‹ Histoire des parens pauvresChapitre 12 sur 111 · CHAPITRE «V · texte numérisé non relu

CHAPITRE «V

Or LA QUEUE DES ROMAXS ORDIX4IRES SE TROUVE Al MILIEU DE CETTE HISTOIRE TROP VERIDIQUE,

ASSEZ AXACRÉOXTIQUE ET TERRIBLEMEXT MORALE.

La veille au matin, un vieillard, Pierre Fischer . faute de payer trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.

Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âgé de soixante-dix ans, avait une confiance tellement aveugle en Hulot qui, pour ce benapartiste, était une émanation du soleil napoléonien, qu'il se promenait tranquillement avec le garçon de la Banque dans l'antichambre du petit rez-de-chaussée de huit cents francs de loyer, où il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.

— Marguerite est allée prendre les fonds à deux pas d'ici, lui disait-il.

L'homme vêtu de gris et galonné d argent connaissait si bien la probité du vieil Alsacien, qu'il voulait lui laisser ses trente mille francs de billets; mais le vieillard le forçait de rester en lui abjectant que huit heures n'étaient pas sonnées.

On cabriolet arrêta, le \ieillard s'élança dans la rue et tendit la main avec uue sublime certitude au baron qui lui donna trente billets de banque.

— Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi . dit le vieux Fischer. — Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le papier au représentant de la Banque qu'il escorta jusqu'à la porte.

Qoand l'homme de la Banque fut hors de Tue, Fircher fit retourner le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon, et lui dit en le ramenant chez lui : — Voulez-vous que l'on sache a la Banque de France que vous m'avez versé les trente mille francs dont vous êtes endosseur... C'est déjà beaucoup trop d'y avoir mis la signature d'un-homme comme vous ! . .

— Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit, le haut fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s'asseyant tous un berceau de vignes et toisant le vieillard comme un marchand de chair humaine toise un remplaçant.

— Solide à placer en viager, répondit galment le petit vieillard sec, maigre, nerveux et l'œil vif.

— La chaleur vous fait-elle mal?. . .

— Au contraire.

— Que dites-vous de l'Afrique?

— Un joli pays!... Lei Français y sont allés avec le petit caporal.

— Il s'agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d'aller en Algérie... ,

— Et mes affaires?...

— Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n'a pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.

— Que faire en Algérie?

— Fournir les vi\res delà guerre, grains et fourrages, j'ai votre commission signée Vous trouverez vos fournitures dans le pays à soixante-dix pour cent au-dessous des prix auxquels nous vous en tiendrons compte.

— Qui me les livrera?...

— Les razzias, l'achour . les khalifas. Il y a dans l'Algérie pays encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit

ans; énormément de grains et de fourrages. Or , quand ces denrées appartiennent aux Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes; puis, quand elles sont à nous, les Arabes s'efforcent de les reprendre. On combat beaucoup pour le grain; mais on ne sait jamais au juste les quantités qu'on a volées de part et d'autre. On n'a pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme à la Hall« et les foins comme' à la rue d Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos spahis, préférant l'argent, vendent alors ces denrées à de très bas prix. L'administration de la guerre, elle, a des besoins fixes ; elle passe des marchés, à des prix exorbitans. calculés sur la difficulté de se procurer des vivres, sur les dangers que courent les transports. Voilà l'Algérie au point de vue vivrier. C'est un gâchis tempéré par la bouteille à l'encre de toute administration naissante. Nous ne pouvons pas v voir clair avant une dizaine d années, nous autres administrateurs; mais les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire votre fortune, je vous y mets, comme Napoléon mettait un maréchal pauvre à la tête d'un royaume où l'on pouvait protéger secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. 11 m« faut cent mille francs dans un an d ici...

— Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins , répliqua tranquillement l'Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l'Empire..

— L'acquéreur de votre étabfc.-sement viendra vous voir ce matin, et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N'est-ce pas tout ce qu'il vous faut pour aller en Afrique?

Le vieillard fit un sijne d'assentiment.

— Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je toucherai le reste du prix de voire établissement d'ici, j'en ai besoin. -

— Tout est à vous, môme mon sang, dit le vieillard.

— Ohl ne craignez rien, reprit le baron en croyant a sou oncle plus de perspicacité qu'il n'en avait ; quant a nos affaires d'achour, voire probité n'en souffrira pas, tout dépend de l'autorité. Or, c'est moi qui ai placé là-bas l'autorité, je suis sûr d'elle. Ceci, papa Fischer, est un secret dévie et de mort, je vous connais, je vous ai parlé sans détours ni circonlocutions.

— On ira! dit le vieillard. Et cela durera?

— Deux ans! Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans les Vosges.

— Il sera fait comme vous voulez, moa honneur est le TÔ-" tre, dit tranquillement le petit vieillard.

— Voilà comment j'aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sans avoir vu votre pelite-nièce heureuse et mariée, elle sera comtesse....

L'achour, la razzia des razzias et le prix donné par l'employé pour la maison Fischer -ne pouvaient pas fournir immédiatement soixante mille francs pour la dot d'Hortense, y compris le trousseau qui coûtait environ cinq mille francs, et les quarante mille francs dépensés ou à dépenser pour madame Marncffe. Enfin où le baron avait-il pris les trente mille francs qu'il venait d'apporter?

Quelques jours auparavant, Hulot était allé se faire assurer pour une somme de cent cinquante mille francs et pour trois ans par deux compagnies d'assurances sur la vie. Muni de la police d'assurance dont la prime était payée, il avait tenu ce langage à monsieur le baron de Nucingen, pair de France, dans la voiture duquel il se trouvait, au sortir d'une séance de la Chambre des Pairs, en retournant dîner avec lui.

— Laron, j'ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les demande. Vous prendrezAiu préte-nom à qui je déléguerai pour trois ans la quotité engageablc de mes appointemens, elle monte à vingt-cinq mille francs par an, c'est soixante-quinze mille fraucs Vous me direz : — Vous pouvez mourir?

Le baron fit un signe d'assentiment.

— Voici une police d'assurance de ecat eiaquaule mille francs qui vous sera transférée jusqu'à concurrence dequatrevingt mille fran»s, répondit le baron eu tirant un papier de sa poche.

— Et si fus Sdes ksdidui?... dit le baron millionnaire en riant.

L'autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.

— Rassirex fus, clie né fus ai vait l'opchection que bir fus vaire abercefoir que chai quelque méride à fus tonner la somme. Fus êdvs tonc pien chéni, gar la Panqus a fùdre «*gnadiri...

— Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune, comme tous ceux qui continuent à faire de l'Administration, par une iugrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des banquettes ne sauront récompenser largement les gens dévoués, comme le faisait l'Empereur.

— Allons, fus affez ei Chosépha ! reprit le pair de France, ce qui egsblique dutl Endre mis, la tue t'Hirufille fusa rend ein vier zerp.ee en fus ôdant cedde zangsie là le tessis fodrepirse.

Chai gonni ce malhir, cl chi zai gombadir.

ajouta-l-il en croyant réciter un vers français. Egoudez ein gonzèle l'ami? Vtrmez fôdre pudique, u fis strez tégomé...

Cette véreuse affaire se fit par l'entremise d'un petit usurier nommé Vauvinet, un de ces faiseurs qui se tiennent en avant des grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble être le valet du requin. Cet apprenti loupcervier promit à monsieur le baron Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection de ce grand personnage, de lui négocier trente mille francs de lettre» de change, à quatre-vingt-dix jours, en s'engageant à les renouveler quatre fois, et à ne pas les mettre en circulation.

Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour obtenir cette maison, mais avec la promesse de la fourniture des fourrages dans un département voisin de Paris.

Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un des hommes les plus probes jusqu'alors, un des plus habiles travailleurs de l'administration napoléonienne : la concussion pour solder l'usure, l'usure pour fournir à ses passions et pour marier sa fille.

Celte science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé bourgeoise. On ne déploie pas plus d'activité, plus d'intelligence, plus d'audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en déployait pour se plonger la tète la première dans un guêpier. U suffisait aux affaires de sa Division, il pressait les tapissiers, il voyait les ouvriers, il vérifiait minutieusement Jes plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier à madame Marneffe, il allait encore aux séances des Chambres, il se multipliait, et sa famille ni personne ne s'apercevait de ses préoccupations.

Adeline, stupéfaite de savoir son oncle sauvé, de voir unt dot figurée au contrat, éprouvait une sorte d'Lnquiétude au milieu du bonheur que lui causait le mariage d'Hortense accompli dans des conditions si honorables: mais, la veille du mariage de sa fille combiné par le baron poux coïncider avec le jour où madame Marneffe prenait possession de son appartement rue Vanneau, Hector Gt cesser 1 etoni8Hi<"at de sa femme, par cette communication ministérielle.

— Adeline, voici notre fille mariée, ainsi toutes nos a ses à ce sujet sont terminées Le moment est venu pou; de ùous retirer du monde , car, maintenant, a peine reste-

DE BALZAC

rai-jc trois années en place, j'achèverai le temps voulu pour prendre ma retraite. Pourquoi continuerions-nous des dépenses désormais inutiles : notre appartement nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre domestiques , nous mangeons trente mille francs par an. Si lu veux que je remplisse mes engagemens, car j'ai délégué mes appointemens pour trois années en échange des sommes nécessaires à l'établissement d'Hortense et à l'échéance de ton oncle ...

— Ah! tuas bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son mari et lui baisant les mains.

Cet aveu mettait lin aux craintes d'Adeline.

— J'ai quelques petits sacrifices à te demander, reprit-il en dégageant ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On m'a trouvé, rue Plumet, au premier étage , un fort bel appartement, digne, orné de magnifiques boiseries, qui ne coûte que quinze cents francs, où tu n'auras besoin que d'une femme de chambre pour toi et où je me contenterai, moi, d'un petit domestique...

— Oui, mon ami.

— En tenant notre maison avec simplicité, tout en couservant les apparences, tune dépenseras guère que six mille francs par an, ma dépense particulière exceptée dont je me charge... --

La généreuse femme sauta tout heureuse au cou de son mari.

— Q.rel bonheur! de pouvoir le montrer de nouveau combien je t'aime! s'écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es!...

— Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je dîne, comme tu sais, rarement chez moi... Tu peux, sans te compromettre, aller dîner deux fois par semaine chez Yietorin . et deux fois chez Horlensc; or comme je crois pouvoir opérer un complet raccommodement entre Crcvel et nous, nous dînerons une fois par semaine chez lui, ces cinq dîners et le nôtre rempliront la semaine en supposant quelques invitations en dehors de la famille. »

— Je te ferai des économies, dit Adeline.

— Ah ! s'éeria-l-il, lu es la perle des femmes.

— Mon bon et ù'v. in Hector! je te bénirai jusqu'à mon dernier soupir, répondit-elle , *ar tu as bien marié notre chère Hortense.

Ce fut ainsi que commença l'amoindrissement de la maison de la belle madame Hulnl; el. disons-le. ion abandon solennellement promis à madame Mamelle.

Le gros petit père Crcvel, invité naturellement à la signaturc du contrat de mariage , s'y comporta comme si la scène par laquelle ec récit commence n'avait pas eu lieu , comme s'il n'avait aucun grief contre le baron Hulol Célestin Crcvel fut aimable, il fut toujours un peu trop ancien parfumeur; mais il commençait ii s élever au majestueux à force d'être adjoint et chef de bataillon. Il parla de danser à la noce.

— Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Ilulot, des gens comme nous savent tout oublier ; ne me bannissez pas de votre intérieur, et daignez embellir quelquefois ma maison en y venant avec- vos enfant. Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon cœur. Je m'y suis pris comme un imbécile, car je perdais trop à ne plus vous voir. . .

— Monsieur, une honnête femme n'a pas d'oreilles pour les discours auxquels vous faites allusion; et , si vous tenez votre parole, vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurai à voir cesser une division toujours affligeante dans les familles...

— He bien ! gros boudeur, dit le baron Hulol en emmenant de force Crevel dans le jardin, tu m'évites partout, même dans ma maison. Est-ce que deux vieux amateurs du beau sexe doivent se brouiller pour un jupon? Allons, vraiment, c'est épicier.

— Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de moyens de séduction m'empêche de' réparer mes pertes aussi facilement que vous le faites...

— De l'ironie? répondit le baron.

— Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.

Commencée sur ce ton , la conversation se termina par une reconciliation complète; mais Crevel tint k bien* constater son droit de prendre une revanche.

Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle Hulot Pour voir sa future maîtresse dans son salon, le Conseiller-d'État fut obligé de prier les employés de sa Division jusqu'aux sous-chefs inclusivement. In grand bal devint alors nécessaire.- En bonne ménagère, la baronne calcula qu'une soirée coûterait moins cher qu'un dîner, cl permettrait de recevoir plus de monde. Le mariage d'Hortense (il donc grand tapage. Le maréAal prince de Wissembourg el le baron Nuciugen du côté de la future, les comtes Rastignac et Popinot du côté de Steiubock, furent les témoins. Enfin , depuis la célébrité du comte de Steinbock, les plus illustres membres de l'émigration polonaise. 1 ayant recherché, l'artiste crut devoir les inviter. Le Conscil-d Etat, l'Administration dont faisait partie le baron. l'Armée qui voulait honorer le comte de Forzheim, allaient être représentes par leurs sommités. On compta deux cents invitations obligées. Qui uc comprendra pas l'intérêt de la peiite madame Marneffe à paraître dans toute sa gloire au milieu d'une pareille assemblée"

Depuis un mois , la baronne consacrait le prix de ses diamans au ménage de sa fille , après en avoir garde les plu» beaux pour le trousseau. Celte vente produisit quinze mille francs, dont cinq mille furent absorbés par le trousseau dllortee.se Ou elait-ce que dix mille francs pour meubler l'appartement des jeunes maries, si l'on songe aux exigences du luxe moderne? Mais monsieur cl madame Hulot jeune, le père Crevel et le comte de Forzheim firent d'impor-

tans cadeaux, car le vieil onde tenait en réserve une somme pouf l'argenterie. Grâce à tant de secours, une Parisienne exigeante eut été satisfaite de l'installation du jeune ménag» dans l'appartement qu'il avait choisi, rue Saint-Dominique, près de l'esplanade des Invalides. Tout y était en harmonie avec leur amour si pur, si franc, si sincère de part et d'autre.

Enfin le grand jour arriva , car ce devait être un aussi grand jour pour le père que pour Horlensc et Wenceslas : madame Marneffe. avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage des deux amoureux.

Qui n'a pas , une fois en sa vie, assisté à un bal de noces? Chacun peut faire un appel à ses souvenirs, et sourira, certes, en évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la physionomie que par la toilette de rigueur. Si jamais faitsocial a prouvé l'influence des milieux, n'est-ce pas celui-là? En effet, Y endimanchement des uns reagit si bien sur les autres, que les gens, les plus habitués à. porter des habits convenables, ont l'air d'appartenir à la catégorie de ceux pour qui la noce est une fête comptée dans leur vie. Enfin rappelez-vous ces gens graves, ces vieillards, à qui tout est tellement indifférent qu'ils ont gardé leurs habits noirs de tous les jours ; et les vieux mariés dont la ligure annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent, et les plaisans qui sont là comme le gaz acide carbonique,dans le vin de Champagne, et les jeunes filles envieuses, les femmes occupées du succès de leur toilette, et les pareus pnmres dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocehi, et les gourmands qui ne pensent qu'au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvres, envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous groupés comme les plantes d'une corbeille autour d'une fleur rare, la mariée. Un bal de noces, c'est le monde en raccourci .

Au moment le plus anime, Crevel prit le baron par le bras et lui dit à l'oreille de l'air le plus naturel du monde : — Tudieu ! quelle jolie femme que cette petite dame en rose qui te fusille de ses regards. . .

-Qui?...

— La femme de ce sous-chef que lu pousses, Dieu sait comme! madame .darneffe.

— Comment sais-tu cela ?

— Tiens. Hulot, je tacherai de te pardonner tes torts envers moi si tu veux me présenter chez elle, et moi je le recevrai chez Heloïse... Tout le monde demande qui est celle charmante créature? Es-tu sûr que personne de tes bureaux n expliquera de quelle façon la nomination de son mari a été signée?... Oh ! heureux coquin, el'c vaut mieux qu'un bureau. Ah! je passerais bien à sou bureau... Voyons, soyons amis. Cinna?...

— Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d'être bon enfant. Dans un mois je te ferai dîner

avec ce petit ange-là.. Car nous en sommes aux angesmon vieux camarade. Je te conseille de faire comme moi , de quitter les démons...

La cousine Rette, installée rue Tanneau, dans un joli petit appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour revenir voir les titres des douze cents francs de rentes en deux inscriptions; la nu-propriété de l'une apparteûail à la comtesse Steinbock, et celle de l'autre k madame Hulot jeune. On comprend alors comment monsieur Crevel avait pu parler à son ami Hulot de madame Marneffe et connaître un secret ignore de tout le monde: enr, monsieur Marnefle absent, la cousine Rette, le baron et Valérie étaient les seuls à savoir ce mystère.

Le baron avait commis l'imprudence de faire présent à madame Marneffe d'une toilette beaucoup trop luxueuse pour la femme d'un sous-chef*, les autres femmes furent jalouses et de la toilette cl de la beauté de Valérie. Il y eut des chuchottemens sous les éventails, car la détresse des Marneffe avait occupe la Division, l'employé sollicitait de» secours au moment où le baron s'était amouraché de madame. D'ailleurs, Hector ne sut pas cacher son ivresse en voyant le succès de Valérie qui, décente, pleine de distinction, enviée, fut soumise à cet examen attentif que redoutent tant les femmes en entrant pour la première fois dans im monde nouveau.

Après avoir mis sa femme, sa fille et son gendre en voiture, le baron trouva moyen de s évader sans être aperçu. laissant à son fils et à sa belle-lille le soin de jouer le rôle des mailres de la maison. Il moula dans la voilure de madame Marneffe et la reconduisit chez elle; mais il la trouva muette et, songeuse, presque mélancolique.

— Mon bonheur vous rend bien triste. Valérie , dit-il en l'attirant à lui au fond de la voiture.

— Comment, mon ami, ne voulez-vous pas qu'une pauvre femme ne soit pas toujours pensive en commettant sa première faute, même quand l'infamie de sou mari lui rend su libt rte?... Croyez-vous que je sois sans amc? «ans croyance, sans religion? Vous avez eu ce soir la joie la plus indi>crete et vous m'avez odieusement affii bec Vraiment, un collégien aurait été moins fat que von.- Aussi toutes ces dames m'ont-elles déchirée à grand renfort d'œillades et de mots piquans Quelle est la femme qui ne lient pas à sa réputation? Vous m'avez perdue. Ah! je suis bien à vous, allez! et je n ai plus pou. excuser celle faute d'autre ressource que de vous être lidèle. Monstre I dit-elle en riant et se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez Madame (loquet, la femme de notre chef de bureau, est venue ? .

près de moi pour admirer mes dentelles. — C'est de I V déterre. a-t-el!e dit. Cela vous coùle-t-il cher, madame* — Je n'en sais rien, lui ai-je répliqué. Ces dentelles me viennent de manière, je ne suis pas assez riche pour en acheter de pareilles I • Madame Marneffe avait tiui, comme on voit, par tellement

•^--^itoMtfiaHMMJMn

DE BALZAC

fasciner le vieux Beau de l'Empire, qu'il croyait lui faire commettre sa première faute, et lui avoir inspiré assez de passion pour lui faire oublier tous ses devoirs. Elle se disait abandonnée par l'infâme Mameffe, après trois jours de mariage, et par d'épouvantables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune fille, et très heureuse, car le mariage lui paraissait une horrible chose. De là venait sa tristesse actuelle.

— S'il en était de l'amour comme du mariage?... dit-elle en pleurant. .

Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes les ii s dan : la situation où se trouvait Valérie, faisaient entrevoir au baron les roses du septième ciel. Aussi, Valérie fit-elle des façons, tandis que l'amoureux artiste et Hortense attendaient peut-être impatiemment que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la jeune fille.

À sept heures du malin, le baron au comble du bonheur, car il avait trouvé la jeune fiile la plus innecenie et le diable le plus consommé dans sa Valérie, revint relever monsieur et madame IL. lot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces mes, presque étrangers à la maison et qui finissent par s'emparer du terrain à toutes les noces, se livraient à ces interminables dernières contredanses nommées des cotillons, les joueurs de bouillote étaient acharnés à leurs tables, le père Crevé! gagnait six mille francs.

Le> journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Faits-Paris ce petit article :

« La célébration du mariage de monsieur le comte Slein-

• bock et de mademoiselle Hortense Hulot, fille du baron » Hulot d'-Ervy, Conseiller-d Etat et directeur au Minisière » de la guerre, nièce de l'illustre comte de Forzheim, a eu » lieu ce malin a Saint-Thomas d'Aquin.

» Celle solennité avait attiré beaucoup de monde. On re- » marquait dans l'assistance quelques-unes de nos célébrités » artistiques : Léon de Lora, Joseph Bridau, Stidmann, » Bixiou, les notabilités de l'administration de la Guerre, » du Conseil d'Etat et plusieurs membres des deux Cham- » bres; enfin, les sommités de l'émigration polonaise, les » comtes Paz, Laginski, etc.

» Monsieur le comte Wenceslas Steinhock est le petit-ne- » veu du célèbre général de Charles XII, roi de Suède. Le » jeune comte ayant pris part a l'insurrection polonaise, est » venu chercher un asile en France, où la juste célébrité » de son talent lui a valu des lettres de petite naîura- » lité. »

Ainsi, malgré la détresse effroyable du baron Hulot d'Ervy, rien de ce qu'exige l'opinion publique ne manqua, pas même la célébrité donnée par les journaux au mariage de sa fille dont la célébration fut en tout point semblable à celui de Hulot fils avec mademoiselle Crevel. Cette fête atténua les propos qui se tenaient sur la situation financière du directeur, de même que la dot donnée à sa fille expliqua la néc . lié où il s'était trouve de recourir au crédit.

Ici se termine en quelque sorte l'inlroduclion de cette histoire. Ce récit est au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à une proposition, ce qu'est toute exposition à toute tragédie classique.

Page 1