‹ Histoire des parens pauvresChapitre 20 sur 111 · LA PREMIERE QUERELLE DE LA VIE COXJIGALE · texte numérisé non relu

LA PREMIERE QUERELLE DE LA VIE COXJIGALE

Weneeslas revint chez lui' vers une heure du matin, 11ertense l'attendait depuis environ neuf heures et demie.

De neuf heures et demie à dix heures, elle écouta le br it des voitures, en se d'sanl que jamais Weneeslas, quand il dînait sans elle chez Chanor et Florent, n'était rentré si lard. Elle cousait auprès du berceau de son lils, car elle commençait à épargner la journée d'une ouvrière en faisant elle-même certains raccommodages.

De dix heures à dix heures et demie, elle fut une pensée de déliance Elle se d. manda: — Mais est-il allé dîner, comme iî me l'a dit, chez Chanor et Florent? 11 a voulu, pour s'habiller, sa plus belle cravate, sa plus belle épii Il a mis à sa toilette aulaut de temps qu'une femme qui veut paraître encore mieux qu'elle n'est. Je suis folle! il m'aime. Le ^oici d'ailleurs.

Au lieu d'arrêter, la voiture que la jeune femme entendait, passa.

De' onze heures a minuil, Horlcusc (ut livrée à dos terreurs inouics, causées par la soi tùde de son quartier.

— S'il est revenu à pied, se dit-elle, il "peut lui arriver quelque accident !.... On se tue en rencontra»! un bout de trottoir ou en te s'attendant pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits ! . . . Si des voleurs l'avaient arrêté !... Yo ci la première fois qu'il, me jaissc seule ici, pendant six heures et demie. Pourquoi me tourmenter? il n'aime que moi.

Les hommes devraient être fidèles aux femmes qui I ment, ne fûtrce qn à cause des miracles perpétuels produits par le véritable amour dans le monde sublime appelé le munde spirituel. Une femme ai I , par rappi * i b l'hc-mm la ttualiou d'une . ,;ui le

magnétiseur donnerait lo triste pouvoir de ne plus Être le

miroir du monde, et d avoir conscience, comme femi. ce qu'elle apercevrait comme somnambule. La passion fait arriver les forces nerveuses de la femme à cet étal extatique où le pressentiment -ion des Vovans. Une femme se sait trahie, elle ne s'écoule pas. elle Joute, tant elle aime; elle dément le cri de sa puissance de pvlhonisse. Ce paroxisme de l'amour devrait obtenir un culte. Chez les esprits nobles, l'admiration de ce phénomès toujours une barrière qui les séparera de l'infidélité. Comment ne pas adorer une belle créature dont lame arrive à de pareilles manifestations?... ■

A une heure du matin. Horlensc avait atteint a un tel degré d'angoisse, qu'elle se précipita urs la porte en reconnaissant Weneeslas à sa manière de sonner, elle le prit dans ses bras, en l'y serrant mal nent.

— Enfin, le voilà '... dit-elle en recouvrant l'-usage de la parole. Mon ami, désormais j'irai partout où tu iras, car je ne veux pas éprouver une seconde fois la lorlurc d'une pareille attente.... Je t'ai vu butant contre un troll

lu i par des voleurs).. Non. une autre fois, je sens • quejed ais folle.;. Tu l'es donc bien amusé., sans

moi, vilain?

— Que veux-tu, mon petit bon ange, il y avait là Rixiou qui nous a fait de nouvelles charges. Léon de Lora qui n'a pas tari d'esprit, Claude \ ;ui je dois le seul article consolant qu'on ail écrit sur le monument du maréchal Montcornell...

— 11 n'\ avait pas de fcrnmi -

— La r< - madame 1 lorent...

— Tu m'avais dit que c était au Rocher do Cancale

bez eux?

DE BALZAC

— Oui, chez eux, je me suis trompé...

— Tu n'es pas^enu en voilure?

— Non !

— Et tu arrives à .pied de la rue des ïournelles ?

— Stidmann et Bixiou m'ont reconduit par les boulevards jusqu'à la Madeleine, tout en causant.

— Il fait donc bien sec sur les boulevards, sur la place de la Concorde et rue de Bourgogne, tu n'es pas crotté, dit Hortense en examinant les bottes vernies de son mnri.

Il avait plu ; mais, de la rue Vanneau à la rue Saint-Dominique, Wenceslas n'avait pas pu souiller ses bottes.

— Tiens, voilà »inq mille francs que Clianor m'a généreusement prêtés, dit Wenceslas pour couper court à ces interrogations quasi judiciaires.

Il avait fait deux paquets de ses dix billets de mille francs, ' un pour Hortense et un pour lui-même, car il avait pour cinq mille francs de dettes ignorées d'Hortense. Il devait à son praticien et à ses ouvriers.

— Te voilà sans inquiétudes, ma chère, dit-il en embrassant sa femme. Je vais, dès demain me mettre à l'ouvrage ! Oh! demain, je décampe à huit heures et demie, et je vais à l'atelier. Ainsi, je me couche tout de suite pour être levé de bonne heure, tu me le permets ma minette?

Le soupçon entré dans le cœur de la pauvre Hortense disparut ; elle fut à mille lieues de la vérité. Madame Marneffe! elle n'y pensait pas. Elle craignait pour son Wenceslas la société des lorelies. Les noms de Bixiou, de Léon de Lora, deux artistes connus pour leur vie effrénée, l'avaient inquiétée. Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement rassurée.

— Le voilà maintenant à l'ouvrage, se disait-elle en procédant à l'habillement de son enfant. Oh! je le vois, il est parti ! Eh bien ! si nous n'avons pas la gloire de Michel-Ange, noir* aurons celle de Benvtnuto Cellini! ..

Bercée elle-même par ses propres espérances, elle croyait à un heureux avenir ; et elle parlait à son lils, âgé de vingt 'mois, ce langage tout en onomatopées qui fait sourire les enfans, quand, vers onze heures . ta domestique introduisit Stidmann.

— Pardon, madame, dit l'artiste. Comment Wcurcslas est déjà sorti?

— Il est à son atelier. .

— Je venais m'entendre avec lui pour nos travaux.

— Je vais l'envoyer chercher, dit Hortense en faisant signe à Stidmann de s'asseoir.

La jeune femme, rendant grâce en clle-»ièmc au ciel de ce hasard, voulut garder Stidmann afin d'avoir des détails sur la soirée de la veille. Stidmann s'inclina pour remercier la comtesse de celle faveur. Madame Steinbock sonna; la cuisinière vint ; elle lui donna l'ordre d'aller chercher monsieur.

— Vous êtes-vous bien amusé hier? dit Hortense, car Wenceslas n'est revenu qu'après une heure du matin...

— Amusé? .. pas précisément, répondit l'artiste qui , Ta veille, avait voulu /u<re madame Marneffe. On ne s'amuse

dans le monde que lorsqu'on y a des intérêts. Cette petite madame Marneffe est excessivement spirituelle : mais elle est coquette.

— Et comment Wenceslas l'a-t-il trouvée?... demanda la pauvre Hortense en essayant de rester calme, il ne m'en arien dit.

— Je ne vous en dirai qu'une seule chose, répondit Stidmann, c'est que je la crois bien dangereuse.

Hortense devint pâle comme une accouchée.

— Ainsi, c'est chez madame Marneffe x't non pas chez Clianor que veus avez»dîné... dit-elle , hier... avec Wenceslas?..

Stidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devina qu'il en causait un. La comtesse n'acheva pas sa phrase, elle s'évanouit complètement. L'artiste sonna, la femme de chambre vint. Quand Louise essaya d'emporter la comtesse Steinbock dans sa chambre, uue attaque nerveuse dé la plus grande gravité se décla' a par d'horribles convulsions.

Stidmann. comme tous ceux dont une involontaire indiscrétion détruit l'échafaudage élevé par le mensonge d'un mari dans son intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille portée, et il pensa que lacomtessc se trouvait dans cet état maladif où la plus légère contrariété devient un danger.

La cuisinière vint annoncer, malheureusement à haute voix, que monsieur n'était pas à son atelier. Au milieu de sa crise, la comtesse entendit cette réponse, les convulsions recommencèrent.

— Allez chercher la mère de madame!... dit Louise à la cuisinière, courez!

— Si je savais où se trouve Wenceslas, j'irais l'avertir, dit Stidmann au désespoir.

— Il est chez celte femme !... cria la pauvre Hortense. Il s'est habillé. bien autrement que pour aller à sor^ atelier.

Stidmann courut chez madame Marneffe en reconnaissant la vérité de cet aperçu dû à la steonde vue des passions.

Eu ce moment Valérie posait en Dalila.

Trop fin pour demander madame Marneffe , Stidmann passa raide devant la loge, monta rapidement au second, eu se faisant ce raisonnement : Si je demande madame Marneffe, ellen'v sera pas. Si je demande bêtement Steinbock, on me rira au nez. . . Cassons les vitres !

Au coup de sonnette, Beine arriva.

— Dites à monsieur le comte Steinbock de venir, sa femme se meurl ' . .

Reine, aussi spirituelle que Stidmann. le regarda d'un air passablement stupide.

— Mais, monsieur, je v.o sais pas . . ce que vous. .

— Je vous dis que mon ami Sleinbock est ici , sa femme se meurt, la chose vaut la peine que vous dérangiez voire maîtresse.

Et Stidmann s'en alla.

— Oh! il y est, se dit-il

En effet, Stidmann, qui resta quelques instans rue Vanneau, vit sortir Wenceslas , et lui lit signe de venir promplemeut.

Après avoir raconté la tragédie qui se jouait rue Saint- Dominique, Slidinann gronda Steinbockde ne l'a\oir pas prévenu de garder le secret sur le dîner de la veille.

— Je suis perdu, lui répondit Wenceslas , mais jû te pardonne. J'ai tout ii fait oublié notre rendez-vous ce matin, et j'ai commis la faute de ne pas te dire que nous devions avoir dîné chez Florent. Que veux-tu? Celte Valérie m'a rendu fou; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle vaut le malheur... Ah! c'est... Mou Dieu! me voilà dans un terrible embarras ! Conseille-moi : que dire? comment me justifier?

— Te conseiller ? je ne sais rien ! répondit Slidmann. Mais tu es aimé de ta femme, n'est-ce pas? Eh bien ! elle croira tout. Dis-lui surtout que tu venais chez moi, pendant que j'allais chez toi; tu sauveras toujours la pose' de ce matin. Adieu !

Au coin de la rue Hillerin-Bertin, Lisbeth avertie par Reine et qui courait après Steinbock , le rejoignit; car elle craignait la naïveté polonaise. Ne voulant pas être compromise, elle dit quelques mots à Wenceslas qui, dans sa joie, l'embrassa en pleine rue. Elle tendait à l'artiste une planche pour passer ce détroit de la vie conjugale.

A la vue de sa mère, arrivée en toute hâte, Horlensc avait versé des torrens de larmes. Ainsi, la crise nerveuse changea fort heureusement d'aspect.

— Trahie! ma chère maman, lui dit-elle. Weuceslas, après m'avoir donné sa parole d'honneur de ne pas aller chez madame Marneffe, y a dîné hier, et n'est rentré qu'à une heure un quart du matin !... Si tu savais, la veille, nous avions eu, non pas une querelle, mais une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes : « J'étais jalouse, une infidélité me ferait mourir; j'étais ombrageuse, il devait respecter mes faiblesses , puisqu'elles venaient de mon amour pour lui, j'avais dans les veines autant de sang de mon père que du tien; dans le premier moment d'une trahison, je serais folle à faire des folies, à me venger, à nous déshonorer tous, lui, son fils et moi; qu'enfin je pourrais le tuer cl me tuer après! etc. » Et il y est allé, et il y est! Cette femme a entrepris de nous désoler fvus! Hier, mon frère et Célcsline se sont engagés pour retirer soixante-douze mille francs de lettres de change souscrites pour cette vaurienne ... Oui, maman, on allait poursuivre et mettre mon pc.e en prison... Cette horrible femme n'a-l-elle pas assez de mon père et de les larmes! Pourquoi me prendre Wenceslas! J'irai chez elle, je la poignarderai !

.Madame Hulot, atteinte au cœur par l'affreuse confidence que dans sa r;>ge Hortense lui faisait suis le savoir, dompta sa douleur par un de ces héroïques efforts dont son', cales grandes mères, et elle prit la tète de sa iille sur son sein pour la couvrir de baisers.

— Attends Wenceslas. mon enfant; toul s'expliquera Le mal ne doit pas être aussi grand que lu le penses! J'ai été trahie aussi, moi! mon calant. Tu me trouves belle, je suis

vertueuse, et je suis cependant abandonnée depuis vingttrois ans, fe savais-tu ?...

— Toi, maman!...

— Imite-moi, mon enfant... reprit lanière. Sois douce et bonne, et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit: — «Ma femme ne m'a jamais causé la moindre peine!» Et Dieu, qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m'étais livrée à des fureurs, comme loi, que serait-il arrivé'... Ton père se serait aigri, peut-être m'aurait-il quittée, et il n'aurait pas été retenu par la crainte de m'affliger ; notre ruine, aujourd'hui consommée, l'eût été dix ans plus tôt, nous aurions offert le spectacle d'un mari et d'une femme vivant chacun de son càté, scandale »affrcux, désolant, lamoitde la Famille. Ni ton frère, ni toi, vous n'eussiez pu vous établir... Je me suis sacrifiée, et si courageusement, que, sans cette dernière lia'son de ton père, le monde ir.e croirait encore heureuse. Mon officieux et bien courageux mensonge a, jusqu'ici protégé Hector : il est encore considéré . . Seulement cette passion de vieillard l'entraîne trop loin, je le vois. Sa folie, je le crains, crèvera le paravent que je niellais entre le monde et nous... Mais, je l'ai tenu pendant vingt-lrois ans, ce rideau, derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre secours que celui de la religion, et j'ai procuré vingttrois ans d'honneur à la famille. . .

Hortense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la résignation do celte suprême douleur fit taire I irritation de la première blessure chez la jeune femme; les larmes 'a gagnèrent, elles revinrent à lerrens. Dans un accès de piété filiale, écrasée par la sublimite de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas de sa robe el la kiisa. comice de pieux catholiques baisent les saintes reliques d'un martyr

— Lève-loi, mon Hortense? dit la baronne, un pareil témoignage de ma fille efface bien de mauvais souvenirs! Viens sur mon cœrr, oppressé de ton chagrin seulement. La vue de ma pauvre petite fille, dont la joie étail ma seule joie, a brisé le cachet sépulcral que rien ce devait lever demi lèvre. Oui, je voulais emporter mes douleurs au lurabeau, comme un suaire de plus. Pour calmer la fureur, j'ai parlé. .. Dieu me pardonnera! Oh! si ma vie devait être ta \ie, que ne ferais-jc pas? . Les hommes, le monde, le hasard, la nature. Dieu, je crois, nous vendent l'amour au prix des plus cruelles tortures. Je paierai de vingt-quatre aimées de dés

de chagrins incessans, d'amertumes, dix années heureuses .

— Tu as eu dix ans. chère maman, el moi trois ans, seulement!... dit l'égoïste amoureuse.

— Rien u'c.-i perdu, ma petite, attends Wenccs -

— Ma mère, dit-elle, il a menti! il m'a trompée II m'a dit : « Je n'irai pas , ci il y est allé El cela, uc\ai.t le berceau de sou enfant ' .

— Pour leur plais-.r les hommes , mou ange , commettent les plus grandes lâchetés, des infamies, d - - t, à ce qu'il parait dans leur nature Nous autres femmes, nous sommes vouées, au sacrifice Je crovais mes

DE BALZAC

vés , et ils commencent, car je ne m'attendais pas à souffrir doublement en souffrant dans ma fille... Courage et silence I Mon Hortcnse, jure-moi de ne parler qu'à moi de tes chagrins , de n'en rien laisser voir devant des tiers. . Oh ! sois aussi fière que ta mère!...

En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.

— Il paraît, dit Wenceslas en entrant, que Stidinann est venu pendant que j'étais allé chez lui.

— Vraiment!... s'écria la pauvre Hortense, avec la sauvage ironie de la femme offensée qui se sert de la parole comme d'un poignard.

— Mais oui, nous venons de nous rencontrer, répondit Wenceslas en jouant l'étonnement.

— Mais, hier!... reprit Hortense.

— Eh bien! je t'ai trompée, mon cher amour, et ta mère va nous juger.

Cette franchise desserra le cœur d'Hortense. Toutes les femmes vraiment nobles préfèrent la vérité au mensonge. Elles ne veulent pas voir leur idole dégradée, elles veulent être Gères de la domination qu'elles acceptent. 11 y a de ce sentiment chez les Russes, à propos de leur Czar.

— Ecoutez, chère mère,... dit Wenceslas, j'aime tant ma bonne et douce Hortense, que je lui ai caché 1 étendue de notre détresse. Que voulez-vous! elle nourrissait encore , et des chagrins lui auraient fait bien du mal. Vous savez tout ce que risque alors une femme. Sa beauté, sa fraîcheur , sa santé sont en danger. Est-ce un. tort? Elle croit que nous ne devons que cinq^ mille francs, mais j'en dois cinq mille autres... Avant-hier, nous étions au désespoir! Personne au monde ne prête à des artistes. On se délie de nos talens tout autant que de nos fantaisies J'ai frappé vainement à toutes les portes. Lisbelh nous a offert ses économies...

— Pauvre fille! dit Hortense.

— Pauvre fille ! dit la baronne.

— Mais les deux mille francs de Lisbeth, qu'est-ce? tout pour elle, rien pour nous. Alors la cousine nous a parlé.tusais Horteuse, de madame Marneffe, qui, par amour-propre , devant tant au baron, ne prendrait pas le moindre intérêt. . Hortense a voulu mettre ses diamans au Mont-de-Piété. Nous aurions eu quelques milliers de francs , et il nous en fallait dix mille. Ces dix mille francs se trouvaient là, sans intérêt, pour un an! Je me suis dit : « Hortense n'en saura rien, allons les prendre». Cette femme m'a fait inviter par mon beau-père à dîner hier, en me donnant à entendre que Lisbeth avait parlé , que j'aurais l'argent. Entre le désespoir d'Hortense et ce dîner , je n'ai pas hésité. Voilà tout. Comment Hortense, à vingt-deux ans, fraîche, pure et vertueuse, elle qui est tout mon bonheur et ma gloire, que je n'ai pas quittée depuis notre mariage, peut-elle imaginer que jelui préférerai, quoi?., une femme panée, tanuée, fanée.

— Ah! si ton père m'avait parlé comme cela!... s'écria la baronne.

Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.

— Oui, voilà ce que j'aurais fait, dit Adeline. Wenceslas, mon ami, votre femme a failli moupir, reprit-elle gravement. Vous voyez combien elle vous aime. Elle est à vous, hélas! Et eile soupira profondément. — Il peut en faire une martyre ou une femme heureuse, se dit-elle à elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères lors du mariage de leurs filles. — Il me semble, ajouta-t elle à haute voix, que je souffre assez pour voir mes enfans heureux.

— Soyez tranquille, chère maman, dit Wenceslas au comble du bonheur de voir cette crise heureusement terminée. Dans deux mois, j'aurai rendu l'argent à cette horrible femme. Que voulez-vous? reprit-il en répétant ce mot essentiellement polonais avec la grâce polonaise, il y a des momens ou l'on emprunterait au diable. C'est, après tout , l'argent de la famille. Et une fois invité, l'aurais-je eu, cet argent qui nous coûte déjà si cher, si j'avais répondu par des grossièretés aune politesse?

— Oh! maman , quel mal nous fait papa! "s'écria Hortense.

La baronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regretta cette plainte, le premier blâme qu'elle laissait échapper sur un père si héroïquement protégé par un sublime silence.

— Adieu, mes enfans, dit madame Hulot, voilà le beau temps revenu. Mais ne vous fâchez plus.

Wenceslas et sa femme reconduisirent la baronne, et, revenus dans leur chambre, Hortense dità son mari ■ Racontemoi ta soirée.

Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce récit, entrecoupé de ces questions qui se pressent sur les lèvres d'une femme en pareil cas: Ce récit rendit Hortense songeuse, elle entrevoyait les diaboliques amusemens que des artistes devaient trouver dans cette vicieuse société.

— Sois franc! mon Wenceslas? il y avait là Stidmann, Claude Vignon , Vernisset, qui encore?... Enfin tu t'es amusé ! . . .

— Moi?., je ne pensais qu'à nos dix mille francs, et je me disais : » Mon Hortense sera sans inquiétudes ! »

Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien, et il saisit un moment de gaîlé pour dire à Hortense : — Et toi, mon ange, qu'aurais-lu fait, si ton artiste s'était trouvé coupable?...

— Moi, dit-elle, j'auraiï pria StidmauH, et sans l'aimer, bien entendu !

— Hortense! s'écria Sleinbock en se levant avec brusquerie et par un mouvement théâtral, tu n'en aurais pas eu le temps, je t'aurais tuée.

Hortense se jeta sur son mari, l'embrassa à l'étouffer, le couvrit de caresses, cl lui dit: — Ah! tu m'aimes! Wenceslas! va, je ne crains rien! Mais plus de Marneffe! .Ne te plonge plus jamais dans de semblables bourbiers...

— Je le jure, ma chère Hortense.' que je n'y retournerai que pour retirer mon billet...

LES PAREiVS PAUVRES.

— Non, mon ange, Lisbeth le retirera... Vois-tu? lu trouvais encore une raison pour y aller.

Elle bouda, mais comme boudent les femmes aimantes qui veulent les bénéfices d'une bouderie.

Wenceslas, fatigué d'une pareille matinée, laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la maquette du groupe de Samson et Dalila, dont le dessin était dans sa poche.

Hortcnse, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas fâché, vint à l'atelier au moment où son mari finissait de fouiller sa glaise avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie. A l'aspect de sa femme, il jeta vivement un linge mouillé sur le groupe ébauché, et prit Ilor-

tense dans ses bras en lui disant : — Ah ! nous ne somme8 pas fâchés, n'est-ce pas, ma ninette?

Horlense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien ; mais, avant de quitter l'atelier, elle se retourna, saisit le chiffon, regarda l'esquisse et demanda : — Qu estce que cela?...

— Un groupe dont l'idée m'est venue.

— Et pourquoi me l'as-tu caché"?

— Je voulais te le montrer fini.

— La femme est bien jolie! dit Hortcnse.

Et mille soupçons poussèrent dans son <"me comme poussent, dans les Indes, ces végétations, grandes et touffues du jour au lendemain.

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