‹ Histoire des parens pauvresChapitre 110 sur 111 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ce ne fut qu'après le départ de Cousinot que le capitaine comprit bien l'horreur de sa position.

Dans l'affreuse révélation qui venait de s'abattre sur sa vie, se rencontrait comme un résumé fatal de toutes les tortures auxquelles une ame humaine peut tomber en proie. Blessé dans toutes ses affections et dans tous ses sentimens, au par l'amitié, indignement joué par l'amour, s'exagérant, pour se le reprocher, le dommage qu'il avait involontairement porté aux intérêts de Cousinot, froissé dans fon amour-propre et par le rentiment de la naïve crédulité qu'il avait apportée à se laisser duper d'une manière infâme et par celui de l'indigne accointancc à laquelle son nom et son existence, jusque la honorés et sans tache, se trouvaient désormais accolés, il était affreusement à plaindre dans !e présente! n'avait pour l'avenir que la perspective d'une union inquiète et troublé?, l'estime et la confiance, ces deux indispensables éléraens du bonheur de toute association, étant désormais bannis de son ménage. Pour comble de malheur, il se surprenait comme un lâche disposition à aimer encore dans lemépris, dominé peut-être qu'il était par la plus ignoble des incitations, à savoir, cette.fascination magnétique et incomprise qu'exercent parfois les mérites charnels de certaines femmes, et qu'on pourrait appeler la reconnaissance des sens : ainsi donc, après avoir, pendant vingt-cinq ans de sa vie, été comme un parangon de la douleur physique, il devenait aujourd'hui un modèle parfait et accompli de la souffrance morale; fut-il donc bien inexcusable, sous le coup de cette destinée, de s'êlrc laissé entraîner au désespoir et d'avoir maudit le jour où il était né?

En entendant la voiture de Cousinot s'éloigner, Mme Lambert avait repris quelque courage, car il lui semblait que, hors de la présence de cet homme, l'influence assez, profonde qu'elle sentait bien avoir prise sur son mari, pourrait agir plus à l'aise, et si elle parvenait à lui dérober son pardon, au fond la journée aurait été bonne pour elle, puisqu'au prix d'une courte agitation elle aurait délivré sa vie d'une sollicitude dont elle ne devait pas espérer d'être libérée prochainement. Dans celle espérance, elle quitta son appartement et chercha le capitaine avec le dessein bien forme de l'enlacer de toutes les plus enivrantes séductions de son repentir et de ses charmes; mais on lui dit que, peu après le départ de son hôte, Lambert était sorti, ce qui lui parut étrange, la nuit déjà tombant et l'heure de leur dîner étant passée depuis quelque temps.

Un intervalle assez long s'étant écoulé sans qu'on le \\l ir, la chère dame commença de s'inquiéter, se demandant s'il ne serait pas parti avec Cousinot. et s'il n'aurait pas formé quelque dessein violent, comme celui de la quitter. Dans son aaxiélé, eile ouvrit plusieurs fois lesfenêtres de la maison, qui donnaient ?ur la rue, et descendit mêam pas de la porte pour voir s'il ne revenait point, mais personne a la nuit noire ne passant dans ce quartier isolé, elle n'entendit que le souille du vent à travers une ploie assez forte qui il mise à tomber après le coucher du soleil, et dont le bruit monotone se mêlait au murmure de la Seine clapotant dans le lointain.

Comme elle prê'.ait l'oreille à ce bruissement de l'eau qui, au sein des ténèbres, prend un caractère si marqué de mélancolie, une crainte funeste lui traversa l'esprit, cl l'idée que Lambert eût pu attenter à ses jours, se présenta à son ..ation ; mais un peu après elle fut détournée de cette sombre visée ; car les pas d'une personne qui semblait se di- !â son côté, commencèrent à retentir dans le silence, et bientôt après elle reconnut, à ne pas s'y méprendre, l'allure accoutumée du capitaine. Comme il fut près de h porte et qu'il eût vu sa femme qui guettait sa venue :

— Que faites-vous là? lui dit-il d'un ton brosq

— Vous le voyez, repondit-elle en prenant si voix la plus caressante, je vous attends.

— Je ne suis pas perdu, reprit-il alors, et vous prenez trop de souci; puis, sans autre parole, il pénétra ù maison et entra dans la salle que nous connaissons déjà et où le dîner l'attendait. Sa femme l'y suivit.

Elle remarqua que son visage Était fort pâle et que ses habits étaient trempés; ce qui laissait croire qu'il ava;t fait une longue course.

— Ne voulez-vous pas changer, lui dit-elle alors, avant de vous mettre à table !

— Je n'ai pas faim, répondit-il, et vous pouvez manger, si bon vous semble. En même temps, il ordonna à son domestique de lui apporter une redingote, et quoique la pluie eût pénétré jusqu'à son linge, il ne voulut rien faire que substituer ce vêtement à celai qu'A quittait et qui débutait I eau ; après quoi, s'asseyant devant Litre, il ne parut plus faire attention à ce qui se passait dans l'appartement.

Mme Lambert ordonna alors à voix basse de desservir. puis, quand les domestiques furent sortis, elle s'approcha de son mari, et se mettant a genoux auprès de lui :

y ii

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE DU CONSTITUTIONNEL

— Vous m'en voulez toujours bien, Monsieur? lui ditelle.

Le capilaine tourna la tète vers elle, la regarda d'un air sombre, et haussant les épaules : —Ne jouez donc pas la comédie, lui dit-il.

A ce mot qui., dans leur situation respective, avait plus de sens et de portée qu'il n'en a d'ordinaire, Mme Lambert se | releva, et al:a s'asseoir en un coin de la pièce, où elle se mit à sangloter fut douloureusement.

Un peu aprè?, Lambert sonna un domestique auquel il demanda une bouteille de rhum et sa pipe. S occupant alors de fumer et de boire, il ne parla a sa femme que pour lui dire : Vous feriez aussi bien d'aller dans voire appartement passer votre grande douleur à laquelle je ne comprends pas grand' chose, car enfin je ne vous dis rien.

— Ah ! Monsieur, répondit la pauvre femme, vous avez un a:r si dur avec moi et vous paraissez tant m'en vouloir!

— Du tout, reprit Lambert, je ne vous en veux pas ; vous avez fait votre métier de femme et c'est moi qui ai été un sot ; mais, je vous l'avoue, j'aimerais autast être seul, et si vous tenez à rester dans cette pièce, je vais me retirer dans ma chambre.

— Restez, Monsieur, je vous cède la place, dit Mme Lambert en se levant, et elle sortit en mettant son mouchoir sur son visage, comme on fait volontiers dans les grandes douleurs de théâtre.

Aussitôt que Lambert l'eut ainsi éloignée, il se mit à se promener à grands pas, paraissant de plus en plus livré à la domination de ses tristes idées, et il passa bien ainsi une bonne heure se parlant quelquefois tout haut à lui-même, s'asseyant, recommençant à marcher, changeant à tout moment de place, en proie en un mot à une agitation extérieure qui marquait bien celle de son ame.

Sur les dix heures il sonna pour demander du papier et des plumes, en même temps il ordonna au domestique de remettre du bois eth le feu, puis il lui dit qu'il pouvait se coucher, lui et les autres gens de la maison, et qu'il n'avait plus besoin de personne, qu'il avait plusieurs lettres à écrire et désirait n'êire point dérangé.

Cependant Mme Lambert, retirée dans sa chambre, était de son côté en proie à une anxiété assez vive, et par intervalles elle s'informait de ce que faisait son mari; elle s'était attendue à des explications, à des reproches animés, à des violences même, et se sentait assez bien préparée à une lutte de cette espèce; mais ce ressentiment froid1! et tranquille , cette douleur silencieuse et solitaire la prenaient complètement au dépourvu et la remplissaient d'une vague terreur. Elle s'inquiéta surtout quand on lui dit que son mari avait parlé d'écrire une partie de la nuit, et avait ordonné aux g<ms de se retirer. Un bouillon qu'elle s'était fait apporter un moment avant, se refroidit sans qu'elle eût plus envie d'y toucher; il n'y avait pas jusqu'au visage cuivré de sa

femme de chambre qui lui donnait de terribles sott1

de l'opéra à'Olkel'o, et elle entendait avec tSroi ics notes

nlaintives de la romance du Saule, retentir à son oreille.

Quand les derniers bruits de la maison eurent achevé de s'éteindre, qu'elle eut entendu les domestiques fermant les volets, donnant le tour de clé aux portes, puis gagnant les combles où étaient situées leurs chambres dans lesquelles bientôt rien ne remua plus, elle fut épouvantée de ce si'ence qui régnait autour d'elle, et pensa sérieusement au moyen de s'échapper de cette demeure, sur laquelle il lui semblait que planait une atmosphère de mort; mais, calculant bientôt qu'elle ne pourrait essayer de fuir sans éveiller latt de son mari, de manière peut-être à précipiter la catastrophe, elle se contenta de verrouiller sa porte, et se jetant sur son lit tout habillée, attendit avec augo:ss2 la suite des événeniîns de celte triste nuit.

Il pouvait être deux heures et demie, elle avait cédé un instant à ce long assoupissement dans lequel lame garde encore l'empreinte de la pensée douloureuse au milieu de laquelle les sens ont succombé au sommeil, quand elle fut tout-à-coup réveillée parle bruit sourd que faisait Lambert en montant discrètement l'escalier.

Pour le coup elle pensa qu'elle touchait à sa dernière heure, son cœur commença de battre avec violence, sa respiration devint haletante, et ce fut à grand'peine qu'elle trouva la force de descendre de son lit afin d'être en mesure d'appeler du secours et de faire quelque résistance, si le meurtrier parvenait à psnérer jusqu'à elle.

Cependant Lambert était arrivé jusque sur le palier et au lieu de s'attaquer à la porte de la chambre où sa présence était si fort redoutée, il passa outre et entra dans une pièce voisine où sa femme l'entendit, comme on dit en termes de ménage, farfouiller pendant quelque temps.

Au bout de quelques minutes il revint sur ses pas; celte fois il parut que le danger devenait plus imminent, car il s'arrêta durant un moment devant l'appartement dont on le soupçonnait de vouloir forcer l'entrée; mais bien'ôt après il continua sa route, redescendit les degrés et referma sur lui la porte de la salle où il avait veillé jusqu'à ce moment.

Un bon quart d'heure s'écoula encore sans que Mme Lambert, qui s'était un peu rassurée, recueillit aucun bruit; mais, après cet intervalle, elle entendit son mari qui sortait de nouveau; seulement, au lieu de se diriger du cité de l'escalier, il entra dans la cuisine, où il demeura un moment, traversa ensuite un corridor qui donnait sur le jardin et ouvrit la porte avec précaution.

Curieuse de connaître quel pouvait être son dessein, Mme Lambert s'approcha de sa fenêtre, et alors elle aperçut le capitaine, une lanterne à la main, faisant le lourde la pièce de gazon qui s'étendait devant la maison, puis s'enfonçant dans une allée du bois où elle le perdit un moment de vue; mais, comme les arbres étaient encore mal garnis de feuilles, elle continuait d'apercevoir la lumière de la lanterne jetant

i»mi* ■

CHARLES RABOU. — LE CAPITAINE LAMBERT

de loin en loin ses rayons dans l'épaisseur du branchage, et quoiqu'elle, n'eût plus, ce semble, à s'épouvanter pour el!o même, ces lueurs qui lui arrivaient à travers l'espace lui parurent avoir quelque chose de sinistre, et son esprit fut tourmenté par de lugubres pressentimens.

A la tin cependant, ces scintillemens de plus en plus lointains s'étant tout-à-coup évanouis au sein de la nuit, elle trouva ces ténèbres plus effrayantes encore, et elle se mit en devoir d'ouvrir la fenêtre pour écouter si elle ne percevrait pas quelque bruit ; au moment même où l'espagnolette tournait sous sa main, une explosion se fit entendre et retentit fortement au milieu du silence. Ne doutant pas, qu'un malheur ne fût arrivé, elle s'empressa de tirer le cordon des sonnettes qui répondaient aux chambres de domestiques, et en un moment toute la maison fut sur pied. Accompagné alors de toute la domesticité, à laquelle elle avait dit ses craintes, elle se dirigea du côté où il lui sembla qu'on avait tiré, et, étant arrivée jusqu'auprès de la serre, elle vit la lumière du fa'lot, qui brillait à travers le vitrage; mais, n'osant pas aller plus loin, elle dit au domestique d'entrer et devoir ce que son maître faisait.

Cet homme ne fut qu'un moment ; il ressortit en poussant un grand cri, et disant que le capitaine s'était tiré un coup de pistolet.

Tous ensemble pénétrèrent alors jusqu'à la place où venait d'être commis le suicide, et ils trouvèrent Lambert

étendu sur le dos et ne donnant plus aucun signe de vi.\

Le domestique fut aussitôt dépêché pour chercher un médecin, et, avec plus de courage qu'on ne lui en aurait cru, la veuve, aidée des deux femmes qui étaient restées avec elle, essaya d'étancher le sang et de donner quelques soins au malheureux.

Le médecia n'ayant pas tardé à arriver , il déclara que tout était fini, et qu'il n'y avait aucun espoir de le rappeler à la vie. Mme Lambert voulait qu'on le transportât dans la maison, mais le docteur, y ayant eu mort violente, dit qu'il fallait attendre l'arrivée du magistrat, et. sur ses instances , la veuve se retira dans son appartement, où, à peine arrivée, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs.

Le reste de la nuit se passa à dresser le pro'ès -verbal de la mort qui, de l'avis du médecia , fut reconnue volontaire; d'ailleurs, les lettres qu'avait laissés Lambert, et qui se trouvaient sur la table de la pièce où il avait veillé jusqu'au moment de son suicide , ne laissèrent aucun doute sur le caractère qui devait être attribué à cette catastrophe. L'une de ces lettres était adressée à cet adjoint de la .mairie avec lequel, antérieurement à son mariage , Lambert avait habitué de faire société, l'autre était pour Cousinot ; on trouvera cidessous la teneur de l'une et de l'autre.

Il ne s'en trouvait aucune à l'adresse de celle qui avait été la cause de ce malheur.

Page 1