CHAPITRE XX Vin
EXE COERTISAXXE SUBLIME.
Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marnefle, s'installa chez le maréchal Hulol.
Dix jours après ces événemens, on publia le premier ban du mariage de la vieille lille avec l'illustre vieillard à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière arrivée à .son Hector en la priani de ne jamais en parler au baron qui , dit-elle, était sombre, très abattu, tout affaissé...
— Hélas! il a son âgel ajouta-t-ellc.
Lisbeth triomphait. Elle allait atteindre au but de son ambition , elle allait voir son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l'avait peadant si long-temps méprisée. Elle se promettait d être la protectrice de ses protecteurs, l'ange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée. Elle s'appelait elle-même Madame la comkssel ou Madame la maréchale \ en se saluant dans la glace. Adeline et llortense achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère; tandis que la cousine Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.
Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où elle se posait si fièrement.
Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un autre message d'Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit une lettre en s'assurant qu'il la donnait au baron Hulot, et après lui avoir laisse l'adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire qu'il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre.
« Mon neveu, vous recevrez celte lettre, d'après mon cal- » cul, le sept août. En supposant que vous emploierez, trois » jours pour nous envoyer lesecours que nous reclamons, et » qu'il mettra quinze jours à venir ici, nous atteignons au » premier septembre.
» Si l'exécution répond à ces délais , tous aurez sauvé » l'honneur et la vie à votre dévoué Johann Fischer.
» Voici ce que demande l'employé que vous m'avez donné » pour complice ; caj-je suis, à ce qu'il parait, susceptible » d'aller en cour d'assises ou devant un conseil de guerre. « Vous comprenez que jamais on ne traînera Johann Fis- » cher devant aucun tribunal, il ira de lui-même à celui » de Dieu.
•■ Voire employé me semble être un mauvais gars, lies » capable dû vous compromettre; mais il est intelligent » comme un fripon. Il prétend que vous devez crier plus fort » que les autres, et nous envoyer un inspecteur, un com- » missaire spécial charge de découvrir les coupables . de » chercher les abus, de sévir enfin; mais qui s'inlerp* sera » d abord entre nous et les tribunaux, en élevant un contlil.
i Si votre commission arrive ici le premier septembre e » qu'elle ait de vous le mot d'ordre, si vous nous envoyez » deux cent mille francs pour rétablir en magasin les quanti- » tés que nous disons avoir dans des localités éloignées, nous » serons regardés comme des comptables purs et sans tache.
» Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra celte >. lettre, un mandat à mon ordre sur une maison d'Alger ,, C'est un homme solide, un parent, incapable de chercher » à savoir ce qu'importe. J'ai pris des mesures pour assurer » le retour de ce garçon. Si vous ne pouvez rien, je mourrai » volontiers pour celui à qui nous devons le bonheur denotre » Adeline »
Les angoisses et les plaisirs de la passion, 1a catastrophe qui venait de terminer sa carrière galante avaient empêché le baron Hulot de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait cependant positivement le danger, devenu maintenant A pressant.
Le baron quitta la s aile à manger dans un tel trouble, qu'il se laissa tombersur le can.ipé du salon, lletait anéanti, perdu dans l'engourdissement que cause une chute violente. Il regardait fixement une rosace du tapis sans s'apercevoir qu'il tenait à la main la fatale lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari se je tant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singul ier. qu'elle crut à quelque attaque d'apoplexie. Elle regarda par la porte dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fait rester immobile, et elle vit sou Hector dans la posture d'un homme terrasse. La baronne viut sur la pointe du pied. Hector n'entendit rien, elle put s'approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut. et trembla de tous ses membres Elle éprouva l'une de ces révolution.*; lerreuses si violentes que le corps en garde éternellement la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette il un tress; îillcment continuel: car, ce premier moment passé, la néces site d'agir lui donna celte force qui ne se prend qu'aux souri 'es même de la puissance vitale.
— Hector ! viens dans ma chambre, dit-elle d'une voix qui ressemblait à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi Viens, mon ami. viens...
— Où trouver deux ce.it mille francs J Je puis obtenir l'envoi de Claude Vignont omnie commissaire C'est un garçon spirituel, iutelligent... C'est l'affaire de deux jours Mais, deux cent milie liai.es ï mon lils ne. les a pas. sa maison est grevée de trois cent mille Crânes d'hypothèques M frère a tout au plus trente mille lianes d économies Nucingen se moquerait de moi I. Van inef ,. il m a peu gracieusement accordé dix mille francs pour compléter la somme donnée pour le lils de l'infâme Marnefle. Non, tout est dit, il faut que j'aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer
DE BALZAC
l'état des choses, ni' entendre dire que je suis une canaille, accepter sa bordée afin de sombrer décernaient...
— Mais Hector! ce n'est plus seulement la ruine, c'est le déshonneur, dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que nous, tu en as le droit; mais ne sois pas un assassin ! Reprends courage! Il y a de la ressource!...
— Aucune ! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne peut trouver deux cent mille francs, quand même il s'agirait de sauver un Ministère ! Oh! Napoléon ! où es-tu?
— Mon oncle! pauvre homme ! Hector, on ne peut pas le laisser se tuer déshonoré !
— Il y aurait bien une ressource, dit-il ; mais... c'est bien chanceux... Oui. Crevel est à couteaux tirés avec sa fille... Ah ! il a bien de l'argent !
— Tiens, Bector, il vait mieux que ta femme périsse que de laisser périr notre oncle, ton frère, et l'honneur de la famille l dit la baronne frappée d'un trait, de lumière. Oui, je puis vous sauver tous... Oh! mon Iiieu! quelle ignoble pensée! comment a-t-elle pu me venir?
Elle joignit les mains, tomba sur s es genoux, et fit une prière. En se relevant, elle vit une si fo Ile expression de joie sur la figure de son mari, que la penr;ée diabolique revint, et alors Adeline tomba dans la tristesse des idiots.
---Va, mon ami, cours au Ministère, s'écria-t-elle en se réveillant de cette torpeur, tache d'envoyer un commissaire, il le faut. Entortille le maréchal].. . et à ton retour, à cinq heures, tu trouveras peut-être... oui ] tu trouveras deux cent mille francs. Ta famille, ton honue«r d'homme, de Conseiller-d'Etat, d'administrateur, ta probité, ton lils. . . tout sera sauvé; mais ton Adeline sera perde ic, et tune la reverras jamais. Hector, mon ami , dit-elle en s'agenouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis- -moi, -dis-moi adieu?..
Ce fut si déchirant qu'en prenan t sa femme, la relevant et l'embrassant, Hulot lui dit : — Je ne te comprends pas!
— Si tu comprenais, reprit-elle,, je mourrais de honte, ou je n'aurais plus la force d'accomplir ce dernier sacrifice...
— Madame est servie , vint dire Mariette.
Ilortensc vint souhaiter le bonjoi ar a son père et à sa mère Il fallut aller déjeuner et montrer 3es visages menteurs.
— Allez déjeuner sans moi. je vous rejoindrai! dit la baronne.
Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante :
« Mon cher monsieur Crevel , ; j'ai un service à vous de- » mander, je vous attends ce m? itin , et je compte sur votre >> galanterie, qui m'est connue, pour que vous ne fassiez pas » attendre trop long-temps
». Votre dévouée servante,
» Abeline Hilot. »
— Louise, dit-elle à la fe,mme de chambre de sa fille qui servait, descendez cette lettre au concierge, dites-lui de la porter sur le champ à so.n adres se, et de demander une réponse.
Le baron, qui lisait les journaux, tendit un journal répu-
blicain à sa femme en lui désignant un article, et lui disant: — Sera-t-il temps?...
Voici l'article , un de ces terribles entre-filets par lesquels les journaux nuancent leurs matières politiques.
Un de nos correspondans nous écrit d'Alger qu'il s'est révélé de tels abus dans le service des vivres de la province d'Oran, que la justice informe. Les malversations sont évidentes, les coupables sont connus. Si la répression n'est pas sévère, nous continuerons à perdre plus d'hommes par le fait de concussions qui frappent sur leur nourriture que par le fer des Arabes et le feu du climat. Nous attendrons de nouveaux renseigneniens, avant de continuer ce déplorable sujet.
Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l'établissement en Algérie de la Presse comme l'a entendue la
Charte de 1830.
naawg» —
— Je vais m'habiller et aller au Ministère', dit le baron en quittant la table, le temps est trop précieux. Il y a la vie d'un homme dans chaque minute.
— Oh! maman, je n'ai plus d'espoir, dit Hortense.
Et sans pouvoir retenir ses larmes, elle tendit à sa mère une Revue des Beaux-Arts.
Madame Hulot aperçut une gravure du groupe de Dalila par le comte Steinbock . dessous laquelle était imprimé :• Appartenant à madame Marneffe. L'article signé d'un V, révélait, dès les premières lignes, le talent et la complaisance de Claude Yignon.
— Pauvre petite... dit la baronne.
Hortense, effrayée de l'accent presque indifférent de sa mère, la regarda, reconnut l'expression dune douleur auprès de laquelle la sienne devait pâlir, et elle vint embrasser sa mère, à qui elle dit : — Quas-tu, maman? qu'arrive-t-il? Pouvons-nous donc être plus malheureuses que nous le sommes?...
— Mon enfant, il me semble, en comparaison de ce que je souffre aujourd'hui, que mes horribles souffrances passées ne sont rien... Quand ne souffrirai-je plus?...
— Au ciel, manière! dit gravement Hortense.
— Viens, mon ange , tu m'aideras à m'habiller... Mais non... Je ne veux pas que tu t'occupes de cette toilette. Envoie-moi Louise?
Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s'examiner au miroir. Elle se contempla tristement et curieusement en se demandant à elle-même : — Suis-je encore belle?... Peut-on me désirer encore?... Ai-jc des rides?
Elle souleva ses beaux cheveux blonds, et se découvrit les tempes Là, tout était frais comme chez une jeune tille. Adeline alla plus loin , elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement d'orgueil. La beauté des | épaules qui sont belles, «st celle q'ii s'en va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure.
Adeline choisit avec soin les élémens de sa toilette; mais la femme pieuse et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions de coquetterie. A quoi bon des. bas de sote gris tout neufs, des souliers en satin noir à cothurnes, puisqu'elle ignorait totalement l'art d'avancer, au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser de quelques lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des horizons au désir. Elle mit bien sa plus jolie robe de mousseline à fleurs peintes , décolletée, et à manches courtes ; mais épouvantée de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d'un fichu brodé. Sa coiffure à l'anglaise lui parut être trop significative, elle en éteignit l'entrain par un très joli bonnet ; mais, avec ou sans bonnet, eût-elle su jouer de ses rouleaux dorés pour exhiber, pour faire admirer ses mains en fuseau?... Voici quel fut son fard. La certitude de sa criminalité, les préparatifs d'une faute délibérée causèrent à cette sainte femme une violente lièvre qui lui rendit l'éclat de la jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent , son teint resplendit. Au lieu de srdonnerun air séduisant, elle se vit en quelque sorte un air dévergondé qui lui fit horreur. Lisbeth avait , à la prière d'Adeline , raconté les circonstances de l'infidélité de Wenceslas, et la baronne avait alors appris, à son grand élonnement, qu'en une soirée, en un moment , madame Mamelle s'était rendue maîtresse de l'artiste ensorcelé.
— Comment font ces femmes?... avait demandé la baronne à Lisbeth.
Rien n'égale la curiosité des femmes vertueuses à ce sujet, elles voudraient possédei les séductions du Vice et rester pures.
— Elles séduisent, c'est leur état, avait répondu la cousine Bette. Valérie était, ce soir-là, vois-tu, ma chère, à faire damner un ange.
— Raconte moi donc comment elle s'y est pris?
— Il n'y a pas de théorie, il n'y a qiie la pratique dans ce métier, avait dit railleusement Lisbeth.
La baronne, en se rappelant celte conversation, aurait voulu consulter la cousine Bette; mais le temps manquait. La pauvre Adeline, incapable d'inventer une mouche, de se poser un bonton de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver les stratagèmes de toilette destinés à réveiller chez les hommes des désirs amortis, ne fut que soigneusement habillée. N'est pas courtisane qui veut ! La femme est le potage de l'homme, a dit plaisamment Molière par la bouche du judicieux Gros René. Cette comparaison suppose une sorte de science culinaire en amour. La femme vertueuse et digne serait alors le repas homérique, la chair jetée sur les charbons ardens. La courtisane, au contraire, serait l'œuvre de Carême avec ses condimens, avec ses épices et ses recherches. La baronne ne pouvait pas , ne savait pas servir sa blanche poitrine dans un magnifique plat de guipure à l'instar de madame Marueffe. Elle ignorait le secret de certaiucs attitudes, l'effet de certains regards. Enfin, elle n'avai! pas sa botte secrète! La noble femme se serait bien retournée cent fois, elle n'aurait rien offert à l'œil savant du liber-
tin. Etre une honnête et prude femme pour le monde, et se faire courtisane poursonmari, c'est êlrcune femme de génie, et il y en a peu. Là est le secret des longs attachemens, inexplicables pour les femmes qui sont déshéritées de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez madame Marneffe vertueuse?... vous avez la marquise de Pescaire ou 1 héroïne du Moulin-Jolyl Ces grandes et illustres femmes, ces belles Diane de Poitiers vertueuses, on les compte.
La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible Etude de mœurs parisiennes, allait donc se reproduire avec cette singulière différence que les misères prophétisées par le capitaine de la milice bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel dans'les intentions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens du haut de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange ! la baronne était fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la plus grossière des infidélités, celle que l'entraînement d'une passion ne justifie pas aux yeux de certains juges.
— Comment faire pour être une madame Marneffe ! se ditelle en entendant sonner.
Elle comprima ses larmes, la fièvre anima ses traits, elle se promit d'être bien courtisane, la pauvre et noble créature !
— Que diable me veut cette brave baronne Hulot? se disait Crevel en montant le grand escalier. Ah! bah! elle va me parler de ma querelle avec Célestine et Victorin ; mais je ne plierai pas ! . . .
En entrant dans le salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la nudité du local (style Crevel) : — Pauvre femme!... la voilà comme ces beaux tableaux mis au grenier par un homme qui ne se connaît pas en peinture.
Crevel en voyant acheter au comte Popinot. ministre du commerce, des tableaux et des statues, avait résolu de se rendre célèbre parmi les Mécènes parisiens dont l'amour pour les arts consiste à chercher des pièces de vingt francs pour des pièces de vingt sous.
Adeline sourit gracieusement à Crevel en lui montrant une diaise devant elle.
— Me voici, belle dame, à vos ordres, dit Crevel. Monsieur le maire, devenu homme politique, avait adopté
le drap noir. Sa figure apparaissait au-dessus de ce vêtement comme une pleine lune dominant un rideau de nuages bruns. Sa chemise, étoilée de trois grosses perlesde cinq cents francs chacune, donnait une haute idée de ses capacités. . Inoraciques, et il disait: — " On voit en moi le futur athlète delà tribune!» Ses larges mains roturières portaient le gant jaune dès le malin. Ses boiles vernies accusaient le petit coupe brun à un cheval qui l'avait amené.
Depuis trois ans, l'ambition awit modifie la pose de Crevel. Comme les grands peintres, il en était à sa seconde manière. DabS le grand monde, quand il allait die/ le prince de Wissembourg. à la Prélecture, chez le comte Popinot il gardait son chapeau à la main d'une façon dégagée que Valérie lui avait apprise, et il iriserait le ponce de 1 autre main dans 1 entournure de son gilet d'un air coquet . eu mi-
DE BALZAC
naudant de la tête et des yeux. Cette autre mise en position était due à la railleuse Valérie qui, sous prétexte de rajeunir son maire, l'avait doté d'un ridicule de plus.
— Je vous ai prié de venir , mon bon et cher monsieur Crevel, dit la baronne d'une voix troublée, pour une affaire de la plus haute importance...
— Je la devine, madame, dit Crevel d'un air fin; mais vous demandez l'impossible. . . Oh ! je ne suis pas un père barbare, un homme, selonle mot de Napoléon, carré de base comme de hauteur, dans son avarice. Écoutez-moi, belle dame. Si mes enfansse ruinaient pour eux, je viendrais à leur secours ; mais garantir votre mari, madame"?... c'est vouloir remplir le tonneau des Danaïdes ! Une maison hypothéquée de trois cent mille francs pour un père incorrigible. Ils n'ont plus rien, les misérables! et ils ne se sont pas amusés ! Ils auront maintenant pour vivre ce que gagnera Victorin au Palais. Qu'il jabot te, monsieur votre fils?... Ah! il devait être ministre, ce petit docteur! notre espérance a tous. Joli remorqueur qui s'engrave bêtement, car s'il empruntait pour parvenir, s'il s'endettait pour avoir reçu de; députés, pour obtenir des voix et augmenter son1 influence, je lui dirais: — Voila ma bourse, puise, mon ami! Mais payer les folies du papa, des folies que je vous ai prédites! Ah! son père la rejeté loin du pouvoir... C'est moi qui serai ministre...
— Hélas! mon cher Crevel, il ne s agit pas de nos enfans , pauvres chers dévoues !.. Si votre cœur se ferme pour Vietorine etCelestine, je les aimerai tant, que peut-être pourraisje adoucir l'amertume que met daus leurs belles âmes votre colère. Vous punissez vos enfans d'une bonne action !
— Oui, d'une bonne action mal faite! C'est un demicrime! dit Crevel tics coûtent de ce mot.
— Faire le bien, mon cher Crevel, reprit la baronne, ce n'est pas prendre de l'argent dans une bourse qui en regorge, c'est eedurer des privations à cause de sa générosité, c'est souffrir de son bienfait! c est s attendre à l'ingratitude! La charilé qui ne coûte rien, le ciel l'ignore...
— Il est permis, madame , aux saints d'aller à l'hôpital , ils savent que c'est, pour eux, la porte du ciel. Moi. je suis un mondain, je crains Dieu, mais je craias encore plus l'enfer de la misère Ktre sans le sou, c'est le dernier degré du malheur 4ans noire ordre social actuel. Je suis de mon temps : j'honore l'argent !..
— Vous a\ ez raison , dit Adeline , au point de vue du monde.
Elle se trouvait a cent lieues de la question et elle se sentait comme saint Laurent sur un gril , en pensant a son oncle: elle le voyait se tirant un coup de pistolet! Elle baissa les yenx, puis ellejésrelèva sur Crevel plans d'une angélique douceur, et non de cette provocante luxure, si spirituelle chez Valérie. Trois ans auparavant, elle eût fasciné Crevel par cet adorable regard.
— Je vous ai connu, dit-elle, plus généreux... Vous par-
liez de trois cent mille francs , comme en parlent les grand seigneurs...
Crevel regarda madame Hulot, il la vit comme un lys sur la fin de sa floraison, il eut de vagues idées, mais il honcrait tant cette sainte créature qu'il refoula ces soupçons dans le côte libertin de son cœur.
— Madame, je suis toujours le même, mais un ancien négociant est et doit être grand seigneur avec méthode, avec économie, il porte en tout des idées d'ordre. On ouvre un compte aux fredaines, on les crédite, on consacre à ce chapitre certains bénéfices, mais entamer son capital ?. . . ce serait une folie. Mes enfans auront tout leur bien, celui de leur mère et le mien ; mais ils ne veulent sans doute pas que leur •père s'ennuie, se moinifie. et se momifie!.. Ma vie est joyeuse! Je descends gaîment le fleuve. Je remplis tous les devoirs que m'imposent la loi , le cœur et la famille , de même que j'acquittais scrupuleusement mes billets à 1 échéance. Que mes enfans se comportent comme moi dans mon mértuge. je s^rai content; et, quant au présent, pourvu que mes folies , car j'en fais, ne coûtent rien à personne qu'aux gogos. . . [ Pardon ! vous ne connaissez pas ce mot de Bourse.) ils n'auront rien à me reprocher, et trouveront encore une belle fortune à ma mort. Vos enfans n'en diront pas autant de leur père qui carambole en ruinant son fils et ma fille...
Plus elle allait, plus la baronne s'éloignait de son but.
■ — Vous en voulez beaucoup a mon mari, mon cher Crevel, et vous seriez cependant son meilleur ami, si vous aviez trouvé sa femme faible.. .
Elle lança sur Crevel une œillade brûlante , car elle fit comme Dubois qui donnait trop de coups de pied au Régent, elle se déguisa trop , et les idées libertines revinrent si bien au. parfumeur-régence . qu'il se dit : — Voudrait-elle se venger de Hulot?... Me trouverait-elle mieux en maire qu'en garde national?... Les femmes sont si bizarres !
Et il se mit en position daus la seconde manière en regardant la baronne d'un air Régence.
— Ou dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur lui d'une vertu qui vous a résiste, d'une femme que vous aimiez assez... pour... l'acheter, ajouta-t-elle loutbas.
— D une femme divine , reprit Crevel en souriaut signiiicutivement à la baronne qui baissait les yeux et dont les cils te mouillèrent:» car, en ave/.-vous souffert?. . depuis trois ans... hein? ma belle!
— Ne parlons pas de mes souffrances, cher Crevel, elles sont au-dessus des forces de la créature. Ah! si vous m'aimiez encore, vous pourriez me retirer du gouffre où je suis, je suis dans l'enfer! Les régicides qu'on tenaillait, qu'an lirait à quatre chevaux, étaient sur des roses, comparés à moi, cai on ne leur démembrait que le corps , et j'ai le cœur tiré à quatre chevaux !
La main de Crevel quitta 1 entournure du gilet, il posa son chapeau sur la travailleuse, il rompit sa position, il souriait! Ce sourire fut si niais que la baronne s y méprit, elle y vit l'expression de la bonté.
— Vous voyez une femme, non pas au désespoir, mais à l'agonie de l'honneur, et déterminée à tout, mon ami, pour empêcher des crimes. . .
Elle poussa le verrou de sa porte, et, par le même élan, elle se mit aux pieds de Crevel, lui prit la main, et la lui baisa.
— Soyez, dit-elle, mon sauveur !
Elle crut à des fibres généreuses dans ce cœur de négociant, et fut saisie par un espoir, qui brilla soudain, d'obtenir les deux cent mille francs sans se déshonorer.
— Achetez une ame, vous qui vouliez acheter une vertu. . . reprit-elle en lui jetaut au regard fou. Mon ami, fiez-vous à ma probité de femme ! à mou honneur dont la solidité vous est connue! Soyez généreux, soyez mon ami! Sauvez une famille entière de la ruine, de la honte, du désespoir, empèchez-la de rouler daus un bourbier ou la fange se fera avec du sang! Oh! ne me demandez pas d'explications ! .. lit-elle a un mouvement de Crevel qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas : — « Je vous l'avais prédit !... » cpmmeles amis heureux d'un malheur. Voyons ? obéissez à celle que vous aimiez, a une femme dont l'abaissement à vos pieds est peut-
être le comble de la noblesse, ne lui demandez rien , fiez" vous à elle, à sa reconnaissance!... Non! ne donnez rien? mais prêtez-moi, prêtez à celle que vous nommiez Adeline!...
Ici les larmes arrivèrent dans une telle abondance. Adeline sanglota tellement quelleen mouilla les gantsde Crevel.
Ces mots : — Il me faut deux cent mille francs!... furent à peine dislinctibles dans le torrent de pleurs, de même que les pierres, quelque grosses qu'elles soient, ne marquent point da.,s les cascades alpestres enflées à la fonte des neiges.
Telle est l'inexpérience de la Vertu! 1» Vice ne demande rien , comme on l'a vu par madame Marneffe , il se fait tout offrir. Ces sortes de femmes ne deviennent exigeantes qu'au moment où elles se sont rendues indispensables, oa quand il s agild'exploiter un homme, comme on exploite une carrière où le plâtre devient rare, en ruine, disent les carriers.
En entendant ces mots : « deux cent mille francs! » Crevel comprit tout II releva galamment la baronne en lui disant cette insolente phrase : —Allons, soyons calme, ma petilemère.quc dans son égarement Adeline n'entendit pas.
La scène changeait de face . Crevel devenait, seloa son. mot, maître de la position.