‹ Histoire des parens pauvresChapitre 27 sur 111 · FEV DE LA VIE ET DES OPEVIOAS DE CÉLEST1X CREVEL · texte numérisé non relu

FEV DE LA VIE ET DES OPEVIOAS DE CÉLEST1X CREVEL

L'énormilé de la somme avait si fortement agi sur Crevel , que sa vive émotion, en voyant à ses pieds cette belle femme en pleurs , se dissipa. Puis , quelque angélique et sainte que soit une femme, quand elle pleure à chaudes larmes , sa beauté disparait. Les madame Mamelle, comme on l'a vu, pleurnichent, quelquefois , laissent ùoe larme glisser le long de leurs joues; mais fondre en larmes, se rougir les yeux et le nez !... elles ne commettent jamais cette faute.

— .Voyons, mon enfant, du calme, sapristi ! reprit Crevel en prenant les mains de la belle madame Hulol dans tes mains et les y tapotant. Pourquoi me demandez-vous deux cent mille francs? qu'en voulez-vous faire ? pour qui est-ce?

— N'exigez de moi, répondit-elle, aucune explication, donnez-les moi I Vous aurez sauvé la vie à trois personnes et l'honneur à vos enfans.

— Et vous croyez , ma petite mère , dit Crevel , que vous trouverez dans Paris un homme qui , sur la parole d'une femme à peu près folle, ira chercher, hic et nùnc, dans un tiroir, n'importe où, deux cent mille francs qui mijotent là, tout doucement , en attendant qu'elle daigne les écorner'.'.,. Voilà comment vous connaissez la vie! les affaires I ma belle? Vos gens sont bien malades, envoyez-leur les sacremeus! Mais personne dans Paris, excepté Son, Altesse Divine Madame la Banque, l'illustre Nucingcn ou des avares insensés amoureux de l'or, comme nous autres nous le som-

mes d'u.-:e femme, ne peut accomplir un pareil miracle! La Liste Civile, quelque civile qu'elle soit, la Liste- Ci\ile ellemême vous prierait de repasser demain. Tout le monde fait valoir son argent et le tripote de son mieux Vous vous abusez, chère ange, si vous croyez que c'est le Roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s'abuse pas là-dessus. Il sait, comme nous tous, qu'au-dessus de la Charte , il y a la sainte , la vénérée, la -solide, l'aimable, la touic-puissante pièce de cent sous ! Or, mon bel ange , l'argent veut des inlérèls, et il est toujours occupé à en pondre! Dieu des juifs, tu l'emportes! a dit le grand Racine. Enfin, letcrnelle allégorie du veau d or ! Du temps de Moïse, on agiotait dans le désert! .Nous sommes revenus aux temps bibliques! Le veau d or a clé le premier grand-livre connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon Adelim». rue Plumet ! Les I tiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux, et ils" ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après des capitaux. *

Il regarda la baronne d un air qui voulait dire: — Ai-je de l'esprit 1

— Vous ignorez l'amour de tous les citoyens pour leur Saint-Frusquin '.' Pardon ! Ecoutez-moi bien T Saisissez ce raisonnement. Vous voulez deux cent mille francs J. personne ne peut les donner sans changer des placomens faits Comptez ! Pour avoir deux cent mille francs d argent r,".

DE BALZAC

vant , il faut vendre environ sept mille francs de rentes trois pour cent? Eh bien ! vous n'avez votre argent qu'au bout de deux jours. Voilà la voie la plus prompte. Pour décider quelqu'un à se dessaisir d'une fortune, car c'est toute la fortune de bien des gens , deux cent mille francs ! encore doit-on lui dire où cela va, pour quel motif. .. ,

— 11 s'agit, mon bon et cher Crevel, de la vie de deux hommes, dont l'un mourra de chagrin, dont l'autre se tuera ! Enfin, il s'agit de moi, qui deviendrai folle! Ne le.suis-je pas un peu déjà?

— Pas si folle ! dit-il en prenant madame Huîot par les genoux, le père Crevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon ange.

— Il paraît qu'il faut se laisser prendre les genoux ! pensa la sainte et noble femme en se cachant la figure dans les mains. Vous m'offriez jadis unefortune ! dit-elle en rougissant.

— Ah! ma petite mère, il y a trois ans! reprit Crevel. Oh! vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue!., s'écria-t-il en saisissant le bras de la baronne et le serrant contre son cœur. Vous avez de, la mémoire, chère enfant, sapristi ! ... Eh bien! voyez comme vous avez eu tort de faire la bégueule?... car les trois cent mille francs que vous avez noblement refusés sont dans l'escarcelle d'une autre. Je vous aimais et je vous aime encore; mais reportons-nous à trois ans d ici : quand je vous disais : « Je vous aurai ! » quel était mon dessein? Je voulais me venger de ce scélérat de Hulot. Or, votre mari, ma belle, a pris pour maîtresse un bijou de femme, une perle, une petite finaude alors âgée de vingttrois ans, car elle en a vingt-six aujourd'hui. J'ai trouvé plus drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de Richelieu, plus corsé, de lui souffler cette charmante créature, qui d'ailleurs n'a jamais aimé Hulot, et qui depuis trois ans est folle de votre serviteur...

En disant cela, Crevel, des mains de qui la baronne avait retiré ses mains , s'était remis en position. Il tenait ses entournures et battait son torse de ses deux mains comme par deux ailes en croyant se rendre désirable et charmant. Il semblait dire. — Voilà l'homme que vous avez mis à ia porte!

— Voilà ma chère enfant, je suis vengé, votre mari l'a su! je lui ai catégoriquement démontré qu'il était dindonné, ce que nous appelons refait au même. . . Madame Marneffe est ma maîtresse, et si le sieur Mamelle crève, elle sera ma femme. . .

Madame Hulot regardait Crevel d'un œil fixe et presqu'égaré.

— Hector a su cela! dit-elle.

— Et il y est retourné ! répondit Crevel, et je l'ai souffert, parce que Valérie voulait être la femme d'un chef de bureau; mais elle m'a juré d'arranger les choses de manière à ce que notre baron fût si bien roulé, qu'il ne reparût plus. Et ma petite duchesse (car elle est née duchesse, cette femme-là, parole d honneur) a tenu parole. Elle vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement, votre Hector vertueux à perpétuité1. La leçon a été bonne, allez I le baron en a vu de sévères! il n'entretiendra plus ni danseuses, ni

femmes comme il faut, il est guéri radicalement, car il est rincé comme un verre à bière. Si vous aviez écoulé Crevel au lieu de l'humilier, de le jeter à la porte, vous auriez quatre cent mille francs, car ma vengeance me coûte bien cette somme-là. Mais je retrouverai ma monnaie, je l'espère, à la mort de Marneffe... J'ai placé sur ma future. C'est là le secret de mes prodigalités. J'ai résolu le problème d'être grand seigneur à bon marché.

— Vous donnerez une pareille belle-mère à votre fille?... s'écria madame Hulot. •

— Vous ne connaissez pas Valérie, madame, reprit gravement Crevel qui se mit en position dans sa première manière. C'est à la fois une femme bien née, une femme comme ij faut et une femme qui jouit de la plus haute considération. Tenez! hier, le vicaire de la paroisse dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est pieuse, un superbe ostensoir à l'église. Oh! elle est habile, elle est spirituelle, elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle. Quant à moi, chère Adeline, je dois tcut à cette charmante femme ; elle a dégourdi mon esprit, énuré, comme vous voyez, mon langage; elle corrige mes saillies, elle me donne des mots et des idées. Je ne dis plus rien d'inconvenant. On voit de grands changemens en moi, vous devez les avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé pion ambition. Je serais député, je ne ferais point de boulettes, car je consulterais mon Egérie dans les moindres choses. Ces grands politiques , Numa , notre illustre ministre actuel , ont tous eu leur Sybille d'écume. Valérie reçoit une vingtaine de députés, elle devient très influente, et maintenant qu'elle va se trouver dans un charmant hôtel avec voiture, elle sera l'une des souveraines occultes de Paris. C'est une iière locomotive qu'une pareille femme! Ah! je vous ai bien souvent remerciée de votre rigueur!

— Ceci ferait douter de la vertu, de Dieu, dit Adeline chez qui l'indignation avait séché les larmes. Mais non, la justice divine doit planer sur cette tête-là. . .

— Vous ignorez le monde, belle dame , reprit le grand politique Crevel profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le succès! Voyons? Vient-il chercher votre sublime vertu dont le tarif est de deux cent mille francs.

Ce mot fit frissonner madame Hulot qui fut reprise de son tremblement nerveux. Elle comprit le parfumeur retiré qui se vengeait d'elle ignoblement, comme il s'était vengé de Hulot. Le dégoût lui souleva le cœur, et le lui crispa si bien qu'elle eut le gosier serré à ne pouvoir parler.

— L'argent!... Toujours l'argent' dit-elle enfin.

— Vous m'avez bien ému. rep;K Crevel ramené par ce mot à l'abaissement de celte femme, quand je tous ai vue là pleurant à mes pieds! Tenez, vous ue me croirez peut-être pas.'... Eh! bien, si j'avais eu mon portefeuille, il était à vous. Voyons, il vous faut cette somme?

Elle oublia les abominables injures de ce grand seigneur à bon marché , devant cet allèchement du succès si macliia\éliquement présenté par Crevel qui voulait seulement pénétrer les secrcls d'Adeline.

— Ah! je ferai tout s'écria la malheureuse femme. Monsieur, je me vendrai, jedeviendrai, s'il le faut, une Valérie...

— Cela vous serait difficile, répondit Crevcl. Valérie est le sublime du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de verlu. ça repousse toujours, comme une maladie mal soignée. Et votre vertu a bien moisi ici, ma chère enfant. Mais vous allez voir à quel point je vous aime. Je vais vous faire avoir vos deux cent mille francs!...

Adeline saisit la main de Crevel . la prit, la mit sur son cœur, sans pouvoir articuler un mot , et une larme de joie mouilla ses paupières.

— Oh! attendez! il y auradu tirage! Moi, je suis un bon vivant, un bon enfant, sans préjugés , et je vais vous dire tout bonifacement les choses. Vous voulez faire comme Valérie? Ron. Cela ne suffit pas , il faut un Gogo, un actionnaire , un Hulot ! Je connais un gros épicier retiré , c'est même un bonnetier, c'est lourd, épais, sans idées, je le forme, et je ne sais pas quand il pourra me faire honneur. Mon homme est député, bèteet vaniteux, conservé par la tyrannie d'une espèce de femme à turban, au fond de la province, dans une entière virginité sous le rapport du luxe, des plaisirs, delà vie parisienne; mais il est millionnaire, et il donnerait comme moi, ma chère petite, il y a trois ans , cent mille écus pour avoir une femme comme il faut... Oui, dit-il , en croyant avoir bien interprété le geste que fit Adeline, il est jaloux de moi, voyez-vous?.. Oui, jaloux de mon bonheur avec madame Marrieffe, et le gars est homme à vendre une propriété pour être propriétaire d une...

— Assez! monsieur Crevel, dit madame Hulot en ne déguisant plus son dégoût et laissant paraître toute sa honte sur son visage. Je suis punie maintenant au-delà de mon péché... Ma conscience, si violemment contenue par la main de fer de la nécessité me crie a cette- dernière insulte que de tels sacrifices sont impossibles. Je n'ai plus de fierté, je ne me courrouce point comme jadis, je ne vous dirai pas : — « Sortez! » après avoir reçu ce coup mortel. J'en ai perdu le droit. Je me suis offertes vous, comme une prostituée... Oui, reprit-elle eu répondant à un geste de dénégation , j'ai sali ma vie, jusqu'ici noble, pure et sainte, par une intention ignoble, et je suis sans excuse , je le savais!.. Je mérite toutes les injures dont vous m'accablez ! Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! S'il veut la mort de deux êtres dignes d'aller à lui, qu'ils meurent, je les pleurerai, je prierai pour eux! S'il veut l'humiliation de notre famille, courbons-nous sous l'épée vengeresse, et baisons-la, chrétiens que nous sommes! Je sais comment expier cette honte d'un moment qui sera le tourment de tous mes derniersjours. Ce n'est plus madame Hulot, monsieur, qui vous parle, c'est la pauvre. l'humble pécheresse, la chrétienne dont le cwor n'aura plus qu'un seul sentiment , le repentir, et qui sera toute à la prière et à la chanté. Je ne puis ping être (pie la dernière des femmes et la première des repenties par la puissance de ma faute. Vous avez été l'instrument de mon retour a la raison, à la voix de Dieu, je. vous remercie ! .

Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment ne la quitta plus. Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse parole de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille. Le sang abandonna ses joues, elle devint blanche, et ses yeux furent secs.

— Je jouais, d'ailleurs, bien mal mou rôle, n'est-ce pas* reprit-elle en regardant Crevel avec la douceur que les martyrs devaient mettre en jetant lis yeux sur le proconsul. L'amour vrai, l'amour saint et dévoué d'une femme a d'au 1res plaisirs que ceux qui s'achètent au marché de la prostitution!... Pourquoi ces paroles? dit-elle en faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la voie de la perfection, elles ressemblent à de l'ironie, et je n'en ai point! pardonnez-les moi. D'ailleurs, monsieur, peut-être n'est-ce que moi que j'ai voulu blesser. . .

La majesté de la vertu, sa céleste lumière avait balavé l'impureté passagère de cette femme, qui, resplendissant de la beauté qui lui était propre, parut grandie à Crevel. Adeline fut en ce moment belle comme ces figures de la Religion, soutenues par une croix, que les vieux Vénitiens ont peintes ; elle exprimait toute la grandeur de son infortune et celle de l'Eglise catholique où elle se réfugiait par un vol (Je colombe blessée. Crevel fut ébloui, abasourdi.

— Madame, je suis à vous sans condition ! dit-il dans un élan de générosité. Nous allons examiner l'affaire, et. . que voulez- vous?... tenez! l'impossible, je le ferai ! Je déposerai des rentes à la Ranque , et , dans deux heures, vous aurez votre argent...

— Mon Dieu! quel miracle, dit cette femme en se jetant à genoux.

Elle récita une prière avec une onction qui toucha si profondément Crevel, que madame Hulot lui vit des larmes aux yeux, quand elle se releva, sa prière finie.

— Soyez mon ami, monsieur . . . lui dit=elle. Vous avez l'aine meilleure que la conduite et que la parole. Dieu vous a donné votre ame, et vous tenez vos idées du monde et de vos passions ! Oh ! vous aimerai bien ! s'ecria-t-elle avec une ardeur angélique dont l'expression contrastait singulièrement avec ses pauvres petites coquetteries.

— Ne tremblez plus ainsi, dit Crevel

— Est-ce que je tremble' demanda la baronne qui i percevait pas de cette infirmité si rapidement venue

— Oui, tenez . voyez, dit Crevel en prenart le 1

line et lui démontrant qu'elle ai ait ;:n tremblement nerveux Allons, madame, reprit-il avec respect . calmez-vous. à la Banque

— Revenez promptement ; songez mon ami. dit-eile en livrant ses secrets, qu'il s'agit d'empêcher le suicide à pauvre oncle Fischer, compromis par mon mari, car j'ai fiance en vous maintenant, et je vous dit tout: Ah ! si nous n'arrivons pas à temps, je connais le maréchal, il a lame si délicate, il mourrait en quelques jours.

— Je. pars alors, du Crevel en lu main de I.; baronne Mais qu'a donc lait ce pauvre Hulot }

DE BALZAC

— Il a volé l'Etat!

—Ah! mon Dieu!. ..je cours, madame, je vous comprends, je vous admire.

Crevel fléchit un genou, baisa la robe de madame Hulot, et disparut en disant : — A bientôt.

Malheureusement, de la rue Plumet, pour aller chez lui prendre des inscriptions, Crevel passa par la rue Vanneau; et il ne put résister au plais>r d'aller voir sa petite duchesse. 11 y arriva la figure encore bouleversée. Il entra dans la chambre de Valérie , qu'il trouva se faisant coiffer. Elle examina Crevel dans la glace, et fut comme toutes ces sortes de femmes, choquée, sans rien savoir encore, de lui voir une émotion forte, de laquelle elle n'était pas la cause.

—Qu'as-tu, ma biche? dit-elle à Crevel. Est-ce qu'on entre ainsi chez sa petite duchesse? Je ne serais plus une duchesse pour vous, monsieur, que je suis toujours tapetite louloulte, vieux monstre?

Crevel répondit par un sourire triste, et montra Reine.

— Reine, ma fille, assez pour aujourd'hui, je m'achèverai moi-même ! donne-moi ma robe de enambre en étoffe chinoise, car mon monsieur ma paraît joliment chinoise....

Reine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et qui semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire avec sa maîtresse, et apporta la robe de chambre. Valérie ôta son peignoir, elle était en chemise, elle se trouva dans sa robe de chambre comme une couleuvre sous sa touffe d'herbe.

— Madame n'y est pour personne ?

— Ce'te question, dit Valérie. Allons, dis, mon gros minet, la rive gauche a baissé?

— Non.

— L'hôtel est frappé de surenchère?

— Non

— Tu ne te crois pas le père de ton petit Crevel ?

— C te bêtise! répliqua l'homme aimé.

— Ma foi, je n'y suis plus, dit madame Marneffe. Quand je dois tirer les peines d'un ami comme on tire des bouchons, je laisse tout là... Va-t'en, tu m'em...

— Ce n'est rien, dit Crevel. Il me faut deux cent mille francs dans deux heures...

- Oh! lu les trouveras. Les veux-tu? Tiens, je n'ai pas employé les cinquante mille francs du procès-verbal Hulot, et je puis demander cinquante mille francs à Henri!

— Henri! toujours Henri ! .. s'écria Crevel.

— Crois-tu, gros Machiavel en herbe, que je congédierai Henri! La France désarme-t-elle sa flotte?... Henri, c'est le poignard pendu daBS sa gaîne à un clou. Ce garçon , dilellc. me sert à savoir si lu m'aimes. Et tu ne m'aimes pas ce malin.

— Je ne l'aime pas, Valérie, dit Crevel, je l'aime comme

un million

— Ce n'est pas assez!... reprit-elle ch sautant sur les genoux de Crevel, et lui passant ses deux bras au cou et mine autour d'une patère pour s'y accrocher. Je veux être aimée

comme dix millions, comme tout l'or de la lerre, et plus que cela. Jamais Henri ne resterait cinq minutes sans me dire ce qu'il a sur le cœur! Voyons, qu'as-tu, gros chéri? Faisons noire pelit déballage..: Disons tout et vivement à notre petite louloutte!

Et elle frôla le visage de Crevel avec ses cheveux, en lui tortillant le nez. «

— Peut-on avoir un nez comme ça, reprit-elle, et garder un secret pour sa Vava-lélé-ririe I . . .

Vava, le nez allait à droite, lélé, il était à gauche, ririe, elle le remit en place.

— Eh bien! je viens devoir...

Crevel s'interrompit, regarda madame Marneffe.

— Valérie, mon bijou, tu me promets sur ton honneur... tu sais, le nôtre, de ne pas répéter un- mot de ce que je vais te dire...

— Connu, maire! on lève la main, tiens!... et le pied 1 Elle se posa de manière à rendre Crevel, comme a dit Rabelais, déchaussé de sa cervelle jusqu'aux talons , tant elle fut drôle et sublime de nu visible à travers le brouillard de la batiste.

— Je viens de voir le désespoir de la Vertu ! . . .

— Ça a de la vertu, le désespoir, dit-elle eu hochant la tête et croisant les bras à la Napoléon.

— C'est la pauvre madame Hulot, il lui faut deux cent mille francs! Sinon le maréchal et le père Fischer se brûlent la cervelle; et comme tu es un peu la cause de tout cela... ma petite duchesse , je vais réparer le mal , oh I c'est une sainte femme, je la connais, elle me rendra tout.

Au mol Hulot , et aux deux cent mille francs , Valérie eut un regard qui passa, comme la lueur du canon dans sa lumière, entre ses longues paupières.

— Qu'a-t-elle donc fait pour t'apitoyer, la vieille ! elle l'a montré. . . quoi ? sa. . . sa religion ! . .

— Ne te moques pas d'elle , mon cœur, c'est une bien sainte, une bien noble et pieuse femme, digne de respect!...

— Je ne suis donc pas digne de respect, moi I dit Valérie en regardant Crevel d'un air sinistre.

— Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien l'éloge de la vertu devait blesser madame Marneffe.

— Moi aussi je suis pieuse, dit Valérie en allant s'asseoir sur un fauteuil ; mais je ne fais pas métier de ma religion, je me cache pour aller à l'église. . ..

Elle resta silencieuse et ne fit plus attention à Crevé!. Crevel, excessivement inquiet , vint se poser devant le fauteuil où s'était plongée Valérie et la trouva perdue dans les pensées qu'il avait si niaisement réveillées.

— Valérie, mon petit ange?

Profond silence. Une larme assez problématique fut essuyée furtivement.

— Un mol, ma louloulte? .

— Monsieur !

— A quoi penscs-tu, mon amour?

— Ah ! monsieur Crevel , je pense au jour de ma première communion! Etais-je belle! Etais-je pure! Etais-je sainte ! . . . immaculée ! . . . ah ! si quelqu'un était venu dire à ma mère : — « Votre fille sera une traînée, elle trompera son mari. Un jour, un commissaire de police la trouvera dans une petite maison , elle se vendra à un Crevel pour trahir on Hulot, deux atroces vieillards... » Pouah!... fi! Elle serait morte avant la fin de la phrase , tant elle m'aimait, la pauvre femme I

— Calme-toi !

— Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer silence à ces remords qui viennent vous pincer le cœur d'une femme adultère. Je suis fâchée que Reine soit partie; elle t'aurait dit que, ce matin, elle m'a trouvée les larmes aux yeux et priant Dieu. Moi, voyez-vous, monsieur Crevel , je ne me moque point de la religion. M'avez-vous jamais enlendue dire un mot de mal à ce sujet?. .

Crevel fit un geste d'approbation.

— Je défends qu'on en parle devant moi... Je blague sur tout ce qu'on voudra : les rois, la politique, la finance, tout ce qu'il y a de sacré pour le monde, les juges , le mariage, l'amour, les jeunes filles, les vieillards !... mais l'église. . . Mais Dieu ?.. Oh ! là , moi , je m'arrête ! Je sais bien que je fais mal , que je vous sacrifie mon avenir... Et vous ne vous douiez pas de l'étendue de mon amour?

Crevel joignit les mains.

— Ah! il faudrait pénétrer dans mon cœur, y mesurer l'étendue de mes convictions pour savoir tout ce que je vous sacrifie!... Je sens en moi l'étoffe d'une Madeleine. Aussi voyez de quel respect j'entoure les prêtres ! Comptez les présens que je fais à l'église! Ma mère m'a élevée dans la foi catholique, et je comprends Dieu ! C'est à nous autres perverties qu'il parle le plus terriblement.

Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Crevel fut épouvanté. Madame Marneffe se leva, s'exalta.

— Calme-toi, ma louloutte!... tu m'effrayes! Madame Marneffe tomba sur ses genoux.

— Mon Dieu! je ne suis pas mauvaise ! dit-elle, en joignant les mains. Daignez ramasser votre brebis égarée , frappez-la, meurtrissez-la, pour la reprendre aux mains qui la font infâme et adultère, elle se blottira joyeusement sur votre épaule! elle reviendra, tout heureuse! au bercail.

Elle se leva , regarda Crevd, et Crevel eut peur des yeux blancs de Valérie.

— Et puis, Crevel, sais-tu? Moi, j'ai peur, par momens... La justice de Dieu s'exerce aussi bien dans ce bas monde que dans l'autre. Qu'est-ce que je peux attendre de bon de Dieu? sa vengeance qui fond sur la coupable de toutes les manières , elle emprunte touslcs caractères du malheur. Tous les malheurs que ne s'expliquent pas les imbéciles, sont des expiations. Voilà ce que me disait ma mère à son lit de mort en me parlant de sa vieillesse. Et si je te perdaisJ... ajouta-t-elle en saisissant Crevel par une étreinte d'une sauvage énergie. Ah!... j'en mourrais!

Madame Marneffe lâcha Crevel , s'agenouilla de nouveau devant son fauteuil, joignit les mains , (et dans quelle pose ravissante!) et dit avec une incroyable onction la prière suivante

— Et vous, sainte Valérie, ma bonne patrone, pourquoi ne visitez-vous pas plus souvent le chevet de celle qui vous est confiée? Oh ! venez ce soir, comme vous êtes venue ce matin, m'inspirer de bonnes pensées, et je quitterai le mauvais sentier , je renoncerai , comme Madeleine aux joies trompeuses , à l'éclat menteur du monde , même à celui que j'aime tant ! »

— Ma louloutte, dit Crevel.

— Il n'y a plus de louloutte, monsieur !

Elle se retourna fière comme une femme vertueuse, et, les yeux humides de larmes, elle se montra digne, froide, indifférente...

— Laissez-moi, dit-elle en repoussant Crevel. Quel est mon devoir?., d'être à mon mari. Cet homme est mourant, et que fais-je? je le trompe au bord de la tombe. Il croit votre Misa lui... Je vais lui dire la vérité, commencer par acheter son pardon, avant de demander celui de Dieu. Quittonsnous !... Adieu, monsieur Crevel!... reprit-elle debout en tendant à Crevel une main glacée. Adieu, mon ami, nous ne nous verrons plus que dans un monde meilleur... Vous m'avez dû quelques plaisirs, bien criminels, maintenant je veux... oui, j'aurai votre estime...

Crevel pleurait.

— Gros cornichon ! s'écria-t-elle en poussant un infernal éclat de rire, voilà la manière dont les femmes pieuses s'y prennent pour vous tirer une carotte de deux cent mille francs! Et tei, qui parles du maréchal de Richelieu, cet original de Lovelace , tu te laisses prendre à ce ponsif-là? comme dit Steinbock. Je t'en arracherais des deux cent mille francs, moi , si je voulais, grand imbécile I... Garde donc ton argent, personne n'en a de trop. . Si tu donnes deux sous à cette femme respectable qui (ait de la piété parce qu'elle a cinquante-sept ans, nous ne nous reverrons jamais, el tu la prendras pour maîtresse, tu me reviendras le lendemain tout meurtri de ses caresses anguleuseset saoul de ses larmes, de ses petits bonnets guivguets, de ses pleurnicheries, qui doivent faire de ses faveurs des averses

— Le fait est, dit Crevel, que deux cent mille francs, c'est de l'argent.

— Elles ont bon appétit, les femmes pieuses ! ... ah ! microscope ! elles vendent mieux leurs sermons que nous ne vendons ce qu'il y a de plus rare et de plus certain sur la terre, le plaisir... Et elles font des romans ! Non., ah! je les connais, j'en ai vu chez ma mère! Elles se croient tout permis pour l'Eglise, pour... Tiens, tu devrais être honteux, ma bichel loi. m pou donnant... car lu M mas pas donne deux cent mille francs en tout, à moi '

— Ah ! si , reprit Crevel . nen que le petit hôtel coulera cela. . .

DE B4LZAC.

— Tu as donc alors quatre cent mille francs? dit-elle d'un air inquiet.

— Non.

— Eh bien, monsieur, vous vouliez donner à cette vieille horreur les deux cent mille francs de mon hôtel ? Eu voilà, un genre ! . . .

— Mais écoute-moi donc ?

— Si tu donnais cet argent à quelque bête d'invention philan tropique, tu passerais pour être un homme d'avenir, dit-elle en s'animant, et je serais la première à te le conseiller, car tu as trop d'innocence pour écrire de gros livres politiques qui vous font une réputation ; tu n'as pas assez de style pour faire des brochures; lu pourrais te poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et qui dorent de gloire leur nom en se mettant à la tête d'une chose. Ou t'a volé la Bienfaisance : elle est maintenant trop mal portée... Les petits repris de justice, a qui l'on fait un sort meilleur que celui des pauvres diables honnêtes, c'est usé. Je te voudrais voir

inventer, pour deux cent mille francs, une chose plus difficile, une chose vraiment utile. On parlerait de toi, comme d'un petit manteau bleu, d'un Monthyon , et je serais fière de toi! Mais jeter deux cent mille francs dans un bénitier, les prêter a une dévole abandonnée de son mari par une raison quelconque, va! il y a toujours une raison (mequittet-on, moi?) c'est une stupidité qui, dans notre époque, ne peut germer que dans le crâne d'un ancien parfumeur ! Cela sent ton comptoir. Tu n'oserais plus , deux jours après , te regarder dans ton miroir ! Va déposer ton prix à la caisse d'amortissement, cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme. Va ! Et vite, et tôt !

Elle poussa Crevel par les épaules hors de sa chambre, en voyant sur sa figure l'avarice refleune.

Quand la porte de l'appartement se ferma , elle dit : — Voilà Lisbeth outre-vengée!... Quel dommage qu'elle soit chez son vieux maréchal , aurions-nous ri! Ah! la vieille veut m'ôter le pain delà bouche?... je vais te la secouer, moi!

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