‹ Histoire des parens pauvresChapitre 49 sur 111 · PO\S ENSEVELI SOIS LE GRAVIER · texte numérisé non relu

PO\S ENSEVELI SOIS LE GRAVIER

— J'aperçois la trame ourdie par monsieur, dit la more furieuse en désignant le pauvre Pons.

Pons se dressa comme s'il avait entendu retenir à ses oreilles la trompette du jugement dernier.

— Monsieur, reprit la présidente dont les yeux furent comme deux fontaines de bile veite, monsieur a voulu répondre a une innocente plaisanterie par une injure. À qui fera-t-on croire que cet Allemand soit dans son l'o t-sens? Ou il est complice d'une atroce vengeance, ou il est fou. J'tspère, monsieur Pons, qu'à l'avenir vous nous épargnerez le déplaisir de vous voir dans une maison où vous avez essayé de porter la honte et le déshonneur...

Pons, devenu statue, tenait les yeux sur une rosace du tapis et tournait ses pouces.

— Eh bien! vous êtes encore là, monstre d'ingratitude?... s'écria la présidente en se retournant. Nous n'y serons jamais, monsieur ni moi , si jamais monsieur se présentait I dit-elle aux domestiques en leur montrant Pons. Allez chercher le docteur, Jean. Et vous , Madeleine , de l'eau de corne de cerf!

Pour la présidente , les raisons alléguées par Brunner n'étaient que le prétexte sous lequel il s'en cachait d inconnues; nuis la rupture du mariage n'en devenait que plus certaine. Avcccette rapidité de pensée qui distingue les femmes dans les grandescirconstanccs, madame de Manille avait trouvé la se -jle manière de reparer cet échec en attribuant à Pons une vengeance préméditée.

Celle conception infernale par rapport à Pons, satisfaisait à l'honneur de la famille. Fidèle à sa haine contre Pons , elle avait fait d'un simple soupçon de femme, une vérité. -En général , 1rs femmes ont une foi particulière, une morale à elles ; elles croient à la réalite de tout ce qui sert leurs intérèls et leurs passions.

La présidente alla bien plus loin, elle persuada pendant toute la soirée au président sa propre croyance, et le magistrat fut convaincu le lendemain de la culpabilité «le son cousin.

Tout le monde trouvera la conduite de la présidente horrible: mais, en pareille circonstance, chaque mère imitera madame Camusot : elle aimera mieux sacrifier l'honneur d'un étranger que celui de sa lillc. Les moyens changeront, le but sera le même.

Le musicien descendit avec rapidité l'escalier, marcha d'un pas lent par les boule\ards, jusqu'au théâtre OU il entra

machinalement; il se mit à son pupitre machinalement et il dirigea machinalement l'orchestre. Durant les entractes, il repondit si vaguement a Schnnieke. que S. hmueke dissimula ses inquiétudes; il pensa que Pons était devenu fou. Chez une nature aussi enfantine que celle de Pons, la scène qui venait de se passer prenait les proportions d'une catastrophe... Réveiller une effroyable haine, la où il avait voulu donner le bonheur, celait un renversement total d «faïence. 11 avait enfin reconnu dans les yeux, dans le geste, dans la voix de la présidente, une inimitié mortelle

Le lendemain, madame Camusot de Manille prit un grand parti, d'ailleurs exigé par la circonstance et auquel le président souscrivit. On résolut de donner en dot à Cécile la terre de Manille, l'hôtel de la rue do Hanovre et cent mille francs.

Dans la matinée, la présidente alla voir la comtesse Popinot, en comprenant qu'il fallait répondre à un pareil ediec par un mariage tout l'ait. Elle raconta la vengeance épouvantable et l'affreuse mystification préparées par Pons. Tout parut croyable quand on apprit que le prétexte de cette rupture était la condition de fille unique. Enfin, la présidente lit reluire avec art l'avantage de se nommer Popinot de Marvillc et l'énormité de la dot. Au prix ou sont les liens en Normandie, à deux pour cent, cet immeuble représentait environ neuf cent mille francs, et l'hôtel de la rue de Hanovre élait estimé deux cent cinquante mille francs Aucune famille raisonnable ne pouvait refuser une pareille alliance: aussi le comle Popinot et sa femme l'acceplèrent-ils ; pj s. en gens intéressés a 1 honneur de la famille dans laquelle ils entraient, ils promirent leur concours pour expliquer la catastrophe arrivée la veille.

Or. chez le même vieux Camusot, gr*nd-ptre d-1 Cécile, devant les mêmes personnes qui s'y trouvaient quelques jours auparavant et auxquelles la présidente a', ail chaule sei lilanies-Brunncr. ctlte même présidente, à qui chacun craignait de parler, alla bravement au devant des explications.

— Vraiment aujourd uni , disail-elie . on ne saurait prendre Irop de précautions quand il s'agit de mariage cl surtout quand on a affaire à des étrangers

— El pourquoi, madame? Que vous e>l-il arrivé? demanda madame Chiffrevillc.

— Vous ne connaisses pas notre avtnlure a\ec ce Brunner qui avait l'audace, d aspirer à la main de Qecile J

DE BALZAC

le fiisd'un cabarctier allemand, le neveu d'un marchand de peaux de lapins ..

— Est-ce possible! Vous si sagacc!... d,t une dame.

— Ces aventuriers font si lins! Mais nous avens tout su par Berlhier. Cet Allemand a pour ami, un pauvre diable qui joue de. la llùle! 11 est lié avec un homme qui tient un garni .rue du Mail, avec des tailleurs... Nous avons appris qu'il a mené la vie la plus crapuleuse, et aucune fortune ne p; ut suffire à un drôle qui a déjà mangé celle de sa mère. . .

— Mais mademoiselle votre fille eût été bien malheureuse!... dit madame Berlhier.

— Et comment vous a-t-il été présenté ? demanda la vieille madame Lebas.

— C'est une vengeance de monsieur Pons; il nous a présenté ce beau monsieur là pour nous livrer an ridicule. . . Ce Brunner, ça veut dire Fontaine ( on nous le donnait pour un grand seigneur), est d'une assez triste santé, chauve , les dents gâtées... Aussi m'a-l-il suffi de le voir une fois pour me défier de lui.

— Mais celte grande fortune dont vous nous parliez? demanda lirn'diiment une jeune femme.

— La fortune n'est pas aussi considérable qu'on le dit. Les railleurs , le maître d'hôtel et lui, tous ont gratté leurs caisses pour faire une maison de Banque... Aujourd hui . qu'cs'.-cc que la Banque? quand on la commence, c'est la licence de se r.iiner. l'ne femme qui se couche millionnaire peut se réveiller réJuite à .«« propres. Du premier mot, à première vue, nous avons eu noire opinion faite sur ce monsieur qui ne sait rien de nos usages. Oa voit à ses gants à songi'eî, que c'est en ouvrier, le lis d'ungargoiier allemand, sans noblesse dans les sentimens, un buveur de bière, et

'qui fumet..': ahl madame 1 vingt-cinq pipes par jour. Quel eut é:é le sort de ma pauvre Lili?... J'en frémis encore. Dieu nous a sauvées ! Cécile n'aimait d'ailleurs pas ce monsieur... Pouvions-nous attendre une pareille mystification d'un parent, d un- habitué de notre maison, qui dtnc chez nous deux fois par semaine depuis vingt sns!... que nous avons couvert de bienfaits, et qui jouait si b;m la comédie qu'il a nommé Cécile son héritière devant le garde des sceaux, le procureur général , le premier pi é-idenl... Ce Brunncr et monsieur Pons s'entendaient pour s'attribuer Von à l'autre des millions!... Non, je vous l'assure, vous toute, mesdames, vous eussiez clé prises à celle mystification d artiste!...

En quelques semaines, les familles réunies des Popinot, des Camusot et leurs adhérens avaient remporté dans le monde un triomphe facile, car personne n'y prit la défense du misérable Pons, du parasite, du sournois, de l'avare, du faux bonhomme enseveli sous le mépris, regardé comme une vipère réchauffée au sein des familles, comme un homme d'une méchanceté rare , un saltimbanque dangereux qu'on devait oublier.

Un mois environ après le refus du faux Werther, le pauvre Pons sorti pour la première fois de son lit où

il était resié en proie à une fièvre nerveuse , se promenai1 le long des boulevards, au soleil, appuyé sur le bras de Schmucke.

Personne ne riait plus, sur le boulevard du Temple, des deux Casse-noisettes, à l'aspect de la destruction de l'un et de la touchante sollicitude de l'autre pour son ami convalescent.

Arrivés sur lt boulevard Poissonnière, Pons avait repris des eouleurs, en respirant cette atmosphère des -boulevards, où l'air a tant de puissance; car, là où la foule abonde, le fluide est si vital, qu'à Borne on a remarqué le manque de mala aria dans l'infect Getto où pullulent les Juifs. Peutélre aussi l'aspect de ce qu'il se plaisait à voir tous les jours, le grand spectacle de Paris, agissait-il sur le malade. En face du théâtre des Variétés, Pons laissa ScamucLe, car ils allaient côte à côte; mais le convalescent quittait de temps en temps son ami pour examiner les nouveautés fraîchement exposées dans quelques boutiques.- Il se trouva nez à nez avec le comte Popinot , qu'il aborda de la façon la plus respectueuse , l'ancien minislrc étant un des hommes que Pons estimait et vénérait le plus.

— Ah! monsieur, répondit sévèrement le pair de France, je ne comprends pas que vous ayez assez peu de tact pour saluer une personne alliée à la famille où vous avez tenté d imprimer la honte et le ridicule par une vengeance comme les artistes savent en inventer... Apprenez, monsieur, qu à dater d'aujourd'hui nous devons être complètement étrangers l'un à l'autre. Madame la comtesse Popinot partage l'indignation que votre conduite chez les Manille a inspirée à toute la société.

L'ancien minislrc passa , laissant Pons foudroyé. Jamais les passions, ni la justice, ni la politique .jamais les grandes puissances sociales ne consultent l'état de l'être sur qui elles frappent. L'homme d'Etat , pressé par l'intérêt de famille d'écraser Pons, ne s'aperçut point de la faiblesse physique de ce redoutable ennemi.

— Qiii:s-du, mo-s bavfre ami ? s'écria Sehmucke en devenant aussi pale que Pons.

— Je viens de recevoir un nouveau coup de poignard dans le coeur, répondit le bonhomme en s'appuyant sur le bras de Schmucke. Je crois qu'il n'y a que le bon Dieu qui ait le droit de faire le bien, voilà pourquoi tous ceux qui se mèlent de sa besogne en sont si ciuellement puni.»

Ce sarcasme d'artiste fut un suprême effort de cette sxcellente créature qui voulut dissiper l'effroi peint sur la ligure de son ami.

— Che le groin, répondit simplement Schmucke.

Ce fut inexplicable pour Pons à qui ni les Camusot ni les Popinot n'avaient envoyé de billet de faire pari du mariage deOci'e.

Sur le boulevard des Italiens, Pons vit venir à lui monsieur Cardot: Pons, averti par l'allocution du pair de France, se garda bien d'arrêter Ce personnage chez qui, l'année derrière, il dînait une l'ois tous les quinze jours, il se contenta

LES PAREÎSS PAUVRES.

de le saluer; mais le maire, le député de Paris, regarda Pons d'un air indigné sans lui rendre son salut.

— Vas donc lui demander ce qu'ils ont tous contre moi? dit le bonhomme à Schmucke qui connaissait dans tous ses détails la catastrophe survenue à Pons.

— Monsir, dit finement Schmucke à Cardot mône hdmi Bons relèfe d'eine crafe mah'.ie, et fu ne iafez sans iude bus regonni.

— Parfaitement.

— Mais qu'a fez- fus ton1: Mu rtbrogerî •

— Vous avez pour ami un monstre d'ingratitude, un homme qui, s'il rit encore, c'est que, comme dit le proverbe : La mauvaise herbe croît en dépit de tout. Le monde a bien raison de se défier des artistes, ils sont malins et médians comme des singes. Votre ami a essayé de déshonorer sa propre famille, de perdre de réputation une charmante jeune fille pour se venger dune innocente plaisanterie, je ne. veux plus avoir la moindre relation avec lui, je tâcherai d'oublier que je l'ai connu, qu'il existe. Ces sentimens, monsieur, sont ceux de toutes les personnes de ma famille, de la sienne, et des gens qui faisaient au sieur Pons l'honneur de le recevoir...

— Mm'i, monsir, fus èdes cin home rézonaple ; ed, si fut le herm'-ddtz, che fais fus egsbliguer l'avaire...

— Restez, si xousenavez le cœur, son ami, libre a vous, monsieur, répliqua Cardot ; mais n'allez pas plus avant, car je crois devoir vous prévenir que j'envelopperai dans la même réprobation ceux qui tenteraient de l'excuser, de le défendre...

— Te le ch.isdioier ?

— Oui, car sa conduite est injustifiable, comme elle est inqualifiable.

Sur ce bon mot, le député de la Seine continua son chemin sans vouloir entendre uni syllabe de plus.

— J'ai déjà les deux pouvoirs de l'Etat contre moi. dit en souriant le pauvre Pons quand Schmucke eut fini de lui redire ces sauvages imprécations.

— Doui esd gondre nus, répliqua douloureusement Schmucke. Huions nus-en, bir m bat rengondrer taudres pèda.

C'était la première fois de sa vie, vraiment ovine, que Schmucke proferait de telles paroles. Jamais sa mansuétude quasi divine n'avait été troublée, il eût souri naïvemeut à tous les malheurs qui seraient venus a lui. Mais voir maltraiter son sublime Pons, cet Aristide inconnu, c* génie résigné, cette âme sans fiel, ce trésor de bonté, cet or pur, il éprouvait l'indignation d'Alceste et il appelait les amphitryons de Pons des bêtes!... Chez cette paisible nature, ce mouvement équivalait à toutes les fureurs de Roland.

Dans une sage prévision, Schinuke fil retourner Pons vers le boulevard du Temple , et Pons se laissa conduire, car le malade était dans la situation de ces lutteurs qui ne comptent plus les coups. Le hasard voulut que rien ne manquât eu ce monde contre le pauvre 'musicien . L a\alamhe qui roulait sur lui devait tout contenir, la chambre

des pairs, la chambre des députés, la famille, les étrangers, les foits, les faibles, les innocens !

Sur le boulevard Poissonnière, en revenant chez lui, Pons vit venir la fille de ce même monsieur Cardot, une jeune femme qui avait assez éprouvé de malheurs pour être indulgente. Coiipal.li! d'une faute tenue secrète, elie s'était faite l'esclave de son mari.

De toutes les mat tresses de maison , où il dînait madame Bcrlhier était la seule que Pons nomm.it par son petit nom ;il lui disait : Felicie , tt il croyait parfois être compris par elle, C.'tle douce créature parut contrariée de rencontrer le cousin Pons ; car, malgré 1 absence de toute parenté avec la famille de la seconde fenim ■ de son cousin le vieux Camusot, il était traite de cousin; maii . ne pouvant l'éviter, Felicie Iîeilhier s'arrêta derant le moribond.

— Je ne vous croyais pas méchant, mon cousin: mais si. de tout ce que j entends dire de vous, le quart seulement es! vrai, vous êtes un homme bien faux... Oh! ne vous justifiez pas !... ajouta-t-el!eTiYementcn voyant faire à Pons un geste, c'est inutile par deux raisons : la première, c'est que je n'ai le droit d accuser, ni de juger, ni de condamner personne, sachant par moi-même que eux qui paraissent avoir le plus de torts peuvent offrir des excuses ; la seconde, c'est que (

sons ne serviraient à rien. Monsieur Berthier, quia bit le contrat de mademoiselle de Manille et du vicomte Popinot, est tellement irrité contre vous, que, s il apprenait que je vous ai dit un seul mot, que je vous ai parle pour la dernière fois, il me gronderait. Tout le monde est contre v.

— Je le vois bien, madame, répondit d'une voix émue le pauvre musicien qui salua respectueusement la femme du notaire.

Et il reprit péniblement le chemin de la rue de Normandie en s'appuyant sur le bras de Schmucke avec une pesanteur qui trahit au vieil Allemand une défaillance physique courageusement combattue.

Cette troisième rentontre fut comme le verdict prononcé par l'agneau qui repose aux pieds de Dieu, le courroux de cit ange dis bêles, le symbole des Peuples, est le dernier mot du ciel.

Les deux amis arrivèrent chtt eux sans avoir échangé une parole. En certaines circonstances de la vie. on ne p^ut que lenlir son ami près de soi. La consolation parlée aigrit la plaie, tS.le en révèle la profondeur. Le vieux pianiste avait, comme vous le voyez , le génie de l'amitié , la délicatesse de ceux qui , ayant beaucoup souffert, savent les coutumes de la souffrance.

Cette promenade lierait être la dernière du bonhomme Pons. Le vieillard tomba d'une maladie dans une autre D un tempérament sauguia bilieux, la bile passa dans les.. fut pris par une violente hépatite. Ces denv maladies successives étant les seules de sa vie, il ne connaissait point de médi cin ; et, dans une pensée toujours excellente d . maternelle même, la sensible et dévoucc Cibel amena le médecin du quartier.

DE BALZAC

A Paris, dans chaque quartier, il existe un médecin dont le nom et la demeure ne sont connus que de la classe inférieure, des petits bourgeois , des portiers , et qu'en noram» conséquemment le médecin du quartier. Ce médecin, qui fait les accouchemenset qui saigne, est en médecinecc qu'est dans les Petites Affiches le domestique peur tout faire. Obligé d'être bon pour les pauvres, assez expert à cause de sa longue pratique, il est généralement aimé.

Le docteur Poulain, amené chez ce malade par madame Cibot, et reconnu par Schmucke, écouta, sans y faire attention, les doléances du vieux musicien qui, pendant toute la nuit, s'était gratté la peau devenue tout à fait insensible. L'état des yeux, cerclés de jaune, s'accordait avec ce symptôme.

— Vous avez eu, depuis deux jours, quelque violent chagrin? dit le docteur à son malade.

— Hélas! oui, répondit Pons.

— Vous avez la maladie que monsieur a failli avoir, dit-il en montrant Schmucke, la jaunisse; mais ce ne sera rien, ajouta le docteur Poulain qui écrivit une ordonnance.

Malgré ce dernier mot si consolant, le decteur avait jeté fur le malade un de ces regards hippocratiques, eu la sentence de mert, quoique cachée sous une commisération de costume, est toujours devinée par les yeux intéressés à savoir la vérité. Aussi madame Cibot, qui plongea dans les yeux du docteur un coup d'oeil d'espion, ne se méprit-elle pas à l'accent de la phrase médicale ni à la physionomie hypocrite du docteur Poulain, et elle le suivit à sa sortie.

— Croyez-vous que ce ne sera rien"? dit madame Cibot au doeteur sur le palier.

— Ma chère madame Cibot, votre monsieur est un homme mort, non par suite de l'invasion de la bile dans le sang, mais à cause de sa faiblesse morale. Avec beaucoup de soins, cependant, votre malade peut encore s'en tirer, il faudrait le sortir d'ici , l'emmener voyager...

— Et avec quoi?... dit la portière. Il n'a pour tout potage que sa place, et son ami vit de quelques petites rentes que lui font de grandes dames auxquelles il aurait, à l'entendre, rendu des services, des dames très charitables. C'est deux enfans que je soigne depuis neuf ans. .

— Je pass'.' ma vie à voir des gens qui meurent, non pas de leurs maladies, mais de cette grande et incurable blessure, le manque d'argent. Dans combien ds mansardes ne suis-je pas obligé, loin de payer ma visite, de laisser cent sous sur la cheminée I . . .

— Pauvre cher monsieur Poulain... dit madame Cibot, ah! si vous n'aviez le* cent mille livres de rente* que possèdent

certains grigous du quartier, qui sont de vrais décharnés des enfers (déchaînés), ^ous seriez le représentant du bon Dieu sur la terre.

Le médecin parvenu, par l'eïtime de messieurs les concierges de son Arrondissement, à se faire une petite clientelle qui suffisait à peine a ses besoins, leva les yeux au ciel et remercia madame Cibot par une moue digne de Tartufe.

— Vous dites donc, mon cher monsieur Ponlain, qu'avec beaucoup de soins, notre cher malade ea reviendrait...

— Oui, s'il n'est pas trop attaqué dans son moral par le chagrin qu'il a éprouvé.

— Pauvre homme ! qui donc n'a pu le chagriner ? c'est n'un brave homme qui n'a son pareil sur terre que dans son ami, monsieur Schmucke!..- Jetais savoir de quoi n'il retourne ! Et c'est moi qui me charge de savonner ceux qui m'ont tangé mon monsieur...

— Ecoulez, ma chère madame Cibot, dit le médecin qui se trouvait alors sur le pas de la portc-cochèrc, un des principaux caractères de la maladie de votre monsieur, c'est une impatience constante à propos de rien, et, comme il n'est pas vraisemblable qu'il puisse prendre une garde, c'est vous qui le soignerez. Ainsi... *

— Ch'esl-i de mochitur Ponche que vouehe parles f demanda le marchand de ferraille qui fumait une pi pe.

Et il se leva du dessus la borne de la porte pour se mêler à la conversation de la portière et du concierge.

— Oui , papa Rémonencq I répondit madame Cibot à l'Auvergnat.

— Eh bitnne I il est pluS:e richiu que monchiu Monichtrolle, et que les cheigneurs de la curiochiié... Cheu meu connatchc achez dedans lartique pour tous direu que le cher houme a deche trégeorsl

— Tiens, j'ai cru que vous vous moquiez de moi l'autre jour, quand je vous ai montré toutes ces antiquailles-là pendant que mes messieurs étaient sortis ! dit madame Cibot à Rémonencq.

A Paris, où l*s pavés ont des oreilles, où les portPS ont une langue, où les barreaux des fenêtres ont des yeux, rien n'est de plus dangereux que de causer devant les portes co:hcres. Les derniers mots qu'on se dit là, et qui sont à la conversation, ce qu'un post-scriptum est à une lettre, contiennent des indiscrétions aussi dangereuses pour ceux qui les laissent écouter que pour ceux qui les recueillent

Un seul exemple pourra suffire à corroborer celui que présente cette histoire.

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