CHAPITRE XXI
« Mon cher et digne ami, disait Lambert au magistrat » municipal, vos conseils étaient des meilleurs ; pourquoi » ne les ai-je pas suivis? Je ne serais pas où j'en suis. Puis- » que la chose pour laquelle je me trouve obligé aujourd'hui » d'honneur à quitter ce monde, a été cause qu'il y a eu v> entre nous du refroidissement, c'est bien le moins que je » vous avoue le tort que j'ai eu de ne pas écouter vos avis » qui m'auraient sauvé, et que je vous fasse mes excuses » pour avoir si mal reconnu votre amitié en me brouillant » avec vous relativement aux vérités que vous m'avez dites. » Pardonnez-moi, mon cher et digne ami, comme on doit » toujours le faire avec un mourant, et croyez, à ce dernier » moment, au renouvellement de l'affection qde je n'ai ja- » mais cessé, au fond, d'avoir pour vous, et dont je désire » ici vous donner une preuve.
» Votre sincère et dévoué, » Joseph LAMBERT. »
La lettre écrite pour Cousinot était beaucoup plus ample ; elle était ainsi conçue :
« Mon cher Cousinot, dans l'extrême embarras où je me >> trouvais pour réparer le tort bien involontaire que je vous » ai causé, je vous avais proposé de me battre avec vous: mais » je réfléchis que c'est là une assez mauvaise façon d'arran- » ger entre nous les affaires, et j'ai pensé que je serais plus « sûr d'être traité comme ma bêtise le mérite, en me char- » géant moi-mêxe du soin de m'expedier.
» D'ailleurs un médecin ne se bat pas avec ses malades, et » après la belle cure que vous aviez faite en m,i personne . » vous auriez eu trop de désagrément à détruire votre ou- » vrage. Avec ça que ce n'est pas seulement à cause de mes » torts envers vous que je prc.:>ls ce parti . car je vous a- » vouerai que la honte d'avoir été aussi affreusement dupe
• me pousse ;t sortir de ce monde, ou il nie semble que les
• enfans de sept aus se moqueraient maintenant de moi
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» Ainsi donc, je fais aussi la chose un peu pour moi.
» Maintenant, si vous voulez que je vous parle avec une » certaine franchise qui ne me paraît pas très déplacée dans » la bouche d'un homme qui va mourir, je trouve que vous » n'avez pas eu une bonne inspiration de vous embarquer » dans l'affaire où je me trouve payer pour tout le monde, » et que vous avez eu de meilleures idées dans votre vie.
> Sans doute , ces C... sont de la canaille , et il serait à » désirer qu'on en fît un bon exemple ; mais c'est à la jus- » tice à s'en mêler, et non à un particulier qui, ayant plutôt » son intérêt en vue que celui de la punition des coupa- » blés , n'est pas assez pur dans ses démarches. Si vous » m'aviez tout confié dès le commencement , je vous au- » rais dit cela, et nous n'en serions pas où nous en sommes. » L'amitié même que j'avais pour vous n'excuse pas la faci- » lilé que j'ai mise à m'immiscer dans une chose qui D'était » pas absolument bien, aussi j'en paie la peine. Tant pis » pour moi.
» Quant à vous, qui m'avez toujours paru un honnête » homme, vous avez encore le moyen de retourner en arriè » re, et vous le ferez si vous m'en croyez ; vous abandonne- » rez ces gens-là à leurs remords et a la justice de Dieu, qui » est un peu plus désintéressée que la vôtre, en ce qu'il ne » veut pas épouser leur fille, et vous ne vous jetterez pas, en » vous mêlant de raconter tout ce qui s'est passé, dans de » nouveaux embarras.
» Bappelez-vous qu'à la première bataille vous avez per- » du votre meilleur ami ; à la seconde, voyez-vous, vous » pourriez perdre votre réputation ; car enfin, quand vous » auriez encore en main les preuves que vous n'avez plus, » et que vous prouveriez que les C .. sont des voleurs, vous » qui auriez voulu devenir leur gendre et avoir part au gâ- » teau, croiriez-vous que vous seriez bien vu du public? Oa » dirait : C'est des paysans qui se battent contre des gens » de la campagne, et on ne ferait pas grande différence en- » tre vos adversaires et vous ; ainsi, assez causé et restez-en » là.
» Vous avez des talens avec lesquelles vous pouvez vons » passer de la protection des grands; d'ailleu/s la fille est » mariée, vous ne pouvez faire casser le mariage, et puis » crovez-vous que ces gens ne se défendraient pas? Ils sont » adroits, ils vous l'ont prouvé; on n'est jamais sali que par » la boue, et ils trouveraient bien moyen de vous en jeter. » Pensez qu'ils sont puissans et que vous n'êtes rien
» Vous me direz : mais le plaisir de la vengancel Certes, » moi aussi j'aurais pu me venger de cette créature qui est » venue abuser de tous mes senlimens; eh bien ! je ne me » venge pas, je préfère m'en aller, parce que l'homme est » si faible qu'on ne peut jurer que je ne lui aurais pas par- » donué un jour. Elle a été forcée, me serais-je dit ; on a » abusé de sa faiblcrsc, on l'a séduite par des presens, en- ■ lin tous les raisonnemens que se fait un homme dans de » telles circonstances ; et, parce qu'elle dit quelque chose à » mes sens, j'aurais eu la bassesse de continuer kvivre avec
» ce reste de tout le monde, comme vous l'avez si bien dit! » il fallait se garer de cela ; j'ai donc dit comme la vieille » garde : Je meurs et ne me rends pas
» Voilà mes idées sur toute cette affaire. Pour vous aider » à vous passer de tout le monde, j'aurais voulu vous laisser » tout mon bien, j'en ai bêtement disposé par le contrat d8 » mon beau mariage ; mais vous trouverez ci-joint mes dis- » positions pour que vous profitiez d'une petite somme que « j'avais mise de côté pour vous. Vous ne me refuserez pas, » n'est-ce pas , Cousinot ?
« Maintenant tout est en ordre, j'élève mon ame vers » Dieu, et comme j'ai fait assez mon purgatoire dans ce » monde, j'espère qu'il me pardonnera d'aller à lui un peu » avant qu'il ne m'appelle. Peut-être que si j'avais eu un peu » plus de religion, je ne ferais pas ce que je vais faire, mais » j e suis un enfant de la révolution auquel on n'a pas même » appris le catéchisme : je me suis battu pour mon pays, l'ai » lâché de marcher toujours dans la voie de l'honneur et » n'ai pas eu beaucoup de bon temps ; ainsi , j'ai confiance » eji la miséricorde du Très-Haut, et je persiste dans mon » idée que j'ai arrêtée, en me promenant toute la soirée sur » le bord de la Seine, du côté de l'ile des Cordeliers, en- » droit que j'ai toujours affectionné.
» Voilà beaucoup de bavardage, mais il faut finir. Je me » suis donné jusqu'à trois heures , il en est deux et demie ; » je vais aller chercher mes pistolets , les charger en dou- » ceur, de peur que le coup ne dévie ; puis je me rendrai » dans ma serre auprès de mes fleurs , les seuls amis que » j'aie toujours trouvés les mêmes ; et je serai \ï demain » malin au milieu d'elles, comme celle qu'un grand coup de » ven! aurait brisée. Ainsi, adieu , mon cher Cousinot, et » pensez quelquefois à celui qui espère bien vous revoir là- » haut. Adieu.., adieu! '
s Votre ami, Joseph Lambert.
» Capitaine, on pourra le dire tout à l'heure , » doublement retraité. »
Quand Cousinot reçut celte lettre, deux jours après la catastrophe, elle lui donna beaucoup à réfléchir; car, malgré l'insuffisance du style, elle appréciait avec un grand bon sens sa position, et il se demanda si, n'ayant plus aucune preuve dans la main, et ayant affaire à si forte partie que s'était toujours montrée Mme de Chabourot , il pouvait prudemment entamer avec elle une lulle judiciaire. Il faut considérer , en outre , qu'ayant été profondément touché de la mort de Lambert , sentant qu'il avait pour une bonne part à se la reprocher, il se fit une sorte de devoir d'accomplir ce qui pouvait être regardé comme la volonté dernière de son ami, en sorte qu'après être arrivé de Mantes avec le dessein de faire un des plus grands scandales qui se pût imaginer et avoir entamé quelques démarches, il enraya beaucoup sur cette idée , et finit par y renoncer ou peu s'en faut.
Mais, vont s'écrier mes lecteurs, votre histoire est affreu-
CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT
sèment immorale : le crime y triomphe, et la vertu y est sacrifiée. Nous croyons, nous, au contraire, que noire histoire est des plus morales, et voilà comment nous le prouvons.
Dabord, bien que la baronne de Chabourot finisse par l'emporter sur son adversaire, nous croyons que peu de gens seront tentés de marcher sur ses traces, et les cruelles humiliations par lesquelles il lui a fallu passer , les peines infinies que nous l'avons vue se donner pour sauver son honneur et la considération de sa famille ; les terreurs et les déceptions sans cesse renaissantes au milieu desquelles elle a marché, nous paraissent une leçon assez concluante, et dont il y a bien un peu à profiter.
De dire ensuite qu'il y ait du danger à constater que l'habileté, le crédit, la fortune, peuvent faire prospérer l'iniprobité et l'injustice :,c'est là vraiment se moquer. Est-ccque celte vérité, toute désolante qu'elle soit, ne frappe pas les yeux chaque jour? est-ce que le fréquent succès du méchant n'est pas un fait vieux comme le monde , et acquis irrévocablement au prpcès que les moralistes ont de tout temps fait à l'humanité, k y aurait-il un si grand péril à accepter pour une nécessité de cette vie, sauf à en appeler à l'autre, ce scandale passé fen force de chose jugée ?
Mais dans tous (es cas, l'enseignement à déduire de notre histoire n'est pas la commodité qui se trouve, pour certaines positions privilégiées, à accomplir le mal; car si Mme de Chabourot l'emp*rte, Lambert y périt ; et c'est là qu'est notre moralité.
Nous ne disonl pas que nous avons voulu prouver, ceci serait contraire I noire théorie du roman, qui, selon nous, a plutôt la miss/on d amuser que celle d'instruire ; mais nous disons quf, fortuitement si l'on veut, notre narration prouve : que quind, seulement par imprudence, par légèreté, Tiêmc par dévpûment à nos amis, ce qui est pourtant un honorable mobile, nous nous laissons entraîner à mettre seulement le bout Ju doigt dans l'engrenage de la grande roue du mal, nous/ommes exposés à y être broyés tout entiers. C'est ce qui, précisément, arrive au capitaine Lambert, qu'à cette considéation nous avons élevé à la dignité de héros publiquemenj déclaré de cette histoire.
Comme il \ï remarque lui-même avec un parfait bon sens, pour s'être tpp peu sérieusement occupe du singulier service que lui demandait Cousiaot; pour avoir, par l'entraînement de sonkmitié et de sa recoanaissance, trop lestement consenti à si faire le complice d'une exaction qui, biemque pratiquée suides médians, n'en était pas moins uneexaclion, il a vu son ripos troublé , a été amené, selon l'énergique expression il laide-major, à épouser le reste de tout le monde, et sest jeté, en lin de cause, dans un labyrinthe si inextricable qu'il n'a plus vu, pour en sortir, que la grande porte de léernité. Voilà, ce nous semble, une vérité bonne à établir ; ute vérité utile à mettre en relief, parce qu'elle est fine , pue , déliée et que les consciences un peu grossièrcnfnl constituées ne l'apercevraient peut-être pas d'elles-mtjies , si on ne prenait pas la peine de la leur
démontrer. Ainsi donc : pour qui peut vivre en paix et faire une bonne fin, la nécessité de la probité exacte, absolue, poussée jusqu'à la fine fleur de la délicatesse ; voilà notre moralité; la seule que nous reconnaissions comme dépendance et appartenance de notre récit; la seule à laquelle nous apposions notre chiffre, que nous revêtions de notre signature, et dont nous déclarions vouloir poursuivre les contrefacteurs selon toute la rigueur (1rs lois.
Pour en revenir à nos personnages, dont on ne nous pardonnerait pas de ne point faire connaître la destinée individuelle, nous dirons que dans le ttmps où Cousinot hésitait encore sur la marche à suivre avec les Chabourot, il reçut une proposition de prendre du service dans l'armée du pacha d'Egypte, qui, dès cette époque, attirait à lui les Européens. La position dont il s'agissait était aus?i honorable que lucrative; seulement il fallait l'accepter sans hésitation, et partir sur-le-champ : voyant là un moyen de se distraire de ses chagrins et de ses mécomptes, Cousinot rompit avec toute pensée de vengeance, et se décida à passer dans le pays des Pyramides, du haut desquelles il fut bientôt loisible à" quarante siècles de le contempler.
Aussi heureuse dans son mariage qu'on peut l'être avec une ancienne blessure au cœur, madame de Fréneuse vécut peu de temps; après dix-huit mois de ménage, elle mourut en mettant au monde une iille qui fit la consolation de son père et les délices de Mme de Janvry.
Quant à Mme Bouvard, presque aussitôt après la catastrophe, elle quitta Mantes, où elle ne pouvait plus se souffrir, et revint à Paris jouir de sa position de rentière. Par malheur, elle retrouva un ancien jeune premier de la troupe où elle avaittenu les rôles deDugazon. lequel étaitdevcnu un très aimable père noble, et elle eut la faiblesse, en lui rendant le cœur qu'il avait possédé naguère, d'y ajouter le don de sa fortune et de sa main. En moins de deux ans, Lambert fut vengé; car aux mains do ce nouvel époux, qui c'.ait l'un des pontaltB plus distingués de son époque, l'aisance de sa femme eut bientôt fui comme une ombre: suivant la logique de sa vie, la malheureuse fut réduite, en fin de cause, à accepter une place d'ouvreuse de loges aux théâtre des Folies- Dramatiqnes.
Fort peu de chese à dire do M. de Chabourot, que sa femme ne se hâta pas de rejoindre, et qui, après le r. solution de 1 830, donmi sa démission, et rentra dans la v ie privée.
Enfin, celle Mme de Chabourot, dont on s'était trop empressé de nous reprocher la seandalcuie prospérité, eut bien à compter dès ce monde avec la justice dis ine ; car une affreuse maladie s'empara d'elle, et elle mourut royalement, après d'atroces souffrances, comme Anne d Autriche, mère de Louis XIV, d'un cancer au Ben.
De fort honorables obsèques furent faites à Lambert, et le clergé de Mantes s'etant montre tolérant, quoique le fait du suicide fût à peu prés publie, le corps fut admis dans l'église Bans difficulté, et I on no trouva pes dans ses funenil-
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les l'occasion de scandale que les partis y avaient d'abord entrevue. Deux jours après, le Mnntois, Journal des intérêts de Seine-et-Oise, contenait l'article suivant, qui fait le plus grand honneur à la sûreté des renseignemens de son rédacteur :
« Encore un des vétérans de notre vieille armée qui vient » de disparaître. Avant-hier, le capitaine Lambert, qui avait » été décoré de la main de l'empereur à Montmirail, et qui » s'était retiré dans notre arrondissement, où il s'était fait » connaître par l'étendue de ses connaissances horticultura- » les, s'est tiré un coup de pistolet d'arçon auquel il n'a pas » survécu. Il paraît que d'affreuses souffrances auxquelles » il était constamment en proie par suite d'une blessure » reçue au siège de Sarragosse, le mettaient souvent hors » delui, et c'est dans une de ces crises qu'il s'est porté à un » acte de désespoir qui autrement n'aurait pas été explica-
« ble; car le capitaine Lambert venait d'épouser une jeune a femme pleine d'esprit, de vertus et de grâces, qu'il adorait i et qui lui avait apporté une très jolie fortune. Il faut dire » aussi cependant que depuis que'ques mois il avait été en » butte aux persécutions de la police, et que ces tracasseries » n'avaient pas peu contribué à aigrir son caractère, ayant » été obligé, pendant toute une matinée, de défendre l'arme » au poing l'entrée de son cabinet contre une escouade d'a- » gens qui voulaient y pénétrer sans mandat légal. On » craint pour les jours de sa jeune épouse, qui, depuis le » moment de sa mort, n'a pas cessé de donner les signes » du plus violent désespoir. »
Nous ne nous étonnerions pas que, cet article à la main, quelqu'un ne vîut essayer de nous prouver que cette histoire es] toute d'invention et que nous avons été généralement mal informés.
FIN DU CAPITAINE LAMBERT