‹ Histoire des parens pauvresChapitre 57 sur 111 · LE TIN MOT DE FIWISIEI · texte numérisé non relu

LE TIN MOT DE FIWISIEI

— Je reprends, dit Fraisier. Donc, notre ami Poulain a été mis par vous en rapport avec le vieux monsieur Pillerault, le grand-oncle de madame la comtesse Popioot, et c'est un de vos titres à mon dévoùment. Poulain va voir votre propriétaire (notez ceci!) tous les quinze jours, et il a su tous ces détails par lui. Cet ancien négociant assistait au mariage de son airière-peli:-neveu (car c'est un oncle à succission, il a bien quelque quinze mille francs de rentes ; et, depuis viDgt-citq ans, il vit comme un moine, il dépense à peine mille éens par an...) Et il a raconté toute l'affaire du mariage à Poulain. Il paraît que ce grabuge a été causé précisément par votre bonhomme de musicien qui a voulu déshonorer, par vengeance, la famille du président. Qui n'entend qu'une cloche n'a qu'un son... Votre malade se dit innocent, mais le monde le regarde comme un mocslre...

— Ça ne m'étonnerait pas qu'il en fut un ! s'écria la Cibot. Figurez-vous que voici dix ans passés que j'y mets du mien, et il le sait, il a mes économies, et il ne veut pas me coucher sur son testament. . . Non , Monsieur, il ne le veut pas, il est têtu, que c'est un vrai mulet... Voilà dix jours que je lui en parle, le mâtin ne bouge pas plus que si c'était un terne. Il ne desserre pas les dents, il me regarde d'un air... Le plus qu il m'a dit, c'est qu'il me recommanderait à monsieur Schmucke.

— Il compte donc faire un testament en faveur de ce Schmucke?...

— Il lui donnera tout...

— Ecoutez, ma chère madame Cibot, il faudrait pour que j'eusse des opinions arrêtées, pour concevoir un plan , que je connusse monsieur Schmucke, que je visse les objets dont se compose la succession , que j'eusse une conférence avec ce juif de qui vous me parlez; et, alors, laissez-moi vous diriger...

— Nous verrons, mon bon monsieur Fraisier.

— Comment! nous verrons, dit Fraisier en jetant un regard de vipère à la Cibot et parlant avec sa voix naturelle. Ah ça! suis-je eu ne suis-je pas votre conseil? entendonsnous bien.

La Cibot se sentft devinée, elle eut froid dans le dos.

— Vous avez toute ma confiance , répandit-elle en se voyant à la merci d'un tigre.

— Nous autres avoués, nous sommes habitués aux trahisons de nos cliens. Examinez bien votre position ; elle est superbe. Si vous suive: mes conseils de point en point, vous aurez, je vous le garantis, trente ou quarante mille francs

de celle succession-là. . . Mais celle belle médaille a un revers. Supposez que la présidente apprenne que la succession de monsieur Pons vaut un million, et que vous voulez l'écorner, car il y a toujours des gens qui se chargent de dire ces choses-là!... (it-il en parenthèse

Celte parenthèse, ouverte et fermée par deux pauses, fit frémir la Cibot, qui pensa sur-le-champ que Fraisier se chargerait de la dénonc-ation.

— Ma chère cliente, en dix minutes on obtiendra du bonhomme Pillerault votre renvoi de la loge, et l'on vous donnera deux heures pour déménager...

— Quéqueça me ferait !... dit la Cibot en se dressant sur ses pieds en Be'.loae, je resterais chez ces messieurs comme leur femme de confiance.

— Et, voyant cala, l'on vous tendrait un piège, et vous4 vous réveilleriez un beau matin dans un cachot, vous et votre mari, sous une accusation capitale...

— Moi!... s'écria la Cibot, moi qui n'ai pas une centime à autrui!... Moi !... moi!. .

Elle parla pendant cinq minutes, et Fraisier examina cette grande artiste exécutant son concerto de louanges sur elle-même. Il éla;t froid, railleur, son œ'i\ perçait la Cibot comme d'un sly'et, il riait en dedans, sa perruque sè^he se remuait. C'était Robespierre au temps où ce Sylla français faisait des quatra'ns.

— El comment! et pourquoi ! et sous quel prétexte ! demanda t-elle en terminant.

— Voulez-vous savoir comment tous pourriez El linée?...

La Cibot tomba pale comme une morte, car cette phrase lui tomba sur le cou comme le couteau de la loi. Elle regarda Fraisier d'un air égaré.

— Ecoutez-moi bien, ma chère enrant , repiit Fiaisiereu jéprimant un mouvement de satisfaction que lui causa l'effroi de sa cliente.

— J'aimerais miuix tout laisser là... dit en n in, urant la Cibot.

Et elle voulut se lever.

— Restez, car vous devez connahre votre danger, je vous dois mes lumières, dit impérieusement Fraisii r Vous êtes renvoyée par monsieur Pillerault, ça ne fait pas de dcule, n'est-ce pas? Vous devenez ta domestique de ces deux messieurs, Irèi bien! C'est une déclaration de guerre entre la présidente et vous. Vous voulez tout fa re, vons, pou emparer de cette succession, en tirer pied ou aile

DE BALZAC

La Cibot fit un gcs'.e.

— Je rie vous Marne pal, ce n'est pas mon rô!e, dit Frsisier, en répondant au geste de sa cliente. C'est une bataille que cette entreprise, et vous irez- p'us loin que vous ne pensez ! On se grise de sou idée, on tape dur. . .

Autre geste de dénégation de la part de madame C bot qui se rengorgea.

— Allons ! allons, ma petite mère, reprit Fraisier avec une horrible familiarité, vous iriez bien loin...

— Ah ça! me prenez-vous pour une voleuse?.'.

— Allons, maman, vousavez un reçu de monsieur Sehmuckc qui vous a peu coûté... Ah! vous êtes ici a confesse, ma belle dame... Ne trompez pas votre confesseur, surtout quand ce confesseur aie pouvoir de lire dans votre cœur...

La Cibot fut effrayée de la persp:cacité de cet homme et comprit la raison de la profonde attention avec laquelle il l'avait écoulée.

— Ehbien! reprit Fraisier, vous pouvez bien admettre que la présidente ne se laissera pas dépasserpar vous dans cette course à la succession... On vous observera , l'on vous espionnera... Vous obtenez d'être misesurle testament de monsieur Pons... C'est parfait. Un beau jour, la justice arrive, on saisit une tisane, on y trouve de l'arsenic au fond, vous et votre mari vous êtes arrêtés, jugés, condamnés, comme ayant voulu tuer le sieur Pons, afin de toucher vo'.re legs... J'ai défendu à Versailles une pauvre femme, aussi vraiment innocente que vous le seriez en pareil ess, les choses étaient cemine je vous les dis^ et tout ce que j'ai pu faire alors, c'a été de lui sauver la vie. La malheureuse a eu vingt ans de travaux forcés et les fait à Saint-Lazare..

L'effroi de madame Cibot fut au comble. Devenue pâle , elle regardait ce petit homme sec aux yeux verdàtres comme la pauvre Moresque , réputée fidèle à sa religion, devait regarder l'inquisiteur au moment où elle s'entendait condamner au feu.

— Vouy dites donc , mon bon monsieur Fraisier , qu'en vous laissant faire, vous confiant le soin de mes intérêts, j'aurais quelque chose, sans rien craindre?

— Je vous garantis trente mille francs, dit Fraisier en homme sûr de son fait.

— Enfin, vous savez combien j'aime le cher docteur Poulain, reprit-elle de sa voix !a plus pateline, c'est lui qui m'a dit de venir vous trouver, et le digue homme ne m'envoyait» pas ici pour m'entendre dire que je serais guillotinée comme une empoisonneuse ..

Elle fondit en larmes, tant celle idée de guillotine l'avait fait frissonner, ses nerfs étaient en mouvement, la teneur lui serrait le cœur, elle perdit la tète.

Fraisier jouissait de son triomphe. En apercevant l'hésitation de s:>. cliente , il se voyait privé de l'affaire , et il avait voulu dompter la Cibot, l'effrayer, la stupéfier, l'avoir a lui, pieds et poings liés. La portière, entrée dsfls ce cabiuet j comme une mouche se jette dans une toile ! e, de-

vait y rester, liée, entortillée, et servir de rature à l'ambi-

tion de ce petit homme de loi Fraisier voulait en effet trouver, dans cette affaire, la nourriture de ses vieux jours, l'aisance, le bonheur, la considération. La veille, pendant la soirée , tout avait éti pesé mûrement, examiné soigneusement, à la loupe, entre Poulain et lui. Le docteur avait dépeint Schmuckc à son ami Fraisier, et leurs esprits a'ertes avaient sondé toutes les hypothèses, examiné les ressources et les dangers.

Fraisier, dans un élan d'enthousiasme, s'était écrié : — Notre fortune à tous deux est là-dedans !

Et il avait promis à Poulain une place de médecin en chef d'hôpital, a Paris, et il s'était promis à lui-même de devenir jngede-paix de l'arrondissement. Etre juge-dc-paix ! c'était pour cet. homme plein.de capacités, docteur en droit et sans chaussettes, une chimère si rude à la monture, qu'il y pensait, comme les avocats-députés pensent à la simarre et les prêtres italiens à la tiare. C'était une folie! Le jugede-p?ix, monsieur Vitel, devant qui plaidait Fraisier, était un vieillard de soixaute-neuf ans, assez maladif, qui parlait de prendre sa retraite, et Fraisier parlait d être jon successeur à Poulain, comme Poulain lui parlait d'une riche héritière qu'il épousait après lui avoir sauvé la Vie.

Oa ne sait pas quelles convoitises inspirent toutes les places a la résidence de Paris. Habiter Paris est un désir universel. Qu'un débit de tabac, de timbre, vienne a vaquer, cent femmes se lèvent comme un seul homme et font mouvoir tous leurs amis pour l'obtenir. la vêcance probable d'une des vingt-quatre perceptions de Paris cause une émeute d'ambitions à la chambre des députés ! Ces places se donnent en conseil , la nomination est une affaire d'Etat.

Or, les appointemecs de juge-de-paix, à Paris, sont d'environ six mdle francs. Le greffe de ce tribunal est une charge qui vaut cent mille francs. C'est une des plages les plus enviées de l'ordre judiciaire. Fraisier, juge-de-paix, ami d'un médecin en chef d'hôp:lal , sî mariait richement , et mariait le docteur Poulain; ils se prêtaient la main mutuellement.

La nuit avfcit passé sum rouleau de plomb sur toutes les pensées de l'ancien avoué de Mantes, et un plan formidable avait germé, pl»n touffu, fertile en moissons et en intrigues. La Cibot était la cheville ouvrière de ce drame Aussi la.. révolte de cet instrument devait-elle être comprimée; elle n'avait pas éli prévue, mais l'ancien avoué venait d'abattre à ses pieds l'audacieuse pfîrlière en déployant toutes les forces de sa nature vénéneuse.

— Ma chère madame Cibot, voyons, rassurez-vous, dit-il, en lui prenrml la ma'ln.

Cette ir.ain, froide comme la peau d'un serpent, produisit une impression terrible sur la portière, il en rcsr.lta comme une réaction physiquequifit cesser son émotion ; elle trouva le crapaud Astarolh de madame Fontaine moiDS dsng reux à toucher que ce bocal de poisons couvert d'une perruque rougi Aire cl qui parlait comme ks portes crient.

— Ne croyez pas que je vous effraye à tort, i éprit Fraisier

après avoir noté ce nouveau mouvement de répulsion de la Cibot. Les affaires qui font la terrible réputation de madame la présidente, ^ont tellement connues au Palais que vous pouvez consulter là-dessus qui vous voudrez. Le grand seigneur qu'on a failli interdire est le marquis d'Espard. Le marquis d'E«grignon est celui qu'on a fauve des galères. Le jeune homme, riche, beau, pleiu d'avenir, qui devait épouser une demoiselle appartenant à l'une des premières familles de France, et qui s'est pendu dans un cabanon de la Conciergerie, est le célèbre Lucien de Rubéfiante dont l'affaire a soulevé tout Paris dans le temps. Il s'agissait là d'une succession, de celle d'une femme entretenue, la fameuse Esther, qui a laissé plusieurs millions, et on accusait ce jeune homme de l'avoir empoisonnée, car il était l'héritier institué par le te-tament. Ce jeune poète n'é'ait pas à Paris quani cette fille est morte, il ne so savait pas héritier!.. Oa ne peut pas être plus innocent que cela. Eh bien! après avoir été interrogé par monsieur Camusot, ce jeune homme s'est perdu dans son cachot .. La Justice, c'est comme la Médecine, elle a ses victimes. Dans le premier cas, on meurt pour la société; dans le second, pour la Science, dit-il, en laissant échapper un affreux sourire. Eh bien! vous voyez que je connais le danger... Je suis ruine déjà par la Justice", moi, pauvre petit avoué obscur. Mon expérience me coûte cher , elle est tou'.e à votre service...

— Ma foi, non, merci... dit la Cibot, je renonce à tout! j'aurai fait un ingrat... Je re veux que mon dû! J'ai trente ans de probité, monsieur. Mon monsieur Pons dit qu'il me recommandera sur son testament à son ami Schmuckc; eh bien! je finirai mes jours en paix chez ce brave Allemand...

Fraisier dépassait le but, il avait découragé la Cibot, et il fut obligé d'effacer les tristes impressions qu'elle avait reçues.

— Ne désespérons de rien, dit-il, al'ez-vous en chez vous, tout tranquillement. Allez, tous conduirons l'affaire à bon port.

— Mais que faut-il que je fasse alors, mon bon monsieur Fraisier pour avoir des rent' set?...

— N'avoir aucun remords , dit-il vivement en coupant la parole à la Cibot. Eh! mai?, c'est précisément pour a résultat que les gens d'affaires sont inventés. On ne peut rien a^oie dans ces cas-lasans se tenirdans les termes de la loi... Vous ne connaissez pas les lois, moi je les connais .. Avec moi, vous serez du coté de la légalité, vous posséderez en paix vis-à-vis les hommes , car la conscience, c'est \otrc affaire.

— Eh bien! dite:;, reprit la Cibot, que ces paroles rendirent curieuse et heureuse.

— Je ne sais pas, j-: n'ai pns étudié l'affaire dans ses moyens, je ne me suis occupé que des obstacles. Avant tout, fi faut, voyez-vous, pousser au testament, et vous ne ferez pas fausse roole ; car, avant louf, sachons en faveur de qi i Pons disposera de sa fortune, car si vovs étiez son héritière ..

— Non, non, il ne m'aime pas! Ah! si j'avais connu la valeur de ses billots, et si j'avais su ce qu'il m a dit de ses amours, je serais sans inquiétude aujourd hui...

— Eofin, reprit Fraisier, allez toujours! Les moribords oot de singulières fantaisies , ma thère madame Cibot , ils trompent bien des espérances. Qu'il teste, et nous verrons après. Mais, avant tout, il s'agit d'évaluer les objets dont se compose la succ?ssion. Ainsi, mettez-moi en rapport avec leJuif.avec ce Rémonencq, ils nous seront trèsntiles... Av.z toute confiance en moi, je suis tout à vous. Je suis l'ami de mon client, à pendre et à dépendre, quand il est le mien. Ami ou ennemi, tel est mon caractère.

— Eh bien! je serai tout à vous, dit h Ciboî, et, quant aux honoraires , mors:eur Poulain...

— Ne par!ons pas de c la, dit Fraisier. Songez à maintenir Poulain au chovet du malade ; le docteur est un des cœurs les plus honnêtes, les plus purs que je connaisse, et il nous'faut là, voyez-vous, un homme sûr... Poulain vaut mieux que moi, je suis devenu méchant ..

— Vous en avez l'air, dit la Cibot, mais moi je me fierais

— Et vous auriez raison! dit-il .. Venez me voir à chaque incident, et allez... vous êtes une femme d'esprit , tout ira bien.

— Adieu, mon cher monsieur Fraisier , bonne santé. ... votre servante...

Frais;er reconduisit la clien'e jusqu'à la porte, et la , comme elle la veille avec le docteur, il lui dit son dernier mot.

— Si vous pouviez faire réclamer mes conseils par monsieur Pons, ce serait un grand pas de fait...

— Je tâcherai, dit la Cibot.

— Ma grosse mère, reprit Fraisier en faisant rentrer !i Cibot jusque dans son cabinet, je conna:s beaucoup monsieur Trognon, notaire; c'est le notaire du quartier. Si monsieur Pons n'a pas de notaire, parlez-lui d-.- celui-là... faites-le lui prendre...

— Compis, répondit la Cibot.

En se retirant, la porlièc entendit le frôlement d'une robe et le bruit d'un pas pesant qui voulait se rendre léger

Une fois seule et dans la rue, la portière, après marché pendant un certain temps, recouvra sa liberté d'esprit. Quciqu'cllc restât seus l'influence de cette conférence. et qu'elle eût toujours une grande frayeur de l'écbafaud, de la justice, dés juges, elle prit une ié.-olulion très naturelle et qui fallait mettre en lutte sourde avec soa tcrùb'e colistier.

— Eh qu'ai -jo besoin, se dit-elle, de me dcnr.er des associes? faisobsma pelote, et après je prendrai tout ce qu'ib m'offriront pour servir leurs intérêts ..

Celte pensée devait hâter, coin1, e on \a le voir, la fin du malheureux musicien.

DE BALZAC

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