‹ Histoire des papesChapitre 37 sur 37 · VA · texte numérisé non relu

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HISTOIUE DES l'Ai' F. S

i-atholiques y comraii'onl des alrociti-s t|iii (''L;alî'i\'iU ifUi's qui avaient olo exercées à Méiiiulol sur les hirortunés Vauiiois. La ville d'Alais essaya égalemeni do se défendre, mais elle lut liienK'il contrainte à capituler. Alors le duc de Holian convoqua à Anduzi^ une assemblée générale du parti réformé, el lil t\vcréter par les ivlii^iounaiies (|u'on enverrait ;n: vol une ambassade pour traiter de la |iaix.

Louis Xin octroya aux calvinistes un édit de pacification avec abolition des anciens privilèges, c'està-dire qu'il permit aux huguenots de professer la religion réformée, mais sans pouvoir tenir des assemblées politiques, et sans avoir le droit de se donner des chefs, ni de former un trésorcoraraun. Ce triomphe du catholicisme en France ne satisfit pas extraordinairement L'rbain VIII, qui, en soulevant une guerre contre les prolestants, n'avait eu d'autre projet que de préparer la ruine de la Grande-Bretagne; aussi le nonce Spada et les jésuites confesseurs des rois et des ministres de France et d'Espagne reçurent-ils de Sa Sainteté l'ordre de stimuler le duc d'Olivarez et le cardinal -ministre, pour qu'ils concertassent leur plan d'attaque contre l'Angleterre.

Pour la cour de Rome, cette guerre d'invasion était d'autant plus favorable, que de toutes manières elle devait amener la soumission de la Grande-Bretagne au papisme, soit que Charles I" prît le parti de se ranger à son obédience pour éviter les hostilités, soit qu'il se résolût à entamer une guerre dont le résultat n'était pas douteux. Sa Majesté britannique se trouvant en ])uHe à la haine des calholiijues et des protestants de ses Etats, à cause de ses débordements et de son despotisme.

Charles I" avait bien compris la difficulté de sa position; n'osant' pas s'exposer aux chances d'une lutte contre la France et l'Espagne, il chercha d'aljord à temporiser; et pour mettre le pape dans ses intérêts, il parut incliner en faveur des doctrines ultramontaines, sans toutefois y adhérer d'une manière formelle ; ensuite il prit l'engagement secret de travailler à la conversion de ses peuples, sous la condition que Sa Sainteté ferait dissoudre la ligue.

Urbain VIII, satisfait de se voir au but qu'il se proposait d'atteindre, la soumission du roi d'Angleterre, ne voulut pas brusquer les choses, et se contenta des assurances formelles que Charles I'"'' donnait de se convertir. D'ailleurs il entrait dans les vues du pontife de mettre un terme aux guerres, pour ne pas fournir aux rois de France et d'Espagne, aussi bien qu'à l'empereur d'.Ulemagne, l'occasion d'augmenter leur intluence sur l'Europe, et d'annihiler en quelque sorte l'autorité du saint-siége. En effet, les succès des armes de Ferdinand II ne laissaient pas que de donner des infjuiétudes sérieuses à la cour de Rome pour l'avenir; Urbain 'VIII voyait avec déplai sir s'étendre démesurément la maison dWutrichc, et redoutait que l'empereur, maître du Nord, ne se rabattît sur le Midi, et qu'il ne lui piît fantaisie de faire revivre des prétentions de souveraineté sur les Etats de l'Église.

Ces craintes étaient d'autant mieux fondées, f[u'après la chute du roi de iMneraarck Christiern I\', qui, chassé de ville en ville par les généraux Wallenstein et Tillv se trouvait acculé à sa dernière

place' lortiliée, la ville de Cilnckstadt, rien ne pouvait empêcher Ferdinand d'ajouter les Étals de Danemarck à son empire et de se trouver ainsi le plus puissant monanjue de l'Europe. Sa Sainteté eut donc soin do faire intervenir le jésuite confesseur du ])rincedanslaqiu'stion, el lit accorder à t'hrisliern IV une )iaix beaucoup jilus avantageuse (ju'il n'eût dû l'espérer, car elle lui conserva l'intégrité de ses Etats. La raison de celte sollicitude singulière de la cour de Rome pour les protestants venait de ce qu'elle n'avait plus rien à redouter de gens réduits aux dernu"'res extrémités, et de ce (|u'elle songeait sérieusement au contraire à diminui'r la ]]répondérance de l'empire d'Allemagne.

Urbain VIII avait les mêmes motifs de se défier lie l'Espagne, qui commençait à peser sur les États d'Italie, el menaçait de les faire passer un jour sous sa domination avec l'appui de l'empereur; mais n'osant rompre avec Philippe IV, il continuait à demeurer son allié, prêt à se tourner contre lui à la première occasion: elle ne se lit pas attendre; un événement imprévu vint mettre tous les grands inlérêls politiques en présence. Don Vinccnzo, duc de ManLoue, était au lit de mort et ne laissait aucun héritier direct. Le duc de Nevers, son ]]lus proche parent, qui était Français, ayant abandonné ses droits en faveur de son fils Charles, duc de Réthel, celui-ci se porta tout naturellement l'héritier du !Mantouan et du Montferrat. Comme il était présumable que l'Espagne ne permettrait pas qu'un prince français s'établît dans l'Italie supérieure si on lui laissait le temps de s'opposer à son installation, Urbain VIII fit écrire par Slrizzio, ministre de Vincenzo, au duc de Réthel, qu'il eût à se rendre .secrètement à Mantoue pour faire reconnaître ses droits par le vieux duc, ce qui eut lieu sans aucune difficulté de la part du moi'ibond.

Il existait encore une princesse de la famille ducale, une arrière-petile-fiUe de Philippe II, qui était religieuse. Sa Sainteté avait prévu que l'Espagne chercherait à produire des prétentions en faveur de cette jeune fille ; et pour enlever jusqu'au moindre prétexte de guerre à Philippe IV, elle avait envoyé une dispense de mariage; de sorte que, dans la même soirée, cette jeune fille fut retirée de son couvent et mariée au duc François. Peu d'heures après, le vieillard Vincenzo rendit le dernier soupir, et Charles de Réthel fut salué prince de Mantoue.

Cette nouvelle causa une grande sensation à Madrid. Le duc d'Olivarez, furieux de se voir joué par un jeune homme, laissa éclater sa colère, et annonça qu'il ferait repentir le nouveau prince de sa témérité. Pour réaliser ses menaces il lui suscita deux ennemis ))uissantR, les ducs de Guastalla et de Savoie, qui élevèrent des prétentions, l'un sur le duché de Mantoue, l'autre sur le Montferrat,' regardé comme la clé du Milanais. Ensuite il envoya ordre à don Gopzalve de Cordoue, gouverneur de Milan pour Pliilil pe IV, de prendre à l'instant les armes et de joindre ses troupes à celles des ducs de Guastalla et de Savoie pour commencer la guerre.

Urbain VIII, le raadiinateur de toute cette affaire, expédia aussitôt des courriers à la cour de Louis XIII, pour rin«trnire de ce qui se passait, et l'engager à

URBAIN Mil

Cykl

vfnir au secours du diu- de ^Maiitoue. Sa Sainteté ottrait en outre au roi du France de se mettre à la tète d'une ligue contre l'P^spagne, pour lui enlever le Milanais, la Sicile et le royaume de Naples. Cette proijositiiin llattait trop agréablement l'anilnlion de Louis XIII pour qu'il ne l'acceptât pas. Sa Majesté rassembla immédiatement une armée; et quoiqu'on fiîl au milieu de l'hiver, elle l'envoya attaquer les défilés des Alpes, qui étaient gardés par les troupes du duc de Savoie. En moins de trois semaines les délilés furent emportés, la ville de Suze ]>rise d'assaut, et 'N'ictor-.Vmédée contraint à demander la paix. Le roi de France lit alors préparer un traité qui posait les bases d'une ligue perpétuelle entre lui, Sa Sainteté, la I\épu!ilii]ue de Venise et le duché de Mantoue.

Ces deux dernières puissances s'empressèrent de le ratifier; mais le pontife, qui avait atleiut son but en mettant aux prises les deux monarchies les plus redoutables de la chrétienté, pensant qu'elles se dé' truiraient l'une l'aulre, ne voulut plus adhérer à aucun traité. Il prétexta même que le conseil des cardinaux s'opposait à ce qu'il prit une part active dans la lutte avant de connaître la détermination de l'empereur; excuse détestable, car le saint-père nonseulement faisait bon marché des observations du sacré collège, qu'il n'admettait pas même à délibérer, mais encore, k l'égard de Ferdinand II, il ne se faisait nullement faute de montrer combien il lui était devenu odieux, et il disait ouvertement qu'il suffisait qu'une réclamation, même la plus légitime, vînt de la cour de Vienne pour être repoussée. Ainsi, Ferdinand ayant fait demander au pape que saint Etienne et saint Wenceslas, deux anciens rois de Hongrie, fussent admis dans le calendrier romain, Sa Sainteté avait répondu ironiquement qu'ils n'étaient pas dignes d'un tel honneur. Dans une autre occasion, l'empereur ayant sollicité l'autorisation de conférer les emplois ecclésiastiques rendus libres par l'édit de restitution, le pape avait rejeté sa demande comme portant atteinte au concordat passé entre l'empire et le saint-siége; ce qui était un mensonge, puisque le roi de France, en vertu même du concordat de François I", exerçait précisément dans ses Etats le droit réclamé par Ferdinand. Enfin. celui-ci ayant demandé à Rome la permission de transformer en collèges pour les jésuites les couvents ac(|uis par l'édit de restitution. Sa Sainteté, au lieu d'accéder à ce désir, lui avait ordonné de remettre immédiatement ces monastères aux évèi[ues.

L'imbécile monarque restait toujours soumis, se contentant de dire que, malgré le pape, il ne cesserait de se montrer le champion dévoué du catholicisme. Pour joindre l'exemple au précepte, il mit trois armées en campagne : l'une, qu'il envoya au secours des Polonais attaqués par les Suédois, et qui rétablit les alïaires des premiers : l'autre, (|u'il fit porter vers les Pays-Bas pour opérer sa jonction avec les troujies espagnoles; et la troisième, forte de trente-cinf( mille hommes, qu'il dirigea sur l'Italie pour s'emparer de Mantoue. D'abord tout ploya devant les Allemands : la Suisse, qui avait voulu mair*!nir sa neutralité et refuser le passage, fui contrainte de céder; les défilés des Giisous lurent

enlevés, et l'armée impériale descendit du sommet des Alpes en suivant les bords de l'Adda et de fOglio, et se dirigea vers le Mantouan. De leur côté les Espagnols pénétrèrent dans le Moniferrat, sous la conduite de Gonzalve de Cordoue, pour combattre les Français, qui s'étaient emparés de Saluées et de Pignerol; et ces trois redoutables puissances, attirées sur le sol de la haute Italie par le pontife, se préparèrent à l'aire couler des fleuves de sang pour le triomphe du saint-siége.

Mais ce (pie n'avait pu prévoir Urbain VIII, c'est i[ue Ferdinand II, ce prince si dévoué à la cour de Home, secouerait enfin le joug des prêtres, et porterait l'audace jusqu'à vouloir compter avec le pape et revendiquer la souveraineté de la haute Italie. C'est cependant ce qui arriva; l'empereur, victorieux en Italie, en Pologne et dans les Pays-Bas, se prit à avoir de l'orgueil, et fit signifier à Sa Sainteté ([u'il voulait recevoir la couronne de ses mains, et qu'elle eût à se rendre à Bologne ou à Ferrare pour la cérémonie. Urbain VIII n'osa pas refuser, et chercha seulement à gagner du temps ; la cour de Vienne pénétra ses inleutions, le mit en demeure de s'expliquer, et réclama en outre la suzeraineté des duchés d'Urbino et de Montef'alco.

Comme Sa Sainteté hésitait encore à donner une réponse et à déclarer sa détermination à l'égard des nouvelles prétentions qu'élevait l'empereur sur les domaines de l'Église, le farouche Wallensiein, un des généraux de Ferdinand, osa mettre en délibération si on irait attaquer Urbain VIII jusque dans Rome, donnant à entendre que cette ville n'avait pas été pillée depuis près d'un siècle; que depuis cette époque les papes l'avaient enrichie des dépouilles des autres peuples, avaient amoncelé dans les caves du Vatican des sommes énormes, et qu'on ne devait pas dédaigner une si belle occasion de s'emparer de trésors immenses, de réduire le pape à l'état de vassal, de relever l'empire de Gharleraagne, et de le rendre héréditaire dans la maison d'Autriche.

Ces projets paraissaient d'autant plus faciles à réaliser qu'aucune puissance n'était en état de s'opposer aux volontés de Ferdinand II; les Pays-Bas étaient envahis, les villes protestantes subjuguées, le roi de Danemarck vaincu ; l'Italie tremblait devant les armées impériales; la France, tout entière aux discordes que fomentaient (iaston d'Orléans et la reine mère pour renverser le cardinal-ministre, restait indifférente à ce qui se passait au dehors. Urbain Mil commençait à désespérer du salut de l'Eglise, lorsqu'il se rappela qu'il existait aux extrémités du nord de l'Europe un prince protestant redoutable par sa valeur, tiustave- Adolphe, qui pouvait opérer une diversion favorable au saint-siége, en portant la guerre dans les provinces de l'empire. Urbain envoya immédiatement un ambassadeur à RicheHeu, le fit entrer dans ses vues, et obtint (ju'il ferait conclure un armistice enire la Pologne el la Suède; puis, (juand la. guerre eut cessé sur ce point, Sa Sainteté s'entendit avec la France pour fournir au roi de Suède les sommes nécessaires à l'entretien d'une armée formidai)le destinée à envahir l'Allemagne, ne lui imposant jinint d'autre condition que celle de tolérer le culte catholique partout où il le trouverait établi .

Wallenslein, général et ministre de l'empereur Ferdinand

clause qui fut tenue secrète, dans la crainte que cette tolérance n'éveillât les susceptibilités des réfornu-s.

Enfin il y eut à Leipzig une asserablée générale de princes et d'électeurs protestants, et tous d'un commun accord décidèrent qu'on ferait la guerre à Ferdinand. Cette coalition , quoi(jue formidable, n'eût peut-être pas suffi pour renverser la puissante maison d'Autriche, qui était au plus haut degré de prospérité, si les confédérés n'avaient été secondés dans leur entreprise par les peuples, qui avaient hâte de secouer le joug insupportable du baron de Wallenslein, le favoii du prince, l'un de ses plus habiles généraux, il est vrai, mais aussi le plus crutl, le plus despote, le plus infâme de ses ministres.

Gustave-Adolphe ouvrit la camjiagne et se dirigea vers le bas Oder, chassant devant lui les troupes allemandes et grossissant son armée d'une foule de mécontents. Arrivé sous les murs de Leipzig, il ren-

contra le comte de Tilly, mit son corps d'année en déroute, et poussa rapidement jusqu'à Mayence, quil emporta d'assaut.

Tous les princes opprimés vinrent se ranger sous les étendards du roi de Suède; et le parti du la reforme, peu d'instants auparavant écrasé et vaincu, se trouva en état de dicter des lois à ses oppresseurs; les ministres protestants revinrent aussitôt dans le Palatinat et parcoururent toutes les provinces de l'empire à la suite de l'armée de Gustave-Adolphe pour ranimer l'enthousiasme religieux.

Sa Sainteté ne cacha pas la joie que lui causait \i triomphe du roi de Suède et l'abaissement de la maison d'Autriche, ce qui provoqua de la part de l'ambassadeur de Ferdinand des représentations énergiques. L'empereur, instruit de cette circonstance, écrivit à Urfiain pour lui témoigner son mécontentement et l'avertir qu'aussitôt iju'il aurait chassé de

URBAIN VIII

Gustave-Adolflie, roi de Suède

rAIlemagne Gustave-Adolphe et ses trente mille hérétiques il viendrait régler ses comptes avec le saintsiège. Le saint-père lui répondit par cette seule phrase : " Alexandre a fait la conquête du monde avec trente mille Grecs. »

Urbain montra moins d'égards encore pour les cardinaux espagnols, qui, à l'instigation du duc d'Olivarez, essayèrent de lui faire des remontrances au sujet de son alliance avec un souverain protestant ; et le cardinal Borgia ayant osé, en plein consistoire, lui représenter le scandale de sa conduite et l'accuser de travailler à la ruine de la relii,'ion, il se leva

de son siège, vonjit un torrent d'injures et de blasphèmes contre le prélat assez hardi pour tracer une lègle de conduite au vicaire de Dieu; et comme celui-ci voulait répondre, sur un signe du pontife, le cardinal Barberino, qui était d'une force athlétique, se jeta sur Borgia, le renversa à terre, et le traîna par les cheveux hors de la sallQ du consistoire.

Après celte scène de violence, tous les membres de rassemblée se séparèrent en tumulte, les Espagnols annonçant hautement qu'ils allaient provoquer la réunion d'un concile pour juger le pape et procéder à sa condamnation. Les jésuites mêmes,

HISTOIUK DES PAPES

qui voyaionl leur puissaïu-o aiièaulie en Allcinaj^uc par le l'ail Je l'invasion de Gusiave-Ailolplie, se montrèrent liosliles à Urbain VIII; et le confesseur du duc d'Olivarez, un des principaux dipjnilaircs de l'ordre, publia un livre sur les allributions du clu'f suprÎMiie del'Kiflise, el prouva par des raisounemculs très-logiques que les papes n'avaient aucun pouvoir canonique nu delà de leur èvèclié de Latran, et(pi'ils n'èraicnt pas plus élevés en dignité que les autres èvèques. La cour de Madrid trouva les argumcnls des jésuites tellement en rapport avec son pro]irc sentiment, qu'on délil^ra dans le conseil du roi catholique, si on enlèverait au pontife la collation des bénèlices de l'Espagne, el si on éiigerait une dalerie pour recevoir l'argent prélevé sur les ecclésiastiques du royaume par l'Eglise romaine.

D'un autre côté, les événements prenaient en Allemagne une direction bien différente de celle (pie le pape avait prévue; Sa Sainteté, eu s'alliant aux hérétiques, avait bi<?n compté concourir à l'alfaiblissemenl de la nwison d'Autriche, mais non à sa ruine, qui entraînait nécessairement celle du catholicisme. Or, le roi de Suède semblait avoir pris trop au sérieux la mission dont il s'était chargé, d'humilier l'empereur; son armée avait envahi la Bavière, après avoir défait une seconde fois le comte de TiUy, qui était resté sur le champ de bataille ; un de ses lieutenants, le chic Bernard de Saxe-Weimar, avait pénétré dans le Tyrol et menaçait l'Italie avec les vieilles bandes suédoises. Il n'était plus possible de douter (pie les intentions de Gustave-Adolphe ne fussent changées, et qu'il ne songeât à profiter de sa fortune pour taire triompher le protestantisme et transformer en principautés temporelles les évèchés de l'Allemagne méridionale ; déjà même le prince avait annoncé qu'il voulait détruire le cathohcisme et établir sa résidence à Augsbourg.

Urbain comprit alors la faute énorme qu'il avait commise, et pour la réparer, il raina sourdement le parti de son allié, retarda le payement des subsides, se mit en correspondance avec Ferdinand, lui livra les plans de campagne de l'armée suédoise, et, ce qui fut le plus funeste à Gustave-Adolphe, il détei-raina l'ciniiereur à donner le commandement de ses armées au terrible baron de Wallenslein, qu'une intrigue de cour avait fait exiler, et qu'il regardait comme le seul général capable de se mesurer avec le roi de Suède. Ces deux hommes, l'un et l'autre renommés par leurs talents militaires, se trouvèrent alors en présence : Gustave-Adolphe à la tête de trente mille hommes d'excellentes troupes, Wallenslein commandant une armée de plus de soixante mille impériaux, aidée d'une formidable artillerie; la rencontre eut lieu en Misnie, dans une vasie plaine qui s'étend entre Weissenfels et Lutzen.

Au commencement de l'action, l'armée suédoise rompit les lignes des impériaux, les mit en désordre et s'empara de leurs canons. Gustave, voulant profiter de cet avantage, commanda à sa cavalerie de donner dans le gros de l'armée de Wallenstein ; et afin d'animer les soldats par son exemple, il chargea tête baissée sur une troupe de cuirassiers. Soit que le commandement n'eut pas été entendu des troupes, soit qu'il y eût trahison de la part des officiers su-

périeurs, le prince se trouva engagé au milieu des ennemis avant de s'apercevoir qu'il n'était suivi que par un petit nombre de cavaliers. Alors il voulut faire volte-face et se frayer un chemin pour sortir lie la mêlée; il était trop tard. Déjà alTaibli par le sang (pii s'échappait d'une large blessure reçue au bras gaucho, assailli do tous les côtés à la fois, il ne put que faire des prodiges île valeur. Un coup de mousquet, qui lui fui tiré à bout portant dans le dos, le désarçonna, et l'un de ses pieds demeurant engagé dans l'élrier, il fut traîné à terre par son cheval; dans cet élat il reçut un autre coup de mous- (piel qvii lui cassa la tète. Ainsi périt ce grand prince, le prolccleur zélé du protestanlisme, arrê;é dans sa marche victorieuse au moment où il allait recueillir le fruit de ses courageux efforts, el planter le drapeau de l'indépendance religieuse sur les ruines du jiapisme.

PullenJorf et plusieurs autres historiens ont affirmé que Gustave-.\dolphe avait tié victime d'une odieuse trahison, et ils portent parliculièreraônt leurs soupçons sur François Albert, duc de Saxe-Lauenbourg, sur l'empereur et sur le pape; ce qu'il y a de positif, c'est que la nouvelle de la mort du roi de Suède fut reçue avec di'S transpoits do joie à Vienne et à I\ome. Néanmoins la mort du chef u'aballil point le courage des prolestants; le duc de Saxe-Weimar, Torstenson, Wrangel, Horn continuèrent la guerre avec succès, et le chancelier Oxenstiern, par d'habiles négociations avec la France, l'Allemagne et la Hollande, soutint l'ascendant de la Suède sur l'empire roraain-germanii|ue.

Mais Urbain VIII savait que la réforme avait perdu son plus redoutable appui, et il ne s'inquiéta pas autrement de la lutte engagée entre les lieutenants de Gustave- Adolphe et Ferdinand II; d'ailleurs cette guerre était fort utile aux intérêts de sa politique, et lui permettait de l'éaliser ses projets de domination sur les principautés de l'Italie, sans crainte d'être inquiété par la maison d'Autriche.

Sa Sainteté en profita pour s'assurer la possession du duché d'Urbino (in faisant assassiner le jeune duc, dernier héritier de la maison de Rovère. Le vieux seigneur Francesco Maria, ipii avait depuis longtemps abdirjué en faveur de son fils, se trouva obligé de prendre les rênes du gouvernement; et pour soustraire sa petite-fille, âgée d'une année, à l'ambition du pontife, illaliançaau fils du duc de Toscane, et la fit transporter dans un pays voisin. Précautions inutiles ! Urbain menaça le vieux duc d'une guerre terlible, et l'oldigea de reconnaître qu'il tenait ses villes, terres ou domaines, en fief du saint-siége, exigea que les officiers de la province lui prêtassent serment do fidélité, et le contraignit même à remettre ses forteresses entre les mains de ses créatures ; puis, un matin, Francesco Maria fut trouvé mort dans son lit. Le neveu du pape, Thadeo Barberino, vint prendre possession du pays, et le duché d'Urbino, ainsi que les villes de Pesaro et de Sinigaglia, furent déclarés dépendances des États de l'Église.

Quoique Sa Sainteté s'occupât sérieusement d'accroître le patrimoine de Saint-Pierre, elle ne négligeait pas la fortune de sa propre famille, el chaque jour elle ajoutait à ses immenses richesses de non-

URBAIN VIII

veaux dons,- si bien qu'en moins de dix années le trésor apostolique avait été grevé d'emprunts si énormes, que les revenus du saint-siétre ne suffisaient plus il payer les intérêts; on élevait au cliillre (le cent cinq millions d'écus le montant des sommes monnayées versées entre les mains des neveux du pape, indépendamment de celles qui avaient été employées à l'achat des palais, des terres, des vijTues, des tableaux, des statues, d'ouvrages d'orfèvrerie, de vaisselle d'or ou d'argent, et de pierreries. « La valeur de toutes ces choses, au rapport de Foscarini, était si grande qu'il est impossible de le croire et de If dire. Toujours gavés, non rassasiés. »

Jamais l'excès du népotisme n'avait été poussé si loin par les pontifes; car Urbain, non content de gorger ses frères et ses neveux de richesses, de dignités, d'honneurs et de bénéfices, donnait des évêchés à leurs enfants à la mamelle ; et même, scandale jusqu'alors sans exemple, à ceux qui étaient encore dans le ventre de leurs mères ! Ce grand amour du pape pour ses parents s'étendait jusqu'à leurs nombreuses créatures et à leurs flatteurs; il n'existait pas de méchant versificateur qui ne fût pourvu d'excellents bénéfices en récompense de ([uelque distique à la louange des BarLcrini.

Par com]iensation, si Urbain protégeait les misérables qui lu'oslituaient leur plume par une basse et servile adulation, il ne se faisait pas faute de persécuter les hommes de génie qui refusaient de glorifier de si grandes turpitudes; et le célèbre Galilée (ralilei, le père de la ])hilosophie expérimentale, lut l'un de ceux que Sa Sainteté persécuta avec le plus d'acharnement. Cet homme célèbre avait déjà établi la théorie du mouvement uniformément accéléré et posé les règles de l'isochronisme des oscillations du pendule; en outre, il venait de faire une découverte magnifique, celle des instruments d'optique, qui ouvraient une nouvelle route à l'astronomie, et permettaient de prouver par l'observation directe les vérités du système de Copernic sur la révolution de la terre autour du soleil.

Au moyen de son télescope, Galilée plongea dans les profondeurs de l'immensité, et contempla des phénomènes que n'avait encore aperçus aucun regard mortel ; la surface de la lune lui apparut hérissée de montagnes et sillonnée par des vallées profondes; Vénus lui présenta, ainsi que le satellite de la terre, des phases qui prouvaient sa sphéricité; Jupiter s'offrit à lui environné de ses quatie astéroïdes qui l'accompagnent éternellement; la voie lactée, les nébuleuses, tout le ciel enfin se montra à ses yeux avec ses miUions d'étoiles invisibles. Quelle surprise, ([uelle volupté excita dans l'âme de Galih'C l'aspect de tant de merveilles ! Quelques jours suffirent néanmoins à ce grand astronome pour compter tous ces mondes, et pour enregistrer le résultat de ses admirables découvertes dans un écrit intitulé « le Courrier céleste, ■■■' qu'il dédia à ses protecteurs, les princes de Médicis.

Ensuite Galilée continua le cours de ses investigalions; il obser\a des taches mobiles sur le soleil, et n'hésita pas à conclure que cet astre tournait sur lui-même ; il remarqua sur le côté obscur de la lune, dans le premier et dans le dernier quartier, une

lueur Cc-ndiée qui n est visible qu'au lélescoiie, et il jugea avec raison que cet efl'el était dû à la lumière réQéchie par le globe terrestre. Si-'s oliservations suivies sur les taches de la lune et lein' retour périodiijue aux mêmes époques l'amenèrent i découvrir que cet astre présentait toujours la même face à la terre; il étudia les mouvements et les éclipses des satellites de Jupiter, s'en servit pour la mesure des longitudes, et entreprit même un assez granJ nombre d'observations sur ces asti es pour<en construire des tables à l'usage des navigateurs.

Enfin, de découvertes en découvertes, Galilée parvint à arracher à la nature le voile mystéi-ieux qui l'avait dérobée aux regards des hommes, il put admirer les lois sublimes qui régissent l'univers; la rotation de la terre, sa révolution autoui- du soleil, la fixité de cet astre; toutes les merveilles de ces mondes lumineux qui s'échelonnent dans l'immensité jusqu'au trône de la Divinité. Galilée voulut éclairer les autres hommes, fi'aycr une nouvelle route à la science, et il publia ses admirables théories. Mais par malheur il excita la haine jalouse d'un pape qui avait des prétentions à l'omniscience comme à l'infaillibilité, et son protecteur, le grand-duc de Toscane, qui l'avait nommé son mathématicien extraordinaire, n'était pas assez puissant pour le défendre conLi'e une telle inimitié. De toutes parts les jésuites , les prêtres , les moines se déchaînèrent contre Galilée ; les uns soutinrent que ses découvertes dans les astres étaient de pures visions, comparables aux voyages imaginaires d'Astolphe; les autres affirmèrent avoir eu le télescope en leur possession pendant des nuits entières, et n'avoir rien aperçu de tout ce que l'astrologue Galilée annonçait ; tous l'accablèrent d'épigrammes dans leurs sermons, ou cherchèrent à jeter sur lui du ridicule; c'était ainsi du reste qu' en avaient agi les compatriotes de Copernic, qui avaient été même jusqu'à le tourner en dérision sur un théâtre.

GaHlée continuait à publier ses travaux sans s'ocj c iper des clameurs des prêtres; mais ils imaginèi rent de l'attaquer devant le saint-siége pour faire condamner ses nouvelles théories comme mensongères et hérétiques. Le célèbre astrologue essaya vainement de calmer cette tempête, et fit paraître un traité en forme d'épître adressée à la grande-duchesse de Toscane, dans lequel il essayait de jHouver théologiquement,et par des citations tirées dos Pères, que les textes de lÉcriture ne devaient pas être pris à la lettre et pouvaient se concilier avec les nouvelles découvertes sur la constitution de l'univers. Cet écrit ne fit qu'accroître la colère de ses ennemis; l'auteur fut accusé de soutenir des opinions erronées en matière de foi. de vouloir renverser la religion et d'outrager la majesté de Dieu. En conséquence, il fut cité à comparaître à Rome, en personne, pour s'entendre condamner par une assemblée de cardinaux, d'archevêques, d'évêques et de théologiens, réunis sous la présidence de Sa Sainteté Urbain ^'11I. Ce conciliabule de prêtres ignorants, stupides et fanatiques, n'ayant aucun égard pour cet illustre vieillard, refusa même d'écouter les raisons qu'il alléguait en fiveur de ses théories, et prononça la déclaration suivante : « Au nom du Père, du Fils et du Saint Es-

prit! Nous tous rasseniblos en ce lieu sous Tinspiration de l'Esprit saint, éclairés par les lumières du souverain pontife, nous décidons qu'aucun fidèle ne doit cioive ni soutenir que le soleil est placé immobile au centre du monde ; nous décidons que cette opinion est fausse et absurde en théologie, aussi bien qu'hérétique, parce qu'elle est expressément contraire aux paroles de l'Ecriture, et impli(juerait une accusation d'ignorance envers Dieu, la source de toute science et le révélateur des livres saints. Nous défendons également d'enseigner que la terre n'est point placée au centre de l'univers, ([u'elle n'est pas immobile et qu'elle a un mouvement jourualier de rotation, parce que cette seconde proposition est, pour les mêmes motifs, fausse, absurde même en philosophie, autant qu'erronée en matière de foi. »

Galilée voulut répliquer et faire valoir les arguments que lui suggérait la vérité pour défendre une doctrine basée sur des faits irrécusables; mais le pape lui imposa silence, et déclara qu'en vertu de son infaillibilité il décidait que la terre était immobile et que l'univers était régi par les lois qu'indiquait la Genèse ; enfin il lui fit défense de jirofesser désormais ses nouvelles théories.

Quoique condamné, le noble vieillard, de retour à Florence avec un amour plus grand encore de la science, n'en poursuivit pas avec moins d'ardeur que par le passé l'étude des vérités subHraes dont il se regardait comme le dépositaire; et pour ne pas laisser perdre ce précieux trésor, il résolut de rassembler dans un seul ouvrage toutes les preuves physiques du double mouvement de la terre sur elle-même et autour du soleil, et de ses l'apports avec les autres planètes dans le système solaire. Pour rendre ces vérités palpables et les mettre à la portée de toutes les intelligences, Galilée ne composa point un traité, mais de simples dialogues entre deux personnages des plus distingués de Venise et de Florence, et un troisième interlocuteur qui, sous le nom de Simplicius, reproduisait les arguments des théologiens et de la philosophie scolastique; il se rendit ensuite à Rome et présenta hardiment son ouvrage au maître du sacré palais, le priant de l'examineravec une scrupuleuse attention, d'en retrancher tout ce qui lui paraîtrait suspect, et de le censurer avec la plus extrême sévérité. Le prélat, ne soupçonnant aucune arrière-pensée chez l'auteur, lut et relut l'ouvrage, le confia même à un de ses collègues qui n'y vit également rien à reprendre, et y mit de sa main une ample approbation. Galilée, tout joyeux d'avoir réussi dans sa ruse, revint à Florence et fit immédiatement imprimer son livre.

Dès leur apparition, les dialogues excitèrent parmi les théologiens et les jésuites une rumeur extraordinaire ; tous crièrent au scandale et demandèrent la punition du coupable. Urbain VIII, qui s'était reconnu dans le personnage de Simplicius, et dont l'amourpropre se trouvait en jeu, accueillit les plaintes du clergé : et malgré les représentations de l'auteur, qui se retranchait derrière l'autorisation donnée à son livre par la censure, malgré ses protestations formelles de n'avoir point voulu attaquer la religion, mais seulement faire l'exposition des deux systèmes de Ptolémée et de Copernic, sans pour cela adopter

aucune des ileux opinions, milgré la protection du grand-duc de Toscane, Sa Sainteté passa outre, le déféra elle-même au tribunal de l'Impiisition, et l'assigna à comparaître en personne devant les redoutables juges du saint-office. Galilée fui contraint d'obéir ; ni la faiblesse de sa santé, ni les douleurs rhumatismales dont il était tourmenté, ni son grand Age (il avait alors soixante-dix ans) ne purent adoucir la haine sacerdotale.

« J'arrivai à Rome, dit-il dans une de ses lettres, le 10 février 1633, et je fus remis à la clémence de rin(|uisilion et du souverain pontife, (pii n'avait pour moi aucune estime, parce que je ne savais point rimer l'épigramme et le petit sonnet amoureux. D'abord on me renferma dans le palais de la Trinitédu-Mont ; le lendemain je reçus la visite du Père Lancio, commissaire du saint- office, qui me prit dans son carrosse. En cliemin il me fit diverses questions et me montra un grand désir que je réparasse le scandale que j'avais donné à toute l'Italie en soutenant l'opinion du mouvement de la terre ; et à toutes les preuves mathématiques que je pouvais lui opposer, il me répondait par ces paroles de l'Écriture : « La « terre sera immobile pour toute éternité, parce « qu'elle est immobile de toute éternité. « En discourant ainsi, nous arrivâmes au palais du saintoffice ; je parus devant une congrégation nommée non pour me juger, mais pour me condamner ; cependant je me mis à exposer mes preuves. Quelque peine que je me donnasse, je ne pus jaraaisvenir à bout de me faire comprendre ; on coupait tous mes raisonnements par des élans de zèle, et l'on m'opposait toujours le passage de l'Écriture sur le miracle de Josué, comme la pièce victorieuse de mon procès. Je citai à mon tour ces étranges paroles des livres saints où il est dit «Que les cieux sont solides et polis comme « un miroir de bronze, » pour prouver qu'il ne fallait pas interpréter l'itcriture à la lettre, si l'on voulait que les peuples qui ne sont pas plongés dans un abrutissement barbare conservassent quelques croyances dans les dogmes de la religion ; on me répondit par des injures. »

A la suite de ce premier interrogatoire, Galilée fut enfermé dans les cachots infects du saint-office, où il resta plusieurs mois ; puis on le fit sortir quand on supposa que les souffrances, les mauvais traitements et un jeûne forcé avaient diminué son énergie morale; mais comme il montra la même obstination, Sa Sainteté le fit conduire dans la chambre de la question. L'infortuné vieillard subit à plusieurs reprises le supplice de la corde avec le plus grand courage et sans vouloir se reconnaître coupable; enfin, le corps brisé par lea terribles secousses de l'estrapade, vaincu par d'atroces douleurs, Galilée demanda grâce et déclara que son ouvrage était rempli d'abominables mensonges. Il fut ensuite ramené devant le tribunal pour y prononcer son abjuration; ce qu'il fit en ces termes : « Moi, Galilée, dans la soixantedixième année de mon âge, étant à genoux devant messeigneurs éminenlissimes, ayant devant les yeux les saints Evangiles que je touche de mes propres mains, j'abjure, je déteste, je maudis l'erreur et l'hérésie du mouvement de la terre ! »

On dit qu'après avoir prononcé cette abjuration.

/"TT jVuJret^Avu

URBAIN VIII

Siifplice de Galilée

ce vieillard, rempli du sublime sentiment de la vérité, se releva, et frappant du pied la terre, s"écria : « Et cependant elle tourne ! » Lorsque son expiation fut achevée, on lacéra ses dialogues et on le condamna à la prison pour un temps indéfini. Telle fut la récompense que le pape Urbain Vlll et le-; infâmes jésuites accordè'-ent aux admirables travaux d'un îles plus grands génies de l'iiumanité.

Pendant que la j'apnuté poursuivait en Italie IfS

savants dout .elle redoutait les lumières, en France la royauté, continuant à fouler aux pieds les droits sacrés de l'iiumanilé, s'acharnait sur les hommes qui lui portaient ombrage, ou sur les citoyens dont les richesses excitaient sa convoitise, et les faisait brider vifs comme adonnés aux sciences cundamnables de l'astrologie judieiaire ou de l'alchimie. Des milliers d'innocents furent ainsi envoyés au bûcher sur des accusalimis (!.■ sorci'llci-ii' d'une absurdité

IIISTOIHK DKS l'Al'KS

révoltante; et un Richelieu, un cardinal, un premier ministre, un prêtre, qui devait nécessairement savoir à ijnoi s'en tenir sur de pareillesjînperslitions. eut rinfamie de se servir de ce moyen pour se défaire ,ile ceux qui le gênaient dan-* sa poliliipie, ou )iour . jirossir ses trésors par la conliscation de leurs liiens.

A son instisr.itiou, les jésuites se déchaînèrent contre les sorciers, comme ils avaient fait contre les jiroleslauts, c'est-à-dire contre ceux (pii pouvaient inspirer des craintes à la royauté ou au' papisme. Afin de soulever les passions du peuple contre leurs victimes, les disciples d'I^^nace de Loyola répandaient d'alïreuses calomnies sur leur compte ; ils les accusaient de jeter des maléfices sur les hommes, sur les femmes cl sur les animaux, ]iour les faire périr, ou pour leur causer des infirmités inciu'ables ; ils prétendaient (]u'au moyen d'opérations magi.pios ils avaient la puissance d'évocjner les dénions, de détruire les m lissons, d'exciter les tempêtes, de faire sortir du sol des milliers d'insectes et de reptiles dansfereux, de corrompre l'air et les eaux, et de faire naître des épizoolies cruelles. Ils affirmaient que ces prétendus sorciers cherchaient constamment à recruter de nouveaux disciples à Satan, et que cliarpu' nuit ils présentaient à leur maître ceux qu'ils avaient séduits, hommes ou femmes; ils disaient que le prince des ténèbres leur apparaissait sous différentes formes, exigeait d'eux des serments épouvantables pour s'assurer de leur fidélité, qu'il leur imprinwil sur les organes sexuels certains caractères indélébiles; qu'ensuite il leur enseignait à préparer des breuvages composés de sucs de plantes vénéneuses, de cervelles de chats sauvages, d'entrailles d'enfants au berceau, et dans lesquels les sorciers, ses élèves, mêlaient quelquefois des parcelles d'hosties consacrées qu'ils avaient retirées de leur Louche un jour de communion ; qu'il leur montrait en outre à faire des poudres de diverses couleurs pour provoquer des maladies ou pour les guérir : les unes noires, qui étaient mortelles; les autres rouges, qui causaient des fièvres furieuses; et enfin des poudres blanches pour guérir toutes sortes de maux.

Les doctes Pères de la société de Jésus prétendaient encore que les adeptes du malin esprit, sous la présidence de leur maître, tenaient des assemblées ou sabb'ats la nuit dans de vastes campagnes ou dans des forêts sombres et écartées; qu'ils s'y rendaient à travers les airs, montés sur un bouc, sur un chien sans lè!e ou sur un manche de balai; que les uns sortaient par la cheminée en mettant le pied gauche sur la crémaillère, frottée préalablement d'une drogue infernale dont ils oignaient tout leur corps; que d'autres sortaient par la fenêtre: que plusieurs même passaient par la serrure de leur porte ; que ces voyages s'exécutaient avec une promptitude incroyable et ne faisaient éprouver aux sorciers et aux sorcières qu'une extrême lassitude dans les membres.

Là, suivant les jésuites, se passaient de sacrilèges horreurs entre le prince des ténèbres et ses acolytes : le sabbat commençait par un festin magnifique; des mets admirablement apprêtés étaient servis aux convives dans des plats d'or ou d'argent; seulement les viandes étaient en putréfaction et ne rassasiaient pas; Satan présidait ce banquet sous la forme d'un

bouc, d'un chien ou d'un chat noir, ou sous celle d'un cheval à Iclc de loup ou d'un loup à tête de cheval. Après lo repas, il pérorait dans un idiome qui n'ai)]iartenail à aucune langue humaine ; ensuile Ions se levaient pour danser au son d'instruments bizarres; un bâton servait de llùtc, une tête de cheval décharnée remplaçait le violon; et pour grosse caisse, un d'eux frappait avec une massue sur un vieux tronc de chêne; et au bruit de celte horrible musique, rendue plus affreuse encore par les cris rauipu's et les hurlements dont ils l'enlremêlaient, les sorciers et les sorcières se dépouillaient de leurs vêlements, se tournaient à rebours en dansant, le dos appuyé les uns contre les autres, et hommes et femmes se confondaient, sans choix et sans distinction d'âge ni de sexe, dans d'abominables emb'assemenls. Satan lui-même revêtait tour à tour les formes d'une belle jeune fille ou d'un jeune adolescent, et prenait possession de tous les hommes et de toutes les femmes en outrageant la nature. Lors- ((u'ils étaient fatigués de luxure, ils acclamaient Satan leur maître, et le remerciaient de la fête qu'il leur avait donnée.

Milhcur à ceux ou à celles qui ne rendaient pas grâces au démon! ils étaient sur-le-champ roués de coups. Enfin, avant de se séparer, tous venaient s'agenouiller devant l'esprit des ténèbres; les hommes le baisaient sur l'anus, les femmes sur la verge, puis les uns et les aulres déposaient à ses pieds certaines oflVandcs pour se racheter des maux qu'il pouvait leur faire, ou, des servitudes qu'ils lui devaient. Quelques-uns lui donnaient des poules noires, d'autres de petits chiens noirs, ou seulement du poil arraché de leurs parties honteuses; s'ils y manquaient, ils en étaient punis par des malheurs domestiques, par des maladies ou par la mort de leurs enfants ; car une fois qu'ils s'étaient livrés à Satan, celui-ci les gouvernait avec une rigueur qu'on aurait peine à croire; il les maltraitait, les frappait, les aflligeait de maladies pour les moindres désobéissances, pour avoir manqué à un sabbat, pour y être venus trop tard, pour avoir rendu la santé à quelqu'un sans sa permission, ou pour avoir refusé d'empoisonner leurs voisins lorsqu'il l'avait commandé.

Telles étaient les superstitions que propageaient les jésuites au commencement du dix-seiitième siècle ! Il en résulta que le peuple, toujours amateur du merveilleux, crut aux sorciers, et bientôt on n'entendit plus parler que de magie, de sortilèges, de maléfices; partout on attribua les événements les plus ordinaires à des causes surnaturelles; et lorsque les prêtres ou les gouvernants voulurent se défaire de ([uclque ennemi, ils n'eurent qu'à le signaler comme un de ceux qui étaient en relations avec le prince des enfers, à le désigner comme sorcier.

Ces croyances devinrent même si générales, qu'elles gagnèrent les classes les plus élevées de la société; ainsi, la jeune princesse Catherine de Lorraine se trouvant atteinte d'une maladie de langueur dont les gens de l'art ignoraient la cause, les prêtres prétendirent qu'un sort avait été jeté sur elle, et accusèrent de ce méfait un gentilhomme appelé Tremblecourt. Sur cette simple accusation le malheureux fut arrêté, conduit au château de Châté et appliqué

UlUiAIX VI H

à la ([uestion; comme il ne vi^ulut point avouer son prétendu crime de mafjie, il fut torturé et tenaillé jusqu'à ce que mort s'ensuivît. On doit dire cependant qu'il était coupalde d'avoir mal parlé de quelques ecclésiastiques puissants du diocèse, et qu il était en outre soupçonné de pencher pour la réforme. Le sorcier mort, on s'occupa d'e.xorciser la princesse, et l'évèque désigna pour cette besogne un capucin convers nommé Féli.x de Caulalice. Celui-ci vint imnv diatemeiit au château du duc de Lorraine, se lit conduire dans la chambre à coucher de la belle (Catherine, et commantla qu'on le laissât seul toute la nuit, pour qu'il pût faire ses exorcismes sans être gêné par des distractions extérieures. Or, le rusé carme avait deviné que lu maladie de la jeune princesse était i:uaginaire, et qu'elle avait seulement besoin d'un mari; il exorcisa tant et si bien, que dés la première nuit Catherine en éprouva un grand soulagement; les nuits suivantes, il continua les exorcismes avec la même ferveur, et peu à peu la malade reprit des forces, et ses joues redevinrent vermeilles ; mais par malheur le duc de Lorraine ayant voulu s'assurer des moyens ([u'emjdoyait le capucin pour produire celte guérison miraculeuse, entra une nuit dans la chambre de sa lille, et ne fut pas peu surpris de les trouver endormis dans les bras fun de l'autre ; il ne put retenir sa colère, se précipita sur les coupables et étrangla le séducteur. Le lendemain le bruit courut que le carme avait succombé dans une lutte avec le malin esprit, et pour donner plus de créance à cette fable, le duc Charles de Lorraine envoya des ambassadeurs à Urbain VIII pour solliciter la canonisation du vigoureux étalon, le bienheureux Félix de Cantalice, ce i[ue le pape accorda moyennant le payement d'une somme de soixante mille livres, montant de la taxe que devaient ac((uitter les nouveaux saints pour être encatalogués sur les matricules de la cour romaine. Heureuse spéculation pour la boutique pontilicale 1 L'exemple gagna de proche en proche, et chaque province eut, comme la Lorraine, ses soiciers et ses exorcistts ; la petite ville de Loudun, dans le Poitou, devint entre autres le théâtre d'une lutte terrible entre une légion de démons évoqués par le curé Urbain (jrandier et les Pères d'un couvent de carmes soutenus par ([uelques vénérables jésuites. Voici le fait: La ville de Loudun renfermait un couvent d'ursulines composé déjeunes lilles nobles et sans fortune; c'était assurément un poste fort agréable que celui de directeur de ces belles nonnes; aussi, après la mort du prêtre qui était en possession du titre de confesseur, se présenta-t-il plusieurs concurrenls. Le curé de la ville, nommé Urbain (Irandier, se mit sur les rangs et fut rejeté, parce qu'il avait tonné en chaire iontre les carmes qui entretenaient des relations galantes avec les religieuses ; parce qu'il avait atlaqué les o ieux privilèges de cuissage et de jambage de la noblesse, et surtout parce ([u'il était soiqtçonné d'avoir écrit une satire véhémente, sous le titre de la Cordonnière de Loudun, contre le cardinal-ministre. Un chanoine de la paroisse de Sainte-Croix, nommé Mignon, fut rais en possession de l'emploi de directeur de ces saintes lilles. Depuis quelques mois le chanoine Mignon exerçait sa charge de confesseur, lorsque tout à coup on (lai la de choses étranges qui

s'étaient passées dans le couvent des ursulines; on répandit le bruit f[ue des spectres et des fantômes apparaissaient chaque nuit aux nonnes, que plusieurs d'enUe elles étaient agitées de symptômes bizarres; et tout naturellement, vu les idi''es de répof[uo, on attribua ces phénomènes au démon. Le directeur s'empressa de réunir plusieurs carmes et ([uelques chanoines, et en leur présence il exorcisa trois ursulines, qui déclarèrent qu'elles étaient sous le poids d'un maléfice du curé Urbain Grandier, que le sortilège avait été opéré au moyen d'une branche de rosier fleuri jetée dans le couvent, de sorte que toutes celles qui avaient llairé les roses, ou qui les avaient seulement regardées, avaient été ensorcelées.

Grandier, se voyant attaqué personnellement, accusa le chanoine ^lignon de calomnie, et se pourvut devant les juges et devant l'évèque de Poitiers, qui refusèrent de se mêler de cette affaire; alors il s'adressa à l'archevêque de Bordeaux, qui se trouvait dans son abbaye de Saiut-Jouin, près de Loudun, et il parvint avec son appui à faire cesser les clameurs des religieuses possédées. Les choses on étaient là, lorsque le conseiller d'Etat Laubardemont, l'âme damnée de Richelieu, vint à Loudun pour surveiller la démolition du fort de cette ville ; les ennemis du curé s'empressèrent de l'instruire de. ce qui s'était passé dans le monastère des ursulines, dont sœur Jeanne des Anges, la supérieure, était sa parente. De retour à Paris, celui-ci rendit compte au cardinal de cette singulière affaire. Richelieu, charmé de pouvoir se venger de l'auteur présumé d'une satire qui l'avait démasqué, renvoya immédiatement Laubardemont à Loudun, avec une commission royale qui l'autorisait à informer contre Grandier.

Le curé fut arrêté et conduit au château d'Angers ; ses papiers furent saisis, mais on ne trouva aucune pièce à sa charge, à l'exception d'un manuscrit contre le célibat des prêtres ; encore, si l'on en croit Bayle, cet ouvrage aurait-il été méchamment ajouté aux papiers d'Urbain Grandier par ses ennemis. Néanmoins, comme l'ordre de Richelieu était formel, on instruisit le procès avec un soin tout particulier, et les juges, nKinquant de preuves matérielles, soudoyèrent de faux témoins. Deux filles de mauvaise vie déclarèrent avoir eu un commerce criminel avec l'accusé, et l'une d'elles avoua qu'il l'avait enivrée de voluptés infinies pour la faire consentir à être princesse des magiciens ; les ursulines l'accusèrent de s'être introduit de jour et de nuit dans leur couvent, de leur être apparu sous toutes les formes, d'avoir abusé d'elles, tantôt sous la forme d'un beau cygne, d'un taureau, d'un serpent, queli[uel'ois sous la ligure d'un jeune adolescent, et sous celle même de leur directeur Mignon ; et, comme preuve irrécusable, elles arguaient de leur état de grossesse, qui fut en etfet constaté par des médecins et par des matrones. Ou procéda à de nouveaux exorcismes; chai[ue fois les nonnes firent les mêmes aveux et accusèrent Urbain Grandier d'être l'auteur de leur mal par suite de son pacte avec le diable.

Les juges, qui tous étaient vendus à Richelieu, adojjlèrent sans contrôle ces ridicules accusations, et poussèrent l'impudence jusqu'à attester qu'à différentes reprises, pendant les exorcismes, ils avaient

vu sortir tmis démons du corps de su'ur JoaniK» des Aniros, siipcrimire des ursulines, ruii sous la forme d"im chat noir par les narines, l'autre sous c lie d'un COI] par l'iinus, et le troisième sous celle d'une tlainnui couleur de santj, entre les cuisses, par ses parties honteuses. Cette monstrueuse procédure terminée, Liubardemont envoyâtes pièces au cardinal-ministre, et celui-ci s'empressa de nommer une commission de quatorze majjistrats de ses créatures, pris dans différentes juridictions, pour juger ou jiliitot pour condamner le malheureux curé. Cette grande iniquité fut accomplie le 18 août 1634! Urbain Grandier fui déclaré atteint et convaincu du crime de magie, de maléfice et de possession du diable sur les personnes des saintes lilles ursulines de Loudnn, et pour ce lait C' n lamné à faire amende lionoralile, nu tète, à être torturé et enfin brûlé vif avec les pactes et caractères magiques que les religieuses avaient déposés au greffe. Honte sur les juges!

Avant d'être conduit au supplice, l'infortuné fut appliqué à la (juestion extraordinaire du brodequin et affreusement tourmenté pour lui arracher un aveu ; mais quelque effroyable que fût le supplice, il le supporta jusqu'au bout, et persista à se déclarer innocent du crime de magie. « Le véritable motif de cette persécution dirigée contre Urbain Grandier, dit Nicolas Pinette dans ses Mémoires, n'était pas la magie, car moi, qui écris ceci, j'ai assisté aux cérémonies d'exorcisme des religieuses de Loudun, et je puis affirmer qu elles jouaient une ridicule et exécrable comédie qui n'en imposait nullement aux juges; la preuve en est, qu'après la condamnation elles se trouvèrent dépossédées et repriren-t leur train de vie habituel de galanterie »

Urbain \'HI apprit les détails de l'assassinat juridique de Grandier et l'histoire des diables de Loudun avec un mélange d'indignation et de pitié ; mais il se garda bien de récuser des faits qui lui étaient attestés par les révérends Pères de la société de Jésus, témoins de ces prodiges, et par un lord stupide nommé Montaigu, qui, dupe de ces jongleries, était venu à Rome pour se faire catholique.

Quant à l'imbécile Louis XIII, il'crut fermement (juc son royaume était assailli par des légions de démons, et s'imagina, pour le garantir de leurs maléfices, de le mettre sous la protection de la Vierge, ]iar un édit royal ainsi conçu : « Nous consacrons d'une manière toute particulière notre personne, notre sceptre, notre diadème et tous nos sujets, à la bienheureuse et à jamais glorieuse Mère de Dieu, que nous prenons aujourd'hui pour patronne spéciale de notre royaume de France. ->

Pour Richelieu, cette affaire n'était qu'un épisode •insignifiant; catholique fervent par calcul, il persécutait les huguenots, les sorciers et les hommes de lettres qui osaient écrire contre la papauté, pendant qu'il formait des alliances avec les protestants de l'Allemagne, pendant qu'il s'unissait aux Anglais pour combattre les catholiques espagnols, pendant qu'il se préparait les moyens de soustraire la France à l'obédir-nce du pape et de se faire proclamer patriarche des Gaules. Déjà il avait fait entrer dans ses vues un ecclésiastique italien fin et ru é, qu'on nommait Mazarin, et qui rerapUssait la charge de

nonce extraordinaire auprès de la cour de France; déjà il s'était fait adjuger toutes les abbayes régulières et avait mis à leur tète des jirieurs dévoués à sa personne, afin de s'en fornu-r d'utiles auxiliaires lorsque le moment de la lutte su|)rèinc avec le salntsiége serait arrivé.

Miùs le pape, (pii avait deviné ses ])rojets, se mil en mesure de les faire échouer; innnédiatenient il expédia au nonce Mazarin l'ordre de qi\itter la cour de France, et de se rendre dans le comiat d'.\^■ignon en qualité de vice-légat, injonction à la([uelle fut obligé de se soumettre le jirélat, au grand déplaisir de Richelieu, qui voulait l'envoyer soit en Espagne, soit en Allemagne, pour détaclier les souverains de ces pays de- la cause de Rome; ensuite il signifia au cardinal- ministre qu'il eût à mettre un frein à son ambition, s'il no voulait être signalé aux nalions comme un ennemi de la religion. Bientôt, à l'exemple de Sa Sainteté, on en vint à Rome à n'avoir aucun respect pour la France ni pour ses représentants. Un des neveux du pape osa tuer de sa main le grand écuyer du maréchal d'Estrées, l'ambassadeur français, parce qu'il ne s'était pas courbé assez bas pour saluer Son Eminence ; un autre neveu d'Urbain VIII, le cardinal Antoine, ne craignit pas d'empoisonner la belle-fille du maréchal, dont il avait fait sa maîtresse et qui était enceinte de ses œuvres, pour se soustraire à l'obligation de l'épouser.

En vain l'ambassadeur réclama la punition du coupable, Sa Sainteté ne voulut rien entendre, et interdit même au maréchal l'entrée de son palais et du consistoire. Celui-ci se relira immédiatement à Caprarole, auprès du duc de Parme, qui était en hostilité avec le saint-siége, et fit part à la cour de France de tout ce qui se passait, pour qu'on exigeât une réparation éclatante des insultes faites à la nation dans la personne de son ambassadeur. Richelieu, cependant, ne voulut faire aucune représentation au saint-père, et par son silence, il sembla approuver la conduite qu'il avait tenue. En agissant ainsi, le rusé cardinal avait pour Init d'accroître l'audace et l'insolence d'Urbain, et d'éviter toute discussion avec la cour de Rome jusqu'au moment où il serait prêt à frapper le grand coup, c'est-à-dire à enlever la France à l'obédience des papes. Pour assurer le succès de cette importante entreprise, il ne lui restait qu'à mettre les jésuites dans ses intérêts, et il y travaillait activement en les gratifiant de riches bénéfices, et en favorisant les tendances de ces Pères vers les grandeurs temporelles

Dès le commencement du siècle, les disciples d'Ignace de Loyola avaient introduit dans leurs statuts d'importantes modifications qui insensiblement devaient relâcher les liens de la discipline et apporter de notables changements dans l'ordre lui-même; ainsi les profès, qui jusqu'alors n'avaient exercé qu'une censure intellectuelle sur leurs frères, furent mis en possession des charges administratives, avec droit de partage dans les revenus des collèges et des autres bénéfices de la société : il s'ensuivit tout naturellement que ceux-ci perdirent une grande partie de leur infiuence morale, et se relâchèrent peu à peu de leur sévérit-é dans l'admission de nouveaux membres, afin d'augmenter leurs revenus. Bientôt les

URBAIN VIII

ah y

Le jésuite Molina

collèges se trouvèrent encombrés de <;ens avides, ambitieux et intéressés qui ne se firent aucun scrupule de s'écarter des devoirs que leur imposait leur titre de jésuite de défendre la papauté, et ne son,<;èrent qu'aux moyens d'arriver rapidement aux plus hauts grades de l'ordre, qui donnaient à la fois l'autorité spirituelle et la puissance temporelle, et permt'ttaient de jouir dans l'oisiveté des richesses qui aflluaient de toutes parts dans les trésors de la société.

Une fois entrés dans cette voie, les jésuit's de France ne s'arrêtèrent plus ; et ces iiommes, auparavant si austères, si humbles, si désintéressés, ne craignirent pas de laisser voir au giand jour leur amour immodéré de l'argent; ils se firent courtiers, agents d'affaires, banquiers; ils gérèrent des biens laïques, suivirent des procès et dirigèrent des entreprises commerciales. Leurs maisons professes devinrent elles-mêmes des comptoirs et des centres de

grandes industries, qui peu à peu s'étendirent entre les deux hémisphères, et procurèrent des bénéfices énormes aux collèges des jésuites établis dans les différentes parties du monde.

Jusqu'à ce moment, ils avaient observé le principe de leur société relativement à l'instruction gratuite pour les enfants; devenus plus avides par le fait même de cette accumulation de richesses, ils commencèrent à s'en écarter, sinon ouvertement, du moins en acceptant des présents pour l'admission des élèves, et en cherchant de préférence des écoliers dont les familles étaient puissantes.

Les jésuites ne s'occupèrent plus de propager la foi, ni de conquérir le monde au catholicism ; au contraire, ils s'efforcèrent de plier la religion au . besoins de leurs intérêts matériels; et non-seulement ils changèrent la constitution de leur oiilr.'. mais encore ils altérèrent les dogmes du chrivl a-

llkSTOIRE DES PAPES

nisme t-t en corrompirent la morale. Leurs théologiens publièrent de nombreux ouvrages sur la nature du péciié, et déclarèrent qu'il n'était qu'un éloignement volontaire des commandements do Dieu ; par conséquent, qu'on n'était coupable ((ue par la connaissance préalable de la faute et par la volonté rélléchie de la commettre.

Ce principe adopté, ils le développèrent avec une incroyable subtilité scolastique et en tirèrent les conséquences les plus étranges. D'après cette doctrine, il suflisait qu'une cause occasionnelle ou nécessaire eût agi sur notre libre arbitre ou sur la liberté de notre volonté, pour n'avoir pas péché même en commettant un parricide. Une passion violente, l'habitude, le mauvais exemple, servaient d'excuse pour justifier les plus grands crimes. Leurs Pères Thomas. Tainburini, Suarez, Busenbaum, Bellarmini, Emmanuel Sa, Escobar, Sanchez, et une multitude de casuisles, composèrent des livres énormes sur ces matières. Nous nous contenterons de rapporter quelques-unes de leurs dissertations , pour faire juger du degré d'immoralité où étaient parvenus ces prêtres infâmes, et pour faire comprendre la juste indignation qui les fit chasser de tous les pays, et la réprobation qui, de nos jours encore, s'attache au nom de jésuite.

« C'est un grand bienfait et une grâce précieuse, disaient les enfants d'Ignace de Loyola, de ne point connaître Dieu ; car le péché étant une injure à la Divinité, s'il n'y a point de connaissance de Dieu, il n'y a nécessairement ni péché ni damnation éternelle; ainsi l'athée, puisqu'il ne croit pas à l'existence de Dieu, ne saurait commettre aucune action condamnable par l'Eglise, lors même qu'il le voudrait. — Il est certain qu'on peut adorer légitimement toutes sortes de choses inanimées et même des animaux, quoique cela paraisse blâmable au premier abord ; on peut également rendre un culte à la créature ou à quelques parties de son corps , même à celles de la pudeur, par la raison que l'Église permet d'adorer Dieu dans ses œuvres; toutefois, comme en se prosternant ou en baisant ces choses on pourrait passer pour superstitieux, on ne doit pas le faire publiquement. Péché caché, péché pardonné. »

« Lorsque les gentils et les païens adorent des idoles, comme ils croient fermement que leurs idoles représentent la Divinité, ils ne commettent pas de péché. On peut adorer Priape ou Vénus sans péché.»

« On n'est pas tenu de croire aux dogmes de la religion ni aux mystères pour être sauvé; il suffît qu'on ait eu la foi une seule fois, ne serait-ce qu'une seconde pendant toute sa vie. Il en est absolument lie même à l'égard de l'amour de Dieu ; on n'est pas tenu de l'aimer, si ce n'est par une certaine décence qui nous dit qu'il est digne de notre amour; mais en conscience on n'est pas tenu de l'aimer, pas plus que de le servir avec sincérité de cœur. »

« Pour entendre la messe, il suffît qu'on soit présent pendant que le prêtre officie; une mauvaise disposition desprit, comme celle de regarderies jolies femmes avec les yeux de la concupiscence, ne suffit pas pour faire perdre les mérites du saint sacrifice, pourvu qu'on se contienne à l'extérieur. »

" Ce n'est pas un grand péché pour une jeune fille

de se livrer ii l'amour avant le mariage, ou ]iour les femmes de recevoir les embrassemenls d'autres hommes . et de faire des infidélités à leurs maris dans certaines circonstances. Ainsi, lorsque la chaste Suzanne de l'Kcriture sainte s'écrie : <> Si je m'a- « bandonne aux désirs impudiques de ces vieillards, « je suis perdue! » elle était parfiiitement dans l'erreur; comme elle redoutait l'infamie d'un côté et la mort de l'autre, elle pouvait dire : « Je ne consenti- « rai pas à l'action honteuse, mais je la souffrirai, « et je n'en ]>arlerai à personne, pour conserver la « vie et l'honneur. »

« Les jeunes femmes sans expérience pensent que pour être chaste il faut crier au secours et résister de foutes ses forces aux séducteurs; il n'en est rien. Elles sont également pures lorsqu'elles se taisent et ne résistent iioint. Ou ne pèche que par le consentement et par la coopération : Suzanne aurait permis aux vieillards d'exercer sur elle leur luxure sans y prendre part intérieurement, il est certain qu'elle n'eiît point été coupable. — D'ailleurs la concupiscence n'est mauvaise ni d'elle même ni en elle-même ; c'est une chose fort indifférente et qui n'a rien de blâmable que de toucher ou regarder tout son corps et même celui d'un autre, soit dans le bain, soit ailleurs, si l'on y trouve de l'utilité ou de la délectation; un homme et une femme, qui sont étrangers, peuvent en présence l'un de l'autre quitter jusqu'à leur dernier voile sans commettre de péché. — Une jeune femme peut sans inconvénients rechercher la parure pour provoquer les désirs charnels des hom -. mes, se couvrir de fard et de parfums, se parer d'ornements superflus, prendre des vêtements fins et déliés qui laissent apercevoir sa .gorge, dessinent les contours de ses cuisses et font même deviner le siège de sa pudeur, pourvu que la mode le commande. «

« Un homme ne commet point un péché, fût- il moine ou prêtre, s'il entre dans les lieux de débauche pour parler de morale aux filles perdues, quoiqu'il soit bien vraisemblable qu'il succombera à la tentation, quoiqu'il l'ait déjà éprouvi' suaivent, et qu'il se soit laissé séduire par la vue el | ar les cajoleries de ces femmes d'amour. L'intention qui l'a conduit dans ces temples de la volupté suffit pour le préserver du péché. — De même un domestique, qui est obligé pour vivre de servir un maître luxurieux, ])eut remplir les fonctions les plus viles et les plus bon teuses, sans pour cela cesser d'être en état de grâce ; il peut se mettre en quête de lui procurer des courtisanes, il peut lui indiquer les mauvais lieux, l'aide ià escalader une fenêtre pour accomplir un rapt ou un viol. Une servante peut également favoriser les intrigues de sa maîtresse, introduire les amants à l'insu d'un père ou d'un mari, porter des lettres et s'acquitter de tous les petits emplois de ce genre sans que cela tire à conséquence. »

« Une fille de joie peut légitimement exiger le salaire de sa prostitution, pourvu qu'elle ne se mette pas à un prix trop élevé. Il en est de même de toute jeune fille qui ex> rce la prostitution en secret. » Pour une femme mariée, les casuistes étaient divisés d'opinions : les uns prétendaient qu'elle n'avait pas un droit égal à se faire payer, attendu que les profits de la prostitution n'étaient pas stipulés dans son contrat

URBAIN VII

de mariage: les aut]-e>; voulaient, au contraire, qu'il lui fût permis de mettre son honneur à un liant prix, eu égard à sa beauté, à sa noblesse et à son honnêteté. Ils établissaient plusieurs catégories de putains.

« Le vol n'est pas un péché en certaines circonstances ; une femme peut, en cachette de son mari, prendre sur la iiourse commune ce qu'elle juge convenable pour faire des donations pieuses; elle peut le voler pour dépenser à son aise, soit pour le jeu, soit pour sa toilette, soit même pour payer des amantS; à la condition qu'elle en donnera la moitié à l'Eglise. Les enfants peuvent également, sous la même réserve, enlever à leurs parents, pour leurs menus plaisirs, tout l'argent que leur condition les autorise à dépenser; les domestiques peuvent voler leurs maîtres par forme de compensation si leurs gages sont trop modiques, et partager avec les prêtres: enfin, quiconque vole un riche sans le gêner, acquiert le droit de légitime possession s'il en em ploie une part à des œuvres pies, et il peut sans ])échédire hardiment enjustice qu'il n'a rien dérobé. »

« Néanmoins, si la conscience reculait devant un faux serment, on pourrait estropier les mots de la formule en les prononçant, et on se trouverait à l'abri de toute suspicion de péché; par exemple, au Heu de juro, qui signifie je jure, on prononcerait uro, qui signifie je brûle, et on ne commettrait ainsi qu'un péché véniel. Du reste, il est permis, soit en matière légère, soit en matière grave, de faire un serment sans avoir intention d'en faire un ; dans ce cas on n'est pas obligé à le tenir. Si un juge somme de tenir la foi jurée, on peut s'y refuser, et dire : « Non « je n'ai rien promis; » parce que ce non peut signifier : « Je n'ai pas promis d'une promesse qui m'o- « blige. » Sans cette échappatoire, on serait condamné à payer ce qu'on ne veut pas rembourser ou à épouser la fille qu'on ne veut pas prendre pour femme. »

« Donc, si vous avez tué uii autre homme en vous défendant légitimement, vous pouvez affirmer, sous la foi du serment, que vous ne l'avez pas tué, avec cette restriction mentale ; <■■ S'il ne m'avait pas at- «ttaqué. »Si vous êtes surpris par un père dans l'appartement de sa fille, et qu'il veuille vous forcer à lui faire une promesse de mariage, vous pouvez jurer hardiment que vous l'épouserez, en sous-entendant ces mots : « Si j'y suis contraint, ou si par « la suite elle me plaît. » Un marchand dont on taxe à trop bas prix les denrées peut se servir de faux poids ; et il pourra nier devant le juge qu'il ait fait usage de poids prohibés, en sous-entendant « dont « l'acheteur ait souffert injustement. » De même, on peut témoigner devant la justice des choses supposées, à l'aide de restriction mentale ; ainsi on peut déposer qu'on ne sait point ce que l'on a seulement entendu dire ; on peut même inventer des faits controuvés, et recevoir sans scrupule de l'argent pour ce faux témoignage, sous la condition d'en remettre une part à l'Eglise. »

Les doctrines des bons Pères sur la sodomie, sur les relations amoureuses des femmes entre elles, sur les honteuses turpitudes de bestialité, étaient aussi épouvantables que celles qu'ils enseignaient sur le parjure, sur le vol, sur la prostitution, sur l'adultère; mais nous sommes obligé de les passer sous silence

à cause de l'obscénité des scènes monstrueuses que les vénérables jésuites retraçaient dans leurs ouvrages avec une affectation de complaisance, n'omettant aucun détail, et ne laissant échapper aucune occasion de montrer leur prodigieux savoir en pareilles matières. Ils étaient également fort indulgents poulies meurtres, pour les empoisonnements, voire même pour les parricides.

« Si un moine, disaient-ils, quoique bien instruit du danger qu'il court, d'être surpris en adultère, entre armé chez une femme avec laquelle il a des relations amoureuses et qu'il tue le mari pour défendre sa vie, il n'est pas irrégulier et il peut continuer ses fonctions ecclésiastiques. Si un jirêtre, étant à l'autel, est attaqué par un mari jaloux, il peut licitement interrompre la célébration des saints mystères pour tuer celui qui l'attaque, et incontinent, les mains couvertes de sang, retourner à l'autel et achever le sacrifice de la messe. »

« Il n'est point permis à un mari de tuer sa femme surprise en adultère, et à un père de tuer sa fille avant qu'il y ait sentence du juge; autrement ils pèchent mortellement, même si les coupables ne voulaient pas interrompre leurs ébats en ieui- présence; mais après la sentence rendue, le père ou le mari peuvent tuer, lun sa fille, l'autre sa femme, parce qu'ils deviennent les exécuteurs volontaires d'un jugement. Ils sont bourreaux et non vengeurs. »

« Un fils peut faire des vœux pour la mort de son père afin de jouir de son héritage ; une mère peut désirer la mort de sa fille pour n'être point obligée de la nourrir et de la doter; un prêtre peut souhaiter la mort de son évêque dans l'espoir de lui succéder, parce que c'est moins le mal de son prochain que son propre bien que l'on désire. — Un fils qui, dans un moment d'ivresse, a tué son père, peut se réjouir du meurtre qu'il a commis à cause des grands biens qui doivent lui en revenir, et sa joie n'a rien de répréhensible. — Un fils peut tuer son père quand celui-ci est banni ou déclaré traître à l'État ou à la religion. — Les enfants catholiques doivent dénoncer leurs parents s'ils sont hérétiques, quoiqu'ils sachent que ce crime entraîne la peine de mort pour les auteurs de leurs jours; et s'ils habitent un pays protestant, ils peuvent les égorger sans crainte ni remords. « ~~ "

Telles étaient les doctrines propagées par les séides de la cour de Rome, par les serviteurs des papes, par cette infâme compagnie des jésuites, qui était en possession de l'éducation de la jeunesse, de la direction des consciences. Pendant plus de cinquante ans, un de ces prêtres éliontés, le jésuite Escobar, osait affirmer dans ses ouvrages (jue ce n'était pas pécher que de pratiquer l'acte de sodomie, et néanmoins il conserva le privilège de confesser de naïves jeunes filles et de prêcher sa détestable morale du' haut de la chaire de vérité. Un autre disciple d'Ignace de Loyola, nommé Buseubaura, osait écrire qu'on pouvait boire outre mesure et sans péché, pourvu qu'on s'arrêtât avant (|u'on pût distinguer un homme d'une charrette de foin, et cependant il resta chargé comme recteur de diriger les collèges de Hildesheim et de Munster, avec approbation du saint-siége.

IllSTiHRK DES PAl'HS

11 ne faut pas croive que celte excessive iniluii^onoc des papes pour les jésuites resseijàt ilavanlage les liens qui les rattachaient au catholicisme; non, le temps des dévouements était passé ; quelques casuistes, entraînés par l'ardeur des disputes relisiieuses, attaquèrent les dogmes et les mystères de la religion, et en vinrent à ne plus res]H'Cter l'autel cpii les faisait vivre. Le Père Guimenius écrivit ([u'il n'était pas nécessaire de croire aux mystères de la Trinité et de l'Incarnation pour être sauvé; (|u'au- Irement et contre toute justice les sourds et muets de naissance se trouveraient damnés. « La relij,'ion chrétienne, ajoutait le docte jésuite, est croyable, mais non évidente, car elle enseigne dos choses obscures ; bien plus, ceux qui conviennent que cette religion est évidemment vraie, sont forcés de convenir qu'elle est évidemment fausse. Concluez de là ([u'il n'est pas évident qu'il y ait sur la terre de religion véritable; car d'où sait-on que. de toutes les religions qui ont existé ou qui existent, celle du Christ soit la plus vraisemblable ? Les oracles des prophètes ont-ils été rendus par l'Esprit de Dieu? Je le nie! Les miracles attribués à Jésus-Christ soDt-ils véritables? J'affirme le contraire ! Il est vrai qu'il n'y a aucun inconvénient à faire croire aux hommes simples et aux femmes dévotes quelque chose de faux ; c'est pour cela que j'approuve l'Évangile et tous les livres saints. »

Le Père Tamburini, dans sa doctrine du probabilisme, va plus loin encore : « H est permis, dit-il, de suivre tantôt une opinion probaiile, tantôt une autre, en matière de religion comme en toute autre matière; il est probable que le Christ s'est fait homme, il est probable que Jupiter s'est transformé en taureau. Dois-je y croire ? oui ! Le contraire est également probable, et je puis l'affirmer également. » Le même auteur, passant à d'autres considérations, ajoute : « Il est probable, par exemple, que tel impôt a été mis injustement en province, il est probable aussi qu'il a été justement établi; puis-je, en ma qualité de percepteur, l'exiger en conscience? Oui! Puis-je également comme contribuable le refuser? Je lépondrai oui également. »

Comme ces bons Pères avaient composé des manuels pour les fidèles de toutes professions, où étaient relatés, expliqués et excusés tous les cas de conscience, il suffisait de régler sa conduite suivant leurs prescriptions pour être assuré de vivre en état continuel de grâce.

Mais le siècle était trop avancé, les lumières trop généralement répandues, pour que de semblables doctrines n'excitassent pas une opposition énergique; comme le système de cette morale pernicieuse reposait tout entier sur des idées dogmatiques, dont le libre arbitre était la base, ce fut précisément sur ce principe que les attaquèrent leurs ennemis. Cette lutte, la plus terrible qu'eurent à soutenir les jésuites, et qui faillit mettre en question l'existence même de la société, commença assez singulièrement.

Au moment où le célèbre Louis Molina publiait ses ouvrages sur la grâce, et divisait les théologiens de tous les pays en deux camps, deux jeunes étudiants, l'un Hollandais, nommé Corneille Jansénius, l'autre Gascon, nommé Duverger de Hauranne, sui-

vaient les cours de l'nnivorsité de Louvain, alors eh opposition avec le jésuite Molina. Tous deux prirent parti pour les doctrines enseignées dans leur collège, et conçurent contre leurs adversaires une haine violente qui grandit avec les années et qui plus tard devait avoir de terribles consé{[uences pour les inolinistes. Duverger et Jansénius se rendirent à Paris pour terminer leurs études, et vinrent ensuite à Bayonne, a])pelés par l'archevêque de cette ville pour ])rendre la direction d'un collège qu'il y avait fondé. Jansénius rem])lit l'office de proviseur jus(|u'à l'âge de trente-deux ans, et ne le (]uitta que pour retourner à Louvain, où il avait été nommé principal du collège de Sainte-Pulchérie. Quelque temps après, il se fit recevoir docteur en théologie ; plus tard il occupa la chaire de professeur d'Ecriture sainte, et en dernier lieu il fut promu, pour son grand savoir, à la dignité d'évèque d'Ypres. qu'il ne conserva que bien peu d'années, ayant succombé à une peste qui éclata dans son diocèse.

Ce fut à tort que les molinistes se crurent délivrés d'un de leurs plus redoutables ennemis; Jansénuis était mort victime de sa charité en soignant des pestiférés; mais son esprit survivait au corps, ses ouvrages restaient, et la glorieuse (in de l'auteur leur donnait une valeur extraordinaire.

L'un d'entre eux, le Mars Gallicus, divisé en quatre-vingt-dix-huit chapitres qui formaient autant de satires sanglantes C(mtre les souverains, attaquait de front la monarchie, dévoilait les crimes des rois de France depuis Clovis jusqu'à Louis XIII, et avait déjà eu un prodigieux retentissement dans toute l'Europe. Mais ce suce" s n'était rien en comparaison de celui qui devait accueillir son dernier ouvrage, appelé l'Auguslus, qui n'avait pas encore été imprimé. Dans ce livre, qui était principalement écrit contre les jésuites, l'auteur développait les formules sur la grâce, sur le péché et sur la rémission, avec vigueur et lucidité ; il y démontrait que le principe qui les régit est la négation de la hberté ou vol nti humaine, c{ue l'âme est enchaînée par les liens de la concupiscence et ne peut être libre que par le secours de la grâce ou délice spirituel, c'est-à-dire que notre volonté est déterminée à vouloir et à exécuter ce que Dieu a dicté. Jansénius faisait également de Dieu la source de la justice, de la vérité, ou plutôt il reconnaissait comme Dieu la vérité elle-même, car elle est la plus sublime expression de l'être divin.

Pendant que l'illustre évèque d'Ypres composait l'Augustinus, son ami Duverger de Hauranne, qui était revenu à Paris, cherchait déjà à réaliser par les pratiques de sa vie les perfections de sa doctrine, et s'efforçait d'en propager les idées essentielles. Il fit en effet adopter ses principes par un grand nombre d'ecclésiastiques, entre autres par la Rocheposay, évèque de Poi.tiers, qui, voulant absolument l'avoir près de sa personne, lui donna un canonicat dans sa cathédrale. Duverger ne put s'habituer à cette vie de paresse et d'oisiveté [des chanoines, et résigna sa charge pour la dignité d'abbé de Saint-Cyran. Bientôt même il se détermina à quitter Poitiers pour revenir à Paris et se livrer sur un plus grand théâtre à son zèle de prosélytisme. Il se voua à la direction des consciences, et se fit en peu de temps une réputa-

URBAIN VIII

eei

tion de piété et de savoir iiui lui attira de nombreux disciples et d'ardents amis dans les classes les plus élevées de la société; évêques, magistrats, ministres d'Él.it, monastères de religieuses, personnages de la plus éminente piété, tous le consultaient et recevaient ses avis avec le plus profond respect et une extrême docilité. Sébastien Zamet, évèque de Langres, conçut même pour lui une si grande affection, qu'il voulut le faire nommer son coadjuteur, dignité que l'abbé de Saint- Cyran refusa, ainsi que le titre d'évêque de Rayonne, que lui offrit le cardinal-ministre par un motif d'intérêt personnel et pour se faire une créature du docte ami de Jansénius.

Peu de temps après, Zamet présenta son protégé à la célèbre mère Agnès Arnaud, abbesse de Port- Royal, et à la sœur d'.\gnès, nommée mère Angélique, abbesse du couvent du Saint- Sacrement, agrégé à cette abbaye, et qui fut plus tard supprimé par ordre du roi; ce qui obligea les saintes filles à se réunir aux religieuses de Port-Royal.

Cette pieuse demeure obtint ensuite, grâce aux sollicitations des amis del'évêquedeLangres, le privilège d'être consacrée à une agrégation de moines et de religieuses sous la direction d'une abbesse. Duverger da Hauranne, nommé directeur de la communauté, put alors mettre.à exécution les projets qu'il méditait . et attaquer les infâmes doctrines des jésuites. Ceux-ci, furieux de se voir démasqués, lancèrent des libelles contre l'abbé de Saint-Cyran, excitèrent la haine jalouse du cardinal-ministre contre lui, poussèrent l'audace jusqu'à l'accuser d'hérésie, et obtinrent qu'on le renfermât dans le donjon de Vincennes.

Laubardemont, le même qui avait figuré dans l'affaire d'Urbain Grandier, se trouva chargé d'instruire ce nouveau procès et de faire prononcer un.' condamnation. •

Ce fut à ce moment qu'on apprit en France la mort de Jansénius et l'apparition de l'Augustinus. Néanmoins l'attention ne se porta pas immédiatement sur cet ouvrage, les esprits étaient beaucoup trop préoccupés des entreprises du cardinal-ministre contre la papauté. Richelieu venait de faire rendre par le Parlement un arrêt portant défense de soumettre au nonce apostolique les informations pour les sujets nommés aux bénétices consistcriaux; en même temps il avait déclaré nul l'enregistrement de quelques brefs que le parlement de Bourgogne avait promulgués de son propre mouvement ; en outre il avait fait publier, sous le nom des deux frères Dupuy, un ouvrage intitulé : « Des droits et des libertés de l'Eglise gallicane; " enfin les jésuites, toujours sous son inspiration, avaient fait paraître des écrits remplis d'attaques directes contre la papauté, et où les bons Pères essayaient de prouver que la création d'un patriarche en France n'avait rien de schismatique, et que le consentement de Rome n'était pas plus nécess:iire qu'il ne l'avait été lors de l'établissement des patriarches d'Alexandrie, de Jérusalem et de Constantinople.

Urbain VIII se montra extrêmement offensé de l'ouvrage des jésuites français; il le déféra à rinijuisition de Rome, et le fit condamner comme renlérmant des maximes pernicieuses, contraires à l'ordre hiérarchique et à la juridiction de l'Ëgiise. Quoique

le saint-père sût bien d'où partait le coup, il n'o-a pas frapper le vrai cou))able cl dissimula son ressentiment; il fit plus encore, il envoya prier le maiéclial d'Estrées de revenir à Rome, et obligea son neveu, celui qui avait empoisonné la belle-fille de l'ambassadeur, à se rendre à sa rencontre, en signe de repentir pour ce qui s'était passé; il avança même la promotion de deux cardinaux pour donner le chapeau au nonce Mazarin, et témoigna ainsi de son empressement à satisfaire au désir de Ricbelieu.

La cause de cet excès de condescendance pour le ministre français provenait simplement de ce que Sa Sainteté voulait obtenir la condamnation de l'Augustinus de Jansénius en France. Mais il n'était plus au pouvoir d'un homme d'empêcher la propagation d'un ouvrage qui avait produit une sensation profonde et universelle ; les théologiens de Paris s'étaient appliqués à l'étude de l'.Augustinus de l'évêque d'Ypres, et l'avaient commenté de toutes manières; les jésuites s'étaient rangés du côté du pape et avaient attaqiJé l'ennemi commun. Dans toute l'Europe le clergé se trouvait partagé en deux camps ; on n'entendait plus parler que de grâce el'ficace et de grâce suffisante ; et les noms de jansénistes et de molinistes, que se donnèrent les deux partis, devinrent aussi fameux que l'avaient été autrefois en Italie ceux de guelfes et de gibelins.

Urbain MIT, instruit par l'expérience des derniers siècles que toutes les disfussions religieuses étaient funestes à la papauté, voulut les arrêter en publiant un bref qui interdisait la lecture de l'Augustinus ; mais cette défense ne fit qu'accroître la curiosité générale, et le livre fut traduit dans toutes les langues et se répandit avec une etTrayante rapidité.

Au milieu de ces disputes, le cardinal de Richelieu mourut, et l'abbé de Saint-Cyran, rendu à la liberté, put se mettre à la tête des religieux de Port- Royal, et donner un nouvel élan à la guerre théologique engagée en France.

Quant au pape , voyant ses efforts impuissants pour assoupir ces querelles, il prit le parti de ne plus s'en -inquiéter et d'apporter tous ses soins à la guerre plus sérieuse qui venait d'éclater entre le saintsiége et le duc Odoardo Farnèse. Il procéda comme avaient l'habitude de faire les pontifes, il excommunia le duc de Parme, lança contre lui les foudres du Vatican, le déclara déchu de tous ses droits sur ses États, et releva ses sujets des serments qu'ils lui avaient prêtés comme à leur souverain légitime. Gomme les bulles d'anathèmes étaient tombées dans un très-grand discrédit, depuis surtout que Sa Sainteté en avait fulminé contre les catholiipies espagnols qui mâchaient du tabac, qui en prenaient en poudie ou qui en fumaient dans les églises, et comme Urbain était plus que personne à même de reconnaître leur inefficacité dans les choses de ce monde, il eut soin d'a]ipuyer. son excommunication d'une forte armée, qui prit la route de Parme. En vain les ambassadeurs des puissances étrangères voulurent intervenir et réconcilier les deux ennemis, le souverain pontife refusa d'adhérer à aucune proposition de paix, et répondit " qu'il n'y avait aucune pacification possible entre le seigneur et son vassal, (ju'il voulait punir le duc, qu'il avait de l'argent, du cou-

rago. dos troupes, pt qu'avec cela Dieu, lo Saint-Espril et lo monde seraient pour lui ! »

Cependant Urbain était dans l'erreur, car les princes italiens, jaloux des açrrandissements de l'Efat romain, ne voulurent pas laisser le pontife s'emparer du duché de Parme, comme il avait fait des provinces d'Urhino et de Ferrare. Les ducs d'EsIc, les princes de la famille des Médicis et les ^'l'nitiens formèrent une ligue, et vinrent camper dans^le INIodcnais pour fermer le passage aux troupes du pape. Odoardo Farnèso, voyant qiu' l'Ilalie s'était déclarée en sa faveur, en devint ]ilus hardi, et il résolut de tenter quelque coup d'i'clat qui terminât immétlialement la guerre. A la tôle seulement do trois nulle cavaliers, sans artillerie et sans infanterie, il tourna l'armée du pontife, qui avait pris ses quartiers d'hiver aux environs de Ferrare; il fit une irruption dans les Etats de l'Eglise, sans être arrêté ni par le fort Urbino, sur lequel comptait grandement Sa Sainteté, ni par la milice du saiiit-siége, qui, au lieu de combattre, se renferma dans Bologne, et il arriva jusqu'aux portes de Rome, ayant reçu sur son passage la soumission des villes d'Imola, de Faenza, de Lali, de Gastiglione, de Lago, de Ciltà del Pieve. Mais là, soit (|u"il eût été effrayé de sa )iropre audace, soit qu'il fût sous l'empire de considérations religieuses, au lieu d'attaquer la ville sainte, qui était dégarnie de troupes et qu il eût certainement emportée au premier assaut, il entama des négociations.

Le rusé pontife lit liabileinent traîner les pourparlers, gagna du temps, recruta de nouvelles troupes, et quand il fut en état de tenir la campagne, il rompit les conférences, força le duc à battre en retraite, et chargea le cardinal Antonio de reprendre l'offensive à la tète d'une nouvelle armée de trente mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. D'abord le succès répondit à son attente ; les troupes d'Urbain chassèrent devant elles les ^'énitiens, les ducs de Ferrare et de Modène, pénétrèrent dans le Modénais et jusque dans la Polésine et le duché de Rovigo. Cependant aucun des alliés du duc de Parme ne vint faire sa soumission au saint-siége ; tous contiuuèrent à se défendre mollement, et semblèrent

n'avoir d'autre but que de faire traîner la guerre en longueur, en attendant qu'une crise liuancière leur donnât la victoire sans combattre.

Or, le pape, qui savait parfaitement que son trésor était à sec, ses ressources épuisées et son crédit perdu, voyait avec rage s'apjirocher le moment où ses troupes, faute do solde, se débanderaient, le laisseraient à la merci des ennemis, si même elles ne renforçaient pas leurs rangs. Il écrivit à ses généraux qu'ils eussent à livrer une bataille décisive ; il leur envoya courrier sur courrier pour les activer et les goiu-raander de leur indolence. Néanmoins toute cette grande impatience n'aboutit qu'à faire commettre des imprudences aux chefs de l'armée papale ; car ceux-ci, pour obéir aux ordres du saintpère, engagèrent plusieurs escarmouches dans des endioils très-périlleux et se firent battre par les Vénitiens. Dans l'une d'elles, le cardinal Antonio faillit tomber lui-même au pouvoir des ennemis, et ne (lui son salut ([u'à la vitesse de sou cheval.

Enfin arriva le moment critique, celui de la solde des troupes. Sa Sainteté n'ayant pas de quoi satisfaire aux exigences de sa position, fut obligée de s'adresser aux ambassadeurs de la régente de France, et de les prier de négocier sa paix avec les autres États d'Italie. Ceux-ci ne voulurent à leur tour écouter aucune proposition, avant que le pape eût relové le duc de Parme des sentences d'excommunication lancées contre lui et ne lui eût rendu la ville de Castro, ce qu'il fallut bien accepter. Urbain ressentit une si cruelle humiliation d'en être réduit à cette extrémité, qu'au moment de signer le traité il tomba en faiblesse.

Dès ce moment sa santé devint languissante; toute son énergie morale sembla l'abandonner ; on ne l'entendit plus que pleurer et gémir, en demandant au ciel de le venger des princes impies qui l'avaient contraint à faire la paix ; et le 29 juillet 16i4 il rendit le dernier soupir, en blasphémant le nom de Dieu, et en confondant dans les mêmes malédictions le doge de Venise, les ducs de Parme, de Modène et de Toscane, les Français et les Espagnols, les protestants et les catholiques 1

finp MlUrel,Pani.

INNOCENT X

Élection d'Innocent X. — Caractère du pontife. — Sa belle-sœur Olimpia gouverne l'Eglise. — Le pape fait rendre gorge aux Barberini. — Ceux-ci se réfugient en France sous la protection de Mazarin. — Mariage du neveu de Sa Sainteté avec la jeune Olimpia .\ldobrandina, la plus riche héritière de Rome. — Débauches et incestes du pape avec les deux Olimpia. — Querelles scandaleuses entre ces deux femmes. — Rétablissement des Barberini. — Guene d'Italie entre la France et l'Espagne. — Révolution à Naples. — Histoire du pécheur Mazaniello. — Le duc de Guise fait une tentative pour s'emparer de la couronne de Kaples. — Innocent X refuse de reconnaître Jean IV comme roi de Porlugal. — Le pape proteste contre la paix de AVestphalie. — Tyrannie de Charles I'', roi d'Angleterre. — Les puritains et les épiscopaux. — Liturgie de Guillaume Lawd. — Révolte des Écossais contre l'autorité royale. — Charles I" veut exterminer tous ses sujets rebelles. — Les presbytériens anglais prennent les armes. — Le comte de StrafTord rétablit les affaires du roi. — Commencements du long parlement. — Bill d'attainder. — Supplice, du comte de Strafford. — Massacres des protestants irlandais. — Guerre entre la nation et le roi. — Les républicains triomphent des royalistes. — Olivier Cromwell fait égorger les niveleurs. — Justice du peuple. — Supplice de Charles I". — Le pape adopte pour cardinal-neveu Camille Aslalli, quidevient son mignon. ^— Division dans la famille papale. — Les molinistes et les jansénistes. — Port-Royal et ses solitaires. — Les cinq proposi'.ions. — Fanatisme de Vincent de Paule. — Il persécute avec fureur les jansénistes. — Innocent X refuse de se mêler des querelles théologiques sur la grâce. — Charles Stuart, fils de Charles I", essaye de remonter sur le trône à la faveur des guerres civiles. — Il est vaincu par Cromwell. — République anglaise. — Cromwell s'empare du pouvoir souverain et règne sous le nom de Protecteur. — Mort d'inn cent X.

Les dépouilles mortelles d'Urbain VIII étaient à ])eine ensevelies que les Barberini introduisaient des troupes dans Rome, alin de dominer les élections nouvelles et de pouvoir élever au pontificat le cardinal Sacchetti, leur créature ; mais ils s'aperçurent bientôt que leur candidat, repoussé par les factions de France, d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie, n'avait aucune chance de réussir ; alors ils se réunirent aux Médicis pour briguer le saint-siége en faveur du cardinal Firenzola, profès de l'ordre de Saint-Doiuiuique. Cette fois encore ils furent obligés d'abandonner leur nouveau candidat, le parti des Français s'opposant vivement à ce qu'on procédât à celte «•xaltation, parce (jiie Firenzola était l'ennemi déclaré du cardinal iNIazarin, c[ui avait succédé à Richelieu dans la charge de ministre du roi. De dépit, les Barberini et les Médicis se rangèrent du côté des Espas,'nols et apportèrent la majorité au cardinal Pamfili, qui fut proclamé souverain pontife sous le nom d'Innocent X. '

Le saint-père était Romain de naissance et d'une ancienne famille. II avait été successivement avocat, consistorial, auditeur de la rote, nonce à Naples, dataire dans les légations de France et d'Espagne, et enfin cardinal ; son caractère était celui de la plupart des prêtres, dissimulé, vindicatif, cruel, audacieux dans le succès, timide dans le danger et implacable dans sa vengeance; son visage était hideux et dilïorme, son esprit digne de son extérieur.

A l'avènement d'Innocent X sur le saint-siége, la ])olitique de la cour de Rome se modifia singulièrement, non par le fait du pape, mais par la direction qu'imprima aux. affaires sa belle-sœur . la veuve dona Olimpia Maldachini de \'iterbe, qui entretenait avec lui des relations incestueuses, et si publiquement, qu'on la désignait sous le nom de papesse. Par la volonté de celte courtisane éhontée, les Médicis et les cardinaux de la faction espagnole furent mis en possession de toutes les cliarges importantes et iuvestis des plus hautes dignités de l'Eglise : ce qui lit

Dona Olimpia Ualdachini de Viterbe, la beUe maiiresie du pape Imiocent X

INNOCENT X

Charles 1", roi d'Angleterre, traître et Icloii

perdre au parti français la prépondérance dont il avait joui sous le dernier règne.

Quant aux Barbcrini, on les ménagea moins encore ; sous le prétexte de leur faire rendre compte de leur administration financière pendant la guerre de Castro, on les accusa de concussion, d'empiétement sur la justice et de vol des deniers publics. Ceux-ci Toyanl qu'on en voulait à leurs richesses, clierclièrent à les sauver en les mettant sous la protection de la France; et comme le cardinal Mazarin était mécontent de la cour de Rome, il fit signifier à Sa Sainteté par son ambassadeur que la régente prenait les Barberini sous sa sauvegarde et qu'elle les attachait à la couronne. A son tour, le pape déclara ([u'il prêterait main forte à la justice, et qu'il u'abandonne-

rait point ses droits, lors même ipie les armées du roi très-chrétien seraient sous les murailles de Rome, .\ntonio Barberino. ijui, étant le riche de la famille, se trouvait le plus exposé, prit immédiatement la fuite et se retira en France, où quelques mois plus lard il fut rejoint par Francesco, son frère, et par Thadeo, son neveu.

Pendant ([ue. d'une part l'ingrat pontife poursuivait les neveux d'Urbain ^'III, auquel il devait son élévation sur la chaire de saint Pierre, d'autre part, au mépris des traités conclus par son prédécesseur, il recommençait la guerre contre le duc de Parme, faisait saccager la ville de Castro, ordonnait à ses généraux d'en raser les murailles jus(ju'à fleur du sol; et sur les ruines fumantes de cette magnifi((ue cité il

HISTOIRE DES PAl'ES

faisait orisior une colonno portant celte inscription barbare : >■ Ici fui ("astro. '>

Après avoir accompli la ruine des liirherini, le nouveau pontife s'occupa de l'élévation de sa propre fuiuille. Déjà son incestueuse maîtresse, dona Olimpia. était ]-.arvenue à un si liant deçrré de pni^sanci', (juo les ainliassadonrs qui venaient à Home .commençaient par lui rendre visite avant de se présenter an ^'alican. Les cardinaux avaient son portrait snsiiendu dans leurs appartements à côté de celui d'Innocent, comme témoignage de leur déférence pour la favorite, et les.cours étrangères achetaient ouvertement sa protection par des présents ou ]iar des ])ensions. Les solliciteurs de places cherchaient également à l'intéresser en leur fuveur par les mêmes moyens, si bien que de tonteB jiarts les richesses affluèrent avec une telle abondance dans ses coft'res, qu'en peu de temps elle put faire de« acquisitions de palais et de terres immenses. Le saint-père songea ensuite à l'établissement des enfants de sa chère Olirapia ; il maria l'aince de ses filles à un Ludoviso, et la seconde à un Giusliniani. Quant à son bâtard, don Camillo, jeune homme d'une incapacité notoire, (|u'il avait jugé capable tout au plus de faire un cardinal, l'occasion d'un lirillant mariage s'étant offerte pour lui, il le releva de ses voeux et lui fit épouser dona Olimpia Aldobrandina. la plus riche veuve de Rome, femme jeune, belle, remplie de grâce et d'espiit. mais qui joignait en même temps à ces brillantes qualités un amour ardent de domination.

Dès qu'elle fut installée dans le palais pontifical, la jeune dona Olimpia chercha à supplanter s:i bellemère en lui disputant le prix de l'inceste. D'affreuses querelles de jalousie éclatèrent entre oes deux femmes, et furent poussées si loin, que pour arrêter le scandale, 8a Sainteté fut obligée de se séparer momentanément de sa nouvelle maîtresse. Néanmoins la disgrâce de la jeune Ohmpia dura peu; le pape la rappela lui-même au Vatican, et parut lui accorder une préférence marquée sur sa belle-sœur. Les dissensions intestines devinrent alors plus violentes que jamais, et par suite des reproches que s'adressaient les deux rivales au milieu du Corso, qui est la promenade aristocratique de Rome, toute a ville connut les scandaleuses orgies d'Innocent X et les mystères des jardins du palais de Latran.

Cette fausse position du saint-père influa naturellement sur son caractère; il devint versatile, capricieux, obstiné, insupportable à lui-même et aux autres ; placé entre deux maîtresses également ambitieuses, également exigeantes, et n'osant rompre avec aucune, il était contraint d'obéir à leurs ordres; et comme toutes deux prenaient plaisir à se contrarier, il arrivait que le soir Sa Sainteté défendait ce qu'elle avait autorisé le matin. Ainsi, après avoir poursuivi les Barberini avec une extrême violence, à l'instigation de sa belle-sœur. Innocent X, cédant aux solli- "citations de sa nièce, changea tout à coup de conduite à leur égard, fit cesser les procédures entamées contre le cardinal Antonio, rappela tous les membres de cette famille à Rome, les rétablit dans leurs biens et dignités, et donna même une de ses nièces en mariage à Maffeo Barberino, prince de Palestrine. Il est vrai que les succès des Français en Italie avaient

contribué à l'aire prendre au saint -père cette détermination iavorable aux protégés du cardinal Mazarin, pour s'en faire des auxiliaires de sa politique.

Un autre événement , jusqu'alors sans exemple dans les annales de l'Italie, venait de montrer à Innocent qu'il était plus sûr pour lui de se rattacher à la France que de suivre la puissance esjaLfnole dans sa décadence. Cet événement était la mémorable révolution de Naples, dirigée par un simple pêcheur des lagunes, nommé Mazaniello.

Le vice roi Ponce de Léon, duc d'Arcos, qui commandait pour Philippe I\', fut chassé de son palais par une poignée de mécontents, et obligé de se sauver au château Neuf, l'une des jirincipales forteresses de la cité. En vain le vice-roi essaya d'apaiser la révolte en promettant aux insurgés la suppression de tous les impôts, Mazaniello, qui était le chef de la révolte, ne voulut écouter aucune proposition d'accommodement avant que le duc d'Arcos lui eiit fiit remet Ire l'original des privilèges accordés par Charles-tjuinl à la ville de Naples; ensuite le jeune pêcheur se rendit auprès du vice-roi, à la tête d'une magnifique cavalcade et revêtu d'un habit de brocart, pour négocier un traité, dans lequel il intervint comme chef du peuple, corrigeant et modifiant les articles, sans que personne osât le contredire. Mazaniello arrêta qu'il y aurait à l'avenir égalité absolue de droits politiques pour tous les citoyens; il supprima les taxes et les impôts; il exigea qu'on proclamât amnistie générale pour tous ceux qui avaient pris part à la révolte, et ^stipula que les Napolitains resteraient armés jusqu'à la ratification du traité par Sa Majesté Philippe lY.

Quand toutes ces conventions eurent été signées par le duc d'Arcos, le pêcheur convoqua le peuple sur la grande place de Naples, et annonça sa résolution d'abdiquei' cette dictature temporaire dont il avait été investi, pour retourner à sa cabane ; cinquante mille voix s'élevèrent alors pour le suppher de conserver l'autorité souveraine jusqu'à l'entière exécution du traité. Ponce de Léon feignit de partager les sentiments de la foule, fit prier le pêcheur des lagunes de garder le oommandement de la ville, et l'invita à un somptueux banquet qu'il donnait dans son palais en signe de réjouissance. Au sortir de ce repas, l'infortuné Mazaniello se sentit atteint d'une fièvre étrange qui se manifesta par des accès de délire et de véritable démence; le traître Espagnol n'osant pas se défaire ouvertement de son ennemi, lui avait fait administrer du poison. Et comme si ce n'eût pas été assez de ce premier crime, l'infâme duc, trouvant que le malade ne mourait pas assez vite, envoya pendant la nuit quatre gentilshommes dans la cabane de Mazaniello pour l'égorger. Un des assassins lui coupa la tête, la prit par les cheveux et la porta toute sanglante au vice-roi, qui la fit jeter dans les fossés de la ville. Trahison et scélératesse, vengeance de noble!

Au matin, le bruit de la mort du pêcheur se .répandit dans Naples et excita un soulèvement général; quatre-vingt mille citoyens se pressèrent sur la place publique et crièrent vengeance ; le cadavre fut porté en triomphe dans toutes les rues, la tète ayant été rattachée au tronc; Mazaniello fut encore couvert d'un manteau royal, et son front ceint d'une

INNOCENT X

couronne lie lauriers; tous, hommes et femnie5, vinrent eu foule pour toucher avec des cliupelets le corps ^ du martyr, et cette manifestation fut si universelle, <(ue le duc d'Arcos ne put se dispenser d'envoyer ses pages et tous les officiers de sa maison au convoi de la victime. Hypocrisie et lâcheté !

Ce premier moment d'exaspération passé, les choses reprirent leur train accoutumé; le vice-roi, débarrassé du chef de l'insurrection, ne songea plus qu'à punir les rebelles et nonàrciajdir ses promesses. Gependaut tout danger n'était pas encore passé; le bruit de cette révolution s'était rapidement répandu à Rome, et le pontife, entrevoyant la possibilité d'arracher à l'Kspagne les royaumes de Napies et de Sicile en favorisant les troubles, avait décidé le jeune duc de (juise, qui se trouvait alors auprès de lui, à se jeter dans Napies pour se mettre à la tète des révoltés. Le jeune prince, séduit par l'appât d'une couronne, obéit au saint père, s'emijarqua sur une simple felouque, passa témérairement au milieu de l'armée navale de don Juan, débarqua sur les lagunes, et fit son entrée dans la ville escorté par les anciens amis de l'infortuné Mazaniello. Les Espagnols furent encore une fois chassés de Napies et obligés de se réfugier dans les forteresses ou sur leurs vaisseaux ; mais le triomplie du duc de Guise fut de courte durée. Quelques aventures galantes indisposèrent gravement plusieurs nobles contre lui , et un jour qu'il était sorti à la tête des troupes pour faciliter l'entrée d'un convoi, ceux-ci livrèrent la ville au viceroi. Ses efforts pour la reprendre furent inutiles et n'aboutirent qu'à le faire tomber au ]ioiivoir des Espagnols. Le grand Coudé, qui servait alors dans les rangs des ennemis de la France, demanda et obtint la liberté de Henri de Guise, sous la condition qu'il fomenterait des divisions dans le royaume et qu'il se rangerait franchement du parti de la maison d'Autriche. Le duc promit tout ce qu'on voulut; mais les mauvais traitements qu'il avait éprouvés à Madrid pendant sa captivité avaient laissé dans son cœur trop de ressentiment pour qu'il songeât à tenir les serments qu'il avait faits pour recouvrer sa libellé; au lieu de rentrer en France, il passa de nouveau en Italie, afin de solliciter d'Innocent X l'autorisation de divorcer d'avec la comtesse de Bossu, sa femme, et d'épouser Aille de Pons, une de ses maîtresses; et en outre, pour obtenir des secours en hommes et en argent, qui lui permissent de tenter un nouveau coup de main sur Napies.

Malheureusement p(jur k^ jeune duc, d'autres événements d'une extrême importance occupaient toute l'attention du pontife et l'empêchaient de songer à ses affaires : Jean IV, duc de Bragance, venait de s'em|iarer du trône de Portugal et de proclamer i'indépeudancc de ce royaume de la couronne d'Espagne, à la faveur d'une révolution qui s'était accomplie en Europe, dans toutes les colonies, aux îles de Madère et des Açores, dans les places de Tanger et de Caraciie, dans les' royaumes du Congo et d'Angola, en Ethiopie, dans la (iuinée, dans l'Inde et jusque dans ro]iulente ville de Macao, située aux contins de la Cliine. Toutes les puissances de l'Europe avaient reconnu le nouveau souverain, excepté les princes de la maison d'Autriche et le roi d'Espagne.

Malgré cet accord unanime des Portugais pour secouer le joug odieux de Philippe iV, et l'entluiusiasine ([ui avait accueilli son avènement à la couninne, Jean IV, qui connaissait h; caractère superstitieux de sa nation, et redoutait un changement dans les idées, tant que la cour de Rome n'aurait pas ratifié son élection, employait tous ses efforts pour mettre le pape dans ses intérêts et le déterminer à le reconnaître olliciellemcnt comme roi de Portugal. Ainsi, à l'exemple de Louis .VIIl, il venait de placer ses Etats sous la protection de la ^'ierge; il avait distribué d'abondantes aumônes aux églises el aux couvents, et plusieurs sièges épiscopaux étant venus à vaquer, il avait poussé la déiérence pour le pape ou. pour être plus dans la vérité, nous dirons leseivilisme, jusqu'à refuser d'y pourvoir sans son autorisation.

Jean IV, supposant qu'une telle conduite lui avait rendu favorable le souverain pontife, envoya à Rom'', du consentement des ecclésiastiques de son royaume, le prieur de Sodefeyta, appelé Nicolas de Montegro, pour solliciter les bulles de nomination pour les nouveaux prélats portugais qui devaient remplir les évèchés vacants. Montegro se rendit au ^'alican un jour de consistoire, au milieu des ambassadeurs des autres puissances, présenta la requête de son maître avec une noble fierté, plaida la cause de la révolulion de Portugal, el llélril en termes énergiques les cruautés que les rois d'Espagne avaient exercées dans ce pays depuis l'usurpation de l'exécrable Phili]ipe II. Le comte de Sirvola, ambassadeur espagnol, présent à la réception du prieur de Sodefeyta, n'osa pas discuter publiquement avec cet habile orateur, et se retira couvert de honte et de confusion; mais, à quelques jours de là, il reprit sa revanche. Des bandits, qu'il avait soudoyés, attaquèrent le carrosse de Montegro en plein jour, tuèrent six de ses gens, et lui tirèrent plusieurs coups de pistolet, qui heureusement ne firent qu'efileurer ses vêtements. Quoique Innocent sût très-bien que le comte de Sirvola avait commandé cette expédition, il n'osa pas sévir contre le coupable, et se contenta- de le faire sortir de Rome. Sa Sainteté refusa toute espèce de réparation au prieur de Sodefeyta, el ne voulut même régler aucune des choses relatives aux évèchés de Portugal, ni rien de ce qui concernait ce royaume, le qui mécontenta si fort Montegro, qu'il partit sur l'heure de l'Italie el reprit la roule de Portugal.

En Allemagne, l'horizon politique s'assombrissai! également pour la cour de Rome et pour la maison d'Autriche. La guerre, qui jusqu'alors s'était soutenue entre les catholiques et les protestants avec des alternatives de revers el de succès, menaçait de devenir plus terrible que sous Gustave-Adolphe. Les armées luthériennes étaient commandées par le duc Bernard de Saxe-W'eimar, un des grands capitaines de l'époque, homme calme, intrépide, joignant !' courage du guerrier à la modération du philosophe. Un tel chef était trop redoutable pour la cause du pa]iisme, et il mourut empoisonné. Bannier, qui lui succéda dans le commandement des troupes des confédérés évangéliqucs, eut le même sort. Torsienson. général suédois, fut plus heureux que ses prédécesseurs, il échappa au poignard et au poison, continua la guerre, et se rendit maître de la Franconie, de la

Bohème cl ilo Piairue, pendant que Coiulé, reiilré au service de la France, remportait sur les armées réunies des Autrichiens et des Espagnols les victoires de Rocroi et de N'orJlingen. Tous ces revers accalijèrent Ferdinand III. et le déterminèrent à signer le traité de \\'eslplialie, qui mettait lin à la guerre de Trente ans et proclamait la liberté de conscience dans toute l'étendue de l'empire La Suède acquit jvir ces conventions la Poméranie; la France s'assura la possession de l'Alsace, plusieurs évèchés, la ville de Hrisach, et le droit de garnison à Pliilipsbourg; l'électeur de Brandebourg réunit à ses Etats le duché de Magdebourg, la principauté de llalberstadt cl la • ville de Minden ; l'électeur palatin recouvra une partie de ses anciens domaines, et obtint une huitième voix électorale en dédommagement de celle dont il avait été privé, et qui fut conservée au duc de Bavière; d'autres princes acquirent également une augmentation de territoire au détriment de l'empereur.

Innocent X, qui voyait l'influence du saint-siège entièrement perdue en Allemagne, voulut protester contre le traité de Westphalie, et fulmina une bulle ainsi conçue : « En vertu de notre science infaillible et de la plénitude de notre puissance, nous déclarons par ces présentes, que. les traités de Westphalie sont préjudiciables à la religion catholique, au culte divin, au salut des âmes, au siège apostolique, aux Eglises inférieures, à l'ordre et à l'état ecclésiastijue. ainsi qu'au clergé, à ses immunités, à ses biens, à ses privilèges et à son autorité; en conséquence nous les infirmons perpétuellement, nous les déclarons nuls, vains, iniques, injustes, condamnés, réprouvés, sans force et sans effet, et nous affirmons (ju'aucun des rois ou princes qui les ont signés n'est tenu de les observer, encore qu'il s'y soit engagé par les serments les plus solennels.

« Donné à Rome, à Sainte-Marie Majeure, sous l'anneau du pécheur, le vingt-sixième jour de nofembre de l'année 1648, et de notre pontificat le cinquième. Et que chacun se conforme à notre volonté! »

Cette singulière protestation ne produisit aucun effet sur Ferdinand III, sur Christine II, ni sur Louis XIV; d'ailleurs l'attention de ces souverains, ainsi que celle de toutes les puissances de l'Europe, était entièrement absorbée par la gravité des événements que le despotisme de Charles I" et le fanatisme religieux de sa femme, Henriette-Marie de France, venaient de faire éclater en Angleterre.

Cliarles Stuart et Olivier Cromwell se trouvaient en présence; l'un assis sur le trône de la Grande- Bretagne, l'autre siégeant sur les bancs du Parlement ; l'un soutenu par l'armée, l'autre appuyé par le peuple. La lutte s'était engagée entre ces deux hommes au sujet des subsides que le roi réclamait pour subvenir aux dépenses de sa maison ; Olivier Cromwell avait fait refuser le vote des impôts ; et pour se venger, Charles I" avait cassé l'Assemblée nationale et aurait déclaré qu'il gouvernerait désormais lui-même sans ministres et sans Parlement. Cet acte d'audace réussit au monarque ; pendant douze années il gouverna despotiquement les peuples de la Grande Bretagne, et accabla les provinces de taxes arbitraires qui furent employées à payer ses débauches, sans que personne osât élever la voix! Enfin un Anglais,

le républicain Hanipden, cousin germain de Cromwell, refusa d'acquitter une taxe de mer nouvellement décrétée j)ar le despote, et soutint contre la couronne un procès (ju'il peidit, il est vrai, mais qui le posa dans l'opinion publique connue le défenseur des libertés de la nation. Celte alTaire réveilla le peuple cl donna une nouvelle impulsion aux esprits. En vain les procureurs et les séides de la royauté poursuivirent les écrivains indépendants de cette é])0(iue, Prynne, Burton, Betswick et Lilburne, qui applaudissaient à celle résistance d'un simple citoyen contre un souverain; en vain on enqirisonna, on exila, on tortura ces hommes courageux pour les forcer au silence ; l'élan était donné, la nation se préparait à abattre le tyran.

Charles I", de son côté, ne resta pas tranquille spectateur dans la lutte c|ui s'annonçait ; comprenant que pour op)U'imer plus sûrement les peiqiles il fallait les envelopper dans les liens de la superstition et dominer les consciences, il s'en prit aux réformés presbytériens ou puritains, qui défendaient les libertés nationales; il les persécuta à outrance, et chercha à faire triompher les épiscopaux , partisans de sou autorité absolue, et qui tous tendaient au papisme. Bientôt même, enhardi par le succès de ses tentatives, il voulut faire adopter le rite de cette dernière secte dans toute l'étendue de son royaume, et chargea rarclievc jue de Cantorbéry, Guillaume Lawd, de dresser une liturgie nouvelle.

Malgré les claraeiu's de la nation, Charles I" fit enregistrer l'ordre d'observer cette liturgie dans le conseil d'Ecosse, espérant trouver plus de docihté parmi ses sujets de ce royaume, et commanda de célébrer l'office divin selon le rite nouveau dans la cathédrale d'Edimbourg. Heureusement les temps étaient bien changés; depuis la reine Marie Stuart, les Ecossais, qui à cette époque professaient le catholicisme, étaient devenus presbytériens; aussi, lorsque le doyen voulut officier, les assistants se mirenl à crier ; « ÎMort au papiste! il faut le lapider 1 » L'évêque monta en chaiie pour calmer les esprits ; au lieu de l'écouter, on lui jeta des pierres et on l'obligea à sortir de l'église. Les habitants de la campagne imitèrent cet exemple, accoururent dans la capitale, et plus de soixante mille hommes se rassemblèient en armes et parcoururent les rues d' Edimbourg, en criant : « Le presbytérianisme ou la mort ! »

Ce premier mouvement d'exaspération passé, les Écossais adressèrent à Charles l" une requête conçue en termes nobles et simples, pour le supplier de retirer la liturgie nouvelle. Le roi ayant refusé d'opterapérer à leurs justes réclamations, les presbytériens organisèrent immédiatement un gouvernement, envoyèrent des députés dans la capitale, et formèrent cette ligue ou convention appelée Covenant, qui rendit en quelques semaines tous ceux qui se considéraient comme bons protestants et bons répubhcains. Le roi commença alors à trembler pour sa couronne; mais n'osant point entreprendre de lutter seul contre la masse de la nation écossaise, il appela auprès de lui un de ces hommes ambitieux et habiles qui tiennent à la fois à tous les partis, le fameux Wenlworth, qui l'avait déjà aidé à soumettre l'Irlande, et dont il avait récompensé le dévouement par la vice-royauté

INNOCENT X

Le comte de Slrafforil, exécuté par ordre du Piirlement

d ; ce pays. Wentworth conseilla au prince d'employer les moyens extrêmes, do faire une guerre d'extermination aux Écossais, et de tuer jusrju'au dernier ceux qui refuseraient d'ojjéir.

Un semblable avis ne pouvait manquer d'avoir l'approbation d'un roi ; et Charles I" adopta les plans de campajrne du vice-roi d'Irlande, sans même les discuter. Préalablement il voulut mettre les apparences du bon droit et de la niodi'-ralion de son côté, et il convoqua à (jlascow les membres de l'ÊgliSe presbytérienne en assemblée générale. Les puritains accoururent en foule à ce synode, et dès la première séance ils décrétèrent la mise en accusation de tous les évêques de la Grande-Bretagne, les jugèrent par contumace, les condamnèrent comme papistes et

idolâtres à la dégradation, el excommunièrent ceux qui refuseraient de signer le Covehant d'Ecosse. C'était précisément ■ ce qu'attendait Charles I"^;; il prit occasion de cette attaque directe contre le clergé pour faire appel à tous les défenseurs de la royauté et du sacerdoce ; il réunit autour de sa personne les membres de l'aristocratie anglaise, les hauts dignitaires de l'Egiisfi, tous intéressés au maintien du despotisme, et les somma au nom de leurs privilèges de lui venir en aide. Tous les lords ouvrirent leurs trésors ; les évèiiues et les archevêques fouillèrent dans les caves de leurs palais; les uns et les autres en tirèrent des sommes énormes extorquées au peuple, et vinrent les déposer aux jiieds du roi pour lever des soldats et soutenir la lutte impie contre la nation. Avec

cTO

HlSTOlllE DES PAPES

!"ar«nt de sa uoMcsse Cli.iiles l" ri'unit imnu'dialement uno aiau'O do terre Je vingt-huit iiiillohoiunu's, une Hotte uoiubreuse, et se prépara à envahir l'Ecosse pour écraser K-s presbytériens avant qu'ils eussent le temps de s'organiser. Ceux-ci, se voyant en elïel Bieuacés par des forces do beaucoup supérieures aux leurs, craignirent un instant de s'exposer aux chances de la guerre, et entamèrent des négociations avec le souverain pour traiter de leur soumission. Gliarles Stuart exigea d'abord que les rebelles déposassent les armes: puis, quand les puritains se furent retirés dans leurs cantonnements, le perfide monarque voulut de nouveau, au mépris de ses engagements, introduire violemment le rite des épiscopaux dans les églises d'Edimbourg. Alors l'Ecosse entière se leva comme un seul homme, tous les clans s'armèrent, les villes arborèrent le drapeau de l'indépendance; un consistoire universel se forma sous le nom d'assemblée nationale, et rendit des déci-ets énergiques pour mettre le roi en demeure d'accepter le Covenant. De leur côté, les ]ircsbytérions anglais commencèrent à suivre l'exemple de leurs frères J'Écossc; une pétition, couverte de plusieurs millions de signatures, circula dans toutes les provinces de l'Angleterre pour le rétablissement du Parlement, et Fairfax ne craignit pas de porter lui-même au tyran les réclamations du peuple.

Dans cette extrémité, Charles I" appela enooi-e à son aide le terrible Wentworth, qui était retourné en Irlande. Or, comme le péril était aussi bien pour le vice-roi que pour le tyran, Wentworth accoumt à Londres afin de conjurer l'orage. Ses premières paroles furent : « La guerre à l'Ecosse, sire; non une guerre ordinaire, mais une guerre terrible, une guerre d'extermination ! » Cependant, il ajouta qu'il était prudent, pour diviser les presbytériens^ d'accorder provisoirement un Parlement aux Anglais. Le roi se conforma à cet avis, et rendit une ordonnance pour autoriser les élections générales dans la Grande- Bretagne. Quant à Wentworth, il reprit immédiatement le chemin de l'Llande pour lever une armée; et telle était l'activité prodigieuse de cet homme, qu'en moins de onze jours il était parvenu à réunir onze mille hommes de troupes, et qu'il se rembarquait pour l'Angleterre, prêt à soutenir une double lutte contre les presbytériens sur le champ de bataille et dans le Parlement. Mais Dieu avait décidé dans sa sagesse infinie que tous les efforts des partisans de Charles Stuart seraient impuissants pour le sauver. A peine Wentworth mit-il le pied en Angleterre, qu'il tomba dangereusement malade, et qu'il se vit contraint de s'arrêter dans la ville de Chester, ))endant que la Chambre des communes ouvrait ses séances, et que la lutte recommençait entre la royauté et Olivier Gromwell, le même député qui douze ans auparavant avait fait refuser les subsides réclamés par Charles I".

Incapable, de résister à l'éloquence énergique de Cromwell, le monarque eut recours, suivant son habitude, à Wentworth, qu'il venait de créer comte de Strafford, et lui envoya un courrier à Chester pour 1 informer de la tournure que prenaient les affaires. Celui-ci ne perdit pas de temps, et, quoique malade, il se fit transporter en litière jusqu'à Londres.

Un instant la balance jiencha en fiiveur du roi-, le Parlement, séduit iKir des promesses mensongères, avait déjà pris i)arti pour la cour, lors([ue Gromwell monta à la tribune, démascpia la perfidie du ministre, et ramena la majorité à son sentiment. Charles I" songea alors à dissoudre la Chambre des communes; mais les presbytériens no lui donnèrent pas le temps d'exécuter son projet. Dès le lendemain, l'orateur Pym accusa de haute trahison devant les deux chambres le vice-roi d'Irlande, le premier ministre Wentworth, le nouveau comte de Slraiïord, et le lit arrêter au moment où il entrait dans la Chambre des lords. Le chancelier d'Irlande, le chevalier de Ratcliffe et plusieurs autres dignitaires furent également mis à la tour de Londres, comme ayant participé aux crimes de Strafford. Un comité, choisi jiarmi les membres des deux chambres, fut chargé d'instruire le procès; et pour donner plus de solennité à cette affaire, on éleva des échal'auds à Westminster-Hall, où les membres du Parlement siégèrent les uns comme accusateurs, les autres comme juges. Le viceroi fut déclaré cou[)ablo d'avoir attenté aux libertés de la nation ; mais comme il n'existait aucune loi relative à la responsabilité des ministres, on rendit un décret appelé )nll d'attainder, qui donnait pouvoir aux chambres de condamner Wentworth à la jteine capitale. Cet édit fut envoyé à Charles pour (|u'il y donnât sa sanction royale; celui-ci, comprenant plus que jamais combien il était nécessaire qu'il conservât un homme aussi habile, mfusa de donner son approbation au bill d'atlainder.

Dès que le peuple eut connaissance de la résolution du roi, des groupes menaçants se formèrent dans les rues de Londres, et vinrent jusque sous les murs du palais demander la sanction du bill et la tête du comte de Strafford.

Tous les conseillers du trône, les lords, les prélats, la reine elle-même, tremblants, éperdus^ se réunirent autour de Charles Stuart et le supplièrent de signer le bill. Le lâche monarque feignit de céder à leurs sollicitations, et signa l'arrêt de mort de son ministre! Strafford, en apprcnaut cette nouvelle, ne laissa échapper d'autre plainte que, ces paroles du psalmiste : « Ne mettez point votre confiance dans les rois 1 » Le lendemain, aux acclamations d'un peuple immense, il fui décapité par la main du bourreau à Tower-Hill. Justice était faite du ministre du roi !

Tous les ministres de Charles I" tremblèrent sur le sort qui leur était réservé, et songèrent à se mettre à l'abri de la vengeance du peuple. Le garde des sceaux Finch s'enfuit en Hollande; le secrétaire d'État sir Francis Windebauk se réfugia en France; le grand trésorier Juxon donna sa démission; et le roi se trouvant sans ministres, fut obligé d'en choisir parmi les hommes dévoués aux presbytériens. A partir de ce moment, le triomphe de l'indépendance fut assuré et la cause du despotisme perdue.

Néanmoins Charles Stuart voulut encore tenter un effort pour ressaisir son autorité, et songea à profiter du fanatisme des Irlandais, tous fougueux catholiques, pour exécuter une Saint-Barthélémy sur les puritains de ce pays, afin de frapper d'épouvante leurs coreligionnaires d'Ecosse et d'Angleterre. Toutes les mesures furent prises pour assurer le succès de cette

INNOCENT X

iiorrible trame; la reine entretint des intelligences secrètes avec les ])a|iistes irirlande, et particulièrement avec [un gentilhomme nommé Roger Moore, avec deux lords catlioli([ues appelés Macguirc et Phelim ONeale; le roi expédia des lettres patentes jiour autoriser le massacre de ses sujets, etlixa l'exécution à l'époque où il devait faire un voyage en Ecosse pendant l'absence des cliamlires.

Le signal des massacres devait parlir de Dublin, et à jour marqué Robert Moore et lord Macguire devaient s'emparer du château qui commandait la ville et faire main basse sur tous les protestants ; heureusement le complot fut découvert, plusieurs des conjurés arrêtés, entre autres Macguire, et les presbytériens, avertis à temps, purent prévenir le coup dont on avait voulu les frapper. INIais les habitants des provinces n'eurent pas le même bonheur que ceux de la capitale, et se trouvèrent exposés sans défense aux hordes de fanati(|ues que dirigeait O'Neale. Partout les protestants furent égorgés sans pitié ni merci ; les soldats, animés au carnage par les prêtres catholiques et par les jésuites, n'eurent égard ni à l'âge ni au sexe; ils tuèrent les femmes et les vieillards, ils violèrent les iilles ; et comme si la mort eût encore été tro]) douce, ils cherchèrent à augmenter les supplices de leurs victimes, soit en les brûlant à petit feu, soit en les noyant dans les flots, soit en les abandonnant entièrement nus dans les forêts ou sur les rochers pour les faire périr lentement de faim et do froid. On fit monter à deux cent mille le nombre des presbytériens massacrés en Irlande pour la gloire du catholicisme et la défense du despotisme ! Rois et prêtres, bourreaux du genre humain !

A la nouvelle de cet exécrable attentat, les membres du Parlement anglais accoururent à Londres, et publièrent une déclaration qui excluait à jamais le culte catholique de loute l'étendue de la Grande- Bretagne, et enjoignait à la Ciiarabre haute de chasser de son sein les lords-évêques. Charles l" vint également en toute hâte d'Ecosse, et voyant le mauvais effet de sa politique, il nia sa participation aux massacres d'Irlande, et prétendit que ses lettres patentes saisies dans les papiers des conjurés étaient fausses. Les députés parurent accepter la dénégation du roi, reportèrent l'accusation de complicité sur la reine, et voulurent la mettre en jugement; alors Charles Stuart osa attenter à l'inviolabilité des membres du Parlement ; il donna l'ordre à Herliert, son procureur général, un de ces hommes qui, par la nature inème de leurs fonctions, sont prêts à commettre tous les crimes juridi({ues, de dresser un acte d'accusation capitale contre Kimbolton, membre de la ■Chambre des pairs, contre sir Arthur Haselrig, contre HoUes, Hampden, Pym et Strodes, membres de A Chambre des communes. Cela fait, il envoya des gardes pour les arrêter en pleine séance ; mais le sergent d'armes chargé de l'exécution de cette mesure fut chassé de la Chambre ; alors Charles Stuart, ,à la tête d'une troupe de sbires, vint réclamer les accusés. Comme ceux-ci avaient eu la prudence de se retirer, le monarque ne put arrêter personne, et fut obligé de rentrer dans son palais poursuivi par les Jiuécs du peuple. Aussitôt il quitta Londres, qui ne Jui offi'ait plus de sécurité, et se relira dans un de ses

châteaux forts avec la reine, son fils et les seigneurs de sa maison; puis il lit passer Henriette-Marie en Hollande, sous prétexte de conduire au prince d'Orange, stathouder héréditaire des Pays-Bas, sa fille aînée qu'il lui avait donnée en mariage, mais en réalité afin de lever des troupes étrangères pour mettre à la raison les peuples de la Grande-Bretagne, c'est-àdire pour exterminer ceux ([u'il nommait des re!)elles.

Le Parlement pénétra sans peine les projets du roi, et pour prévenir l'eflusion du sang et les malheurs d'une guerre civile, il lui envoya immédiatement l'ordre de résigner entre les mains de ses mandataires l'autorité suprême pour un temps indéterminé. A cette demande, Charles l'' ne put contenir sa rage : « C'est assez souffrir l'insolence d'une populace méprisable, s'écria-t-il, maintenant il faut qu'elle apprenne que je suis son maître ! » Ces paroles étaient le signal de la guerre entre la nation et le roi. Des deux côtés on s'y prépara avec une égale activité; Charles et son fils le prince de Galles se retirèrent à York et appelèrent autour d'eux les lords et les évêques, ces éternels ennemis des libertés nationales. Le Parlement leva une armée et la dirigea sur le Yorkshire.

Pour la première fois les royalistes et les parlementaires en vinrent aux mains à Edge-Hill, et après un combat qui dura un jour et une nuit, ils se séparèrent avec des pertes égales. Dès l'ouverture des hostilités, Olivier Cromwell, qui commandait un régiment de cavalerie, s'était révélé comme un soldat intrépide et le plus habile chef de guerre des deux armées. Néanmoins, pendant les deux premières campagnes l'avantage sembla rester à l'armée royale ; le Cornouailles, qui s'était déclaré pour le Parlement, fut même contraint de se soumettre à Charles I", et les presbytériens essuyèrent une nouvelle défaite à titratton-Hill, dans le Devonshire.

Mais à la troisième campagne, Cromwell, qui n'était encore que lieutenant général de cavalerie, gagna la célèbre bataille de Marston-Moor et rétablit les affaires du Parlement. .\lorB les royalistes imaginèrent, pour jeter la division parmi les presbytériens, d'accuser les membres les plus influents de la Chambre haute de songer à usurper l'autorité pour enchaîner le peuple sous un despotisme aristocratique. Cette accusation prit en effet de la consistance, mais amena un résultat bien différent de celui que les partisans des Stuarts en attendaient ; elle servit à éloigner du commandement des troupes les lords d'Essex, Denbigh, Manchester, et à provoquer une mesure qui devait assurer le triomphe de la démocratie; ce fut l'acte appelé « renoncement à soimême, <> par lequel il était dit qu'aucun membre de la Chambre des pairs n'aurait le commandement des armées. En consécjuence, les anciens généraux furent remplacés par Fairfax et par Olivier Cromwell. Dès ce moment l'armée parlementaire fut invincible; elle refoula les royalistes jusqu'à la mer, les chassa de toutes les placés fortes qu'ils occupaient, prit possession de Bristol, de Bridge-Water, de Chester, de Sherborn, de Batli et d'p]xeter; enfin elle menaça d'assiéger Charles Stuart dans Oxford. Le despote, désespérant de faire tête à l'orage et redoutant de tomber entre les mains du terrible Cromwell, ■voulut tenter un dernier effort pour ranimer son parti.

HISTOIUE DES PAPES

Olivier Cromweil, général en chef de l'armée anglaise républicaine

et se jeta au milieu de l'armée écossaise, qui était au service du Parlement, pour la faire révolter.

Cet acte de folie chevaleresque n'aboutit qu'à liàtcr le moment où allait s'exercer la grande justice du peuple. Le roi fut arrêté par les Écossais eux-mêmes, livré aux commissaires du Parlement, et conduit sous bonne garde à Holdenby-Castle, dans le comté de Northampton, où il fut tenu dans une captivité rigoureuse, pendant qu'on instruisait son procès.

Pendant que Charles I" expiait dans la prison ses perfidies et ses lâchetés, d'autres ambitieux, ceux-là mêmes qui avaient été investis des plus hautes charges de l'Etat, songeaient à recueillir l'héritage des Stuarts; à côté du Parlement, qui exerçait une autorité légitime comme représentation de la souve-

raineté nationale, un autre pouvoir sui-git tout à coup; Olivier Cromweil, son gendre Ireton et Fairfax, ccmmencèrent à réagir puissamment sur l'esprit des soldats, parvinrent à leur persuader que l'armée était le corps le plus important de l'Etat ; les poussèrent à organiser, sous le titre d'agitateurs de l'armée, un conseil choisi parmi les officiers pour représenter la Chambre des pairs, et un autre conseil plus nombreux, où chaque compagnie se trouvait représentée par deux soldats, qui formait une espèce de Chambre des communes.

Ces deux nouvelles chambres décrétèrent qu'elles seules seraient à l'avenir chargées de veiller sur le salut de l'Angleterre, que le Parlement et la chambre haute cessaient leurs fonctions. Comme premier acte

INNOCENT X

L'armée du Parlement victorieuse des troupes royale» ani,'laises

d'autorité, elles enlevèrent le roi de Holdenby-Castle, prison choisie par le Parlement civil, et le firent transférer à Hamplon-Court, cpii fut déclarée prison du Parlement militaire; puis les troupes se mirent en marche pour s'emparer de Londres, et pour contraindre les Communes et la Chambre haute à leur céder le droit de gouverner le royaume et de décider du sort de la nation. Dans cette situation désespérée, quelques représentants influents de la Chambre des communes tirent une motion pour qu'on mît la ville en état de défense, et pour qu'on rassemljlàl les milices bourgeoises. Mais la Chambre des lords et la majorité de celle des Communes, redoutant les conséquences d'une lutte avec l'armée, firent toutes les concessions qu'on leur demanda, et licencièrent même la milice de Londres.

Le peuple de la Cité, irrité de cette lâche condescendance, se rassembla en tumulte, courut assiéger la porte de la Charalire des communes, et força les représentants à rapporter l'ordonnance qu'ils venaient de publier, et à défendre à l'armée et aux chefs i[ui la commandaient de s'approcher de la capitale. Cromwell, sans s'inquiéter de l'opposition des citoyens, continua sa marche; et dèsrju'il fut en vue de la ville avec sa cavalevie, les portes s'ouvrirent comme d'elles-mêmes pour le laisser entrer. Il alla droit au Parlement, pour se justifier d'avoir enfreint ses ordres, et pour se faire voter des remercîments sur cet acte de désobéissance.

Toutefois, au moment où Cromwell, comptant sur son influence sur les troupes, songeait à réaliser les rêves de son ambition et à s'emparer de la puissance

HISTOIUK DKS PAPES

sujm-rae, un nouveau parti se forma dans lo sein de Tariuée et se mit en opposition foimelle avec lui; ce parti était celui îles niveleurs. Ces républicains mystiques ne voulaient reconnaître d'autre aiiuistre, d'autre souverain et d'autre général que le Christ; ils prétendaient que tous les hommes étant égaux, aucun no devait dominer ni ojiprimer les autres; el ils ne parlaient de rien moins que de faire le partage des biens pour rétablir l'éipiilibre des fortunes si fortement troublées par les luajorats des castes privilégiées et )iar le scandale monstrueux du droit d'aînesse.

Cromwell, eflVayé des conséquences que pouvait avoir la propagation Je semblables doctrines el des sympathies <pi'elles devaient nécessairement exciter dans les masses, résolut d'anéantir d'un seul coup ce parti redoutable. Un jour, ayant su que les niveleurs devaient se réunir dans une grande plaine pour délibérer sur leurs théories et sur les moyens de les mettre à exécution, il vint tout à coup dans le hasting à la tète de son répriment de cavalerie, surnominé l'Invincible, et prenant son ton de commandement, il leur ordonna de se séparer sur l'heure. Deux républicains prirent alors la parole, protestèrent contre la tyrannie du général, et lui déclarèrent résolument qu'ils ne voulaient plus de despote, qu'il s'apju'làt Charles Stuart ou Olivier Cromwell. Celui-ci, exaspéré par la colère, pi((ua droit à eux, les renversa aux pieds de son cheval, et les cloua à terre de deux coups d'épée. Ce meurtre devint le signal d'un massacre affreux; le régiment se rua sur ces malheureux, qui étaient sans armes, et les tua tous jusqu'au dernier.

Mais pendant que Cromwell cherchait à comprimer les tendances démocratiques des Anglais, les agents du sainl-siége, ainsi que ceux du parti royaliste, lui préparaient de nouveaux embarras, en organisant une réaction en Ecosse; ils étaient même parvenus à réunir une armée formidable qui s'avançait sous les ordres d'Hamilton et Je Hangdale pour déUvrer Charles I" et le rétablir sur le trône; ils avaient en outre travaillé les membres du Parlement el entamé des négociations avec les deux chambres pour traiter des conditions de la liberté du roi. Olivier comprit qu'il Jevail jjayer d'audace, pour effrayer ses ennemis : à la tète Je huit mille hommes seulement, il marcha contre Hamilton, qui déjà avait envahi le nord de l'Angleterre, tailla son armée en pièces, le fit prisonnier, et se trouva maître absolu de l'Ecosse.

Après cette éclatante victoire, Cromwell ne prit plus soin de cacher son intention de substituer son autorité à celle du Parlement; Je son propre mouvement et sans consulter les chambres, il enleva le roi Je sa prison et le fit conJuire à Hurst-Castle, Jans le Hampshire. afin qu'il fût placé sous son inspection particulière.

Les (jommunes, poussées à bout, résolurent enfin de secouer le joug de l'armée, et firent une motion tendant à déclarer le rétablissement Je la monarchie à certaines conditions qui seraient imposées à Charles I". Mais dès le lendemain, le colonel Pride, à la tête de Jeux régiments, vint bloquer le Parlement, et fit expulser Je cette assemblée plus de cent soixante membres vendus aux Stuarts ; ce que les indépendants nommèrent la purgation de Pride.

11 ne restait plus à Cromwell, pour se frayer la route au pouvoir, qu'un grand acte à accomplir, la condamnation du roi. Par ses ordres le prince fui transféré à Londres ; el sur sa proposition le Parlement décréta la formation d'une cour Je justice pour instruire le procès Je Charles Stuart. En vain le tyran voulut prolester contre l'incompétence Ju tribunal appelé à scruter les iniquités Je son règne el de sa vie, en se retranchant derrière son privilège d'inviolabilité ; le républicain BiaJshaw ]irouva aux juges que cette ridicule prétention n'avait aucun lonJement réel, que toute autorité légitime émanait du peuple, que les rois n'étaient que des agents salariés par leurs concitoyens, et que les nations avaient le droit de leur demander compte des actes de leur administration, hi' conseil passa outre et condamna Charles Stuart à être décapité, comme coujiabk' de haute trahison envers l'État. Trois jours seulement lui furent accordés pour se préparer à ce moment suprême.

Enfin, le 30 janvier 1649, un échafaud se dressa dans la rue qui longeait le palais de While-IIall, Je ]ilein-pied avec les croisées Ju premier étage; à Jeux heures et Jeraie, la fenêtre principale s'ouvrit, et Charles I", roi Je la GranJe-Bretagne, vêtu J'un habit Je Jeuil, coiffé J'un béret noir surmonté J'un panache Je même couleur, et portant sur sa poitrine le collier de Saint-Georges, s'avança appuyé sur l'évêque de ,Tuxon el vint jusqu'au pied Ju billot, où l'attendaient deux bourreaux masqués. Alors il se dépouilla de son habit, couvrit ses épaules de son manteau, et se mit à genoux pour recevoir le coup fatal. Un des exécuteurs leva sahache et J'un seul coup il lui trancha la tète ; justice était faite ! ! ! ! On piélenJ que le bourreau avait été ce jour-là remplacé dans ses fonctions par un seigneur anglais, le comte Slair, qui avait ainsi voulu tirer vengeance J'un outrage fail à sa famille, Jans la personne Je sa tante, enlevée par ordre de Charles Stuart, quand elle était toute jeune fille, et qui avait été violée par le monarque. Puisse, un jour, le même sort être réservé à tous les tyrans!

La mort Ju roi J' Angleterre enleva au saint-père l'espoir Je faire triompher le catholicisme Jans les îles Britanniques, et l'obligea à chercher un autre aliment à l'activité Je son esprit. Innocent se jeta alors Jans les intrigues Je palais, el tour à tour il éleva au faîte Ju pouvoir ou renversa les créatures Je sa ]:]elle-sœur ou Je Jona Olimpia sa nièce, suivant que l'une ou l'autre l'emporlait sur sa rivale et méritait les préférences Ju cynique vieillarJ par Je lascives caresses ou par J'infàmes complaisances.

Ainsi Sa Sainteté nomma au poste de dataire de l'Église romaine l'amant de la jeune Olimpia, pour la récompenser de ce qu'elle lui avait donné dans les jardins du palais de Latran un magnifique spectacle de femmes nues se livrant entre elles aux jeux des courtisanes de Lesbos ; puis elle disgracia le favori pour donner sa charge à Mascambruno, l'amant de sa belle-sœur, qui avait repris son empire en renchérissant encore sur les débordements et sur les honteuses orgies de la nièce du pape. Enfin un événement en apparence fort indifférent et qui eiîtdû au contraire augmenter l'influence de dona Olimpia, la belle sœur du pape, devint la cause de sa disgrâce et du triomphe de sa rivale.

INNOCENT X

Innocent X n'avait plus de cardinal-neveu depuis le mariage de don Camillo Pamiili, et ne songeait nullement à le remplacer; dona Olirapia, cjui voulait se créer de nouveaux moyens de domination sur l'esprit du saint-père, lui persuada ([u'il était nécessaire d'adopter un de ses parents povir occuper la charge de don Camillo Pamiili, et elle lui présenta un jeune homme d'une remarquable beauté, Camillo Astalli. dont elle avait fait préalablement son amant.

A la vue de ce beau jeune homme. Innocent X sentit dans son cirur d"étran;,i.s mouvements, il accueillit Astalli avec une bienveillance extraordinaire. et déclara qu'il consentait à lui conférer la dignité de cardinal-neveu. Sa Sainteté poussa la complaisance envers son parent jusqu'à l'installer le soir même dans une chambre du Vatican, à côté de ses appartements secrets; le lendemain, Camillo Astalli était devenu le mignon du pape, et l'on célébrait l'élévation du nouveau favori par des fêtes publiques et ])ar des salves d'artillerie. De ce jour, le cardinalneveu se-trouva investi de la confiance du souverain pontife et dirigea à son gré toutes les affaires de l'Eglise. Ce n'était point ce qu^avait voulu dona Olimpia ; elle avait contribué à l'élévation de Camillo .Vstalli pour s'en faire un appui contre la jeune Ohmpia, et non pour se créer un rival plus dangereux encore que sa belle-fille ; et il arrivait qu'elle avait donné un mignon à son beau-frère et un amant à la jeune Olimpia. Elle s'occupa de renverser le pouvoir du cardinal Astalli avant qu'il fût entièrement affermi, et essaya de représenter au pontife les conséquences fâcheuses où l'entraînerait infailliblement sa passion déplorable pour ce jeune homme.

Au lieu d'accueillir avec son indulgence ordinaire les reproches de son ancienne maîtresse, Innocent y répondit avec aigreur ; celle-ci répliqua sur le même ton, et une querelle des plus scandaleuses s'ensuivit. Dona Olimpia menaça le pape de dérailer à la chrétienté ses turpitudes et ses infamies, son double inceste avec elle et avec sa belle-fille, ses amours avec le beau cardinal .\stalU, ses honteuses orgies et ses exécrables débauches. Sa Sainteté, qui ne reculait devant aucun scandale, ne vit d'autre moyen pour rétablir le calme dans le palais que d'en expulser sa belle-sœur ; ce qu'elle exécuta sans s'inquiéter autrement de ses menaces.

Innocent X profita de ce moment de tranquillité pour porter toute son attention sur les disputes des molinistes et des jansénistes, qui en étaient venues à troubler toute l'Église gallicane. Après la mort de Richelieu, ennemi personnel de l'abbé de Saint- Cyran, celiii-ci avait été rendu à la liberté et était retourné auprès de ses amis de Port-Royal, dont le nombre se trouvait considérablement accru ; le célèbre Lemaistre de Sacy, avec quatre de ses frères. toute la famillle Arnauld et beaucoup d'autres personnes, des ecclésiastiques, des médecins, des savants, des commerçants et des industriels, étaient venus s'y installer, parce qu'ils n'étaient engagés par aucun vœu à vivre en communauté, excepté par une confraternité de sentiments. Tous se livraient, suivant leurs goûts, soit aux pratiques religieuses, soit à l'étude, soit aux travaux des champs ou à quelque art mécanique ; néanmoins le plus grand

noinhro des habitants de Port-Royal se consacrait à des occupations liltéraires. On commençai traduire l'Ecriture sainte, les Pères de l'Eglise, les livres do prières latines ; et les nouveaux sectaires de Jansénius surent éviter avec bonheur, dans leurs doctes ouvrages, les formes surannées de l'ancienne littérature et s'exprimer avec une élégante lucidité.

De leur sein surgirent des hommes d'un savoir éminent qui exercèrent une grande inlluence sur la société et amenèrent un nouveau perfectionnement de la langue et de la communication de la pensée. L'abbé de Saint-Cyran n'eut pas le bonheur de contempler dans son éclat l'école qu'il avait fondée; il mourut peu de temps après sa sortie de prison. Mais ses disciples sortirent comme de jeunes aiglons de dessous ses ailes ; héritiers de sa vertu et de sa piété, ils transmirent aux autres ce qu'ils avaient reçu de lui et continuèrent courageusement son œuvre. Tel avait été en France le noyau du parti janséniste, et tels étaient les adversaires que les molinistes ou plutôt les jésuites voulaient exterminer.

Les disciples d'Ignace de Loyola jugèrent qu'il était urgent de faire prononcer par le saint-siége une condamnation précise et absolue ; le jésuite Cornet, syndic de la faculté de théologie de Paris, résuma les doctrines fondamentales de Jansénius, dans les propositions suivantes cp'il adressa au souverain pontife : « 1° Il y a des préceptes que l'homme même le plus juste ne peut pas observer, s'il ne possède la grâce nécessaire à cet effet ; 2" dans l'état de la nature déchue, on ne résiste jamais, à la grâce intérieure ; 3° pour mériter et démériter, il ne faut pas que l'homme ait une liberté ffui exclut la nécessité ; mais seulement une liberté exempte de contrainte ; 4" les semi-pélagicns admettaient la nécessité de la grâce prévenante pour chaque acte particulier, mais telle cependant qu'il dépendait de la volonté de l'homme d'y résister ou de la suivre ; 5° c'est un dogme semi-pélagien de dire que Jésus-Christ est mort et qu'il a répandu son sang pour tous les hommes. »

Ces propositions furent dénoncées à Rome, dans une lettre écrite par Habert, devenu évêque de Yaltes, et que le Père Vincent de Paule, enragé moliniste et semi-pélagien. réussit, à force de menées et d'intrigues, à faire signer par quatre-vingt-cinq prélats français.

-A la sollicitation des jésuites, le pape forma une congrégation composée des cardinaux Roma, Spada, Ginetti, Cécemeti, Chigi, Pamfih et de treize conseillers théologiens, pour donner leur opinion sur ces importantes propositions. Dès le premier jour, des dissidences éclatèrent au sein de la commission ; quatre de ses membres, deux dominicains, un frère mineur, Lucca Wadding, et le général des Aiigustins, trouvèrent qu'il était imprudent de la condamner. Cependant fa majorité émit un avis contraire; on en référa au saint-père pour avoir sa décision ; mais celui-ci, qui repoussait tout ce qui pouvait troubler sa quiétude, et qui d'ailleurs n'aimait pas les dissertations sur les questions théologiques, refusa formellement de se prononcer pour les uns ni pour les autres. « Quand il se plaça sur le bord de cette fosse, dit Pallavicini, et qu'il mesura des yeux

la lîrandenr de lespace à fraucliir, il s'arrêta, et on ne put lo l'aire avancer. »

Les molinistos de France essayèrent alors de faii-c condauiner les propositions par la faculté de théologie. Vincent do Paulc. l'un des plus fougueux du parti, s'acharna contre les partisans des doctrines de l'évêque d'Ypres, et se servit de son crédit sur la reine pour éloigner des charges civiles et des bénéfices tous ceu.v qui étaient infectés du poison des doctrines deJansénius,et pour faire interdire, comme ennemis de la religion et de l'Etal, les professeurs et les prédicateurs suspectés de jansénisme. Néanmoins il ne put empêcher que vingt évêques et arciicvêques n'embrassassent la défense des religieux de Port-Royal el ne s'opposassent à la condamnation des doctrines qu'ils professaient.

Innocent voulut enfin interposer son autorité dans cette affaire pour arrêter les scandales; mais il trouva des deu.\ côtés une si vive opposition, qu'il dut y renoncer dans l'intérêt de sa dignité de souverain pontife. Du reste, il avait plus à cœur de faire cesser des dissensions très graves survenues dans sa famille par suite de la jalousie que donCamillo Pamlili avait conçue contre le cardinal don Camillo Astalli; le saint-père, placé dans l'alternative de perdre ou sa maîtresse ou son mignon pour rétablir la tranquillité au Vatican, se décida à se séparer de son neveu Pamfili et de la jeune Oliinpia.

La belle-sœur d'Innocent profita de cette circonstance pour rentrer au palais; peu à peu elle reprit l'empire qu'elle avait exercé sur son esprit, se fit la pourvoyeuse de ses plaisirs, et lui présenta entre autres un jeune homme nommé Azzolino, qu'elle destinait à supplanter dans les bonnes grâces de Sa Sainteté le cardinal Astalli, qui persistait à vouloir conserver les honneurs et les profils de sa place pour lui seul, et refusait de lui en abandonner la moindre part. Azzolino parvint, en effet, malgré l'opposition de son rival, à la charge importante de secrétaire des brefs, et sut prendre un tel ascendant sur le pape, que le cardinal-neveu, dans la prévision d'une disgrâce prochaine, chercha à s'assurer un appui contre Innocent X lui-même, en livrant aux Florentins et aux Espagnols les secrets de la politique de la cour de Rome. Mais la trahison ayant été découverte, et les preuves mises sous les yeux du pape, Astalli fut dépouillé de la pourpre, chassé du Vatican et exilé à Sambucco, dans le marquisat de son frère; le nom et les armes des Pamfili lui furent ôtés, ainsi que ses charges et ses bénéfices, et Olimpia lui fit reprendre jusqu'à une somme de six mille écus d'or. qu'il avait emportée dans ses bagages en quittant le palais.

Après la chute de ce favori, la belle-sœur du pontife devint, comme dans les premières années de son règne, la dispensatrice de toutes les richesses et de tous les revenus de l'Église; Innocent X, tout entier à sa passion pour le bel Azzolino, ne voulut plus s'occuper ni des affaires temporelles ni des affaires spirituelles. Si des ambassadeurs lui adressaient quelques observations sur le désordre qui régnait dans ses finances, il répondait : « Parlez-en à ma chère Olimpia! » Si des jésuites venaient le presser de condamner les jansénistes, Sa Sainteté leur répon-

dait " qu'elle ne voulait point s'ennuyer de choses absurdes, qu'elle désirait vivre en paix ; qu'ils eussent à s'entendre avec le cardinal Cliigi, son ministre dirigeant. - Ceiiondant les disciples d'Ignace de Loyola revinrent tant do fois à la charge, que, pour se débarrasser de leurs importunités, Innocent publia une bulle contre les cinq propositions attribuées à Jansénius, comme hérétiques, blasphématoires, chargées de malédictions, et déclara qu'il n'avait rien de plus à cœur (]ue de faire naviguer le vaisseau de l'Église dans une mer calme, afin qu'il arrivât au port de salut. Cette décision fut expédiée immédiatement en France, avec des brefs pour le roi et pour les évê- (pies; puis, à la sollicitation du Père Vincent de Paule, le cardinal Mazarin publia un édit qui enjoignait à tous les prélats du royaume d'accepter la bulle qui condamnait les cinq propositions de Jansénius. Aucune opposition ne se manifesta contre ce décret, les sectateurs de l'évêque d'Ypres eux-mêmes adhérèrent aux censures du saint-siége; seulement ils déclarèrent que les propositions condamnées ne se trouvaient point dans les écrits de Jansénius , et f[u'clles étaient de l'invention du jésuite Cornet et du chef des missions, le fanatique Vincent de Paule, ce qui rendit la polémique plus violente que jamais.

En Angleterre, les guerres religieuses et politiques continuaient avec une égale fureur et faisaient couler des fleuves de sang. Le fils aîné de Charles I", de sa retraite de la Haye, expédiait des jésuites en Irlande et en Ecosse pour soulever ces deux royaumes contre les Anglais; il avait même établi des intelligences avec plusieurs pairs influents de la Chambre haute, qui devaient proposer son installation sur le trône lorque le Parlement serait assemblé. Mais Olivier Cromwell, prévenu de ce qui devait avoir lieu, prit les devants, et fit rendre à la Chambre des communes une déclaration tendant à établir que la Chambre des pairs devait être abolie comme inutile et dangereuse. Débarrassé de ce nouveau souci, il réclama et obtint du Parlement l'autorisation de passer en Irlande à la tête d'une armée nombreuse et bien disciplinée pour combattre les papistes et les royalistes ; il parcourut le pays comme un torrent, ravageant tout ce qui se trouvait sur son passage avec une férocité brutale, passant les garnisons des places au fil de l'épée, brûlant les villes, les villages, les chaumières, massacrant indistinctement les hommes, les femmes, les enfants, et ne laissant derrière lui que des ruines, des monceaux de cendres et de cadavres. Presque toutes les cités de l'Irlande qui tenaient pour le prétendant s'empressèrent de se soumettre au général anglais, afin d'éviter les effets de sa colère; et tout faisait présager que le royaume allait être pacifié, lorsqu'un ordre du Parlement vint interrompre la marche de Crorawell et l'obligea de retourner en Angleterre pour protéger son propre pays contre une invasion d'Écossais. Néanmoins, avant de partir, il laissa le commandement des troupes à Ireton et à Ludw, deux de ses plus habiles généraux, qui achevèrent son œuvre. Quant à lui, de retour à Londres, il se fit nommer capitaine général des armées de la République, se mit à la tête des troupes dont le Parlement pouvait disposer et qui ne s'élevaient qu'à seize mille hommes; et avec cette petite armée il s'a-

INNOCENT X

Dissolution du Parlement par Cromwell

vança hardiment contre les troupes écossaises, qui étaient commandées par Cliarles btuart en personne, les rencontra près de Dunbar, leur livra bataille et les tailla en pièces.

Cromwell ne s'en tint pas à une victoire, il voulut proliter de ses avantages ; il poursuivit le prétendant, l'accula de l'autre côté du Pertli, où il s'était retiré avec les débris de son armée, lui coupa les vivres et le força à battre en retraite. Après plusieurs mois de revers, de marches et de contre-marches, Charles Sluart, abandonné des siens, traqué do toutes parts, s'embarqua pour la France, et\int retrouver sa mère Henriette-Marie, qui avait été accueillie avec une grande distinction par le cardinal Mazarin et par la régente Anne d'Autriche

Le capitaine général retourna triomphant à Londres, et fit immédiatement décréter au Parlement (juc la royauté était abolie en Ecosse, que ce royaume ne serait jilus considéré que comme une province de la R'^publi([ue anglaise ; en outre, il réclama un édit d'expulsion pour tous les jirètres catholiques ou épiscopaux, qui étaient de véritables brandons de discorde; il lit prendre des résolutions analogues pour l'Irlande, pour les îles de Jersey, de Guernesey, de Scilly, et pour les colonies. On vit alors avec étonnement un vaste empire passer de l'état monarchique à la Répjljlique presque sans secousse, et un Parlement choisi dans le tiers état et totalement dépourvu de connaissances politiques, sans autre auxiliaire que celui d'un conseil d'État formé de trente-huit mcm-

inSTOmE DES PAPES

bres, s'occuper il';ulniinislratioii, do fmaiices, de guerre, de maiino, lever des années, équiper des ûottes, rendre des lois, faire des traités, et cela sans écraser les provinces d'impôts, sans ruiner le commerce, sans opprimer les peuples. Tous ces faits prouvent, d'une manière incontestable et mieux que ne pourraient le l'aire tons les raisonnements, la supériorité des tfouvernements démocratiques sur les gouvernements monarcliiques.

Mais, pour le malheur de l'Angleterre, les choses ne devaient pas rester longtemps dans le même état. Obvier Cromwell, l'ancien répulilicain, cet adversaire terrible de la royauté, rêvait [lour lui-même une dictature. Quoiqu'il eût jusqu'alors dirigé en quelque sorte les délibérations du Parlement, il comprit qu'il ne pourrait jamais vaincre ni corrompre les citoyens qui formaient l'assemblée nationale, ni les rendre complices d'un attentat contre les libertés publiques; il résolut donc de faire passer à l'armée la prépondérance du pouvoir. Il engagea les officiers à présenter à la Chambre une pétition pour demander qu'elle prononçât sa dissolution, et pour cjuc les membres actuels fissent place à de nouveaux hommes. Ainsi que l'avait prévu Cromwell, le Parlement se trouva offensé de l'audace de l'armée; et plusieurs députés proposèrent de lancer un décret qui déclarât coupables de haute trahison ceux qui présenteraient à l'avenir de semblables pétitions. Les officiers adressèrent aussitôt de vives remontrances aux membres de la Chambre des communes; ceux-ci répliquèrent avec aigreur, et dès lors la querelle se trouva engagée entre le Parlement et l'armée.

Enfin, lorsqu'il supposa que le moment de frapper le grand coup était venu, Cromwell prit avec lui trois cents soldats et vint cerner la salle où l'assemblée tenait ses séances. Il entra seul, comme si rien d'extraordinaire ne dût se passer, se mit à sa place habituelle et suivit les débats pendant quelque temps. Quand il vit l'assemblée prête à clore la discussion, il se leva tout à coup, prit la parole, adressa aux membres du Parlement des reproches véhéments sur leur prétendue tyrannie, et leur déclara qu'il allait y mettre un terme; puis il frappa du pied et appela à haute voix. A ce signal, les soldats se précipitèrent dans la Chambre des communes, les glaives hors du fourreau, et prêts à exécuter les ordres de Cromwell. Sir Henri Wane, sans se laisser intimider par ce spectacle, se leva sur son banc, protesta en termes énergiques contre celte action odieuse, et flétrit Cromwell des noms de despote et de tyran.

« Sir Henri, s'écria celui-ci avec emportement, prenez garde que le ciel ne me délivre de vous à l'instant! C'est vous, continua-t-il en s'adressant aux députés, c'est vous qui m'avez forcé à cette mesure extrême. J'ai inq;)loré le Seigneur jour et nuit; je l'ai supplié de m'arracher la vie plutôt que de me contraindre à cette violence; mais il m'a ordonné de vous chasser d'ici, comme autrefois il a chassé les Tendeurs du temple. " Montrant alors la masse d'armes, qui était l'emblème de la puissance inviolable du Parlement : « Qu'on ôte d'ici cette marotte! » ajouta-t-il. Dès qu'elle eut été emportée, il fit sortir devant lui tous les députés, yida la chambre, et après avoir donné ordre qu'on fermât les portes, il en prit

les clés, et retourna présider la séance du conseil à White-llall. Le crime était accompli.

Malgré le succès qu'il venait d'obtenir, le capitaine général n'était pas sans inquiétude sur les conséquences de son coup d'Etat; il voidut donc, pour prévenir ipielque sonlèvcnienl dans le peuple, donner un nouveau Parlement aux Anglais, et unêla que le pouvoir souverain serait partagé entre cent trenteneuf membres, dont il se réserva néanmoins la nomination. Il les choisit tous parmi les fanatiques les plus outrés et les plus ignorants, afin que ces hommes incapables ne songeassent pas à lui disputer l'exercice de l'autorité suprême, ou pour (|ue leurs doctrines exagérées lissent désirer leur renvoi, et par suite rendissent plus facile la dissohilion définitive du Parlement.

La conduite do ces nouveaux députés justifia pleinement les espérances de Cromwell; tous se surpassèrent à l'envi en absurdités et en fanatisme. La ]ilupart étaient aniinomiens et affiliés à une secte qui se déclarait ennemie des lois et se prétendait infaiUible par la communication du Saint-Esprit, qu'elle disait avoir reçu comme les apôtres ; ils commencèrent par choisir huit membres de leur tribu qui furent spécialement chargés de « chercher le Seigneur dans la prière, » tandis que les autres s'occuperaient de délibérer sur la suppression des ministres presbytériens, clés universités, des cours de justice. Ils décidèrent gravement que toutes ces institutions seraient remiilacées par la loi de Moïse ; ils déclarèrent que tous les presbytériens et les catboHques étaient des êtres charnels, uniquement occupés de commerce et d'industrie, qu'il fallait refuser de pactiser jamais avec eux; enfin ils poussèrent le ridicule jusqu'à demander à Dieu par un vote que l'homme du péché disparût de la surface de la terre, et qu'une nouvelle génération enfantée par la prière et par la méditation vînt peupler l'univers.

Le peuple se récria bienlôt contre ces législateurs absurdes, et demanda leur suppression. Cromwell s'empressa de l'accorder, et le Parlement fut dissous. Rien ne s'opposant plus aux projets ambitieux du capitaine général, il se fit saluer Protecteur de la République par l'armée; le lord-maire et losaldermans de Londres, qui lui étaient vendus, ratifièrent la nomination, et vinrent le saluer en cette qualité au palais de White-Hall, où déjà il s'était installé.

Les jésuites, qui avaient reparu en Irlande, cherchèrent à profiler de cet événement pour renouer des intelligences avec les catholiques de la Grande-Bretagne, et tenter un mouvement en faveur de Charles Stuart ; mais ils éprouvèrent un échec complet et furent obhgés de se rembarquer en toute hâte pour éviter la vengeance du Protecteur. Ils furent plus heureux dans une entreprise d'un autre genre, et dont le succès jeta un vif éclat sur l'ordre entier des enfants d'Ignace de Loyola; par leurs intrigues, ils avaient opéré la conversion de la fille du grand Gustave-Adolphe, la célèbre Christine, reine de Suède, qui venait d'abdiquer la couronne, et se préparait à venir à Rome pour recevoir l'imposition des mains dupape.

Innocent X languissait alors sur un lit de douleurs, tourmenté par la goutte et entièrement épuisé par ses excès libidineux. Outre ses souffrances phy-

INNOCENT X

■--u^iiT''*-— -

siques, qui étaient intolérables, il se trouvait sous l'empirede craintes imaginaires, et redoutait tellement que son ancien mignon ne chercliàt à le faire empoisonner, qu'il ne voulait prendre aucun aliment qu'il n'eût été apprêté sous ses yeux par sa bellesœur; il exigeait même que celle-ci ne quittât pas un instant ^ chambre et tînt constamment une de ses mains serrée dans la sienne.

Enfin il expira le 5 janvier 1655, après une maladie de plusieurs mois. Son corps demeura trois jours entiers abandonné à la merci des domestiques du palais, sans que personne prît soin de le faire inhumer, suivant les usages de la cour de Rome; doua Olimpia elle-même refusade contribuer aux dépenses des funérailles, et permit qu'un vieux chanoine le fit enscvehr à ses frais

«sa

Intrigues dans le conclave. — Election d'Alexandre VII. — Caraclêre du nouveau ponlife. — Débauches du pape et de ses neveux. — Voyages de la reine Ch-istine en Italie et en France. — Saint Vincent de Paule persécute les jansénistes. — .apparition des Provinciales de Pascal. — Les alumbrados et \ei quictisles. — Histoire de Georges Fox, fondateur du quakérisme. — Athéisme du pape. — Alexandre VII refuse de prendre part h la guerre contre les Turcs. — Satire sur l'avidité du saint-père et de sa famille. — Alexandre VII veut rallumer la guerre dans toute l'Europe pour relever la pui.ssance du saint-siège. — Querelles entre les cours de Rome et de Versailles. — Louis XIV menace de venir brûler le pape dans le Vatican. — Sa Sainteté envoie des reliques en carton peint au grand i-oi. — Restauration en Angleterre. — Charles II remonte sur le trône de la Grande-Bretagne. — Les jésuites allument un immense incendie dans Londres pour anéantir les preshytérions. — La cour de Rome félicite Charles II de la protection qu'il accorde au catholicisme. — Massacre des Vaudois en Italie. — Mort du pape Alexandre VII.

Les cardinaux se réunirent avec empressement pour procéder à la nouvelle élection, dès que les obsèques du vieux pape Innocent X furent terminées; et la lutte s'entrat;ea comme de coutume entre les factions impériale, italienne, française et espagnole. Quant au Saint-Esprit, il laissait intriguer.

Le célèbre cardinal de Retz, qui se trouvait alors à Rome et qui faisait partie du conclave, nous a transmis minutieusement les longues intrigues auxquelles il prit une part active et qui aboutirent à (•lever sur le saint-siége le cardinal Fabio Cliigi, qui prit le nom d'Alexandre VII.

Ce Fabio Gbigi était né à Sienne et descendait d"une famille noble. Par l'inÛuence du marquis de Palldvicini, il s'était rapidement élevé à la cour de Home et avait rempli successivement les fonctions de grand inquisiteur à Malte et de nonce à Munster. On prétend que dans cette dernière ville, le légat avait voulu trafiquer de sa conscience et se faire hérétique en écliange d'un ricbe évêché, mais qu'on avait repoussé sa demande, et que par dépit il s'était jeté dans le catholicisme le plus outré.

Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, donne

pour certain qu'il avait été toute sa vie d'une dissimulation profonde, et qu'il trompa le sacré collège sur son véritable caractère. « Son ton de voix mielleux et sa contenance hypocrite en imposèrent à tous les cardinaux, dit le docte prélat; au moment du dépouillement du scrutin qui le faisait pape, il répandit des larmes; à l'adoration, il afl'ecta de s'asseoir sur le coin de l'autel de saint Pierre; et sur l'observation des maîtres des cérémonies que la coutume exigeait qu'il se plaçât au milieu, il ne le lit f|u'avuc une humilité extrême. Il reçut les félicitations du sacré collège avec plus de modestie encore ; au lieu de répondre aux compliments, il se mit à sangloter d'une façon si grotesque, que les assistants ne purent retenir les élans d'une hilarité bruyante, et lui crièrent : « Assez, saint-père, assez I » Enfin, comme je m'approchai à mon tour pour lui baiser les pieds, il se jeta à mon cou et me dit en m'erabrassant : « Plaignez-moi de m'avoir fait pape, et « pardonnez les marques de faiblesse que je donne « en considérant que je suis un homme ! »

Dans les pi'emiers mois de son pontificat, Alexandre \"II continua son gein-e de vie hypocrite ; mais

ALEXANDRE VU

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■rfl V «■ciLRI.iLU.

Cai-ijalure ciu temps, à. roccasinn dos disputes des Jansénistes et des Mùlinistcs

La ruolulion est au paradis, le ciel est en feu, les célestes phalanges se partagent en deux camps et sapprêtent à comliatlre; le coq de samt Pierre et l'oiseau Saint-Esprit se prennent de bec; l'archange saint Michel sonne la charRe; le Pcrc éternel demeure caché derrière les nuages et se tord de rire.

quand il eut consolidé sa puissance, il fit comme ses prédécesseurs, il jeta le masque et apparut au grand jour avec tous ses vices.

Son premier soin fut de distribuer les charges les plus importantes de l'Eglise aux membres de sa famille, afin d'avoir autour de lui des gens intéressés à le défendre; il donna à son frère don Maiio la surveillance sur l'annona et l'administration de la justice dans le Borgo ; il nomma son neveu Fabio Ciiigi cardinal padrone avec cent ii ille scudi de traitement; il choisit un autre de ses neveux nommé Agostino, comme élalon, pour perpétuer la race des Chigi, et le maria à une Borghèse, en lui donnant pour dot la magnifique île d'Arricia, la principauté Farnèse, un palais sur la ])lace Colonna, et un revenu considérable sur le trésor apostolique; il n'oublia pas un seul des membres de sa famille, et il n'y eut pas jusqu'au plus petit cousin de Sa Sainteté (jui ne se trouvât pourvu par ses soins de quelque gros bénéfice ou d'un emploi très- lucratif.

Ensuite Alexandre s'occtqia de ses plaisirs et se dédommagea amplement de la contrainte ((u'il s'était imposée avant d'être pape; au lieu de passer les jours à l'église et les nuits dans la prière, il se jeta dans les fêtes, dans les parties de chasse et dans les orgies ; au lieu d'habiter Rome, pour mieux surveiller les affaires du gouvernement, il fixa sa résidence à la magnifique campagne de (iastelgamlolio ; et si par hasard il venait passer quelijues heures de

la journée au Vatican, c'était pour donner audience aux poètes bouffons, aux écrivains licencieux qui avaient à lui lire leurs ouvrages. « J'ai servi Alexandre VII pendant quarante-deux mois, dit Giacomo Quirini; j'ai reconnu qu'il ne songeait qu'à se vautrer dans le bourbier de la luxure, et qu'il ne possédait de la papauté (jue le nom et les vices. »

Toutes les atlaires étaient dirigées par la congrégation de l'Etal, instituée sous le pontificat d'L'rbain VIII, et dont les membres s'étaient partagé le travail et le pouvoir de la manière suivante : Son EminenceRospigliosi dirigeait les affaires étrangères ; le cardinal Corrado de Ferrare conduisait celles des immunités ecclésiastiques ; monsignore Lugano avait la direction des ordres religieux, et le jésuile l'allaviccini décidait les questions théûli)giques. Sa Sainteté ne s'était réservé que la libre disposition du trésor apostolique ; ce dont elle usa et abusa si grandement, que pour subvenir à ses profusions on fut bientôt obligé de doubler les impôts.

Les préparatifs seuls des fêtes qui devaient avoir lieu à l'occasion. de l'arrivée de Christine de Suèdi' à Rome nécessitèrent trois levées de subsides tlaiis la même année.

La fille du grand Gustave-Adolphe, l'impure reine de Suède, après avoir abdiijué la couronne, était sortie de ses Etats, et, traversant l'Allemagne, s'étail rendue à liiiixelles, pour abjurer le luthéranisme en présence de l'archiduc Léopold, des comtes de Fuensaldagna,

1IIST(HUE DKS l'Ai' ES

il'.'Monléi'ucuUi et ilo l'inu'nli-l. Quoliim's mois après, elle lit j>uhli((uiMiu'Ul iirol'ession de I;i rrligimi calliolique lians la catlu-ilialo li'Inspnu'k, et prit le- chemin de Home, où elle désirait se lixer. r IVn de personnes crurent à la sincérité de la con- \ersion de Christine. Les j snites eux-inèiucs avouèrenl qu'elle avait cédé, non à des convictions relifriouscs, mais à son aiuonr pour l'extraordinaire et pour le merveilleux: ils rapp.ortaient, à l'appui de leur opinion, ijuc la leine s'exprimait en termes peu respectueux ]iour le chef suprême rie l'Eylise, et qu'elle n'apportait ipio légèreté et inditïcrence dans les temples, au pied des autels. On aflirme même qu'un jour, ayant lu dans un livre une citation de l'ouvrage du jésuite Cainpazano, intitulé : « Sincérité de la conversion de la reine de Suède, » elle souligna ce titre et mil en marge : « Celui ipii en a écrit n'en savait rien; et celle qui on savait ipieli|ue chose n'en a rien écrit ! »

D'inspruck, la princesse se rendit en pèlerinage à Notre-Dami! de Loielte, el oITrit sa couronne et son sceptre à la Vierge; ensuite elle prit la route des Ktats de 1 Eglise; enfin elle arriva dans la campagne de Rome. Christine lit son entrée dans la ville sainte, : montée sur un superbe coursier, et vêtue en amazone. Le sacré collège alla à sa rencontre; le pontife la reçut sous le porche de Saint-Pierre, à la tête d'une partie de son clergé, et lui administra la confirmation de sa main, en lui donnant le nom d'Alexandra, qu'elle ajouta à celui de Christine.

Après avoir assisté aux l'êtes qui avaient été préparées en son honneur, la reine prit congé du pape et vint en France, f|u'ello voulait ])arcourir avant de se li.xer délinitivi ment à Rome. Elle n'y lit pas un long séjour, soit qu'elle éprouvât un secret dépit de voir qu'elle produisait très-peu de sensation, soit qu'elle lût ennuyée d'entendre constamment parler des querelles des molinistes et des jansénistes.

C'était en efl'et le moment où les disputes sur la grâce étaient parvenues à leur paroxysme d'irritatinn. Non content d'avoir forcé les sojitaires de Port-Royal à se soumettre à la bulle d'Innocent X, le fougueux Vincent de Paule voulut encore les contraindre à reconnaître que les cinij propositions frappées d'anathème se trouvaient dans l'ouvrage de Jansénius; et pour arriver à son but, il agit auprès de Mazarin, et détermina le ministre à réunir un conciliabule de trente-huit évêques, qm déclarèrent que le saintsiége, en censurant les propositions qui lui étaient dénoncées par les molinistes, avait entenlu censurer Jansénius lui-même; et qu'en conséquence ceux qui suivaient ses doctrines se trouvaient de fait excommuniés. Les religieux de Port-Royal réjjliquèrent qu'ils ne suivaient pas les doctrines de Jansénius, irais celles de saint Augustin. Us établirent aussi que l'infaillibilité pontilicale ne devait point être admise dans les questions de fait, mais seulement dans celles de droit ; et alors commencèrent ces fameuses discussions sur le droit et sur le fait.

Vincent de Paule et les jésuites firent censurer en Sorbonne les deux propositions suivantes, qui se trouvaient dans les lettres qu'avait publiées Antoine Arnauld, l'un des plus illustres membres de Port- Royal. La première proposition, qu'on appelait de

droit, était ainsi conçue: ^ Les l'ères nous montrent un juste dans la personne de saint Pierre, à qui la grâce a man([ué dans une occasion oii l'on ne sauiail dire qu'il n'a point péché. » La seconde, qu'on appelait de fait, était ainsi résumée : « L'on peut douter que les cin([ ])roposilions condamnées par Innocent X comme étant de Jansénius, évêque d'Ypres, soient dans le livre de cet auteur. » L'examen de ci'tie affaire fut confié à des commissaires ennemis d'.\nloine .Arn;iuld, ([ui, au mépris des statuts delà Fac dté de théologie, introduisirent dans l'assemblée trente-deux moines mendiants pour renforcer les rangs des molinistes.

Sans aucun égard pour les explications présentées par .«Vrnauld. ce liibunal iiiitpie, qui était sous l'inlluence du chancelier Séguicr, homme iulàme s'il en fut jamais, le séide du despotisme, le promoteur de toutes les mesures odieuses et attentatoires aux libertés publiques, l'âme damnée des jésuites, de la régente et de Mazarin, rendit une sentence de conclamnati-on. Arnauld vonhil protester contre le jugement, en raison du man([ue de liberté de sa défense; mais ses réclamations furent repoussées, et luimême se trouva obligé de s'enfuir de Port-Royal pour échapper à ses implacables ennemis, malgré la puissante intervention des ducs de Luynes, de Liancourt, de la marquise de Sablé, de la belle duchesse de Ijongueville, du marquis de Coislin, du baron Saint-Ange, de la princesse de Guémené et du prince de Conti, tous partisans du jansénisme.

Cette délaile n'abattit pas le courage des solitaires de Port-Royal, elle ne fit qu'accroître leur haine contre les molinistes, et par suite elle leur fit chercher les moyens d'écraser leurs adversaires. Jusqu'alors ils avaient traité les cjuestions théologiques, déjà si sèches par elles-mêmes, sur un ton dogmatique et sérieux, se contentant de montrer la vérité aux docteurs, et jamais ils n'avaient songé à mettre le public en état déjuger le fond de ces propositions, de sorte que les jésuites, beaucoup plus nombreux et plus puissants, avaient facilement triomphé aux yeux du monde, sinon par la raison, du moins par les clameurs.

Après la condamnation d'Arnauld, il fut résolu à Port-Royal qu'on appellerait du jugement à la France entière, et qu'on mettrait ces "(piestions ardues de dogmatique à la portée de toutes les intelligences. Pascal fut chargé de la composition de cette œuvre par les autres solitaires. Celui-ci comprit tout d'abord qu'il devait égayer cette matière stérile par une ironie piquante, afin de frapper au cœur ses ennemis par les armes doubleraeut puissantes du ridicule el de la raison. L'ouvrage de Pascal parut sous le nom de Provinciales, parce qu'il était divisé en dix-huit lettres, dont les dix premières étaient adressées à un janséniste de province, nommé Perrier, conseiller delà cour des aides, dans la ville de Clermont en .Vuvergne.

Ces lettres eurent un succès qui dépassa toutes les espérances des jansénistes. L'auteur stigmatisa d'un- ridicule ineffaçable les jésuites, ainsi que les dogmes du pouvoir prochain, de la grâce suffisante et de la science moyenne, qui étaient enseignés dans les ouvrages de Molina el de saint Thomas d'Aquin ; il voua à l'exécration des hommes les traités des rao-

ALEXANDUK Vil

ralistcs de la société de Jésus, tt piiiiciiialenieiil leurs propositions dangereuses sur le probabilisnio et sur l'art de dirif^cr l'intention de manière à excuser tous les crimes

Les disciples d'Ignace de Loyola, terrassés par l'argumentation puissante de Pascal, appelèrent la cour de Rome à leur aide, et obtinrent une nouvelle bulle qui confiruiait celle d'Innocent X, prononçait une nouvelle sintence d'excomniunicalion contre les jansénistes, les désignait sous le nom de perturbateurs du repos public, enfants d'iniquités, et condamnait tous les ouvrages imprimés ou manuscrits qu'ils avaient faits pour soutenir la doctrine de saint Augustin, ainsi que ceux qu'ils pourraient composer à l'avenir. Les molinistes de \'incent de Paule surtout montrèrent un extrême cm])ressoraent à faire recevoir cette bulle en France. A leur instigation, les principaux ecclésiastiques du royaume se rassemblèrent à Paris, et déclaièrent que la constitution d'Alexandre serait publiée avec les formes ordinaires dans tous les diocèses, et que des mesures sévères seraient adoptées pour en surveiller l'exécution.

Indépendamment d» ce triomphe sur les jansénistes de- France, les disciples d'Ignace do Loyola obtenaient un succès non moins éclatant à Venise, et par leurs liabilos machinations se faisaient réintégrer dans leurs collèges, par le sénat, à une majorité de cent seize voix contre cinquante trois.

A Florence, leur iniluence se faisait sentir d'une manière plus fra]pante encore; tous les dignitaires de l'ordre étaient parvenus à occuper les emplois les plus importants du gouvernement et à prendre la direction des alVaires. Aussi ne se lirent-ils pas faute de persécuter les Florentins qui suivaient les enseignements d'un chanoine appelé le baron Pandolphe Ilicasoli, directeur d'un couvent de fdlcs, suspecté de vouloir renouveler l'hérésie des alumbrados ou illuminés d'Espagne, sectaires inollénsifs qui professaient une doctrine de [larfaite quiétude et d'impeccabilité, que l'Inquisition avait condamnés au biîcher jiar milliers un demi-siècle auparavant, et que le cardinal de Richelieu avait poursuivis en France, où ils étaient connus sous le nom de Guériuets, de leur chef nommé Guérin, curé de Saint Georges de Roye, de la province de Picardie.

Préalablement le clianoine Ricasoli fut déféré aux inquisiteurs et soumis à d'effioyables tortures. Les jésuites répandirent le bruit que ce vénérable prêtre, (pii avait édifié la ville jiar cinquante ans d'une vie exemplaire, s'était associé à la veuve d'un riche marchand nommé Fausine Mainardi, pour former une congrégation de jeunes fdles ; qu'avec l'aide du Père Séraphin Lujji, religieux servite,et d'un prêtre nommé Jacques Fantoni, il avait inculqué à son troupeau de jeunes nonnes un système de quiétisme libertin, et qu'il en avait profité pour initier la ÎMainardi et ses filles spirituelles à toutes sortes de voluptés. L'infortuné étant mort des suites de la question extraordinaire, ne put démentir les calomnies de ses ennemis; ses dis'ciples furent cliassés du territoire de Florence, et les religieuses de son couvent furent condamnées à une détention perpétuelle dans les cachots de l'Inquisition, où elles servirent aux débauches des moines et de leurs bourreaux.

Les bûchers du saint-oflice, en Espagne, n'avaient pu anéantir les alumbrados, de même la cruauté des jésuites envers le chanoine Ricasoli ne suffit pas en Italie pour détruire la secle des (piiétistes; de Florence, elle se répandit en France et en Iielgi(iue. où nous la verrons bientôt reparaître.

Il semblait réellement, à voir la multitude de doctrines qui prenaient naissance dans ce siècle, (|uu les hommes se fussent donné le défi de faire adopter les croyances les plus ridicules et de renchérir encore sur l'extravagance des dogmes de la religion catholique. Un seul de ces chefs de secte niéiile d'occuper une place honorable dans Ihistoiro : c'est Georges Fox, simple artisan de Drayton, village du Leicestorshire, en Angleterre, le fondateur des quakers ou trembleurs.

La vie de cet homme remarquable, qualifié par ses adeptes des noms « d'aiiôtre de premier ordre, de glorieux instrument de la main de Dieu, » est troji singulière pour que nous la passions sous silence. Dans son enfance, Georges Fox avait été placé chez un marchand de laine et de bétail, qui . l'envoyait garder ses troupeaux dans les bois, sorte d'occupation qui avait contribué à exalter une imagination déjà portée à la contemplation. Georges, abandonné sans guide à ses inspirations, se livra avec ardeur à la lecture de l'Ecriture sainte, à ce point qu'il iiouvait réciter de mémoire r.\ncien et le Nouveau Testament. Lorsqu'il eut atteint l'âge de seize ans, son père l'envoya à Notlingham en apprentissage chez un cordonnier, où il continua ses méditations et ses lec tures jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Ensuite il quitta son maître, se revêtit d'un habillement do cuir, et alla s'enfoncer dans les forêts, passant des journées entières dans le creux d'un arbre, lisant sans cesse la Bible et méditant ensuite les étranges incohérences de ce livre. Fox arriva bientôt à un tel degré d'ascétisme et d'exaltation, que chaque nuit il eut des extases et des hallucinations pendant lesquelles il croyait entendre des voix surnaturelles lui parler et lui ordonner de prêcher aux hommes la parole de Dieu.

Alors il se décida à quitter sa retraite et à paraître en public. Il se rendit d'abord à Manchester, où il annonça hautement que tous les hommes avaient abandonné les voies de Dieu et n'avaient rien laissé sans atteinte ni dans la doctrine, ni dans les mœurs; il prêcha la tolérance universelle; il condamna la guerre comme contraire aux lois divines; et pour empêcher que les hommes eussent entre eux aucune collision, il déclara que toutes choses devaient être communes, qu'aucun membre delà société ne devait exercer une autorité sur un autre, que les distinctions de maître et de seigneur devaient être à jamais proscrites du monde. Quanta la foi, il professa que tout culte extérieur devait être aboli comme dangereux el immoral, que les sacrements devaient être supprimés comme absurdes et ridicules.

Fox réunit autour de lui un grand nombre de disciples de tout âge, de tout sexe et de toute condition ([ui s'attirèrent le respect du peuple par une probité incorruptible dans les relations commerciales, par l'esprit de concorde, de dévouement et de fraternité ipti régnait entre eux. Remplis de simjdieité dans leurs manières, dans leui s vêtements, les disciples de

HISTOIUE DES PAPES

Fox se ilistiiiiiiiaioiit ilps autres secles [lar leur lu>rreiir dii ineiisonge et inèine île tout proiuis liasanlé ; ainsi l'usage du serment leur était sévèrement interdit, j»arce que, disait le maître,» il n'ajoute aucune valeur aux paroles de l'homme qui dit la vérité, et n'arrête pas le mensonge sur les lèvres de l'homme sans foi. »

Cependant le chef de la nouvelle secte, malgré la régularité de ses mœurs et la douceur de son caractère, n'en fut pas moins poiii suivi par les ministres presbytériens, qui faillirent lo faire assommer, pour avoir prêché contre l'ivrognerie et contre le payement des dîmes. Un sermon contre les procès lui attira également lanimadversion des magistrats; et un jour on l'arrêta, parce qu'il avait annoncé que le Seigneur lui avait défendu de ployer le genou devant aucune puissance de la terre, ni de se soumettre à aucune autorité. Fox, conduit devant un juge, se présenta avec son bonnet de cuir sur la tête ; et dans son interrogatoire, il refusa de ]iarkT au magistrat dans les formes usuelles du langage. Celui-ci l'appela insolent et lui elonna un soufllet; Fox tendit l'autre joue; le juge déclara qu'il était fou et le fit conduire dans un hôpital d'aliénés, avec ordre de le frapper de verges deux fois par jour.

Enfin le bruit de cette singulière arrestation s'étant répandu à Londres, Cromwell eut la curiosité de voir Fox, le fit venir dans la capitale, et après avoir causé une heure avec lui, il le rendit à la liberté. Depuis lors, le fondateur des quakers professa ouvertement ses doctrines et augmenta prodigieusement le nombre de ses disciples.

Les sectes qui surgissaient de toutes parts, en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, excitaient d'autant plus le courroux du saint-siége, qu'elles menaçaient son pouvoir temporel ; aussi la congrégation chargée de la direction des afi'aiies ne cessait-elle de fulminer des anathèmes tantôt contre les quiélistes, tantôt contre les jansénistes.

Quoique Alexandre VII lût d'une impiété notoire, et qu'il affichât publiquement son athéisme, néanmoins il donna son approbation à toutes les mesures de rigueur; et par une singulière contradiction, cet homme qui plaisantait avec ses cardinaux sur la virginité delà mèredu Christ, surla simplicité de saint. Joseph, et qui faisait sibon marché des dogmes du catholicisme, se montrait jaloux au suprême degré de son privilège d'infaillibilité, et voulait établir comme article de foi, qu'à toute époque donnée, le pape, en sa qualité de vicaire de Dieu, est le résumé et l'expression de la science humaine; que conséquemment toutes les inteUigences doivent plier et s'eB'acer devant la sienne.

Voici le bref qu'il adressa sur ce sujet aux docteurs de l'université de Louvain : « Sachez, mes frères, qu'il est absolument nécessaire d'écouter la voix du suprême pasteur, vicaire du Christ, et de lui obéir non-seulement pour ce qui concerne le salut et la vie éternelle, mais encore pour tout ce qui est science et doctrine; car si tous les hommes, et surtout les hommes de lettres et de science, n'adhèrent pas immuablement pour toutes leurs idées et leurs déterminations, sans restriction ni réserves, aux décisions apostoliques, la curiosité inhérente à l'intelligence humaine les entraînera dans une multitude

incroyahle d'opinions vaines et d'erreurs folles; \\ y a des voies en nombre iiilini jiour l'erreur, et il n y en a qu'une pour la vérité: celle de se soumettre à la décision du pape, qui est infaillible comme Dieu dont il est le vicaii'e! »

Malgré les prétentions orgueilleuses de Sa Sainteté à l'omnisciencc et à la domination universelle, aucun souverain ne voulut prendre Alexandre pour arbitre de ses destinées, et tous allectèrent même de ne plus consulter la cour de Rome sur les affaires politiques. Ainsi les rois de France et d'Espagne, (pii étaient en guerre, ne craignirent pas de conclure la paix sans en informer le pape; et toute la déférence ([u'ils montrèrent jiour le saint-siége fut de mentionner dans le préambule du traité que Leurs Majestés Catholique et Très-Chrétienne ne doutaient pas que les prières du souverain pontife, adressées à Dieu pour le repos de la chrétienté, n'eussent contribué à amener cet heurejix résultat. Alexandre se montra extrêmement irrité du raani|ne de procédés de don Louis de Haro cl du cardinal Mazarin, les deux plénipotentiaires des cours de France et d'Espagne; il manifesta surtout son mauvais vouloir pour le cardinal-ministre, et chercha tous les moyens de le contrecarrer dans ses négociations ultérieures.

L'occasion ne se fit pas attendre : les Vénitien-^, épuisés d'hommes et d'argent par suite des guerres qu'ils soutenaient contre les Turcs, s'étaient adress''< à la France pour demander des secours, et avaiei i obtenu du cardinal Mazàrin un corps de troupes ((iie leur avait amené le prince d'Esté, et la promesse formelle de décider le pape à les seconder puissamment dans leurs luttes conti'e les infidèles. Mais Alexandre, charmé de tirer une vengeance de l'affront qu'il avait reçu, et de montrer que sa volonté devait être comptée pour quelque chose dans les conseils des princes, refusa d'entrer dans la ligue contre les Turcs, et répondit sèchement aux ambassadeuis français, que si Mazarin avait envie de convertir les infidèles, il était plus simple qu'il envoyât dans leur pays le fanatique Vincent de Paule, ou que s'il voulait faire une croisade, il n'avait qu'à se mettre à la tête des troupes et tenter l'aventure; mais qu'il ne devait pas s'attendre à ce que le saint-siége se jetât dans une entreprise extravagante; que d'ailleurs le trésor apostolique était à sec, et que s'il créait de nouveaux subsides, ce ne serait assurément pas pour lever des troupes, mais bien pour achever les nombreux monuments qui étaient en cours d'exécution.

Depuis le commencement de son règne, Alexandre paraissait en effet mettre toute sa gloire à surpasser ses prédécesseurs par des constructions gigantesques; partout il faisait élever des palais, redresser des rues entières, planter des jardins; à son commandement, le palais Salviati disparut pour former la place du Collège-Romain; au milieu de la place Colonna s'éh'va un magnifique palais qu'il destina à sa famille, cl la place Saint-Pierre se trouva embeUio par un monument colossal composé de deux cent quatre-vingt- une colonnes et de quatre-vingt-huit piliers.

Cette passion pour la maçonnerie, jointe à l'amour du saint-père pour sa famille, l'entraîna dans des dépenses si prodigieuses, qu'il se trouva dans la nécessité d'écraser le peujile d'impôts et de donner

li'xaiiilrp \TI an pieH rfii rhn

ALEXANDRE VII

Le célèbre Antoine Arnauld, de Porl-Royal

une extension démesurée au commerce de reliques, d"iiulul,i,a'nces, d'absolutions, d"annates et de prébendes. Son avidité était si universellement reconnue à Rome, qu'on colportait ouvertement une gravure satirique représentant Alexandre YII avec ses mi- {ifnons, ses maîtresses et ses cardinaux, aux pieds d'un Christ qui au lieu de sang laissait échapper de son côté des pièces d'or et d'argent que le pape recevait dans sa tiare, en répétant en forme de litanies : « Il a été crucifié seulement pour nous! »

Pour surcroît d'infamie, le Père Oliva. général des , jésuites, prêchait dans les églises : « que toutes les actions du pape étaient sainles et méritoires; que c'était pour le Ijonheur des fidèles qu'Alexandi'e VII et ses carilinaux se résignaient à être riciies, et pour obéir ù ces paroles du Gantit[ue des cantiques : « Que tes mamelles sont belles, raa sœur, mon « épouse!... "L'astucieux disciple d'Ignace de Loyola ajoutait que Dieu ne voulait pas que son Eglise eût un sein ilétri comme les amazones décrites dans les ouvrages des auteurs profanes, m.ais que.sa poitrine fût ornée de deux mamelles rebondies, pour (jue les princes et les évèques pussent teter et se nourrir d'un lait abondant.... »

Non-seulement Sa S;iintcté ne négligeait aucune occasion de stimuler la cliaiité de ses propres sujets,

leurs légitimes

pour la plus grande gloire de Dieu, mais encore elle chercliait à usurper les domaines de ses voisins, toujours d'après le même principe, et décrétait solennellement l'incamération de Castro et de Coraachio, sans être arrêtée par la crainte de s'exposer à une guerre terrible avec Louis XIV et avec Philippe IV, qui avaient pris l'engagement de faire restituer ces villes aux maisons d'Esté et de Farnèse, propriétaires, suivant le droit de l'époque.

liicn plus, Alexandre VII s'étant assiu-é par un traité l'appui de l'empereur d'Allemagne, ne garda plus aucun ménagement envers la France; il lit même insulter publi([uement, j)ar les Corses de sa garde parliculière. les gens du duc de Créqui, ambassadeur de Louis XIV; ce qui amena une collision sanglante. Les Corses ayant eu quelques-uns dus leurs tués ou blessés, voulurent prendre une revanche, et se réunirent au nombre de plus de quatre cents, s'avancèj-ent en armes, tambour battant et enseignes déployées, vers le palais de l'ambassade, se saisiren' des avenues et des rues qui y aboutissaient, et se préparèrent à en faire l'assaut. Le duc de Créqui parut aussitôt à son balcon pour faire respecter son caractère d'ambassaTleur ])ar les soldats du pape; mais au lieu de l'écouler, ils (iront l'eu sur lui; heureusement il ue fut pas atteint, et les balles

IIISTOIUK DES l'Al'HS

brisèrent sinili'iucnt les carreaux et les glaces de sou appartement. Presque au même instant ils décliarpèreut leurs nioustjuets sur le carrosse de l'ambassadrice, ijui cliercliait à rentrer au palais, et tuèrent le page qui se tenait à la portière. Enlin il ne f.illut rien moins que l'intervention des ambassadeurs des autres puissances pour liiire cesser ces désordres.

Le duc de Créqui réclama contre une telle violation du droit des gens, et demanda la punition des coupables; le saint-père refusa de lui donner satisluction, et lit même renforcer les postes des Corses qui se trouvaient autour du palais de l'ambassade française. 11 n'était guère possible de pousser plus loin l'insolence; aussi le duc de. Créqui, après avoir protesté contre une semblable conduite devant les représentants des autres puissances, déclara-t-ilque, ne se Iriiuvant plus en sûreté à Home, il allait en instruire son gouvernement, et qu'il se retirait à San- Quirico, sur la frontière des États de Toscane.

Dès que ces événements furent connus à la cour de France, ils excitèrent une fermentation extraordinaire dans les esprits; le roi Louis XIV, i|ui depuis la mort de Mazarin s'était placé à la tète des affaires du royaume, en éprouva une telle indignation, (|u'il jura de punir l'audacieux pontife et de venir le brûler dans Home. Il cliassa immédiatement de Paris le nonce Piccoloraini, lui enjoignit de se retirer à Meaux et d'y attendre sa volonté; et comme il apprit que celui-ci, au lieu d'obéir, avait pris la roule de Saint Denis, il envoya à sa poursuite une compagnie de mousquetaires à cheval, et le fil conduire jusqu'à la frontière de Savoie.

Quand Piccolomini arriva à Rome, Sa Sainteté venait de recevoir des lettres du cardinal d'Aragon et du grand-duc de Toscane qui lui annonçaient que la France avait demandé aux Espagnols le passage par le Milanais pour une armée qui se réunissait sous les ordres du maréchal du Plessis-Praslin, et qui était destinée à envahir les États ecclésiastiques. Alexandre supposa que ces préparatifs n'avaient d'autre but (jue de l'épouvanter; et lorsque le duc de Créi[ui lui eut notifié que la France demandait, pour réparation des insultes laites à son ambassadeur, que son frère don Mario Chigi, gouverneur de Rome, lût exilé à Sienne pour ne l'avoir pas secouru contre les gardes corses; que le chapeau fût retiré au cardinal Irapériali ; que les troupes corses fussent bannies de Rome à perpétuité ; qu'on érigeât au milieu de la place Farnèse une inscription infamante pour l'attentat commis sur la personne d'un ambassadeur, pour toute réponse, le pape nomma le cardinal Impériali légat de la Romagne, fit compter un mois de solde à ses gardes corses à titre do gratification, ajouta de nouveaux bénéfices aux revenus de son frère, et publia qu'il n'effectuerait jamais la désincaraération de Castro, attendu que les bulles pontificales commandaient d'augmenter les domaines de l'Église, et défendaient expressément de jamais les amoindrir. « Nous sommes résolu, ajou iit Sa Sainteté dans son bref, à exposer l'Etat ecclésiastique et même notre vie aux sanguinaires violences des rois, pour soutenir les droits sacrés de notre siège ; mais nous ne succomberons pas sans avoir mis en ujuvre pour notre défense tous les secours qui peu-

vent nous venir des hommes; et s'ils sont insullisants, nous prierons Dieu d'envoyer du ciel des légions d'anges pour combattre en notie faveur. ->

Comme il l'avait annoncé, le pontife, avant d'enrégimenter les anges sous l'étendard de l'Église, somma Léopold I" de tenir ses promesses et défaire entrer une armée en Italie pour défendre le sainlsié-go, en même temps qu'il altai[nerail la Frarce d'un autre côté; mais l'empereur, (pii était peu jaloux d'entrer en hostilité avec Louis .\IV, depuis les récentes victoires de ses gi'nénuix, refusa de tenir les engagements qu'il avait pris avec le saint-siége, el donna simplement la permission de lever des troupes dans les États de l'empire. Sa Sainteté se récria contic ce maui(ue de foi ; néanmoins elle n'osa pas rompre ouverleiiient avec l'empereur dans un moment si crili(pie; elle se décida à accepter les dernières propositions de Léopold, et à faire lever de^ troupes allemandes pour les joindre aux vingt mille hommes de ]iied et aux deux mille hommes de cavaleiie qui étaient déjà enrôlés sous les drapeaux de la cour de Home.

Pendant que Louis Xl\ , mettant à exécution ses menaces contre le saint-siége, s'emparait de la ville d'Avignon, du comtat Venaissin et se préparait à envahir l'Italie, par une de ces aberrations de l'esprit humain si fréquentes chez les rois. Sa Majesté poursuivait avec acharnement les détracteurs de l'autorité )ionlifica!e et prenait le parti des jésuites contre les jansénistes. Avec l'appui du monarque, les jésuites avaient fait condamner par la Sorbonue les Provinciales de Pascal et les Disquisitions de Paul Irénée, et leur avaient fait appliijuer les ordonnances rendues contre les libelles dilfamatoires et contre les écrits hérétiques.

Vincent de Paule, qui avait été l'un des instigateurs de ce jugement inique, employait également ses efl'orts pour l'aire adopter le formulaire relatif à la condamnation des cinq propositions que l'assemblée générale du clergé de France avait dressé, mais toujours sans pouvoir vaincre l'opiniâtre résistance des jansénistes. Enfin, à sa sollicitation et à celle de son confesseur, Louis XIV se mêla de cette importante alTaire, et pour contraindre les solitaires de Port-Royal à se soumettre aux décisions du pape, il fit enlever de leur retraite Marie-Angélique Arnaulil et les religieuses el disjiersa les pieux moines dans différents couvents.

Le despote français n'en poursuivait pas moins la guerre avec le saint-siége; et ses troupes avaient déjà • ))énétré dans le Milanais, lorsque Alexandre, alarmé de ses progrès et craignant de voir les lOtats de l'Église à feu et à sang. Rome saccagée et lui-même déposé du trône apostolique, consentit à faire réparation des insultes que la France avait reçues à Rome dans la personne de son ambassadeur. En conséquence, Sa Sainteté signa le traité de Pise, s'obligea à élever une pyramide en signe d'expiation, comme l'avait demandé le duc de Créqui, promit de bannir à jamais les Corses des terres de l'Église, et fit publiquement le serment que ni officier de sa cour ni membre de sa famille n'avait pris la moindre part à l'attentat dont avait à ne plaindre le roi de France ; ce qui n'empêcha pas ipie six jours ajirès avoir ratifié le

ALEXANDRE VII

Iwiilt' Je l'ise, le souverain iioiilile ne liaij.'il de sa propre main et ne dépo>àl aux archives du ehàleau .Saint Ange la protestation suivante, comme preuve de son insigne l'oiuberie : « De notre propre mouvement et science, dans la plénitude de noire jjouvoir, nous déclarons que nous n'avons conclu la paix avec Louis XI\' que par force et dans la juste crainte que nous inspiraient les armes de ce despote allier ; nous protestons devant Dieu et devant ses glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, (|ue nous n'avons consenti sincèrement à aucun des actes que nous avons signés, ni à aucune des nombreuses satisfactions que nous avons fait serment de donnera ce roi. Rien loin de vouloir rcnq)lir nos engagements, nous déclarons tpie nous nous ojiposerons à leur exécution, principalement à la désincamération de Castro et de Coraacliio; nous déclarons nos promesses nulles et non avenues ; nous décrétons, en outre, que la présente protestation sera valide, qu'elle aura une efficacité pleine et entière, quoiipi'elle ne soit pas enregistrée dans les actes jjublics ; enfin nous voulons qu'elle porte témoignage de notre véritable volonté, en tous temps et en tous lieux, pour les avantages du saintsiége; nous siqipléons par la plénitude de notre pouvoir et par l'infaillibilité de nos décisions, à toutes les irrégularités i|ue quiconcpie voudrait reprendre dans cet acte, nonobstant les usages, lois, décrets, constitutions apostoliques, statuts et tout ce qui pourrait y être contraire. »

Alexandre VII parut néanmoins se soumettre, et envoya auprès de la cour de France le cardinal Fabio Chigi, sous prétexte de faire agréer à Louis XIV les excuses du saint-siége, et en réalité pour susciter des troubles dans le royaume. Le cardinal-neveu, à peine arrivé à Paris, reprit le train de vie qu'il menait à Rome, et causa de tels scandales, que les poètes satiriques firent des épigrammes et des vaudevilles sur ses amours avec les dames de la cour, et sur ses infâmes liaisons avec les jeunes clercs de sa suite, l'appelant le digne enfant de Sodome !

Mais au milieu de ses débauches et de ses intrigues galantes, Fabio Chigi ne négligeait pas les affaires de l'Eglise, et s'acquittait fidèlement de sa mission en animant les jésuites contre le roi, et en soutenant ceux qui, dans leurs ouvrages, mettaient le pouvoir des états-généraux au-dessus de l'autorité du monarque. Le nonce encouragea même le Père Moya, confesseur de la reine mère, à publier deux ouvrages sous le pseudonyme de Jacques de Vernant et d'Amadeus Guimenius pour soutenir les doctrines des jésuites, en ce qui concernait la soumission des princes à l'Église romaine.

Le despote, qui était jaloux plus que de toute chose au monde de son autorité absolue, lit saisir 1rs deux livres, nomma une commission d'en([uète, et obtint qu'ils fussent condamnés comme subversifs de toute autorité temporelle et de toute morale publique. Alexandre VII adressa immédiatement un bref à Sa Majesté très-chrétienne, pour la supplier de faire révoquer la sentence prononcée par la Sorionne; le Parlement s'éleva contre le bref, et publia la déclaration suivante :

" Il a paru deux livres très-condamnables; le premier contient des maximes qui i)oussent à la désor-

ganisation du gouvenu'ment légitime ; le second renferme un grand nombre de propositions contagieuses [lour la morale. La Facilité de théologie, reconnaissant ([ue la simonie, la rébellion, la prostitution, le vol et le meurtre étaient préconisés par ces écrits, a pensé qu'il était de son devoir de s'opposer aux progrès de ces pernicieuses doctrines. Le pape en a jugé autrement ; il annule les censures et ordonne que ces livres infâmes pourront être répandus dans le royaume pour l'édification des fidèles. Malgré la prétendue infaillibilité du saint-siége, nous déclarons que le roi ne saurait, sans faire brèche à son autorité et sans blesser les droits de sa couronne, accorder au ]iontife la satisfaction qu'il o^e réclamer dans son bref. »

Les censures de la Faculté ayant été maintenues, Alexandre ^'II fulmina une bulle terrible, par laquelle il déclarait présomptueuses, scandaleuses et téméraires, les décisions de la Sorbonne, et défendait à tous les ecclésiastiques de les recevoir, sous peine d'excommunication. Cette bulle ne causa pas li-j plus légère sensation en France, et le pape dut songer à ne pas aller plus loin, afin d'éviter une rupture sérieuse avec Louis XIV.

Ce qui contribua surtout à le rendre plus modéré, lut l'envoi d'une somme considérable que lui adressa le monarque pour la canon sation de François de Sales, évêque et prince titulaire de Genève, et pour l'achat de reliques qu'il voulait déposer dans d ffcrentes églises de la capitale. Alexandre VII enjbtiursa la somme et expédia fidèlement le brevet de saint i[ui lui était demandé; il envoya également trois caisses de reliques, emballées avec un grand soin, liées avec des cordons de soie rouge, et scellées des sceaux du cardinal Genesti, commis à la garde des restes des martyrs et des momies de saints.

Par malheur les précieuses caisses furent reçues à leur arrivée à Paris par un évêque qui penchait en secret pour le jansénisme; le prélat, sous les apparences du zèle le plus ardent et de la foi la plus na'ive, demanda l'autorisation de se faire assister à l'ouverture des caisses par des médecins et par des anatomistes pour faire constater à quelles parties du corps appartenaient les vieux ossements des bienheureux saints et martyrs.

Cette vérification amena de singulières découvertes. Les anatomistes ayant procédé à l'ouverture de la première caisse, sur laquelle était écrite une légende indiquant qu'elle renfermait les restes de deux célèbres martyrs, trouvèrent des ossements de quoi ibrmer trois sfjuelcttes au lieu de deux. Le cardinal Fabio Chigi, qui assistait à l'expertise, rejeta habilement la cause de cette erreur sur le scribe (jui avait rédigé la légende.

Dans la deuxième caisse, on trouva, au milieu d'ossements humains, trois fémurs d'ànes, deux tibias de chiens et d'autres débris d'os ayant appartenu à différents 'animaux domeslicjues. Le cardinallégat avait peine à contenir son hilarité en entendant faire l'analyse des relii|ues expédiées par son oncle ; toutefois il ne se déconcerta pas encore, et se contenta de dire que le démon avait, sans nul doute, ajouté ces ossements par malice pour éprouver leur foi, et qu'on ne devait pas s'en inquiéter davantage.

HISTOIUK DKS PAPES

Enfin, dans la troisième caisse, qui, suivant le Ini'l" de !Sa Sainteté, devait renfermer le chef de saint Fortuné, on trouva une tète de mort simulant ]iarfaitement un crâne desséché; mais un médecin l'ayaul jetée dans un .vase rempli d'eau bouillante, le rliel' de saint Fortuné se déforma et se trouva être simplement un crâne de carton peint. Fahio Gliii;! n'osa pas expliquer ce nouveau miracle, el se relira couvert de confusion. Les analomisles dressèrent un rapport à Sa Majesté sur ce qu'ils avaient découvert, et afiirmèrent en outre que les ossements envoyés de Rome comme ay.mt appartenu à des saints personnages des ])remiers siècles, provenaient au contraire d'individus morts depuis peu de temps; qu'ainsi le grand roi avait été la dujie d'une infâme jonglerie.

Louis XIV, craignant que cette affaire ne le cou- VI it de ridicule et ne le rendit la fable de l'Europe si elle s'ébruitait, jeta au feu le rapport des analomistes, et leur fil défense de rien dire de ce qu'ils savaient, sous peine d'èlre plongés dans les cachots de la Bastille; puis il commanda qu'on replai;àl les ossements dans des boites fermées et scellées, et qu'on en fit la distribution aux églises de Paris.

En Angleterre, de grands cliangemenis venaient d'avoir lieu; Olivier Cromwell était mort. Son lils Richard, qui d'abord avait pris les rênes du gouvernement, s'était déterminé à abdiquer et à résigner la suprême autorité entre les mains des membres du Parlement. Ce nouveau gouvernement avait été renversé par le général Monck, un traître qui s'était vendu au lils de Charles Sluart, et qui pour'un peu d'or livra sa patrie à un roi lûclie, hypocrile, sanguinaire et despote. Charles II s'asseyait enfin .sur le trône de la Grande-Bretagne !

Le nouveau souverain, qui était devenu catlioliipic pcnilant son exil, et qui connaissait l'invincible répugnance des Anglais ])our le papisme, parut dès le principe revenu au culte réformé, et communia en public d'après le rite des anglicans ; mais en secret il continua à professer le catholicisme, et en suivit tous les exercices dans une chapelle mystérieuse desservie par les jésuites.

Lorsque son pouvoir fut mieux affermi, Charles Stuart s'imposa moins de contraintes, et commença une persécution religieuse qui avait pour cause ap-

parente le rejHis de l'Etal el pour but réel It^ liiomplie du catholicisme. Il pulilia d'abord des règlements sévères contre les non -conformistes et les presbytériens; il rétablit les évèques suspectés de papisme et qui avaient été dégradés par arrêt du Parlonienl; il dressa un bill contre les quakers, (pii refusjiieut de lui prêter serment d'obéissance; il publia le fameux acte d'uniformité de cnlle; il lit défense .'uix ministres qui n'avaient pasété ordonnés par un évêque d'administrer la communion aux fidèles, et enjoignit aux habitants des trois royaumes d'adopter la liturgie anglaise et le livre des prières coramvmes.

Ces ordonnances, (pii toutes étaient en opposiion avec l'esprit national, forcèrent plus de deux mille ministres réformés à renoncer à leurs Eglises; ce qui n'empêcha pas le déloyal Charles II de persévérer dans celle odieuse voie. Poin- surcroît de malheurs, la pesie éclata dans Londreset enleva un nombre prodigieux di^ viclimes; puis un incendie, allumé, dit-on, )iar les jésuites, consuma jir. s([no enlièreiUenl celte capitale, el réduisit une popidalion immense au plus extrême dém'mienl.

Les Écossais voulurent profiler de ces circonslances ]iour secouer le jong et chasser les évèques anglicans ([ue (Charles Stuart leur avait imposés; mais le tyran était sur ses gardes; une armée formidable passa la Tweed, entra en Ecosse, bal lit les presbytériens et les força à mettre bas les armes.

La cour de Rome s'empressa de féliciter Charles If et son frère le duc d'York de la vigueur qu'ils déj>loyaient contre les hérétiques, el leur offrit son secours pour avancer l'œuvre de régénération du catholicisme dans la Grande-Bretagne, c'esl-à-dire l'extermination de tous les héréli(jues.

Il serait injuste cependant de jeler sur le saintpère tout l'odieux des mesures qui furent prises eu Angleterre, en France el en Italie contre les hérétiques, ainsi que l'infamie des exécutions qui ensanglantèrent les villes anglaises, les provinces du midi de la France et les vallées du Piémont. Déjà Alexandre VII était attaqué d'une maladie extrêmement grave, cl se trouvait alors hors d'état de pouvoir s'occuper de l'organisation d'aucun massacre II mourut enfin le 22 mai 1667, el il alla rejoindre dans l'éternité les exécrables pontifes qui l'avaient précédé.

CLEMKNT IX

CLEMENT IX

2i6' PAPE

Election simoniaque de Clément IX. — Il se déclare contre l'abus du népotisme. — Nouvelles tendances politiques du gouvernement p.ipal. — Sa Sainteté défend la lecture des œuvres des savants de Port-Royal. — Louis XIV oiïie au |ia|ie d'élre le parrain du dauphin de France. — Divorce du loi de Portugal. — Épreuve du congrès pour le divorce ai di.K-septièrae siècle. — Le pontife consent à nommer des prélats aux sièges vacants en Portugal. — Les jésuites livrent l'ile de Candie au.x mahomélans. — La trahison des enfants d'Ignace de Loyjla cause la mort du saiot-père.

Vingt-sept jours apii's la mort d'Alexandre VII, les cardinaux élurent pour lui succéder Jules Rospigliosi, qui fut aussitôt proclamé cbei' suprèrae de 1 Eglise, sous le nom de (Jléinei)t IX. Le nouvcatf pape, originaire do la ville de Pistole, en Toscane, avait successivement obtenu les charges d'auditeur de légation, de nonce en Espagne, de gouverneur de Rome, de cardinal de Saint-Sixte, et de secrétaire d'Etat, dans lesquelles il s'était beaucoup enrichi.

Quelques auteurs ecclésiastiques prétendent que son élection n'avait pas été exempte de sti))ulations sinioniaques; à l'appui de cette opinion, ils font valoir le soin qu'il prit de conserver dans leurs dignités les membres du sacré collège qui avaient soutenu son i)arti, et l'exclusion dont il frappa ceux qui s'étaient opposés à son élection. D'autres écrivains refusent de voir dans ses préférences pour certains cardinaux une preuve de simonie, et représentent Clément IX comme le plus digne et le plus capable d'occuper le saint-siége. A la vérité ils conviennent qu'il n'avait ])as une activité proportionnée à ses louables intentions, et ils le comparent à un arbre couvert de rameaux vigoureux qui produirait des feuilles en abondance, quelquefois des fleurs et jamais de fruits. Ce qu'il y a de certain, c'est que le souverain ])ontife possédait cette espèce de vertu négative qui consiste dans l'absence des vices. .\insi,tout en refusant d'imiter ses prédécesseurs dans leur népou

tismc, et de sacrifier les intérêts de l'Eglise à ses parents, il ne les en appela pas moins à la cour pour les mettre en possession d'emidois lucratifs; seulement il ne voulut pas les placer à la tète des affaires du gouvernement.

Cette propension du nouveau pontife à laisser l'exercice de l'autorité aux mains des princes do l'Église, était du reste en harmonie avec les idées de l'époque; car une réaction arisfocrati({ue se manilestait dans toutes les cours d'Europe. En France, Louis XIV s'entourait de sa noblesse pour s'en faire un rempart contre la bourgeoisie, et lui donnait en curée toutes les charges de l'Etat; en Espagne, la grandesse gouvernait la monarchie; en Allemagne, la noblesse obtenait une prépondérance décisive; en Pologne, elle s'était attribué l'élection des rois; en Suède, en Russie, elle avait dicté des dispositions restrictives aux prérogatives des souverains. Il était donc naturel que Clément IX suivit l'impulsion générale, et qu'au lieu d'entrer en lutte avec l'aristocratie nombreuse (jui environnait le trône papal, il consentît à modifier l'omnipotence spirituelle de la cour de Rome sous les formes d'une constitution oligarchique. Dirigé par les membres de son conseil, il résolut de prendre une part active à la guerre contre les Turcs, en fournissant à la Sérénissirae République de Venise des troupes et de l'argent. Comme le trésor était vide, il ne craignit pas de h

HISTOIRE DES PArES

remplir avec les sommes enlevées à plusieurs couvents d'hommes ou de femmes dont les richesses étaient un objet de scandale pour les peuples. Sa Sainteté n'osa cependant pas toucher au trésor des jésuites, à cause de l'immense inlluence qu'exer(,\iit la société sur les esprits; elle chercha même à les rattaclier au saint-siége en prenant leur parti dans leurs querelles contre les jansénistes, et en condamnant une traduction de l'Évantrile appelée communément le Nouveau Testament de Mons, l'ouvrage le plus remarquahle qui eût été composé à Port-Royal. tHémcnt IX en défendit la lecture, sous peine d'excommunication, la qualifia de version téméraire, pernicieuse et éloignée de la Vulgate ; à son exemple, les archevC-ques de Paris, d'Embrun, de Reims, les évoques d'Evreux, d'Amiens, et plusieurs autres prélats, déclarèrent qu'elle était remplie d'additions, de changements arbitraires, et conforme à la version de Genève, c'està-dire propre à favoriser le palvinismc. L'atrabilaire Louis XIV intervint et fit proscrire l'ouvrage par son conseil d'État. Mais d'autre part, les évoques partisans des doctrines de Jansénius refusèrent de se soumettre; ainsi les disputes religieuses se ravivèrent et devinrent plus violentes ijuo jamais.

Sa Sainteté voulut alors réparer le mal qu'elle avait fait ; elle retira son bref et se contenta d'anathématiser les cinq propositions attribuées à Jansénius, en supposant, ajoutait-elle, que ces propositions émanassent réellement des livres de i'évèque d'Ypres. Les jansénistes acceptèrent ces conditions et signèrent le dernier formulaire d'Alexandre VII, en ayant soin de spécifier très- clairement le droit et le fait, et en indiquant qu'ils ne promettaient que le respect extérieur et la soumission du silence. Arnauld et ses amis déclarèrent en outre, sans ambiguïté, qu'en condamnant les cinq propositions ils n'avaient nullement entendu renier la doctrine de saint Augustin, ni celle de saint Thomas, ni la grâce efficace. Néanmoins la paix fut conclue en apparence entre les molinistes et les jansénistes ; les religieuses et les solitaires de Port-Royal furent relevés des censures, déchargés de l'interdit, et purent rentrer dans leurs couvents. A partir de ce moment, les disciples de Jansénius, tolérés par la cour de Rome, et appuyés du crédit du ministre Pomponne, s'élevèrent à un degré d'importance qui devint chaque jour plus considérable; et comme ils savaient trèsbien qu'ils devaient s'attendre à de nouvelles attaques de la part de leurs ennemis, dès que ceux-ci trouveraient une occasion favorable, ils cherchèrent à susciter eux-mêmes des entraves au saint-siége, et se préparèrent à porter des coups terribles au colosse chancelant de la papauté.

Rien cependant ne faisait encore prévoir le triomphe du jansénisme, la cour de Rome paraissait toutepuissante en France; le roi-soleil avait eu la faiblesse de faire demander au pape Clément qu'il voulût bien être le parrain du dauphin ; et le saint-père avait envoyé une commission de légat extraordinaire au cardinal de Vendôme, afin que ce prélat jiùt tenir en son nom le royal enfant sur les fonts baptismaux. La cérémonie du baptême accomplie, on supposa , que la mission du cardinal-légat était terminée, et que le pouvoir absolu dont il avait été investi mo-

mentanément cessait avec ses fonctions de parrain, mais il en arriva autrement. Le prélat, à l'exemple du pontife romain dont il était le représentant, voulut profiler do son omnipotence ecclésiastique pour ses intérêts de famille; il prononça le divorce de sa nièce jNIarie-Francisque d'.Vumale, princesse de Savoie-Nemours, d'avec son mari Alphonse VI, roi de Portugal, rejeton de la maison de Rragance, pour cause d'impuissance, et autorisa son union avec don Pedro, frère du roi, et amant do la jeune reine.

La cour d'Espagne, qui n'avait jamais renoncé à l'espoir de rentrer en possession des Etats de Portugal, et qui se voyait en bonne position de faire valoir ses droits cà la faveur des troubles qui agitaient ce pays, envoya immédiatement un ambassadeur au souverain ponlifepour solliciter l'annulation du mariag(î de don PeJro et de sa belle-sœur.

Par malheur, la chose était devenue très-difficile, la irine ayant déclaré qu'elle se trouvait enceinte ; du reste, Clément IX penchait secrètement pour .la France, et quelques présents qui lui furent envoyés par Marie d'Aumale et par don Pedro achevèrent de le gagner au parti.de la reine; il confirma tout ce (jui avait été fait par le cardinal de Vendôme, et déclara le mariage de celle-ci avec Alphonse IV bien et dîiment annulé. Seulement, pour sauver les apparences et ne point être suspecté d'avoir cédé aux présents, il spécifia dans sa bulle qu'il approuvait la nouvelle union de la reine avec don Pedro, parce que le mal était devenu irrémédiable ; mais que les évê- ([ues portugais qui avaient prononcé le divorce, sous prétexte d'impuissance de la part du mari, étaient grandement coupables devant Dieu, pour n'avoir pas soumis les deux époux aux épreuves alors en usage et ((ui étaient appelées les épreuves du congrès.

Cette cérémonie, qui était ordonnée par l'Eglise et qui se pratiquait dans tous les royaumes chrétiens, est trop bizarre et trop extraordinaire pour cpie nous n'en fassions pas mention. L'épreuve du congrès avait lieu lors de la dissolution d'un mariage pour "cause d'impuissance de l'homme ou de la femme, et consistait à faire exécuter sous les yeux d'experts l'acte même de la génération. Assez ordinairement les juges ecclésiastiques commettaient à ce soin un médecin, un chirurgien et une matrone; dans les grandes circonstances, ils assistaient aux épreuves, et faisaient examiner les femmes par des hommes et les hommes par des femmes. On choisissait alors de jeunes et belles courtisanes pour vérifier l'état de l'homme sous le rapport de la virilité active, et pour provoquerpar de voluptueux attouchements « Vcrectio pudendi et ejaculatio seminis. » Lorsqu'elles en étaient venues à leurs fins, elles examinaient la semence, discouraient sur sa nature féconde ou inféconde, faisaient des dissertations sur la conformation de la verge, et discutaient « de capacilale foraminis et de prsepulio. »

Pendant l'expérimentation faite sur le mari, les médecins procédaient à des recherches attentives et minutieuses sur la femme pour reconnaître son intégrité, chose bien difficile, juiisque, suivant le témoi» gnage des hommes de l'art, après dix ans d'une prostitution notoire, la seule inspection matérielle laisserait encore dos doutes sar la perte de la virgiii:,té Si

CLÉMENT IX

les docteurs décidaient qne la femme était encore pucelle et qu'elle était impuissante par étioitesse, ils devaient, en vertu d'une bulle d'Innocent III, venir en aide au mari, et y porter remède par voie de perforation, d'incision ou de toute autre manière, el jusqu'à ce que la patiente fût en danger réel de mort. Les experts et les matrones faisaient ensuite leur ra]iport à la cour d'Eglise ; et comme les 'déclarations habituelles portaient que l'homme et là femme étaient aptes à la consommation du mariage, les juges ecclésiastiques ordonnaient le congrès, ou, comme le dit Antoine Hotman, l'exploration la plus brutale que l'on saurait imaginer.

« On faisait jurer aux deux éjioux qu'ils travailleraient de bonne foi à l'accomplissement de l'œuvre de la génération sans y mettre obstacle ni empêchement; puis on les dépouillait de leurs vêtements, et on les examinait de nouveau depuis le sommet de la tète jusqu'à la plante des pieds, dans les parties les plus secrètes; ensuite les jeunes matrones lavaient le mari avec de l'eau tiède et parfumaient tout son corps pour le disposer à la volupté; les médecins faisaient placer la femme dans un demi-bain, l'aidaient euxmêmes à faire des ablutions, l'essuyaient et la parfumaient à son tour; enfin les deux conjoints se couchaient sur un lit dont les courtines restaient entr'ouvertes, les matrones et les experts présents. Alors commençait une scène révoltante d'obscénité et de ridicule par suite des altercations du mari ou de la femme 1... Après quoi tous deux se levaient, et une nouvelle investigation avait lieu pour constater l'état de la femme, et pour vérifier s'il y avait eu intro-

mission et émission. Procès-verbal était dressé du tout, et la cour d'Kglise prononçait la sentence. » Telle était l'épreuve du congrès, que les évêques persistèrent à ordonner jusqu'au jour où le pouvoir civil, révolté d'une telle immoralité, vint l'abolir en France, malgré les récriminations des ecclésiastiques.

Sa Sainteté non-seulement confirma le mariage de don Pedro et de la reine, mais encore elle consentit à pourvoir à la nomination de toutes les prélatures vacantes; ce que la cour de Rome avait refusé jusqu'à cette époque. Par suite de cette concession, le roi d'Espagne se trouva obligé de reconnaître l'indépendance du Portugal. Clément IX s'applaudit d'autant plus du succès de sa politicjue à l'égard de ces deux pays, qu'il comjitait se servir de l'intluence qu'il venait d'acquérir sur leurs princes pour en obtenir des secours d'hommes et d'argent, afin da pousser vigoureusement la guerre contre les Turcs. Malheureusement il n'eut pas le temps de réaliser ses proje-ts; il apprit que les Turcs venaient de s'emparer de Candie, malgré la brave défense de la garnison vénitienne, et que cette île était tombée au pouvoir du sultan Mahomet IV, par l'indigne trahison des jésuites.

Celte nouvelle causa au saint-père un chagrin si violent, C[u'il fut saisi d'une fièvre chaude dont il mourut le 9 décembre 1669. Le Père Nodot essaye de disculper sa société de l'accusation d'avoir causé la mort de Clément IX, et prétend que Sa Sainteté, qui était adonnée à l'intempérance, avait tout simplement succombé à une indigestion à la suite d'un excès de table.

TITSTOIRK DF.S PAPES

CLEMENT X

Vacance du saint-siége. — Ëlection de Clément X. — Népotisme du nouveau pape. — Le cardinal Pauluzzi gouverne l'Église. — Le saint-siége perd sous ce règne une partie de son influence politique. — Commencement de la querelle du droit de régale. — Histoire de la quiéiiste Antoinette Bourignon. — Ses amours mystiques avec Jésus-Ctirist. — Ses extases. — Elle accouche spirituellement d'un grand nombre de disciples. — Haine de Louis XIV contre les jansénistes. — Vices honteux du saint-père. — Il meurt usé par l'ivrognerie.

Les cardinaux, entrés en conclave le 20 décembre, c'esl-à-dire onze jours après la mort de Gl(''ment IX, n'avaient pas encore nommé de pape au bout de quatre mois, pai- l'effet des brigues qui divisaient le sacré collège; enfin, dans les derniers jours du mois d'avril, les factions de Chigi, de Barherini et de Rospigliosi, jusque-là si hostiles l'une à l'autre, se réunirent et proclamèrent souverain pontife par adoration, Emile Altiéri, vieillard de quatre-vingts ans, qui fut intronisé sous le nom de Clément X.

La famille du nouveau pape était des plus ancienne« de Rome et noble à la manière d'Italie, où ceux qui peuvent vivre sans exercer de profession prennent le titre de gentilshommes et achètent le droit de se faire appeler comte ou marquis. Gomme Altiéri n'avait que des nièces, il adopta solennellement pour cardinal-neveu Antonio Pauluzzi, le beau-frère de Gasparo Pauluzzi, qui venait d'épouser dona Laura, une de ses parentes, et combla de dignités et de faveurs tous les membres de sa nouvelle famille. Sa Sainteté nommaAntonio premier ministre ou cardinal padrone avec cent mille écus de pension, éleva son frère don Angelo à la dignité de général des galères, et gratifia don Gasparo de la charge de généralissime des troupes pontificales.

Quand il eut suffisamment pourvu sa famille adoptive de terres, de bénéfices, de domaines et de prin-

cipautés, le pape se reposa, et remit tout le fardeau du gouvernement del'Êghse aux mains du cardinalneveu, qui s'en servit pour accroître sa fortune, sans s'inquiéter des malheurs des peuples ni des guerres lenibles que se faisaient les souverains. Il faut dire, cependant, que ses efforts pour arrêter le mal n'auraient produit aucun résultat, car les puissances européennes ayant pris vis-à-vis du saint-siége une position complètement indépendante, l'influence de la cour romaine se trouvait annihilée dans le conflit des grands intérêts politiques qui s'agitaient entre les souverains.

Le monde catholique s'était divisé en deux camps ennemis, le parti français et le parti autrichien, tous deux cherchant à s'anéantir , tous deux employant leurs efforts pour s'assurer le triomphe dans la lutte, tous deux faisant passer les intérêts de leur politique avant les intérêts religieux. Ainsi, quoique fougueux catholique, Louis XIV,aulieti d'ohéirau |iape, voulait lui tracer sa conduite; et dans son dépit de voir que Clément X et son neveu Pauluzzi Altiéri favorisaient la maison d'Autriche, il empiéla sur le pouvoir spirituel , il confisqua de sa propre autorité des biens ecclésiastiques , il revendiqua le droit d'établir des pensions militaires à la charge des bénéfices de l'Eglise, il déclara par un édit que le souverain avait le droit de percevoir les revenus d'un évêché pendant

CLÉMENT X

sa vacance et d'en conférer les bénéfices qui eu dépendaient, droit qui devint si célèbre sous le nom de régale; enfin, ce qui fut un coup terrible pour le saint-siége, il plaça les monlistes ou porteurs de rentes romaines sous une surveillance restrictive, pour arrêter les envois trop considérables d'arjj^ent (pii étaient faits à la cour de Rome par les fidèles pour l'achat des indulgences.

Le souverain pontife réclama faiblement contre l'usurpation des privilèges ecclésiastiques par le pouvoir temporel, d'abord parce que ses protestations n'eussent point été écoutées, ensuite parce (|u'il était tout à fait incapable de prendre une résolution énergique, l'abus des liqueurs fortes l'ayant plongé dans un état d'idiotisme presque continuel. On rapporte même au sujet des habitudes d'ivrognerie du saintpère une anecdote assez curieuse : « Un soir, dit le chroniqueur italien, que Sa Sainteté s'était enivrée comme à son ordinaire avec un moine de Saint-Sylvestre, son confesseur, il lui prit fantaisie de nommer cet indigne frocard archevêque , et de faire son sommelier cardinal. Les brevets furent signés; elle Jendemam Antonio Pauluzzi eut grand'peine à empêcher les titulaires de faire usage de ces pièces et de réclamer le bénéfice de leurs brevets >>

A cette époque appai'ut en France une femme appelée Antoinette Bourignon, qui fit grand bruit dans la secte des illuminés ou quiétistes. Cette femme singulière était née à Lille; et si l'on en croit ses propres aveux, elle était d'une laideur telle eu venant au monde, que .ses parents avaient délibéré s'ils ne l'étoufferaient pas; en grandissant, ses imperfections disparurent, mais sa mère conserva pour elle une telle aversion, qu'il lui était défendu de paraître en sa présence et de sortir d'un grenier où elle était reléguée. La jeune Bourignon, quoique abandonnée à elle-même, apprit à lire et employa les longues heures de la solitude à la lecture de livres mystiques et des histoires des premiers anachorètes, qu'elle avait trou vés dans son grenier. Cette étude enflamma son imagination ardente ; elle eut des visions, des extases, se crut inspirée, elle entra en conférence avec des esprits, et se figura que Dieu avait avec elle de longs entretiens et lui ordonnait de se retirer dans un couvent pour se consacrer à la vie religieuse.

Elle se préparait à en faire la demande à son père, lorsqu'une nuit, dans une nouvelle vision, Jésus- Christ lui dit : « Que les moines et les nonnes étaient aussi infâmes que les prêtres, dont l'abomination criait vengeance, et qu'il viendrait un temps où cette engeance infernale se dévorerait elle-même et mourrait en se déchirant. »

Antoinette Bourignon demeura alors dans la maison paternelle jusqu'au moment où elle fut recherchée en mariage par un jeune homme ; elle avait dix-huit ans. Au lieu d'obéir à ses parents, qui voulaient lui donner un mari, la jeune illuminée prit un déguisement d'ermite et se sauva dans la campagne, où par malheur elle tomba au milieu d'une bande de soldats. Le chef de la troupe conçut quelques soupçons sur le sexe du moine à sa tournure et à l'air de son visage; et quand il eut reconnu qu'il avait affaire à une femme, il ne se fit aucun scrupule de la traiter comme une courtisane, et après l'avoir violée,

il pirinil à loi'te sa buiule, qui était composée de plus de quatre cents hommes, d'agir de même.

Antoinette, par une grâce toute particulière de Dieu, affirme l'iiistorien qui a écrit la vie de cette femme extraordinaire, ne perdit pas cependant sa virginité; quand la troujie se fut éloignée, elle se leva aussi pure qu'auparavant et se réfugia chez un curé de village, qui la cacha dans son église, et la fit entrer, avec l'assentiment de l'archevètiue de Cambrai, dans le couvent de Saint-Symphorien. Elle propagea ses doctrines parmi les nonnes, et se vit bientôt à la tête de nombreuses prosélytes (pii avaient comme elle des visions et des extases.

Malgré les succès qu'elle obtenait à Saint-Symphorien, elle n'y fit pas un long séjour, s'étant aperçue que la débauche avait établi son temjile dans le monastère, et que les jésuites conlésscurs des religieuses avaient des relations criminelles avec leurs pénitentes. Toutefois, avant de quitter le couvent, elle voulut emmener avec elle plusieurs nonnes extatiques, et en fit la proposition à une de ses prosélytes, qui révéla le complot à la supérieure. Antoinette Bourignon fut immédiatement chassée delà sainte maison; et comme elle n'osait pas retourner chez ses parents, elle se réfugia chez un curé des environs de Lille.

Ce prêtre, qui l'avait d'abord accueillie par un sentiment de piti'', devint éperdument amoureux d'elle, et chercha à lui faire partager sa coupable ardeur ; plusieurs fois même il voulut s'introduire la nuit dans sa chamdre et jusque dans son lit. Comme elle lui opposait toujours une résistance invincible, son amour se changea en véritable fureur. Une nuit, le terrible curé, exaspéré par ses refus, fut pris d'une sorte de vertige, et lui tira deux cou])s de fusil qui heureusement ne l'atteignirent pas.

Antoinette Bourignon s'échappa en chemise de la maison du curé, et courut se réfugier chez un fervent catholique qui demeurait dans le voisinage. Celui-ci conçut bientôt pour elle une passion extrêmement violente et faillit la faire tomber dans un piège. Pour capter sa confiance, il aflecta de répéter souvent qu'il ne mettait aucune différence entre une belle femme et une femme laide, entre le vin et l'eau ; puis il lui proposa de passer la nuit dans le même lit, sans aucun voile ni l'un ni l'autre, à l'exemple des premiers saints de l'Église, pour avoir le mérite de résister aux désirs de la chair. Antoinette accepta ; mais à peine était-elle couchée avec cet enthousiaste, qu'elle reconnut qu'elle avait afl'aire à un hypocrite; celui-ci l'étreiguit dans ses bras et chercha à assouvir sa brutale passion; heureusement elle parvint à se dégager, et put sauver encore une fois sa virginité.

Elle retourna à Lille, et comme sa mère était morte, Antoinette Bourignon réclama sa part d'héritage, plaida, et perdit son procès. Forcée alors de vivre de son tr.ivail, les visions cessèrent, et son humeur turbulejite parut singulièrement adoucie. Ce temps de repos dura environ deux années; enfin, après la mort de son père, elle se trouva maîtresse d'une fortune assez considérable en terres, en maisons et en argent, qu'elle augmenta par une stricte économie, et parce que, de son propre aveu, « elle ne trouvait point de pauvres dans ce monde qu' fussent dignes de l'aumùne. »

Malgré son peu de cliaritô pour les mallieureux, elle soUiiita et ohlint le litre do directrice de l'hùpltal do Notre-Dame des Sopt-Douleurs, où elle prit l'habit de «lint Augustin. Avec les habitudes de couvent revinrent les extases et les visions ; Antoinette crut voir partout dos démons et des sorciers; bientôt toutes les nonnes qui liabitaient la sainte maison curent les mêmes apparitions et furent déclarées sorcières et possédées L'autorité séculière fut obligée d'intervenir; la supérieure des sœurs de l'hôpital fut accusée d'avoir un commerce horrible avec le diable, et se trouva en butte aux persécutions des dévols. Elle quitta précipitamment Lille, passa en Flandre, puis dans le Brabant, et s'arrêta à Amsterdam, oîi elle eut avec Dieu des conversations plus longues et plus intimes que de coutume.

Depuis quelque temps déjà, Antoinette Bourignon avait renoncé à toute praliciue extérieure du culte matériel, n'allait pointa la messe et ne se confessait plus. « Dieu me jugeant enfin digne de lui, dit la visionnaire dans ses mémoires, parut vouloir s'attacher à moi pour jamais, et m'ordonna de désirer des enfants; ce que je fis. Immédiatement je sentis que le céleste pasteur m'enlaçait dans ses bras et me couvrait de baisers; puis je tombai sans connaissance,

enivrée de voluptés infinies Ma virginité avait

disparu, j'étais enceinte ; neuf mois après, j'enfantai spirituellement des disciples, non sans soutîrir les douleurs corporelles et les tranchées les plus aiguës, douleurs qui se sont renouvelées, ajoute-t-elle, à chaque augmentation de ma famille mystique. »

L'exactitude de ces visions surnaturelles se trouve affirmée dans les ouvrages d'un prêtre de l'oratoire de ÎMalines, nommé le Père Cordt, qui ne quittait la sainte fille ni jour ni nuit, couchait parfois dans son ht, et qui, en qualité de disciple, l'accompagna dans tous ses voyages jusqu'à sa mort.

Antoinette Bourignon prétendit encore « qu'elle avait vu Adam tel qu'il était avant sa chute, et tel que le seraient les hommes dans la béatitude éternelle, c'est-à-dire avec un corps transparent et réunissant les deux sexes. Elle affirmait qu'à la place de l'organe de la virilité Adam avait un nez ordinaire, mais renversé, d'oiî s'exhalaient des parfums exquis, et que les narines étaient remplacées par deux matrices de femmes blanches et vermeilles, dont l'une contenait des œufs semblables à des perles fines, et dont l'autre renfermait une liqueur propre à les animer; et que l'heureux possesseur de cette double faculté génératrice, embrasé par l'amour de Dieu, procréait de nouveaux êtres par son nez miraculeux, au milieu de jouissances infinies. »

Aussi longtemps qu'Antoinette Bourignon, le Père Cordt et leurs prosélytes se contentèrent de discuter sur des folies, on les laissa parfaitement tranquilles ; mais lorsqu'ils voulurent se mêler de politique, on vint troubler leurs conférences. Antoinette, forcée de quitter la Hollande, vint s'établir dans la petite île de Xoordstrandt, qui dépendait du Holstein, et dont le Père Cordt était propriétaire.

Elle se décida alors à écrire pour propager ses

doctrines et travailler à la réforme de l'Eglise; elle monta une imprimerie pour les langues française, llamundo et allemande, et ne la laissa jamais chômer un instant. « Elle annonçait entre autres choses que ceux qui paraissaient les jilus saints jianui les prêtres n'étaient que des hypocrites, ([ue tous les ciirétiens avaient pactisé avec le diable, que le pape était le chef des antechrists spirituels dont se composaient toutes les sectes répandues dans le monde ; que le culte, les sacrements, les mystères étaient des impiétés inventées par le malin esprit; que les sermons n'étaient que des parades où les prêtres se jouaient de leur auditoire ; que les miracles attribués aux saints n'étaient que d'odieux mensonges; que les entretiens spirituels n'étaient que de vaines disputes de mots, les livres de dévotion des manuels de perdition, et les vêtements de pénitence et de mortification des couvertures qui servaient à cacher la débauche et l'infamie. »

Comme elle attaquait les prêtres de toutes les communions, les ministres luthériens la persécutèrent, ainsi qu'avaient fait les catholiques, et l'obligèrent à quitter le Holstein et à errer de ville en ville jusqu'à sa mort.

« Il était temps pour elle de ([uitter ce monde, dit Bayle, car le bourigonisme prit un grand développement, surtout en Bresse, et la pauvre enthousiaste, qui croyait ressentir des tranchées à chaque augmentation de disciples, aurait cruellement souffert de la multiplication de sa famille mystique. »

En France, les querelles entre les jansénistes et les molinistes venaient d'éclater de nouveau et menaçaient sérieusement de troubler le royaume. Les jésuites poursuivaient à outrance leurs adversaires; et telle était leur haine contre les solitaires de Port- Royal, qu'ils préféraient voir triompher l'athéisme, plutôt que de tolérer la propagation du jansénisme ; ainsi ils faisaient brûler par la main du bourreau une critique que le docteur Perrault avait publiée contre eux, sous le titre de « Morale pratique des jésuites, M et ils n'élevaient pas la plus légère plainte contre le « Traité théologique et politique » que publiait le célèbre juif Benoît Spinosa, et où l'auteur soutenait que Dieu n'était pas un être infiniment parfait; qu'il n'était pas même doué d'intelligence; que pour tout dire, il affirmait que la divinité n'était autre chose que cette force ou cette vague énergie de la nature, qui pense dans les hommes, qui sent dans les animaux, qui végète dans les plantes, et qui rassemblé les atomes de la matière inerte.

Ce panthéisme matériel ne trouva nul contradicteur à son apparition parmi les catholiques, pas même à Rome. Il est vrai qu'on ne s'y occupait point de religion, et qu'il importait peu au carJinal-neveu que les fidèles eussent telles ou telles croyances, pourvu qu'ils acquittassent régulièrement les taxes et les impôts dont il les accablait.

Enfin, Antonio Pauluzzi dut résigner la suprême puissance ; le saint-père, accablé de vieillesse, usé par l'ivrognerie, tomba dans un état do prostration ([ui lui enleva jusqu'à la faculté de se niuuvuir. et •éteignit le 26 juillet 1676.

INNOCENT XI

Election d'Innocent XI. — Histoire du pape avant son exaltation. — Querelles entre le nouveau pontife et Lr uis XIV. — Le Père La Chaise, confesseur de Louis XIV. —Synode des évâques de France. — Les quatre propositions des libertés de l'Eglise ga'licane. — Innocent anatliéinatise les prélats français qui avaient assiste au concile national, — Réaction catholique en Angleterre. — Conspiration des papistes. — Le Parlement anglais fait arrêter un grand nombie de jésuites — Pir Edmondbury G"dfrey est assassiné par ordre île la reine d'Angleterre. — Bill qui e.vclut du trône de la Grande-Bretagne le fanatique duc d'York, frère du roi. — Charles II casse le Parlement et fait égorger ses sujets. — Les whigs et les torys. — Mort de Charles II. — Y.inatisme de Louis XIV. — Révocation de l'édit de Nantes. — Jacques II sur le trône d'Angleterre. — Supplice de Monmouth. — Condamnation du quiétiste Michel Molinos. — Abolition des franchises pour les ambassadeurs à Rome. — Louis XIV lait insulter le pape par le marquis de Laverdin. — Mort d'Innocent XI.

Les cardinaux entrèrent en conclave le soirmt'ine des funérailles de Clément X ; comme toujours, la brigue décida de l'élection, et après deux mois de luttes et de tiraillements, les membres du conclave proclamèrent souverain pontife le fils d'un banquier, le cardinal OJescalchi, qui lut adoré sous le nom d'Innocent XI.

Ce pape, d'un caractère impérieu.x, altier et opiniâtre, était né dans les États d'Autriche ; avant d'embrasser la carrière ecclésiasti([ue, il avait suivi le métier des armes ; et lorsqu'il ceignit la tiare, on pouvait voir encore sur son front l'empreinte qu'y avait laissée le casque.

Louis XIV lui p:irutun rival dij,'iie(k' lui et contre lequel il devait déployer sa double énergie belliqueuse et sacerdotale. Le moment était d'autant plus opportun de rompre la paix avec ce monarque, qu'il était en guerre avec l'empereur a]iost()li(jue romain, Léopold d'Autriche, et ijue Châties II d'Kspagne, et Charles IV, duc de Lorraine, s'étaient ligués avec les bérétiqucs des Provinces-Unies pour accabler le roi très-chrétien, qui de son côté avait fait alliance avec Mahomet IV, empereur des Turcs. Le jiape saisit le prétexte du droit de régale que réclamait

Louis XIV, et déclara que le souverain n'avait pas le droit d'abuser de cette coutume établie en France, de disposer des rentes et des bénéfices des sièges vacants, ni de s! emparer des revenus des abbayes et des Eglises, sans avoir égard à leurs exemptions, à leurs immunités et à leurs privilèges.

Le saint-père se trouva appuyé dans sa démarche par les jésuites et même par les prélats jansénistes; toutefois il n'osa pas rompre ouvertement avec Louis XIV, et se contenta de lui envoyer un simple bref d'avertissement. La modération du souverain pontife était motivée par la situation financière du saint-siége ; comme les dépenses avaient excédé les recettes d'une somme considérable, il était à craindre ([ue le moindre bouleversement n'entraînât la banqueroute. Innocent voulut donc gagner du temps pour parer aux inconvénients d'une semblaltle position. D'abord il supprima d'énormes émoluments ([ui étaient |)ayi's aux ncvettx des papes défunts ou à leurs créatures, il abolit une foule de charges inutiles, remit de l'ordre dans l'adrainislralion des finances, et répartit les impôts sur les nobles qui en avaient été exemptés; ensuite il réduisit l'intérêt des fonds de l'Etat à trois pour cent, lit de nouveaux

IIISTOIUK I)1:ï> l'Al'KS

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Cliailes II, roi d'Anglelerre, liclie, hypociilo, sanguinaire cl despole

emprunts, doiihl;! les taxes, et parvint à i-élalillil'équilibre entre les recettes et les dépenses.

Lorsque l'habile pontife eut remis les choses sur un bon pied, il reprit ses projets contre Louis XIV, et lui écri\it; « Très-cher fils en Jésus-Christ, nous avons déjà représenté à Votre Majesté combien l'ordonnance qu'elle publia, sous le règne de notre prédécesseur, sur la régale, était injurieuse aux libertés ecclésiastiques, contraire aux droits divin et humain, et éloignée de l'exemple et des usages légués par les anciens rois. Ci-pendant nous avons appris que vos agents foulent aux pieds l'autorité des évêques, troublent Tordre et la discipline de l'Église, ouvertement et avec l'as-sentiment de la puissance royale. Nous n'accuserons pas Voire Majesté de ces déplorables scandales; nous en ferons retomber le biàrae

sur vos consi;iller.'^, qui ne vous ont pas averti cou rageusement que vous vous écartiez de la droite voie, qui ne vous ont pas dit de vous ressouvenir que vous aviez prononcé devant Dieu le serment de verser votre sang pour le maintien de la foi et la défense des libertés de sa sainte Eglise ; nous excommunierons ces làohes courtisans qui ne se sont pas rap pelé que Dieu doit être obéi avant les hommes, que la vie des rois et des princes passe rapide comme l'éclair, que le plus puissant des souverains, comme le dernier de ses sujets, après cet instant terrible, appelé au tribunal de l'Eternel, y comparaît sans sceptre, sans couronne, sans manteau de pourpre, sans gardes, sans suite, ni aucun des terrestres insi gnes de sa puissance mondaine ; que là. Votre Majesté n'aura pour cortège que ses crimes, et qu'autour

L'iiifàme Louis XIV, l'ordonnateur des dragonnades des CcveniiJS

69it

d'elle se dresseront les vieil. nos de ses eruautés pour ciier vengeance.

<- Pour nous, qui ne redoutons pas de vous faire entendre le lans^age énergique do la vérité, et qui désirons vous empêcher de combler la mesure de vos iniquités, nous vous prévenons que votre édit sur la régale est une œuvre impie, et que vous ne sauriez trop vous hâter de rapporter ce décret, pour mériter votre pardon devant Dieu. Nous n'ignorons pas que vous cherchez à racheter les crimes de votre vie par de louables actions, que vous détruisez les synagogues, que vous persécutez les hérétiques, et que vous voulez vous préparer pour le ciel des récompenses infinies ; mais prenez garde que votre main gauche ne renverse ce qu'aura édifié votre main droite ; et rappelez-vous que l'Apôtre a dit : Celui qui tombe volontairement dans le péclié perd le mérite de ses œuvres pies.

« Nous sommes navré de douleur en songeant que la mort peut vous surprendre pendant que votre conscience est chargée de la plus exécrable des iniquités ; aussi nous nous empressons de vous crier de la part de Dieu : « Rétractez l'ordonnance de la ré- « gale, abolissez tout ce que vous avez entrepris con- « tre la liberté et les droits temporels de l'Eglise, ou « bien redoutez mon indignation ! » Si après ce nou- ■vel avertissement vous n'obéissez pas aux ordres de Dieu, si Votre Majesté ne sort pas de la voie funeste où elle s'est engagée, nous nous servirons des armes terribles que Jésus-Christ a placées entre nos mains. Assurément l'accomplissement de notre devoir nous exposera à de terribles tempêtes; mais dans cette sainte lutte, nous mettrons notre gloire à souffrir pour la croix de Jésus-Christ !

« Donné à Rome, le 27 décembre 1679. »

Tout en paraissant n'avoir en vue que l'intérêt de la religion, il était facile de voir que le pape ne songeait qu'à rétablir l'omnipotence du saint- siège; de même qu'il était évident que Louis XIV, sous prétexte de soutenir les droits de sa couronne, voulait, en se rendant maître des bénéfices ecclésiastiques, placer le clergé dans sa dépendance et s'en servir pour dominer le peuple.

Innocent XI avait deviné Louis XIV, et celui-ci avait pénétré les secrètes espérances du saint-père ; la lutte s'engagea donc entre la royauté et la papauté.

Jamais prince n'avait peut-être gouverné plus despotiquement son empire que Louis XIV et n'avait été plus parfaitement le maître de ses sujets; tous, nobles, prêtres et bourgeois, rampaient à ses pieds comme de vils esclaves ; et le prince de Gondé, pour peindre l'asscnissement du clergé, disait « que s'il prenait fantaisie au roi d'embrasser le protestantisme, les prêtres seraient les premiers à l'imiter. » Le Père la Chaise lui-même, le petit-neveu du Père Cotton, qui était devenu à son tour confesseur du roi, et qui dirigeait depuis cinq ans la conscience de Louis XIV, s'était rangé de l'avis du monarque au sujet de la régale, et quoique jésuite, faisait de l'opposition au saint-siége. Quelques historiens accusent même le bon Père d'avoir contribué à inspirer à son auguste pénitent le désir de secouer entièrement le joug de la cour de Rome pour avoir à sa disposition la feuille des bénéfices.

Au lieu d'obéir aux injonctions du pape. Louis XIV réunit les principaux prélats du royaume en conseil, dans le palais de Monseigneur Marea, métropolitain de Paris, et les saisit de l'affaire. C(Mix-ci, qui suivaient tous l'impulsion du Père la Chaise, se gardèrent bien de le contredire, et confirmèient le droit de régale sur toutes les Églises de France. L'archevêque de Paris composa même sur cette matière un ouvrage fort indigeste, intitulé : « Accord du sacerdoce et de l'empire. » Innocent XI ordonna immédiatement à ses canonistes de réfuter ce livre, et renouvela ses instances auprès do Louis XIV pour qu'il abandonnât ses prétentions à la régale. Le monarque se sentant appuyé par le clergé, tint bon, refusa de se soumettre, et prenant pour prétexte que les libertés de l'Eglise gallicane étaient en danger par suite des envahissements de la cour de Rome, il convoqua un concile national pour défendre les droits de sa couronne.

Bossuet, l'illustre évêque de Meaux, qui était gagné à la cause du roi, ouvrit les séances par un discours extrêmement habile ; il affecta la plus respectueuse déférence pour l'Eglise romaine, la nomma la mère, la nourrice et la maîtresse de toutes les Eglises, en insinuant toutefois qu'il était nécessaire d'examiner les droits fondamentaux de la puissance civile et de l'autorité rehgieuse. Après cinq mois de délibérations, l'assemblée publia les quatre propositions suivantes, qui comprenaient ce qu'on appelle encore de nos jours les libertés de l'Eglise gallicane.

« 1° Le pape et l'Église universelle n'ont aucune autorité ni directe ni indirecte sur le temporel des princes, et ne peuvent ni déposer les souverains ni délier leurs sujets du serment de fidélité.

" 2" L'autorité des conciles généraux est au-dessus de celle des papes, ainsi qu'il a été décidé dans la quatrième et dans la cinquième session du concile de Constance, décision que l'Eglise de France reconnaît comme universellement approuvée et applicable même aux temps où il n'existe point de schisme.

« 3° L'autorité du siège de Rome, quant à la discipline, reçoit sa force du consentement des autres Eglises, et l'exercice de la suprême puissance ecclésiastique doit être tempéré par les canons.

« 4° Dans les questions qui concernent la foi, les décisions des papes ne sont pas infaillibles ; elles ne deviennent telles que par l'approbation de l'Église. »

Ces propositions, qui étaient principalement l'ouvrage de Bossuet, furent signées par huit archevêques, par vingt-six évêques et par trente-quatre députés du second ordre du clergé. Le roi en ordonna l'acceptation et l'enseignement dans toutes les universités, dans les facultés de théologie et de droit canon, par un édit intitulé perpétuel et irrévocable. Innocent XI en fut tellement indigné, qu'il assembla immédiatement le sacré collège, et prononça en plein consistoire une excommunication contre tous les prélats qui avaient assisté au concile de Fiance, et fit bri!iler publiquement par la main du bourreau les quatre propositions qu'ils avaient décrétées. Sa Sainteté ne s'en tint pas là; comprenantque ses foudresimpuissantes n'intimideraient pas le clergé français, elle résolut de se créer des défenseurs dans les rangs mêmes de ses ennemis, et de corrompre au lieu de menacer.

INNOCENT XI

Conformément à ses instructions, le légat chercha à se réconcilier avec les jansénistes; il lit même des ouvertures au théologien Arnauld et à((ueli|ues autres solitaires de Port-Royal, et leur offrit des chapeaux de cardinaux s'ils voulaient embrasser la cause du pape et défendre l'omnipotence du saint-siége. Arnauld repoussa les propositions du légat, et écrivit en faveur des maximes publiées par les ecclésiastiques français. Mais quelques-uns des disciples de l'abbé de ^ainl- Cyran se montrèrent de meilleure composition, entre autres les moines Sfondrati et d'Aguirre ; ils furent décorés de la pourpre romaine, gratifiés de riches bénéfices, et en échange ils déclamèrent contre le concile national de 1682.

De son côté, Louis XIV distribua les sièges et les abbayes aux signataires de la déclaration, afin d'empêcher les défections; et comme Sa Sainteté refusait de donner aux protégés du roi l'institution canonique, il en résulta (jue les églises se trouvèrent avoir des pasteurs qui ne pouvaient ni recevoir l'ordination ni exercer aucun acte spirituel. Ainsi la dissidence entre la cour de Home et celle de France devenait de jour en jour plus grave.

En Angleterre, les choses commençaient également à prendre une tournure moins favorable aux intérêts du saint-siége. Les murmures du peuple et les représentations du Parlement avaient rappelé à Cliarles II que la tète de son père était tombée sous la hache du bourreau. Le prince paraissait avoir abandonné ses projets extravagants de monarchie absolue et de restauration du papisme dans les Etats de la Grande- Bretagne; il affichait même un grand désir de se rendre populaire, et mariait sa nièce au prince d'Orange. Tout cela n'était que ruse et fourberie; et la découverte de la fameuse conspiration des papistes vint mettre au grand jour l'infamie du roi. Cette conjuration ténébreuse, qui comptait parmi sesmembres^les évèques, les lords, les personnages les plus influents de la cour, le duc d'York, frère du monarque, Catherine de Portugal, femme de Charles II, et le roi luimême, avait pour but de rétablir le catholicisme en Angleterre, de massacrer les presbytériens, et de renverser le gouvernement constitutionnel pour y substituer le despotisme.

Charles II s'était réuni aux conjurés pour ce dernier point, et s'était réservé de décider plus lard de l'opportunité des mesures à prendre pour le triomphe du papisme ; son intention secrète était de se servir des catholiques pour renverser le Parlement, et de se ranger ensuite du côté des presbytériens contre les papistes, pour se faire reconnaître roi absolu à la faveur des troubles, c'est-à-dire qu'il comptait trahir à la fois le peuple anglais et les catholiques. JMais il avait affaire à des gens plus habiles que lui, car les chefs de la conjuration, tout en paraissant soumis à ses volontés, avaient décidé qu'ils le tueraient luimême et qu'ils placeraient sur le trône le duc d'York •son frère.

Le complot était à la veille d'éclater, lorsqu'un jésuite, nommé Titus Oates, l'un des conspirateurs, cédant aux cris de sa conscience, se rendit chez un juge de paix de Londres, sir Edmcndbury Godfrey, et lui fit la révélation de tout ce qu'il savait. Entre autres choses, Titus Oates déclara que le pape, se

considérant comme en droit de revendiquer la possession de r.Vngleterre et de l'irhaule, d'après l'hérésie du souverain et du peuple, s'était adjugé tacitement la souveraineté de ces deux royaumes, et les avait remis aux mains des jésuites comme étant le patrimoine de saint Pierre. Qu'en conséquence, le Père Oliva, général de leur ordre, avait été déclaré légat du saint-siége; que plusieurs seigneurs catholiques avaient été également désignés par le pontife pour remplir les principales charges de l'Etat ; que lord Arundel devait être créé chancelier ; sir William Godolfin, garde du sceau privé; que Coleman, secrétaire du duc d'York, devait être promu au secrétariat d'Etat ; Langhorne à la charge de procureur en chef; lord Bellasis à la dignité de généralissime des armées ; lord Petre au grade de lieutenant général, et lord Strafford à l'emploi de trésorier.

Il révéla en outre que les jésuites, à l'insu des conjurés, avaient formé un tribunal secret, où il avait été décidé que le roi d'Angleterre, qu'on désignait sous le nom de bâtard noir, serait empoisonné pour avoir marié sa nièce à un hérétique. Il dit même que cette décision avait été communiquée au Père la Chaise, confesseur du roi de France; que celui-ci avait offert dix mille livres à sir Georges Wakeraan, médecin de la reine, pour se ciiarger de cette affaire, et que le docteur en avait exigé quinze mille, qui lui avaient été accordées immédiatement.

Titus Oates déclara que les révérends Pères, craignant que le docteur ne remplît pas sa promesse, avaient soudoyé quatre bandits qui devaient poignarder le roi dans sa voiture un jour qu'il se ren drait au Parlement, et que dans le cas où ils viendraient à manquer leur coup, deux autres conjurés, nommés Gove et Pickering, devaient tirer sur le roi avec des balles d'argent; que le premier avait demandé pour son salaire quinze cents livres, et le second trente mille messes pour le racheter des flammes du purgatoire.

Il ajouta que Coleman, secrétaire du duc d'York, avait eu entre les mains l'ordre écrit du tribunal secret, en ce qui concernait le projet d'empoisonner ou de poignarder le roi ; que lui-même avait été chargé de lui porter plusieurs lettres dans ce but; qu'un pari de cent livres avait été ouvert entre plusieurs jésuites relativement à la mort de Charles II, les uns émettant l'avis que le prince n'existerait plus aux fêtes de Noél, les autres soutenant qu'il ne pouvait être assassiné qu'après celte époque. Il révéla en outre que les catholiques avaient projeté de mettre le feu aux quatre coins de Londres, et d'en agir de même dans les principales villes des trois royaumes ; qu'à un signal donné, vingt mille hommes devaient partir de Flandre, débarquer en Angleterre, pénétrer à Londres, et faire pleuvoir sur le peuple des balles à feu, qu'ils avaient nommées pilules piquantes de Tewksbury; qu'un soulèvement général avait été ménagé en Irlande, et qu'enfin la couronne devait être offerte solennellement au duc d'York, parce qu'on était assuré qu'il n'hésiterait pas à faire le serment d'extirper la religion protestante. y

Plusieurs jésuites dénoncés par Gates furent arrêtés immédiatement. Coleman. qui d'abord s'était caché, vint ensuite se mettre entre les mains du secrétaire

HISTOIRE ni:s PAPES

d'Etat, et se présenta fièrement devant les magistrats, comme si la liante protection du duc d'York eût dû le garantir de tout dantrer. Les investigations de li jii>Mioe suivirent néanmoins leur cours: sir Edniondimry GodtVey, qui avait été commis pour prondro des informations sur cette ténéljreuse afl'aire, s'acijuittait de son devoir avec un zèle extrême, faifsait des perquisitions clieztoutes les personnes suspectes, et opérait des saisies. Enfin, le hasard voulut qu'il mît la main sur une correspondance secrète de la reine, du duc d'York, de plusieurs lords catholiques. avec le nonce du pape qui résidait à Bruxelles, cl avec le confesseur de Louis XIV.

Comme il se préparait à faire usage de ces pièces importantes, la cour s'en débarrassa. Un matin, on trouva le cadavre du juge de paix dans un fossé près de Primerose-Hill, sur la route de Hampstead, transpercé de sa propre épée, l'arme tout entière dans la blessure, et présentant cette singulière circonstance qu'aucune goutte de sang n'était sortie de cette horrible plaie.

On soupçonna que les assassins d'Edmond bury Godfrey lui avaient passé son épée au travers du corps lorsque déjà il n'existait plus, afin de faire croire à un suicide; et cette opinion se corrobora quand on eut dépouillé la victime de ses vêtements et qu'on eut découvert autour du cou une marque livide et bleuâtre qui attestait que l'infortuné était mort de strangulation. Le crime était patent; restait à connaître les coupables. Un nommé William Bedloe, capitaine de cavalerie, l'un des affidés des papistes, comparut devant le conseil d'enquête et fit des révélations. Il déclara que la veille de la découverte du cadavre il avait été mandé à Sommerset-House, où résidait la reine Catherine, qu'on lui avait montré l'infortuné Edmondbury Godfrey gisant étranglé dans une chambre basse du palais, et qu'un domestique de lord Bellasis lui avait offert quatre mille livres s'il voulait se charger de l'emporter.

La culpabilité de la reine était évidente; la Chambre des communes penchait pour la mettre en accusation ; les lords seuls repoussaient de toutes leurs forces le scandale d'un jugement contre la femme du souve rain; toutefois Charles II fut obligé, pour donner satisfaction à l'ojiinion publique qui devenait menaçante, de faire poursuivre le procès de Coleman, et de lui adjoindre les jésuites Ireland, Pickering et Gove ; tous les quatre furent condamnés au dernier supplice et sacrifiés à la tranquillité du monarque. Néanmoins tout n'était pas dit sur cette grande affaire ; un orfèvre appelé Miles Prance, catholique romain, qui avait été dénoncé par Bedloe comme un des complices du meurtre d'Edmondbury, indigné de voir que la cour laissait exécuter ceux qui avaient suivi ses ordres, fit à son tour des révélations; il déclara que le crime avait été accompli dans l'hôtel de Sommerset, par Gérard et Kelly, prêtres irlandais, aidés de Horace Hill, laquais de la reine, de Robert Green, employés à sa chapelle, et de Henri Berry, suisse du palais; tous furent jugés, atteints et convaincus d'assassinat sur la personne d'Edmondbury, et condamnés à la peine capitale. Le provincial des jésuitfs Whitebread. les Pères Fenwick. Gaven, Turner et Harcoml, qui étaient englobés dans l'ac-

cusation principale, subirent la même peine; Georges W'akeman, médecin de la reine, obtint seul sa grâce ]Kir l'inttM'vention de Charles II lui-même, sans (|u'on ait jamais su quel motif engageait le monarque à user de clémence envers un homme qui avait voulu rem]ioisonner; le marquis de Strafford fut également déclaré coupable de haute trahison et condamné à. être pendu et écartelé; par commutation, il eut la tète tranchée. Enfin le Parlement ayant l'ait justice de tous ces misérables, parla d'attaquer les grands coupables et de mettre en jugement le duc d'York et la reine Catherine de Portugal.

Le roi, qui redoutait les suites de ce procès, se détermina à dissoudre la Chambre des communes, qui sii'goait depuis dix-sept ans, et à faire de nouvelles élections, espérant qu'il lui serait facile de corrompre les nouveaux députés, et de faire cesser les poursuites contre les personnages qui avaient trempé dansle comjdot des papistes. Charles II avait mal ]iréjugé ; les membres envoyés par les hastings au Parlement se montrèrent aussi incorruptibles que leurs prédécesseurs; ils continuèrent l'enquête commencée contre le duc d'York, décrétèrent un bill qui excluait ce prince du trône de la Grande-Bretagne, et arrêtait qu'à défaut d'héritier direct, le roi venant à abdiquer ou à mourir sans entants, la couronni' serait dévolue à la personne que la nation en jugerait digne. Le Parlement ne s'en tint pas à cet acte de vigueur ; il rendit la célèbre loi nommée l'acte d'habeas-corpus, qui mettait des limites au pouvoir du roi, et lui enlevait le droit de faire emprisonner pu pendre un citoyen par le fait seul de sa volonté.

Le duc d'Y'ork, voyant la tournure que prenaient les choses, se détermina à se retirer eu Ecosse pour calmer les craintes de la nation anglaise et afin de rattacher les Écossais à sa cause. Le départ du prince de la ville de Londres donna lieu à des manifestations publiques extrêmement désagréables pour lui ; sa voiture fut accompagnée par les huées des citoyens, et ses gens pourchassés à coups de pierres.

Par contraste, l'opinion se déclara pour le duc do Monmouth, fils naturel de Charles II. Il se forma ù cette occasion deux parfis en Angleterre, celui des whigs et celui des torys ; les premiers étaient dévoués an duc de Monmouth et s'ét&ient déclarés les défenseurs des libertés nationales ; le nom de whigs leur venait d'une qualification par laquelle on désignait les presbytériens d'Ecosse; les torys, partisans de la royauté, soutenaient les privilèges des castes nobles; ils avaient pris leur nom d'un mot anglais qui servait à désigner une bande de voleurs irlandais ; le mot convenait parfaitement aux nobles anglais.

La lutte entre ces deux factions devenant de jour en jour plus vive et plus animée, le roi se décida à dissoudre une seconde fois le Parlement, et à convoquer une nouvelle Chambre des communes dans la ville d'Oxford. Cette nouvelle tentative ne réussit pas mieux à Charles II que la précédente ; les membies de l'assemblée ouvrirent leurs séances aux cris de <' ni papisme ni esclavage 1 » et cela malgré la présence des troupes royales qui gardaient les abords de la salle où se tenaient les députés.

La nouvelle chambre se trouva encore saisie de l'interminable affaire de la conspiration des papistes.

Lci dragûaniJcs .«ous Louis XIV

IlISTOlllE DES TAPES

Un Irlandais, iioiumo FiU-Hanis, vint faire la révclatioii d'un nouveau complot plus eflVayant oncovo qu'aucun de ceux qui avaient été découverts, et offrit de fournir les preuves ipie le duc d'York et la reine Catherine de Portugal avaient ordonné le meurtre de sir Kdmondbury Godfrey, et avaient présidé à l'acconiplissemcnt du crime.

Charles II, qui avait les mêmes intérêts que son frère et sa femme à ne pas réveiller l'allention pu- Miijue sur cette affaire, et qui craignait que le Parlejneut n'en vînt à s'attaquer à sa personne, s'empressa de faiie rendre par la Chambre des lords un warrant c]ui l'autorisait à faire arrêter Filz-Harris. Le Parlement réclama le prisonnier, déclara que la cause devait être évoquée à sa barre; que s'il y avait calomnie, il fallait que la justification fût éclalaule ; mais que si les révélations de l'accusé étaient appuyées de preuves irrécusables, il fallait que les coupables reçussent la punition de leur crime, et que la Chambre des communes pût les atteindre, même sur les marches du trône !

Cette déclaration énergique faisait prévoir que les députés pousseraient jusqu'au bout leurs investigations. Charles II n'osa pas s'exposer aux chances du procès; et pour mettre fin aux contestations, il cassa le Parlement et résolut de n'en plus convoquer d'autre. Dès ce moment, il gouverna avec un pouvoir despotique, et. jetant le masque, il parut tel qu'il était, injuste, débauché, avide et cruel ; il ne marcha plus qu'entouré d'espions et de satellites ; il enleva aux presbytériens leurs charges et leurs emplois, favorisa ouvertement les épiscopaux et les catholiques, et dépouilla de ses chartes la ville de Londres, qui depuis longtemps était à la tête du parti populaire.

L'Ecosse ne fut pas plus ménagée que l'Angleterre ; le roi envoya des troupes dans ce pays pour mettre les presbytériens à la raison, il enjoignit aux habitants de ne donner ni gîte, ni pain, ni refuge aux ministres non conformistes ou à leurs partisans, et autorisa les soldats à les poursuivre à outrance et à les exterminer jusqu'au dernier. Toutes les" corporations et les villes furent forcées de remettre à Charles II leurs chartes, et celles qui conservèrent quelques privilèges durent les payer au poids de l'or. Pendant deux années la nation sembla plongée dans l'apathie ; enfin quelques hommes courageux résolurent de faire appel au sentiment national, de fomenter une révolution et de renverser Charles Stuart du trône. Les chefs de la conspiration étaient le duc de Monmouth, lord Russell ; deux ré]]ublicains, Essex et Algernon Sidney ; un honorable citoyen nommé John Hampden ; le colonel Ramsey, ancien officier républicain ; le lieutenant-colonel Walcot, qui partageait les mêmes opinions; le sousshérif de Londres, Goodenougli ; un fougueux presbytérien, Ferguson, plusieurs avocats et quelques riches négociants de la cité. Malheureusement ils furent vendus par un misérable appelé Keiling, et tous payèrent de leur tête leur généreux dévouement à la patrie, à l'exception de Montmouth et de Hampden, qui furent bannis l'un et l'autre.

Peu de jours après, le roi se sentit pris d'un mal étrange que les médecins attribuèrent à l'eflet du

oison, et qui avait les caractères d'une attaque d'a-

poplexie. L'opinion juiblicpie accusa la reine et le duc d'York de ce nouveau crime. Charles II languit pendant une semaine, et mouiut le 6 février 1685, dans sa cinquante-cinquième année et dans la vingtcinquième de son règne.

En France, la réaction religieuse se faisait sentir plus violemment encore qu'en Angleterre. L'infâme Louis XIV, à la sollicitation de son confesseur, le Père la Chaise, et de la Maintenon, sa maîtresse, persécutait les protestants, les excluait de toutes les professions libérales, faisait abattre leurs temples, emprisonner leurs ministres, les obligeait à mener leurs enfants à l'église, et à souscrire pour eux et pour leurs femmes une formule catholique.

Plutôt que de se soumettre à ces mesures tyranniques et vexaloires, un grand nombre de réformés se décidèrent à quitter .la France ; mais le roi-soleil, qui ne se souciait pas de perdre une partie de ses revenus, mit bon ordre à ce projet, garnit les frontières de soldats, et refoula à coups de mousquet les émigranls dans l'intérieur du royaume. Ceux des huguenots qui osèrent réclamer contre cet abus du pouvoir furent simplement envoyés sur les galères du roi pour servir le gracieux monarque pendant le reste de leur vie.

Tant d'injustices exaltèrent enfin les esprits ; les protestants des provinces méridionales prirent les armes et réclamèrent les libertés et franchises qui leur étaient garanties par l'édit de Nantes. Louis XIV répondit à leurs justes demandes en inondant la contrée de dragons et de missionnaires, les uns avec mission d'exterminer, les autres pour convertir. Dans toutes les provinces du Midi, d'affreux massacres furent organisés, et les villes devinrent les théâtres d'exécutions sanglantes qui rappelaient les atrocités de la Saint-Barthélémy. Mais ces expéditions religieuses et militaires n'ayant pas produit le résultat qu'en attendait Sa Majesté, l'extirpation radicale du calvinisme, le despote ordonna aux prêtres et aux évêques de s'assembler et de porter plainte devant son trône contre l'obstination des hérétiques, qui avaient l'audace de ne vouloir ni se convertir ni se laisser égorger. En conséquence des représentations de son clergé, Louis XIV rendit le fameux décret appelé la révocation de l'édit de Nantes. Le monarque déclarait aboli à jamais tout ce qui s'était fait dans le royaume en faveur de la religion réformée ; il ordonnait la démolition de tous les temples protestants qui pouvaient encore exister ; il enjoignait aux huguenots défense expresse de s'assembler en aucun lieu public ni particulier; il commandait à tous les ministres qui refuseraient d'abjurer leurs croyances de sortir du royaume sous quinze jours, à compter de la publication de l'édit.

Tout en excluant les prédicants, Sa Majesté défendait aux fidèles de suivre leurs pasteurs et de rien transporter hors de France , ni leurs biens, ni leurs personnes , sous peine de galères pour les hommes, et de confiscation, tant de corps que de biens, pour les femmes. « Malgré les dangers qu'ils couraient d'être arrêtés à la frontière, plus de huit cent mille huguenots, dit le marquis de la Fare, parvinrent à émigrer et à faire passer à l'étranger leur argent et leurs objets les plus précieux. Ce qui fut d'autant

INNOCENT XI

plus funeste iioiir le pays, qu'indépendamment des capitaux qui étaient enlevés au commerce, la tene allait rester inculte en un grand nombre de pays par suite du départ de ces hommes intelligents et des ouvriers les plus laborieux. >>

Quoique Sa Sainteté lût eu guerre ouverte avec le ■vieux roi au sujet de la régale, elle lui expédia un bref de félicitations pour l'acte d'infamie qu'il venait d'accomplir en révoquant l'édit de Nantes, ce qui encouragea Louis XIV à persister dans cette déplorable voie. Bientôt même Sa Majesté ne se contenta pas de l'exécrable gloire qu'elle avait acquise en faisant égorger ses sujets, elle voulut étendre les massacres jusque dans les États de ses voisins, et prêta main-forte au duc de Savoie, Victor- .\médée , pour exterminer les habitants des vallées de Lucerne , de la Pérouse et de Saint-Martin, appelés communément Vaudois, gens paisibles, honnêtes et laborieux, qui professaient les doctrines de Calvin.

Les troupes piémontaises, réunies aux dragons du roi de France, enveloppèrent tout le pays et massaerèrent plus de vingt mille huguenots dans les défilés des montagnes.

Louis XIV n'était pas le seul prince qui se fût déclaré le champion du catholicisme; le duc d'York, devenu roi d'Angleterre sous le nom de Jacques II, au mépris des décrets du Parlement qui l'avaient exclu du trône , travaillait ouvertement à ramener la Grande-Bretagne au giron de l'Église, et affectait de se rendre chaque dimanche à la chapelle de son palais, revêtu des insignes de la royauté, pour assister à la messe. Il fit plus encore, il envoya lord Caryl en qualité d'ambassadeur à la cour de Rome , pour demander officiellement au saint-père qu'il voulût agréer l'obédience des trois royaumes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande ; il publia ensuite un édit de conscience, et abolit de son autorité privée les lois qui avaient été précédemment promulguées par le Parlement contre les catholiques.

Par ses ordres , Titus Oates , le jésuite qui sous le règne de Charles II avait trahi ses affidés et avait découvert la conspiration des papistes, fut arrêté, mis en prison, condamné comme parjure à être flagellé par la main du bourreau pendant le trajet d'Aldgate à Newgate et de Newgate à Tyburn, à. être incarcéré pour toute sa vie , à être attaché au pilori cinq fois par an, et à payer sur son bien une amende de vingt mille marcs d'argent. Cette vengeance exercée contre un ancien complice servit de prélude à de sanglantes exécutions dont les presbytériens furent victimes.

La nation, qui déjà avait en horreur tout ce qui touchait au papisme, laissa alors éclater sa haine contre le roi, et parut disposée à secouer le joug. Le duc de Monmouth , qui depuis la dernière conspiration vivait retiré en Hollande, partagea l'indignation générale, et résolut de se dévouer pour arracher la couronne du front de Jacques II. Il envoya le comte d'Argyle en Ecosse afin de soulever le pays, pendant que lui-même se préparait à faire une descente en Angleterre. ^Malheureusement Argyle fut attaqué par les troupes royales avant d'avoir pu réunir plus de deux mille hommes, il fut battu, fait prisonnier, jugé par une commission militaire , et décapité sur la grande place d'Edimbourg. Cet échec n'empêcha

pas Monmouth de se jeter dans le comté de Dorsay, à la tète de ses partisans. I^a popularité de son nom était si grande et la haine ))our le roi était telle, que quatre jours après son arrivée sa jietite troupe était renforcée de trois mille hommes; il marcha aussitôt sur la ville de Taunton, où de nouveaux renforts l'attendaient. Là, Monmouth prit le titre de roi; mais au lieu de mettre le temps à profit et de se porter rapidement sur Londres, il commit la faute de rester sur les lieux pour recevoir de puérils honneurs.

Jacques II rassembla en grande hâte des troupes, et les envoya, sous le commandement du comte de Feversham et de Churchill, pour réprimer les progrès des rebelles. Les deux armées se rencontrèrent à Sedge-Moor, près de Bridge- Water. Monmouth, inspiré par son bouillant courage, voulut mérittr le trône ou perdre la vie dans sa première bataille. A la tête d'une troupe d'élite il chargea vigoureusement l'infanterie royale, mit le désordre dans les rangs, parvint à l'enfoncer, et tout faisait présager que la victoire resterait de son côté, lorsque sa cavalerie, qui était commandée par lord Grey, soit couardise, soit trahison de la part du chef, lâcha pied à la première attaque et quitta le champ de bataille. Monmouth vit à l'instant ses lignes débordées par les ennemis , qui le chargèrent de tous les côtés à la fois ; néanmoins il ne céda le terrain qu'après un combat acharné de trois heures. Il fit plus de vingt milles sans s'arrêter et presque seul ; enfin son cheval s'étant abattu , il contiuHa sa route à pied, suivi seulement d'un comte allemand. Vers le soir, ils se couchèrent dans un champ, épuisés de faim et de fatigue, et se couvrirent d'herbes. Le lendemain, ceux qui étaient à leur poursuite linirent par les découvrir; le duc de Monmouth l'ut arrêté et conduit en présence de Jacques II, qui voulait rassasier ses yeux de la vue d'un ennemi vaincu; ensuite on le jugea, et il fut condamné à mort. Jouissance de tigre, plaisir de rois !

Le jour du supj)lice arrivé, l'intrépide Monmouth fut amené sur la place où il devait être exécuté. Pendant le trajet il ne montra pas la plus légère marque de frayeur; et quand il arriva au pied de l'échafaud, il pria seulement l'exécuteur de bien mesurer son coup pour qu'il ne fût pas obligé de s'y prendre à deux fois, ainsi qu'il lui était arrivé pour lord Russel. Cette recommandation fit éprouver une émotion si douloureuse au bourreau , qu'il sentit toutes ses forces l'abandonner ; il leva sa hache , mais son bras était si faible que la hache frappa un coup incertain et n'entra qu'à un demi-pouce dans les chairs. Le duc releva la tête et se retourna, eomine s'il eût voulu lui reprocher sa maladresse, puis il se replaça sur le billot; l'exécuteur lui porta deux autres coups qui ne firent que deux nouvelles blessures; alors, tout hors de lui, il jeta sa hache à terre et voulut s'échapper, mais le shénf le retint et l'obligea à accomplii jusqu'au bout les devoirs de son ministère; enfin deux derniers coups réparèrent la tête du tronc.

Si terrible qu'eût été la mort du jeune due de Monmouth, elle ne suffisait pas à la vengeance du sanguinaire Jacques II. Après le chef vint le tour des soldats; et tous les rebelles qui avaient été faits prisonniers furent iuqiiloyablemeut égorgés. Le colonel Kirke, digne esclave d'un tel maître, exù.uta les

Révocaliôn de l'Édit de Nantes

.Mœurs de la cour à celte époque

volontés royales avec une Ixirbaiie incroyable. Ce monstre, joisjnant l'ironie à la criKUiU' la ])liis atroce, fit massacrer deux cents de ces infortunés dans une salle de festin, pendant qu'il se gorgeait de viandes et de vins; et comme les victimes se tordaient dans les convulsions de la mort, il se prit à dire ([ue les rebelles paraissaient en innueur de vouloir danser, et il commanda aux trompettes du régiment de sonner des airs en Thonneur du roi. Ce même Kirke osa proposer à une belle jeune fdle qui lui demandait la grâce de son frère, de l'acheter au prix de son honneur; et quand la malheureuse enfant eut consenti à cet infâme marché et eut accompli son alïreux sacrifice, il fit ouvrir une fenêtre et lui montra lo cadavre de son frère pendu à un gibet.

Les exécutions militaires n'allant pas assez vite au gi-é de l'impatient Jac([ues II, Sa Alajesté leur adjoignit une commission de juges sous la présidence d'un fougueux catholique nommé Jefi'eries. On compte tjue ce tribunal de sang fit torturer, brûler ou décapiter en un seul mois plus de victimes que n'en avaient égorgées les troupes du roi pendant toute la campagne. Aussi, en récompense du zèle que le président de la commission avait montré pour le service de la royauté, Jacques II nomma duc et pair Jefferiesle catholique, Jefi'eries le bourreau, et le déclara digne de siéger en qualité de chancelier au milieu de ces lords, les descendants de voleurs et d'assassins, qui composaient la Chamlire haute, ce fléau de l'Angleterre, l'exécration du peuple et l'opprobre de l'humanité 1

Dès ce moment il devint évident pour tous que Jacques II voulait rétablir violemment le papisme dansla Grande-Bretagne; les courtisans abjuraient ouvertement le protestantisme, lesjésuites élevaient des collèges dans les provinces, les évêques se faisaient sacrer dans la chapelle royale suivant le rite de l'Église romaine, et s'intitulaient vicaires apostoliques; de toutes parts accouraient des légions de prêtres et de moines ; et il semblait réellement, à voir leur audace, qu'ils venaient prendre possession de l'Angleterre comme d'un pays conquis. Devant le danger auquel se trouvaient exposées les libertés politiques et religieuses de la Grande-Bretagne, tous les partis firent taire leurs querelles et se réunirent contre l'ennemi commun : les whigs et les torys, les presbytériens et les anglicans, concentrèrent toutes leurs haines sur la personne du roi, et fomentèrent une révolution qui amena l'expulsion du fanatique Jacques II et l'élévation sur le trône de Guillaume d'Orange, statliouder des Provinces-Unies, qui prit le nom de Guillaume III.

Ces nouvelles affectèrent très-légèrement le vieux pape ; d'ailleurs Sa Sainteté n'a}"ant aucune croyance religieuse, il lui importait peu que les jésuites ou les anglicans triomphassent, puisque de toutes manières il ne devait en revenir aucun profit au saint-siége, les uns n'étant pas plus disposés que les autres à partager avec le .saint-siége les trésors de la Grande- Bretagne.

Nous devons dire néanmoins, pour excuser l'indifférence d'Innocent XI au sujet des afl'aires de l'Angleterre, qu'il était fort occupé à publier des lois soraptuaires à Rome, et que toute son attention se trouvait absorbée par la lutte qu'il soutenait contre

une nouvelle secte d'hérétiipies qui menaçait de pervertir l'Italie entière. Le principal l'auteur de l'hérésie était un prêtre espagnol nommé Michel Molinos, qui avait publié plusieurs ouvrages, entre autres le Guide spirilucl, où les maximes des mystiques anciens et modernes étaient préconisées ouvertement afin d'entraîner les fidèles dans la « voie intérieure, >< c'est-à-dire dans un état qui consistait à ne plus songer à la partie matérielle de son être pour s'identifier avec Dieu. Suivant le prêtre espagnol, lorsqu'on voulait entrer en communication avec Dieu, on devait s'abandonner entièrement à l'Esprit saint, s'annihiler devant lui, et ne point opéj-er activement ni en pensées ni en actions. Il prétendait que cet anéantissement des facultés morales était le retour de l'âme humaine vers son principe et le seul moyen de communiquer avec le Tout-Puissant; il affirmait que dès qu'on était parvenu à s'abîmer dans la Divinité on se trouvait réellement dans la « voie intérieure^ »

Molinos défendait à ceux qui atteignaient à cet état de quiétude, de songer soit aux peines, soit aux récompenses futures, non plus qu'au paradis, ni à l'enfer, ni à la mort, ni à l'éternité; il voulait que l'âme ne gardât le souvenir ni d'elle-même ni de Dieu. Il ajoutait que la contemplation consistant à demeurer dans une foi et une adoration générale, il importait peu qu'il se présentât des idées impures à l'esprit, qu'il ne fallait ni les nourrir ni les repousser, mais les tolérer avec patience, afin de ne 'pas sortir de l'état de quiétude, qui n'est autre chose que la résignation la plus absolue à la volonté divine; que si Dieu permettait que le démon se servît de leurs corps pour leur faire accomplir des actes charnels avec des personnes de même sexe ou de sexe différent, on devait bien se donner de garde de s'opposer à Satan.

Ces singulières doctrines sur le quiétisme se propagèrent rapidement et trouvèrent de nombreux adeptes en France; le Père Guilloré écrivit entre autres extravagances, « que l'aveuglement le plus profond et le plus ténébreux, l'insensibilité la plus dure et la plus éloignée de toute consolation, était la situation la plus sainte où pût se trouver l'âme. »

Dans un autre passage de ses ouvrages, il disait • « que si Dieu permettait que le démon s'emparât du corps aussi bien que de l'imagination et de l'esprit, on devait se laisser entraîner dans toutes les abominations ; que plus la tentation était horrible et confondante, plus l'abandon était sublime ; que plus il semblait impossible de sauver la pureté de son âme et la chasteté de son corps, plus on devait s'enfoncer dans l'anéantissement. »

Innocent XI fulmina des bulles d'anathème contre les quiétistes italiens et français ; il déclara leurs doctrines hérétiques, suspectes, erronées, scandaleuses, téméraires, blasphématoires, tendant au relâchement et au renversement entier de la discipline ecclésiastique. Mais les censures du pontife, non plus que les rigueurs qu'il déploya contre Molinos et ses adhérents, ne purent arrêter les progrès du quiétisme, qui envahit peu à peu les couvents d'hommes et de femmes, et compta au nombre de ses partisans un grand nombre d'abbés et les plus nobles dames de la cour, dont ces doctrines favorisaient les goûts de débauche.

INNOCENT XI

Su Saiiilelé ne s'inquiiila pas autrement du quiétisme, et reporta son attention sur un sujet auquel elle attachait une grande importance, l'abolition des franchises des ambassadeurs. Le pape prit occasion de la mort du maréchal d'Estrées, ministre plénipotentiaire de Louis XIV à sa cour, pour s'emparer du palais de l'ambassade et pour décréter qu'il n'existerait plus dé, (|uartier Irauc dans Rome. Cette mesure, à laquelle se soumirent la plupart des puissances, exaspéra l'impérieux Louis XIV, qui crut y voir une atteinte à sa dignité; il écrivit immédiatement au saint-père qu'il exigeait que les choses fussent rétablies sur lancien pied. Innocent ne voulut pas revenir sur sa décision, et prétexta, avec juste raison, que les ambassadeurs abusaient de leurs franchises, soit pour introduire des marchandises et frustrer le trésor apostolique de ses droits, soit pour

donner asile aux criminels dans leur palais

et faire trafic de leur protection.

sages représentations du XIV continua à réclamer le

Entrée à Rome du marquis de Lavardin, ambassadeur de France, avec huit cents hommes d'escorte

luaiutien des privilèj^os tlont jouissaiont ses ;iiiibass;ideurs, et fil iiumédiafement partir le marquis de Lavardin pour venir prendre le postedu maréchal d'Estréesà Rome, en ayant soin de le faire accompaj;ncr par lii\it cents hommes d'armes. Celui-ci se présenta au.\ portes lie la ville sainte avec sa redoutable escorte et ses bagages, qui étaient portés par cinquante mulets : sur l'observation des officiers des douanes, qu'il ne pouvait entrer qu'après s'être soumis à une visite, il répondit insolemment qu'il couperait les oreilles au premier qui serait assez hardi pour mettre la main sur les bagages qui appartenaient à l'arabassaJeur du roi de France; et il lit son entrée si bien appuyé par sa cavalerie, ((u'il devint impossible aux soldats du pape de lui disputer le droit d'asile, non seulement pour le palais de l'ambassade, mais aussi pour les rues adjacentes. Il plaça des gardas à toutes les avenues du quartier, avec ordre de faire feu sur les troupes du saint-siége, si elles s'avisaient d'approcher de son palais; puis le lendemain il envoya par dérision demander audience à Sa Sainteté. Au lieu de ra3mettre en sa présence, Innocent XI fulmina contre lui un anathème terrible ; le marquis de Lavardin, comme pour le braver, se rendit aussitôt à l'église de Saint-Louis, fit célébrer l'office divin en sa présence, et communia solennellement.

Louis. XIV ne se contenta pas d'approuver la coniluite de son ambassadeur, il voulut encore attaquer le pape jusque dans l'exercice de son pouvoir spirituel; il déclara par un édit nulles et abusives les bulles publiées en France par la cour de Rome relativement aux franchises; il fit décréter par le Parlement de Paris qu'un concile général serait cenvoqué pour juger Innocent XI; et l'avocat général Talon, devant la grand'chambre et la Tournelle rassemblées, au nom de tous les gens du roi, accusa le pape de troubler la chrétienté, et déclara qu'Innocent n'exécutant point le concordat, on n'était pas obhgé de s'y conformer en France.

« Et, chose étrange, ajouta l'avocat général, le chef de l'Église, dont le soin principal devrait être de conserver l'intégrité de la foi, d'empêcher le progrès des opinions nouvelles, n'a pas cessé, depuis qu'il s'est assis sur la chaire de saint Pierre, d'entretenir des relations avec les hommes dangereux qui s'étaient déclarés disciples de Jansénius, et dont ses prédécesseurs avaient condamné les doctrines ; il les a comblés de ses grâces, il a fait ouvertement leur éloge, il s'est déclaré leur protecteur, même contre

les rois; et cette faction suliversivc de toute autorité politique et religieuse, qui n'a rien ouldié depuis I rente ans pour saper sourdement tous les pouvoirs spirituels et temporels qui ne lui étaient pas favorables, qui veut substituer la République au trône, la liberté de penser à la foi chrétienne, érige des autels au pape parce qu'il appuie et fomente les cabales. Que serait-il advenu de la paix de l'Église, si la prévoyance et les soins infatigables du grand roi que" le ciel a fait naître pour être le défenseur et le bouclier de la religion n'avait frappé les hérétiques du i^laive de sa justice? Singulier spectacle donné au' monde par un prince dont la piété, les lumières et la foi le rendent infaillilde, quand le pontife de Rome, le successeur de l'Apôtre, se précipite dans l'abîme de l'erreur! Aussi la France, l'Europe, l'univers chrétien, supplient par ma bouche le fils aîné de l'Église, le descendant de saint Louis, de sauver les croyances de nos pères, en usant de sa puissance non-seulement pour maintenir les franchises dans toute leur étendue, mais encore pour mettre fin aux désordres que produit la vacance des évêchés dans le royaume, pour défendre à ses sujets d'envoyer aucun argent à la cour de Rome, et pour renverser l'indigne prêtre qui souille d'abominations le trône pontifical. » Louis XIV, qui s'était fait ainsi décréter le suprême arbitre dans son différend avec Innocent XI, n'hésita pas à stiivre les injonctions de l'avocat général ; préalablement il s'empara d'.A.vignon,fit enfermer à Saint-Oléron le cardinal Ranucci, le nonce apostolique, et annonça qu'il allait nommer patriarche de France Monseigneur de Harlay, archevêque de Paris,

Quoique ces menaces fussent de nature à inspirer des craintes sérieuses au souverain pontife, néanmoins il persista dans sa résistance, et ne voulut entendre à aucun arrangement ni à aucune concession. Si l'on recherche sur quel appui comptait Innocent XI pour oser entreprendre une lutte avec le plus puissant monarque de la chrétienté, on trouvera que ce n'était ni sur l'espoir d'opérer une réaction par ses censures, ni sur l'autorité de son pouvoir apostolique, ni sur le zèle des princes catholiques pour l'intérêt religieux; mais bien sur cette haine générale qui commençait à se faire sentir contre Louis XIV et qui devait être si funeste à la ; France. Toutefois, Innocent Xln'eut pasla satisfaction de voir les défaites de son ennemi ; il mourut le 1 2 aoiàt 1689, accablé de vieillesse et usé par les maladies.

ALEXANDRE VIIT

Louis XIV achète les suffrages des cardinaux et fait élire pape le Vénitien Pierre Olloboni. — Indolence du souverain pontiTe — Ses prodigalités pour les membres de sa famille. — Bulle du pape contre le péché philosophique. — Restitution d'Avignon. — Mort d'Alexandre VIII.

Après la mort d'Innocent XI, le duc de Cliaulnes, ambassadeur français ([ui avait été envoyé par Louis XIV pour remplacer le marquis de Lavardin, distribua plus de trois millions aux cardinaux électeurs, et fit nommer pape le Vénitien Pierre Ottoboni, l'une des créatures du monarque.

Le nouveau pontife prit le nom d'Alexandre VIII. Les auteurs du temps s'accordent à dire qu'il était d'un caractère facile, qu'il avait les manières aisées, et que son seul défaut était d'aimer la table plus que de raison; les rigoristes lui reprochaient encore de passer les nuits à boire, de chanter des couplets erotiques de sa composition, et de se complaire à disserter sur l'excellence de l'athéisme.

Le premier usage qu'il fit de son omnipotence fut de nommer cardinal padroneson petit-neveu Ottoboni, qu'on prétendait être son bâtard et son mignon ; en outre il lui donna la surintendance des affaires de l'ÊgHse, la digniti'i de grand chancelier et de légat d'Avignon, et lui conféra des bénéfices jusqu'à concurrence d'une somme de cent cinquante mille écus de revenus annuels.

Après avoir enrichi son petit-neveu, le pape songea aux autres membres de sa famille, et leur distribua plusier.rs millions qui étaient restés dans le trésor apostolique à la mort d'Innocent XI; Antonio Ottoboni, son neveu immédiat, reçut pour sa part cinq cent mille écus, et la charge de généralissime des troupes de l'Église ; il remit à son autre neveu don

Marco pareille somme, avec les titres de général des galères et de duc de Fiano, ce qui lui permit d'épouser une riche héritière de la maison des Colonna. Enfin il se conduisit si généreusement à l'égard des enfants de ses frères et de ses sœurs, qu'en moins de trois semaines il se trouva avoir vidé le trésor, épuisé la liste des bénéfices et grevé le saint-siége d'énormes engagements. Un cardinal voulut lui faire des représentations au sujet de ses prodigalités et l'engager à mettre des bornes à son népotisme; mais Alexandre VIII lui imposa silence, et répondit, en faisant allusion à son grand âge : « Je n'ai point de temps à perdre ; pour moi, il est vingt-trois heures et demie. Je dois faire vite, sinon bien. »

Pendant tout son règne, le saint-père s'occupa prnsique exclusivement d'enrichir sa famille et de combler d'honneurs le cardinal padrone, son favori. Il montra la plus parfaite indiil'érence pour les alVaires de l'Eglise ; et les seuls actes qui signalèrent son passage sur la chaire de l'.Xpôtre furent d'abord une constitution contre le jansénisme et les partisans de cette doctrine, où, selon Ligny, le pape donna une marque évidente de sa faillihilité, en condamnant les cinij propositions dans le sens de Jansénius, car il attaqua saint Augustin lui-même et prouva que les théories de ce Père sur la grâce étaient les mêmes que celles de Port-Royal. Le docteur OiUjert écrivait également à ce sujet : « Il faut démêler la doctrine évangélique sur la grâce de Jésus-Christ, des

opinions du chef de l'Eiilise. attendu qu'Alexandre VIII jvir sa constitution lui a fait une blessure dont la plaie ne sorapeut-ètrejaniiiis cicatrisée. ^ Ensuite il pul'lia deux bulles, l'une concernant ^ le péché pliilosopliiqne, " i[ui était une thèse enseisinée par les jésuites et qui consistait à soutenir que >• l'homme |)eut commettre des actions condamnables sans otl'enser Dieu, s'il n'a point connaissance de la Divinité ou s'il n'a point songé à Dieu pendant qu'il apjissait. " Le second décret rendu ])ar Sa Sainteté était relatif à la fameuse protestation d'Innocent XI sur la régale. La bulle était ainsi conçue :

« Voulant marcher sur les traces d'Innocent XI, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, qui a improuvé, annulé et cassé tout ce qui s'était fait dans l'aflaire de la régale avec tout ce qui s'en est suivi : voulant on outre qu'on regarde comme bien spécifiés ici les actes émanés de l'assemblée de 1682, tant en ce qui concerne l'extension du droit de régale qu'en ce qui touche la déclaration sur la puissance ecclésiastique, et les mandats, arrêts, décrets, édits et ordonnances du clergé, du Parlement et du roi de France; nous déclarons, après niùre délibération et en vertu de la plénitude de notre autorité apostolique, que toutes les choses et chacune des choses qui ont été faites touchant l'e.xtension du droit de régale,

la déclaration sur la puissance ecclésiasti(iue et les quatre propositions qu'elle contient, ont été, sont et seront de plein droit, nulles, invalides, illusoires, jileinement et entièrement destituées de force et d'elïot ; que personne n'est tenu de les observer, lors même qu'il aurait prêté serment de le faire; enfin, nous déclarons ({u'ondoit les regarder comme non avenues, comme n'ayant jamais existé, et nous protestons devant Dieu, devant les saints apôtres Pierre et Paul, contre elles, de leur nullité. »

.\lexaudre VIII n'osa jias toutefois promulguer cette bulle d'anatlième contre les quatre propositions du clergé français; il imita la prudente réserve de l'un de ses prédécesseurs, renferma sa protestation dans les archives du Vatican, et en rerail la publication à un temps plus favoralile. Son hypocrisie lui réussit à merveille. Le roi-soleil attribua la modération du pontife à sa reconnaissance; et pour lui donner une preuve éclatante de satisfaction, il lui rendit Avignon et le comtat Venaissin.

Louis XIV ne tarda pas à se repentir d'avoir fait cette restitution, car peu de jours après il reçut la nouvelle que le pape, à son lit de mort, avait lancé une bulle terrible contre la régale.

Sa Sainteté Alexandre VIII avait rendu le dernier soupir le 30 janvier 1691.

INNOCENT XII

Vacance du saint-siége. — Election d'Innocent XII. — 11 publie une bulle contie le népotisme. — Politique du nouveau pontife.

— Sa Sainteté veut abaisser l'orgueil de Louis XIV. — Le monarque dévot se soumet au saint-siége. — Lâcheté de Louis XIV.

— Querelles sur le quiétisme entre Fénelon et Bossuet. — Histoire de Mme de La Mothe-Guyon. — Ses doctrines singulières. — Ses amours mystiques. — Bossuet fait condamner cette femme singulitre. — Bulle contre le livre des Maximes îles saints. — Fénelon est déclaré hérétique. — Partialité de Louis XIV dans la querelle de Bossuet et de Fénelon. — Lettre de Fénelon sur le roi de France. — Jubilé séculaire. — Mort du pontife. — Ri'llexions sur l'histoire de l'Église pendant le dixseptième siècle.

n se manifesta une telle division parmi les cardinaux qui étaient appelés à donner un successeur au pontife Alexandre Mil, que pendant six mois entiers il fut impossible à l'un des compétiteurs à la chaire de saint Pierre d'obtenir la majorité; enfin, grâce au.x millions de la France, Antonio Pignatelli l'emporta sur ses concurrents. Louis XIV, malgré la déception qu'il avait éprouvée de la part d'Alexandre VIII, persista dans son projet de vouloir un pontife dévoué à ses intérêts, et dépensa jusqu'à quinze millions pour acheter les voix des cardinaux, et faire nommer pape, sous le nom d'Innocent XII, Antonio Pignatelli, vieillard rusé, souple et persévérant, qui avait promis à l'ambassadeur français d'approuver sans restrictions la régale.

Le saint-père était originaire de Naples et issu d'une ancienne famille de la Galabre ultérieure ; il avait été successivement vice-légat du duché d'Urbino, inquisiteur de Malte, gouverneur de Viterbe, nonce à Florence, en Pologne et à ^'ienne, secrétaire de la congrégation des évêques, maître d'hôtel de Clément X, évêque de Faénza, légat de Bologne, métropolitain de Naples et cardinal.

Dans l'exercice de ses diverses charges il avait acquis une grande expérience du gouvernement de l'Église, et était à même de reconnaître qu'en aban-

donnant les intérêts du saint-siége pour ne s'occuper que de ceux de leur famille, les pontifes étaient arrivés à saper eux-mêmes les bases sur lesquelles reposait l'édifice de la papauté. Il résolut donc de suivre un système de conduite entièrement difl'érent ; il déclara qu'il voulait extirper l'affreux népotisme qui scandalisait les peuples et ruinait l'Eglise depuis plus de deux siècles ; il fit souscrire par tous les membres du sacré-collége une buUe qui enlevait toute distinction extraordinaire aux neveux des papes, avec obligation aux cardinaux présents et futurs de la confirmer par serment à chaque nouveau conclave, et à tous les pontifes d'en faire de même.

Pour fortifier par l'exemple la règle qu'il venait de prescrire, il ne donna ni bénéfice ni dignité à ses parents, qui étaient nombreux, et il leur défendit même de se présenter à Rome. Il rendit des ordonnances pour réfonuer les dépenses de la chambre apostolique, et poussa l'économie dans son intérieur jusqu'à défendre à son maître d'hôtel de dépenser plus d'un leston pour ses repas. Il supprima les charges inutiles, ainsi que les pensions dont son prédécesseur avait grevé le trésor, et qui s'élevaient au chiiïre énorme de deux cents raillions d'écus.

Après avoir mis de l'ordre dans l'administration civile, Innocent XII voulut faire des réformes dans

HISÏOIUK DES PAPES

Féoelon, archevêque de Cambrai, déclaré hérétique

l'organisation du clergé régulier et séculier; mais là, il éprouva de telles résistances, qu'il n'osa pas toucher à l'ancien ordre de choses, et qu'il fut contraint de laisser incomplète son œuvre de régénération politique et religieuse. Tous ses efforts, toute sa persévérance, vinrent se briser contre l'obstination des congrégations religieuses; et il fut obligé de tolérer, comme par le passé, les débordements des moines et des nonnes, et les honteux scandales des princes de l'Eglise et des ecclésiastiques romains.

Dans les questions politiques qu'il eut à débattre avec les puissances étrangères, Innocent XII fui i)lus heureux que dans ses débats avec les moines; malgré les promesses qu'il avait faites à Louis XIV d'approuver la régale, il sut amener ce monarque superbe à lui rendre sa parole et à se soumettre à ses volontés. L'habile ponlife se servit, pour en venir à

ses fins, du Père la Chaise, confesseur du roi, et de la Maintenon, qui était unie par un mariage secret à Louis XIV. L'un et l'autre inspirèrent au dévol monarque des tei'reurs religieuses au sujet de la ré £;aie, et lui arrachèrent un édit qui enjoignait aux ecclésiastiques du royaume d'envoyer à la cour de Rome une rétractation des décisions qu'ils avaient prises par son ordre, et qu'ils eussent à déclarer, en témoignage de leur repentir, qu'ils regardaient leurs propres décrets comme nuls et coupables, et qu'ils juraient une obéissance passive et absolue au saintsiège. De son côté, le lâche despote, abêti par la peur de l'enfer, écrivit la lettre suivante :

« Très-saint père, j'éprouve une grande joie en voyant tout ce que\'otre Sainteté accomplit pour les avantages de l'Église et l'avancement de notre sainte religion, ce qui redouble mon respect filial envers

Bossuet, évéque de Meaux, courtisan de toutes les giamjeurs

votn^ persomio; aussi jo clierclio à lui faire connaîtra l>av les plus fortes preuves ijue j'en puisse donner, combien ma soumission au sainf-siége est sincère. ,Vai ludilié les décrets nécessaires pour empêcher tpie les choses contenues <ians mon édit de liîS'2, touchant la déclaration faite par le clergé de France, fussent observées à l'avenir. Je désire ipu' non-seulement Votre Sainteté soit instruite de ma docilité îi ses ordres, mais encore que toute l'Europe connaisse, par cette marque éclatante de ma soiuuission, combien je vénère vos ijrandes unalités. Je ne doute j>as que votre béatitude ne réponde à l'alVedion que je lui porte par toutes les démonstrations de sa miséricorde paternelle, et je prie Dieu qu'il conserve à '\'otre Sainteté des années aussi heureuses que le souhaite, très-saint père, votre très-dévot fils, Louis, quatorzième du nom. roi de France et de Navarre. »

Si cette lettre n'étiit tout entière de la main de Louis XIV, on la croirait écrite par Tartufe sous la dictée d'Escobar, tellement le roi-soleil se joue avec impudeur de la vérité, de la bonne foi et de la raison ! La crainte du diable avait rendu le roi idiot.

C'est ainsi que se termina l'affaire de la régale, pour laquelle depuis onze ans la France avait été en hostilité incessante avec le saint-siége.

Dès qu'Innocent XII eut obtenu ce triomphe, il se ilétacha immédiatement de la ligue formée contre la France, et rompit en visière avec l'empire et avec l'Espagne ; il réclama même contre les investitures de quelques fiefs compris dans les Etats de l'Eiclise, qui avaient été conférés par Léopold, et fit publier par le camerlingue un décret par lequel il déclarait, au nom de la plénitude de sa puissance, que les revenus des fiefs inclus dans les provinces du saintsiége seraient réunis au fisc apostolique. Les ambassadeurs MartinitzetLamlierg protestèrent inutilement contre cet abus de pouvoir ; le pape persista dans ses prétentions, et se sépara violemment de son ancien allié, entraînant dans sa défection quelques princes de l'Italie et le duc de Savoie.

Plusieurs historiens émettent l'opinion que le souverain pontife, en prenant le [larfi de la France, ne suivait pas ses propres inspirations, mais bien celles qui lui étaient suggérées par les jésuites; qu'il cédait en cela aux craintes que lui inspiraient les bons Pères sur son existence. Ils font valoir, à l'appui de cette assertion, les bulles que fulmina le saint-père contre le jansénisme et surtout contre les disciples d'.\ntoine Arnauld.

Ce docteur célèbre, après avoir longtemps combattu le despotisme des rois, l'absolutisme des papes et la morale corruptrice des jésuites, s'était réfugié dans les Pays-Bas pour éihapper à la tyrannie de Louis XIV, et vivait dans une retraite ignorée, sans fortune et sans serviteurs, lui dont le neveu avait été ministre d'Etat et qui avait refusé d'être cardinal ! Il n'avait pour le consoler dans son exil que Nicole, un de ses anciens compagnons de Port-Hoyal, auquel il fit cette belle réponse, un jour que celui ci se laissait aller au découragement et chercliait à lui persuader qu'il était temps pour eux de se reposer : « Nous reposer! quand l'humanité souffre! et n'aurons-nous pas assez de l'éternité tout entière pour nous reposer? » Ce redoutable adversaire des oppres-

seurs du peuple resta sur la brèche jusqu'à ses derniers moments; sa grande âme le soutint au milieu des épreuves et des adversités, donna une vigueur extraordinaire à un corps qui était en apparence faible el languissant, cl lui permit de conliniuu- ses admirables travaux jusqu'à une extrême vieillesse

i> l'hiiin, ajirès une carrière si orageuse el si malheureuse, dit Voltaire, selon les idées ordinaires qui nu'.ttent le malheur dans l'exil et dans la pauvreté, sans considérer la gloire, les amis et une vieillesse active, qui fiu'ent le partage de cet homme fameux, Arnauld vit approcher la mort sans trouble ni faiblesse, et il expira entre les bras du Père Quesnel, à Bruxelles, le 8 août 1694, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Il fut inhumé dans le sanctuaire de la paroisse Sainte-Catherine. "

Comme rien dans un homme aussi extraordinaire ne ])eut être indifférent, nous transcrirons le portrait que nous en a laissé un de ses disciples. L'extérieur d' .Arnauld, dit-il, ne prévenait point en sa faveur; sa taille était petite et sa tête d'une grosseur disproportionnée ; ses traits auraient même annoncé de la stupidité, sans la vivacité de ses yeux qui révélait le feu de son génie. Ce docteur, si terrible la plume à la juain, était le meilleur des hommes dans l'intimité et dans le monde, où il apportait des mœurs simples et douces. Sa conversation était grave et rélléchie, sans exclure pourtant une honnête gaieté ; sa mémoire était véritablement prodigieuse et lui fournissait toujours, à point nommt', quelque trait de ce {[ue les auteurs avaient dit de plus saillant sur ce qui faisait le sujet de l'entretien. Il possédait à fond les poètes latins ; il n'était pas seulement profond dans la théologie, dans l'inlelligence de l'Ecriture, dans la science ecclésiastique; il était encore versi' dans la dialectique, dans la géométrie, dans la grammaire, dans la rhétorique. Il a écrit environ cent quarante volumes en différents formats, dont plusieurs ont été faits en société avec Pascal, Nicole et Lamy, outre les correspondances qu'il entrelint toute sa vie avec les savants d'Italie, d'Allemagne et de France. Le lieu de sa sépulture fut longtemps ignoré; mais son cœur fut porté à Port-Royal, puis transféré à Palaiseau. Les poëtes les plus illustres lui firent des épitaphes, et Boileau ne craignit pas de déplaire à Louis XIV en consacrant des vers à la mémoire du grand Arnauld. Sa mort enleva aux partisans de Jansénius le plus habile défenseur qu'ils eussent jamais eu, et les jésuites furent délivrés du plus redoutable de leurs adversaires.

Les bulles d'Innocent XII arrivaient donc lort à propos pour raviver les anciennes querelles des molinisles et des jansénistes, et pour assurer le tiiomphe des enfants d'Ignace. Fort heureusement les censures ne produisirent pas un grand effet sur les esprits, l'attention -se trouvant captivée par la réap- ])arition du quiétisme et par les discussions du célèlire F'énelon, archevêque de Cambrai, et de l'illustre Bossuet, évêque de Meaux, qui s'étaient déclarés l'un défenseur, l'autre persécuteur des nouvelles doctrines sur l'amour pur.

Parmi ses propagateurs les plus ardents, cette secte comptait un moine barnabite appelé le Père Lacombe, et une jeune femme, sa pénitente, nommée Jeanne

INNOCENT XII

Bouvier dt; la Motlie-Guyon. Celtu femme, ilevenuo célèbio autant par la singularité de son existence ([ue par la bizarrerie de ses doctrines, était fille de Claude Bouvier, seigneur de la Mothe-\'ergunville, maître des requêtes. Ses parents l'avaient placéu fort jeune dans un couvent de Montargis pour y faire son éducation, et ne l'en avaient retirée tju'à làge de douze ans. Devenue jeune fdle, Jeanne montra un penchant irrésistible pour la vie ascétique, et voulut se faire religieuse de la Visitation. Son père s'ojiposa fortement à ce projet, et ne voyant d'autre moyen de combattre l'exaltation de sa fille que le mariage , il lui lit éitouserun riche habitant de la province, nommé Jacques (ruvon.

De cette union naquirent cinq enfants en douze années. Jeanne Ciuyon venait d'accoucher de sa fille, qui fut depuis duchesse de Sully, lorsque son mari mourut. Elle avait vingt-huit ans, elle était belle, riche, remplie de grâces et d'esprit. C'est alors qu'elle lia, par lettres , des ra]iports avec le Père Lacombe, moine barnabite, dont le couvent était situé' près de Thonon , dans le Chablais , et qu'elle avait eu déjà occasion de voir à Paris. Elle lui confia ses pensées les plus secrètes et lui demandâmes conseils pour la direction de sa conscience. Deux jours après, le barnabite lui répondit qu'il s'était mis en prières pour obtenir de Dieu la connaissance ])arfaite des mystères de sou âme ardente; que Jésus-tjfuist lui était apparu et lui avait révélé qu'il la destinait à un ministère glorieux et extraordinaire.

Jeanne Guy on voulut immédiatement se mettre en état de remplir la sainte mission à laquelle Dieu l'appelait; elle choisit des précepteurs à ses enfants, abandonna leur garde-noble, qui était d'une grande importance, ne se réserva sur ses propres biens qu'une modique pension, et vint mettre son cœur et son existence à la disposition du Père Lacombe, pour qu'il s'en servît suivant les desseins de la Providence. Ce moine faisait profession de la mysticité la plus subtile et la plus raffinée; et, au dire des antagonistes du quiétisme, il gouvernait d'une manière absolue ses dévotes en abusant du système de spirituahté, qui fait considérer les actes extérieurs comme indifférents, et les péchés comme des épreuves salutaires pour dompter notre orgueil et acquérir la perfection intérieure. On prétendait même qu'il s'attachait doublement ses pénitentes par les charmes de sa doctrine spiritualiste et par les jouissances sans remords qu'il leur permettait.

Le Père Lacombe sortit de son couvent et accompagna la belle Jeanne dans le diocèse de Genève , où ils dogmatisèrent; mais l'évèque , scandalisé de l'étrangeté de leurs doctrines, interdit le Père Lacombe et le chassa du diocèse avec sa pénitente. Ils se retirèrent alors l'un et l'autre dans la ville de Grenoble, où Jeanne Guyon publia, avec approbation du clergé delà province, « le moyen court et facile pour faire l'oraison ; » et le barnabite, son <( Analyse sur l'oraison mentale. »

Dans ces ouvrages, les deux quiélistes développaient leurs ]irincipes sur la nécessité de s'anéantir jusqu à une inaction comjjlète, pour laisser Dieu opérer seul ; ils expliquaient que la voie intérieure n'ad met ni lumière, ni amour, ni désir; ils prétendaient

que dans l'oraison les fidèles peuvent se passer même de la connaissance de Dieu, qu'ils ne doivent jamais songer ni au châtiment, ni à la récompense, ni à la mort, ni â la vie, ni au temps, ni à l'éternité, ni aux saints, ni à la Vierge, ni aux esj)rits célestes, ni à l'humanité du Christ, ni aux attributs de Dieu.

Outre son livre sur « le moyen court et facile de faire l'oraison, » Jeanne Guyon publia « le Cantique des cantiques expliqué selon le véritable sens mystique, » et un troisième ouvrage appelé « la Règle des associés à l'enfance de Jésus et les Torrents. »

Cette dernière publication est sans contredit la plus remari[uable sous le rapport de la singularité des doctrines et de l'extravagance des opinions qui s'y trouvent développées. Entre autres choses , Jeanne Guyon expliiiue « que Dieu ôte ([uelquefois à l'âme parfaite «^out don , toute grâce , toute vertu , et cela pour toujours; que la fidélité de cette âme consiste alors à se laisser ensevelir et écraser, à souffrir sa puanteur, et à se laisser pourrir dans toute l'étendue de la volonté de Dieu , sans chercher même à éviter la corruption; qu'elle doit n'avoir plus de conscience, se confesser sans se repentir, et communier comme on va dîner; qu'elle doit être heureuse de se voir en horreur aux autres et oubliée de Dieu, qui la laisse s'abîmer dans la pourriture. Elle affirmait que cet abandon absolu était le jilus sublime état où la grâce pût élever une âme; qu'alors les quiétistes éprouvaient des jouissances infinies et avaient des visions qu'elle ne pouvait raconter aux profanes, de peur de salir l'imagination , quoiqu'elles laissassent l'esprit net et entièrement occupé de pensées mystiques. »

Jeanne Guyon prétendait qu'elle était arrivée à un point de perfection tellement sublime, qu'elle voyait clair dans le fond des âmes, et exerçait sur elles aussi bien que sur les corps une autorité miraculeuse. Dans ses extases, elle se disait si remplie de grâces pour elle et pour les autres, qu'elle courait à chaque moment un danger prochain d'étoufter, et qu'elle ordonnait qu'on la soulageât en la délaçant. Quelquefois elle engageait simplement les assistants à s'asseoir en j-ilence à ses côtés; et elle affirmait que du réservoir divin de son cœur, il se faisait un dégorgement qui la dégageait avec suavité ; et que ses acolytes, enfants de sagesse, recevaient de leur mère la mesure d'aliment qui convenait à chacun d'eux. Enfin, après cinq années de courses et d'aventures, de succès et de traverses, le Père Lacombe et sa belle pénitente terminèrent ce qu'ils appelaient leurs missions, et revinrent à Paris, où l'archevêque, croyant trouver de la conformité entre leurs doctrines et les erreurs de Molinos condamnées par le saint-siége, voulut mettre un terme à leurs prédications, envoya le Père Lacombe à la Bastille, et confina Jeanne Guyon dans le couvent des Filles de la Visitation, au faubourg Saint-Antoine, pour y faire pénitence. Mais il arriva qu'au lieu de se conv(U'tir et de céder aux pieuses exhortations des nonnes de la Visitation, ce fut la nouvelle recluse qui entraîna toutes ses compagnes dans les doctrines de l'amour pur désin • téressé et en fit des hérétiques, selon l'Eglise.

La cousine de Jeanne Guyon, Mme de la Maisonfort, qui avait été placée par la Maintenon à Saint-Cyrpour y perfectionner l'éducation des jeunes

IIISTOIIIK DES PAl'HS

Saint-Cyr sous Louis XIV

pensionnaires, se prit d'enthousiasme pruir sa parente, et en parla à la cour comme d'une sainte jifisécutée. Les duchesses de Bétliune, de Beauvilliurs, de Ciievreuse et de Morteniart devinrent également ardentes quiétistes par esprit de libertinage, et Lienlôt Jeanne Guyon tut à la mode.

Par l'entremise de ses nouvelles protectrices, la belle Jeanne fut mise en liberté et obtint même l'insigne faveur d'êlre présentée à Mme de !Maintenon. bes infurluues, sa résignation, son éloquence

entraînante lorsqu'elle parlait de Dieu, sa beauté remarquable, la rendirent intéressante aux yeux de la favorite et lui valurent son amitié. Jeanne Guyon fut admise dans l'intimité du roi, et comjita bientôt parmi ses lilles spirituelles toutes les nobles élèves de Saint-Gyr.

Ce fut dans cette maison qu'elle rencontra Fénelon et que commença la Haison de l'ardente quiétiste et du tendre abbé. « Celui-ci, adonné depuis longtemps à un spiritualisme rafliué, dit Saint-Simon,

INNOCENT XII

Féneloii se soumet aux censures ecclésiastiquei

goûta les doctrines de Jeanne, et affirma à la !Maintenon que la quiOtiste était la jjlus sublime des saintes. C'est alors qu'il devint le directeur des brebis distiiiLTnées du petit troupeau ((ue Jeanne Guyon s'était f lit, affectant luan moins de ne les conduire que sous la direction de cette prophélesse, qui était introduite dans le sanctuaire de la conscience de ces gentilles pucelles. En outre elle faisait des échappées continuelles à Paris, chez monseigneur le duc de Bourgogne lui-même, où elle faisait des instruc-

tions à ses fidèles ordinaires, Mme de Morsieii. la comtesse de Guiche et d'autres nobles dames (jui se dérobaient à -la cour pour venir profiter de la manne que Jeanne Guyon répandait dans le désert de leur âme. »

Un évéïienient vint troubler le petit troupeau; Fénelon fut nommé à l'archevècbé de Cambrai. Tous les quiétistes se récrièrent, car c'était le siège do Paris qu'ils voulaient pour leur dirpcteur, et non celui de Ca-nbrai, qu'ils considéraient avec mépris

comme un diocî'sp do cam|iatrne. L'aivlicvôclR' de Paris aurait uns eu etlVl Fonolou à la tèle du ilorgr, dans une place de confiance immédiate et durable, eût obligé chacun à compter avec lui, et l'eût mis dans une situation à tout oser pour Jeanne Guyon et pour sa doctrine, qui se propageait avec une cxtrèrao rapidité. Cependant ipu'lijue mystérieuses (pie fussent les remuons des adeptes de .leanne. les jésuites pwrvinrent à en pénétrer le secret; ils s'effrayèrent alors du nombre et de la qualité des disciples de la quiétiste ; ils attaquèrent ses ouvrages et cberclièrent à soulever des scrupules dans la conscience de Louis XI\ : ils y réussirent. Le Yie\ix roi, craignant d'avoir cédé à de coupables inspirations en j)rotégeant une femme accusée de (juiétisme, voulut que le Père Bourdaloue examinât ses doctrines; et d'après l'opinion du prédicateur, il lui fit signifier qu'elle eût à interrompre ses visites aux demoiselles de Saint-Cyr.

Mme de Maiiitenon écrivit de son côté à Jeanne Guyon, qu'elle devait, pour sa propre sûreté, quitter Paris et se retirer dans quelque village, en ayant même le soin de ne découvrir le lieu de sa retraite à personne. La pauvre persécutée obéit, clierciia à se soustraire à tous les regards et à se faire oublier, mais il était trop tard; l'attention publiijue se tiouvait éveillée par les jésuites; et ceux-ci tenant à honneur de montrer leur pouvoir sur l'esprit du roi, résolurent de la perdre. D'abord ils firent circuler une espèce de confession attribuée au Père Lacombe, et dans laquelle Icbarnabite demandait pardon à Dieu et aux hommes d'être tomljé avec sa belle pénitente dans des excès et des misères d'une affreuse immoralité ; d'avoir été précipité par un entraînement de folie et de fureur dans des désordres que la loi défend, sans néanmoins qu'il eût l'intention de mal faire, et seulement parce qu'il s'était figuré que Dieu exigeait de lui qu'il accomplit toutes ces abominations, quoiqu'il en eût prévu les terribles conséquences. Ensuite les bons Pères répandirent adroitement les allégations les plus calomnieuses sur Jeanne, accréditèrent les soupçons les plus outrageants pour son honneur, et cherchèrent à faire croire qu'elle se cachait pour éviter la honte d'être démasquée aux yeux de tous.

Jeanne Guyon, instruite par Fénelon des accusations scandaleuses dont elle était l'objet, jirit le parti de sortir de sa retraite, et demanda à être jugée, elle et ses écrits, par une commission composée en nombre égal d'ecclésiastiques et de laïques. Sa requête fut agréée : le roi nomma une commission comjiosée de trois juges ecclésiastiques, Bossuet, évéque de Meaux, monseigneur de Noailles, évêque de Ghâlons, et Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice; mais il refusa de leur adjoindre trois laïques. Jeanne obtint seulement, par le crédit de Mme de Maintenon, que Fénelon, qui n'était point encore installé à l'archevêché de Cambrai, fût admis dans le sein de l'assemblée.

Les quatre pn-lats tinrent leurs réunions au village d'Issy, ce qui les lit appeler « les conférences d'Issy. » Dès la ]iremière séance, Bossuet avoua qu'il connaissait très-imparfaitement les ouvrages mystiques de l'accusée, et pria Féuelon d'en faire

des extraits. Ij'archevè([ue de Cambrai se rendit à l'invitation de Bossuet, dans l'espérance d'être utile à son amie et de faire triompher son innocence.

Malheureusement, pour prévenir le jugement qui allait être porté, le iiiétropohtain de J'aris, à l'instigation des jésuites, revendi(pia le droit de décider seul une cause ([ui se plaidait dans sou diocèse; et avant que les prélats eussent eu le temps de se former une opinion sur les doctrines de Jeanne Guyon, il publia un mandement par lequel il condamna la célèbre (piiétisle comme enseignant des propositions fausses, tendant à l'hérésie, contraires à la ]Kirole de Dieu, capables de scandaliser les lidèles et d'oil'enser les oreilles pieuses.

Ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette censure, c'est qu'elle fut prononcée par un prélat (jui ne connaissait ni les livres qu'il analhémalisail. ni aucun des ouvrages de piété qui paraissaient, et cela au dire de Fénelon lui-mèine.

Les commissair(^s d'Issy ne pouvant donner gain de cause à Jeanne Guyon contre l'archevêque, la condamnèrent également ; toutefois ils procédèrent avec plus de ménagements, et au lieu de censurer les livres qui étaient soumis à leur examen, ils composèrent trente-quatre articles diamétralement ojiposésaux principes enseignés parles quiétistes, les présentèrent à Jeanne et la déterminèrent à y souscrire. Elle signa en outre les instructions pastorales qui furent publiées à l'appui des articles anti-mystiques, et fit une abjuralion authentique de son prétendu apostolat.

Cette soumission lui valut un certificat favorable de Bossuet, attestant de son innocence et de son orthodoxie. Mais bientôt elle se laissa entraîner par ses inspirations, et recommença à propager les doctrines du quiétisme. Les jésuites demandèrent immédiatement au roi une lettre de cachet, et la firent conduire à Vincennes et ensuite à la Bastille.

Bossuet fitalors paraître un livre intitulé « Des étals d'oraisons, » dans lequel l'auteur censurait sévèrement la célèbre quiétiste. L'évoque de Meaux voulut faire approuver son ouvrage par Fénelon, qui s'y refusa, sous le prétexte fort honorable qu'il avait promis de condamner les erreurs de Jeanne Guyon et non sa personne; l'archevêque de Cambrai annonça même à son collègue qu'il ne se ferait nullement scrupule de témoigner en toutes occasions de son estime pour cette femme ; qu'il ne dénoncerait jamais à l'Église comme digne du feu celle qui n'avait d'autre tort à ses yeux que de ne pas savoir s'expliquer d'une manière assez lucide, et dont il connaissait suffisamment les sentiments religieux. Le vertueux prélat ne s'en tint pas à cette protestation en faveur de son ancienne amie, il résolut d'agir activement auprès de monseigneur de Noailles, qui avait été nouvellement promu à l'archevêché de Paris ; il lui rendit plusieurs visites, en obtint l'élargissement de Jeanne Guyon de la Bastille et son admission dans une maison religieuse de Vaugirard; il lit plus encore, il entreprit lu justification des doctrines de la pauvre recluse, et )iublia le livre reraanpiable intitulé « De l'explicatiov des maximes des saints sui^ la vie intérieure. >

Bossuet prit la plume pour répondre à Fénelon. atla([ua son ouvrage sans ménagements, le dénonça ;i l'opinion publique comme une apologie cachée 'tu

INNOCENT XII

i|niétisme, une rrpêtition des écrits de Jeanne Guyon, vi il appela l'archevêrpie de Cambrai le nouveau Montan d'une seconde Priscilli'.

Fénelon riposta à son adversaire, se ]ilaignit amèrement lie ce que l'évèque de IMeaux le Taisait rêver les yeux ouverts el lui ]irèlait des raisonnements (|u'i[ n'avait jamais tenus. ISientôt les discussions tliéologiques dégénérèrent en véritables disputes, et les deux prélats en vini-ent jusipiTi se cliarger d'injures. Pour arrêter le scandale, le l'ère la (Chaise intervint, se ]irononça en faveur de l'arclievèque de Cambrai, et déclara que sou antagoniste passait les bornes des convenances, et montrait une irritation qui était tout à fait contraire à la douce morale de Jésus-Cbrist et aux préceptes de la charité apostolique.

Bossuet, furieux du trioniplie de Fénelon, courut se jeter aux pieds du roi, lui demanda jiardon de ne ])as avoir dénoncé plus tôt les abominables doctrines des nouveaux molinosistes, et accusa l'archevêque de Cambrai d'être le fauteur de l'hérésie des quiétistes. Cette fois, l'évêquc de IMeaux l'emporta sur son adversaire, grâce à l'appui de la Maintenon, qui ne pouvait pardonner à Fénelon son opposition à la publicité de son mariage secret avec Louis XIV. Sa Majesté, après avoir écouté favorablement Bossuet, écrivit en cour de Rome pour solliciter la condamnation du livre des « Maximes des saints. «

Malgré les instances du monarque, Sa Sainteté Innocent XII manifesta une grande répugnance à poursuivre un évêque qui s'était toujours njontré un des plus zélés défenseurs de l'infaillibilité et de l'omnipotence pontificale; et, tout en se rendant aux désirs de Louis XIV, il procéda avec une extrême lenteur, dans l'espoir que le roi, qui avait déjà soixante ans et qui était usé par les débauches, viendrait à mourir dans l'intervalle. Il nomma pour examiner l'ouvrage deux commissions qui tinrent, l'une douze conférences, et la seconde vingt et une, sans rien décider ; une troisième commission employa cinquante-deux séances pour déterminer les propositions censurabies dans le livre des « Maximes des saints, » et trentesept pour délibérer sur la manière dont Sa Sainteté les censurerait.

Pendant que cette affaire occupait les théologiens romains, on préludait, en France à une information contre le Père Lacombe, qui était détenu au cliàteau de Vincennes, et on le contraignait par la torture à signer un écrit dans lequel il exhortait Jeanne Guyon à se rejientir de sa coupable intimité avec lui et avec l'archevêque de Cambrai.

Cette confession, arrachée à un pauvre moine (pu était devenu presque fou par suite des mauvais traitements qu'il avait eu à subir, fut scandaleusement colportée dans Paris, pour jeter de l'inlamie sur Fénelon et sur l'infortunée Jeanne. Ce fut en vain (jue le prélat réclama contre un pareil acte, et demanda justice des calomniateurs, dans une lettre qu'il envoya par un autre prélat à Louis XIV. Sa Majesté, loin de donner la plus légère satisfaction à l'archevêque de Cambrai, s'emporta contre l'amliassadeur, appela Fénelon un fanatii[ue protecteur du vice, et son amie une extravagante corrompue, et annon(;a qu'il allait sévir contre les deux cou]iables. En elfet, dès le lendemain l'archevêque recevait un ordre d'exil

du gracieux monarque, el Xlme de la Mothe Guyon était plongée de nouveau dans les cachots de la Bastille. Cette femme célèbre y resta une année entière, et n'en sortit que pour être exilée dans une des terres de son lils aini'', où elle vécut encore quinze années, au milieu des pratiques de la j)lus édifiante vertu. Quant au Père Lacombe, il fut transféré de Vincennes à Charenton, où il mourut fou.

Enfin arriva de Rome la ])ullc du saint-père où se trouvaient condamnées vingt-trois propositions du livre des '< Maximes des saints. )< L'archevê(jue de Cambrai, qui était déjà relégué dans son diocèse et qui avait reconnu l'inutilité de ses efforts pour résister à ses ennemis, ne voulut pas empirer sa position, et se soumit aux censures ecclésiastiques.

Ainsi se termina la querelle qui divisait les deux plus illustres prélats du dix-septième siècle, Fénelon et Bossuet, Et si l'on s'étonne de cet acharnement que montra Louis XIV dans ses persécutions religieuses contre le vertueux précepteur du duc de Bourgogne, qui fut plus tard dauphin de Fiance, on trouvera l'explication de sa conduite dans l'admiraljle lettre que lui adressa Fénelon lors de son avènement au siège archiépiscopal de Cambrai : « Sire, depuis environ trente ans vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur, parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles, on a parlé du roi et de son bon plaisir; on a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini ; on vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disaiton, tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière , afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ces infâmes ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'État, comme si vous pouviez être grand en ruinant les peuples sur lesquels votre grandeur est fondée.

« Vous avez été jaloux de votre autorité dans les choses extérieures ; mais pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a ((ue trop sentie. Ils sont durs, hautains, injustes, violents, corrupteurs; ils n'observent aucune règle d'équité ni pour l'administration intérieure de l'État ni pour les négociations étrangères; ils se contentent de menacer, d'écraser, d'anéantir ceux qui leur résistent. Tous leurs efforts ne tendent qu'à un but, celui d'éloigner de votre personne les hommes de mérite qui pourraient leur faire ombrage. Ils vous accoutument à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusfju'à l'idolâtrie, el que vous devriez rejeter avec indignation.

« Maintenant, -grâces à vos ministres, votre nom est odieux à toute la France, et la France est insupportable à tous ses voisins ; vous n'avez conservé aucun allié, parce que vous n'avez voulu que des esclaves.

« Vous avez pour conseiller un arciievêque corrompu , scandaleux , incorrigible , faux , malin , artificieux , ennemi de toute vertu et ([ui persécute tous les gens de bien ; vous vous eu accommodez ,

parce (ju'il ne sonsfe qu'à vous plaire par ses llalleries, et mree iju'il vous prostitue son lionneur. Vous lui sacrilie/. les j^ens vertueux, vmis lui laissez lyranuiscr rE};lise, et aucun prélat n'est traité aussi bien que lui par Votre Majesté.

•> Vous avez pour confesseur un jésuite vicieux qui n'aime ([ue les ^ens profanes et relâchés, qui est jaloux au suprême deçrré de l'autorité que vous lui avez donnée. N'est-il pas iionteux qu'un tel lioinuie lasse les évèques à son choix et décide de toutes les alVaires de conscience? Vous êtes seul en France, Sire, à ignorer qu'il ne sait rien, que son esprit est grossier, quoiqu'il ne laisse pas que d'avoir de la ruse avec cette grossièreté d'esprit , que les jésuites même le m-'prisent, et sont indignés de le voir si facile à l'ambition ridicule de sa laniille.

oAous avez fait d'un religieux un ministre d'Etat, et le ministre ne se connaît ni en hommes, ni en linanccs, ni en administration; il est la dupe de tous ceux qui le flattent et lui font de petits présents; il ne doute ni n'hésite sur aucune question difliciie. Un autre ministre n'oserait décider seul ; pour lui, il tranche toutes les questions, de peur d'avoir à rougir de son ignorance devant quelqu'un. Il marche hardiment, sans craindre de vous égarer; il penche toujours au relâchement, et cherche à épaissir les ténèbres autour de Notre Majesté. Ainsi, c'est un aveugle qui en conduit un autre; et, comme dit Jésus-Christ: « Ils tomberont tous deux dans la fosse. »

« Tous ceiix qui vous entourent redoutent de vous éclairer : cependant la France estaux abois. Qu'attendent-ils pour vous parler fianehement '? que tout soit perdu! Qu'ils parlent, qu'ils parlent donc; qu'ils se

retirent, si vous êtes tellement ombrageux qu'on no puisse vous donner un conseil; qu'ils aliaudouneiil le roi, si le roi ne veut que dos llalteurs autour de lui. S'ils restent, ils doivent vous dire la vérité. Malheur, malheur à eux, s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! ->

Cette lettre, sublime d'éloquence et de courage, ne produisit d'autre résultat (pie d'exciter dans l'âme du dévot inonanpie une haine violente conlre son auteur, et nous en avons vu les conséquences dans les persécutions que l'illustre Fénelon eut à siii)ir lors de ses disputes avec Bossuet.

Le jubilé séculaire s'ouvrit enfin, et l'or des peuples vint s'engloutir dans le trésor apostolique; mais innocent XII n'eut pas la joi(> de contempler les richesses qui s'amniicelaieiif dans les caves du \ atican; une lièvre lente, qui le minait depuis plusieurs mois, l'emporta le 18 septembre 1700.

Pendant le dix-septième siècle, nous avons vu les pontifes de Rome se consumer en elforis impuissants ]iour disputer aux rois les prérogatives de leur omnipotence, et en être réduits, pour sortir de leur nullité, à soulever des querelles théologiques , à faire naître des hérésies, à encourager même des attaques directes contre la religion, jiréférant ainsi le sarcasme et les luttes à l'indilTérence et à l'oubli des hommes. Dans le dix-huitième siècle, nous verrons les orgueilleux successeurs de l'Apôtre terrassés par une légion de génies sublimes, et la France secouer enfin les doubles chaînes de la superstition et du despotisme, saper les fondements du colosse papal, brisiT les sceptres des rois et faire un jias de géant vers la contjuête de la liberté, vers la République I

ANSWtRS TO TWENTY QUESTIONS ON PAGE 29'

1 — Lansin^r.

2 — Throuch water.

3 — Lake Michican.

4— A South African gazelle.

5 — Smoke-cvired haddock.

6 — Fraprant volatile oil obtained from flowers.

7— Paris.

8 — Zéro.

9 — Any warning sigrnal.

10 — The rim.

11 — Alaska.

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