‹ Histoire des parens pauvresChapitre 4 sur 111 · IXE BELLE VIE DE FEMME · texte numérisé non relu

IXE BELLE VIE DE FEMME

— Vous serez belle encore dix ans , reprit Crevel en position, ayez des bontés pour moi, et mademoiselle Horlense est mariée. . , llulol m'a donné le droit, comme je vous disais, de poser le marché, tout crûment, et il ne se lâchera pas. Depuis trois ans, j'ai l'ait valoir mes capitaux, car mes fredaines ont été restreintes. J'ai trois cent mille francs de gain en dehors de ma fortune, ils sont à vous...

— Sortez, monsieur, dit madame llulol, sortez, et ne reparaissez jamais devant moi. Sans la nécessité où vous m'avez mise de savoir le secret de votre lâche conduite dans l'affaire du mariage projeté pour Horlense... Oui, lâche... reprit-elle a un geste de Crevel. Comment faire peser de pareilles inimitiés sur une pauvre fille, sur une belle et innocente créature?... Sans cette nécessité qui poignait mon cœur de mère, vous ne m'auriez jamais reparlé, vous ne seriez plus rentré chez moi. Trente-trois ans d'honneur , de loyauté de femme ne périront pas sous les coups de monsieur Crevel...

— Ancien parfumeur, successeur de César Birolteau , a la Reine des Roses, rue Saint-Honoré, dit railleusemcnt Crevel, adjoint au maire, capitaine de la garde nationale, chevalier de la Légion-dllonncur, absolument comme mon prédécesseur. . .

— Monsieur, reprit la baronne, monsieur Hulot, après vingt ans de constance , a pu se lasser de sa femme , ceci ne regarde que moi ; mais vous voyez, monsieur, qu'il a mis bien du mystère a ses infidélités , car j'ignorai qu'il vous eût succédé dans le cœur de mademoiselle Josépha...

— Oh! s'écria Crevel, à prix d'or, madame.... Elle lui coûte plus décent mille francs depuis deux ans. Ah! ah! vous n'êtes pas au bout...

— ïrève à tout ceci, monsieur Crevel. Je ne renoncerai pas pour vous au bonheur qu'une mère éprouve à pouvoir embrasser ses enfans, sans se sentir un remords au cœur, à s'en voir respectée , aimé* , et je rendrai mon ame a Dieu sans souillure...

— Amenl dit Crevel avec cette amertume diabolique qui se répand sur la ligure des gens à prétention quand ils ont échoué de nouveau dans de pareilles entreprises. Vous ne connaisse» pas la misère à son dernier période , la honte... le déshonneur... J'ai tenté de vous éclairer , je voulais vous sauver, vous et votre Mlle!... eh bien! vousépelerez la parabole moderne Au père prodigue, depuis la première jusqu'à la dernière lettre. Vos larmes et votre licite nie louchent , car voir pleurer une femme (pion aime, c'est affreux!... dit Crevel en s'asseyant. lvut ce que je puis vous promettre, chère Àdeliuc , c'est de ne rien faire contre vous, ni contre votre

mari ; mais n'envoyez jamais aux renseignemens cjjv. moi ! Voila tout!

— Oue faire, donc? s'écria madame Hulot. Jusque-là, la baronne avait soutenu courageusement les

triples tortures que cette explication imposait a son cœur, car elle soulfrait comme femme, comme mère et comme épouse. En effet, tant que le beau-père de son fils s était montré rogue et agressif, elle avait trouvé de la force dans la résistance qu'elle opposait à la brutalité du boutiquier; mais la boabomie qu'il manifestait au milieu de son exaspération d amant rebuté, de garde national humilie, détendit ses fibres montées à se briser: elle se tordit les mains, elle fondit en larmes, et elle était dans un tel état d'abattement stupide, quelle se laissa baiser les mains par Crevel à genoux.

— Mon Dieu! que devenir? reprit-elle en s essuyant les yeux. Une mère peut-elle voir froidement sa fille dépérir sous ses yeux? Quel sera le sort d'une si magnifique créature, aussi fortp de sa vie chaste auprès de sa mère , que de sa nature privilégiée! Par certains j«irs, elle se promené dans le jardin, triste, sans savoir pourquoi ; je la trouve avec des larmes dans les yeux...

' — Elle a vingt-un ans, dit Crevel.

— Eaut-il la mettre au couvent? demanda la baronne : car dans de pareilles crises, la religion est souvent impuissante contre la nature, et les filles les plus pieusement élevées perdent la tète.

— La tète ! dit railleusemcnt Crevel. Àb ! ah ! vous appelez cela la tète !

» —Mais levez-vousdonc, monsieur, ne voyez-vous pas qu», maintenant, tout est fini entre nous, que vous me faites hor-, reur, que vous av$z renversé la dernière espi rame d'une mère!...

— Et si je la relevais?., dit-il

Madame Hulot regarda Crevel avec une expression délirante qui le toucha; mais il refoula sa pitié dans son cœur. à cause de ce mot : Voua me [ni les horreur! La '^ erùi est toujours un peu trop tout d'une pièce, elle ignore les nuan les tempérameus à l'aide desquels ou louvoyé dans une lau.-se position.

— On ne marie pas aujourd'hui , sans oot , une fille belle que lest mademoiselle Horlense reprit Crevel en reprenant son air pincé. Votre lille est une de ces frayantes pour les maris: c'est comme un cheval de luxe qui veut îles sains trop coûteux pour avoir Ivaucoup d'acquéreurs Allez donc à pied avec une pareille femme au bras? tout le monde vous regardera, roua suivra, désirera votre épouse. Ce succès inquiète beaucoup de gens qui ne \eu-

DE BALZAC

lent pas avoir des amans à tuer; car, après tout, on n'en tue jamais qu'un. Vous ne pouvez, dans la situation oii vous êtes , marier votre fille que de trois manières : par mon secours, vous n'en voulez pas ! et d'un. En trouvant un vieillard de soixante ans, très riche, sans enfans, et qui voudrait en avoir, c'est difficile, mais cela se rencontre. II y a tant de vieux qui prennent des Josépha, des Jenny Cadine, pourquoi n'en mncontrerait-on pas un qui ferait la même bêtise légitimement ? Si je n'avais pas ma Célestine et nos deux petits enfans, j'épouseraisHortense... Et de deux! La dernière manière est la plus facile...

Madame Hulot leva la tête, et regarda l'ancien parfumeur avec anxiété.

— Paris est une ville où tons les gens d'énergie, qui poussent comme des sauvageons sur le territoire français, se donnent rendez-vous, et il y grouille bien des talens, sans feu ni lieu, des courages capables de tout, même défaire fortune... Eh bien! ces garçons-là... (Votre serviteur en était dans son temps, et il en a connu'!... Qu'avait du Tillet ? qu'avait Popinot, il y a vingt ans?... ils étaient tous les deux dans la boutique" du papa Birotteau, sans autre capital que l'envie de parvenir, qui, selon moi, vaut le plus beau capital!... On mange des capitaux, et l'on ne se mange pas le moral!... Qu'avais-je, moi"? l'envie de parvenir, du courage. Du Tillet est l'égal aujourd'hui des plus grands personnages; le petit Prpinot, le plus riche droguiste de la rue des Lombards est devenu député , le voilà ministre...) Eh bien! l'un de ces condottieri, comme on dit, de la commandite, de la 'plume ou de la brosse, est le seul être, à Paris, capable d'épouser une belle fille sans le sou, car ils on^ tous les genres de courage. Monsieur Popinot a épousé mademoiselle Birotteau sans en espérer un liard. Ces gens-là sont fous! ils croient à l'amour, comme ils croient à leur fortune et à leurs facultés !.. . Cherchez un homme d'énergie qui devienne amoureux de votre fille et il l'épousera sans regarder le présent. Vous m'avouerez que, pour v.n ennemi, je ne manque pas de générosité, car, ce conseil est contre moi...

— Ah! monsieur Crevel, si vous vouliez être mon ami, quitter vos idées ridicules!...

— Ridicules ? madame, ne vous démolissez pas ainsi, regardez-vous.... Je vous aime et vous viendrez à moi... Je veux dire un jour à IIùloi : « Tu m'as pris Josépha, j'ai ta femme!... » C'est la vieille loi du talion ! Et je poursuivrai l'accomplissement de mon projet, à moins que vous ne deveniez excessivement laide. Je réussirai, voici pourquoi : Vous ne rencontrerez ni vieillard, ni jeune homme amoureux, parce que vous aimez trop votre fille pour la livrer aux manuuvres d'un vieux libertin, et que vous ne vous résignerez pas, vous, baronne Hulot, sœur du vieux lieutenant-général qui commandait les vieux grenadiers de la vieille gaule. à prendre l'homme d'énergie là où il sera; car il peut se trouver simple ouvrier , comme tel millionnaire d'aujourd luii, se trouvait simple mécanicien il y a dix ans, simple conducteur de travaux, simple contre-maître de fabrique.

Et alors, en voyant votre fille, poussée par ses vingt ans, capable de vous déshonorer, vous vous direz : « Il vaux mieux que ce soit moi qui me déshonore, et si monsieur Crevel veut me garder le secret; je vais gagner la dot de ma fille , deux cent mille francs, pour dix ans d'attachement à cet arcien marchand de gants... le père Crevel !... » Je vous ennuie, et ce que je dis est profondément immoral, n'est-ce pas? Mais si vous étiez merdue par une passion irrésistible , vous vous feriez , pour me céder, des raisonnemens comme s'en font les femmes qui aiment... Ehbienl l'intérêt d'Hortense vous les mettra dans le cœur, ces capitulations de conscience...

— Il reste à Hortense un oncle...

— Qui, le père Fischer?... il arrange ses affaires, et par la faute du baron encore, dont le râteau passe sur toutes les caisses qui sont à sa portée.

— Le comte Hulot...

— Oh ! votre mari, madame, a déjà fricassé les économies du vieux lieutenant-général , il en a meublé la maison de sa cantatrice. Voyons, me laisserez- vous partir sans espérance?

— Adieu , monsieur. On guérit facilement d'une passion pour une femme de mon âge, et vous prendrez des idées chrétiennes... Dieu protège les malheureux...

La baronne se leva pour forcer le capitaine à la retraite, et elle le repoussa dans le grand salon.

— Est-ce au milieu de pareilles guenilles que devrait vivre la belle madame Hulot? dit-il.

Et il montrait une vieille lampe, un lustre dédoré, les cordes du tapis , enfin les haillons de l'opulence qui faisaient de ce grand salon blanc , rouge et or, un cadavre des fêtes impériales.

— La vertu, monsieur, reluit sur tout cela. Je n'ai pas envie de devoir un magnifique mobilier en faisant de cette beauté, que vous me prêtez, des pièges à loups, des chatières à pièces de cent sous!

Le capitaine se mordit les lèvres en reconnaissant les expressions par lesquelles il venait de flétrir l'avidité de Josépha.

— Et pour qui celte persévérance? demanda-t-il.

En ce moment la baronne avait cconduil l'ancien parfumeur jusqu'à la porte.

— Pour un libertin !... ajouta-t-il en faisant une moue d'homme vertueux et millionnaire.

— Si vous aviez raison , monsieur, ma constance aurait alors quelque mérite, voilà tout.

Elle laissa le capitaine après l'avoir salué comme on salue pour se débarrasser d'un importun , et so retourna trop lestement pour le voir un» dernière fois en position. Elle alla rouvrir les portes qu'elle avait fermées , et perdit ainsi le geste menaçant par lequel Crevel lui dit adieu. Elle marchait fièrement, noblement , comme une martyre au Colysée. Elle avait néanmoins épuisé ses forces, car elle se laissa tomber sur le divan de son boudoir bleu, comme une femme pies de se trouver mal, et elle resta les yeux attaches sur le kiosque en ruines où sa fille babillait nvee la eonsine Bette.

Depuis les premiers jours de son mariage jusqu'en ce mo-

iimii n

ment la baronne avait aimé son mari, comme Joséphine a fini par aimer Napoléon, d'un amour admiratif, d'un amour maternel , d'un amour lâche. Si elle ignorait les détails que Crevcl venait de lui donner, elle savait cependant fort bien que, depuis vingt ans, le baron Iliilot lui faisait des infidélités; mais elle s'était mis sur les yeux un voile de plomb, elle avait pleuré silencieusement, et jamais une parole de reproche ne lui était échappée. En retour de cette angélique douceur, elle avait obtenu la vénération de son mari, et comme un culte divin autour d'elle.

L'affection qu'une femme porte à son mari, le respect dont elle l'entoure, sont contagieux dans la famille. Hortense croyait son père un modèle accompli d'amour conjugal. Quant à Hulot fils, élevé dans l'admiration du baron en qui chacun voyait un des géans qui secondèrent Napoléon, il savait devoir sa position au nom, à la place, et à la considération paternelle ; d'ailleurs, les impressions de l'enfance exercent une longue influence, et il craignait encore son père ; aussi eût-il soupçonné les irrégularités révélées par Crevel, déjà trop respectueux pour s'en plaindre, il les aurait excusées par des raisons tirées de la manière de voir des hommes à ce sujet.

Maintenant il est nécessaire d'expliquer le dévoùment extraordinaire de cette belle et noble femme. Et voici l'histoire de sa vie en peu de mots.

Dans un village situé sur les extrêmes frontières de la Lorraine, au pied des Vosges , trois frères , du nom de Fischer, simples laboureurs, partirent, par suite des réquisitions républicaines, à l'armée dite du Rhin.

En 1799, le second des frères, André, veuf et père de madame Hulot, laissa sa fille aux soins de son frère aîné, Pierre Fischer, qu'une blessure reçue en 1797 avait rendu incapable de servir, et fit quelques entreprises partielles dans les Transports Militaires, service qu'il dut à la protection de l'ordonnateur Hulot d'Ervy. Par un hasard assez naturel, Hulot, qui vint en 1804 à Strasbourg, vit la famille Fischer. Le père d'Adelinc et son jeune frère étaient alors soumissionnaires des fourrages en Alsace.

Adeline, alors âgée de seize ans, pouvait être comparée à la fameuse madame du Barry, comme elle, tille de la Lorraine. C'était une de ces beautés complètes, foudroyantes, une de ces femmes semblables a madame Tallicn, que la Nature fabrique avec un soin particulier; elle leur dispense ses plus précieux dons : la distinction, la noblesse, la grâce, la finesse, l'élégance, une chair à part, un teint broyé dans cet atelier inconnu où travaille le Hasard. Ces belles femmcs-!à se ressemblent toutes entre elles : Bianca Capello dont le portrait est un des chefs-d'œuvre du Bronzino, la Vénus de Jean Goujon dont l'original est la fameuse Diane de Poitiers, la signora Olympia dont le portrait est à la galerie Doria, enfin Ninon, madame du Barry, madame Tallieu , mademoiselle Georges, madame Récamicr, toutes ces femmes, restées belles eu dépit des années, de leurs passions ou de leur vie à plaisirs excessifs. ont dans la taille, dans la charpente, dans le caractère de

la beauté des similitudes frappantes, et à faire croire qn'i' existe dans l'océan dci générations un courant aphrodisien d'où sortent toutes ces Vénus, filles de la même onde salée I

Adeline Fischer, un« des plus belles de cette tribu divine, possédait les caractère! sublimes, les lignes serpentines, le tissu vénéneux de ces femmes nées reines. La chevelure blonde que notre mère Eve a tenue de la main de Dieu, une taille d 'impératrice, un air de grandeur, des contours augustes dans le profil, une modestie villageoise arrêtaient sur son passage tous les hommes, charmés comme le sont les amateurs devant un Raphaël. Aussi, la voyant, l'ordonnateur fit de mademoiselle Adeline Fischer sa femme dans le temps légal, au grand étonnement des Fischer, tous nourris dans l'admiration d« leurs supérieurs, L'aîné, soldai de 1792. blessé grièvement à l'attaque des lignes de Wissembourg, adorait l'cmpemir Napoléon et tout ce qui tenait à la Grande-Armée. André «t Johann parlaient avec respect de l'ordonnateur Hulot, ta protégé de 1 Empereur à qui, d'ailleurs, ils devaient leur fort, car nulot d'Ervy, leur trouvant de l'intelligence et de la probité, les avait tirés des charrois de l'armée pour les mettre à la tête d'une Régie d'urgence. Les frères Fischer ayant rendu des services pendant la campagne de 1804, Hulot, a la paix, leur avait obtenu cette fourniture des fourrage* en Alsace, sans savoir qu'il serait envoyé plus lard à Strasbourg pour v préparer la camparrne de 1806.

Ce mariage fut, pour la jeune paysanne, comme une Assomption. La belle Adeline pa??a sans transition des boues de son village dans le paradis de la cour impériale. En effet, dans ce temps-là, l'ordonnateur, l'un des travailleurs les plus probes, les plus actifs de son corps, fut nommé baron, appelé près de l'Empereur, et attaché à la garde impériale. Cette belle villageoise eut le courage de faire son éducation par amour pour son mari, de qui elle fut exactement folle.

L'ordonnateur en chef était d'ailleurs en homme, une réplique d'Adelinc en femme. Il appartenait au corps d'élite des beaux hommes. Grand, bien fait, blond, l'oeil bleu et d'un feu, d'un jeu, d'une nuance irrésistibles, la taille dégante, il était remarqué parmi les d'Orsay, les Forbin, les Ouvrard, enfin dans le bataillon des Beaux de l'Empire. Homme à conquêtes et imbu des idées du Directoire en fait de femmes, sa carrière galante fut alors interrompue pendant assez long-temps par son attachement conjugal.

Pour Adeliue. le baron fut dôme dès l'origine iule espèce de Dieu qui ne pouvait faillir; elle lui devait tout : la fortune, elle eut voiture, hôtel, et tout le luxe du temps : le bonheur, elle était aimée uniquement; un titre, elle était baronne; «'iitin la célébrité, on l'appela la belle madame Hulot, à Paris. Enfin, elle eut l'honneur de refuser les hommages de l'Empereur qui lui fit présent d'une rivière en diamans, et qui la distingua toujours, car il demandai l de temps en temps : * — El la belle madame Hulot. est-elle toujours en homme capable de sa venger de celui qui aurait triomphe là où il avait échoue.

i^fit.

Il n'est donc pas besoin de beaucoup d'intelligence pour reconnaître, dans une ame simple, naïve et belle, les motifs du fanatisme que madame llulot mêlait à son amour. Après s'être bien dit que son mari ne saurait jamais avoir de torts envers elle, elle se lit, dans son for intérieur, la servante humble, dévouée et aveugle de sen créateur. Remarquez d'ailleurs qu'elle était douée d'un grand bon sens, de ce bon sens du peuple qui rendit son éducation solide. Dans le monde, elle parlait peu, ne disait de mal de personne , ne cherchait pas à briller: elle réfléchissait sur toute chose, elle écoutait, se modelait sur les plus honnêtes femmes et les mieux nées.

En 1815, llulot suivit la ligne de conduite du prince de Vissembourg, l'un de ses amis intimes, et l'ut l'un des organisateurs de celte armée improvisée dont la déroute termina le cycle napoléonien à Waterloo. En 18IG, il devint une des bêtes noires du Ministère Eellre, et ne fut réintégré dans le corps de l'Intendance qu'en 1823, car on eut besoin de lui pour la guerre d'Espagne.

En 1830, il reparut dans l'administration comme quart de ministre, lors de cette espèce de conscription levée par Louis- Philippe dans les vieilles bandes napoléoniennes. Depuis l'avènement au trône de la branche cadette, dont il lut un actif coopérateur, il restait directeur indispensable au Ministère de la Guerre. 11 avait d'ailleurs obtenu son bâton de maréchal : le roi ne pouvait rien de plus pour lui, a moins de le faire ou minisire ou pair de France.

Inoccupé de 1817 à 1823, le baron llulot s'èiaiî mis en service actif auprès des femmes. Madame llulot faisait remonter tes premières infidélités de son Hector au grand finale de l'Empire. La baronne avait donc terni, pendant douze ans, dans son ménage, le rôle de prima dona asso'ulu, sans partage. Elle jouissait toujours de cette vieille affection invétérée que les maris portent à leurs femmes quand elles se sont résignées au rôle de douces et vertueuses compagnes, elle savait qu'aucune rivale ne tiendrait deux heures contre un mot de reproche; maiselle fermait les yeux, elle se bouchait les oreilles, elle voulait ignorer la conduite de son mari an-dehors. Elle traitait enfin son Hector, comme une mère traite un enfant gâté.

Trois ans avant la conversation qui venait d'avoir lieu, Hortcnse reconnut son père aux Variétés , dans une loge d'avant-scène du rez-de-chaussée, en compagnie de Jcnny Cadiné, et s'écria: — Voilà papa. ^~Tu te trompes, mon ange, il est chez le maréchal , répondit la baronne. Elle avait bien vu Jenny Cadine. Au lieu d'éprouver un serrement au coeur en la voyant si jolie, elle se dit en elle-même : — Ce mauvais sujet d'Hector doit être bien heureux.

Elle souffrait néanmoins, elle s'abandonnait secrètement à dis rages affreuses; mais, en revoyant son Hector, elle revoyait toujours sis douze années de bonheur pur , 'et perdait la force d'articuler une seule plainte Llle aurait bien voulu que le baron la prît pour sa confidente; maiselle n'avait jamais osé lui donnera entendre qu'elle connaissait s>'s fredaines, par respect pour lui. Ces excès de délicatesse ne se rencontrent

que chez ces belles filles du peuple qui savent recevoir des coups sans en rendre ; elles ont dans les veines les restes du sang des premiers martyrs. Les filles bien nées , étant les égales de leurs maris, éprouvent le besoin de les tourmenter , et de marquer, comme on marque des points au billard, leurs tolérances par des mots piquans, dans un esprit de vengeance diabolique, et pour s'assurer, soit une supériorité, soit un droit de revanche.

La baronne avait un admirateur passionné dans son beaufrère, le lieutenant-général llulot, le vénérable commandant des grenadiers à pied de la garde impériale, à qui l'on devait donner le bâton de maréchal pour ses derniers jours. Ce vieillard après avoir, de 1830 à 4831, commandé la Division militaire où se trouvaient les départemens bretons, théàtrs de ses exploits en 1798, 1799 ot 1800, 6ïaitvenu finir ses jours à Paris, près de son frère, auquel il portait toujours une affection de père. Ce cœur de vieux soldat sympathisait avec celui de sa belle-sœur; il l'admirait, comme la plus noble , la plus sainte créature de son sexe. Il ne s'était pas marié, parce qu'il avait voulu rencontrer une seconde Adeline, inutilement cherchée à travers vingt pays et vingt campagnes. Pour ne pas déchoir dans cette ame de vieux républicain sans reproche et sans tache, de qui Napoléon disait : « Ce brave Hulot est le plus entêté des républicains , mais il ne me trahira jamais! » Adeline eût supporté des souffrances encore plus cruelles que celles qui venaient de l'assaillir. Mais ce vieillard, âgé de soixante-douze ans, brisé par trente campagnes, blessé pour-la vingt-septième fois à "Waterloo, était pour Adeline une admiration et non une protection. Le pauvre comte, eutr'autres infirmités, n'entendait qu'à l'aide d'un cornet !

Tant que le baron Hulot d'Ervy fut bel homme, les amourettes n'eurent aucune influence sur sa fortune; mais, à cinquante ans, il fallut compter avec les grâces. A cet âge, l'amour, chez les vieux hommes, se change enviée; il s'y mêle des vanités insensées. Aussi, vers ce temps, Adeline vit-elle son mari devenu d'une exigence incroyable pour sa toilette, se teignant les cheveux et les favoris, portant des ceintures et des corsets. Il voulut rester beau à tout prix. Ce culte pour sa personne, défaut qu'il poursuivait jadis de ses railleries, il le poussa jusqu'à la minutie. Enfin, Adeline s'aperçut que le Pactole qui coulait chez les maltresses du baron preuait sa source chez elle. Depuis huit ans, une fortune considérable avait été dissipée, et si radicalement, que, lors de l'établissement du jeune Hulot, deux ans auparavant, le baron avait été forcé d'avouer à sa femme que ses trailemeus constituaient toute leur fortune.

— Où cela nousmènera-l-il? fut la seule réponse d'Adeline.

— Sois tranquille, répondit le Conseiller-d Ktat, je vous laisse les émolumensde ma place, et je pourvoirai à l'établissement d'Hortense et à noire avenir en faisant des affaires.

La foi profonde de celte femme dans la puissance et la haute valeur, dans les rapacités et le caractère de son mari, avait calmé cette inquiétude momentanée.

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