‹ Histoire des parens pauvresChapitre 13 sur 111 · BILAN DE LA SOCIETE BETTE ET VALEBIE : COMPTE M.UWEFFE · texte numérisé non relu

BILAN DE LA SOCIETE BETTE ET VALEBIE : COMPTE M.UWEFFE

Quand , a Paris , une femme a résolu de faire métier et marchandise de sa beauté , ce n'est pas une raison pour qu'elle fasse fortune. On y rencontre d'admirables créatures, très spirituelles, dans une affreuse médiocrité, finissant très mal une vie commencée par les plaisirs.

Voici pourquoi.

Se destiner à la carrière honteuse des courtisanes, ou l'intention d'en palper les avantages, tout en gardaut la robe d'une honnête bourgeoise mariée, ne suffit pas. Le Vice n'obtient pas facilement, ses triomphes, il a cette similitude avec le Génie qu'ils exigent tous deux un concours de circonstances heureuses pour opérer le cumul de la fortune 'et du talent. Supprimez les phases étranges de la Révolution, l'Empereur n'existe plus ; il n'aurait plus été qu'une seconde édition de Fabert. La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans la croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées, c'est un Corrége dans un grenier, c'est le Génie expirant dans sa mansarde. Une Lais doit donc , avant tout, trouver un homme riche qui se passionne assez pour lui donner son prix. Elle doit surtout conserver une grande élégance qui, pour elle, est une enseigne, avoir d'assez honnes manières pour flatter l'amour-propre des hommes, posséder cet esprit à la Sophie Arnoult qui réveille l'apathie des riches; enfin elle doit se faire désirer par les libertins en paraissant être fidèle à un seul, dont le bonheur est alors envié.

Ces conditions, que ces sortes de femmes appellent la chance, se réalisent assez difficilement à Paris, quoique ce soit une ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à fantaisies. La Providence a sans doute protégé fortement en ceci les ménages d'employés et la pejite bourgeoisie, pour qui ces obstacles sont au moins doublés par le milieu dans lequel ils accomplissent leurs évolutions.

Néanmoins , il se trouve encore assez de madame Marneffe à Paris , pour que Valérie doive figurer comme un type dans cette histoire des mœurs. De ces femmes, les unes obéissent a la fois à des passions vraies et à la nécessité, comme madame Colleville qui fut pendant si long-temps attachée à l'un des plus célèbres orateurs du côté gauche, le banquier Relier ; les autres sont poussées par la vanité , comme madame de la Raudraye, restée à peu près honnête malgré sa fuite avec Lousteau; celles-ci sont entraînées par les exigences delà toilette et celles-là par l'impossibilité de faire vivre un ménage avec

des appointejnens évidemment trop faibles. La parcimonie de l'Etat ou des Chambres, si vous voulez, cause bien des malheurs, engendre bien des corruptions. On s apitoyé en ce moment beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabricans : mais l'Etat est plus dur cent fois que l'industriel le plus avide; il pousse, en fait de traitemens, l'économie jusqu'au non sens. Travaillez beaucoup , l'Industrie vous paye en raison de votre travail ; mais que donne l'État à tant d'obscurs et dévoués travailleurs?

Dévier du sentier de l'honneur, est pour la femme mariée, un crime inexcusable ; mais il est des degrés dans cette situation. Quelques femmes, loin d'être dépravées, cachent leurs fautes et demeurent d'honnêtes femmes en apparence , comme les deux dont les aventures viennent d'être rappelées: tandis que certaines d'entre elles joignent a leurs fautes, les ignominies de la spéculation. Madame Marnefiè est donc en quelque sorte le type de ces ambitieuses courtisanes mariées qui, de prime- abord, acceptent la dépravation dans toute s ses conséquences, et qui sont décidées a faire fortune en s'amusant, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours, comme madame Marneffe. leurs maris pour cmbaucheurs et pour complices.

Ces Machiavels en jupon sont les femmes les plus dangereuses; et, de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, c'est la pire. Une vraie courtisane, comme les J»sépha. lesSchontz. les Malaga. les.Teuny Cadine. etc . porte dans la franchise de sa situation, un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la Prostitution , ou que les quiuquets du Trente-et-Quarantc. Un homnv alors qu'il s'en valàdesaruine. Mais la doucereuse Honnêteté, mais les semblans de vertu . mais les façons hypocrites du De femme mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins \ olgaires d'un ménage et qui se refuse en apparence aux folies, entraine à des ruines sans éclat, et qui sont d autant plus singulières qu'on les excuse en ne se les expliquant point C'est l'ignoble livre de dépense et non la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes In père de famille se ruine sans gloire, et la grande consolatiou de la vanité satisfaite lui manque dans la misère

Cette tirade ira connue une flèche au cœur de bien d milles. On voit des madame MameSe à tous les étaf l'Élal social, et même au milieu des cours; car Valérie est

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une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement, ce portrait ne corrigera personne de !a manie d'aimer des anges au doux sourire, à l'air rêveur, à figures candides, dont le cœur est un coffre-fort.

Environ trois ans après le mariage d'Hortense, en 1841, le baron Hulot d'Ervy passait pour s'être rangé, pour avoir dételé, selon l'expression du premier chirurgien de Louis XV, et madame Mamelle lui coûtait cependant deux fois plus-que ne lui avait coûté Josépha. Mais Valérie, quoique toujours bien mise , affectait la simplicité d'une femme mariée à un sous-chef; elle gardait son luxe pour ses robes de chambre, pour sa tenue à la maison. Elle faisait ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son Hector chéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s'y montrait toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégance; le baron l'y conduisait en voiture, dans une loge choisie. ,,

L'appartement, qui occupait rue Vanneau tout le second étage d'un hôtel moderne sis entre cour et jardin, respirait l'honnêteté. Le luxe consistait en perses tendues, en beaux meubles bien commodes. La chambre à coucher, par exception, offrait les profusions étalées par les Jenny Cadme et les Schontz. C'étaient des rideaux en dentelle, des cachemires, des portières en brocart , une garniture de cheminée sortie des ateliers de Victor Paillard, un petit Dunkerque encombré de merveilles. Hulot n'avait pas voulu voir sa Valérie dans un nid inférieur en magnificence au bourbier d'or et de perles d'une Josépha. Les deux pièces principales, le salon et la salle à manger avaient été meublées , l'un en damas rouge, et l'autre en bois de chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de mettre tout en harmonie, au bout de six mois, le baron avait ajouté le luxe solide au luxe éphémère, en offrant de grandes valeurs mobilières, comme par exemple, une argenterie dont la facture dépassait vingtquatre mille francs.

La maison "de madame Marneff'e acquit en denx ans la réputation d'être très agréable. On y jouait. Valérie, elle-même, fut promptement signalée comme une femme aimable et spirituelle. On répandit le bruit, pour justifier son changement de situation, d'un immense legs que son père naturel, le maréchal Montcornet, lui avait transmis par un fidéi-commis. Dans une pensée d'avenir, Valérie avait ajouté l'hypocrisie religieuse à son hypocrisie sociale. Exacte aux offices le dimanche, elle eut tous les honneurs de la piété : eile quêta, devint dame-de charité, rendit le pain bénit et fit quelque bien dans le quartier, le tout aux dépens d'Hector. Tout chez elle se passait donc convenablement. Aussi beaucoup de gens affirmaient-ils la pnretédescs relations avec le Intron, en objectant l'âge du (îonseilièr-à'Ëtat , à mit l'on prêtait un goût platonique pour la gentillesse d'esprit, fe charme des manières, la conversation de madame Màroene, à peu près pareil à celui de feu Louis WIII pour les billets bleu tournés.

Le baron se retirait vers minuit avec tout le monde , et

rentrait un quart-d'heure après. Le secret de ce secret pro" fond, le voici.

Les portiers de la maison étaient monsieur et madame Olivier qui , parla protection du baron, ami du propriétaire en quête d'un concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du Doyenné dans la productive et magnifique loge de la rue Vanneau. Or, madame Olivier, ancienne lingèredans la maison deCharlesX, et tombée de cette position avec lamouarchie légitime, avait trois enfans. L'aîné, déjà petit clerc de notaire , était l'objet de l'adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d'être soldat pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque madame Marneffe le fit exempter du service militaire, pour un de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir quand ils en sont priés à l'oFeille par quelque puissance ministérielle. Olivier, ancien piqueur de Charles X , et son épouse, auraient remis Jésus en croix pour le baron Hulot et pour madame Marneffe.

Que pouvait dire le monde à qui l'antécédent du Brésilien, monsieurMontèsdeMontejanos, était inconnu? Bien. Le monde est d'ailleurs plein d'indulgence pour la maîtresse d'un salon où l'on s'amuse. Madame Marneffe ajoutait d'ailleurs à tous ses agrémens, l'avantage bien prisé d'être une puissance occulte. Aussi Claude Vignon, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembourg et qui rêvait d'appartenir au Conseil-d'État en qualité de maître des requêtes, était un habitué de ce salon où vinrent quelques députés bons enfans et joueurs

Enfin, la société de madame Marneffe s'était composée avec une sage lenteur ; les aggrégations ne s'y formaient qu'entre gens d'opinions et de mœurs conformes , intéressés à se soutenir, à proclamer les mérites infinis de la maîtresse de la maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la vraie Sainte-Alliance à Paris. Les intérêts finissent toujours par se diviser, les gens vicieux s'entendent toujours.

Dès le troisième mois de son installation rue Vanneau, madame Marneffe avait reçu monsieur Crevel, devenu tout aussitôt maire de son Arrondissement et officier de la légion-d'honneur. Crevel hésita long-temps , il s'agissait de quitter' ce célèbre uniforme de garde national dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi militaire que l'Empereur; mais l'ambition, conseillée par madame Marneffe . fut plus forte que la vanité. Monsieur le maire avait jugé ses liaisons avec mademoiselle Héloïse Brisetout, comme tout à Tait incompatibles avec son attitude politique. Long-temps avant son avènement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries turent enveloppées d'un pi "fond mystère. Mais Crevel, comme on le devine, avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu'il le pourrait, sa revanche de l'enlèvement de Josépha, par une inscription de six 111 ï H o francs de rentes, au nom de Valérie Fortin, épouse e de bii us «lu sieur MàfnèfFé.

Valérie, douée peut-être par sa mère du génie particulier à la femme entretenue, devina d'un seul coup-d'œil le

LES PAFENS PAUVRES.

caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot : « Je n'ai jamais eu de femme du monde! » dit par Crevel à Lisbeth, et rapporté par Lisbeth à sa chère Valérie, avait été largement escompté dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rentes en cinq pour cent. Depuis, elle n'avait jamais laissé diminuer son prestige aux yeux de l'ancien commis-voyageur de César Birotteau.

Crevel avait fait un mariage d'argent en épousant la fille d'un meunier de la Brie, fille unique d'ailleurs el dont les héritages entraient pour les trois quarts dans sa fortune; car les détailians s'enrichissent la plupart du temps, moins par les affaires que par l'alliance de la Boutique et de l'Economie rurale. Un grand nombre des fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs de Paris, rêvent pour leurs filles les gloires du comptoir, et voient dans un détaillant, dans un bijoutier, un changeur, un gendre beaucoup, plus selon leur cœur, qu'un notaire ou un avoué dont l'élévation sociale les inquiète; ils ont peur d'être méprisés plus tard.

Madame Crevel, femme assez laide, très vulgaire et sotte, morte à temps, n'avait pas donné d'autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité. Or, au début de sa carrière commerciale, ce libertin , enchaîné par les devoirs de son état et contenu par l'indigence, avait joué le rôle de Tantale. En rapport, selon son expression, avec les femmes les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations de boutiquier en admirant leur grâce, leur façon de porter les modes, et tous les effets innommés de ce qu'on apppelle la race. S'élever jusqu'à l'une de ces fées de salon, était un désir conçu depuis sa jeunesse et comprimé dans son cœur.

Obtenir les faveurs de madame Marneffe fut donc non seulement pour lui l'animation de sa chimère, mais encore une affaire d'orgueil, de vanité, d'amour-propre, comme on l'a vu. Son ambition s'accrut par le succès. Il éprouva d'énormes jouissances de tête, et, lorsque la tète est prise, le cœur s'en ressent, le bonheur décuple. Madame Marneiïe présenta d'ailleurs à Crevel des recherches qu'il ne soupçonnait pas, car ni Josépha ni Héloïse ne 1 avaient aimé; tandis que madame Marneffe jugea nécessaire de bien tromper cet homme en qui elle vit une caisse éternelle.

Les tromperies de l'amour vénal sont plus charmantes que la réalité. L'amour vrai comporte des querelles de moineaux où l'on se blesse au vif; mais la querelle pour rire est, au contraire, une caresse faite à l'amour-propre de la dupe. Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l'état de passion. Il s'y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser d'elle dans le paradis des braves; il avait à vaincre une espèce de froideur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu'il triomphait, elle paraissait céder à la passion folle de ce boui mais elle reprenait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et ses airs de vertu, ni plus ni moins qu'une An-

glaise, et aplatissait toujnirs son Crevel sovs le poids de sa dignité, car Crevel lavait avalée vertueuse. Enfin. Valérie possédait des spécialités de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi bien qu'au baron.

En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de l'esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de la créole; mais, dans le télé à tête, elle dépassait les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. Ce contraste plaît énormément àl individu du genre-Crevel; il est flatté d'être l'unique auteur de cette comédie , il la croit jouée à son seul profit, et il rit de celte délicieuse hypocrisie, en admirant la comédienne. «

Valérie s'était admirablement approprié le baron Hulot . elle l'avait obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir à peindre 1 esprit diabolique de ces femmes. Chez les organisations privilégiées . il arrive un moment où , comme une place assiégée qui fait long-temps bonne contenance, la situation vraie se déclare En prévoyant la dissolution prochaine du Beau de 1 Empire, Vaierie jugea nécessaire de la hâter.

— Pourquoi te gênes-tu. mon vieux grognard? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin et doublement adultère. Aurais-tu donc des prétentions? voudrais-tu mètre infidèle? Moi , je te trouverai bien mieux si tu ne te fardes plus. Fais moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois-tu que c'est d,eux sous de vernis mis à tes bottes, ta ceinture en caoutchouc, ton gilet'de force et ton faux toupet que j'ai me en toi? D'ailleurs, plus tu seras vieux, moins j aurai peur de me voir enlever mon Hulot par une rivale

Croyant donc à l'amitié divine autant qu'à l'amour de madame Marneffe avec laquelle il comptait finir sa vie. lu Conseiller-d'Etat avait suivi ce conseil privé en cessant de se teindre les favoris et les cheveux. Apres avoir reçu de Valérie celte louchante déclaration, le grand et bel Hector se montra tout blanc un beau matin. Madame Marneffe prouva facilement à son cher Hector qu'elle avait cent fois vu la ligue blanche formée par la pousse des che\ eux

— Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dit-elle en le voyant, ils radoucissent . vo'js êtes iufiniment mieux, vous êtes charmant !

Lutin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ùta son gilet de peau, son corset ; il se débarrassa de toutes ses bricolles. Le ventre tomba, l'obésité se déclara. Le chêne devint une tour, etla pesanteur des mouvemens fut d autant plus effrayante, que le baron vieillissait prodigieusement en jouant le râle de Louis XII. Ses sourcils restèrent uuirs et rappelèrent vaguement le bel Hulot. comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail do sculpture demeure pour faire apercevoir ce que fut le château dau> SOD beau tel discordance rendait le regard, vif et jeune encon plus singulier dans ce \i--ag- bistri que, là où . long-temps fleurirent des ions de chair a la Rubc us. on

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voyait, par certaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride , les efforts d'une passion en rébellion avec la nature. Hulol fut alors une de ces belles ruines humaines où la virilité ressort par des espèces de buissons aux oreilles, au nez, aux doigts, en produisant l'elfet des mousses poussées sur les monumens presque éternels de l'Empire romain.

CommentValérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot, côte à côte, chez elle, alors que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement à cette question qui sera résolue par le drame, on peut faire observer que Lisbeth et Valérie avaient inventé , à elles deux , une prodigieuse piachine dont le jeu puissant aidait à ce résultat.

, Marneffe, en voyant sa femme embellie par le milieu dans lequel elle trônait, comme le soleH d'un système sidéral . paraissait, aux yeux du monde , avoir senti ses feux se rallumer pour plie, et il en était devenu fou. Si cette jalousie faisait 'du sieur Marneffe un trouble - fête , elle donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. Marneffe témoignait néanmoins une confiance en son directeur qui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui l'offusquât était précisément Crevel.

Marneffe , détruit par ces débauches particulières aux grandes capitales , décrites par les poètes romains , et pour lesquelles notre pudeur moderne n'a point de nom , était devenu hideux comme une figure anatomique en cire. Mais cette maladie ambulante, vêtue de beau drap, balançait ses jambes enéchalas dansun élégant pantalon. Cette poitrine desséchée se parfumait de linge blanc , et le musc éteignait les fétides senteurs de la pourriture humaine.

Cette laideur du vice expirant et chaussée en talons rouges.

car Valérie avait mis Marneffe eu harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait Crevel qui ne soutenait pas facilement le regard des yeux blancs du sous-chef. Marneffe était le cauchemar du maire. En s'apercevant du singulier pouvoir que Lisbeth et sa femme lui avaient conféré, ce mauvais drôle s'en amusait, il en jouait comme d'un instrument ; et, les cartes de salon étant la dernière ressource de cette ame aussi usée que le corps, il plumait Crevel qui se croyait obligé de filer doux avec le respectable fonctionnaire qu'il trompait !

En voyant Crevel si petit garçon avec cette hideuse et infâme momie dont la corruption était pour le maire lettres closes , en le voyant surtout si profondément méprisé par Valérie , qui riait de Crevel comme on rit d'un bouffon, vraisemblablement le baron se croyait tellement à l'abri de toute rivalité, qu'il l'invitait constamment à dîner.

Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelle à ses côtés et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout en gardant les apparences, elle était arrivée, en trois ans environ, à réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les courtisanes, et qu'elles accomplissent si rarement, aidées par le scandale, par leur audace et par l'éclat de leur vie au soleil. Comme un diamant bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait plus que sa valeur, elle faisait des malheureux!... Claude Vignon aimait Valérie en secret.

Cette explication rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les gens à trois ans d'intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici maintenant celui de son associée Lisbeth.

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