‹ Histoire des papesChapitre 2 sur 37 · GELA SE II · texte numérisé non relu

GELA SE II

de Gencius s'il refusait de rendre le pontife. Cencius, épouvanté des menaces du clergé, vint luimême ouvrir le cachot du pape et le mit en lilterté. Gélase fut aussitôt placé sur uu cheval blanc, et mené triomphalement par la rue Sacrée à Saint-Jean de Latran, précédé et suivi de bannières, selon l'usage prati(jué à la cérémonie du couronnement. Le lendemain il donna audience aux comtes, aux barons et aux ecclésiastiques ([ui avaient des alVaires à traiter avec le saint-siége.

Enfin tous les troubles paraissaient apaisés, lorsque la nuit suivante des prêtres accoururent au palais de Latran pour avertir Gélase que l'empereur Henri, que l'on croyait en Lombardie, venait d'entrer dans la basilique de Saint-Pierre, à la tète de ses hommes d'armes ; et en même temps ils lui remirent de sa part une lettre qui contenait ces mots : « Si vous confirmez la bulle publiée par Pascal en faveur des investitures, nous vous reconnaîtrons comme pontife, et nous vous prêterons serment de fidélité; sinon, un autre pape sera élu, et nous le mettrons en possession du trône aposti>li(|ue. »

Gélase, qui voulait poursuivre la poliliijue de ses prédécesseurs, refusa d'adhérer aux volontés du prince et résolut de fuir de Rome ; il s'embarqua sur le Tibre et gagna Porto, où il fut obligé de s'arrêter à cause du mauvais temps, qui empêchait les bâtiments d'entrer en pleine mer. Là, le saint-père courut de nouveaux dangers, se trouvant dans l'alternative de voir sombrer sou bâtiment ou de prendre terre devant la ville, d'où les troupes de Henri tiraient des traits empoisonnés sur les gens de sa suite. Enfin la tempête s'étant calmée après le coucher du soleil, les galères abordèrent à la faveur de la nuit dans un endroit couvert, en face du château de Saint-Paul d'Aardée. Gélase ne put jamais marcher, à cause de son grand âge et de ses infirmités, et surtout à cause des fatigues qu'il venait d'éprouver; alors le cardinal Hugues d'.\latri, qui était très-vigoureux, le prit sur ses épaules et l'emporta jusqu'au château. Dans la nuit suivante ils se rembarquèrent, et deux jours après ils entraient à Gaête, patrie du pontife.

Dès que le bruit de l'arrivée de Gélase se fut répandu dans la province, un grand nombre d'évèques se rendirent auprès de lui ; l'empereur lui envoya également des ambassadeurs qui le supplièrent de revenir à Rome pour se faire sacrpr, assurant que leur maître désirait ardemment assister à cette cérémonie, et. qu'il l'autoriserait par sa présence ; ils ajoutaient qu'une seule conférence rétal)lirait infailliblement la concorde entre l'autel et le trône. Mais Gélase, qui déjà avait été mis en prison avec Pascal par Henri, ne voulut pas s'exposer une seconde fois à la parole d'un roi ; il répondit aux députés qu'il allait avant tout se faire consacrer pontife, et qu'ensuite le roi de Germanie le trouverait prêt à traiter avec lui partout où il lui plairait de se rendre. liln efiet, dès le lendemain, comme il n'était que diacre,

il se lit ordonner prêtre et évêque en présence de Guillaume, duc de la Pouille, de Robert, ])rince de (iapnue, et de plusieurs autres seigneurs italiens qui lui prêtèrent serment d'obédience et de fidélité.

Henri, irrité de l'obstination de Gélase, prit alors le parti de faire élire un nouveau pape, et il choisit Maurice Bourdin, archevêque de Braga, le même qui l'avait couronné empereur l'année i)récédente. Cet ecclésiastii[uc, au rapport du père Maimbourg, était un scélérat qui ne se souciait ni des lois ni de la religion, pourvu qu'il parvînt à satisfaire son audacieuse ambition. 11 raconte que Bernard, métropohtain de Tolède, à son retour de Rome, sous le pontificat d'Urbain, avait retiré Bourdin d'un monastère du Limousin, pour l'ordonner archidiacre de son église; que plus tard il lui avait l'ait obtenir le siège de Coïrabre, et enfin l'archevêché de Braga. Maimbourg ajoute que dans son ambition démesurée, Bourdin avait aspiré à la possession du siège de Tolède, au détriment de son bienfaiteur, et s'était même rendu à Rome pour conférer avec le pape sur ce sujet ; mais que n'ayant pas ofl'eit au pontife une somme assez considérable, sa demande avait été rejetée, et ([ue ce refus avait été la cause de sa haine contre l'Eglise de Rome, et de ses trahisons en foveur du roi Henri, qu'il suivait à la cour et aux camps, où il menait une vie fort dissolue.

Baluze rapporte sur la vie de cet évêque des événements bien différents et qui nous paraissent plus authentiques. « Bourdin, dit cet historien, après son installation sur le siège de Coimbre, entreprit le saint pèlerinage de Jérusalem, vers l'an 1108; il s'arrêta à Constantinople, eu il fut comblé d'honneurs par l'empereur Alexis, et forma des liaisons d'amitié avec plusieurs grands de l'empire grec. A peine était-il de retour en Portugal, après trois années d'absence, qu'il fut choisi comme métropolitain de Braga, pour succéder à saint Géraud qui venait de mourir. Celte nouvelle nomination l'obligea à se rendre à Rome pour faire approuver sa translation et pour recevoir le pallium ; ce que le pape Pascal lui accorda moyennant des présents considérables. Lorsque Bourdin fut de retour dans son diocèse, il se trouva en butte à la jalousie de Bernard, métropolitain de Tolède et légat du saint-siége; il fut même contraint de revenir en Italie pour implorer le secours du pontife contre les vexations du primat d'Espagne.

« Pendant le séjour qu'il fit à la cour de Rome pour suivre cette alfaire importante, Pascal, reconnaissant la supériorité de son esprit, le nomma son légat pour traiter de la paix avec l'empereur Henri, qui était en Lombardie ; et ce fut en cette qualité ([u'il couronna le prince après la fuite du pape. Sa condescendance lui ayant élé depuis imputée à crime, il fut excommunié au concile de Bénévent, ce qui le détermina à s'attachera la personne du roi, qui le fit élire pontife le 14 mars 1118, sous le nom de Grégoire VIII. )>

-^^tm

iiiffltflll"î

iiisrjii;!:: tes I'ait-s

Lettre de Gélase contre l'empereur Henri et contre Grégoire VIII. — L'antipape est reconnu légitime pontife en Allemagne et en Angleterre. — Gel ise rentre à Rome. — Sanglante révolte contre lui. — Le saint-père vient en France. — Il implore le secours des Normands. — Gélase au monastère de Cluny. — Sa mort.

Gélase était encore à Gaëte lorsqu'il apprit l'intronisation de Grégoire VIII; aussitôt il adressa aux seigneurs et aux ecclésiastiques de la Gaule une lettre conçue en ces termes : « Nous vous informons, mes frères, qu'après notre élection, l'empereur Henri s'est introduit furtivement, à la tête de sa cavalerie, dans Rome, et nous a obligé d'en sortir. Ce prince nous a poursuivi jusqu'à Gaëte en nous faisant menacer par ses ambassadeurs d'user de sa puissance contre nous, si nous refusions d'approuver la buUe de notre prédécesseur. Nous avons courageusement répondu que nous n'entreprendrions jamais rien de contraire aux libertés de l'Église; alors il a fait monter sur le saint-siége le métropolitain de Braga, cet intrus qui a été excommunié l'année précédente au concile de Bénévent par le pape Pascal. Nous vous ordonnons donc de vous préparer à venger la sainte Église romaine, votre mère, de la tyrannie exécrable du roi de Germanie » Il

écrivit également en Portugal pour qu'on élût un nouveau métropolitain au diocèse de Braga à la place de Maurice; enfin il adressa au clergé et au peuple de Rome une circulaire (jui défendait toute communication avec l'empereur et l'antipape, tous deux anatbématisés par l'autorité de saint Pierre.

Pendant que Gélase faisait jouer tous les ressorts de la politique pour exciter les Français, les Espagnols et les autres nations catholiques contre ses ennemis, Grégoire VIII siégeait au palais de Latran, donnait des fêtes magnifiques à Henri V, renouvelait

la cérémonie du couronnement et le sacrait une seconde fois empereur. Quelque temps api es, le monarque fut obligé de retourner en Allemagne, oiÀ les intérêts du trône le rappelaient ; Bourdin continua d'envoyer ses bulles dans tous les royaumes, et fut reconnu chef du saint-siége en .\llemagne, par Hermann, métropolitain d'Augsbourg, et en Angleterre, par plusieurs évêques et archevêques ([ui considéraient Gélase comme antipape.

A peine Gélase eut-il été instruit que le roi était rentré dans ses États, qu'il s'empressa de revenir à Rome, où ses partisans lui avaient préparé une retraite dans la basilique de Sainte Marie du second Cierge, située entre le palais d'Etienne le Normand et celui de Pierre de Latran, ses amis. Encouragé par ce premier succès, Gélase résolut' de célébrer publiquement la messe dans l'église de Sainte- Praxède, malgré l'avis de plusieurs ecclésiastiques qui lui représentaient que ce temple étant placé dans les dépendances du château des Frangipanes, ses plus mortels ennemis, il avait à redouter une tentative contre sa personne. Mais tous les conseils furent inutiles; il voiilut suivre les inspirations de son orgueil, et se rendit à cette basilique. Déjà il avait commencé l'office divin et il entonnait l'évangile, lorsque les Frangipanes firent irruption dans l'église, avec une troupe nombreuse, et attaquèrent Gélase et sa faction à coups de pierres et de traits. Etienne le Normand et Crescence Gaétan, neveu du pape résistèrent vigoureusemmt à leurs adversaires, et

grRgoire vin

Étieiuie le Normand

lirent durer le combat pendant une pirtie du jour. Le pape parvint à s'échapper pur le presbytère à la faveur du tumulte, et se sauva de Rome sur un mauvais cheval, sans avoir eu le temps de tpiilter ses ornements pontificau.x. Après la fuite du saint-père, les combattants mirent bas les armes et se retirèrent dans leurs palais crénelés.

Dès le lendemain, les partisans de Gélase se mirent à sa recherche, et le retrouvèrent épuisé de fatigue à plusieurs milles de Rome, caché derrière un massif d'arbres où il avait passé la nuit On tint conseil en sa présence sur les mesures à prendre dans cette circonstance pour rentrer dans la ville; mais le pontife, qui éiait à peine remis de la frayeur qu'il avait éprouvée le jour précédent, les arrêta au milieu de leurs discours : « Non, mes chers frères, leur dit-il, mieux vaut que nous suivions l'exemple de nos pères et le précepte de l'Evangile ; puisque nous ne pouvons vivre dans cette aflreuse Baljylone, dans cette abominable Sodome, fuyons dans une autre cité. ') Sa lâcheté indigna ses amis ; personne n'in-

sista pour lui faire changer sa décision, et on lui demanda seulement qu'il voulut bien avant de partir nommer Pierre de Porto vicaire du saint-siége en son absence, et désigner un conseil de cardinaux pour diriger les affaires de l'Église. Gélase fit tout ce qu'on lui demandait ; il confia la garde de Bénévent à Hugues, cardinal des saints apôtres, et mit li's chantres sous la direction de Nicolas; enfin il laissa la préfecture de Rome à l'ierre, et confia l'étendard de la ville sainte à Etienne le Normand, le personnage le plus influent de sa faction.

Lorsque toutes ces atfaires furent réglées, il s'embarqua sur le Tibre, et descendit jusqu'à Ostie, d'où il repartit sur un autre bâtiment, accompagné de six cardinaux, de deux nobles romains, et d'une suite imposante. Il s'arrêta quelques jours à Pise, et fut reçu par l'évêque de cette ville et par les principaux habitants avec de grands honneurs; après une heureuse traversée, il débarqua en Provence, au poit Saint-Gilles, oîi l'alibé Hugues l'accueillit dans son monastère. Pendant son séjour dans cette abbaye,

HISTOIUE DKS PAPES

les t>vèi]\ips et les noMos lui firent île grands présents; l'alité lie Clunv entre autres lui otïrit quarante clievaux et lies éipiipa^es. 11 rt'<;ut également îles sommes considérables de Pierre de Librane, qui avait été envoyé de Saragosse par Aliilionse d'Aragon, et qui venait pour être sacré métvoiiolitain de eette ville pur le pape lui-nn^me.

A|irès la cérémonie de la consécration , Gélase lui remit une bulle par laquelle il accordait des indulgentes plénières aux soldats espagnols (]ui combattaient contre les Maures, et à tous les fidèles qui concouraient à la conquête de PÊglise de Saragosse,(pii, depuis quatre cents ans, était au pouvoir des musulmans. En vertu de cette bul'.e, Pierre de Librane se trouvait autorisé à recueillir les aumônes des fidèles et à vendre des induli,'ences dans tout le royaume d'Espagne, à la iliarge seulement d'en verser un ilixième dans les trésors du sainl-père.

Gélase fut inforiné, dans cet intervalle, que le roi d'Angleterre avait convoqué un concile à Rouen pour régler les alTiiires de son clergé ; il profita do la circonstance pour envoyer un légat dans cette ville, afin de se créer des partisans. Le jeune Conrad, qu'il avait choisi pour rem'dir cette mission, porta la parole devant les Pères avec beaucoup d'éloquence ; il exposa d'une manière trèts-énergique le tableau des misères de l'Eglise romaine, livrée à la profanation de l'antipape Hourdin et à la tyrannie de l'empereur Henii: il représenta comme seul et légitime successeur de r.Vpôtre, le vertueux Gélase, qui cependant était forcé de s'enfuir de fltalie, et de venir au delà des Alpes implorer l'appui des princes français, et surtout celui du roi d'Angleterre; enfin il termina sa harangue en demandant aux fidèles de la Normandie des secours en argent pour empêcher que le pape fiît réduit à la mendicité.

Dès que le roi Louis \l eut appris l'arrivée du saint-père dans la Provence, il lui députa Suger, moine de Saint Denis, avec de riches présents, pour

le prier de se rendre à A'ezelay alin de conférer avec lui sur la pacification de l'Eglise. Conformément aux ordres du roi, Gélase quitta le couvi-iil de Saint- Gilles et vint à Cluny. où il fut accueilli avec une extrême magnificence, ainsi que devaient le l'aire des seigneurs aussi opulents que l'étaient les religieux de cette abbaye. Les prélats et les seigneurs de la Bourgogne accoururent également en foule visiter le saint-père; et il profita si bien de leur bonne volonté, qu'en moins d'un mois il put remplir tous ses bagages do riches offrandes, et put même en envoyer à Home à ses allidés, Enfin, tout faisait présager à Gélaso un triomplu; prochain sur son compétiteur, lorsqu'il fut attaqué d'une violente pleurésie, qui le réduisit en peu de jours à l'extrémité. Alors il fit appeler autour de son lit les cardinaux i^ui l'avaient accompagné, et leur désigna pour son successeur l'évêque de Palestrine. Ce prélat, qui était présent, refusa d'accepter le jiontilicat ; il représenta à Gélase que, dans les circonstances difficiles où ils se trouvaient, le saint-siége avait besoin d'un pape qui pût soutenir son autorité par de grandes richesses personnelles et une haute position temporelle. « Ma iioniinalion, ajoulat-il, serait préjudiciable aux intérêts de l'Eglise, et je ne puis me charger d'un î'ardeau que je ne me sens pas la force de supporter; je vous engage donc, saint-père, à élever au pontificat le métropolitain de 'Vienne, qui seul peut délivrer l'Eglise de la tyrannie des empeieurs. » Gélase se rendit à son opinion, et ordonna qu'un exprès fût envoyé à rarchevèque qu'il désignait ; mais avant l'arrivée du prélat, le mal empira tellement que le pontife dut songer à mourir; il fit sa confession générale à haute voix devant un grand nombre d'ecclésiastiques et de seigneurs, reçut la communion, se fit coucher à terre selon l'usage monastique, et mourut dans cette position le 29 janvier 1119, après une année de règne ; il fut inhumé à Cluny, dans l'église du monastère.

Page 1