‹ Histoire des papes (volume 4)Chapitre 9 sur 49 · PIE VII · texte numérisé non relu

PIE VII

FfLANÇOIS Ily RÉPUBLIQUE FRANÇAISE^

empereur d'Allemagoe, 259® PAPE. NAPOLÉON l^^^

deTenu empereur des Français.

FRANÇOIS 1*% LOUIS XVIIl,

empereur d'Autriche. roi de France.

Conclave à Venise, — Bonaparte» consul, fait élire pape, sous le nom de Pie VU, le moine Chiaramonti. — Origine du nouveau pontife. — Ses doctrines républicaiiles. — Il déclare le premier consul fils atné de TÊglise. — Il donne le même titre au comte de Provence. — Fourberie du saint-père. — Concordat de 1801 . — Pie VII rétablit les jésuites en Russie. — Réaction catholique en France, -r- Organisation des sièges épiscopaux. — Publication des articles organiques. — Le pape proteste contre cette addition au concordat. — Division entre les prélats français. — Changements politiques survenus en France. — Bonaparte est proclamé empereur des Français sous le nom de Napoléon V\ — Pie VII reçoit l'ordre de venir à Paris pour le sacrer. — Lâche obséquiosité du saint-père envers Bonaparte. — Le pape veut canoniser un des parents de Tempereur. — Prétentions ridicules du souverain pontife. — Rupture entre l'autel et le trône. — Retour de Pie VII a Rome. — Il devient l'ennemi le plus acharné de Napoléon. — Lettres de l'empereur à sa Sainteté. — Les Français occupent militairement la ville apostolique. — Pie VII est dépouillé de sa souveraineté temporelle. — Le pape excommunie Tempereur. — Sa Sainteté est conduite prisonnière à Savone. — Les cardinaux rouges X. M

et les cardinAux noirs. -^ Concile national. — Concessions 4^ saint-père. — Bref pontifical. — Pie VU est conduit en France. — Il signe un nouveau concordat à Fontainebleau. — Rétractation du pape. — Sa Sainteté rejette le concordat qu'elle avait accordé en vertu de son pouvoir infaillible , et déclare qu'elle a agi sous l'inspiration de l'esprit des ténèbres. — Napoléon renvoie le pontife en Italie. — Bulle du rétablissement solennel des jésuites dans tdute l'Europe. — Chute de l'empereur. — Retour des Bourbons en France. — Pie Vil envoie complimenter Louis XVIU. — Accord provisoire pour l'Église gallicane. — Persécdtiond rdn gieuses. — Mort du pontife^

Le dixHiôuyième fiiècle ^'ouvrait pour les peuplés sblis les plus fâToi^ables auspices; les rois, qui pendant un si grand nombre d'années avaient dominé les nations par la terreUr, tremblaient à leur tour sur leurs trônes chancelants) les prêtres , qui depuis quatorze siècles avaient r^né despotlquement sur les consciences pour le malheur de l'hamadité, étaient réduits à conspirer dans l'ombre; la papauté, cette fatale et monstrueuse institution^ qui avait étë la eause de tant de calamités^ de tant de désastres, dQ taht dé përsêiHitions, se trouvait, lors de la mort de Pie Yl, à la veille d'être complètement anéantie* Mais les hommes n'étaient point siiffisanunent rassasiés de superstitions, et le triomphe de la liberté fut encore différé !

Bonaparte, consul, qui déjà songeait à couvrir son front du diadème de Gharlemagne^ et prévoyait le moment où il

[14QQ.1 HISTOIRE DE P|E VII. mH

auriiit bef^in d'un nouveau Léon III pour le sacrer, rassembla les pi^rrça éparses de la Babel ponUticai^ qae la Répu^ blique venait de raser, et la réëdiBa de nouveau^ Vingt jour» appès son avènement au pouvoir, tpente^oinq cardinaux se réunirent à Venise pour faire cesser la vacance du sain^ siège et donner un cbef à l'Église.

Chaque puissance, selon l'usage , intrigua pour faire nommer une de ses créatures , et chercha à s'assurer les voix ; la France l'emporta, soit qu elle fût plus habilement serviç ou qu'elle payât plus généreusement les votes ; après cent quatre jours de discussions et de luttes , elle fit reporter la majorité sur le cardinal Barnabé-Louis Chiaramonti, qui fut proclamé pape le 14 mars 1800, sous le nom de Pie VII,

Le nouveau pontife n'était âgé que de cioquante^buît ans) il était de Césène , et fils du comte Scipion Chiaramonti 0t d^ la comtesse Ghini. Ses parents lavaient fait entrer fort jenno dan» Tordre des bénédictins; plus tard, Pie VI, qui étail allié à sa famille, l'avait successivement élevé à la dignité d'abbé^ d'évêque de Tivoli, puis d'Imola, et enfin de caridinal. Dans ces différentes positions^ il avait fait preuve d'une extrême flexibilité d'opinions; ainsi, après s'être montré partisan outré de l'absolutisme, il avait tout a coup tourné aux idées libérales, et à Toccasion de lenclavement de son diocèse dans la Bépublique Cisalpine, il avait prononcé une sqperbe homélie où il prouvait, en s'appuyant sqr les textes des Écritures, que pour être bon chrétien il fallait être démocratet L'habile cardinal avait prévu qu'en affectant des sentiments républicains il s'assurerait la protection de la Vwwe f^t préparerait sop élévation au trône ppQtifipal.

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Devenu pape , Ghiaramonti poursuivit la politique cauteleuse cpii lui avait valu la tiare; il épuisa toutes les formes adulatrices pour remercier le consul Bonaparte de l'appui qu'il lui avait prêté; il le proclama Télu du ciel ^ le juste par excellence. Comme on doit le supposer, toutes ces lâches flatteries avaient un but intéressé; c'était d'obtenir l'intervention de la France, pour contraindre l'empereur d'Allemagne à lui permettre de quitter Venise, et à renoncer à son projet d'établissement du siège papal à Vienne.

Le premier consul accueillit favorablement ces réclamations, et notifia à François II qu'il eût à ne point mettre obstacle au départ de Pie VIL Sa Sainteté s'embarqua, gagna Pesaro, et s'achemina vers Rome. Les Français n'occupaient déjà plus la ville apostolique et avaient été remplacés par les Napolitains : le pape jugea alors qu'il était de bonne politique de se ménager des protecteurs dans tous les partis, et pour faire sa cour aux Bourbons de Naples, il se hâta d'instruire officiellement de son exaltation le comte de Provence , en lui donnant le titre de roi de France et de fils aîné de l'Église. Puis, sur la nouvelle que le premier consul avait franchi les Alpes et envahissait l'Italie pour la seconde fois à la tète d'une armée formidable, il écrivit à Bonaparte, lui donna également le titre de prince très-chrétien, de fils aîné de TÉglise , et ouvrit les premières négociations relatives au fameux concordat qui fut définitivement conclu l'année suivante, le 15 juillet 1801.

Par cette convention. Pie VII transférait au chef du gouvernement français les droits et prérogatives dont avaient joui les anciens rois près le saint-siége ; il autorisait môme

(tSOS.] HISTOIRE DE PIE VU. 377

les prêtres à prêter serment de fidélité à Bonaparte, sans s'inquiéter autrement du droit divin de la dynastie déchue. Le pape se réserva seulement l'institution canonique des évêques, afin de pouvoir paralyser en France l'action du culte, selon ses intérêts. Le premier consul eut la faiblesse d'accéder à cette clause , soit qu'il n'en prévît pas toutes les conséquences, soit qu'il voulât, à force de condescendance, s'assurer du dévouement de Pie VU pour ses desseins ultérieurs.

Il est vrai que y par compensation , sa Sainteté mit le clergé françaisaux pieds du conquérant, et imposa aux prêtres l'obligation de révéler au gouvernement toutes les conjurations dont la connaissance viendrait jusqu'à eux, c'est-à-dire d'envelopper les royalistes dans un vaste réseau,' et de faire servir la religion à une sorte d'espionnage sacré.

Le concordat était à peine signé, que Pie YII entrait ouvertement dans une voie de réaction catholique, rétablissait en Russie la compagnie de Jésus, et faisait affluer les bons Pères en France, sous la dénomination d'adorateurs du sacré cœur et de sociétaires de la foi. Bientôt les couvents reparurent, les maisons professes se rouvrirent ^ et de tous ces repaires s'élancèrent des milliers de fanatiques, chargés d'abrutir les peuples et de les asservir.

Sa Sainteté avait été trop vite en besogne; la masse de la nation s'effraya des tentatives du clergé, et se prononça si énergiquement contre le retour aux superstitions catholiques, que le gouvernement consulaire fut obligé de différer jusqu'au 15 avril 1802 la publication du concordat conclu avec le saint-siége.

Bonaparte ayant eu le temps dans l'intervalle de disposer

878 HISTOIRE DE8 PAFIiS. [18*9]

le9 esprits à la soumission, le pape put s'ooouper cl9 U réor^ gauisation du haut clergé en France.

Sur cent trente-cinq sièges épiscopaux (fui exiataieut avant la révolution, cinquante-quatre étaient vacants par suite de la mort des titulaires ou de leur renonciation, et beaucoup d'autres par suite de l'absence volontaire d^ pasteurs, qui avaient refusé de prêter le serment civique et avaient émigré.

Dans les pays conquis de l'Allemagne^ de la Flandre et de la Savoie , sur vipgt-quatre diocèses, dix se trouvaient également libres par des motifs analogues. Le souverain pontife adressa une bulle aux évèques constitutionnels et aux prélats non assermentés, pour qu'ils donnassent leur démission et consentissent à une nouvelle élection , dans Tintérêt de TÉ* glise. Les pasteurs assermentés obéirent et déposèrent leurs pouvoirs entre les mains des consuls; il n'en fut pas de même des évêques rebelles , qui avaient fui à l'étranger et qui se regardaient comme des martyrs; ils refusèrent d'adhérer aux mesures commandées par la cour de Rome, et qualifièrent la bulle pontificale de violente et d'irrégulière. Pie VU passa outre, déclara toutes les anciennes Églises supprimées, et promulgua le décret qui autorisait la nouvelle division du territoire delà République en dix archevêchés et cinquanteneuf évêchés. Ensuite il envoya à Paris le cardinal Caprara, son légat à latere, avec les pouvoirs les plus étendus , pour régler concurremment avec le ministre des cultes Portalis tout ce qui avait rapport à la religion.

Son éminence, dès le lendenjain de son arrivée, eut une audience du premier consul ; aussitôt après , elle se mit ei) devoir de délivrer les buUeg d'institution oanQ^ique a^x pré-

11801.] HISTOIRE DE PIE Vil. SY9

làts désignés par Bonaparte* Les choses se passèrent trèsconvenablement : l'etercice du culte catholique fut rétabli solennellement en France ; et le légat^ en signe de satisfaction, publia un jubilé extraordinaire pour que les fidèles pussent racheter le pardon de leurs fautes. Un bien petit nombre consentit à encourager le trafic des indulgences^ la majorité de la nation resta indifférente; quelques hommes énergiques et sincèrement dévoués à leur pays osèrent même blâmer la conduite du premier consul ; le général Lannes^ entre autres t dit à cette occasion : d Bonaparte se trempe dans » Teau bénite^ Teau bénite le noiera. »

U ne tarda pas en effet à reconnaître la faute capitale qu'il avait faite en se mettant sous la dépendance de la cour de Rome ; le concordat était à peine promulgué ^ qu'il chercha à regagner pied à pied l'autorité dont il venait de se dépouiller si mal à propos^ en publiant des articles organiques qui n'étai^t autres que les quatre propositions du clergé français et les maximes de l'Ëglise gallicane contenues dans la pragmatique-sanction. Ces articles rendaient indispensables l'autorisation du gouvernement ponr la publication des bulles ^ breis et rescrits de Rome, comme aussi pour l'exercice légitime du pouvoir des nonces» légats et autres envoyés du saint-siége; ils autorisaient les recours au conseil d'état en cas d'abus de pouvoir du pape, rendaient vaine toute exemption de la juridiction de l'ordinaire^ et prescrivaient l'enseignement des quatre célèbres articles de 1682. Sa Sainteté s'irrita de voir le premier consul mettre des obstacles à ses projets de domination absolue, réclama contre les articles organiques comme hostiles à la religion et

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contraires aux doctrines de l'Eglise, et fomenta secrètement des divisions dans le clergé français. Trente-six évoques, à son instigation, formulèrent une protestation contre les mesures prises par le gouvernement relativement à la diminution de l'ancien nombre d'évêchés ; ils s'élevèrent avec force contre l'asservissement du pouvoir spirituel à l'autorité civile» contre les articles organiques; ils flétrirent du nom d'apostats les prélats qui les acceptaient et les déclarèrent en^ communies ; ils attaquèrent même les bulles apostoliques et firent un manifeste en faveur des droits de Louis XYIII au trône, droits, disaient-ils, quil ne tenait que de Dieu, et qui imposaient aux Français, en vertu de la loi religieuse, des devoirs dont rien ne pouvait les dégager. Ces réclamations, appelées canoniques, avaient pour but d'infirmer le serment de fidélité au gouvernement établi , de soulever un schisme dans l'Église, et de faire revivre les anciennes prétentions des papes sur la France ; mais l'hypocrite Ghiaramonti avait affaire à un homme plus habile que lui , et il devait succomber dans la lutte.

Bonaparte , qui depuis le 18 brumaire s'était fait nommer successivement premier consul , consul à vie, et enfin empereur, au lieu de lui adresser des récriminations sur la conduite des évoques , le fit simplement prévenir par le cardinal* Fesch, son oncle, ambassadeur de France à Rome, qu'il désirait que sa Sainteté se mit immédiatement en route pour Paris , et qu'elle vint le sacrer dans sa capitale. Le pape, n'o« sant point résister aux volontés du nouveau césar, assembla le consistoire , fit part aux cardinaux de la résolution qu'il avait prise de passer les Alpes , nomma Gonzalvi pour le

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remplacer au gouvernement politique de Rome , et quitta la ville apostolique le 2 novembre. A Turin, il trouva plusieurs personnages envoyés par Napoléon pour augmenter son oor^ tége et rendre sa marche plus imposante. Le 26, il arriva à Fontainebleau, oii l'attendait l'empereur. Il y demeura quelques jours pour se reposer, et en repartit le 28 avec Napoléon pour faire son entrée dans Paris. Les évoques récalcitrants imitèrent la conduite du pape et firent leur soumission.

Au jour marqué pour la cérémonie du sacre j Pie VII se rendit à l'église Notre-Dame, revêtu d'une chape étincelante de pierreries, la tiare en tête, escorté d'un clergé nombreux ^ et précédé, selon l'usage romain, d'un officier qui portait la pantoufle sacrée, sur un coussin, ce qui excita Thilaritédes Parisiens et nuisit beaucoup à la gravité du cortège; il avait à ses côtés deux cardinaux -diacres assistants^ le cardinal Braschi, neveu de Pie YI, et le cardinal de Bagane ; un peu en avant^ étaient le cardinal-évéque Antonelli et le cardinaldiacre de rÊvangile Caselli. Sa Sainteté fut conduite à Yun des trônes qui avaient été élevés dans l'intérieur de la nef, pour attendre l'empereur. Dès que sa majesté fut entrée, la céréaK)nie commença. Napoléon se plaça à genoux avec l'impératrice pour recevoir l'onction sacrée; puis il se leva, et, sans attendre que Pie VII le couronnât; il lui enleva le diadème des mains, le posa sur sa tête, et couronna ensuite Joséphine.

Le lendemain de cette grande solennité, Ghiaramonti, qui nourrissait le secret espoir de faire servir sa condescen* dance aux intérêts du saint-siége, réclama l'abolition des articles organiques. Napoléon ne se montra nullement disposé X. W

à sacrifier à sa reconnaissance les droits de sa couronne, et refusa d'obtempérer à ses désirs. Pie VU ne se rebuta pas, il revint à la charge; et^ pour emporter l'aflaire, mit en œuvre un moyen qu'il regardait comme infaillible. 11 proposa à l'empereur de canoniser un pauvre hère nommé frère Bonaventure Bonaparte, mort dans un couvent depuis près de cent ans. Au grand étonnement de sa Sainteté /Napoléon, loin de paraître touché de l'honneur insigne qu'elle désirait faire à sa famille, se récria sur le ridicule qui allait tombar sur lui , et déclara qu'il s'opposait de toutes ses forces à ce qu'on fit un saint du moine Bonaventure. Ce second refus indisposa gravement le pape contre son hôte; mais il n'osa rien témoigner de ses secrets sentiments; au contraire il affecta de lui prodiguer plus que par le passé des témoignages d'amitié; et, sur la simple proposition de Portalis, ministre des cultes, il accorda le chapeau de cardinal à Gambacérès ainsi qu'à du Belloy ; puis il érigea Ratîsbonne en métropole de toute l'Allemagne. Il est vrai que le ministre lui avait promis en échange de faire droit à des réclamations qu'il avait formulées dans un mémoire^ et qui étaient au nombre de onze principales : a l'aboUtion du divorce, incompatible avec le principe de l'indissolubilité dû mariage enseigné par rËglise; l'inspection absolue des évêques sur les mœurs et sur la conduite des clercs placés sous leur dépendance ; les moyens pour le clergé catholique d'exister avec décence et de se perpétuer dans l'intérêt de la caste sacerdotale; le renouvellement des anciennes lois sur la célébration des dimanches et des fêtes ; l'exclusion de l'éducation publique de tous les prêtres ou religieux mariés; la soumission

du clergé français aux jugements du saint-siége; la restauration des établissements et des congrégations religieuses que la révolution avait abolis; des allocations pour les Lazaristes, pour le séminaire des Missions étrangères et pour celui du Saint-Esprit; en6n, l'équivalent en numéraire de Tabbaye de Glairac, donnée au saint-siége par le renégat Henri IV , lors de sa dernière abjuration.

Plusieurs de ces choses furent immédiatement accordées à sa Sainteté; d'autres furent renvoyées à des temps plus éloignés. Ces premières concessions engagèrent le pape à faire un nouveau mémoire sur les affaires politiques de Tltalie. Dans cette pièce singulière» Pie VU revendiquait la qualité d'administrateur du patrimoine de saint Pierre, réclamait la possession des domaines apostoliques annexés au territoire de l'empire français ou à celui de la république italienne; et pour exciter la générosité du conquérant il lui prodiguait toutes les formules de la plus lâche adulation. Napoléon resta insensible à cet excès de dégradation; il ne daigna pas même répondre à Ghiaramonti, et se contenta de lui faire dire par son ministre, qu'il ne consentirait jamais , pour augmenter les états d'un prêtre ambitieux , à démembrer son empire , encore moins à diminuer le territoire d'un peuple qui s'était donné à lui. Et sans plus s'inquiéter de Pie VII, il partit de Paris, franchit les Alpes, et alla se faire couronner roi d'Italie à Milan.

Bien que désappointé dans ses prétentions, Ghiaramonti ne voulut pas quitter la France sans laisser sur le sol des traces de son passage. A sa voix des cohortes de jésuites sortirent de dessous terre, se formèrent en société sous le nom de

Pères de la foi, et se répandirent dans toutes les provinces. Ensuite sa Sainteté reprit la roule de ses états. Mais en s'éloignant de la capitale, Pie Vil emportait une haine pro^ fonde, implacable, une haine de prêtre, contre l'empereur. 11 en donna des preuves le jour même de son arrivée à Rome, en frappant d*anathème les maximes de l'Ëglise gallicane, par la confirmation de la bulle « Auctorem fidei , » et en s'associant à la politique du cabinet de Saint-James.

Napoléon répondit aux bulles pontificales par des décrets impériaux et en démembrant pièce à pièce les états romains. Sa Sainteté, exaspérée, somma le fils aîné de l'Église de déclarer s'il avait l'intention de la dépouiller de toutes ses provinces. L'empereur lui fit dire par son ambassadeur, qu'il avait connaissance des menées de la cour pontificale, et qu'il ne respecterait les domaines de saint Pierre qu'à la condition que Pie Vil écarterait les Anglais de ses ports et donnerait son adhésion au blocus continental. Le pape, qu'une semblable mesure contrariait infiniment, et qui, cependant, n'osait pas entrer en lutte ouverte avec la France, objecta que la religion lui faisait un devoir de garder la neutralité, et de ne point fermer ses états aux étrangers.

Pour clore toute discussion. Napoléon mit des garnisons dans les ports d'Ancône et de Civita-Vecchia , et donna à son frère Joseph , avec le royaume de Naples, les principautés de BénéventetdePontecorvo qui y étaient enclavées ; ensuite il fit prévenir le pontife qu'il voulait que lui-même procédât au couronnement du nouveau roi des Deux-Siciles. Chiaramonti refusa encore d'adhérer aux volontés de l'empereur, en prétextant de vains scrupules de conscience, Mais les vé-

ftflQ60 HISTOIRE DE PIE VU. a85

ritables motifs de sa conduite étaient dans le refus qu'avait fait Joseph de recevoir la couronne de Naples en qualité de vassal du saint-siége , et dans l'espérance qu'avait le pape de voir son ennemi écrasé par les armées coalisées de l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche. La fameuse bataille d'Austerlitz , gagnée par les Français , vint détruire ses illusions. Il chercha alors à regagner les bonnes grâces de Napoléon , et lui adressa de cauteleuses félicitations sur sa nouvelle victoire. L'empereur répondit au souverain pontife : « Que s'il ne voulait point s'exposer à un rude chàti* ment 9 il devait marcher dans une ligne droite, éviter le dédale de la politique, et ne pas se lier avec les puissances hérétiques^ qui étaient incapables de le protéger. »

« Toute l'Italie, ajoutait Napoléon dans une autre lettre sur le même objet ^ sera soumise à ma loi ; mais je ne toucherai en rien à l'indépendance du saint-siége. Je lui ferai même recouvrer les dépenses que lui occasionneront les mouvements de mon armée , à la condition que votre Sainteté aura pour moi dans le temporel les mêmes égards que je lui porte dans le spirituel , et qu'elle cessera des ménagements inutiles envers des hérétiques ennemis de TËglise^ et envers des puissances qui ne peuvent lui faire aucun bien. Vous êtes le souverain de Rome; mais j'en suis l'empereur. Tous mes ennemis doivent être les vôtres. 11 n'est donc pas convenable qu'aucun agent du roi de Sardaigne , qu'aucun Anglais, Russe, Suédois, réside à Rome ou dans vos états, ni qu'aucun bâtiment appartenant à ces puissances entre dans vos ports. J'aurai toujours pour votre Sainteté la déférence filiale que je lui ai montrée dans toutes les circonstances ; en

retour, vous vous souviendrez que je suis comptable envers Dieu du bonheur des peuples.

» Comment puis-je, sans gémir, voir la religion compromise par les lenteurs de la cour de Rome^ par de misérables prétentions! Ils en répondront devant Dieu, ceux qui mettent tant de zèle à protéger des mariages protestants , et veulent m'obliger à unir les membres de ma famille avec des hérétiques ; ils en répondront devant Dieu , ceux qui retardent l'expédition des bulles de mes évêques , et qui livrent mes diocèses à l'anarchie. Il faut six mois pour que les prélats puissent entrer en exercice, et cela pourrait être arrangé en huit jours.

)) Quant aux affaires d'Italie, j'ai tout fait pour les évêques; j'ai consolidé les intérêts de TËglise ; je n ai touché en rien au spirituel, ni à Milan, ni à Naples, ni dans aucune des villes ou s'est étendu mon pouvoir. Je ne refuse pas d'accepter le concours d'hommes doués d'un vrai zèle pour la religion, et de m'entendre avec eux; mais puisque Dieu m'a commis au maintien de la religion, j'agirai sans la cour de Rome, si elle reste dans une coupable inaction. Si votre Sainteté suivait les conseils que je lui ai donnés à Paris, la religion de l'Allemagne serait organisée^ et non dans le mauvais état où elle est. Dans ce pays et en Italie ^ tout se serait fait de concert avec le saint-siége et convenablement. Mais je ne puis laisser languir un an ce qui doit se faire en quinze jours. Ce n'est pas en dormant que j'ai porté si haut l'état du clergé, la publicité du culte 9 et réorganisé la religion en France, de telle sorte c[u'il n'est pas de pays où elle fasse tant de bien^ où elle soit plus respectée et où elle jouisse de plus de considération.

Ceux qui vous tiennent un autre langage vous trompent et seront la cause de grands malheurs »

Au lieu d'écouter la voix de la raison et de donner satis- Êiction à Tempereur sur les justes griefs qu'il lui signalait, le pontife entra dans un accès de rage à la réception de cette lettre ; il assembla immédiatement le consistoire et annonça aux cardinaux qu'il allait engager une lutte terrible avec la France , et qu'il ne la suspendrait qu'après avoir foulé aux pieds (i le basilic. »

Napoléon, pour toute réponse, envoya des troupes qui occupèrent militairement la "ville de Rome, puis il incorpora dans ses régiments les soldats du pape, s'empara de la direction des postes et dfes imprimeries, fit enlever les cardinaux étrangers, malgré les protestations du sacré collège^ et les fit conduire hors des états de l'Ëglise. Sa Sainteté, de plus en plus exaspérée^ envoya un bref comminatoire à l'empereur pour le menacer des foudres pontificales , s'il ne s'empressait de rappeler ses troupes et d'implorer le pardon de sa conduite passée. Napoléon punit l'outrecuidance de Pie VU en annexant au royaume d'Italie les plus belles provinces de r%lise^ la marche d'Âncône, les duchés d'Urbino, de Macerata et de Gamerino.

Cet acte de vigueur imposa au pape ; pendant quelques mois la cour de Rome n'osa faire aucune manifestation hostile à la France ; mais bientôt , sur la nouvelle des embarras qu'éprouvait Napoléon dans sa guerre d'Espagne , la vieille audace de Pie VU reparut^ et les brigues se renouèrent plus vivaces qu'auparavant entre le cabinet de Saint- James, le cabinet de Vienne et celui du palais Quirinal. Par

S88 HMTOIIB DE8 PAPB8. [IM».]

suite de ces intrigues , la guerre se ralluma an AUemape.

Napoléon s'élança plus rapide que Téclair pour châtier ses ennemis^ remporta sur les troupes autrichiennes les victoires d'Âbensberg, de Landshut, d'Eckmiihl^ et fit son entrée dans Vienne le 15 mai 1809. Le 17, il rendit son fameux décret qui déclarait les états du pape réunis à l'empire français.

Aussitôt que cette mesure fut connue à Rome, le saint^père entra dans un paroxysme de fureur inouïe; il vociféra les im^ précations les plus horribles contre l'empereur, contre la France, contre les Italiens ^ contre les Anglais, contre toutes les nations chrétiennes amies ou ennemies qui l'avaient se* condé dans ses guerres ^ ou qui n'avaient pas su le vaincre dans les combats. Quand il eut exhalé s& colère par des me* naces impuissantes, il songea à réveiller le fanatisme des populations, et fulmina une bulle d'excommunication contre Napoléon. Son attente fut encore trompée, les Italiens res-* tèrent indifférents; sa manifestation n'aboutit qu'à montrer à l'Europe dans quel discrédit étaient tombés les foudres du Vatican , si terribles dans les mains de Grégoire VIL Inde-* pendamment de la honte que le pape recueillit de cette dé^ marche , il eut la mortification de se voir arraché de son pa* lais et conduit en exil dans la ville de Savone.

Peu de jours après , il apprit que Napoléon^ vainqueur des Autrichiens à Wagram, venait de signer un traité avec François P' à Schœnbrunn, et avait imposé pour première condition à la paix, son mariage avec l'archiduchesse Marie-» Louise, fille aînée de l'empereur. Cette nouvelle enlevait à Pie Yll ses dernières espérances; néanmoins il ne se rendit pas encore. Armé du concordat de 1801 y qui lui concédait

[1810.] HISTOIRE DE PIE Vil. 389

le droit de conférer lepiscopat en France, il continua la gnerre contre Napoléon. Celui-ci comprit alors Ténormité de la faute qu'il avait faite en reconnaissant d'une manière solennelle l'intervention du pape comme nécessaire à la nomination des évêques; mais il était trop tard, le vainqueur des rois fut contraint d obéir en quelque sorte à un vieillard fanatique t et de laisser vacants plusieurs sièges épiscopaux pour lesquels Pie YIl refusait de donner sa sanction.

11 en résulta de graves divisions entre les hauts dignitaires du clergé , et notamment parmi les cardinaux. Ainsi ^ lors de la célébration du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, treize membres du sacré collège, sur vingt-six qui étaient à Paris, ne se présentèrent point à la cérémonie, sous prétexte que le saint-père n'avait pas autorisé le divorce de l'empereur et de Joséphine, et en réalité pour faire leur cour à Pie YII, le seul dispensateur des grâces et des bénéfices.

Pour terminer cette lutte ridicule, Napoléon se décida à faire signifier au pontife la déclaration suivante par l'entremise d'un de ses préfets : (( D'après les ordres de sa majesté » impériale et royale^ Napoléon, empereur des Français, )) roi d'Italie , protecteur de la confédération , etc. , nous » sommes chargé de notifier au pape Pie VU , que défense » lui est faite de communiquer avec aucune Église de France » ni aucun sujet de l'empereur^ sous peine de désobéissance » de sa part et de la leur; l'avertissant qu'il cesse d'être l'or- » gane de l'Église catholique , et que sa majesté s'occupe de » le faire déposer. »

En effet y Napoléon songeait sérieusement à assembler un

concile national pour juger le pape, abolir le concordat de X. 50

390 mSTOIBE DES PAPES. [1811.)

1801^ et établir dune manière dogmatique les droits de^ métropolitains relativement à l'institution des évèques. Sa Sainteté, ramenée à la modération par l'imminence du péril , offrit alors de faire des concessions, consentit à entrer en négociations avec les envoyés français, et fit rédiger une note dans laquelle elle offrait de constituer canoniquement les évêques nommés par Napoléon; d'étendre le concordat fran* çais à la Toscane , à Parme et à Plaisance ; de faire insérer dans un acte particulier une clause qui rendrait légitime l'installation des évêques par le métropolitain ou par le plus ancien prélat de la province.

Ces concessions n'ayant pas satisfait l'empereur, les évêques reçurent l'ordre de se former en concile le 17 juin 181 1 . Plusieurs réunions préparatoires eurent lieu avant la séance solennelle ; et ce qui surprit étrangement Napoléon ^ une opposition violente s'y manifesta contre ses édits. Il igno* rait qu'il est dans les habitudes du clergé, dans son esprit de domination, de tourner contre ses protecteurs l'au-itorité qu'ils ont eu l'imprudence de lui donner. S'apercevant , donc que la majorité des évêques était imbue des maximes ultramontaines, il fit cesser le concile dès la première session, et arrêter les évêques de Tours, de Gand et de Tournay, qui s'étaient déclarés ouvertement les agents de Pie VIL Ce procédé rendit plus docile une nouvelle réunion de prélats qui eut lieu au palais de l'archevêché de Paris, le 5 août suivant; les Pères y décidèrent la question relative à l'institution épiscopale suivant les désirs de l'empereur. On supposa que sa Sainteté allait s'élever contre les principes de l'Église gallicane; il n'en fut rien: Pie VU dé-

clara que l'opimon des prélats était conforme à la sienne ; il joignit à son bref des instructions concernant la manière dont les évêques devaient se conduire en conférant l'institution du métropolitain, et donna de grands éloges aux Pères sur la sagesse dont ils avaient fait preuve dans une affaire aussi délicate. Il fit plus encore , il adressa une lettre particulière à Napoléon, le nomma son très-cher fils empereur et roi, lui prodigua les épithètes les plus louangeuses, les plus serviles, et termina en le suppliant de ne point s'opposer à une réconciliation. Toutefois il évita de se prononcer sur les causes qui motivaient sa disgrâce, et particulièrement sur l'extension que Napoléon voulait donner au concordat en l'appliquant aux provinces de l'empire français , à Rome ellemême^ aux états annexés au royaume d'Italie , à la Hollande, à Hambourg et aux provinces rhénanes.

Le rusé pontife avait calculé qu'une démarche semblable ne compromettrait en rien sa position , et forcerait son ennemi à lui rendre la liberté : ses espérances furent déçues ; l'empereur ne répondit même pas à ses lettres , et renvoya les évêques dans leurs diocèses respectifs, sans prendre la peine de clore le concile.

Napoléon avait alors de plus graves sujets d'appréhensions qu'un pape à soumettre ; il avait à s'occuper d'immenses préparatifs de guerre et de son gigantesque projet d'invasion de la Russie. Mais avant de commencer cette brillante et désastreuse campagne , il envoya l'ordre à la cour de Turin de transférer le saint-père en France. Sa Sainteté ne fit aucune protestation, se mit en route avec une escorte, et arriva le 20 juin 1812 à Fontamebleau , qui avait été fixée pour sa

résidence. On permit aux princes de l'Église qui habitaient Paris^ et qu'on nommait les cardinaux rouges ^ de venir lui faire leur cour; les cardinaux noirs, ainsi nommés parce qu'ils avaient été privés de la pourpre par l'empereur, pour avoir refusé d'assister à son mariage avec Marie-Louise, furent seuls écartés.

Après la malheureuse retraite de Moscou , Napoléon revint en France et s'occupa immédiatement de reprendre les négociations avec le pape; il se rendit à Fontainebleau et posa les bases d'un nouveau concordat, qui fut accepté par sa Sainteté. Les principales dispositions étaient : « Que Pie VU exercerait les fonctions spirituelles en France et en Italie, comme ses prédécesseurs; que les ambassadeurs et autres envoyés près le saint-siége seraient considérés comme membres du corps diplomatique ; que les domaines pontificaux non encore aliénés demeureraient la propriété du pape et seraient administrés par ses agents; qu'il lui serait alloué pour les domaines aliénés un revenu de deux millions de francs ; que l'empereur aurait six mois pour nommer aux sièges vacants ; que les métropolitains prendraient les informations nécessaires pour constater le mérite du sujet élu ; que le pape l'instituerait dans les six mois qui suivraient la notification; que dans le cas contraire le droit d'investiture serait acquis au métropolitain ou au plus ancien évéque de la province; que la propagande, la pénitencerie, les archives, seraient établies dans le lieu où séjournerait le pape; que celui-ci renoncerait à la souveraineté de Rome et consentirait à transférer le saint-siége en France. » Les deux parties contractantes signèrent soleqnellement le traité le 25 janvier

[1818.] mSTOIRE DE PIE YII.

1815. Des fêtes célébrèrent cet heureux événement, et Pie YII embrassa Napoléon , (quoiqu'il ne î&t pas encore relevé de son excommunication. Cet accord fut de courte durée : les cardinaux ministres ayant été rendus à la liberté et ayant obtenu la permission de se rapprocher du pape, les intrigues recommencèrent. Pacca et Gonzalvi effrayèrent le pontife sur les conséquences du concordat qu'il avait signé, et le déterminèrent à prendre une résolution extrême, à protester contre ses propres actes , à révoquer ce qu'il avait accordé , à donner au monde chrétien le scandale d'un pape démentant son infaillibilité !

Sa Sainteté écrivit donc à l'empereur, le 24 mars, c'est-àdire deux mois après la signature du concordat, pour lui faire connaître sa nouvelle détermination : a C'est Tesprit )) des ténèbres , c'est Satan qui ma soufflé tous les articles )> de ce concordat ! .... Le plus amer repentir, les plus grands » remords, déchirent mon âme, qui n'a plus ni paix ni trêve; D je me rétracte, comme Pascal II rétracta les promesses qu'il » avait faites à Henri V, empereur d'Allemagne; et je pro- » teste que je n'accepterai aucun traité aussi longtemps que x> je ne serai pas rétabli dans tous mes droits spirituels et » temporels »

Napoléon , irrité de la mauvaise foi insigne du pape , passa outre à cette déclaration, et rendit un décret pour maintenir le concordat. Cette mesure aurait, sans nul doute, amené de grands désordres dans TËgiise et produit un schisme, si les événements politiques n'avaient détourné l'attention générale des affaires ecclésiastiques.

Pour la cinquième fois les souverains étrangers, soudoyés

3M EOSTOIRB DES PAPES. [1811.]

par For de T Angleterre, avaient formé une nouvelle coalition et se préparaient à envahir la France. Des hordes de Russes, d'Autrichiens, d'Anglais, de Prussiens, de Suédois, de Hollandais, de Danois, d'Espagnols, de Napolitams, de Portugais, s étaient réunies pour écraser la grande nation, et formaient plusieurs armées dont le total s'élevait à plus de onze cent mille hommes. Napoléon, sentant la nécessité de ne point laisser dans le cœur de l'empire un foyer de discordes et ne pouvant vaincre l'obstination du pape, autorisa son retour à Rome.

Sa Sainteté était à peine arrivée dans ses états que de grands changements avaient eu lieu en France. Napoléon avait succombé; les Bourbons étaient rentrés à la suite des fourgons des armées étrangères, et Louis XYIII trônait aux Tuileries! Pie VII se hâta d'écrire au nouveau roi pour le complimenter sur son heureux avènement. Après quoi il sévit contre les patriotes romains qui s'étaient prononcés pour les Français ; il condamna les uns au bannissement, les autres aux galères, plusieurs à la peine de mort. Les prêtres fanatiques songèrent également à fêter à leur manière le retour du saint-père ; ils prêchèrent une croisade contre les républicains, distribuèrent des poignards bénits pour égoi^er les hérétiques, et dans leur exaltation furibonde ils désignèrent les Israélites à la vindicte publique, et osèrent demander au pape l'autorisation de « manger du juif rôti! )) L'intervention des ambassadeurs des puissances fut nécessaire pour empêcher ces cannibales d'exécuter leur horrible projet. Les Israélites sauvèrent leur vie,^mais non leurs fortunes. Sa Sainteté confisqua leurs biens, les surchargea d'impôts,

[18U0 HISTOIRE DE PIE VIL m

et les relégaa comme un troupeau d'animaux immondes dans un quartier séparé appelé Ghetto.

Pie VU s'occupa ensuite de l'acte que les séides du despotisme regardaient comme le plus important, la restauration de Todieuse société de Jésus. Il publia à cet effet» le jour de Toctavede la fête de saint Ignace de Loyola, la bulle suivante : (I Le monde catholique demande d'une voix unanime le rétablissement des jésuites; il reconnaît les fruits abondants

que ces apôtres ont produits dans toutes les contrées

La dispersion même des pierres du sanctuaire dans ces dernières époques de calamités, l'anéantissement de la discipline des ordres religieux , la gloire de la religion catholique , exigent que nous nous rendions aux vœux de tous les peuples en réorganisant cette milice sacrée. Nous nous croirions coupable devant Dieu d'un grand délit « si dans les immenses dangers de la république chrétienne nous négligions des secours c[ue nous accorde la spéciale providence du Christ; et si^ placé dans la barque de saint Pierre, agitée et assaillie par de continuelles tempêtes, nous refusions d'employer des rameurs vigoureux et expérimentés, s'offrant d'eux-mêmes pour rompre les flots d'une mer qui menace à chaque instant

la papauté du naufrage et de la mort Déterminé par des

motifs si puissants, nous avons décrété, de science certaine, en vertu de la plénitude de la puissance apostolique, et à valoir à perpétuité, que toutes les concessions, privilèges, facultés et droits accordés aux jésuites de l'empire de Russie et du royaume des Deux-Siciles s'étendront désormais à ceux de nos états ecclésiastiques et également à tous ceux des autres royaumes »

Cette bulle fut immédiatement expédiée en France avec les cierges de la Chandeleur que sa Sainteté envoyait à la famille royale; mais dans l'intervalle il s'était passé de singuliers événements. Napoléon avait quitté Tile d'Ëlbe, assignée par les alliés pour sa résidence; il était débarqué sur les côtes de France et avait reconquis son trône. Les Bour* bons s'étaient enfuis honteusement de Paris et s'étaient dirigés vers la ville de Gand. Le souverain pontife éprouva une frayeur extrême en apprenant ce retour inespéré de la fortune de Napoléon;* ne se croyant plus en sûreté à Rome, il s'empressa d'en sortir avec sa cour et gagna la cité de Gènes. Là, sa Sainteté reçut une lettre de l'empereur, modèle de sagesse et de clémence.

(c Très-saint père, écrivait Napoléon, vous avez appris dans le cours du mois dernier mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit maintenant vous être connue; ils sont l'ouvrage d'une puissance irrésistible , l'ouvrage de la volonté unanime d'une grande nation qui connaît ses droits et ses devoirs. La dynastie que les baïonnettes étrangères avaient imposée au peuple français n'était plus faite pour lui. Les Bourbons n'ont voulu s'associer ni à ses sentiments, ni à ses besoins, ni à ses mœurs ; le peuple a dû se séparer d'eux. Sa voix appelait un libérateur, je suis accouru. Du point où j'ai touché le rivage, l'amour de mes peuples m'a porté jusqu'au sein de la capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d'affection par le maintien d'une honorable tranquillité ! Le rétablissement du trône impérial était nécessaire au bonheur des Français;

[18t5.) HlgTOIRE DE PIE VU. 9W

ma plus douce pensée est de le rendre en même temps otil« à raffermissement de l'Europe.

» Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès; une plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître désormais d'autre rivalité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses vœux; jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour Tindépendance des autres nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heureuse conGance, les sentiments paternels de votre béatitude , le calme est assuré pour longtemps ; et la justice, assise aux con6ns des divers états, suffira seule pour en garder les frontières. »

Tels étaient les sentiments sublimes qui animaient la grande âme de Napoléon , mais qu'étaient loin de partager les rois alliés. Aussi la guerre recommença-t-elle plus terrible que jamais. L'Angleterre fit des efforts désespérés, soudoya de ses deniers toutes les armées ennemies, ouvrit ses tr^ors à toutes les trahisons, et jeta encore un million d'hommes sur le territoire français. La bataille de Waterloo vint mettre fin à cette lutte; Napoléon, abattu, non par la fortune, mais par la trahison de ses généraux, abdiqua la couronne et se livra aux Anglais; magnanime imprudence, qu'il paya de sa libertés de sa vie! Les misérables! au mépris du droit des X. 61

gens, osèrent le retenir captif, le conduire sur un rocher au milieu des mers^ sous un climat mortel, pour le torturer, pour Tassassiner !

 la première nouvelle des revers qu'avaient éprouvés les armes de l'empereur, sa Sainteté était retournée triomphante dans Rome : dès qu'elle fut installée au palais Quirinal, elle nomma des ambassadeurs pour venir complimenter Louis XYIII sur son nouveau retour en France. Le cardinal légat, Hercule Gonzal vi, et le sculpteur Ganova, furent chargés de cette mission : ils devaient en même temps présenter aux souverains alliés des brefs pour obtenir Tentière restitution des provinces dont le pape avait été dépouillé, ainsi que les tableaux, statues et objets dart enlevés au musée de Rome; ils devaient en outre solliciter le rappel des jésuites en France. Toutes ces choses furent accordées au souverain pontife, fiientôt les provinces se trouvèrent envahies par des essaims de noirs disciples d'Ignace de Loyola; à Bordeaux, Il Sainte- Anne, à Forcalquier, à Montmorin, des collèges s'ouvrirent sous la direction des bons Pères; un peu plus tard, leur nombre s'acfirut encore de tous ceux qui furent chassés de la Russie par Alexandre , et qui vinrent s'abattre à Dôle , à Laval, à Vitry, à Avignon et particulièrement à Paris.

Pie VU, satisfait de la soumission de Louis XYIII, supposa qu'il pouvait pousser plus loin ses empiétements , et lui fit présenter un concordat calqué sur celui de Léon X avec François P', c'es^à-dire qui faisait rétrograder la France de trois siècles. Le roi le signa , mais ne voulut pas le rendre obligatoire à son clergé, soit (pi'il se souciât peu de se mettre sous les pieds d'un père spirituel qui l'avait traité si

longtemps en fils cadet^ soit c[u'il redoutât le refus de sanction de la Chambre l^islative , où n'était pas éteint tout amour du bren public.

Sa Sainteté, de plus en plus encouragée par le succès de ses démarches à pousser en avant, intrigua activement au congrès de Vienne^ se fit mettre en possession des trois provinces des marches d*Âncône , de Mac^rata et de Zermo, des duchés de Gamerino , de Bénévent et de Ponte-Corvo , ainsi que des provinces de la Romagne, de Bologne et de Ferrare^ connues sous le nom des trois légations , et réclama encore quelques villes de cette dernière légation , situées au delà du Pô, ainsi que la ville d'Avignon et le comtat Yenaissin.

Déjà la fatale influence de la cour de Rome s'étendait sur les différents royaumes de rEuro[ie : le sénat de la Savoie avait ressuscité d'anciennes lois atroces et rétabli les peines afDictives et infamantes des siècles barbares contre les blasphémateurs; la Bavière avait signé un concordat avec le pape; l'empereur avait agi de même à l'égard du royaume de Pologne; le roi des Deux-Siciles , Ferdinand VII, s'était vu forcé d'accorder des compensations au saint-siége pour la suppression du honteux tribut de la haquenée; les princes protestants de FAllemagne eux-mêmes se trouvaient vigoureusement pressés, sollicités, menacés, pour permettre l'entrée de leurs états aux jésuites ; de toutes parts , enfin , s'annonçait la restauration du papisme. Heureusement les princes catholiques et protestants des états de la Confédération germanique s'émurent des progrès de la cour de Rome. Pour éviter toute collision , ils arrêtèrent entre eux le principe de la liberté illimitée des cultes , et proposèrent au pontife un

MW HISTOIRE DES PAPES. [iMS.)

concordat établi sur ces bases: Pie VU refusa d y adhérer, sous prétexte qu'un semblable traité compromettrait sa puissance temporelle et spirituelle ; ils passèrent outre malgré ses censures. Le saint-père marcha alors tête levée dans la voie des réactions : il se rallia aux rois de la sainte alliance , déclara une guerre terrible aux idées libérales, fulmina des excommunications contre les démocrates de France, les illuminés d'Allemagne, les radicaux d'Angleterre, et les carbonari d'Italie ; il poursuivit à outrance les écrivains indépendants , et poussa la lâcheté jusqu'à persécuter un vénérable vieillard, le vertueux Llorente , Tauteur de THistoire de l'Inquisition en Espagne, qui s'était réfugié à Paris. A l'instiga* tion de monsignor Macchi, nonce apostolique^ le ministre de la police fit intimer à ce vieillard octogénaire, déjà fort souf* frant, l'ordre de (juitter la France dans un délai de quelques jours, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver, Llorente obéit, se mit en route , et mourut avant d'avoir atteint la frontière.

Dieu frappa à son tour le persécuteur. Le 6 juillet, Pie VU fit une chute dans sa chambre et se cassa le col du fémur ; tous les secours de la science furent impuissants pour sa guérison, et le 20 avril 1825 il expira dans la quatre-vingt-unième année de son âge, après avoir régné vingt-trois ans cinq mois six jours. On célébra ses funérailles avec la pompe accoutumée, et l'on déposa son cercueil, suivant l'usage, dans la sarcophage oii le pontife mort attend le pontife vivant.

[1MB.] ranOIRE DE LÉON XII. Ml

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