ces jours consacrés à la joie. Pendant le feu d'artifice, plusieurs décorations de bois placées aux abords de la place Louis XV, où se tirait Je feu, vinrent à s'embraser et jetèrent une sorte de panique dans la foule qui encombrait la place et les avenues. Des milliers de spectateurs se précipitèrent sur les quais; et comme ils avaient à redouter d'être écrasés sous

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les pieds des chevaux qui stationnaient à cet endroit ou d'être poussés dans le fleuve, ils se rejetèrent par un effort désespéré sur le côté opposé, et s'abîmèrent dans les fossés ou se brisèrent sur les pierres entassées dans la rue Royale, qui était alors en construction. Pour surcroit de malheurs , les coupeurs de bourse se mirent de la partie, et augmentèrent le désordre pour voler plus à leur aise. Enfin Ion compta dans cette terrible soirée plus de deux mille cadavres restés sur place^ indépendamment de ceux qui furent enlevés par leurs amis ou par leurs parents, et des infortunés qui purent retourner chez eux, quoique blessés grièvement, et qui expi* rèrent des suites de leurs4)lessures.

Si la capitale était dans la désolation, par compensation la cour était dans l'ivresse : les princes , les princesses , les grands seigneurs de l'époque, toute la valetaille dorée, cé« lébrait le mariage du dauphin et aidait à dépenser les vingt millions que le contrôleur général avait mis à la disposition du roi pour les fêtes. Lorsque la nouvelle du désastre parvint à Versailles, c'est à peine si les danses furent suspendues; personne ne s'en montra affecté, ni Louis XV ni même le duc de Ghoiseul , qui était au moins coupable de négligence pour ne pas avoir mieux pris ses mesures, soit en doublant la garde de sûreté , soit en faisant déblayer les abords de la place où devait avoir lieu le feu d'artifice. Le parlement seul eut la velléité d'informer contre les magistrats dont l'insouciance ou l'inhabileté avait causé un si grand malheur; mais quand il vit à quels personnages il devait faire remonter le blâme, il suspendit les enquêtes, et aucune voix ne s'éleva pour demander la punition des coupables.

P^VIILS.] CRIMES DES ROIS, pbs REINES bt des EMPEREURS. 123

Néanmoins le mariage du dauphin n'avait pas eu le résultat qu'en attendait le duc de Choiseul. Sa majesté s'était promptemedt fatiguée de sa bru , et la du Barry devenait de jour en jour plus puissante. Le ministre voulut alors essayer des moyens qu'avait si heureusement employés Louvois sous Louis XIV, et se détermina à jeter la France dans une guerre désastreuse pour se maintenir à son poste. Ce n'était pas diose facile que d'y faire consentir le roi, vu la pénurie du trésor et l'impossibilité de créer de nouvelles ressources pour subvenir aux prodigalités de la cour. Toutefois il tenta bar* diment ce parti ; et pour mieux assurer le succès de ses démarches, il commença par attaquer ses ennemis les plus acharnés, et tout particulièrement l'amant de la du B.irry, le beau d'Agenois, devenu duc d'Aiguillon , neveu du maréchal de Richelieu, qui se trouvait précisément sous le coup de graves accusations de concussion et d'abus de pouvoirs dans son gouvernement de la Bretagne , et qui était poursuivi paf-devant le parlement de Paris. Mais la comtesse prit fait et cause pour son favori, et obtint de Louis XY la révocation des lettres patentes qui avaient autorisé les conseillers à connaître des crimes reprochés au duc d'Aiguillon. Ceux-ci passèrent outre, rendirent un arrêt qui déclarait le duc prévenu de faits qui entachaient son honneur, et le suspendirent de ses fonctions de pair et de ses dignités jusqu'au prononcé déûnitif du jugement. Le roi, furieux de voir ses volontés méprisées, accourut au palais de justice^ escorté de six compagnies des gardes , força le greffe et lacéra de ses mains les pièces de la procédure. Cette lâche expédition terminée, sa majesté retourna à Versailles, et quelques jours

i%h HISTOIRE DES PAPES. [XVIU. S.]

après annonça qu'elle tiendrait un lit de justice. Rien ne fut négligé pour rendre complète Thumiliation des magistrats convoqués pour celte cérémonie. Le duc d'Aiguillon y siégea parmi les pairs, malgré la condamnation dont il était frappé; le chancelier Maupeou admonesta l'assemblée en termes flétrissants ; Louis XY traita les conseillers avec une insolence extrême, et leur enjoignit d'inscrire» séance tenante, sur les registres de la compagnie un édit qui les couvrait d'infamie. 11 fallut obéir; la salle où se tenait la séance étant environnée de soldats; mais le lendemain, quand ils furent rentrés à Paris, ils annulèrent leur précédente résolution comme arrachée par la terreur, et décrétèrent qu'ils suspendraient leur service jusqu'à ce que justice leur eût été rendue.

Sa majesté, d'après ce principe en vigueur dans les mo^ narchies absolues , qu'un roi est maître d*agir en toutes choses suivant son bon plaisir, trouva tout simple, pour assurer l'impunité d'un grand coupable, de détruire la seule barrière qui existât entre le peuple et le trône, et abolit le parlement. Le duc de Choiseul voulut s'opposer à ce coup d'état, et argua de l'intérêt général de la nation; mais aux premières paroles Louis XV l'arrêta , lui présenta des pièces écrites de sa main, qui témoignaient que lui-même ne songeait dans cette affaire qu'à éloigner ses ennemis de la cour , afin de pouvoir entraîner la France dans une guerre contre l'Angleterre et dans le seul but de rester ministre. Le duc se retira couvert de confusion, bien assuré de sa disgrâce; elle ne se fit pas attendre. Une heure après, le duc de la Vrillière vînt lui apporter une lettre de cachet qui l'exilait dans ses terres» ainsi que son parent le duc de Praslin.

[XVUl. s.] CRIMES DBS ROIS. pb8 REINES bt pe's EMPEREURS. ISK

LouiVPbilippe-Joseph de Chartres, le bâtard de cette duchesse d'Orléans qui passait pour la plus effrénée messaline de Tépoque , et qui faisait alors son apprentissage d'opposition, accourut auprès du ministre exilé, le tint longtemps embrassé, et répéta, en versant des larmes hypocrites , que c'en était fait de la monarchie* Beaucoup de seigneurs imitèrent cet exemple^ et vinrent féliciter le duc de Choiseul sur sa disgrâce; mais ce fut tout. Le peuple ne parut même pas s'inquiéter de cette révolution de palais; peu lui importait, en effet, la chute des courtisans qui le gouvernaient, puisque la misère était au comble et qu'il n'avait aucun adoucissement à attendre de leurs successeurs.

Louis XY, débarrassé de son ministre, procéda inunédiatement à Feiécution de son plan favori , l'abolition du par* lement. Dans la nuit du 19 au- 20 janvier 1771 , par ordre de samajesté, des mousquetaires envahirent les maisons des magistrats, les arrachèrent à leur sommeil t et leur enjoi<gnirent d'avoir à répondre, par oui ou par non, s'ils consentaient à reprendre leurs fonctions. Quarante d'entre eux, intimidés par la présence de soldats armés, signèrent qu'ils se soumettaient aux ordres du roL; mais au matin , en se rendant au palais, ils s'empressèrent de se rétracter, et protestèrent contre la violence dont on avait usé envers eux. C'était ce que désirait le monarque; il rendit aussitôt un arrêt qui déclarait le parlement aboli. La journée entière fut employée à signer des lettres de cachet : le soir venu , des huissiers suivis de gardes se présentèrent de nouveau che^e les magi^^ts , s'emparèrent de leurs personnes et les emmenèrent aux lieux qui avaient été désignés pour leur exiit Sa X. 17

majesté agit de la même manière pour les autres parlements, et avant la fin de Tannée ils se trouvèrent entièrement supprimés dan^ toute l'étendue du royaume.

Gomme il fallait cependant un ordre judièiaire, le chancelier Maupeou installa au nom du roi une commission du conseil à la place du parlement; et quelques jours après , ce nouveau tribunal publia un décret qui établissait six nouvelles cours souveraines sous le nom de conseils supérieurs, dans les villes d'Arras , de Blbis^ de Ghâlons-sur-Mame, de Germont, de Lyon et de Poitiers.

Ces divers changements ne se firent pas «ans exciter une violente opposition de la part de tous les hommes voués à l'étude de la jurisprudence , et qui voyaient les constitutions renversées par rétablissement de semblables cours. La chambre des comptes adressa des observations au chancelier; la cour des aides, dont le zèle était échauffé par le président Lamoignon de Malesherbes, réclama avec force contre les rigueurs exercées envers les parlements^ et eut les honneurs de la persécution.

Louis XV, qui multipliait les lits de justice, en tint un nouveau où il publia trois édits qu'il venait de forger , l'un qui supprimait pour toujours le parlement de Paris, le second qui abolissait à jamais la cour des aides, et le dernier qui transformait le grand conseil en corps judiciaire avec les attributions législatives. En terminant la séance , le rbi fit cette insolente allocution aux nouveaux magistrats : « Je vous » déclare inamovibles ; je vous ordonne de commencer vos » fonctions et vous défends toutes délibérations contraires à » mes augustes volontés. Telles sont mes décisions, et je n'^i

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» changerai jamais. » Les princes, qui voyaient là cour des pairs annihilée par cette nouvelle création, adressèrent des* remontrances à sa majesté; le duc d'Orléans et Louis-Philippe de Chartres son fils osèrent attaquer dans leurs discours la &vorite, les ministres et même le monarque. Des lettres de cachet en firent justice; les princes de Gonti^ de Gondé, le duc de Bourbon, le comte de Glermont, iurent également conduits en exil dans leurs terres; la vengeance du crapuleux Louis XY s'étendit jusqu'aux membres les plus infimes du barreau et de la magistrature.

Mais la discorde qui existait entre le trône et ses plus fermes soutiens ne fut pas de longue durée. Les princes qui avaient montré le plus d'acharnement dans la lutte donnèrent les premiers le signal de la soumission : le duc d'Orléans ne tarda pas à négocier son rappel , et promit d'obéir servilement à la favorite , sous la seule condition qu'on l'autoriserait à rendre public le mariage qu'il avait contracté avec la belle Montesson depuis la mort de sa femme. Le duc de Ghartres , le plus lâche des princes de sa race , disent les mémoires du temps, la honte de la maison de Bourbon, dans laquelle il était frauduleusement entré, le fils d'un valet d écurie , escroc insigne , ivrogne abruti , débauché crapuleux, sans foi^ sans loi, sans pudeur, sollicita égale--, ment sa grâce de la du Barry. Les autres princes^ à l'exception du duc de Gonti , ne tardèrent pas à suivre son exemple , les ducs et pairs abjurèrent aussi leurs velléités de rébellion ; les membres du parlement de Paris descendirent à leur tour aux plus lâches prières, afin d'obtenir du chancelier là levée de leur exil et le remboursement de leurs charges. Le peuple

lîM mSTOIRE DES PAPES. [XVIII. S.]

paya encore le prix des charges^ et toute opposition cesisa contre la cour, du moins à Paris; carie mécontentement prenait dans les provinces le caractère de la sédition.

En Bretagne surtout se manifestait une grande agitation ; Louis XV envoya des troupes pour ruiner^ le pays et dissoudre les états bretons dans le cas où ilâ continueraient à résister à ses ordres. De semblables précautions furent prises contre les états de la Bourgogne et du Languedoc. Elles produisis rent des résultats bien différents de ceux qu'on attendait : le peuple prit pacti pour les magistrats; les soldats envoyés pour mettre les rebelles à la raison refusèrent de tirer centre leurs concitoyens. Les provinces furent alors inondées d'écrits satiriques qui dévoilaient toutes les turpitudes du gouverne^ ment; des bulletins manuscrits^ mis en circulation sous te nom de nouvelles à la main , montrèrent au grand jour les infirmes débordements de Louis XY, et dénoncèrent à Vexécration publique le monarque et ses ministres. Des placards régicides furent même afBcbés en plein jour dans la capitale ; Tun d'eux avait été attaché au socle de la statue du roi qui décorait la grande place Louis XV, et contenait cette terrible allusion à la teAtative de Damiens : « Arrêt de la cour des )) monnaies^ qui ordonne qu'un louis mal frappé soit ré^ » frappé ! »

Le roi ne s'inquiéta de ce redoublement de haine dont il était l'objet, que pour se mettre en garde contre le poignard d'un second régicide. Par ses ordres, plusieurs milliers de personnes suspectées d'être hostiles à la royauté furent incarcérées à laBastille avec des lettres de cachet dont la teneur indiquait assez le sort qui leur était réservé : « Monsieur

[XVm. s.} CRIME» DES ROlSt BB8 REINES bt dbs EMPEREURS. 13»

n le gouverneur de la Bastille. recevra le prisonnier, le gar- » dera huit jours et s'en défera ! »

Ce fait , consigné dans les Archives de la police et dans l'Histoire de la Bastille, suffît pour démontrer que Louis XV» surnommé par ses flatteurs le Bien-Aimé, le disputait près* que en cruauté à Tinfàme L^uis XIY, son aïeul; la seule dif* férence qui exisiât entre eux» est que Tun massacrait au iprand jour, et le second dans Tombre.

Indépendamment de ces barbares exécutions, il est prouvé par les témoigoages les plus authentiques, et par les asser-* tions de Tabbé Montgaillard, Tun des historiens les plus consciencieux qui aient écrit sur 1 époque de la révolution , que Louis XY, pendant le cours de son règne, lança plus de cent cinquante mille lettres de cachet. Ce n'est pas tout en^ oore; le roi, non content d'avoir spolié ses sujets par les difiérents moyens qui avaient été imaginés par ses prédécesseurs, essaya, pour remplir ses trésors, d une mesure atroce qui semblait lui avoir été soufflée par l'enfer : il se Gt entrepreneur de calamités publiques , chef des monopoleurs des Êurinee; il spécula sur la misère, sur la faim , et devint l'âme de ce &meux pacte de famine qui devait couvrir le sol de la franco de plus de cadavres que n'aurait pu faire une guerre meurtrière.

Depuis longtemps les finances étaient dans le plus grand désordre; les impôts, déjà si énormes vers la fin de la vie de Louis XIY, avaient quadruplé depuis l'avènement de Louis XY au tr6ne ; les intérêts de la dette, qui se trouvaient réduits jl vingt-*cinq millions à la majorité du roi, montaient M sextuple de cette somme, et représentaient un capital de

plusieurs milliards, lorsque sa majesté eut la pensée d'élever à la charge de contrôleur général des finances labbé Terray, un de ces honmies dévoués à la tyrannie» qui proclament effrontément le principe de l'inviolabilité des rois,. et qui prétendent que l'existence des peuples ne doit être comptée pour rien quand il s'agit de satisfaire je moindre caprice des sou* verains. Ce misérable arrivait au ministère avec l'idée bien arrêtée de créer de nouveaux impôts, d'emprunter à tous les taux^ et de solder les dettes par des banqueroutes. Ce fut lui encore qui donna à Louis XV le funeste conseil de révoquer ledit sur la liberté de l'exportation des grains, d'accaparer ensuite les blés amenés sur tous les marchés du royaume, et d'en faire hausser le prix à volonté, pouF affamer ses sujets et les contraindre ainsi à livrer juscpi'à leur dwnière obole. Projet jnfernal qui ne pouvait sortir que du cerveau d'un prêtre ou de celui d'un roi.

Sa majesté procéda avec une rare habileté à la réalisation de ces mesures: elle commença par faire acheter par les agents du fisc les blés qui arrivaient de la campagne sur tous les marchés ; ensuite elle fit construire d'immenses magasins à Gorbeil et dans différents endroits, ainsi que des moulins, et accumula dans ses greniers des quantités prodigieuses de farines et de grains; tout cela sans prendre la peine de dissimuler, affectanf même de faire parade de son adresse, et montrant à ses courtisans un agenda sur lequel se trouvaient notées de sa main , jour par jour, les variations des marchés. Le roi poussa' l'impudence jusqu'à vouloir qu'on plaçât dans l'Àlmanach royal , au rang des officiers de finances, avec le titre de trésorier des grains et des farines , un sieur Mirla-

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[XYIII. S.] CRIMES DBS ROIS, des REINES et des EMPEREURS. 131

iraud , afin que les cultivateurs connussent à qui ils devaient s'adresser pour traiter de leurs récoltQS.

Il résulta tout naturellement de cet accaparement une disette affreuse , quoique Tannée eût été bonne et les récoltes abondantes. Les grains haussèrent^ les monopoleurs de bas étage vendirent leurs blés et réalisèrent d'importants bénéfices ; le roi attendit encore. La famine s'accrut : partout on entendiX parler d'infortunés qui expiraient d'inanition; les campagnes se trouvèrent sillonnées^ comme au temps d'Isabeau de Bavière, par des bandes innombrables de vieillards, de femmes, d'enfants, hâves, exténués, couverts de haillons,. qui se répandaient dans les bois pour dévorer les glands, ou qui paissaient dans les champs comme d^s troupeaux de bétail. Alors sa majesté ouvrit ses greniers et vendit son Wé au poids de l'or. L'opération avait merveilleusement réussi. Les richesses que Louis X Y extorqua de cette manière servirent à payer les dépenses toujours croissantes du ParcauX'Cerfs et à satisfaire les goûts ruineux de la du Barry. Cette favorite avait sa cour, et recevait à sa t^ible les princes, les ducs et pairs , les ministres ; elle donnait des fêtes à la noblesse j à la robe^ à la finance et même au clergé. Les plus grands seigneurs étaient à ses pieds ; monseigneur le duc d'Orléans lui demandait lâchement sa protection , afin d'obtmir du roi la reconnaissance de son mariage avec madame de Montesson^ et elle répondait en lui frappant sur le vratre: « Êpousez-4a toujours, gros père; tâchez seulement y> que vos enfants ne soient pas tous bâtards ,. et je me charge )) du reste, i)

Lorsqu'elle sortait de son lit^ le nonce du pape et le grand

aumônier lui mettaient Tun et l'autre ses pantoufles et lui servaient de camérisles. Sa faveur était à son apogée et lui avait inspiré une telle vanité qu'elle ne parlait rien moins que de se faire épouser par son royal amant ; déjà même elle aiïeo tait les allures d'une reine. Puis, sous prétexte que sa maison ne pouvait contenir la foule des seigneurs qui venaient lui rendre visite, elle se fît bâtir un magnifique palais sous le nom modeste de pavillon de Lucienne.

Cette demeure devint la retraite de prédilection du roi ; il y passait des journées entièrest et ne s'en arrachait que pour son harem du Parc-aux-Gerfs. C'était là que sa majesté, dé*pottillant tout appareil de grandeur, se livrait à ses goûts culinaires; le bonnet de coton en tête, la serviette au côté» elle remplissait auprès de la favorite les plus humbles fonctions de la domesticité, préparait son déjeuner et se laissait gourmander comme un valet. On cite encore aujourd'hui cette phrase de la du Barry, dite dans un instant fort délicat, où le roi cupidonnait avec elle : a Prends donc garde» la France^ i> ton café f..., le camp! x>

Louis XY fmit cependant par se fatiguer de sa maîtresse , et jeta les yeux sur une jeune femme que le cJbmte du Barry avait fait épouser à son fils et qu'il destinait à remplacer sa belle-sœur. Celle-ci écarta sa rivale à prix d'or avant que le roi eût eu le temps de s'y attacher; et pour prévenir le retour de semblables caprices, elle suivit l'exemple de la Pom«padour et se fit la directrice du Parc aux-Cerfs. Les mœurs de cet abominable séjour avaient fait de grands progrès depuis plusieurs années. Les matrones, chargées de surveiller les odalisques du sérail» étaient toutes des femmes titrées;

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