‹ Histoire des papes (volume 5)Chapitre 28 sur 33 · PL.X · texte numérisé non relu

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leur, furent arrêtés , plongés dans les cachots de Finquisition et brûlés vifs; les juges seuls furent épargnés, en raison de leur servile rétractation, car ces misérables eurent la lâcheté de venir en corps au Vatican s humilier devant le pape et le supplier de les absoudre de leur crime, et de leur pardonner d'avoir versé le sang innocent pour complaire à un pontife infaillible. Aucun des ennemis de cette famille ne put échapper à la vengeance de Pie V; il les poursuivit jusque dans les pays étrangers où ils s'étaient réfugiés : Jules Zoannetti fat arrêté à Venise, et Pierre Carnesecchi fut enlevé de Florence ; puis 1 un et laulre furent ramenés à Rome et mis en jugement comme coupables d'avoir entretenu des relations criminelles avec la belle Victoire Colonna, veuve du marquis de Pescaire, et Julie de Gonzague, toutes deux suspectes d'hérésie; accusation absurde , puisque l'une de ces femmes était morte depuis dix-neuf ans. Carnesecchi et Zoannetti n'en furent pas moins appliqués à la torture en présence du saint-père , et tenaillés avec tant de cruauté que ces infor tunés, vaincus par la douleur, firent l'aveu de leur culpabilité, et demandèrent comme une faveur d'être condanmés à mort ; ce qui leur fut accordé incontinent.

Sa Sainteté, quoique débarrassée des ennemis des GarafTa , ne donna aucun relâche aux bourreaux du saintoffice ; elle se rejeta sur les hérétiques , les entassa par milliers dans ses cachots, et voulut elle-même présider aux exécutions. Entre autres exemples de la férocité de Pie V, l'historien Volaterran cite le supplice d une belle jeune femme qui avait été dénoncée par les espions des inquisiteurs comme coupable i'avoir favorisé la fuite de Rome d'une de ses sœurs qui ve-

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naît d*embrasser le calvinisme. Cette infortunée fut arrachée de nuit à sa famille, et sans qu'on eût aucun égard pour son état de grossesse , on la plongea dans un cabanon noir et iiifect où elle accoucha de frayeur. Le matin, le cruel Pie V la fil comparaître devant son tribunal , et sans être touché des protestations d'innocence et des prières de cette malheureuse femme , il ordonna aux moines qui remplissaient les fonctions de tourmenteurs de faire leur devoir. Trois dominicains se jetèrent alors sur elle , enlevèrent ses vêtements et la lais* sèrent dans une nudité complète, puis ils ployèrent son corps sur un chevalet, attachèrent ses pieds et ses bras à des cordes qui étaient retenues aux murailles par des anneaux de fer , et les tirèrent avec tant de violence que ses membres délicats et faibles en furent coupés jusqu'aux os ; ensuite on lui fit subir la question de l'eau. Mais après qu'elle eut avalé huit mesures entières , elle les rendit par la bouche avec des flots de sang , et tomba en faiblesse ; alors sa Sainteté ordonna aux bourreaux de lui appliquer des lames de cuivre ardentes sur les parties les plus sensibles du corps^ et d'allumer un réchaud sous ses pieds, ce qui la rappela de son évanouissement Enfin , comme elle persistait à ne point vouloir se reconnaître coupable , on la détacha du chevalet et on la rapporta dans son cachot , auprès de son enfant , qui était mort de froid pendant qu'on la torturait : elle-même expira le lendemain. Pie V ayant reconnu qu'on Tavait faussement accusée, se contenta de faire rendre son cadavre à la famille.

Aonius Palearius, l'un des plus célèbres écrivains du seizième siècle, devint également la victime de ce monstre. Voici de quelle manière : Un espion ayant fait savoir à la

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cour de Rome qu'Âonius avait dit que rinquisition était un poignard dont la lame était dirigée sur le cœur de tous les gens de lettres, le pape envoya des sbires à Milan , fit enlever de nuit le coupable et ordonna qu'il fût conduit à Rome, où on le plongea immédiatement dans les prisons du Vatican; ensuite on rappliqua à la question et on l'obligea à signer un écrit dans lequel il reconnaissait que le pape avait le droit de tuer les bérétiques; que l'Église pouvait instituer des ministres p)Our exécuter les sentences rendues par les inquisiteurs; que le pontife romain lui-même pouvait de sa propre main, à l'exemple de Samuel et de saint Pierre , se saisir du glaive et frapper ses ennemis. Puis quand le malheureux eut apposé son nom au bas de cette pièce, on se servit contre lui de ses propres aveux , et Pie V le fit pendre sous ses yeux.

Les actes de barbarie qui signalèrent le commencement de ce f>ontificat jetèrent une telle épouvante dans les esprits , qu'en moins de six mois plus d'un tiers de la population avait abandonné la ville sainte ; et comme les cardinaux essayaient, un jour de consistoire , de faire quelques remontrances à Pie V pour l'engager à user de clémence dans les intérêts de i'Ëglise : «Non, non, répondit-il, soyons inexorables; point D de pitié , point de merci pour les hérétiques ; mieux vaut )» anéantir la génération présente que de léguer l'erreur aux )) générations futures. ))

En effet, loin de se départir de sa rigueur, il devint plus terrible et plus implacable que jamais ; et sur le simple soupçon que plusieurs femmes calvinistes s'étaient mises dans les rangs des prostituées pour échapper aux inquisiteurs , il pu- Utia un édit qui enjoignait aux courtisanes de Rome de se

marier dans le délai d'un mois , ou de sortir de la ville, sons peine, en cas de désobéissance, d'être fouettées publiquement par la main du bourreau. Heureusement ce décret n'eut point d'exécution , et les cardinaux parvinrent à le faire révoquer en représentant à sa Sainteté que les quarante- cinq mille prostituées qui habitaient Uome étaient nécessaires au service des ecclésiastiques, et que s'il supprimait les lupanars, son clergé retomberait dans les honteux désordres de la sodomie, comme aux temps de saint Paul, et qu en outre il priverait le trésor apostolique de la source la plus productive de ses revenus. Cette dernière considération détermina Pie V à substituer aux peines aiQictives une simple note d'infamie; il décida que les filles d'amour habiteraient à l'avenir un quartier particulier, et qu'elles ne pourraient paraître ni de jour ni de nuit dans les rues de Rome. Il leur conserva néanmoins le privilège d'être inhumées dans un terrain bénit qui était situé près de la porte Flaminia, derrière le mur penché, appelé muro torto. Le saint-père se montra plus sévère à l'égard des toreadores; il défendit, sous peine d'excommunication, qu'on enterrât en terre sainte ceux qui mouraient dans les combats de taureaux. Enfin il poussa la cruauté jusrqu'à faire une loi qui enjoignait aux médecins d'abandonner les malades qui refusaient de recevoir les sacrements à la troisième visite, et de les dénoncer à l'autorité supérieure.

Pie V ne se borna pas à faire gémir l'Italie sous ce joug de fanatisme et de terreur. Déjà maître de l'Espagne, où r^nait Philippe II , son digne émule en férocité , il voulut assurer le triomphe de l'inquisition dans les Pays-Bas, et il excita le roi d'Espagne à poursuivre à outrance les hérétiques de ces

contrées. Marguerite de Parme , sœur de Philippe et régente des Pays-Bas , cherchait bien à seconder les fureurs de son frère, et faisait arrêter un grand nombre de réformés. Mais soit que les juges favorisassent tacitement les doctrines nouvelles, soit qu'ils reconnussent le danger de pousser au désespoir une nation courageuse , presque tous les accusés étaient rendus à la liberté. Dans les principales villes de la province, à Tournay, à Lille , à Valenciennes, on comptait par milliers les sectaires de Baïus et de Jean de Louvain , qui étaient des calvinistes mitigés. Des assemblées de cinq ou six cents personnes, protégées par le prince d*Orange, se réunissaient ostensiblement pour chanter les psaumes du célèbre Clément Marot, poète de la cour de France; et si parfois Marguerite de Parme voulait sévir contre ces hérétiques ou fermer les salles qui leur servaient de temples, le peuple courait aux armes et chassait ses soldats.

Philippe II, à l'instigation du saint-père, publia de nouveaux édits contre les hérétiques, et ordonna aux princes et aux seigneurs des Pays-Bas de faire adopter dans les fiefs dépendants de leur juridiction les décrets du concile de Trente , sous peine de privation de leurs biens et dignités. Loin d'être intimidés par cette menace , les Flamands résolurent de se soustraire à la tyrannie espagnole , et firent le serment de périr jusqu'au dernier pour reconquérir leur indépendance. Une vaste conjuration se forma sous la direction de Philippe Marnix de Sainte-Aldegonde ; et à un jour fixé, plus de trente mille paysans, bourgeois ou nobles, se réunirent dans une vaste plaine aux portes de Bruxelles, et prirent plusieurs décisions importantes. Â la suite de cette

première sëance , cinq cents députes , ayant à leur tête Henri de Bréderode , les comtes de Nassau, de Berg et de Culembourg, traversèrent là ville en silence, arrivèrent jusqu'au palais de la régente, et demandèrent au nom du peuple à lui présenter une requête.

Marguerite, effrayée d'une manifestation aussi imposante, accueillit les envoyés avec toutes les apparences de la bonté, et leur promit de supprimer les tribunaux de l'inquisition et de leur accorder la liberté de conscience. Mais , comme ils se retiraient, le comte de Barlemont, son confident intime et son âmant^ s'écria avec l'insolence d'un favori : (c Rassurez- » vous, duchesse, vous n'avez affaire qu'à un tas de gueux )) qu*il sera facile de mettre à la raison. » Le lendemain, Bréderode s'empara du mot, et proposa aux conjurés de nommer leur association la Confédération des gueux ; ce qui fut unanimement approuvé. En conséquence, les rebelles attachèrent à leur ceinture une écuelle de bois, et à leur cou une médaille n*présentant d un côté l'image du roi Philippe et de l'autre une besace, avec cette léijende : a Fidèles au roi » jusqu'à la besace. » De leur côté, les catholiques adoptèrent une médaille représentant la sainte Vierge avec son fils dans les bras.

Pie V, informé par Marguerite de Parme de cette particularité, s'empressa de faire fabriquer à Rome une cargaison de médailles qu'il envoya immédiatement à la gouvernante , avec un bref qui accordait à ceux qui les porteraient des indulgences plénières pour tous les crimes qu'ils auraient commis ou qu'ils pourraient commettre dans l'avenir. Sa Sainteté écrivait en même temps à la gouvernante pour la louer du

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zèle qu'elle montrait, et pour l'exhorter à être sans pitié dans Texercice de son pouvoir. Cependant les conjurés de Flandre^ fatigués d'attendre inutilement Texécution des promesses de la sœur de Philippe, résolurent de sommer ce souverain de se prononcer dans la question, et lui adressèrent une députation en Espagne. Le pontife, instruit de cette démarche, s'empressa de mander à Pierre Camajan, évêqued'Ascoli, son nonce à Madrid, qu'il eût à surveiller les députés de la Flandre, et à mettre tout en œuvre pour engager le roi à les faire brûler vifs comme hérétiques. Du reste, l'agent du saint-père n'eut pas beaucoup de peine à faire adopter au sanguinaire Philippe une mesure qui était dans ses mœurs et dans ses habitudes ; et le jour même de l'arrivée de la députation des gueux, les infortunés Flamands qui la composaient furent arrêtés, délérés aux tribunaux du saint-odice, et mis à mort.

Dès que la nouvelle de cette action atroce parvint dans les Pays-Bas, il ny eut qu'un cri d'indignation contre l'infâme monarque; cinquante mille insurgés se levèrent comme un seul homme, parcoururent les bourgs, les villages et les villes, mettant tout à feu et à sang, brisant les statues des saints, pillant les églises et les monastères, égorgeant les prêtres et les moines. (( Dans la ville d'Anvers , disent les his- )) toriens catholiques, eurent lieu des scènes déplorables; la )) cathédrale fut pillée pendant trois jours, et les gueux, non )) contents d avoir détruit les images, se servirent par déri- » sion de l'huile sainte pour lisser leurs cheveux et leurs » barbes; aussi ne saurions-nous trop applaudir aux prédi- » cations du franciscain Corneille Adriaensen , et répéter

» avec lui : « Oui, il faut pendre, brûler, rôtir, faire bouillir, » écorcher, étrangler, enterrer vifs ces infâmes hérétiques; » il faut ouvrir le ventre à leurs femmes et écraser leurs pe- » tits enfants contre les murailles , atin d'anéantir à jamais » leur race exécrable. 5> Nous ajouterons ce que les écrivains catholiques ont passé sous silence, que pour mieux échauffer la pieuse ardeur des dévotes et des fanatiques qui suivaient les sermons d'Âdriaensen, ce prédicateur réunissait les plus jeunes et les plus beaux des adolescents des deux sexes, leur faisait enlever leurs vêtements , et les flagellait doucement et lentement avec des verges d'osier.

Bientôt et en dépit des efforts de la gouvernante, la révolte des gueux devint si menaçante, que Marguerite se trouva forcée d'accorder la liberté de conscience et de supprimer les tribunaux d'inquisition. Dès lors, les réformés prêchèrent librement leurs doctrines dans toute la Flandre, et Ton vit des bandes de huit ou dix mille religionnaires sortir des murs deTournay, de Lille, de Valenciennes et d'Anvers, pour venir écouter les prêches des ministres Ilessels et Baîus dans les campagnes.

Pie V, furieux de cette concession, écrivit à Marguerite d'Autriche d'avoir à révoquer l'édit qu'elle avait rendu en faveur des gueux, sous peine des censures les plus terribles; et il lui ordonna de faire marcher immédiatement contre les rebelles ses troupes les plus aguerries. Il écrivit également à Philippe II qu'il ne se relâchât en rien de sa rigueur contre les hérétiques de Flandre , et qu'il refusât sa sanction aux mesures que sa sœur avait prises, a 11 faut noyer tous ces » forcenés dans une mer de sang, ajoutait-il dans sa lettre au

» prince; il faut que la flamme et le fer transforment en dé- » serts ces plaines fertiles et ces villes orgueilleuses, aGn que » les fidèles applaudissent à notre zèle orthodoxe, et se ré- » jouissent du triomphe de la foi! )) Suivant son habitude, le roi d'Espagne obéit au pape, et envoya le duc d*Albe en Flandre, à la tête d'une armée formidable, pour prendre le gouvernement de celte province, et muni d'ordres tellement sévères, que le nonce apostolique écrivait à Pie V, que ce souverain avait tant d'amour pour la religion, qu'il était plutôt nécessaire de l'arrêter que de le pousser.

Dès que le duc fut entré à Bruxelles, la gouvernante remit tous ses pouvoirs entre ses mains et quitta les Pays-Bas. Celui-ci, se trouvant revêtu d'une autorité illimitée, voulut l'exercer avec la rigueur qui lui avait été commandée; il créa immédiatement une chambre de justice, qu'il nomma le conseil des troubles, et que les peuples appelèrent le conseil de sang; puis il fit arrêter indistinctement des milliers de citoyens et en remplit les prisons; ensuite il proscrivit tous les nobles, confisqua leurs biens, les vendit au profit du prince, et en employa le prix à faire élever des bastilles, des forts et des citadelles autour des villes; enfin, quand le duc d'Âfte se crut à Tabri de nouvelles tentatives de soulèvement, il procéda aux exécutions des prisonniers.

Jean Yargas, un des favoris du nouveau gouverneur, fut nommé président de ce tribunal de sang, qui condamnait au supplice tous les prévenus sans exception et sans égards ni pour le sexe ni pour la religion, attendu, écrivait Philippe, que tous les Belges méritaient la mort; les hérétiques pour avoir pillé les églises , et les catholiques pour ne pas les en

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avoir empêché. Pendant des mois entiers les gibets, les rones et les bûchers couvrirent les places publiques de toutes les principales villes, et chaque jour ramena pour les Belges de nouvelles exécutions ou de nouveaux supplices.

On compte qu'en un seul jour, entre le lever et le coucher du soleil, le duc d*Albe fit brûler, écarteler et rouer plus de six cents personnes. Partout 1 effroi était à son comble; le prince d'Orange , un grand nombre de seigneurs et plus de trente mille calvinistes s'enfuirent heureusement en Angleterre , en France ou en Allemagne , et échappèrent à la mort ; mais ceux qui n'eurent pas le temps ou la volonté d'émîgrer, entre autres les comtes de Horn et d'Egmont et vingt-trois des plus illustres seigneurs de la noblesse de Flandre, furent arrêtés et impitoyablement exécutés.

Enfin, comme le représentant de Philippe continuait ses tueries et ses massacres, les calvinistes émigrés résolurent de délivrer leur pairie du monstre qui l'opprimait; secondés par la reine Elisabeth d'Angleterre, qui haïssait Pie V^ aidés par les huguenots de France, ils se réunirent en armes sous le commandement du prince d'Orange et du comte Louis de Nassau^ son frère, et marchèrent sur Bruxelles. Malheureusement le duc d'Albe, qui avait des troupes bien aguerries et plus nombreuses, battit ces chefs intrépides et les força de se replier sur la France. Cette victoire fut attribuée par les catholiques aux prières du pape ; dans toutes les églises de l'Italie on chanta des Te Deum pour rendre grâces à Dieu de la défaite des hérétiques; à Rome, on alluma des feux de joie ,• sa Sainteté lit même tirer le canon pour célébrer le triomphe des cathoUques, et dans l'effusion de sa

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joie, elle envoya au bourreau de la Flandre une épée et une toque d'honneur avec cette adresse : « Au glorieux vainqueur de rhérésie! w Le duc d'Albe fut tellement flatté de ce titre, qu'il le fit immédiatement graver sur le socle d'une statue qu'on lui érigeait à Anvers.

La Flandre soumise et les hérétiques terrassés, le pape tourna ses regards vers l'Ecosse , où la religion nouvelle venait d'être proclamée culte de l'état par le parlement; il pensa qu'il lui serait facile de faire rentrer les peuples de cette contrée sous le joug pontifical , en flattant les passions désordonnées de leur reine, la belle Marie Stuart, veuve de François II , et mariée de nouveau à un gentilhomme écossais nommé Darniey; en conséquence il lui fit proposer autant d'or qu'elle en voudrait, à la condition qu'elle casserait l'arrêt de son parlement et qu'elle ferait périr son frère naturel le comte Murray, un seigneur nommé Morton, et son propre mari , qui tous les trois avaient eu l'imprudence de se déclarer ouvertement contre la cour de Rome. La reine accepta (fautant plus volontiers ce marché, que son nouvel époux se trouvait étrangement défigure par la petite vérole; et comme sa beauté lui avait seule valu le trône , il était naturel que sa laideur le lui fît perdre. Marie Stuart organisa donc un complot infernal avec Bothwell , son nouveau favori , celui qui avait succédé à l'Italien Fiizzio, assassiné sous ses yeux par Darniey; elle-même conduisit son mari convalescent dans une maison qui appartenait au prévôt do la collégiale de Sainte-Marie, sous prétexte de le faire changer d'air, et le même soir, elle le quitta pour assister aux noces d'une de ses filles d'honneur, ne laissant auprès de lui qu'un valet de

chambre. Que sepassa-t-il pendant cette nuit? nul ne le sait; seolement, vers deux heures du matin , une explosion se fit entendre^ la maison du prévôt s'écroula par Teffet d'une mine, et quand on retrouva les corps du roi et de son domestique , ils portaient l'un et l'autre des marques de strangulation. Quelques mois après , la cour de Rome envoyait trois cent mille écus d'or pour payer les fêtes du troisième mariage de la reine d'Ecosse avec son favori Bothwell ; et un nonce se dirigeait vers l'Ecosse avec une légion de jésuites et de dominicains pour organiser des tribunaux inquisiteurs. Mais les Écossais ne permirent pas aux deux assassins de remplir les conditions de leur iniame marché ; partout on prit les armes; une insurrection formidable éclata sur tous les points à la fois^ et une armée vint assiéger Marie et son complice dans le château de Borthwick. Au moment où ils ajlaient être forcés dans cette retraite, du secours leur vint* du dehors et jEacilita leur fuite. Marie Stuart courut se renfermer dans la forteresse de Dunbar; le lâche Bothwell gagna les Orcades et passa en Norvège^ où il mourut misérablement.

Lorsque le nonce eut connaissance de ces événements, il était déjà à Anvers et se préparait à s'embarquer pour l'Ecosse; la crainte du danger le lit promptement renoncer à sa mission; il se hâta de rebrousser chemin avec sa horde d'inquisiteurs et revint en Italie. Pie V, furieux d'avoir dépensé tant d'argent pour naboutir qu'au meurtre d'un roi, quand il espérait Textermination d'un peuple, ne voulut plus entendre parler de ]\Iarie Stuart, et rabandonnaà son sort malheureux.

Du reste, sa Sainteté avait trouvé en France une compensation à cet échec; le général des jésuites Laynez était mort

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depuis deux aimées, et son successeur Borgia, duc de Candie , un des descendants de l*infàme pape Alexandre VI , rétablissait merveilleusement ses affaires dans ce pays»

Pour se faire une idée de la sottise , du fanatisme et de rignorance de ce nouveau chef des jésuites, il suffit de lire Tétrange discours qu'il prononça le jour de son élection ; entre autres choses il dit : (( La grâce que je vous supplie de » m accorder, très-révérends Pères, qui venez de me nommer » votre chef, c'est d'en user avec moi comme en usent les )) muletiers avec leurs bêtes de somme ; ils ne se contentent )) pas de leur mettre sur le dos les fardeaux qu'elles doivent » porter, ils les conduisent encore. Si elles viennent à bron- » cher, ils les soulagent; si elles ne marchent pas assez vite, » ils les fouettent; si elles s'abattent , ils les relèvent. Je veux » être véritablement votre bête de somme; usez-en donc avec )) moi comme on en use avec ces animaux, afin que je puisse » dire : «Je me regarde dans votre compagnie comme un âne.» » Relevez donc votre bête par vos prières ; si elle marche » trop lentement, excitez- la par vos charitables avis; enfin » si vous me voyez accablé sous le fardeau de ma charge, )) diminuez le poids de mes paniers. » Pie V comprit quel parti il pouvait tirer d'un semblable général; aussi ne se fitil pas faute de l'aiguillonner sans cesse pour donner une impulsion plus active à la société des jésuites; et bientôt, grâce à ses efforts, les disciples de Loyola se répandirent dans toutes les provinces de la France, oi^anisèrent des confréries de pénitents, des congrégations de dévots dans lesquelles entraient des princes , des seigneurs , des barons

et des bourgeois; tous s'engageant, au nom de la sainte Trivil. 20

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nité , à viyre et à mourir pour la défense de la foi catholicpie; tous jurant sur Thostie consacrée de sacrifier leurs biens et leurs vies pour protéger, pour étendre et pour venger la religion romaine ; enfin tous prêtant serment entre les mains du chef de ces associations partielles d'obéir aveuglément aux ordres qu'on leur transmettrait au nom du pape. Quiconque refusait de faire partie d'une de ces confréries était déclaré ennemi de Dieu, et comme tel les jésuites le désignaient aux poignards des fanatiques.

Dès que ces sociétés religieuses eurent pris un certain développement, le saint-père résolut de s'en servir pour en former une vaste ligue qui embrassât toute la France; puis il fit signifier à Charles IX, par le cardinal de Lorraine, que sa Sainteté ne voulait pas souflrir plus longtemps que les calvinistes outrageassent Dieu en le priant dans leurs maisons ; qu'en conséquence elle lui rappelait les engagements solennels qu'il avait pris avec le glorieux duc d'Albe lors de l'entrevue de Bayonne, et la promesse qu'avait faite sa mère en son nom d'exterminer tous les protestants du royaume. Le roi répondit qu'il entrait parfaitement dans les vues de la cour de Rome , qu'il avait autant de hâte que sa Sainteté d'en finir avec la réforme, qu'il avait ses armées prêtes à tout événement, et qu'il n'attendait qu'une circonstance favorable pour frapper le grand coup. Mais les choses se passèrent autrement qu'on ne l'avait espéré: au lieu d'attendre que les catholiques les attaquassent^ les huguenots, dont la défiance avait été vivement excitée par les armements de la cour, prirent les devants, se réunirent sous les ordres du prince de Gondé et commenceront les hostilités. En quinze

jours ils emportèrent cinquante plaœs, poussèrent jusqu a Monceaux, où se tenait la cour, et firent mine de vouloir enlever le jeune monarque. Une terreur panique s'empara aussitôt des courtisans, tous s'enfuirent avec le lâche Charles IX et se jetèrent dans Meaux, d'où ils gagnèrent ensuite Paris , sous la protection de six mille soldats suisses et des chevau-légers de la garde. Dès que le gros de Tarmée fut arrivé, le prince de Condé entreprit de bloquer Paris et de laffamer; à cet effet, il brûla les moulins, se rendit maître du cours de la Seine ^ et mit des garnisons dans les châteaux voisins pour intercepter les convois de vivres qui arrivaient par terre. Cette mesure produisit les résultats que les réformés en attendaient; le peuple, réduit aux abois, fit entendre des murmures et menaça d'ouvrir les portes de la ville au prince. Dans cette extrémité , le roi se détermina à faire lui-même une sortie pour repousser les huguenots et dégager sa capitale; il eut soin toutefois de se tenir prudemment à l'arrière-garde pour ne pas exposer sa personne, et il donna le commandement des troupes au connétable Anne de Montmorency. L'action s'engagea entre les deux armées avec une égale fureur. Un instant la victoire resta indécise; mais le connétable ayant été blessé à mort, la journée fut décidée en faveur des calvinistes. Charles IX se sauva à toute bride sur Paris, et les soldats catholiques, à l'exemple du chef, lâchèrent pied et abandonnèrent le champ de bataille.

Sans perdre de temps, le prince de Condé rapprocha son camp, et vint serrer la place de si près, qu'il n'était plus possible d'y faire pénétrer aucun secours. Alors Catherine de

Médicis demanda à entrer en pourparlers avec les assiégeants ; elle leur offrit de permettre le libre exercice du culte réformé dans tout le royaume ; elle s'engagea à payer la solde arriérée des troupes allemandes; enfin elle employa si à propos les menaces et les promesses, qu'elle décida les chefs huguenots à signer une paix qui fut appelée paix boiteuse ou mal assise, par allusion au maréchal de Biron qui était boiteux , et au seigneur de Malassis, tous deux plénipotentiaires de la cour. Ce traité, imposé par les circonstances, ne contenta ni la cour, ni Catherine de Médicis, ni Pie V, qui voyait s'anéantir ses projets d'extermination; aussi les catholiques ne se firent-ils aucun scrupule de n'en point observer les clauses; et les jésuites continuèrent comme par le passé à faire retentir les chaires des écoles, les jubés des églises, de déclamations furibondes contre les hérétiqpies. Catherine de Médicis et Charles IX suscitèrent des émeutes contre les réformés et encouragèrent les assassinats, si bien qu'en moins de trois mois on compta jusqu'à dix mille religionnaires victimes de ces odieuses manœuvres.

Poussés au désespoir, ceux-ci reprirent les armes, équipèrent une flotte et envoyèrent demander des secours à la reine d'Angleterre et aux princes d'Allemagne. De son côté, le pape n'épargna rien pour rendre la guerre plus sanglante entre les réformés et les catholiques ; il envoya à Catherine de Médicis des sommes considérables afin de l'aider à lever des troupes, et il lui fit conduire un corps de cavalerie italienne pour renforcer son armée. Quelques généreux citoyens, entre autres le chancelier de l'Hospital, voulurent représenter au roi qu'il obéissait sans le savoir aux sugges-

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lions de la cour de Rome , qu'il était impolltique àun souverain d'exterminer ses sujets pour les intérêts du pape , et que le salut de son royaume exigeait qu'il se montrât tolérant; mais ce monarque imberbe, ce dévot fanatique ne voulut écouter aucun conseil ; il chassa ces hommes vertueux de sa présence, retira les sceaux au chancelier et Texila de la cour.

Délivrés de la surveillance incommode qu'exerçait sur eux le chancelier de l'Hospital, les jésuites donnèrent une nouvelle impulsion aux associations religieuses qu'ils avaient organisées sur tous les points du royaume. Catherine de Médicis s'entendit avec eux pour donner plus d'unité à ses projets, et envoya, par leur entremise aux chefs de confréries une formule dé serment par lequel chacun d'eux s'obligeait à n'obéir qu'aux ordres du roi et à se départir de toute entreprise qui n'aurait pas son aveu formel ; ensuite elle fit rendre un édit qui défendait aux religionnaires de s'assembler pour l'exercice de leur culte, sous peine de mort.

Charles IX, toujours à l'instigation de sa mère, publia un second édit qui enjoignait aux réformés de se démettre de leurs emplois ; et le parlement de Paris , en vérifiant ce décret , eut la lâcheté d'ajouter que personne désormais ne serait admis à la magistrature , qu'il n'eût préalablement fait serment de vivre et de mourir dans la foi catholique, apostolique et romaine. Ces obligations furent de même imposées à l'Université; et, par ordre de sa majesté, les docteurs des quatre facultés furent tenus de jurer obéissance absolue aux volontés du pape , la main droite sur l'Évangile et la main gauche sur un Christ.

SOa HISTOIRE DES PAPES. [lSe9.]

Quand l'armée royale fut en état de tenir la campagne, le maréchal Saulx de Tavannes en prit le commandement, quoique le titre de généralissime eût été donné au duc d'Anjou, frère du roi, jeune débauché de seize ans. D'abord l'armée catholique essaya d'enlever le prince de Condé et Tamiral Coligny; mais ces deux chefs, avertis à temps, échappèrent aux troupes qui avaient été envoyées contre eux et purent se réfugier à la Rochelle, le boulevard des calvinistes, où ils trouvèrent des secours qui leur étaient envoyés d'Allemagne et d'Angleterre. Alors les huguenots repriren Toffensive, et quoique inférieurs en nombre aux catholiques ils vinrent deux fois présenter la bataille. Malheureusement le nombre l'emporta sur le courage; et dans ces deux combats les réformés essuyèrent des pertes terribles. A Jarnac, Louis de Bourbon^ prince de Condé, fut tué avec huit mille religionnaires ; à Montcontour, plus de vingt mille protestants restèrent sur la place. Dans cette dernière journée, les catholiques montrèrent tant de cruauté, disent les chroniques, qu'ils massacrèrent des corps entiers qui avaient déposé les armes; et s'ils firent quelques prisonniers, ce fut parce qu'ils étaient las d'égorger. Néanmoins, Pie V blâma fort le maréchal Tavannes de ce qu'il avait laissé la vie sauve à quelques hérétiques ; et pour réparer cette faute, il écrivit immédiatement au roi de France : (( Au nom du Christ, nous » vous ordonnons de faire pendre ou décapiter les prisonniers )) que vous avez faits, sans égard pour le savoir, pour le rang, )) pour le sexe ou pour lage , sans respect humain, ni sans » pitié. Puisque aussi bien il ne saurait jamais exister de » paix entre les fils de Satan et les enfants de la lumière.

» il faut que la race des impies ne puisse se multiplier dans » Favenir. Exterminez donc jusqu'au dernier ces scélérats I) d'hérétiques; l'holocauste le plus agréable à Dieu, c'est le » sang des ennemis de la religion catholique; faites-le couler » à flots sur ses autels; et si vous n'obéissez pas, rappelez-vous » le sort de Saûl et la vengeance qu'il a tirée de ce prince , » parce qu'il n'avait point mis à mort le roi des Âmalécites. »

En conséquence de ces recommandations, sa majesté envoya au généralissime de son armée l'ordre de tuer tous ses prisonniers; ce qui fut exécuté. Le duc de Montpensier, un des chefs des catholiques , ne se sentant pas le courage de mettre à mort les infortunés confiés à sa garde, les livra à son aumônier^ le jésuite Babelot, pour en faire ce qu'il lui conviendrait. Ce misérable eut la cruauté d'écraser sous ses pieds des enfants à la mamelle, de faire violer les femmes^ et de les égorger lui-même pendant que les soldats assouvissaient sur ces infortunées leur exécrable luxure; quant aux hommes, il les fit simplement écorcher vifs et brûler.

Après la bataille de Montcontour, Pie Y jugea que le parti des protestants était ruiné en France , et que le roi pourrait achever seul la besogne ; il rappela donc le comte de Santa- Fiore et sa cavalerie, qui ne laissait pas que de grever son trésor. L'entrée de ces troupes à Rome fut célébrée par des fêtes comme aux jours de triomphe des généraux de la république; sa Sainteté alla à leur rencontre à deux milles de la ville avec tout son clergé; ensuite elle fit suspendre dans l'église de Saint-Jean de Latran les drapeaux enlevés aux calvinistes, et termina la cérémonie en annonçant comme certaine la fin de l'hérésie et le triomphe du catholicisme.

364 mSTOIRE DES PAPES. [1569.]

Malgré les prédictions du pape, les réformés, qu'on avait regardés comme abattus, relevèrent la tête et rétablirent si heureusement leurs affaires que la cour trembla de nouveau pour l'issue de la guerre. Alors Catherine de Médicis, qui redoutait d'être assiégée dans Paris, eut recours aux négociations, et offrit la paix aux réformés avec des conditions tellement avantageuses, qu'ils n'eussent pu en poser d'autres lors même que leur parti eût triomphé de Tarmée catholique. Outre l'amnistie générale, ils obtinrent le libre exercice de leur culte y la restitution des biens confisqués, le privilège de présenter six juges dans les parlements, et le choix de quatre villes fortes, avec pouvoir d y mettre des garnisons.

Il est juste de dire que la crainte qu'inspiraient les huguenots n'était pas le seul motif de la paix. L'empereur Maximilien II en avait fait une des conditions qu'il imposait à la cour de France, en échange de son consentement au mariage de sa fille Elisabeth d'Autriche avec Charles IX. Cette fois encore la cessation des hostilités excita un vif mécontentement à Rome; et le saint-père osa même exprimer ses sentiments à cet égard à l'ambassadeur français , et menacer la reine mère et le roi son fils de les exconmiunier, s'ils ne tenaient le serment qu'ils avaient fait d'organiser une vaste conspiration pour exterminer tous les hérétiques de leur royaume. Catherine de Médicis et le lâche Charles IX s'empressèrent d'écrire à sa Sainteté qu'ils n'avaient point renoncé à leurs projets; qu'ils prenaient seulement leurs mesures afin qu'aucun de leurs ennemis ne pût leur échapper.

Pie V parut satisfait des assurances qui lui étaient données, néanmoins il blâma les ménagements dont on usait en-

CiMB.] HISTOIRE DE PIE V. 305

vers Henri de Navarre , lamiral Coligny et le jeune Condé, et il désapprouva les concessions qui avaient été faites aux hérétiques. Puis, afin de punir Maximilien, qu'il regardait comme le principal auteur de cette paix, il s'immisça dans une question de préséance qui s'était élevée entre les ducs de Ferrare et de Florence, et qui avait été soumise depuis plusieurs années à l'arbitrage de l'empereur; et, usurpant un droit qui ne lui appartenait pas, il décida l'affaire en rendant une bulle ainsi conçue : « Nous, Pie V, successeur de » l'apôtre Pierre, vicaire du Christ, assis sur le trône élevé )) de l'Ëglise militante, et constitué par le Seigneur au- ^)) dessus des nations et des rois, ordonnons que notre cher » fils Côme de Médicis portera une couronne royale et s'in- » titulera grand duc de Toscane, en vertu de l'autorité su- » prême dont nous sommes investi et qui nous donne le droit » de distribuer des titres aux princes, de la même manière » que notre premier père Adam avait reçu de Dieu le pou- » voir de donner des noms aux animaux. » Maximilien, qui ne partageait pas les croyances du pape sur cette matière, protesta contre cette bulle et appela ses deux vassaux à son tribunal. Côme de Médicis, que le décret favorisait, déclara la chose jugée et refusa de comparaître devant son souverain ; il en résulta une guerre entre les deux princes. Ce succès enhardit le saint-père et le détermina à frapper un grand coup, non plus en Allemagne, mais en Angleterre; il ne s'agissait rien moins que de faire assassiner la reine Elisabeth et de mettre la triple couronne d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande sur le front de Marie Stuart, alors prisonnière dans le château de Fotheringay » et qui s'était engagée par serment

906 HISTOIRE DES PAPES. [ino.]

à rétablir la religion catholique dans la Grande-Bretagne. Les jésuites entrèrent naturellement dans les vues du saint-père et organisèrent une vaste conjuration. Par malheur, la veille de l'exécution un traître les vendit, et tous payèrent de leur tête leur participation au complot. Pie V, furieux de voir ses trames découvertes, fulmina immédiatement une bulle contre Elisabeth, il la déclara excommuniée, délia ses sujets du serment de fidélité, et donna ses états au premier occupant. Cette excommunication audacieuse fut afflchée par Jean Féllon aux portes du palais épiscopal de Londres, et cet intrépide disciple de Loyola obtint pour récompense la couronne du martyre. Puis un ordre d'Elisabeth déclara tous les jésuites bannis du royaume avec peine de mort s'ils osaient y reparaître. Malgré cet édit, les courageux séides du pape restèrent dans la Grande-Bretagne, cachés sous différents déguisements, et prêts à exécuter les ordres de leur général. Aussi, devant un pareil dévouement. Pie V s'écriat-il : (( Oui, avec de tels hommes je triompherai des rois et » j'exterminerai les peuples, si Dieu veut seulement m*ao- » corder quelques années de vie! » En effet, la puissance de celte société s était accrue démesurément, et partout elle menaçait de se substituer à l'autorité séculière. Dans les Pays-Bas, grâce à la protection du féroce duc d'Albe , les jésuites avaient fondé une colonie à Anvers, et travaillaient ostensiblement à la ruine de la Flandre et de la Hollande; en Portugal, ils avaient enlevé la régence à la reine Catherine pour la remettre au cardinal Henri, qui était affilié à leur société, et ils avaient même forcé le roi Sébastien à prendre un membre de leur ordre pour précepteur^ un autre p<mr

IlB7i.] HISTOIRE DE PIE V. 807

Goufesseur, et le grand inquisiteur pour ministre. Or, comme le jeune prince, parvenu à Tage d'homme, voulut faire une tentative pour sortir de leur odieuse tutelle, on le menaça de le brûler vif comme hérétique, et les jésuites furent plus puissants encore qiie par le passé. En Allemagne, ils étaient parvenus à établir des collèges, malgré la vive opposition des peuples, et quoiqu'ils eussent été convaincus d'exercer la sodomie sur les enfants confiés à leurs soins. En Espagne, ils étaient devenus si puissants^ que Philippe II, redoutant de leur déplaire, les autorisait, pour frapper les esprits, à se livrer à des pratiques bizarres et souvent obscènes.

Si tout autre qu'un jésuite nous avait laissé la relation des moyens dont ils se servaient pour jeter l'épouvante dans le cœur des fidèles, nous le taxerions de calomnie; mais c'est un disciple d'Ignace de Loyola, le père Orlandino, qui parle : « A certaines fêtes de l'année, nous parcourons de nuit toutes » les rues de la ville en criant d'une voix lugubre et prophéti- » que : « L'enfer, lenfer, pour les hommes et pour les femmes » qui commettent les péchés de luxure dans ce moment ! » » Dans d'autres solennités, nos supérieurs nous ordonnent, )) par esprit d'humilité, de nous dépouiller de nos vêtements » et d'aller de porte en porte demander le pain de l'aumône ; » quelquefois encore nous nous réunissons par troupes cl » nous faisons nos dévotions d'église en église, sans vête- » ments, en nous flagellant les uns les autres, pendant que *> les jeunes novices entonnent des cantiques. ))

En Sicile, ajoute un autre historien, ils donnaient chaque année le spectacle d'une procession allégorique, dont le sa|et était le pouvoir de la mort sur toutes les créatures. Ce

jour-là, tons les jésuites formaient un immense oort^ : en tête on portait un grand Christ étendu sur un cercneil; autour de l'efligie du Sauveur marchaient sur quatre rangs des anges, des vierges et des saints Ggurés par des adolescents ou par déjeunes filles n ayant pour vêtements que des ailes ou des guirlandes de fleurs ; derrière eux venaient des cavaliers maigres et décharnés, entièrement nus et montés sur des chevaux sans bride ni selle; enfin apparaissait la Mort^ représentée par un squelette de plus de cent pieds, tenant une faux dans sa main droite, portant sur ses épaules un arc et des flèches, et ayant à ses pieds des pelles, des hoyaux et tous les instruments du fossoyeur. Ce gigantesque squelette était placé sur char tendu de draperies noires et traîné par douze taureaux que conduisait le doyen des jésuites, qui figurait le Temps. D'autres Pères déguisés en démons entouraient le char, poussant des hurlements terribles et agitant des torches de résine. Derrière le char de la Mort se pressaient une foule de spectres représentant tous les états de la vie, et des moines qui psalmodiaient des hymnes de mort ! ))

A Venise, les jésuites étaient en grand honneur; et si c n>ût été l'ardeur qu'ils apportaient à confesser les femnies les filles dans leurs appartements secrets, il est probal qu'ils s'y fussent maintenus ; mais leur grand zèle à adi nistrer les sacrements de pénitence aux jeunes dames fit prendre en haine par les sénateurs; et le doge a su que sa femme elle-même avait appelé jusqu'à trois son confesseur dans une seule journée pour en obtenir solution, il fut décidé par le conseil suprême des dix ç disciples de Loyola seraient expulsés du territoire de

rénîssime république. Ils en furent quittes pour se retirer à Milan auprès de Charles Borromée, archevêque de cette ville, qui s'était déclaré leur protecteur et qui leur donna la direction d'un collège à Braida et la gestion d'un séminaire, en attendant qu'ils pussent rentrer à Venise.

Dans les états du duc de Savoie, ils avaient envahi tous les emplois et pouvaient impunément violer les femmes ou faire servir les jeunes garçons à leurs infâmes plaisirs ; en outre , un des leurs, le Père Possevin, s'était mis à la tête de bandes soudoyées avec l'argent du pape et faisait sévère justice des hérétiques du duché. En Pologne, en Suède, en Norwége, ils triomphaient; enfin partout ils avaient su établir leur exécrable domination en devenant les confesseurs des princes et des seigneurs et en vendant leurs secrets à la cour de Rome.

Pie V, se voyant si bien servi par ses cohortes de jésuites, arrêta Tinfernal projet de renouveler les massacres des vêpres siciliennes dans toute l'Europe et d'anéantir d'un seul coup les ennemis du saint-siége. En conséquence il écrivit à son neveu Charles Borromée qu'il s'occupât d'organiser des bandes d'égorgeurs dans le Piémont et dans la Suisse; il envoya le cardinal Commandon en Pologne pour faire des ouvertures à Sigismond Auguste dans le même but ; il expédia le cardinal Alexandrin son neveu à la cour de France, pour arrêter avec Charles IX les moyens d'exterminer les calvinistes de son royaume ; un autre légat se rendit en Portugal, et un autre encore à Madrid, pour faire entrer les deux souverains dans cette ligue sacrilège. Venise même ne put se soustraire à la fatale influence de la cour de Rome, elle rappela les jésuites; et ceux-ci, par reconnaissance, organisèrent

810 HISTOIRE DES PAPES. [im.]

un complot et se préparèrent à faire couler des flots de sang. L'Allemagne seule résista à l'entraînement général; Maximilîen refusa de s'associer à cette œuvre d'iniquité» non par un sentiment d'humanité, mais par prudence, et parce qu'il conservait contre le pape un vif ressentiment de ce qu'il s'était permis de prononcer un jugement dans la question de préséance entre les ducs de Ferrare et de Toscane. Pie V éprouva une telle colère de ne pouvoir surmonter ce dernier obstacle, qui seul l'empêchait de mettre à exécution son monstrueux projet, qu'il fut atteint d'une fièvre nerveuse dont il mourut le 1" mai 1572, à l'âge de soixante-huit ans.

Sa mort fut un sujet de joie pour l'Italie , et pour Rome surtout. En un seul jour la ville sainte, qui était presque déserte, vit rentrer des milliers d'émigrés; tous les citoyens s'embrassaient et se félicitaient d'avoir échappé au terrible fléau qui avait décimé la population.

Cependant Pie V le sanguinaire, ce monstre qui , au rapport de l'historien de Thou, l'avait emporté en raffinements de supplices sur la fabuleuse férocité de Procuste et de Géryon, ce pape qui avait eu Texécrable gloire de surpasser, dans un règne si court, les atrocités des Néron, des Caligula, des Domitien et des Galba; ce bourreau de Thumanité, cet égorgeur de femmes, d'enfants et de vieillards, cet organisateur du plus épouvantable forfait qui ait effrayé le monde, de cette Saint-Barthélémy qui , quatre mois plus tard , devait couvrir la France de cent mille cadavres, a trouvé des prêtres qui en ont fait un saint, et qui après l'avoir canonisé l'ont donné en exemple aux rois de l'Europe!

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