XVIII. 9.] RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
sur les motifs de sa rébellion envers la Constitution. Celte apostrophe hardie, l'attitude sévère et digne des représentants , lui causèrent un trouble , une émotion qu'il ne put maîtriser ; il balbutia, répondit par quelques phrases incohérentes, protesta de son dévouement à la chose publique, et sortit en disant : ce Qui m aime me suive! »
Au Conseil des Cinq-Cents l'orage grondait avec plus de violence encore. Delbrel faisait entendre à la tribune ces paroles énergiques :
(c Représentants du peuple, de grands dangers menacent }) la République; et ceux qui veulent la détruire sont » ceux-mêmes qui , sous prétexte de la sauver, ont tiré le » gUdve contre vous. En vain ces Tiypocrites conspirateurs » pensent vous intimider en déployant autour de cette en- » ceinte l'appareil formidable de la force. Non, les dé- )> fenseurs de la patrie ne consentiront jamais à tourner » leurs armes contre ses représentants. Cependant}, si d'in- » fâmes conjurés parvenaient à égarer le courage des sol- » dats, nous saurions mourir à notre poste en défendant les » libertés publiques contre les tyrans, contre les dictateurs » qui veulent l'opprimer. Nous voulons la Constitution ou )) la mort ! Les baïonnettes ne nous effrayent pas : nous » sommes libres ici. Je demande donc que tous les membres » du Conseil renouvellent à l'instant le serment de maintenir » la Constitution de l'an III. «
L'assemblée se leva en masse, en criant: « Point de dic- » tature! A bas les dictateurs! Vive la Constitution! » Ensuite chaque représentant, nominativement appelé, vint à la tribane jurer fidélité à la République. Le président lui-
même, Lucien Bonaparte, quitla le fauteuil et prononça la formule solennelle. Un seul député, Bergoeing, s'affranchit de rengagement commun et donna sa démission. L'exaltation était parvenue au plus haut degré.
Ce fut en ce moment que parut Bonaparte, escorté par un peloton de grenadiers. Il s'avança seul et découvert, et fit signe de la main qu'il désirait parler à l'assemblée. Mais à la vue des soldats, l'indignation générale fit explosion, et des clameurs tumultueuses s'élevèrent de tous les points de la galle : a Quoi ! des baïonnettes , des sabres , des hommes «armés ici, dans le sanctuaire de la représentation natio- )) nale! Hors la loi le dictateur! Â bas le traître! Mourons à ï> notre poste! Vive la Républicpie et la Constitution! Hors )) la loi le dictateur! Â bas le nouveau Gromwell! » Un député, le républicain Bigonnet, s'élança de son banc, et saisissant Bonaparte par le collet, cria d'une voix tonnante: «Que fai&-tu, téméraire? Tu violes le sanctuaire des lois; D retire-toi ! n En un instant le général fut entouré , pressé , menacé par la foule des représentants, et contraint dere* joindre ses soldats.
Après son départ, Lucien essaya de prendre la défense de son frère; sa voix fut couverte par les imprécations de Tas* semblée. Un député cria : « Aujourd'hui Bonaparte a terni sa gloire! ))Un autre: « Bonaparte s'est conduit en rai! o Un autre : « Je le voue à l'opprobre des républicains ! » Un autre : « Je demande qu'il soit traduit à la barre pour rendre compte de sa conduite ! n Un autre : « Aux voix la mise hors la loi du général Bonaparte! » Cette dernière motion se trouvant appuyée par la presque unanimité des représen-
[XVIIL S.] RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 969
tants^ on somma le président de la mettre aux voix. Lucien YQulut encore justifier la conduite de son frère ; il iut interixxnpu dès les premières paroles par les cris redoublés : tt Hors la loi ! » il crut la partie perdue, et tomba suffoqué par ses larmes. Au même instant un peloton de grenadiers du Cwps législatif entra larme au bras dans la salie, fendit la foule^ pénétra jusqu'à Lucien, l'enleva hors de l'assemblée, et le ramena auprès de Bonaparte.
Celui-ci était pale, morne, et encore tout ému de la scène où il avait joué un si triste rôle : à la vue de son frère il reprit courage, réunit en conseil les principaux conjurés; et d'après leur avis se détermina à emporter la journée par tous les moyens, par la ruse^ par la violence, et même par d'atroces calomnies, en trompant les soldats, en signalant les républicains comme des brigands et des assassins soldés par l'Angleterre* Lucien, couvert de la toge et du manteau des mandataires du peuple, s'élança à cheval au milieu des troupes, et leur adressa cette harangue, qui fut imprimée sur-le-champ et répandue avec profusion :
« Citoyens soldats, moi , le président dii Conseil d€S Cinq- Cents, je vous déclare que l'immense majorité des représentants est dans ce moment sous la terreur de quelques jacobins à stylets, qui assiègent la tribune^ présentent la mort à leurs collègues^ et enlèvent par leurs menaces les délibérations les plus affreuses.
)) Je vous déclare que ces audacieux brigands se sont mis en révolte contre le Conseil des Anciens, et ont osé parler de mettre hors la loi le général chargé d'assurer l'exécution des décrets « ccmune si nous étions encore au temps de leur règne ^
OÙ ces mots « hors la loi » faisaient tomber les têtes les plus chères à la patrie.
» Je vous déclare cpie ces furieux se sont mis eux-mêmes hors la loi par leurs attentais contre la liberté du Conseil. Au nom du peuple français , qui depuis tant d'années est le jouet de ces misérables enfants de la terreur, je confie aux guerriers le soin de sauver la majorité de leurs représentants, afin que, délivrée des stylets par les baïonnettes, elle puisse délibérer sur le sort de la République.
» Généraux, et vous, soldats, vous ne reconnaîtrez pour législateurs que les députés qui vont se rendre auprès de moi ! Quant à ceux qui resteraient dans l'Orangerie , que la force
les expulse! Ces brigands ne sont plus les représentants
du peuple, ce sont les représentants du poignard! »
Bonaparte, dans sa harangue, reproduisit les mêmes menaces, les mêmes ordres, les mêmes calomnies. Le général Serrurier parcourut à son tour les rangs des soldats, en répétant : (( Camarades, le Cçnseil des Cinq-Cents a voulu as-, sassiner notre général. » Les soldats, abusés par cet odieux mensonge, répondirent par les cris de « Vive Bonaparte! » Quelques agents de police, déguisés en ouvriers, mêlèrent leurs acclamations à celles des troupes, et ajoutèrent: « A » bas les Jacobins! A bas les 95! »
A ces clameurs succédèrent le roulement des tambours, le
bruit des armes, le pas de charge L^rdre était donné
de faire évacuer la salle des Cinq-Cents. Des grenadiers envahirent le temple des lois, l'arme au bras; le général Leclerc était à leur tête. Les représentants se placèrent avec calme sur leurs sièges. Le commandant éleva la voix et les
[XVUI. &J REPUBLIQUE FRANÇAISE. 371
invita à se retirer. Ils conservèrent la même attitude. Un officier reprit : « Grenadiers , en avant ! Tambours , Ja charge! » Les soldats obéirent, mais avec hésitation, avec lenteur, et pénétrèrent dans toute la longueur de la salle en présentant la baïonnette. Les députés, au lieu de fuir, de* meurèrent à leur place, attendirent les grenadiers, découvrant leur poitrine et faisant retentir les voûtes des cri^ de « Vive la République! Mourons pour la liberté! » Enfin une partie des représentants fut poussée hors de la salle; ceux qui voulaient mourir sur leurs bancs furent emportés par les soldats, sans autre violence, sans injure, tellement la conduite des législateurs les avait frappés d'admiration.
11 était cinq heures et demie quand la salle fiit totalement évacuée et fermée. Après la défaite des républicains, les conjurés s'occupèrent de donner à leurs actes une apparence de légalité, et de faire approuver leur conduite par les débris de cette même asseml)lée qu'ils avaient violemment expulsée. Lucien parvint à réunir dans l'orangerie de Saint-Cloud une trentaine de députés, forma un simulacre de représentation nationale, et fit rendre les décrets suivants :
(( Le Conseil des Cinq-Cents, considérant que le général Bonaparte, les généraux et l'armée sous ses ordres ont sauvé la République, déclare qu'ils ont bien mérité de la patrie.
» En outre, considérant la situation de la France^ déclare l'urgence et prend les résolutions suivantes :
)) Il n'y a plus de Directoire. Une commission consulaire executive, composée des citoyens Sieyès, Roger-Ducos, exdirecteurs, et Bonaparte, sera chargée de la plénitude du
pouvoir. Les trois membres de cette commission porteront le nom de Consuls de la République française. »
)) Ils seront chargés spécialement d'organiser Tordre dans toutes les parties de l'administration, et de rétablir la tranquillité intérieure.
)) Le Corps Législatif est ajourné , et pendant sa vacance, deux commissions tirées de son sein statueront, avec la proposition formelle et nécessaire de la commission consulaire^ sur toutes les mesures de police, de législation et de finances. Elles seront en outre chargées de préparer les changements à apporter aux dispositions organiques de la Constitution, dont Texpérience a fait sentir les graves inconvénients. »
Au Conseil des Anciens la loi fut également votée sans opposition^ la plupart des membres présents étant vendus aux conjurés et les républicains ayant été éliminés.
Ainsi fut accomplie la révolution du 18 brumaire; ainsi s'exécuta le passage de la Constitution de l'an III au Consulat.
Sans doute la manière dont Bonaparte consul usa du pouvoir dans l'intérêt de la France et pour les progrès de la démocratie, contribue puissamment à le faire absoudre de la violation flagrante des lois du pays dont il se rendit coupable; mais Thistoire, inflexible dans ses jugements , austère dans ses principes , doit flétrir au nom de la morale publique les impostures et les calomnies dont firent usage contre les républicains ceux qui se proclamèrent les libérateurs de la patrie, quand le succès eut couronné leurs efforts.