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DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Considérations sur l'histoire de la papauté au dix-septième siècle. — Intrigues dans le conclave après la mort de Clément VIII. — Henri IV donne des sommes énormes pour faire nommer un pape qui lui soit favorable. — Alexandre-Octavien de Médicis est élu souverain l'onufe. — Ses projets de réformes. — 11 témoigne un extrême mépris pour les rois de France et d'Espagne. — Sa baine pour les jésuites. — Il meurt après vingt-six jours de règne.

C'est une véiitù inconlestable qu'a])rès l'apparition des grands réformateurs du seizit-iue siècle la papauté eût été renversée, et le pouvoir i'orniidable des évèques de Rome anéanti pour jamais, si les rois, au lieu de prendre la défense de la théocratie contre les peuples, eussent laissé marcher les événements et se lussent contentés d'e.\ercer dans leurs Etats une autorité sanctionnée par la justice. Malheureusemeat ils crurent leurs intérêts compromis ]iar le développement des principes de la réiorme ; ils poursuivirent à outrance les hommes (pii cherchaient à la faire triomplier; et comme ils étaient les ]i!us forts, ils purent à leur aise égorger, faire couler des fleuves de sang, amonceler des montagnes de cadavres ; et la tiare demeura debout! !

Toutefois les souverains en prêtant leur appui aux papes et en les sauvant d'unèT-uinc yertnine, leur imposèrent j)0ur conditions ([u'ils cesseraient d'intervenir directement dans les transactions politiques, qu'ils ne dicteraient plus leurs volontés aux empires, et qu'ils les aideraient à épaissir autour des hommes les ténèbres de l'ignorance, pour rendre leur domination plus facile. Pressés par les circon-

stances, les évê([ues de Rome se souinii-ent : dès lors ils perdirent l'immense inlluence qu'ils avaient acquise et ne furent plus que les serviteurs des rois; le Vatican resta muet, et au lieu de lancer ses foudres contre ceux qui le bravaient, ainsi qu'il arrivait autrefois, il ne fit plus entendre qu'iui murmure semblable à celui des volcans qui accumulent la lave et n'ont plus assez de force pour faire éruption.

Pendant le cours du dix-septième siècle, les papes ne s'occupent que d'intrigues machiavéliques, n'exécutent (pic des perfidies, n'ourdissent que des machinations; ils ne commettent plus de grands attentats à la face du soleil, ils exécutent de lâches assassinats dans les ténèbres; ils ne se posent plus en sardanapales, ils deviennent des tartufes couronnés.

Nous devons dire cependant que le vénérable pontife ([ui ouvre la série des papes de ce siècle apporta sur la chaire de saint Picne des vertus précieuses, qui doivent cmpècber de le confondre avec ses successeurs; et que sans aucun doute il eût bien mérité de l'humanité, si les prêtres ne l'eussent arrêté au moment où il entreprenait des réformes radical.'s et imiiortantes dans le clergé.

Aprî's les funérailles do Clément VIII, victime de la vengeance des jésuites, son neveu le cardinal Aldobrandino, qui était accoutumé à régner sous le nom de ce pontife, se crut en état de commander encore, et voulut faire élire pape une de ses créatures, afin de se perpétuer dans l'exercice de roinnipolenco ecclésiastique. Soutenu par la faction française, il attaqua de front les cardinaux espagnols, qui étaient en majorité dans le conclave, et proposa ouvcrieniont comme candidat le cardinal Baronius, célèbre annaliste de TEglisO. Les meneurs vendus à Philippe III ayant repoussé ce |)rélal sous jirélexte qu'il était ennemi du roi d'Espagne, le cardinal de Joyeuse, chef de la faction fiançaise, qui avait fort à cœur de faire nommer un pontife favorable à Henri IV, et qui avait même ret^u de ce prince des sommes considérables pour gagner des voix dans le conclave, commeni,'a à faire des ouvertures aux cardinaux Montalte et Sforce, acheta leur défection, et pro|>osa cinirae candidat Alexandre-* )ctavien , cardinal de Florence. Ces prélats non- seulement afpouvèrent son choix, mais encore se chargèrent de déterminer Aldobrandino à faire ban marché de son protégé. En elïet, quel(|ues heures après, le neveu de Clément VIII passait un traité avec Montalte et l'accompagnait dans la cellule d'.Vloxandrc-Octavien, qui fut salué pape sous le nom de Léon XI, le 1" avril 16"5.

La nouvelle de celte élection causa un grand déplaisir à la cour de Madrid, et par compensation elle excita en France des transports d'allégresse.

Un instant, les peuples purent espérer c[u'enfin ils allaient goûter les douceurs d'un règne évangélique sous \in bon pape. Léon XI avait commencé par

chasser du Vatican les flatleurs et les courtisans ([ui encombraient les antichambres; di'jà il avait annoncé l'intention de réformer l'Eglise, de détruire les deux exécrables ordres des dominicains et des jésuites, et il avait luème préparé une promotion de vénérables ecclésiasiicpies ([u'd voulait créer cardinaux jiour l'aider dans ses travaux; déjà il avait siqiprimé luie partie des impôts dont ses prédécesseurs avaient surchargé les provinces. Tout faisait présager une ère de prospérité et de tolérance pour les nations ; mais les assassins de Sixte-Quint et de Clément Mil veillaient sur le pontife, et aucun de ses magnili [ues projets ne devait être réalisé.

Quoique ento\u'é d'ennemis dangereux, rintn'plJe Léon eut l6 courage de refuser l'alliance du roi de France, ((ue le cardinal de Joyeuse lui offrait en échange de queli(ues concessions injusles, et lui répondit : « Votre Henri I\' est un misérable hypocrite, sans foi ni loi; je ne ferai rien de ce qu'il réclame, parce que ce serait agir contre ma conscience, contre iéijuité ; écrivez-lui que jamais nous ne sacrifierons notre devoir à de vils intérêts de dynastie, et (|u'il s'est singulièrement trompé en supposant que nous nous laisseiions séduire par l'appât île l'or, comme plusieurs papes, nos prédécesseurs. »

Dans une circonstance à pou près semblable. Sa Sainteté fit la même réponse aux ambassadeurs de Philippe III, roi d'Espagne, et blâma hautement sa lâche condescendance pour les jésuites. Comme on le voit, il devenait urgent pour les disciples d'Ignace deLayolade se défaire d'un tel pape; Léon X devenait dangereux pour les jésuites, aussi mourut-il empoisonné le 27 avril 1605, après vingt-six jours de règne.

PAUL V

Intrigues électorales. — Paul V est proclame souverain pontife — Son histoire avant d'occuper le trône de saint Pierre. — Il distribue toutes les charges et dignilcs de l'Église à s96 parents. — Sa Sainteté entreprend d'asservir lous les Etats de l'Italie à sa domination. — Paul V excommunie les Vénitiens. — La Sérénissiine République chasse les jésuites de son ternloire. — Paix entre la République et le saint-siége. — Les jésuites en Angleterre. — Conspiration des poudres. — Supplice des Pères Garnel el Oldecorn. — Le serment d'allégeance. — Paul V ordonne auï catholiques anglais de refuser obéissance au rui. — Jacques 1" entame une polémique avec le pape. — Doctrine des jésuites sur le régicide. — Assassinat de Henri IV. — Supplice de Ravaillac. — Le Parlement condamne les ouvrages des jésuites à être brilles par la main du bourreau. — La régente protège les jésuites. — Condamnation du docteur Edmond Richcr. — Congrégations religieuses en France. — Publication des décrets du concile de Trente. — Le» huguenots reprennent les armes. — Traité de Loudun. — Paul V fait empoisoener l'écrivain Marc-Antoine Dominis. — Dispules obscènes cntri; les dominicains et les franciscains sur la conception de la Vierge. — Népotisme et incestes du souverain pontife. — Mort de Pjul V.

Cinquante-neuf cardinaux entrèrent en conclave après la mort de Léon, et se formèrent en quatre partis; Aldobrandino était à la tète de la faction la plus nombreuse; Montalte dirigeait les délili'iations de la seconde coterie, qui comptait vingt et un cardinaux ; la troisième faction était celle des Espagnols, et la quatrième celle des Français.

Baronius, comme dans le dernier conclave, se mit <ur les rangs pour être pape, et se donna tant de mouvement qu'il rattacha à sa faction plusieurs cardinaux, et ipi'il put un instant se llatler de l'espoir de triompher de ses compétiteurs; mais au moment où il se ])réparail à entrer dans l'une des chapelles pour recueillir les votes, quinze de ses partisans passèrent du côté du cardinal Tosco, l'un des prélats les plus riches de la cour de Home, ([ui par cette défection se trouva réimir cpiarante-'iuatre sulfiages.

'<■ Déjà on procédait à la cérémonie de l'îWoralion, lorsque Haronius, irrité de voir la tiare lui échapper, dit Nicolas de Marhais, se prit à braire ces mots d'une voix enrouée : Voulez-vous donc élire pour votre chef un infâme qui ne prononce pas une seide phrase sans l'accompagner d'un juron obscène? \'()Ulez-vous donc, en choisissant pour souverain pontife

un homme de mœurs abominables, attirer sur le siège de Rome la réprobation des peuples de l'Espagne, de l'Italie et de la France, et augmenter la répulsion déjà si grande que nous inspirons aux nations? » Cette sortie jeta les membres du cunelave dans une extrême perplexité et empêcha l'éleilicin de Tosco; néanmoins elle ne ramena pas au cardinal Baronius les suffrages qu'il avait perdus. Pendant la luiit Aldobrandino s'entendit avec Montalte et le cardinal de Joyeuse; et le matin, tous s'étant rendus à la chapelle Sixiine avec leurs partisans, ils proclamèrent pape, sous le nom de Paul V, le cardinal Camille Borghèse, avant même que les Espagnols eussent appris qu'il avait été proposé comme candidat, et sans qu'on ei'it pris la peine de consulterle Saint-Esprit.

Le irouveau ponlifc était Romain de naissance et d'une famille originaire de Sienne; d'abord^! n'hait exercé la profession d'avocat, ensuite il s'était jeté dans la carrière ecclésiastique, et avait obtenu successivement la dignité de vice-légat à Bologne, d'auditeur de la chambre, de vicaire du pape et de grand inquisiteur; en dernier lieu il avait été promu, moyennant linances, au titre de cardinal de Suint-Chrysogone, sous Clément \'III.

11IST(HUE DES PAl'HS

Ck)mme il s'Olail tenu constamment éloigné des affaires politiques et avait toujours paru désireux de vivre traïujuillo. les chefs des ditïérents partis jugèrent (]u'il leur serait facile de gouverner TEglise sous le nom du saint -père, et tous vinrent lui faire des offres de services. Mais il arriva tout autre chose que ce qu'on attendait ; Paul V déclara nettement qu'il comptait i-égner seul; et pour enlever aux cardinaux l'espoir de le faire revenir sur sa décision, il forma un conseil des membres de sa famille ; il donna le chapeau de cardinal au jeune Scipion Cafl'arelli, un de ses neveux ; il conlia à ses deux frères, François et Jean-Ba])tiste Borghèse, les emplois les plus importants, et leur donna en outre le gouvernement du Vatican et du château Saint-Ange; il pourvut tous ses autres parents de riches bénéfices et les installa auprès de sa personne. Il s'occupa ensuite du gouvernement du saint-siége, et montra qu'il avait conservé les anciennes traditions de l'Église romaine et qu'il était disjiosé, si on le laissait agir, à faire revivre les prétentions des papes sur la domination absolue de l'Italie.

Contre toute espèce de droits, il s'immisça dans les affaires du royaume de Naples et excommunia le régent Ponte, qui y commandait au nom de Philippe III, parce qu'il avait condamné aux galères un notaire ecclésiastique coupable d'un crime capital; puis il envoya des nonces apostoliques à Charles- Emmanuel, duc de Savoie, pour lui signifier de ne plus conférer à l'avenir les bénéfices vacants dans ses États sans l'approbation de la cour de Rome; ce qui constituait un acte d'odieux arbitraire, attendu que les papes ses prédécesseurs avaient vendu ce droit aux ducs de Savoie, et qu'il était impossible de nier l'authenticité des bulles octroyées à ce sujet. Enfin il jioussa l'audace jusqu'à interdire à la République de Lucques, à celles de Gênes et de Venise, et à tous les Étals d'Italie, de faire aucun traité, soit entre eux, soit avec les puissances étrangères, sans son autorisation ; et pour prévenir toute hésitation, il fulmina une bulle qui enjoignaif aux princes souverains et aux ciiefs de Républiques de défendre à leurs peuples d'ouvrir des relations avec les étrangers, sous peine des censures ecclésiastiques.

La menace produisit son effet ; aucun des gouvernements italiens ne voulant rompre avec le saintsiége, tous se conformèrent aux exigences du pape : Gênes révoqua ses ordonnances contre les jésuites et autorisa les membres de la société à concourir aux élections pour les divers emplois civils et militaires; Lucques accepta les bulles de Sa Sainteté sans examen; le duc de Savoie se soumit également pour la transmission des bénéfices; le roi d'Espagne luimême permit au régent de Naples de faire des concessions à la cour de Ron\e pour en obtenir la levée de son excommunication ; les Vénitiens seuls refusèren^^'obéir au saint-père, et la lutte s'engagea entfe la Krénissime République et PaulV.

Le redoutable conseil des Dix venait de condamner à mort un moine augustin, coupable de viol et d'attentat à la pudeur sur une jeune fille de dix ans qu il avait ensuite égorgée; en outre, il instruisait le procès d'un chanoine de Vicence, appelé Scipion Saracmo, accusé de s'être introduit de nuit, avec des gens

masqués, dans la demeure d'une de ses parentes et de lui avoir fait violence ; de plus, le doge de Venise, de son autorité privée, avait osé faire incarcérer le comte Braiidolino ValJemarino, abbé de Narvésa, jirévenu d'avoir empoisonné son père, son frère et plusieurs de ses domestiques, de vivre en inceste avec sa propre sœur, de détrousser les voyageurs sur le grand chemin, et d'avoir commis jdusieurs assassinats sur de jeunes adolescents qu'il avait pollués par d'horribles stujires.

Sa Sainteté prétendit ([uc ces grands criminels étaient à l'abri de la vindicte des lois par leur caractère sacré; que la République avait violé les immunités ecclésiastiques en les faisant juger par un tribunal de la'iques, et ordonna au doge de remettre imraédialemenl entre les mains du nonce apostolique

le religieux augustin, le cl

le Vicence et l'abbé

le Narvésa, sous peine d'excommunication. Paul V prit même occasion de cette affaire pour réclamer la révocation d'une loi qui interdisait aux prêtres d'acquérir des biens immeubles sans l'autorisation du sénat, et qui les obligeait à vendre les terres ou les maisons provenant de l'héritage de leurs parents. Le saint-père demanda également l'abolilion des décrets qui prohibaient l'édification de nouvelles églises et la londation d'hôpitaux ou de communautés religieuses sans le secours de la puissance civile. ^Le sénat fit représenter à la cour de Rome qu'en Wrtu des anciennes institutions de la République et des privilèges qui lui avaient été vendus ou octroyés par les souverains pontifes ses prédécesseurs, il lui était permis de promulguer des édits concernant les rapports civils des ecclésiastiques avec l'État ; et que le saint-siége ne pouvait, sans une violation manifeste des droits établis, demander le renversement de leurs lois ni soustraire les criminels à sa juridiction. Le pape répliqua que les ordonnances canoniques étaient des lois divines, et que les successeurs de i'Apotre n'avaient pas plus de droits que les autres hommes d'y contrevenir; qu'en conséquence les permissions accordées par ses prédécesseurs aux Vénitiens se trouvaient annulées. Sa Sainteté, voyant que ses menaces d'excommunication n'intimidaient jjas la Sérénissime République, imagina de faire revivre les prétentions oubliées depuis plusieurs siècles de droits réguliers perçus sur plusieurs îles de l'Adriatique par le saint-siége, afin de gêner l'action de son gouvernement; en outre, elle déclara exempts d'impôts les riclies bénéfices que possédaient sur le territoire de la République les cardinaux, les chevaliers de Malte, les couvents d'hommes, les ordres mendiants et tous les ecclésiastiques, comme sujets de la cour romaine. Puis, non content de porter ce coup aux finances des Vénitiens, Paul V essaya d'entraver leur commerce et leur industrie, en mettant à l'index tous les ouvrages qui sortaient de leurs imprimeries, même les missels et les bréviaires ; enfin il lança contre le doge et contre le sénat une excommunication effroyable, et mit en interdit la ville de Venise ainsi que ses îles de r.\driatique et tous ses Etals de terre ferme.

De son côté, la ^rénisi^ime Républi(|ue ne garda )j1us de mesures avec la cour de Rome,et ripostaaux attaques par un décret qui défendait aux ecclésiastiques, sous les peines les plus sévères, d'afficher la

PAUL V

bulle du saint-père ou d'interrompre le service divin dans aucune église. Tout le clergé vtnitienobéit ; les jésuites seuls déclarèrent (jue leur conscience ne leur permuttait pas de contrevenir aux ordres du pape, et demandèrent à sortir des États de la République, permission que le doge s'empressa de leur accorder. Ensuite, le sénateur Quirinoet le célèbre Fra Paolo Sarpi appelèrent du jugement de la cour de Rome au tribunal des nations, en répandant dans tous les pays des ouvrages remplis d'une dialectiiiuo serrée et puissante, où ils atta([uuieQt l'autorité temporelle que les pontifes s'étaient arrogée sur le monde comme successeurs de l'apùtre Pierre. Sa Sainteté s'émut des conséquences qui pouvaient résulter pour elle de cette lutte, et chargea les cardinaux Rellarmini et Raronius, les deux colonnes de l'Église, de répondre aux ennemis de la cour de Rome et de les réduire au silence.

En gens habiles, les deux prélats déplacèrent la question; ils se gardèwnt bien de disputer aux princes et aux rois l'autorité qu'ils cxeri;aient sur les peuples, dans la erainle ([u'on ne retournât contre eux .'eurs propres arguments ; ils établirent seulement en principe que le despotisme émanait de Dieu, et que l'iiumanité devait se soumettre sans examen à ceux qui possédaient ia puissance souveraine; puis, introduisant la métaphysique dans leur discussion, ils proclamèrent la prédominance de l'esprit sur la matière et en déduisirent ces singulières propositions :

« L'esprit dirige et modère la chair, mais non réciproquement ; ainsi il n'est pas permis au pouvoir temporel de s'élever au-dessus du spirituel, de vouloir le diriger, le commander ou l'opprimer; ce serait une rébellion, une tyrannie toute païenne. C'est au prêtre à juger l'empereur, et nonàl'empereuràjuger le prêtre, car il serait absurde de prétendre que la brebis diit conduire le berger. »

Fra Paolo et le sénateur Quirino, loin de se regarder comme vaincus, acceptèrent la lutte sur ce terrain ; ainsi que leurs adversaires, ils proclamèrent que tout pouvoir émanait de Dieu, et prenant pour point de départ 'les doctrines professées en France sur la royauté, ils en conclurent que l'autorité du prince ayant la même source que celle du pape, celui-ci n'avait pas le droit de s'immiscer dans les affaires des gouvernements.

« Les ecclésiastiques des différents royaumes, ajoutaient-ils, aussi bien que les laïques, sont soumis à la puissance des princes, et aucun de leurs sujets ne peut se dispenser de leur rendre la même obéissance que celle due à la Divinité. Un roi a le droit de faire les lois, de rendre des jugements, d'établir des impôts sans contrôle. Le pape possède pareillement une suprême juridiction sur les peuples, mais elle est purement spirituelle comme celle qu'a instituée le Christ lui-même. Le Fils de Dieu n'ayaiil jamais exercé une juridiction temporelle pendani toute sa vie, n'a pu transmettre à saint Pierre ni à ses successeurs un droit qu'il n'avait pas réclamé.... ». Telles étaient les singulières prétentions et les théories extravagantes que cherchaient à faire prévaloir les séides de la papauté et de la monarchie pour acquérir le droit d'opprimer les peuples.

Bientôt de cette guerre de paroles on en vint à une guerre réelle; Paul V cherclia de tous côtés des

alliés, rassembla des troupes, et annonça qu'il allait anéantir Venise. Mais son ardeur belhqueusc dura peu; soit qu'il redoutât d'exposer son armée aune défaite ([ui eût grandement compromis su prépondérance sur l'Italie, soit qu'il craignit de ne pouvoir suffire aux dépenses de la campagne et à l'entretien des troupes, soit qu'il soupçonnât que Philippe III et Henri I\', tout en paraissant ofliciellemcnl désirer le maintien de la paix entre Rome et Venise, ne s'employassent en secret pour prolonger les hostilités, il feignit de se rendre aux remontrances des ambassadeurs français, et accepta leur médiation dans sa querelle avec la Sérénissime Répulilii[ue.

Les Vénitiens, qui avaient besoin de la paix pour la prospérité de leur commerce, accueillirent l'avorablement les propositions d'accommodement présentées par le saint-siége. Paul V demandait que la seigneurie ou le conseil des Dix remît entre les mains des ambassadeurs de France les trois prisonniers ecclésiastiques détenus dans les cachots de la République, et en même temps que le sénat rapportât le décret rendu contre l'introduction des bulles de la cour de Rome, et lui envoyât une ambassade en signe de soumission pour solliciter l'absolution des censures ecclésiastiques. Sa Sainteté voulut bien encore exiger le rappel des jésuites, mais elle fut obligée de renoncer à cette dernière condition , le doge Ludovico Donato ayant déclaré qu'il préférait rompre les négociations et continuer la guerre plutôt que de souffrir sur le territoire de la République un seul des disciples d'Ignace de Loyola, ([u'il appelait les suppôts de Satan. La paix fut conclue entre les deux puissances, et les jésuites restèrent exilés.

Si la société perdait quelque peu de sa puissance dans un coin de l'Italie, elle reprenait dans la Grande- Bretagne une partie de son ancienne inlluence; et malgré les sévères ordonnances de la reine Elisabeth, les bons Pères ne craignaient pas de reparaître dans le royaume et même d'y fonder des collèges. Leur sécurité venait de ce que le nouveau roi d'Angleterre, Jacques I", fils de Marie Stuart, leur montrait une grande bienveillance; mais leur audace s'accrut tellement, que le souverain fut obligé de sévir contre quelques-uns des plus brouillons.

Les jésuites jurèrent alors de se venger, et organisèrent avec des gentilshommes catholiques dont ils dirigeaient les consciences, entre autres Robert Catesby et Thomas Piercy, un complot où il ne s'agissait rien moins que de faire sauter la salle du Parlement au moment où le roi et sa famille assisteraient à la séance d'ouverture des sessions. Il fut convenu entre les conjurés qu'on n'admettrait dans le complot qu'un petit nombre d'hommes déterminés et fidèles; ils s'associèrent d'abord un jeune seigneur catholique nommé Tiiomas \\'inter. ((u'ils chargèrent d'une mission en Flandre auprès d'un autre de leurs amis nommé Fawkes, ([ui était au service de l'Espagne, et dont ils connaissaient le zèle ardent«^our le papisme. Sur leur invitation, celui-ci revint immédiatement en Angleterre; mais lorsqu'il sut ([u'il était question d'anéantir du même coup un si grand nombre de victimes, il hésita à entrer dans le complot, et représenta aux révérends Pères qui dirigeaient cette aflaire, que le jour de l'ouverture des

sessions il y avait au Parlement presque autant de catholiques que d'hérétiques, et qu'ils auraient à répondre devant Dieu de la mort de leurs frères. Les jésuites (rarnet, Oldecorn, Tesmond et Gérard répliquèrent que si le nombre des orthodoxes était inférieur seulement de un il celui des hérétiques, on pouvait passer outre et les exterminer tous ensemble, et que Dieu les absoudrait à cause de la grande gloire qui lui en reviendrait.

La conscience ainsi rassurée, Fawkes s'associa à 1 œuvre de ses compagnons ; Piercy loua une maison attenant aux bâtiments du Parlement, et tous commencèrent à creuser une mine qu'ils devaient faire arriver jusque sous la salle où se tenaient les séances. Déjà ils avaient percé plusieurs murs, et, suivant leurs calculs, ils ne devaient plus se trouver qu'à une petite distance de la salle, lorsqu'au milieu d'une nuit, pendant qu'ils étaient occupés à travailler, ils entendirent au-dessus de leur tête un grand nombre de voix d'hommes et un mouvement inaccoutumé. Ne sachant à quelle cause attribuer ce singulier tapage, et craignant qu'on n'eût quelque soupçon de leurs projets, les conjurés interrompirent leurs travaux, sortirent de la mine et s'informèrent de ce qui se passait. Ils apprirent alors qu'on faisait vider une cave remplie de houille qui était située au dessous de la chambre des lords, pour la mettre en location. L'occasion fut saisie, et dès le lendemain la cave appartint aux conjurés ; ils y transportèrent de nuit trente six barils de poudre, qu'ils recouvrirent de fagots et de bûches.

Les choses ainsi disposées, ils attendirent patiemment l'ouverture du Parlement; déjà la tenue de la séance royale avait été indiquée, et rien ne faisait

prévoir (jue le complot pût avorter, lorsque lord Monteagle, membre catholique de la chambre des pairs, reçut une lettre anonyme qui lui annonçait que lui et ses amis feraient bien de ne point paraître à cette séance, attendu qu'il y serait frappé un coup terrible, inévitable, et qui durerait moins de temps qu'il ne lui en faudrait pour brûler la lettre par laquelle on lui en donnait avis. Lord Monteagle ne tint aucun compte de la dernière recommandation de son mystérieux correspondant, et envoya le billet à lord Salisbury, secrétaire d'État , qui n'y attacha pas une grande importance; néanmoins celui-ci le soumit au roi, qui en jugea tout autrement. Sa Majesté pensa que les mots « un coup terrible et soudain » faisaient allusion aux effets de la poudre, et donna ordre de visiter toutes les voûtes qui étaient sous les salles du Parlement. Le comte de Suffolk, chargé de ce soin en sa qualité de lord-chambellan, se fit ouvrir toutes les caves, et ayant remarqué dans celle de Piercy un amas de fagots et de bois, il demanda quel était le nom du locataire de la cave; sur la réponse de Fawkes, qui était déguisé en valet, il répliqua que la provision lui semblait bien forte pour les besoins d'un homme seul qui ne résidait pas habituellement à Londres. Puis il sortit; mais à peine fut-il dehors, qu'il renvoya sir Thomas Knevet, juge de paix, avec des soldats, dans la cave mystérieuse pour y faire une perquisition sévère. Avant d'entrer, celui-ci fit arrêter le prétendu domestique de Piercy, -sur lequel on trouva des mèclies et un briquet; et le bois à brûler ayant été enlevé, on découvrit les trente-six barils de j)0udre.

Fawkes fut immédiatement applique à la question et forcé de nommer tous ses complices. Néanmoins

PAUL V

Conspiration des poudres

Catesby, Piercy et plusieurs autres conjurés avaient (li'jà eu le temps de sortir de Londres et de gagner le coiuté de Warwick, où sir Êverard Digljy, plein de confiance dans le succès de l'entreprise, avait réuni quelques partisans et se disposait à s'emparer de la jeune princesse Elisabeth, lille du roi, qu'ils voulaient mettre sur le trône. Mais déjà la nouvelle de leur fatale conjuration avait été transmise aux schérifs avec l'ordre de rassembler les milices et de s'emparer des coupables : alors, se voyant dans l'impossibilité de résister ou de fuir, ils se réunirent au nombre de quatre-vingts dans un château lortilié du comté de Warwick, résolus à mourir les armes à la main. Malheureusement, au moment de l'attarpie, leur provision de poudre vint à prendre feu, et ils

ne purent se défendre contre les troupes royales; Piercy et Galesby se firent tuer; les autres conjurés furent faits prisonniers et périrent sur l'échalaud.

Le jésuite Henri Garnet , qui avait célébré la messe pour la' réussite de la grande entreprise, et le jésuite OUlecorn, qui était chargé de recruter des conspirateurs, tous deux les chefs et les organisateurs du complot, furent jugés par une cour souveraine avec plusieurs autres disci})les d'Ignace de Loyola, et condamnés au gibet.

Cette affaire détermina le roi Jacques à se faire prêter par ses sujets le fameux serment d'allégeance, par lequel on reconnaissait que le souverain de la Grande-Bretagne était indépendant de toute puissance étrangère; que ni pape, ni archevêque, ni

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évèque ne pouvait le déposer ni relever les peuples de la lidolilé ipi'ils lui avaient jurée; que personuo n'avait le droit de disposer de ses domaines, ni de s"eniparer de ses Etats, ni d'attenter à sa vie; que la doctrine professée par les catholiques, et autorisant les sujets à tuer leurs princes sur l'ordre du pape, était impie et exécrable. Ce serment fut rendu obligatoire pour tous ceux qui habitaient l'Angleterre, quelles que fussent leurs opinions reli^iiMises.

Paul V adressa immédiatemeut aux lidèles de la Grande-Bretagne plusieurs brefs pour leur défendre d'obéir au roi ; ce qui entraîna pour quelques-uns la peine du bannissement, et même, pour les plus obstinés, la décapitation.

Jacques I" ne se contenta pas de combattre les séides de la papauté avec la hache du bourreau ; il prit lui-même la plume et attaqua dans plusieurs ouvrages de controverse les doctrines du cardinal Bellarmini. Le jésuite Suarcz répliqua au libelle du monarque ; et se posant comme l'adversaire de la royauté et le cliampion.de l'omnipotence pontificale, il chercha à écraser son adversaire sous un llux de paroles incohérentes et de propositions e.xtravagantes. « Le souverain pontife, disait-il dans son livre, a tout pouvoir de diriger efficacement les rois dans l'exercice de leur autorité ; il peut également contraindre les princes à lui obéir dans ce qu'il a justement ordonné, et punir ceux qui ne lui obéissent point; car il est armé d'un glaive à deux tranchants. Et la preuve que ce droit lui est dévolu , c'est que les chefs de l'Église en ont usé de tout temps, en excommuniant les empereurs et les rois, en les déposant, en déliant leurs sujets du serment de fidélité et en donnant leurs ÉUtts à des princes catholiques. Les papes sont investis d'un pouvoir si grand, que leurs arrêts de mort prononcés contre un roi sulfisent pour mettre le condamné hors la loi commune; cependant tous les fidèles ne sont pas autorisés à courir sus à l'ennemi de l'Église, et ils doivent laisser le soin de l'exécution de la sentence à ceux qui en ont été chargés. »

Un autre jésuite, nommé Emmanuel Sa, vint se mêler à ces disputes et renchérit encore sur les propositions de Suarez ; il prétendit que la révolte d'un ecclésiastique contre le roi ne constituait pas un crime de lèse-majesté, attendu que les prêtres ne pouvaient pas être considérés comme sujets du roi; qu'il en était de même pour les laïques, quand le prince avait été frappé par une condamnation canonique; et que dans ce cas tous les fidèles devaient se réunir pour combattre le tyran et faire triompher la religion.

Le jésuite Deliio exprimait encore plus ouvertement sa haine contre les rois : « Que nepuis-je, s'écriait-il dans un de ses sermons, faire à Dieu une libation du sang d'un roi ! Jamais liqueur plus belle n'aurait teint les autels de Jésus-Christ ; jamais holocauste plus agréable n'aurait pu lui être nfl'erl!... Qu'il soit béni jusqu'aux âges les plus reculés celui qui enfonce un poignard dans le cœur d'un roi! »

Ces discours furibonds et ces doctrines e.xagérées n'étaient pas seulement dirigés contre Jacques l"; les jésuites voulaient atteindre tous les princes de la chrétienté, et Sa Sainteté les secondait dans cette

nouvelle croisade en autorisant la propagation d'un ouvrage du célèbre Mariana, où le régicide était pose en principi-, en devoir, en obligation, lorsque le souverain s'écartait de l'obéissance due au chef de l'Église. A l'exemple du jésuite espagnol, les bons Pères qui résidaient eu France exaltèrent l'omnipotence pontificale et cherchèrent à rabaisser la royauté. « Obéissez, enfants du Christ, s'écriait le fougueux Clarus Bonarscius dans ses sermons, obéissez aveuglément à cette puissance qui a rendu Henri IV à la, société des fidèles; n'écoutez pas ceux qui prétendent que le pape n'a pu excommunier le roi de France ; il l'a fait cependant, et le prince a reconnu qu'il en avait le pouvoir, puisqu'il s'est humilié dans la poussière, puisqu'il a demandé à être absous. Eh quoi ! le souverain serait un Arius, un Valens, un Neslorius, un Manès, un Mahomet par la parole et par l'épée; il deviendrait juif, se ferait circoncire, et le pape n'aurait pas le pouvoir d'agir contre lui? 11 renouvellerait l'horrible cruauté de Phalaris contre tout ce qu'il y a en France de zélés catholiques, et le pape ne pourrait rien contre lui ? Dieu nous préserve de cette pensée I Le pontife doit employer sa hache pour le salut de la France, et frapper les gros troncs qui menacent d'étouffer les jeunes arbres. »

Alors surgit Ravaillac; soit que les déclamations des jésuites eussent puissamment agi sur un cerveau malade, soit qu'il eût été poussé au crime par sa propre exaltation ou par une cause occulte, que l'Estoile, Sully et le maréchal d'Éstrées ne craignent pas de reporter sur la reine; toujours est-il que ce fanatique attendit pour frapper le roi que Marie de Alédicis eût été proclamée régente et sacrée solennellement. François RavaLlIac était arrivé d'Angoulême à Paris depuis trois semaines, pour mettre à exécution son projet de régicide; le 14 mai 1610, qui était la veille du jour fixé pour le départ du roi, après avoir entendu la messe à Saint-Benoît, il dîna fort tranquillement dans son aulierge avec son hôte et un marchand appelé GoUetet ; puis il se rendit au Louvre pour attendre le roi. A quatre heures, Henri IV sortit de son palais en carrosse pour visiter les arcs de triomphe élevés en l'honneur de la régente, qui devait faire son entrée dans la capitale le lendemain ; il était accompagné des ducs d'Èpernon et de Montbazon, des maréchaux de la Force, de Roquelaure et de Lavardin, du premier écuyer de Liancourt et du marquis de Mirabeau : un petit nombre de gentilshommes et de valets de pied es- m cortaient seuls le roi, le duc d'Epcrnon ayant donné | l'ordre à la garde de rester au Louvre.

Lorsque le carrosse arriva dans la rue de la Féronnerie, qui à cette époque était fort étroite, le cortège se trouva arrêté par un embarras de charrettes; la plupart des valets de pied entrèrent dans le cimetière des Innocents pour courir plus à l'aise, et il n'en resta que deux auprès de la voiture; ce fut précisément à ce moment que le duc d'Épernon ouvrit la glace qui était près du roi, et le pria de prendre connaissance d'une pièce fort importante. PendantqueSa Majesté était occupée à lire, Ravaillac, qui jusqu'alors avait suivi la voiture, sauta sur l'essieu de la roue et donna au roi deux coups de couteau dans la région

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du cœur, et cola si rapidement qu'aucun des seigneurs ne soupçonna ce qui se passait ({ue par un gémissement que poussa Henri ; la mort avait été instantanée. Sans aucun doute l'assassin eût pu facilement s'enfuir en se glissant entre les voitures ; mais il resta là, son couteau à la main, et se gloriliant d'avoir si bien frappé ; alors il fut arrêté et conduit à l'hôtel de Retz, où le grand jirévôt procéda à un premier interrogatoire.

Ce magistrat trouva sur lui un chapelet, un papier où le nom de Jésus était écrit trois fois sur divers plis, et un cœur de carton qu'il portait suspendu à son cou. On est réellement surpris en lisant les procès-verbaux de cette afl'aire, du soin tout particulier que prirent les juges chargés de la procédure d'empêcher Ravaillacde dévoiler ses complices. Quoiqu'on sût par le maître de son auberge qu'il avait eu des relations avec des personnages marquants, entie autres avec un écuyer de la reine, avec les aumôniers du cardinal du Perron, un des amants de Marie de Médicis, avec plusieurs jésuites, un cordelier, un feuillant, le curé de Saint-Séveriu et un chanoine, on ne le confronta avec personne, si ce n'est avec le Père d'Aubigny, qui aflirma par serment qu'il ne connais.sait pas l'assassin, et démentit les allégations de Ravailkc, qui assurait lui avoir rendu visite dans la maison des jésuites.

Le Père Cotton, confesseur de Henri IV, vint luimême plusieurs fois défendre à l'accusé de compromettre les gens de bien. Enfin, treize jours après l'assassinat, comme si on eût eu hâte d'en finir, le Parlement prononça la sentence de mort contre François Ravaillac, atteint et convaincu du crime de lèsemajesté. Il fut condamné à être tenaillé avec versement dans les plaies de plomb fondu, d'huile bouillante et de soufre enflammé ; à avoir la main droite brûlée jusqu'au poignet, à être ensuite écartelé, puis consumé sur un bûcher. Le jugement porta en outre que la maison où il était né serait démolie ; que sa mère et son père seraient chassés du royaume avec défense d'y reparaître, sous peine d'être pendus et étranglés; que ses frères, scpurs, oncles et autres jiarents seraient tenus, sous les mêmes peines, de i|uilter le nom de Ravaillac pour en prendre un autre.

L'assassin subit son horrible supplice avec courage; il ne poussa pas un seul gémissement pendant qvie le bourreau le tenaillait avec des pinces dentelées, (|ui à chaque coup lui enlevaient des lambeaux de chair, ni même pendant que l'exécuteur versait dans ses plaies béantes un mélange de])lomb fondu, de soufre, d'huile et de cire bouillante; aucun cri ne lui échappa lorsqu'on lui brûla le puignet, ni quand on l'alLicha |)ar les quatie membres à des chevaux entiers pour l'écarteler. Enfin, après avoir sipporté ce supplice effroyable pendant une heure sans être démembré, et respirant encore, « les soldats qui assistaient à l'exécution, fatigués d'attendre, se jetèrent sur le criminel avec des épées, des couteaux il des bâtons, se mirent à frapper, couper et dcchirer ce malheureux, qui fut ainsi ardemmentmis en diverses parties et pièces ravies à l'exécuteur, et traînées de tous côtés avec une fureur extrême. »

Lorsque justice eut été faite du meurtrier, la froide raison reprit le dessus, et l'on commença à recher-

cher quels étaient les véritables complices de Ravaillac ; la voix publi({ue désigna les jésuites, et de toutes parts parurent des pampjilels contre les révérends Pères, et entre autres un libelle appelé « l'Antl-Gotton, « où l'on démontrait jusqu'à la dernière évidence que les jésuites et la reine avaient armé le bras de Ravaillac.

Le Parlement n'osant pas agir contre de si grands coupables, se contenta d'enjoindre à la (acuité de théologie de censurer les ouvrages publiés par la société sur la théorie du régicide ; et d'après la décision des docteurs, condamna plusieurs de leurs livres à être brûlés en place de Grève par la main du bourreau. Ce jugement rendu contre les disciples d'Ignace de Loyola par le premier corps de l'Etat, et qui imphquait en quelque sorte une accusation de participation dans l'assassinat de Henri IV, n'empêcha pas Marie de Médicis de leur continuer ses faveurs, d'installer le Père Cotton auprès du jeune Louis XIII en qualité de confesseur, et de donner à leur collège de la Flèche le cœur de son mari. La reine osa même leur octroyer des lettres patentes beaucoup plus étendues que celles qui leur avaient été accordées jusque-là, et leur permettre de faire des leçons publiques sur la théologie et sur toutes sortes de sciences, attendu, déclarait-elle, qu'il était de la plus grande utilité que les enfants étudiassent chez eux les formes et les façons de vivre qu'il fal- ', lait observer à la cour.

Immédiatement après, les jésuites firent signifier leurs lettres patentes à l'Université et s'occupèrent d'en poursuivre l'entérinement devant le Parlement. Ainsi se trouva réengagé le procès pendant, depuis près d'un siècle, entre l'Université et la société de Jésus, relativement à l'instruction di's enfants. Dans son plaidoyer, l'avocat la Martelière, qui portait la parole pour l'Université, rappela que c'était pour la troisième fois que ce corps célèbre venait réclamerla protection du Parlement contre les séides du pape, afin d'assurer le repos du royaume; que depuis l'établissement des jésuites l'Europe entière n'avait retenti que du bruit de leurs disputes ; qu'ils n'avaient jamais cessé de prêcher le bouleversement des pouvoirs politiques ; il rejeta sur eux la complicité des crimes de Jacques Clément, de Barrière , de Chàtel et de Ravaillac en France ; il rappela leur participation dans la conspiration des poudres en .Angleterre, dans les troubles qui avaient éclaté à \'enise et dans plusieurs autres Etats, et il termina sa harangue en suppliant le Parlement de ne pas se laisser surprendre par le ton hypocrite, les paroles mielleuses et les promesses des bons Pères; qu'il l'engageait à se mettre en garde contre leurs fourberies, et à ne pas ouJjlier que leur propre constitution les autorisait à se parjurer lorsque l'intérêt de leiu- ordre ou celui du pape l'exigeait.

L'avocat général Servin fut également favorable à l'Uni .ersilé ; ce magistrat déclara qu'avant d'entamer les débats il avait demandé aux jésuites s'ils consentaient à s'en tenir aux termes de leur rétablissement, et à signer « sans équivoques ni échappatoires les quatre ))ro|)osilions rédigées par la Sorbonne, concernant la sûreté de la personne des rois, l'indéjiendance absolue de leur autoriti'' sur les choses tempo-

relies, i'assujottissement des ecclcsiasliques a;ix prince?, et le maintien des libertés ue i'Égiise git.licane; mais qu'ils avaient refusé de donner une adhésion formelle à ces propositions. En conséi[uence, il conclut à ce (]u'il fût défendu aux jésuites de faire des leçons publiques ; de renq>lir aucune fonction scolastiijue pour rinstruclion des enfants ni des adidtes dans le ressort de la ville de Paris. Le Parlement admit ces conclusions, et rendit un arrêt qui déclarait l'Université bien fondée en ses dires et lui donnait gain de cause. Ce n'était pas en France seulement que les jésuites étaient devenus l'objet de l'animadversion générale; dans tous les royaumes ils étaient en exécration; ils venaient d'être chassés de la Russie; l'université de Louvain avait flétri leurs doctrines et les avait expulsés de la Flandre ; en Bohême, un décret du conseil souverain, rendu du consentement de tous les ordres du royaume, les avait condamnés à un bannissement perpétuel comme perturbateurs du repos public; la Moravie, k l'exemple de la Bohème, avait pris une décision énergique pour leur défendre l'entrée de ses provinces. .\lors les jésuites, chassés, conspués, honnis, parurent s'amender ; et afm d'obtenir leur réinstallation, ils renièrent leurs doctrines régicides, et adoptèrent la maxime de l'inviolabilité de la personne des souverains, qui tout naturellement était professée par les cours des potentats. Les Pères Balthasar, Jacquinot. Fronton, Jacques Sirmond et Faconius se présentèrent à la barre du Parlement, et déclarèrent qu' ils acceptaient les quatre propositions de la Sorbonne relatives à la conservation de la personne des rois, à leur indépendance absolue du siège de Home, aux privilèges de leur autorité, même sur les moines, les religieuses et les ecclésiastiques.

Cette soumission, quoique tardive, ne laissa pas que de leur être très-profitable ; car elle apaisa les murmures de leurs ennemis, les fit tolérer dans le royaume et les mit en position de provoquer des assemblées ecclésiastiques dans lesquelles ils agitèrent différentes questions religieuses qui furent toutes résolues à leur entière satisfaction. Ainsi dans les conciles provinciaux d'Aixet de Sens, ils obtinrent la condamnation du traité d'Edmond Richer, syndic de laTbéologie de Paris, sur la puissance ecclésiastique ; et, par suite, son remplacement au syndicat. Mais cet acte d'iniquité réveilla toutes les anciennes haines contre les jésuites, et la lutte recommença plus violente que jamais entre ces derniers et les défenseurs des libertés de l'Église gallicane.

L'ouvrage d'Edmond Richer devint le motif dune polémique telle qu'on peut dire que jamais aucun livre n'eut autant de vogue et de retentissement; car indépendamment de l'intérêt qu'inspire toujours un écrit frappé d'une condamnation et interdit par la censure, le traitéde la puissance ecclésiastique avait pour les masses cet attrait d'un ouvrage en hostilité ouverte avec les deux grands pouvoirs qui écrasent les peuples; il démontrait que ni les rois ni les pontifes n'avaient droit à l'infaillibilité ni à l'inviolabilité qu'ils s'attribuaient; que tous, tenant leur autorité des nations, ne devaient sous aucun prétexte, ni pour quelque cause que ce fût, s'affranchir de leur juridiction suprême.

Tout, les grands écrivains du siècle se rangèrent à ."oi ini^ndu syndic et prirent la ^jluuie pour soutenir ses doctrines. L'un d'eux, du Plessis-Mornay, osa même attaquer la cour de Rome, et publia son célèbre ouvrage, intitulé u Mystères d'iniquités, » où l'auteur dévoilait une longue suite de crimes et d'infamies commis par les pontifes, et où il concluait en disant que les successeurs de saint Pierre avaient été les mandataires de l'Antéchrist. Au frontispice de son livre il avait fait graver une tour de Babel, emblème du \'alican; et sur le premier plan, Sa Sainteté Paul \', sous les traits de Satan, conduisant ses légions infernales de sales moines, de prêtres, de jésuites pour conquérir le monde.

Tout naturellement, lorsque le pape eut connaissance de l'apparition d'un ouvrage aussi terrible, il fulmina une bulle d'excommunication contre du Plessis-Mornay, et sollicita l'interdiction de son livre en France, comme hérétique très-furieux, très-dangereux, contraire aux lois divines, naturelles et canoniques, aux écrits des saints Pères, aux observances de l'Èghse catiiolique, aux cérémonies reçues et usitées de toute antiquité. Les jésuites se chargèrent du soin de poursuivre l'ouvrage; et, à la honte de la magistrature, il se trouva des juges cpii prononcèrent une condamnation.

Encouragés par ce succès, les enfants d'Ignace de Loyola entreprirent de faire triompher le pape à Venise et de le délivrer de son plus redoutable adversaire, l'illustre Pierre Sarpi, ou Fra Paolo, qui était son nom de dominicain, ainsi qu'ils avaient fait en France de du Plessis-Mornay ; toutefois, comme ils n'espéraient pas rencontrer dans le conseil des Dix des juges aussi dociles que ceux de France, ils procédèrent d'une autre manière, et essayèrent de l'assassiner. Fra Paolo, instruit par un avis anonyme de ce qui se tramait contre lui, prit des précautions extraordinaires pour se garantir de toute attaque, et réclama la permission de ne sortir que revêtu d'une cotte de mailles sous sa robe et accompagné d'un frère laide son monastère armé d'un mousqueton; ce qui lui fut accordé, chose inouïe dans une ville où le port d'armes à feu était puni de mort. Néanmoins, un jour, comme il sortait de son couvent, cinq hommes masqués se jetèrent sur lui, le frappèrent de plusieurs coups dejpoignard, et s'enfuirent avant que le frère lai eût eu le temps de faire usage de son arme. Pierre Sarpi fut rapporté dans sa cellule presque mourant, et la mâchoire percée de part en part d'un stylet sur lequel étaient gravées une tiare, une croix, une tête de mort, avec cette légende: « Au nom du pape, société de Jésus ! «

Au premier bruit de cet odieux assassinat, les sénateurs, qui étaient en séance, vinrent en masse au couvent des dominicains pour s'informer de l'état du blessé; le conseil des Dix ordonna les poursuites les plus actives contre les coupables, qui malheureusement ne purent être arrêtés. Le doge lit \enir de Padoue, aux Irais de l'Etat, le plus fameux chirurgien de l'Italie, pour donner ses soins à Fra Paolo; et quand le consulteur fut rétabli, la Sérénissime République doubla ses pensions, et lui offrit un pnlais Pierre Sarpi, quoique très-sensible à ces marques d'un nitérèt si général, refusa les pensions et le pa-

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Assassinat de Henri IV rue de de la Ferronnerie

lais; seulement il consentit à ne plus sortir de son couvent qu'avec une escorte, pour se mettre à l'abri d'une nouvelle tentative d'assassinat.

Les josuites, forcés de renoncer à leurs coupables projets, et désespérant de soumettre 'N'i'nise au salntsiége tant que la Sérénissime République aurait un tel défenseur, se rabattirent sur la France ; et avec l'aide de la régente Marie de Médicis, du Père Cotton, son confesseur, ils organisèrent sur tous les points (lu royaume des congrégations religieuses qui enve

loppèrent les villes et les campagnes dansunimnacnso réseau de superstitions. Tous les anciens ordres de moines reparurent; les dominicains, les bénédictins, les franciscains, les carmes, les jacobins, les feuillants recrutèrent de nombreux adoptes, et couvrirent de leurs légions tout le sol de la France. Port-Royal devint une communauté religieuse, et l'on y adora jour et nuit l'Eucharistie consacrée; les religieuses du Calvaire passèrent les nuits au pied de la croix pour expier les offenses commises par les protestants en-

vers Tarbr-o do vie et do salut ; les nonnes eurent des extases à l'exemple de sainte Catherine de Sienne; François de Sales fonda l'ordre de la 'Visitation; les ursulines s'emparèrent de l'instruction des jeunes fdles comme les jésuites s'étaient déjà emparé de celle des jeunes gens; B.rullo institua les prêtres de l'Oratoire; les bénédictins se réunirent à la congrégation de Saint-Maur, Vincent de Paul fonda la congrégation des Missions; les frères de la Miséricorde multiplièrent à l'inlini et furent dotés de vastes domaines ou de riches communautés, et les provinces se trouvèrent à la merci de cette engeance monacale, qui dans tous les pays et à toutes les époques a dévoré les richesses des peuples, paralysé le développement des industries et abruti l'espèce humaine.

Enfin les jésuites se crurent assez puissants pour braver l'opinion ; et, par ordre de Paul \, ils engagèrent la régente à convoquer les états-généraux et à proposer l'adoption des canons du concile de Trente, qui étaient attentatoires aux libertés de l'Église et à la dignité du pays. Les membres de la noblesse qui disaient partie des états ainsi que plusieurs du clergé se prononcèrent en faveur du projet, el firent bon marché de la dignité nationale. Un évoque osa même déclarer, pour inlluencer les délibérations du tiers état, qu'il y allait du salut du royaume si les trois ordres ne décrétaient pas la soumission de la France aux volontés du pape.

Néanmoins le tiers état, qui se défiait avec raison des deux ordres privilégiés, résista aux sollicitations; par l'organe du prévôt des marchands il fit des remonlrauces à la régente, et lui représenta « que la question du concile de Trente étant depuis soixante années en suspension, il ne jugeait pas à propos de s'en embarrasser; que, du reste, les décisions de cette assemblée prétendue orthodoxe avaient été reconnues attentatoires à l'autorité royale et à la tranquillité publi(jue; que déjà le Parlement avait déclaré qu'elles devaient être repoussées, attendu qu'elles assujettissaient les chapitres et les monastères aux évoques et détruisaient l'indépendance du clergé régulier; attendu qu'elles confisquaient au profit du pape les fiefs des seigneurs tués en duel; attendu qu'elles cassaient les induits du Parlement et la juridiction des juges subalternes dans les affaires oîi les ecclésiastiques étaient intéressés, et enfin parce qu'elles introduisaient en France l'horrible institution des tribunaux de l'Inquisition sur les mêmes bases que ceux d'Espagne. » Dans l'impossibilité où se trouvaient les jésuites dî vaincre les répugnances du tiers état, ils s'adressèrent au jeune roi Louis XIII, qui venait d'atteindre sa majorité, et obtinrent de Sa Majesté l'autorisation de passer outre et de tenir des synodes provinciaux pour régler l'importante question des ordonnances rendues par le concile de Trente et leur pro.naulgation en France. Il fut tenu à ce sujet une assemblée de membres du clergé et de la noblesse, qui s'engagèrent par serment à faire triompherla cause du pape et à contraindre la nation à se courber sous le joug théocrati'jue. Parmi les fanatiques qui assistèrent à ce conciliabule, on cite les cardinaux de la Rochefoucauld, de Gondi et du Perron , sept archevêques, quarante-cinq évoques, et au nombre de ces derniers le fougueux prélat de Luçon, depuis le cardinal de |

Richelieu. Cette audace du clergé el de la noblesse catholique fit grand bruit, et obligea le Chàtelet de Paris à défendre par arrêt à tous les ecclésiastiques du ressort de sa juridiction de rien puiilier qui eût trait au concile de Trente ou qui a])p()rlàl la plus légère innovation dans la police de l'Eglise gallicane, sous peine de confiscation et de saisie.

De leur côté, les huguenots lancèrent un manifeste, et déclarèrent qu'ils allaient de nouveau prendre les armes si le roi voulait soumettre la France au saintsiége. Déjà même sur plusieurs jioints les hostilités avaient éclaté, lorsque intervint le maréchal d'Ancre, le mari d'P^léonore Galigaï, favorite de la reine mère, qui détermina Marie de Médicis à renoncer à l'adoption du concile de Trente, et à promettre aux huguenots que, sans égard pour les réclamations de la cour de Rome ou pour celles du cleigé, les choses seraient remises dans leur ancien état. Malgré cet engagement solennel pris par la reine mère et contre la défense formelle du Chàtelet, les cardinaux de Sourdis et de la Rochefoucauld passèrent outre, assemblèrent leurs syndics particuliers de Bordeaux et de Senlis, et firent déclarer que les fidèles seraient tenus d'observer en conscience les différents règlements du saint concile de Trente. D'autres prélats suivirent l'exemple des métro])olitains de Bordeaux et de Senlis, et promulguèrent dans leurs diocèses les décrets rendus j)ar cette prétendue assemblée œcuménique. Ce singulier tiiomphe, ol)tenu malgré l'opposition du Parlement et des états-généraux, exalta l'audace des jésuites et porta les bons Pères à proclamer que la France avait adopté le concile de Trente et qu'elle s'était soumise à l'omnipotence du pontife. Alors parut, sous le titre de « République ecclésiastique, » un livre remarquable diiigé contre la primauté du papa et publié par un écrivain célèbre, Marc-Antoine Dorainis. Sa Sainteté s'émut singulièrement de l'apparition de ce livre, et en réclama immédiatement la condamnation en France par la faculté de théologie. En même temps elle entama des pourparlers avec l'auteur, et lui fit proposer le chapeau de cardinal s'il consentait à rétracter les propositions qui lui seraient désignées dans son ouvrage.

Dorainis, séduit par les brillantes promesses du pape, eut la lâcheté de faire amende honorable et de désavouer tout ce qu'il avait écrit contre le chef de l'Église; puis il se rendit à Rome, muni d'un sauf-conduit, pour recevoir la récompense promise. Mais une fois au pouvoir du pape, après qu'il eut donné au monde le scandale d'une seconde abjuration, au lieu d'être élevé au rang de prince de l'Église, il fut an été, conduit au château Saint Ange et empoisonne après cinq jours dé captivité. Sa Sainteté ne se trouva pas même satisfaite d'avoir si sévèrement puni Dominis ; pour l'édification des fidèles, elle le lit traiter comme relaps, et fit brûler son corps ainsi que son ouvrage dans le champ de Flore. Cette proscription ne s'étendit pas seulement sur les livres qui attaquaient directement le pape, mais encore sur ceux qui étaient écrits contre les séides du saintsiége et même sur des ouvrages historiques ; ainsi la cour de Rome fulmina une sentence d'excommunication contre l'avocat Arnauld pour son Mémoire sur les jésuites; contre l'illustre président de Thou pour

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son Histoire de France, et contre les membres du Parlement pour les arrêts qu'ils avaient rendus dans l'allaire des n'gicidrs Jean Ghàtel et Ravaillac.

Pendant cette croisade contre les hommes de lettres, les dominicains et les franciscains scandalisaient l'Espagne et l'Europe par leurs disputes cyniiiues sur la conception immaculée de la Vierge; et les choses en vinrent à ce point, que ce ne fut plus avec la plume que les moines s'attaquèrent, mais à coups de stylet ou de poignard. En France, ces querelles lixèrent peu l'attention publique, qui était captivée par des événements d'une plus grave importance. Le maréchal d'.\ncre venait d'être assassiné par l'ordre du roi; sa femme, Èléonore Galigaï, décapitée par arrêt du Parlement ; la reine mère disgraciée, et avec elle Richelieu, évèque de Luçon, qui était un de ses amants. Ce coup d'Etat, dirigé contre Marie de Médicis dans la personne de ses favoris, eut une grande iulluence sur la politique intérieure du pays. Le Père Cotton, confesseur du roi, fut chassé de la cour, qu'il gouvernait avec les jésuites ; et Richelieu lui-même, qui occupait la charge de secrétaire d'Etat, fut banni pour le même motif. Le rusé prélat se retira dans la ville d'Avignon, et se lia intimement avec le vice-légat du y pe pour se ménager les moyens de rentrer en France. Celui-ci engagea en etfet Sa Sainteté à demander la réinstallation de l'évèque de Luçon dans son emploi de secrétaire d'Etat. Mais le duc de Luynes, qui avait en main l'exercice de l'autorité suprême et qui redoutait l'ambition de Richelieu, repoussa toutes les ouvertures qu'on lui lit à ce sujet. Alors le prélat prit d'autres mesures pour arriver à son but ; il se mit en correspondance avec la reine mère, la détermina à s'échapper de la cour, et à se jeter dans les provinces du midi alin d'y soulever une guerre civile, ce qui eut lieu. Dans cette occurrence, le duc de Luynes, qui connaissait l'intluence de Riclielieu sur Marie de Médicis, se trouva forcé, pour arrêter les hostilités, d'entrer en arrangement avec le prélat, et lui fit proposer sa réintégration dans son secrétariat et un chapeau de cardinal s'il voulait engager la reine à conclure un traité de paix avec son fils ; et pour preuve de la sincérité de ses olfres, il expédia au marquis de Cœuvres, ambassadeur fran(;ais à Rome, l'ordre de solliciter publiquement l'entrée du sacré collège pour l'évèque de Luçon.

Richelieu, ne soupçonnant pas qu'on osât lutter de ruse avec lui, crut aux protestations de la cour, et décida sa royale maîtresse à se réconcilier avec Louis Xin. Mais lorsque le traité eut été signé, le duc de Luynes, qui n'avait nulle envie d'attirer dans les conseils du roi un homme si habile, refusa de tenir ses engagements relativement à la charge de secrétaire d'Etat, et écrivit même confidentiellement au pape, ([u'il le priait de n'avoir point égard aux sollicitations de l'ambassadeur de France en ce qui concernait la demande d'un chapeau pour l'évèque de Luçon. Sa Sainteté abandonna d'autant plus facilement son protégé, qu'elle jugea qu'il se trouvait dans l'impossibilité de rendre aucun service à sa cause par suite de sa disgrâce et de l'accommodement de la reine avec la cour. Une promotion de huit cardinaux eut lieu à Rome, et Richelieu n'y

figura pas. Furieux d'avoir été la dupe de Paul V, du roi et du duc de Luynes, l'évèque de Luçon jura de se venger. 11 excita de nouveau Marie de Médicis à recommencer la guerre, sous prétexte que le traité d'Angoulème ne recevait pas son exécution ; et en même temps il écrivit au pape, qu'il ferait repentir la cour de Rome de s'associer à ses ennemis, et qu'il romjiait pour toujours avec la politique du saintsiége. Cette menace ne produisit aucune sensation à la cour du pontife; jamais peut-être l'autorité des successeurs de saint Pierre n'avait été si puissante qu'à cette époque; et peu importait à Paul V la colère d'un prélat amant d'une reine déchue.

Sa Sainteté ne répondit même pas à Richelieu, et s'occupa du nouvel empereur d'.VlIemagne, l'^erdinand II, qui, au mépris des serments qu'il avait faits de maintenir la liberté du culte protestant, mettait en vigueur un système de persécutions religieuses contre les réformés, pour se réconcilier avec le pape, et obtenir la levée des censures et interdits prononcés contre lui à l'occasion de l'airestation du cardinal Gleselius, accusé de haute trahison.

Paul 'V, en faveur du repentir de l'empereur, en considération du zèle qu'il manifestait pour l'orthodoxie et des riches présents qu'il lui adressait pour Saint-Pierre, lui accorda l'absolution, confirma son élection et autorisa les évèques catholiques à le sacrer. Nous devons même dire que la raison qui parut la plus concluante à Sa Sainteté, et qui la détermina à se réconcilier avec Ferdinand II, à l'absoudre du crime énorme d'avoir violé les privilèges de l'jiglise en la personne d'un cardinal, fut la somme de six cent mille écus que l'empereur fit distribuer aux Borghèse; car, de l'aveu du Père Bzovius, qui nous a laissé un éloge pompeux du pape, c'était pour lui une si douce jouissance de voir prospérer sa famille, qu'il ne négligeait aucun moyen de l'enrichir.

Nicolas de Marbais, docteur en théologie, contemporain de Paul V et témoin de toutes les turpitudes de la cour de Rome, se montra plus sévère envers le pontife que le jésuite Bzovius, et flétrit en termes extrêmement énergiques le népotisme de Sa Sainteté. Nous ne saurions mieux faire, pour édifier nos lecteurs, que de traduire le passage de ce savant historien sur les désordres de ce règne : « Paul V, dit-il, a si grandement volé les fidèles, qu'il a pu dépenser quarante fois cent mille écus en achats de terre pour son neveu le cardinal Borghèse ; il lui a acheté trois cent cinquante mille écus, de la famille Sarelli, la grande seigneurie de Rignagno, près de Rome ; il en a donné cent nulle pour la cité de Sulmone, qui appartenait aux Etats de Naples ; il a payé pour le domaine des quatre Casales six cent mille écus; sur les montagnes de Rome, il a acquis pour plus de cinq cent mille écus de propriétés; dans son palais Borghèse, il en a dépensé huit cent mille, seulement pour les constructions, les bâtiments et les jardins; car son cabinet est si riche d'objets d'art, qu'on l'estime à une valeur de dix-huit cent mille écus.

« Et de quelle source viennent ces immenses richesses? De la ilaterie, ce véritable Pactole (pii charrie des Ilots d'or; car il est notoire que ce n'est pas le patrimoine des Borglièse qui pourrait subvenir à leurs prodigalités, puisqu'à la connaissance défont

le mouJe, celle fuiuille était réduite à la deinière misère avant l'exallatiou du pape. Aujourd'hui les lonips sont bien changés; grâce aux vols et aux rapines de Sa Sainteté, les Borghèse sont les plus riches seigneurs de l'Italie. Si on ouvre lo registre des bulles, ou sera surpris de voir qu'à un grand nombre de pages, en regard de tel ou tel bénélicc, il ue se trouve aucun nom de titulaire; c'est que Paul V connaît particulièrement celui qu'il a mis en possession de ces biens: et celui-là n'est autre que ce muguet de cardinal Borghèse, dont il cache le nom aliii de ne pis exciter l'indignation de ceux ipii ont encore la sottise de croire à l'équité d'un pape.

« Paul V ne donne à ses créatures que les cures et les prébendes de mince importance qui vaquent sans charges personnelles. Quand les bénéfices ont une certaine valeur, il les confère à son neveu sans circonlocution ni obscurité ou ambiguïté de paroles; s'ils sont petits et chélifs, il les flanque de cinq ou six auti-es, eu fait un seul domaine gros et gras dont il gratifie Borghèse; enfin d'aventure s'il confère un riche évèché, il a soin de l'amaigrir eu le grevant d'une pension pour son neveu, et transforme ainsi tous les cardinaux de sa cour et les prélats en facteurs ou curateurs de son cher Borghèse.

« Sa Sainteté ne veut pas davantage que les princes de l'Eglise soient savants et experts, de peur qu'ils ne le fassent trop apercevoir de son ignorance ; aussi n'accorde -t-elle le chapeau qu'à des rustres qui ne sont pas déniaisés; à des lourdauds delà plus vile race, et qui n'ont d'esprit et de courage qu'autant que le cardinal neveu leur en souffle dans l'oreille; à des ânes qui se contentent de paître dans les terres de leurs bénéfices et en abandonnent les revenus à Borghèse. Il serait réellement bien difficile aux cardinaux Gapponus, Barberinus, Lautrec et Spinola, de dire dans quelles villes ils ont étudié les belles-lettres, ils ne doivent connaître que les lettres de change qu'ils ont fournies au neveu du pape pour garantie de l'abandon de leurs émoluments, et des revenus de leurs terres. Quant aux autres membres du sacré collège, Tonto, Lanfranco , Philonardo et quelques-uns de leurs collègues, ce serait pis encore si on leur demandait quelle profession ils exerçaient avant de passer cardinaux ; l'un était sonneur d'orgues à l'Oratoire, et recevait quinze Jules de traitement par mois; l'autre était guérisseur de véroles dans un carrefour de Naples ; le seigneur Philonardo était souteneur de filles dans un bordeau; un quatrième était chef d une bande de vuleurs, et

s'occupait chaque nuit de mériter la potence; tous enfin, avant d'être couverts de la pourpre romaine, étaient les immondices, l'écume de ce ([u'il y avait de plus infect dans Rome, la ville lapins ahomin ble du monde; et cependant, quelque infâme qu'ils aient été, on peut dire que c'est à peine s'ils sont dignes de former la cour de Paul A'; car, dans celte cour maudite, les princes de l'Eglise n'ont pas honte de se livrer à toutes sortes d'abominations avec leurs ganymèdes; ils ne craignent pas, à la face du soleil, de ravir les enfants et d'enlever les jeunes filles pour leurs sales voluptés. Tous savent qu'au Vatican il n'y a ni justice ni pudeur; aussi ne prennent-ils aucun soin de cacher leurs turpitudes; les prélats comme les simples clercs vont en plein jour, couverts de leurs camails, dans les demeures des filles d'amour, et font assassiner publiquement les maris ou les pères des l'emmes ou filles qu'ils ont enlevées.

« Quant à Paul \', il rit de tous ces débordements et se vautre comme un pourceau dans les plus puantes et les plus fangeuses ordures d'adultères, d'incestes et de sodomie qui se puissent imaginer! Et comment n'applaudirait-il pas au meurtre d'un mari ou d'uu père, lui qui a fait empoisonner la femme de l'un de ises frères, parce qu'elle se refusait à ses infâmes caresses? Gomment ne glorifierait-il pas les incestes, lui qui a des bâtards de sa sœur et qui est le père du cardinal neveu? Qui donc, ô mon Dieul osera raconter les abominations qui ont valu à la femme du second frère de Sa Sainteté le nom de papesse qu'on lui donne publiquement à Rome ; par quels honteux moyens elle est devenue la dispensatrice des évèchés, des chapeaux de cardinaux et de tous les bénéfices; comment il se fait que cette nouvelle Jeanne gouverne l'Église, s'assied sur le trône de l'Apôtre, la tiare au front et les clés du ciel dans ses mains maculées de luxure? Qui donc osera dire qu'un pontife, chef suprême de la chrétienté, vicaire de Dieu sur la terre, a eu dans le cardinal Borghèse tout à la fois un neveu, un fils et un mignon!!! Dans ses destinées immuables. Dieu a-t-il décidé que le monde serait toujours gouverné par de tels monstres! Les peuples doivent-ils donc éternellement courber la tète sous des tyrans ! Et ne viendrat-il pas unjour où les nations, faisant justice des papes et des rois, balayeront de la terre tous les despotes et leurs complices, les prêtres et les nobles!! »

Enfin, le 28 janvier 1621, aprèsavoir pesé sur l'Italie ];endantseizeannées,PaulV mourut frappé d'apoplexie, et alla rejoindre ses prédécesseurs dans les enfers.

GRÉGOIRE XV

Election de Gvégoiie XV. — Son hisloirj avant d'être élevé sur la chaire pontificale. — Efforts de Sa Sainteté pour établir l'omnipolence de son siège. — Portrait de Ludovîco Ludovislo, neveu du pontife. — Décret sur l'élection des papes. — Canoni<ationdl^'nace de Loyola. — Massacre des Grisons. — Congrégation de propagande. — Persécutions et massacre des réfoiraés en Bohêm'", en Hongrie et en Saie. — Le pipe adresse des félicitations à Ferdinand sur son zèle religieu.\. — Louis XIII suit l'exemple de l'empereur et persécute les prolestants. — Création par les jésuites de la confrérie de la VieTge. — Kéaction catholique dans les Provinces-Unies. — Politique de Grégoire à l'égard de l'Angleterre. — Les jésuites aux Indes et dans l'Amérique. — Le Père Nobili à Pékin. — Élévation de la maison d'.\ulriclie. — Ligue contre l'empire et contre lEsiragne. — Affaire de la Valteline. — Mort de Grégoire XV.

Les cérémonies des funérailles de Paul V terminées, le sacré collège se réunit, et cinijuante detix Cardin; ux entrèrent en conclave; Borghèse et ceux de sa l'action présentèrent pour candidat à la papauté je cardinal Campoza, un des prélats qui, sous le règne précédent, s'étaient le plus distingués par leurs vices. Les Ursins et l'ambassadeur de la cour de France, qui étaient opposés aux Bori,'hèse, présfnlèrent de leur côté Alexandre Ludovisio, et cabalèrent si bien en sa faveur, qu'ils le firent triompher de son compétiteur. En conséquence, il l'ut proclamé chef de l'Eglise, et prit le nom de Grégoire XV.

Le nouveau pape était issu d'une illustre maison de Bologne qui avait été agrégée au corps de la noblesse napolitaine. Entré tort jeune au collège des jésuites de la ville de Naples, il y était resté jusqu'à l'âge de seize ans, et ne l'avait quitté (jue pour venir étudier le droit dans l'université de sa ville natale ; il s'était ensuite rendu à Rome auprès de Grégoire XIV, son compatriote, (pii l'avait nommé collatéral du sénateur. Plus tard, il avait été successivement élevé au.x charges de référendaire, de juge civil des causes du vicaire, d'archevêque de Bologne. de nonce et de prêtre cardinal du litre de Sainte- Marie au delà du Pont. Quelques écrivains ecclésias-

tiques parlent de l'aménité et de la bonté de ce pontife; mais les faits historiques donnent le plus éclatant démenti à leurs allégations, et démontrent qu'il ne le céda ni en cruauté ni en perfidie aux plus mauvais pontifes, ses prédécesseurs.

Comprenant que l'origine de la grandeur papale avait été la conséquence des divisions intestines ([ui déchiraient l'erapu-c romain, Grégoire XV résolut de bouleverser l'Europe entière pour ressaisir l'ancienne influence du saint-siége; et comme il était déjà courbé par l'âge, et dans l'impossibilité de se livrer aux travaux que nécessitait la réalisation de ses vues pnlitiipies, il songea à se faire aider par la société dis jésuites, cette milice infatigable, qui ilepuis près d'un siècle s'était montrée si ardente, si intrépide, si dé; vouée aux intérêts de la cour de Rome. Sa Sainteté se forma un conseil dont tous les membres étaient de l'ordre, et plaça à leur tête son neveu Ludoviro Ludovisio, jeune homme de vingt-cinq ans, digne élève des enfants d'Ignace de Loyola.

Quoi([ue jeune, Ludovico avait déjà les mœurs du clergé romain; il était prodigue, débauché, avide de richesses et de grandeurs; aussi se jcta-t-il avec ardeur dans la nouvelle carrière ouverte à son ambition. Les premiers actes du nouveau gouvernement révélè-

HISTOIRE DES l'AL'ES

rcnt les teiulaïuTS do (trèiîoire XV ù roniiiipolcnco )ta|ialf. Pour jjiovouir riniluence des ami a<sadeuis des cours élrangères ilans les éleclioiis, Sa Suintelé rendit un décrcl qui enjoignait aux cardinaux, jiour les conclaves futui-s, de donner leurs suflrages par voie de scrutin secret et non ouvertement. Ensuite le conseil se préoccupa des moyens de récliautVer le zèle des fanatiques de toutes les nations; et à cet edlel, il procéda à la canonisation de plusieurs personnages morts en odeur de sainteté, entre autres sainte Tlx'rèse la Visionnaire, Louis de Gonzagiie, Stanislas Rotska, Philippe de Néri, Isidore Agricola, Ambroise Sansedon, Jacipies de Saloniome, François Xavier et Ignace de Loyola.

Enfin, le numéraire commençant à devenir rare dans le trésor de Saint-Pierre, le pontife publia un jubilé extraordinaire, dans le double but de remonter ses finances et de pouvoir juger de l'état de la religion dans les différents royaumes d'Europe. Grégoire put alors se convaincre, par le zèle que mirent les princes à favoriser son exploitation financière, que les choses allaient à merveille pour le saint-siége. En Allemagne l'évèque Jides de Wurzbourg, le prince électoral Schweikard de Mayence, Maximilien de Bavière et l'archiduc Ferdinand, ne firent aucune opposition à la vente des indulgences, et travaillèrent avec ardeur à la propagation 4u papisme ; en Autriche, Ferdinand II lit plus encore; il chercha à anéantir le luthéranisme, et persécuta ses sujets pour les obliger à professer la religion catholique.

En France même, l'autorité du pape ne se trouvait presque plus contestée; lesjésuites commençaient à parcourir le Béarn, le fer et le feu à la main, incendiant les temples protestants, et égorgeant les huguenots qui osaient résister; en Suisse, un des chefs de la Valteline, nommé Jacques Robustelli, qui était sous la fatale influence des jésuites, venait de réunir des bandes de scélérats pour exterminer les malheureux Grisons qui professaient le calvinisme; dans le Tyrol, sur les cimes des Alpes comme dans les vallées, partout les réformés étaient traqués par les fanatiques sicaires du pape; les villes, les villages, les plus pauvres hameaux devenaient la proie des flammes ; les places publiques, les routes, les défilés les plus sauvages, étaient teints du sang des protestants; dans les Pays-Bas, Philippe III déployait une rigueur inaccoutumée, et à l'instigation delà cour pontihcale, il envahissait à main armée les provinces qui autrefois s'étaient détachées de l'Espagne, et se préparait à les faire rentrer sous le double joug de Rome et de Madrid, du pape et du roi!

Comme on le voit, la réaction catholique faisait des progrès immenses dans tous les pays de la chrétienté; et sous un pape tel que Grégoire X\', il n'était pas à craindre que la cour de Rome laissât échapper l'occasion de rétablir sa prépondérance sur les pays qui s'étaient soustraits à son obédience. D'abord Sa Sainteté s'occupa de fonder une congrégation de propagande sur les plans d'un capucin appelé Girolamo Nami, et organisa des missions dans toutes les contrées du monde; ensuite elle forma des alliances avec les souverains catholi(iues et particulièrement avec Ferdinand II, à qui elle fit oflrir par Charles fjaraffa. son uonrc apostolique, des subsides

de guerre, un présent de deux cent mille écus, des indulgences à son gré, la promesse du paradis, et sa bénédiction, en échange de son concours actif et persévérant pour l'extermination des réformés de ses Etats.

Le pacte conclu, des cohortes de dominicains, d'augustins, de franciscains, de carmes et de jésuites, accoururent se ranger sous la bannière du cardinal Caraffa, et s'éparpillèrent dans la Itohèaie pour procéder régulièrement à la destruction des temples luthériens ou calvinistes, et afin de rétablir les coutumes de l'Eglise romaine, la communion sous une seule espèce, la célébration de la messe en langue latine, l'aspersion de l'eau consacrée, l'invocation des fanatiques canonisés, la confession auriculaire, enfin tout ce qu'à bon droit les philosophes appellent les idolâtries du culte catholique. Les infortunés qui persistèrent à réclamer la communion sous les deux espèces furent jetés dans les cachots ou envoyés au bûcher, et leurs biens confisqués au profit de l'Eglise. Dans les villes, on fit le siège des maisons des protestants qui refusaient de céder aux exhortations des moines, « pour les contraindre à revenir de leur endurcissement, » suivant les expressions du nonce, c'est-à-dire pour les appliquer aux plus elTroyables tortures, jusqu'à ce qu'ils eussent renoncé à leurs croyances; dans les campagnes, les soldats et les moines fiient des battues générales, incendièrent les fermes, égorgèrent les cultivateurs, violèrent les filles, polluèrent les jeunes enfants, ne faisant grâce qu'à ceux qui se déclarèrent catholiques. Grâce à ces moyens, le cardinal GaratTa vit grossir ciuujne jour le nombre des abjurations, et bientôt il put annoncer à Grégoireque la Bohême était entièrement asservie au saint-siége.

Les choses se passèrent de même en Moravie; le cardinal Dietrichstein, qui était en même temps gouverneur de la province et évèque d'Olmutz, réunissant ainsi le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, voulut rivaliser de fanatisme et de cruauté avec Charles Caraffa; et malgré la vive opposition des citoyens, il chassa de la province la secte des frères moraves, qui comptait plus de quinze raille individus, hommes ou femmes, et qui s'était fait chérir à cause de ses mœurs douces et patriarcales.

En .\utriche. État héréditaire de l'empereur Ferdinand, la réaction religieuse avait obtenu également un magnifique succès; d'abord le prince avait fait publier à son de trompe dans les villes, dans les villages et dans les plus petits bourgs, que les habitants eussent à se convertir ou à évacuer le pays ; ensuite il avait établi un immense cordon de troupes qui joignait les deux frontières à l'embouchure du Danube, et qui, en remontant le fleuve, enveloppait toutes les cités et refoulait hors du territoire les malheureux qui n'avaient point voulu adopter le rite catholique. En Hongrie, l'empereur fut obligé d'employer la ruse et même d'accorder des privilèges aux magnats, qui étaient les seigneurs de ces contrées, pour les ramener au giron de l'ÉgHse.

En Bavière, en Saxe, les missionnaires jésuites firent des prodiges et convertirent plus de vingt mille protestants; il est vrai (pi'ils furent aidésen cela par le bourreau. Dans le Palatinat, le culte protestant fut interdit sous les peines les plusgraves, et les ha-bitants furent forcésde se soumettre au catholicisme.

GRÉGOIRE XV

Le bas Palatinat fut égaleinent asservi à l'Eglise romaine ; Cliarles Garan'a, à la tète d'une légion de moines, s'abattit sur cette province, la traita comme ]iays conquis, enleva de Heidelberg, sa capitale, la bibliodièiiue et une multitude de manuscrits extrêmement précieux qui furent transportés à Rome.

Dans le baut Baden, le margrave (juillaume exerçait les mêmes brigandages ; les missionnaires convertisseurs avaient iiénétré à Baraberg, à Fulda, à Eichsfeld, à Paderborn, dans l'évêclié de [Munster, à Halberstadt et à Magdebourg ; ils étaient venus jus([u'à la ville d'Altona, et se préparaient à entrer en Danemark et en Norwége.

Ainsi, du sud au nord, de l'est à l'ouest de l'empire romain-germanique, la restauration du papisme se propageait avec une elïrayanle célérité et menaçait d'anéantir pour jamais le luthéranisme.

D'autre part, Grégoire XV, qui s'entendait merveilleusement à stimuler le zèle fanatique des souverains, fit conférer l'électoral du Palatinat au duc Maximilien, souverain de la Bavière, à cause des services qu'il avait rendus à l'Église et pour exciter une sainte émulation parmi les autres princes de l'Allemagne. Il lui écrivit à cette occasion : « Ta conduite, ô mon fils, a rempli notre cœur d'un torrent de délices semblables à la manne céleste. La lille de Sion peut enlin secouer de sa tète les cendies de deuil et se revêtir d'habits de fête, car bientôt tous les ennemis du trône de l'Apôtre seront réduits en poussière. »

Sa Sainteté étendit ensuite sa sollicitude sur la France, et chercha à faire de son roi le digne émule de Ferdinand II. 'I\Ialheurcus9ment l'atrabilaire Loni« XIII n'était que trop disposé à suivre les inspirations du fanatisme , et une guerre sourde fut dirigée contre les huguenots dans toutes les provinces du royaume; les gentilshommes du parti de la réforme secondèrent eux-mêmes les efi'orts du monarque et se convertirent au catholicisme, les uns pour obtenir des charges et des dignités, les autres pour ne pas perdre les privilèges de leurs castes, qui commençaient à Icurêtre singulièrement contestés par le tiers état. Ainsi les seigneurs de la Force et de Chàtillon abjurèrent le calvinisme pour le bâton de maréchal ; le vieux Lesdiguières embrassa le catholicisme pour l'épée de connétable; beaucoup d'autres ■^uivirenl leur exemple, et la religion protestante se trouva supiiriraée de fait dans un grand nombre de bourgs et cte villes.

On en vint à défendre aux huguenots de chanter les psaumes dans les rues et dans leurs maisons ; on leiu' contesta les droits et bénélices que garantissait l'édit de Nantes; on installa dans leurs temples un commissaire royal pour surveiller les assemblées; enfin on leur enleva une à une toutes les libertés qu'ils avaient conquises au prix de leur sang. Ne pouvant ni se réunir ni se défendre, les calvinistes en étaient réduits à se convertir ; le papisme triomphait! Des légions de missionnaires, jésuites, franciscains et capucins, parcouraient la France dans tous les sens, recrutant sur leur jiassage des milliers de néopiiytes, et les organisant, hommes et femmes, eti une immense congrégation appelée la confrérie •■de Marie. Les évê([ue8 se mirent en correspondance

régulière avec le saint-siége et donnèrent à Sa Sainteté d'utiles conseils pour bâter l'extinction de l'hérésie ; ainsi le prélat de Vienne s'élant aperçu que les ftlïorts des missionnaires étaient paralysés par l'éloquence d'un prédicateur de Saint -Marcellin, écrivit charitablement à Rome pour que (jrégoire fit solliciter auprès de Louis Xlll l'ordre de le pendre; ainsi l'évêque de Saint-Malo ayant eu connaissance que les réformés se rassemblaient dans les châteaux pour chanter des jisaumes, lit réclamer par l'organe du nonce apostolique, le cardinal Daraiète, la démolition de ces repaires de huguenots; ce qui fut accordé incontinent. Ces précautions actives, incessantes, qui faisaient prévoir la ruine prochaine des calvinistes[en France, donnèrent un si granid contentement au pape qu'il écrivit à Louis XIII : « Mon cher fils, l'ornement de l'univers, la gloire de noire siècle, marchez toujours dans la sainte voie ; faites sentir la puissance de votre bras à ceux qui ne connaissent pas Dieu ; soyez sans miséricorde pour les hérétiques, et méritez de vous asseoir un jour à la droite du Christ, en lui offrant en holocauste tous les enfants de perdition qui infectent votie royaume. »

Ce n'était pas en France seulement que la cause de la réforme était abandonnée par les familles nobles; dans les États protestants, dans les villes qui s'étaient le plus distinguées par leur haine contre le papisme, les gens riches se convertissaient à la religion catholique en haine des idées d'indépendance qui gagnaient les masses, préparaient le règne de la liberté, et qui mettaient en question l'existence des privilèges et des droits seigneuriaux.

Cologne, Louvain, Namur ouvrirent leurs portes aux jésuites, et quinze mille habitants reçurent la conlirmation de leurs mains ; dans l'archevêché d'Utrecht on compta cent cinquante mille conversions ; dans le diocèse de Harlem, cent mille; à Leuwarden, seize mille; à Grœningen, vingt mille, et à Deventer, soixante mille.

Cependant, q>ieli[ue extraordinaires qu'eussent été les progrès des missionnaires dans les Pays-Bas, Sa Sainteté n'en fut point satisfaite, et elle écrivit au roi d'Espagne, de n'avoir aucune pitié des hérétiques, d'ordonner à ses gouverneurs de rétablir violemment le culte catholique dans les provinces dépendantes de sa couronne, d'allumer les bûchers, de tuer, d'exterminer, et de ne laisser aux calvinistes d'autre alternative que la messe ou la mort. »

L'Angleterre, ce boulevard inexpugnable de la réforme, restait encore à soumettre; l'opiniâtre Grégoire XV ne se laissa pas décourager par les échecs qu'avaient éprouvés ses prédécesseurs dans leurs tentatives de réaction religieuse, et il résolut de rétablir le catholicisme dans la Grande-Bretagne. Seulement il profita des fautes de ses devanciers, et suivit une politique entièrement opposée ; loin d'employer les menaces et la rigueur, il entama des négociations amicales avec Jacques I" à ce sujet, et sachant que le roi désirait obtenir l'autorisation de marier son fils, le romanesque prince de Galles, avec une princesse espagnole, ce que Paul V avait conslaraïuent refusé, il lui adressa les bulles de dispenses sans lui imposer aucune condition , se contentant d'écrire au jeune ])rince, « ipi'il espérait que la vieille

semence de piété clirétienne qui avait autrefois \n\tiluit do si belles fleurs parmi les rois ani;lais. fjcvuicrail de nouveau en son cœur, et qu'il ri'gardail son union avec une feiniue catholique coniuie un lieureux prosajîe pour l'avenir de l'Eglise romaine. »

Le rusé pontife avait prévu que Sa Majesté britannique ne voudrait pas être en reste de bons ]>rocédés avec le saint-siége et lui ferait quelijues concessions; c'est ce qui arriva en effet. Par ordre du roi, on cessa de persécuter les catlioliciues et on leur permit le libre exercice de leur culte.

Mais ce n'était pas assez pour i'ambitieu.x Grépoire XV que la domination de l'Europe, il lui fallait relie du monde entier; et n'ayant plus autour de lui d'ennemis à combattre, il tourna ses regards vers les pays lointains, et songea à contjuérir au saintsiége les deux Amériques, les Indes, la Ciiino, le Japon, toute l'Asie et l'Afrique. Déjà les jésuites lui avaient préparé les voies dans l'Amérique méridionale, où ils se trouvaient tout-puissants, grâce au massacre de plus de vingt millions d'Indiens, et où ils avaient élevé cinq archevêchés, vingt-sept évêchés, quatre cents couvents de différents ordres, un nombre considérable de paroisses, un séminaire et deux universités, l'une à Lima, l'autre à Mexico, pour l'enseignement de la théologie.

Les Indes orientales n'étaient pas à beaucoup près aussi bien préparées à recevoir le joug de Rome. S JUS le pontificat de Paul III, le jésuite François Xavier avait converti, il est vrai, près de trois cent mille adeptes des environs de Goa, des habitants des. montagnes de Cochin ou des environs du cap Gomorin ; mais les nouveaux chrétiens appartenant tous à la caste la plus malheureuse des peuj)les de l'Inde, il en était résulté que la, religion catholique, tombée dans le mépris, avait été appelée la religion des parias. Plus tard, cependant, les jésuites, plus éclairés sur l'esprit des nations de l'immense péninsule hind'Stanique, changèrent de lactique. Le Père Nobili, envoyé en qualité de missionnaire dans ces contrées, résolut de s'adresser aux classes élevées, et dès son arrivée il se mit en rapport avec les brah mines, se vêtit et se logea comme eux, se soumit aux mêmes expiations, étudia le sanscrit, se pénétra de leurs sentiments et de leurs idées. Profilant habilement d'une de leurs croyances, qui était qu'autrefois il y avait eu quatre voies pour jjarvenir à la vérité, et que l'une d'elles était perdue, le Père Nobili déclara qu'il avait retrouvé cette quatrième voie qui conduisait directement à l'immortalité, et il les initia à la connaissance du christianisme. Toutefois il se garda bien de heurter leurs préjugés; il adopta quelques-uns des rites du pays, modifia certains dogmes du culte, se servit même d'expressions en usage dans la religion des brahmines, et prit toutes ses précautions pour qu'on ne soupçonnât pas qu'il enseignait les mêmes croyances que François Xavier. Quelquti prélats portugais de l'arcliipel Indien, qui étaien. en relations avec les peuples du continent, se scandalisèrent de cette manière d'opérer des conversions; ils en adressèrent des plaintes véhémentes à la cour de Rome, et demandèrent que Sa Sainteté voulût b • n désipj r u.er les ])r.Uiques abominables que le Père Nobili avait introduites dans le

christianisme. Mais le souverain pontife accueillit fort mal leurs réclamations, et répomlit aux évèques (pi'ils eussent à ne jioint s'immiscer dans de telles alVaires; que le saint niissioniiaire travaillait avec zèle et intelligence pour la plus grande gloire de Dieu, qu'il avait dispense absolue de se conduire comme il l'entendrait, de tromperies peuples, de mentir, de commettre des sacrilèges, des adultères, et même de verser le sang des hommes, s'il le jugeait utile au succès de sa glorieuse entreprise.

En (Jliine, la société de Jésus avait également ji té des semences de catholicisme; le Père Ricci, un des dignitaires de l'ordre, était parvenu, dès la fin du seizième siècle, à s'introduire dans le Gélesle-Empire à l'aiJe d'une supciclierie et en se l'viisant passer pour sectateur de Confiicius; plus tard, il avait l)oussé jusqu'à Pékin et s'était fait admettre devant l'empereur pour lui offrir une pendule à sonnerie, ce qui était alors une chose extrêmement précieuse. Enfin Ricci s'était conduit avec tant d'habilité, qu'il avait capté la confiance du monarque, celle de plusieurs mandarins, et ((u'au moment de sa mort il avait obtenu l'autorisation de faire venir des missionnaires pour prêcher le christianisme.

Les jésuites qui remplacèrent le bon Pèro furent d'abord surpris de la singulière méthode de propagande qu'il avait adoptée, et qui ne consistait rien moins qu'à passer des jours entiers à table avec les mandarins, et à se livrei- à tous les excès de l'intempérance ; ils en écrivirent à Rome pour avoir l'avis du pape. Sa Sainteté Grégoire XV leur répondit qu'elle les absolvait à l'avance de tous les pécliés qu'ils pourraient commettre en vue des intérêts de la religion; qu'ils n'eussent point à s'en inquiéter, que les crimes mêmes devenaient œuvres pies lorsipi'ils étaient commis dans le but d'assurer le triomphe du saint-siége, que la fin justifiait les moyens.

Au Japon, les progrès du papisme étaient plus surprenants; on comptait déjà dans cet empire trente l'oliéges de jésuites et trois cents églises. En Afrique comme en Asie le saint-siége conquérait de nouveaux sujets ; et l'intrépide jésuite Paëz, à la tête d'une poignée de soldats, pénétrait jusqu'en Abyssinie, forçait le souverain du pays, Settan-Scgued, à se convertir au christianisme, enlevait toute rEthiô- ])ie aux moines sociniens qui relevaient du métropolitain d'Alexandrie, et faisait reconnaître l'autorité du mandataire de Grégoire X V, le Père Alphonse Mendez, nommé patriarche d'Ethiopie par Sa Sainteté. Enfin, jusque dans les provinces soumises aux musulmans et à Constantinople mèjne, les jésuites avaient établi des collèges et travaillaient à détruire la religion de Mahomet dans l'intérêt de la papauté.

Ainsi Grégoire XV, ce vieillard débile, chétif, constamment tourmenté par des maladies cruelles, avait trouvé dans l'immense .activité de son esprit les moyens d'étendre sa domination sur le monde entier; et ce qu'lly avait de plus extraordinaire dans cette propagande catholique, dont il était l'âme en Europe surfout, c'est qu'elle suivait dans son développement la marche envahissante des grandes puissances, et s'avançait derrière les armées pour enchaîner dans les liens de la superstition les peuples vaincus par le glaive. Le goupillon suivait le saine.

OHÊGOIRE XV

Il résuha ck' cet accord de la papaiitt' et des uidiiarchies, des changements importants dans les relations respectives des peuples; le plus grave fut, sans contredit, l'élévation de la maison d'Autriche, (pii jusqu'alors n'avait exercé qu'une inlluence ti'ès-secondaire sur les alTaires de l'Europe. Les Républiques italiennes, dont l'indépendance était menacée par l'accroissement de cette puissance, se préoccupèrent enlin de l'invasion de la Valteline par les troupes autrichiennes, qui s'étaient jetées sur ce pays pour en exterminer les habitants, et s'adressèrent à lu France en réclamant l'intervention de ses armes.

Louis XIII, qui redoutait de perdre son inlluence sur l'Italie, si Ferdinand II demeurait maître de la ■N'alteline, forma une ligue avec la Savoie et A'enise pour contraindre la maison d'Autriche à rendre les délilés et les places dont elle s'était emparée. Grégoire X\', ayant intérêt à ménager les deu.x souverains, intervint dans la querelle, et fut des premiers à réclamer, après l'extermination des peuples protestants de la Valteline, pour que l'Autriche et l'Espagne abandonnassent les villes (ju'elles avaient conquises. Sa Sainteté déclara même cju'elle était prête à s'en charger, et à les faire occuper par ses troupes jusqu'à l'époque oi!i les susceptibilités de l'Italie et de la France seraient entièrement rassurées sur les bonnes intentions de Ferdinand II et de Philippe IV. Cet arrangement fut accepté, et Grégoire, du consentement des parties belligérantes, mit des garnisons dans les villes et frontières qui étaient l'objet des contestations.

Déjà le pontife songeait à t^rer parti de cette circonstance pour sa famille et à donner la Valteline en fief à un de ses neveux, lorsque la mort vint arrêter l'exécution de ce projet et enlever à l'Eglise l'un des

plus hainles politiques qui eussent jamais occupé la chaire de saint Pierre. Cet événement eut lieu le 8 juillet 1623.

Plusieurs historiens très-recommandables, notainmeut Ileydegger, ont contesté à (irégoire XV sa grande réputation politiiiue, et ont prétendu que Sa Sainteté avait seulement eu le bon esprit de comprendre son incapacité aux affaires, et d'abandonner le gouvernement de l'Église à la maîtresse de son neveu Ludovico Ludovisio, femme dimée d'un pnnligieux génie.

Celte assertion est encore confirmée par le témoignage du cardinal Richelieu, (|ui s'e.xprime ainsi dans ses Mémoires : « Grégoire XV fut meilleur homme que bon pape, n'ayant pour toute qualité (ju'un amour excessif pour ses parents, qui, le voyant accablé par son grand âge, non-seulement saisissaient toutes les occasions de se servir avec avidité de sa facilité à les enrichir, mais encore abusaient constamment de la faiblesse de Sa Sainteté. A la prière de Ludovisio, son neveu, ou plutôt de la maîtresse qui faisait agir ce cardinal, il accomplit des actions bien étranges, et que l'on jieut considérer comme provenant d'une autorité plutôt prétendue des papes que concédée par l'Eglise, plutôt fondée sur l'abus de la cour romaine que sur le mérite de la chaire de saint Pierre. Une seule fois il sut résister à la volonté qui le dirigeait, ce fut à l'approche de la mort; comme son neveu le pressait de faire encore (pielques cardinaux, il lui lépondit : qu'il en avait tellement fait, qu'il ne lui restait plus que le temps de demander pardon à Dieu d'en avoir tant créé de si abominables et de si indignes. » Ces paroles de Richelieu ont d'autant plus de poids, que ce ministre lui devait sa promotion au cardinalat.

HISTOIRE DES l'Al'ES

•V#iA

Troubles dans Rome excités par le cardinal Baiberino. — II nspire à la papauté. — Il empoisonne ses compétiteurs dans le conclave. — Exallalion du cardinal Maffeo Barberir.o, sous le nom d'Urbain VIII. — Son bistoire avant d'être pape. — Son caractère étrange. — Ses règlements bizarres. — 11 veut suivre la politique de son prédécesseur. — Lutte entre le pape et Richelieu, ministre de Louis XIII. — Projet de mariage du prince de Cilles et de Henriette-Marie de France. — Guerres générales entre les diverses puissances de l'Europe. — Le pape s'unit aux protestants pour combattre Richelieu. — Les jésuites attaquent le ministre par ordre du saint-père. — Guerre civile en France. — Troubles en Angleterre. — Assassinat d-e Buckingham. — Siège de la Rochelle. — Louis XIII fait le .sac des villes du Midi. — Continuation de la propagande catholique à main armée dans les Etats d'AUemayne. — Gustave-Adolphe, roi de Suède, se déclare le champion du protestantisme. — Querelles entre Ferdinand II et Urbain VIII. — Le pape appelle Gustave-Adolphe au secours du saint-siége. — Victoire du roi de Suède sur les armées confédérées de la maison d'Autriche. — Urbain se tourne contre Gustave-Adolphe. — Mort de ce prince. — Le parti protestant se relève plus redoutable que jamais en Allemagne. — Urbain VIII fait assassiner le jeune duc d'Urbino. — Condamnation de Galilée Galilei. — Persécution contre les sorciers. — Détails curieu.K sur les sabbats des magiciens et des bohémiennes. — La princesse de Lorraine possédée du diable. — Histoire du diable de Loudun. — Supplice d'Urbain Grandier. — Louis XIII met son royaume sous la protection de la Vierge. — Richelieu veut se faire nommer patriarche^en France. — Doctrines et morale des enfants de Loyola. — Commencements du jansénisme. — Saint-Cyran et Port-Royal. — Querelles entre le pape et le cardinal Richelieu. — Publication de l'Augustinus. — Ler j:>nsénistes et les molinistes. — Guerres en Italie suscitées par l'ambition et l'avidilé des neveux du pontife. — Mort d'Urbain Vi.I.

Les funérailles de Grégoire X^' n'étaient pas encore terminées que déjà les factions s'agitaient dans Rome pour assurer la tiare à leurs chefs. De tous les meneurs, le cardinal Malleo Barberino était celui qui montrait le plus d'ardeur à la lutte, quoiqu'il fût repoussé par les Espagnols, par les Français, par les cabales des Borghèse et de Ludovisio, par les vieux cardinaux, enfin par la presque! unanimité des membres du sacié collège. Loin d'être découragé par la répulsion dont il était l'objet. Barberino n'en prenait que plus d'audace; et comiiienant qu'il n'avait point à compter sur les cardinau.v pour escalader le trône de saint Pierre, il résolut non de se faire choisir, mais de s'imposer.

l'ar ses ordres, ses frères et ses neveux soudoù-rent uns troupe de bandits, qui fe ruèrent dans

la ville, soulevèrent le peuple des faubourgs, et firent éclater mie révolte cjui obligea les cardinaux à se réfugier au Vatican, sous la protection des mousquets et des canons, et à former immédiatement le conclave. Barberino vint prendre sa place au milieu de ses collègues comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé; il écouta d'abord avec beaucoup de patience les discours des différents candidats à la papauté; ensuite il prit la parole, exposa au sacré collège la nécessité de choisir pour occuper la chaire de saint Pierre un homme doué d'une grande énergie et qui fût capable d'arrêter les désordres de la populace romaine; il ne cacha même pas qu'il exerçait une certaine inlluence sur les fauteurs des troubles, et annonça impudemment que le calme renaîtrait dans la ville sainte dès que les cardinaux auraient jilacé

HUA IN VIII

!<iir sa tètp la tiare vént'rt'i' àofi papes. Au lieu de lui ramener des voix, cotte déclaration ne lit ijue rendre encore plus unanime la répulsion qu'il inspirait, et aucun suBVai;e ne vint appuyer sa candidature. Barberino ne s'inijuiéta nullement de cette réprobation générale; il n'abandonna point la partie;] seulement il jugea que les clioses n'étaient pas assez avancées, et il fit passer au dehors des instructions secrètes pour que les bandits missent tout à feu et à sang. Ses ordres furent ponctuellement exécutés; Rome devint le théâtre d'atrocités épouvantables; les sicairesdu cardinal pillèrent les maisons, égorgèrent les vieillards et les enfants, violèrent les femmes et les jeunes filles et exercèrent sur leurs cadavres les plus affreuses profanations; puis quand ils furent saturés de carnage et de luxure, ils coururent par les rues de la ville, des torches à la main, et vinrent s'arrêter sous les remparts du château Saint- Ange, uù ils proférèrent cette terrible menace : « Mort et incendie, ou le pape Barlierino! »

Ces clameurs parvenaient ju,squ'aux oreilles des cardinaux rassemblés dans la salle du conclave et les glaçaient de terreur; néanmoins le scrutin continuait toujours, et le nom de Barberino ne sortait pas de l'urne. Alors on remarqua avec épouvante que cliai|ue j)ur le sacré collège se trouvait diminué de quelqu'un de ses membres, soit par cause de mort, soit par cause de maladie, et que précisément les cardinaux i|ui disparaissaient d'une si étrange manière étaient ceux qui se montraient les plus opposés à la candidature du terrible Baiberino. Il devenait évident pour tous que celui-ci se défaisait de ses ennemis par le poison; car ceux qui étaient morts avaient été enlevés en quelques heures, et ceux qui étaient malades ne parvenaient à soulager leurs souiïrances <{u'en faisant usage d'antidotes bien connus. De ce moment, toute opposition cessa dans le conclave, le Saint-Esprit battit de l'aile, et le cardinal Mafl'eo Barberino fut proclamé souverain pontife sous le nom d'Urbain ^'III.

Le nouveau pape était issu d'une noble et ancienne famille de Florence ; il avait d'abord été clerc de la chambre apostolique, puis nonce du saint-siége auprès de la cour de France. A l'époque de son exaltalion, il n'était âgé que de cinquante-cinq ans, et paraissait doué d'une santé puissante et dune constitution énergique.

Dès qu'il fut assis sur le trône de saint Pierre, il éleva ses neveux et ses frères aux premières dignités de l'Eglise et de l'Etat, en récompense de l'appui qu'ils lui avaient prêté, ([uoiqii'ils fussent notoirement indignes de remplir de telles fonctions, etquoii[u'il connût parfaitement leur incapacité, puisipie lui-même disait que son neveu François Barberino, qu'il avait fait entrer dans le sacré collège, n'était bon qu'à réciter des patenôtres ; que son frère Antoine, créé cardinal d\i titre de Saint-Onu|)bre, n'avait d'autre mérite que celui d'infecter le consistoire et de chasser les membres du conseil par l'affreuse puanteur de son froc; que son second neveu, le cardinal Antoine le jeune, surnommé ])ar dérision le Démustbène, à cause d'un défaut de nature qui le faisait bégayer en parlant, n'était tout au plus capable que de s'enivrer trois fois par jour; et que le dernier de ses neveux, dom Thadeo, qu'il avait

nommé préfet de Rome, prince de Palestrina et généralissime des années du saint-siége, était plus en état de porter une quenouille que de tenir une épée. Néanmoins, comme Sa Sainteté n'avait qu'à puiser dans la bourse des fidèles pour enrichir les membres de sa famille, elle ne se fit pas faute de les gorger d'or, de leur donner des terres, des domaines, de les pourvoir de bénéfices, de leur acheter des palais et même des principautés.

Urbain s'occupa ensuite des affaires de l'Église; il défendit aux récollets de porter la sandale et le capuchon pointu à la façon des capucins; il défendit ;nix carmes anciens de s'intituler cannes réformés, désignation qui appartenait aux nouveaux ordres de capucins institués par saint François ; il exigea que les religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de frater qu'ils avaient quittés par orgueil; il fit différents règlements pour modifier certaines cérémonies du culte qui faisaient déconsidérer la rehgion ; et défendit d'exposer à la vénération publique, dans les églises, les statues des fidèles j morts en odeur de sainteté; d'allumer des cierges sur I leurs tombeaux, et particulièrement de publier leurs \ miracles sans l'approliation de la cour de Rome: ce ! qui ne l'empêcha pas, dans le même mois et par une singulière contradiction, de béatifier deux fanatiques I théatins, André Avellino et Gaétan de Tliiene ; un ! carme débauché, Félix Cantalice ; un fougueux inquisiteur, François Borgia, duc de Candie et général des jésuites, un des descendants de l'ancienne famille des Borgia; un illuminé, le canne llorentin Corsini; deux femmes extatic(ues, Marie-Madeleine de Pazzi, et Elisabeth, reine de Portugal; et enfin le bienheu- ■ reux saint Roch et son chien.

Lorsque Sa Sainteté eut réglé avec la plus minuj tieuse attention tout ce qui était relatif aux moines I et au culte des saints, elle se prépara à poursuivre l'œuvre de propagande religieuse que son prédécesseur avait si heureusement commencée : à son exemple, elle résolut de s'appuyer sur la force brutale et sur la prédication, c'est-à-dire d'employer tour à tour des soldats et des jésuites, les uns pour conquérir, les autres pour soumettre et pour corrompre.

D'un caractère défiant et féroce, I rbain songea j d'abord à se mettre à couvert de toute tentative soit I des ennemis de l'intérieur, soit de ceux du dehors; il fit construire sur le territoire bolonais, du côté qui offrait un accès facile jusqu'à Rome, une forteresse qu'on appela le fort Urbain; il entoura d'un nouveau rempart le château Saint-Ange, qui était déjà défendu par deux murailles, et il le pourvut si abon- I damment de munitions de guerre, qu'il eût pu soutenir un siège de plusieurs années: il fit également élever un mur d'enceinte autour de ses jardins du Monte-Gavallo ; ensuite il établit une manufacture d'armes à Tivoli, disposa des terrains de la bibliothèque du Vatican pour la construction d'un arsenal; enfin, il transforma en une ville de guerre la cité apostolique, qui devait être le paisible sanctuaire de lu morale du (Christ.

Sa Sainteté tenait à honneur de laisser des monuments gigantesques de son passage sur le trône de l'Apôtre, et de faire dire à la postérité, qiu' si les papes ses prédécesseurs avaient élevé des palais de

Le ;oi Lo is XIII

granit et de marbre, elle avait fait sortir du sol des monuments de bronze et de fer.

Rarement Urbain VIII prenait la peine d'assembler le consistoire; et lorsqu'il lui arrivait de réunir le sacré collège, comme il ne voulait écouter ni conseils ni observations, les cardinaux n'avaient d'autre parti à prendre (pie d'apjilaudir à ses paroles et d'exécuter ses décisions. Même avec les ambassadeurs des rois, il arguait de son privilège d'infaillibilité pour trancher sur les afîaires les plus sérieuses. Aucun pontife avant lui, ni Grégoire VII, ni Boniface VIII, n'avait possédé à un degré aussi élevé le sentiment de son importance individuelle ; ainsi, dans une question fort grave, les mandataires d'une puisssance

étrangère lui ayant présenté une objection tirée des anciennes constitutions pontificales, il répliqua impérieusement que sa décision avait plus de poids que les lèglemcnts de deux cents papes morts.

La force athlétique dont ilétait doue ne contribuait pas peu à augmenter la haute opinion qu'il avait de lui-même. Urbain voulait qu'on l'adorât, comme chef spirituel de l'Église et comme roi de la terre ; et, dans son orgueil, il osa révoquer une loi qui défendait au peuple romain de jamais ériger de statue à un pape vivant, prétendant qu'on n'avait pu ])révoir que la chaire de saint Pierre serait occupée un jour par un pontil'e tel que lui.

Sans doute un prêtre de ce caractère, opiniâtre, a!-

URBAIN VIII

solu, implacable, ne reculant devant rien pour arriver à son but, eût fait plus (ju'aucun de ses prédécesseurs pour le malbeur de l'humanité, et eût courbé l'Europe entière sous le joug de la théocratie romaine, s'il ne s'était rencontré sur son chemin un autre prêtre non moins opiniâtre, non moins absolu, non moins implacable que lui, et l'emportant sur Sa Sainteté eu ruse et en adresse, Richelieu, l'amant de deux reines, devenu cardinal, ministre ou plutôt souverain de France sous l'imbécile Louis XIII, et ayant par conséquent à soutenir des intérêts diamétralement opposés à ceux de la cour de Rome.

En effet, pendant qu'Urbain travaillait à augmenter la prépondérance de la maison d'.\utriche sur l'Europe, pour aniantir la réiorme et faire triompher le catholicisme, Richelieu cherchait à opposer une digue aux envahissements de Ferdinand II, contrac'ait des alliances offensives et défensives avec les protestants d'Allemagne, et négociait habilement auprès de Jacques I" et de Buckingham, son ministre, pour faire échouer le mariage du prince de Galles, qui était toujours en Espagne, auprès de l'infante devenue sa maîtresse, et qui semblait n'attendre que les dispenses de Rome pour célébrer ses noces. Urbain \'III commit la faute de ne pas expédier les bulles de dispenses de la jeune princesse, quoique son prédécesseur eut déjà envoyé celles du fiancé, afin d'obliger le fds du roi d'Angleteire à se convertir. Ce délai permit à Richelieu d'intriguei à la cour de Londres; et un jour, Sa Sainteté apprit avec une surprise extrême que le roi Jacques venait de rapprler son lils aupiès de lui, et qu'il avait envoyé en France une ambassade solennelle pour demander la main de la princesse Henriette - Marie , troisième sœur de Louis XIII, pour le prince de Galles.

Urbain adressa aussitôt des représentations à la cour de France, afin d'empêcher cette union ; il offrit en compensation de marier la princesse Henriette-Marie à l'infant don Carlos, et de leur faire donner en apanage la souveraineté des Pays-Bas catholiques ; il adressa même à ce sujet deux brefs au cardinal; et voyant que rien ne pouvait fuiie changer les résolutions du ministre, il déclara (jue si l'on passait outre, il refuseiait les dispenses nécessaires pour le mariage. Richelieu répondit laconiquement « qu'on s'en passerait. » Sa Sainteté se tourna alors du côté de l'.Vngleterre, et chercha par ses promesses à détourner le roi Jacques de ses projets; mais comme l'alliance de son fils avec la sœur de Louis XIU procurait au roi de la Grande-Bretagne des avantages sérieux, la perspective d'éteindre les troubles religieux dans ses Etats et l'espérance de faire recouvrer le Palatinat à son gendre le duc Frédéric, qui en avait été évincé par Grégoire XV, il repoussa toutes les propositions de la cour de Rome, et fit publier le mariage du jeune prince et de Henriette-Marie de France. Une semblable détermination équivalait à une déclaration de guerre.

Richelieu depuis loagtemps avait prévu le cas d'une rupture, et s'était ménagé de puissants auxiliaires, afin de porter un grand coup à l'Autriche et à l'Espagne en les attaquant simultanément sur toutes leurs frontières. C'était le premier exemple de ces coalitions de plusieurs Etats se prêtant un mu-

tuel secours pour écraser un ennemi redoutable; les rôles étaient ainsi répartis : Venise, la Savoie et la France devaient expulser les troupes papales de la \'alleline et prendre l'offensive en Italie; la Hollande devait avec sa marine attaquer 1' .Amérique du Sud; l'Angleterre devait débarquer une armée sur les côtes d'Espagne ; les Turcs devaient envahir la Hongrie ; et le roi de Danemarck, à la tète de toutes les forces de son royaume et de celles de la basse Allemagne, devait tomber sur le Palatinat et venir se joindre au prince Mansfeld pour attaquer l'empereur d'Autriche jusijue dans ses Etats héréditaires. Telle était l'organisation de cette ligue formidable.

I.,a France s'étant chargée de donner le signal pour agir, le marquis de Cœuvres entra à la tête d'un corps de troupes dans la Valteline, et en moins de huit jours il conquit le pays et força les soldats du pape à reprendre honteusement la route des États de l'Eglise. Cette invasion mécontenta d'autant plus Urbain VIII, qu'il regardait déjà la Valteline comme sa propriété, et qu'il se disposait à en former une principauté pour don Thadeo, son neveu, généralissime des troupes pontificales. Toutefois, il se garda bien de laisser paraître la cause de son vif ressentiment ; il feignit de voir dans l'agression des Français une preuve que le cardinal de Richelieu abandonnait la cause de l'orthodoxie pour le calvinisme, et au lieu de déclarer la guerre à la France, il se prépara seulement à susciter de puissants ennemis au ministre de Louis XlII.

Un certain chevalier Benardin fut envoyé de Rome auprès des chefs du parti protestant, leur fournit de l'argent , leur fît de magnifiques promesses, et les détermina à lever l'étendard de la guerre civile; d'autre part, le nonce Spada expédia .une légion d(! jésuites dans les provinces catholiques pour exalter les dévols fanatiques contre le cardinal en l'accusant d'hérésie, ce qui réussit à merveille. Richelieu se vit alors en butte à la haine des deux partis, et attaqué à la fois par les huguenots et par les catholiques.

Pour tout autre la position n'eut pas été tenable; mais l'ambitieux cardinal n'était pas homme à céder le pouvoir sans lutter jusqu'à la dernière extrémité; d'ailleurs, si son autorité était menacée au dedans, n'avait- il pas au dehors des alliés capables de le secourir? Il fit donc venir d'.\llemagne les troupes ([ui^ les Etats protestants avaient mises à sa disposition pour la grande coalition ; et au lieu de les employer contre le saint-siége ou contre la maison d'.\utriche, il s'en servit pour écraser les religionnaires de France; puis, trahissant ses aUiés, il traita avec le pape, et s'engagea à faire avorter les projets de la ligue, si la cour de Rome consentait à expédier les bulles de dispenses nécessaires au mariage de llenriett. -Marie -et du prince de Galles. Peu de jours après la ratification de ces arrangements, Jacques I" mourut, et laissa les couronnes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande à son fils Charles I".

Conformément aux conventions secrètes passées entre les souverains de France et d'An:;letcrre ou plutôt entre leurs ministres et le saint siège, on suspendit les armements dirigés contre la maiscn . d'Autriche, on arrêta les envois d'argent destinés au roi de Danemarck et au prince MansfeM, de sorte

lllSTOIUi; DES PAPES

i|uo ccu\-i I M- (rouvant engaprès dans les pvovincps l'iinomics sans vivres et sans subsides, no purent ffirdrr leurs positions et furent oMiiji's de battre en retraite après avoir été vaincus à la bataille de Lutter. Cet événement était prévu par le ducd'Olivarez, premier ministre du roi d'Espagne, et par le cardinal de Richelieu, car on apprit en France presque en luême temjts la défaite du roi de Suède, la dissolution de la ligue contre la maison d'Autriche, la publication du traité de Mouzon entre Louis XIII, 1-erdinand II et Philippe IV d'Espagne, et la consommation du mariage projeté entre la princesse Henriette-Marie et le nouveau roi d'Angleterre, sans que les trois ministres de ces puissances eussent daigné consulter la cour de Home. Riciielieu triomphait non-seulement au sujet de la ^'alteline, dont il ;ivait IHil reconnaître l'indépendance dans le traité de Mouzon, mais encore en humiliant l'orgueil du sainl-siége et en ne le faisant intervenir dans les conférences que comme puissance de deuNième ordre.

Urbain ^'III comprit alors quel adversaire il avait à combattre; et dans sa rage de ne pouvoir anéantir avec les foudres ecclésiastiques ni avec les armes temporelles un cardinal qui menaçait de substituer l'autorité suprême des rois à l'omnipotence des papes, il déchaîna contre lui un jésuite nommé Santarelli, enthousiaste forcené de la théocratie, l'un des plus fougueux séides do la papauté, qui lança dans 1p monde catholique un libelle furibond qui laissait bien loin derrière lui tous les traités de Mariana, de Bellarmini, de Suarez et de Bécan. L'ouvrage ayant été dénoncé au Parlement et déféré à la Sorbonne, subit une double condamnation devant ces deux tribunaux, et fut brùli' puliliquemont par les mains de Vexécuteur des hantes œuvres. En outre, une sentence du Parlement enjoignit aux jésuites résid.mts en France de souscrire à la censure de la Sorbonne contre Santarelli ou de quitter le royaume.

Cette dernière partie de l'arrêt ne reçut pas son exécution ; le cardinal qui redoutait de pousser à bout les fanatiques et do périr soit du poison, soit d'un coup de poignard, intervint, et se contenta d'exiger une simple déclaration dans laquelle les jésuites reconnaîtraient l'indépendance du monarque en ce f(ui concernait le temporel de son royaume.

Mais le livre de Santarelli eut un résultat tout différent à la cour du dévot Ferdinand II ; au lieu d'exciter le juste ressentiment du prince, il lui inspira des remords de sa rébellion ; il demanda pardon au saint-père en toute humilité d'avoir cherché à se soustraire au joug de Rome; et pour obtenir sa gràee, il rendit, à l'instigation de son confesseur, un édit portant qu'après l'expiration d'un délai de six mois, à partir du jour de la Saint-Ignace, il ne tolérerait plus dans son royaume héréditaire de Bohème aucun de ses sujets, fùt-il prince, s'il ne professait la religion catholique. Il publia de semblables édits pour la haute .-\utriche, pour les provinces de la f^rniole, de la Carinthie et de la Styrie. En vain les malheureux habitants de ces contrées sollicitèrent un plus long tçrme pour obtempérer aux ordres du souverain, le nonce Carafl'a et les jésuites rqircsentèrent à Sa Majesté que ces demandes n'é- Uifenl faites que dans l'espoir d'un changement do

gouvernement, et les ciloyrns durent nu socnnvorlir ou éiuigrer ou se résoudre i\ périr.

En Allemagne, les choses suivaient la même marche ; les armées impériales s'étaient avancées jus- (pi'au détroit de Catlégat, sur les cAtes de la Balti- (jue, occupaient Brandebourg, le Mecklembourg, la Poméranie, et menaçaient d'écraser les capitales jirolestantes si elles tculaient la plus légère résistance. Urbain VIII triompha à son tour, el en vertu de son ouniipolcnce universelle, il régla les destinées des contrées ([ue venait de lui soumettre la maison d'Autriche ; il donna en toute souveraineté la ville de Magdebourg à un archevêque; il créa un gouvernement archiducal catholique sous la direction du nonce CaralTa, pour extirper l'hérésie de la haute Allemagne; il investit le comte de Nassau-Liegen, les jeunes comtes de Neubourg, ainsi que le grand maître de l'ordre teutonique, tous fougueux catholi- (pies, de comtés et de villes du haut Palatinat, sous la condition qu'ils convertiraient degré ou de force les peuples et la noblesse du pays. Il morcela les duchés et les comtés de la basse Allemagne, les donna en curée aux prêtres et aux jésuites les plus dévoués au saint -siège ; il confirma les usurpations des évoques de Constance, d'.Uigsbourg, et celles des abbés de Moenchsroitt et de Kaisersheim qui, à l'aide de ces bouleversements, s'étaient emparés des domaines de la maison ducale; en outre il ap|)rouva les vols faits au préjudice des villes de Nuremberg, de Strasbourg, de Hal, d'Ulm et de Lindau, par les prélats et les chapitres catholiques.

Quelque grands rpie fussent ces avantages pour la papauté, ils ne satisfaisaient pas encore Urbain VIII ; car la nature des prêtres est telle, que le succès ne fait qu'accroître leur ambition, comme la possession de grandes richesses ne fait cpi'augmenter leur soif insatiable d'or. Sa Sainteté était jalouse de la prospérité des protestants du nord de l'Allemagne et voulait asservir la Hollande. L'imbécile Ferdinand se prépara donc, pour obéir au pape, à envahir le nord de l'Allemagne, malgré les diflicultés que présentait une semblable entreprise, et pendant que Rome dressait ses batteries contre les Hollandais. Car Urbain en attaquant ces peuples avait le double but de soumettre leurs pays à sa domination et, en les rançonnant et les pillant, de se ménager les moyens de porter la guerre en Angleterre.

Mais préalablement il voulut suivre l'exemple de Richeheu et former une ligue contre ces deux )iuis • sances alliées. Il intrigua d'abord auprès de l'ambassadeur français; il prétendit que Charles I" ne remplissait point les promesses solennelles faites lors de son mariage avec Henriette-Marie; il accusa ce prince de mauvais procédés envers sa femme, et engagea l'ambassadeur à pousser Louis XIII à une guerre terrible contre Charles I''', pour lui enlever ses trois couronnes d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Sa Sainteté fit ensuite des ouvertures à l'ambassadeur espagnol pour le rflême sujet ; elle se chargea de faire savoir à Philippe IV qu'il était obligé de venir en aide à la reine d'Angleterre, sa bellesœur, sous peine de damnation éternelle, et d'employer ses efforts pour l'arracher des mains d'un infâme hérétique et d'un traître qui mettait la rcli-

URBAIN Vlll

ijfion en il:ingi'i-. Puis, les pourparlers engagés, Uriiain \'III s'effaça eiitièroment pour ne pas laisser pénétrer au due dOlivarez, ministre du roi d'Espagne, et au cardinal de Richelieu, la pensée intime de sa politique, et confia au nonce Spada le soin des négociations, se réservant seulement l'organisation du plan de campagne pour avi ser aux moyens de capturer les navires anglais sur les côtes de la France, et d'incendier leurs Hottes dans leurs ports.

Le saint-père et son conseil trouvèrent une ruse de guerre si ingénieuse et qui paraissait devoir si infailliblement assurer le succès des confédérés, que les ministres de France et d'Espagne, indécis jusquelà sur le parti i[u'ils devaient prendre, n'hésitèrent plus, et conclurent un traité entre eux et le saintsiége ; ils se partagèrent même à l'avance leur conquête projetée, et le nonce Spada Sat chargé, sous le sceau du secret, d'apprendre à Urbain YIII que l'Irlande lui serait dévolue, qu'il pourrait la faire gouverner par son neveu Thadeo Barl)erino, en qualité de vice-roi du saint-siége; et que, par compensation, il se servirait de toute son inlluence sur l'empereur pour faire entrer r.\llemagne ainsi que l'Italie dans la confédération, afin de pouvoir lutter sur mer contre la prépondérance maritime des puissances anglaise et hollandaise.

(Quelque soin qu'on eût prispour ne pas laisser transpirer le secret des négociations, le bruit en vint jusqu'à la cour de. Charles I", et détermina le prince à frapper un grand coup en prenant l'initiative dans la déclaration de guerre et en commençant les hostilités.

Par ses ordres, Buckingham, son ministre favori, apparut avec une flotte redoutable sur les côtes de la Fiance, débarqua à l'île de Rhé, s'en empara, et de là fit répandre des proclamations sur tout le littoral pour appeler les huguenots aux armes, au nom de la liberté et de l'indépendance religieuse et politique, en prometlant secours et assistance aux protestants.

Rohan et Soubise, qui étaient les chefs des réformés de France, s'empressèrent de réunir des troupes pour reprendre l'offensive dans la guerre civile, et bientôt on put croire que le moment du triomphe était venu pour le calvinisme. Malheureusement Richelieu était là, et le papisme fut sauvé! Le cardinal-ministre rassembla une flotte et une armée de terre, les dirigea à la fois contre les vaisseaux anglais et contre les réformés, le tout si heureusement que Buckingham fut forcé de battre en retraite et de faire voile vers r.\ngleterre, laissant aux huguenots tout le fardeau de la guerre. Ceux-ci ne pouvant soutenir la lutte en rase campagne, se retirèrent dans les villes fortifiées, et \ rincipalement à la Rochelle, qui était pour ainsi dire la Rome de leur religion. ■Niais le terrible cardinal ne les tint pas quittes à si bon compte ; il les poursuivit jusque sous les murs Je cette place, bien déterminé à prendre la ville ])our en finir avec la réforme. Le siège fut donc mis devant la Rochelle et poussé avec vigueur par le cardinal en personne. Ce n'était pas en effet une besogne ordinaire que d'assiéger une ville qui du côté de la mer était fortifiée de six grands bastions garnis de cent pièces d'artillerie,, que des marais et une triple ceinture de murailles rendaient presque inaccessible du côté de la terre, et que la position de son port

mettait en outre à même de recevoir du dehors des vivres, des munitions etrdes secours.

Indépendamment de toutes ces difficultés, Richelieu savait ([u'il avait affaire à des hommes déterminés qui avaient juré de s'ensevelir sous les ruines de leur cité plutôt que de se rendre. Aussi, à la première nouvelle qu'il eut des préparatifs de Buckingham, qui se disposait à venir avec une flotte nombreuse débloquer la Rochelle, le cardinal scmgea-t-il à battre en retraite; mais une lettre qu'il reçut d'un jésuite de Londres le lit changer de résolution; l'un des Pères de la société de Jésus mandait au ministre qu'il n'aurait rien à redouter de Buckingham; et en effet, l'événement justifia la prévision: le favori de Jacques I" fut assassiné.

Son Éminence se décida alors à prendre la place par famine; elle fit creuser un fossé d'enceinte de trois lieues d'étendue, défendu par treize grandes redoutes pour battre toutes les issues et intercepter les convois qui arrivaient par terre; ensuite elle fit élever dans la rade une digue de cent quarante-sept toises de longueur pour couper toutes communications entre la ville et la mer, ne réservant qu'une simple ouverture où deux vaisseaux pouvaient à peine passer de front, et faisant construire de chaque côté du rivage deux forts pour défendre cet étroit passage. Les protestants se trouvèrent ainsi bloqués, sans espoir d'être secourus et n'ayant d'autre alternative que celle de faire leur soumission ou de mourir de faim ; cependant ils continuèrent à se défendre bravement ; et lorsque les envoyés du cardinal-ministre vinrent proposer aux chefs des réformés de rendre la ville à discrétion, Guiton, qui en était gouverneur, se leva de son siège, plaça son poignard sur la table du conseil, et déclara qu'il égorgerait de sa main le premier huguenot qui parlerait de capituler.

Pendant une année entière cette constance héroïque ne se démentit pas un seul instant ; les Rochelois mangèrent les chevjiux, les chiens, les chats, les souris et les rats ; enfin on vit se renouveler dans celte ville infortunée les atrocités qui avaient désolé Paris lors de l'horrible siège de cette capitale par Henri IV.

Comme tout dans ce monde doit avoir un terme, le cardinal-ministre, instruit des extrémités oîi étaient réduits les assiégés, et de la mort de douze mille de ces malheureux par suite d'inanition, se décida à donner un assaut général, pour que l'exécrable Louis XIII, qui était venu le rejoindre, put jouir du spectacle d'une ville livrée au pillage. Mais l'attente du monarque fut trompée ; la Rochelle se rendit ii discrétion, et Louis XIII ne put contempler ni le massacre de ses sujets par une soldatesque effrénée, ni les violences exercées sur les femmes et sar les jeunes filles, ni l'incendie promenant sa flamme dévorante sur tous les édifices, au milieu des cris des vainqueurs, des hurlements des blessés et des gémissements de leurs victimes!

La chute de la Rochelle l'ut un coup terrible pour le calvinisme; ce|iendant quelques bandes de réformés se montrèrent encore en armes dans les provinces du Midi ; la petite ville de Privas en Vivarais osa même soutenir un siège contre l'armée royale, que Louis XIII commandait en personne. Elle fut emportée d'assaut, et par ordre de Sa Majesté les soldais

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