CHAPITRE XX
LA CIIîOT AU THEATRE.
— Eh bien! mon cher monsieur Schmucke, dit laCibot en entrant dans l'appât tement, comment va notre cher adoré de malade ?
— Bas pien, répondit l'Allemand; Bons lia paddi (battu) la gambagne bendant tidde la nouitte. 4
— Que qu'il disait donc?
— Tesbêtissesl qu'il foulait que chusse dudeia vordine (fortune), à la gondistion de ne rien ventre... Etilbkuraitl Paufre homms I Ça m'a vait pien ti mâle I
—Ça passerai mon cher bichon! reprit la portière. Je vous ai fait attendre votre déjeuner, vu qu'il s'en va à neuf heures, mais ne me grondez pas... Voyez-vous, j'ai eu bien des affaires... rapport à vous. Vl'àque nous n'avons plus rien, et je me suis procuré de l'argent!...
— Et gomment ? dit le pianiste.
— Et matante?...
— Guèk dandel
— Le plan !
— Le blandl
— Oh! cher homme! est-il simple! Non, vous êtes un saint, un amour, un archevêque d innocence, "un homme a empailler, comme disait cet ancien acteur. Comment! vous êtes à Paris depuis vingt-neuf ans, vous avez vu, quoi... la Révolution de Juillet, et vous ne connaissez pas le mondepiété .. les commissionnaires où l'on vous prête sur vos hardes!... j'y ai mis tous nos couverts d'argent, huit à filet3. Bah! Cibot mangera dans du métal d'Alger. C'est très bien porté, comme on dit. Et c'est pas la peine de parler de ça à notre Chérubin, ça le tribouillerait, ça le ferait jaunir, et il c>tbien assez irrité comme il est. Sauvons le avant tout, et nous verrons après. Eh bien! dans le temps comme dans le temps. A la guerre comme a la guerre, pas vrai!...
— Bonne phâme\ cueir zib'ime\ dit le pauvre musicien en prenant la main de la Cibot et la mettant sur son cœur, avec une expression d'attendrissement.
Cet ange leva les yeux au ciel, les montra pleins de larmes.
— Finissez donc, papa Schmucke, vous êtes drôle. Vlàt-il pas quelque chose de fort! Je suis une vieille fille du peuple, j'ai le cœur sur la main. J'ai de ça, voyez-vous, ditelle en se frappant le sein, autant que vous deux, qui êtes des âmes d'or...
— Baba Schmucke ! reprit le musicien. Non t aller au fond di chagrin et t'y bkurcr tes larmes de sang, et te monder tansleciel,çà méprise !... chêne sirfifrui bis à lions....
— Parbleu, je le crois bien, vous vous tuez... Ecoutez, mon bichon.
— Pichon !
— Eh bien ! mon fiston.
— Vision*!...
— Mon chou n'a! si vous aimez mieux.
— Za n'esde brs plis clair...
— Eh bien ! laissez-moi vous soigner et vous diriger, ou si vous continuez ainsi, voyez-vous, j'aurai deux malades sur les bras... Selon ma petite entendement, il faut nous partager la besogne ici. Vous ne pouvez plus aller donner des leçons dans Paris, que ça vous faîigue et que vous n'êtes plus propre à rien ici où il \a falloir passer les nuits, puisque monsieur Pons devient de plus en plus malade. Je vais courir aujourd'hui chez toutes vos pratiques et leur dire que vous êtes malade, pas vrai.. Pour lors, vous passerez les nuits auprès de notre mouton, et vous dormirez le matin depuis cinq heures jusqu'à supposé deux heures après-midi. Moi, je ferai le service qu'est le plus fitigant, celui delà journée, puisqu'il faut vous donner à déjeuner, à dîner, soigner le malade, le lever, le changer, le médiquer...<Car au métier que je fais, je ne tiendrais pas dix jours. Et voilà déjà trente jours que nous sommes sur les dents. Et quedeviendriez-vous, si je tombais malade?. . Et vous aussi, c'est à faire frémir, voyez comme vous êtes, pour avoir veillé monsieur cette nuit...
Elle amena Schmutke devant la glace, cl Schmucke se trouva fort changé.
— Donc, si vous êtes de mon avis, je vas vous servir darre darre votre déjeuner. Puis vous garderez encore notre amour jusqu'à deux heures. Mais vous allez me donner la liste de vos pratiques, cl j'aurai bientôt fait, vous serez libre pour quinze jours. Vous vous coucherez à mon arrivé», el vous vous repo.'erez jusqu'à ce soir .
Cette proposition était si s?ge, que Schmucke y adh?ra surle-champ.
— Mollis avec monsieur Pons; car, vous savez, il se croirait perdu si nous lui disions comme ça qu'il va suspendre ses fonctions au théâtre cl ses leçons. Le pauvre monsieur s'imaginerait qu'il ne retrouvera pljs ses écolières... des bêtises... Monsieur Poulain dit que nous ne sauverons notre Benjamin qu'en le laù-sant dans le plus grand calme.
— A pien! pienl vaides le técheuner, che fais veire la lisde et vis tonner les al tresser... fis avezréson, chc zugvmpais\...
Une heure après, la Cibot s'endimancha, partit cnmilord au grand étonnement de Rémoncncq, et se promit de repréfenter dignement la femme de conliance des deux Cassenoisettes, dans tous les pensionnats, chez toutes les personnes où se Mouvaient ks éolièes des deux musiciens.
]| est inutile de rapporter les différons commérages, exécutés comme les variations d'un thème, auxquels la Cibot se livra chez les maîtresses de pension cl au sein des familles; il suffira de la sc*ne qui se passa dans le cabinet directorial de l'illustre Gaudissard, où la portière pénétra, non sans des difficultés inouies. Les directeurs de spectacle, à Paris, sont mieux gardés que les rois et les ministres. La raison des fortes barrières qu'ils élèvent entre eux et le reste des mortels, est facile à comprendre : les rois n'ont à se défendre que contre les ambition* ; les directeurs de spectacle ont à redouter les amour-propres d'artiste et d'auteur.
La Cibot franchit toutes les distances par l'intimité subite qui s'établit entre elle et la concierge. L<s portiers se reconnaissent entre eux, comme tous les gens de même profession. Chaque étal a ses Shiboleth, comme il a son injure et ses stigmates.
— Ah! madame, vous êtes la portière du théâtre, avait dit la Cibot. Moi, je ne suis qu'une pauvre concierge d'une maison de la rue de Normandie où loge monsieur Pons, votre chef d'orchestre. Oh! comme je serais heureuse d'être à votre place, de voir passer les acteurs, les danseuses, les auteurs! C'est comme disait cet ancien acteur, le bâton de maréchal de notre métier.
— Et comment va-t-il, ce brave monsieur Pons? demanda la portière.
— Mais il ne va pas du tout ; v'ià deux mois qu'il ne sort pas de son lit, et il quittera la maison les pieds en avant, c'est sûr.
— Ce sera une perte...
— Oui. Je viens de sa part expliquer sa position à votre directeur; tâchez donc, ma petite, que je lui parle...
— Une dame de la part de monsieur Pons !
Ce fut ainsi que le garçon di théâtre attaché au service du cabinet, annonça madame Cibot, que la concierge du théâtre lui recommanda.
Gaudissard venait d'arriver pour une répétition. Le hasard voulut que personne n'eût a lui parler, (pie les auteurs de la pièce et les acteurs fussent en retard ; il fut charmé d'avoir des nouvelles de son chef d'orchestre» il lit un geste napoléonien, et la Cibot entra.
Cet ancien commis-voyageur, a la tête d'un théâtre en faveur, trompait sa commandite, il la considérait comme une femme légitime. Aussi avait-il pris un développement financier qui réagissait sur sa personne. Devenu gros et fort, coloré par la bonne chère et la prospéri'é, Gaudissard s'était métamorphosé franchement en Mondor.
— Nous tournons au Reaujonl disait-il en essayant de rire le premier de lui-même.
— Tu n'en es encore qu'à Turcarct, lui répondit Rixiou qui le remplaçait souvent auprès de la première danseuse du théâtre, la célèbre Héloïse Rrisetout.
En effet, I'cx-illustre Gai dissard exploitait son théâtre uniquement et brutalement dans son propre intérêt. Après s'être fait admettre comme collaborateur dans plusieurs bal-
lets, dans des pièces, des vaudevilles, il en avait acheté l'autre part, en profitant des nécessites qui poigoenl les auteurs. Ces pièces, ces vaudevilles, toujours ajoutés aux drames à succès, rapportaient k Gaudissard quelques pièces d'or par jour. Il trafiquait, par procuration, sur les billets, et il s'en était attribut-, comme feux de directeur, un certain nombre qui lui permettait, de dîmer les recettes.
Ces trois natures de contributions directoriales, outre 1rs loges vendues et les présens des actrices mauvaises qui tenaient à remplir des bouts de rôle, à se montrer en pages, en reines , grossissaient si bien son tiers dans les bénéfices, que les commanditaires, à qui les deux autres tiers étaient dévolus, touchaient à peine le dixième des prodoits. Néanmoins, ce dixième produisait encore un intérêt de quinze pour cent des fonds. Aussi, Gaudissard. appuyé sur ces quinze pour cent de dividende, parla t-il des-'n intelligence, de sa probité, de son zèle et du bonheur de s:s commanditaires. Quand le comte Popinot demanda, par un semblant d'intérêt, à monsieur Matifat, au général Gouraud, gendre deMatifat, àCrevcl, s'ils étaient contens de Gaudissard, Matifat répondit : — On nous dit qu'il nous vole, mais il est si spirituel, si bon enfant, que nous sommes contens...
— C'est alors comme dans le conte de Lafontsine, dit l'ancien ministre en souriant.
Gaudissard faisait valoir ses capitaux dans des affaires en dehors du théâtre. Il avait bien jugé les Graff. les Schwab et les Rrunner, il s'associa dans les entreprises de chemins de fer que celte maison lançait. Cachant sa finesse sous la rondeur et l'insouciance du libertin, du voluptueux, i! avait l'air de ne s'occuper que de ses plaisirs et de sa toilette : mais il pensait à tout, et mettait à profit l'immense expérience des affaires qu'il avait acquise en voyageant. Ce parvenu, qui qui ne se prenait pas au sérieux, habitait un appartement luxueux, arrangé par les soins de son décorateur, et où il donnait des soupers et des fêles aux gens célèbre-; Fastueux, aimant à bien faire les choses, il se donnait pv.ir un homme coulant, et il semblait d'autant moins daagèrevx, qu'il avait gardé la platine de son ancien métier, pour employer son expression, en la doublant de l'argot des coulis; es Or comme, au théâtre, les artistes disent crûment les choses, il empruntait assez d'esprit aux coulisses qui ont leur esprit, pour, en le mêlant k la plaisanterie vive du corumis-vovageur, avoir l'air d'un homme supérieur.
En ce moment, il pensait à vendre son privilège et k passer, selon son mot, a d'antres exercices: Il voulait êlrfl a la tête d'un chemin de 1er, devenir on homme sérieux, un a !mioisirateur, et épouser la fille d'un des plus riches maires de Paris, mademoiselle Minard. Il espérait être sommé député sur sa ligne et arriver, par la protection de Popiuot. au conseil d'Etat.
— A qui ai-je l'honneur de parler î dit Gaudissard en arrêtant sur la Cibot un regard directorial.
— Je suis, morsicur, la femme de confiance de monsieur Pons.
DE BALZAC
— Eh bien! comment va-t-il, ee cher garçon?...
— Mal, très mal, monsieur.
— Diable l Diable! j'en suis fâché, je Tirai voir; car c'est un de ces hommes rares...
— Ah I oui, monsieur, un vrai chérubin... Je me demande encore comment cet homme-là se trouvait dans un théâtre...
— Ma;s, madame, le théâtre est un lieu de correction pour les mœurs.,, dit Gaudissard. Pauvre Pons!... ma parole d'honneur, on devrait avoir de la graine pour entretenir cette espèce-la... c'est un homme modèle, et du talent... Quand croyez-vous qu'il pourra reprendre son service? Car le théâtre, malheureusement, ressemble aux diligences qui, vides ou pleines, parlent à l'heure: la toile se lève ici tous les jours à six heures... et nous aurons beau nous apitoyer, ça ce ferait pas de bonne musique. . . Voyons , où en est-il ?. . .
— Hélas ! mon bon monsieur, dit la Cibot en tirant son mouchoir et en se le mettant sur les yeux, c'est bien terrible à dire ; mais je crois que nous aurons le ma'heur de le perdre, quoique nous le soignions comme la prunelle de nos yeux..', monsieur Schmuckc et moi... même que je viens vous dire que vous ne devez plus compter sur ce digne monsieur Schmucke qui va passer toutes les nuits... On ne peut pas s'empêcher de faire comme s'il y avait de l'espoir, et d'essayer d'arracher ce digne et cher homme à la mort... Le médecin n'a plus d'espoir. . .
— Et de quoi meurt-il?
— De chagrin, de jaunisse, du foie, et tout cela compliqué de bien des choses de famille.
— Et d'un médecin, dit Gaudissard. Il aurait dû prendre le docteur Lebrun, notre médecin, ça n'aurait rien coûté...
— Monsieur en a un qu'est un Dieu... mais que peut faire un-médecin, malgré son talent, contretant de causes?..
— J'avais bien besoin de ces deux braves Casse-noisettes pour la musique de ma nouvelle féerie...
— Est ce quelque chose que je puisse faire pour eux?... dit la Cibot d un air digne de Jocrisse.
Gaudissard éclata de rire.
— Monsieur, je suis leur femme de confiance, et il y a bien des choses que ces messieurs...
Aux éclats de rire de Gaudissard, une femme s'écria : — Si tu ris, on peut entrer, mon vieux.
Et le premier sujet de la danse fit irruption dans le cabinet en se jetant sur le teul canapé qui s'y trouvât. C'était Hélolse Briselout, enveloppée d'une m3gnifiqne écharpe dite algérienne...
— Qu'eit-cc qui te fait rire?... Est-ce madame? Pour quel emploi vient-elle?. . dit ladanseuse en jetant un de ces regards d'artiste à artiste qui devrait fa;re le sujet d'un tableau.
Héloïsc, fille cxce-sivcrnect littéraire, en renom dans la Bohême, liée avec de grands artistes, élégant?, fine, gracieuse, avait plus d'esprit que n'en ont ordinairement les premiers sujets de la danse. En faisant sa question, e"c respira dans une cassolette des parfum: pénétrans.
— Madame, toutes les femmes se valent quand elles sont belles, et si je ne renifle pas la peste en flacon, et si je ne me mets pas de brique pilée sur les joues...
— Avec ce que la nature vous en a mis déjà, ça ferait un fier pléonasme, mon enfant, dit Héloïse en jetant une œillade à son directeur.
— Je suis une honnête femme. . .
— Tant pis pour vous, dit Héloïse. N'est fichtre pas entretenue qui veut! et je le suis, madame, et crânement bien!
— Comment, tant pis ! Vous avez beau avoir des Algériens sur le corps et faire votre tête, dit la Cibot, vous n'aurez jamais eu tant de déclarations que j'en ai reçu, mèdèmel Et vous ne vaudrez jamais la belle écaillère du Cadran-Bleu...
Ladanseuse se leva subitement, se mit au port d'arme, et porta le revers de sa main droite à son front, comme un soldat qui salue son général.
— Quoi ! dit Gaudissard, vous seriez cette belle écaillère dont me parlait mon père.
— Madame ne connaît alors ni la caehucha , ni la pclka? Madame a cinquante ans passés! dit Héloïse.
La danseuse se posa dramatiquement et déclama ce vers :
Soyons amis, Cinnat...
— Mlons, néloïse, madame n'est pas de force, laisse-la tranquille.
— Madame serait la nouvelle Héloïse?... dit la portière avec une fausse ingénuité pleine de raillerie.
— Pas mal, la vieille ! s'écria Gaudissart.
— C'est archidit, reprit la danseuse, le calembour a des moustaches grises, trouvez-en un autre, la vieille... ou prenez une cigarette.
— Pardonnez-moi, madame, dit la Cibot, je suis trop triste pour continuer à vous répondre, j'ai mes deux messieurs bien malades... et j'ai engagé pour les nourrir et leur éviter des chagrins jusqu'aux habits de mon mari, ce matin, qu'en voilà la reconnaissance...
— Oh ! ici la chose tourne au drame ! s'écria la belle Héloïse. De qnoi s'agit-il?
— Madame, reprit la Cibot, tombe ici comme...
— Comme un premier sujet, dit Héloue, je vous souffle, allez I
— Allons, je suis pressé, dit Gaudissard. Assez de farces comme ça! Héloïse, madame est la femme de confiance de notre pauvre chef d'orchestre qui se meurt; elle vient me dire de ne plus compter sur lui, je suis dans l'embarras.
— Ah ! le pauvre homme, mais il faut douner une représentation à son bénéfice.
— Gale ruinerait! dit Gaudissard, il pourrait le lendemain devoir cinq cents francs aux hospices qui ne reconnaissent pas d'autres malheureux à Paris que les leurs. Non, tenez, ma bonne femme, puisque vous courez pour le prixMonthyon...
Gaudissard sonna, le garçon de théâtre se présenta soudain.
— Diles au caissier de m'en voyer un billet de mille franci. Asseyez-vous, Madame.
— Ah! pauvre femme, voila qu'elle pleure I... s'écria la danseuse. C'est bête... Allons, ma mère, nous irons le voir, consolez- vous. — Dis donc, toi, Chinois, dit-elle au directeur en l'attirant dans un coin, tu veux me faire jouer le premier rôle du ballet d'Ariane. Tu te maries, et tu sais comme jepuis te rendre malheureux ! . . .
— Héîoïse, j'ai le cœur doublé de cuivre , comme une frégate.
— Je montrerai des enfans de toi! j'en emprunterai...
— J'ai déclaré notre attachement. . .
— Sois bon enfant, donne la place de Pons a Garangcot; ce pauvre garçon a du talent, il n'a pas le sou, je te promets la paix...
— Mais attends que Pons soit mort..., le bonhomme peut d'ailleurs en revenir.
— Oh! pour ça, non, monsieur..., ditlaCibot. Depuis la dernière nuit, qu'il n'était plus dans son bon sens, il a le délire. C'est malheureusement bientôt fini.
— D'ailleurs, fais faire l'intérim par Garangeol! dit Héîoïse, il a toute la Presse pour lui...
En ce moment le caissier entra, tenant à la main deux billets de cinq cents francs.
— Donnez-les à madame, dit Gaudissard. Adieu, ma brave femme, soignez bien ce cher homme, et dites-lui que j irai le voir, demain ou après... dès que je le pourrai.
— Un homme à la merl dit Héloïse.
— Ah ! monsieur, d.s cœurs comme le vôtre ne se trouvent qu'au théâtre. Que Dieu vous bénisse !
— A quel compte porter cela? demanda le ca;ssier.
— Je vais vous s'gner le bon, vous le porterez au compte des gratifications.
Avant de sortir, la Cibot fit une belle révérence à la danseuse et put entendre une question que fit Gaudissard à son ancienne maîtresse.
— Garangcot est-il capable de me trousser la musique de notre ballet des Mohicans en douze jours! S'il me tire d affaire, il aura la succession de Pons!
La portière, mieux récompensée pour avoir causé tant de mal que si elle avait fait une bonne action, supprima toutes les recettes des deux amis, et les priva de leurs moyens d'existence, dans le cas où Pons recouvrerait la santé. Celte perfide manœuvre devait amener en quelques jours lerésultatdésiré par la Cibot, 1 aliénation des tableaux que désirait Elic Magus. Pour réaliser celte première spoliation, la Cibot devait endormir le terrible collaborateur qu'elle s'était donné, l'avocat Fraisier, et obtenir une entière discrétion d'Elie Magus et de ltémonencq.
Quant à l'Auvergnat, il était arrivé par degrés à l'une de ces passions comme les conçoivent les gens sans instruction, qui viennent du fond d'une province à Paris, avec les idées fixes qu'inspire l'isolement dans les campagnes, avec les ignorances des natures primitives et les brutalités de leurs dé-
sirs qui se convertissent en idées fixes. La beauté virile de madame Cibot, sa vivacité, son esprit de la Ila'le avaient été l'objet des remarques du brocanteur qui voulait faire d'elle sa concubine en l'enlevant à Cibot, espèce de bigamie beaucoup plus commune qu'on ne le peese à Paris dans les classes inférieures. Mais l'avarice fut un nœud coulant qui élreignitdî jour en jour davantage !e cœur et finit aar étouffer la raison. Aussi, Rémonencq, en évaluant à quarante mille francs les remises d'Élie Magus et les siennes, passa-t-il du délit au crime, en souhaitant avoir la Cibot pour femme légitime. Cet amour, purement spéculatif, l'amena, dans les longues rêveries du fumeur, appuyé sur le pas de sa porte, à souhaiter la mort du petit tailleur. Il voyait ainsi ses capitaux presque triplés, il pensait quelle excellente commerçante serait la Cibot et quelle belle figure elle ferait dans un magnifique magasin sur le boulevard. Cette double convoitise" gri. ait Rémoncncq. Il louait une boutique au boulevard de la Madeleine , il l'emplissait des plus belles curiosités de la collection de défunt Pons. Après s'être couché dans des draps d'or et avoir vu des millions dins les spirales bleues de sa pipe, il se réveillait face à face avec le petit tailleur, qui balayait la cour, la porte et la rue, au moment où l'Auvergnat ouvrait la devanture de sa boutique et disposait son étalage. Depuis la maladie de Pons, Cil ot remplaçait sa femme dans les fonctions qu'elle s était attribuées. L'Auvergnat considérait donc ce petit tailleur olhàlre, cuivre, rabougri, comme le seul obstacle qui s'opposait à son bonheur, et il se demandait commfnt s'en débarrasser. Celte passion croissante rendait la Cibot très fière, car elle atteignait à 1 âge où les femmes commencent à comprendre qu'elles peuvent vieillir.
Un matin donc, la Cibot, à son lever, examina Rémonecc] d'un air rêveur au moment où il arrangeait les bagatelles de son étalage, et voulut savoir jusqu'où pourrait alltrson amour.
— Eh bien! vint lui dire l'Auvergnat, les choses voni-elles comme vous le voulez?
— C est vous qui m inquiétez, lui répond t la Cibot. Vous me compromett'z, ajoula-t-elle, les voisins finiront par ^percevoir vos yeux en manches de veste.
Elle quitta !a porte et s'enfonça dans les profondeurs de la boutique de l'Auvergnat.
«H En voilà une idée ! dit Rémonf n ;
— Venez que je vous parle, dit la Cibot. Les héritière de monsieur Pons \ont se remuer, et i's sont eapaliiesde nous faire bien de la peic<\ Dieu sait ce qui nous armerait s'ils envoyaient des gens d affaires qui fourreraient leur nez partout, comme des chiens de chasse. Je se peux décider monsieur Schmiuke à vendre quelques tableaux, que si vous m'aimez assez pour en garder le se*
oh! ma;s un secret!., que la tête sur le billot vous ne diriez rien... ni d'où viennent les tableaux, ni qui les a v( Vous comprenez, monsieur Pods une fois mort et Hterré, qu'on trouve cinquante- trois tableaux au heu de soi\.
DE BALZAC
s°pt, psrsonne n'en saura le compte! D'ailleurs, si monsieur Pons en a vendu de son vivant, on n'a rien a dire.
— Oui, reprit Rémonencq, pour moi ça m'est égal, mais monsieur Elie Magus voudra des quittances bien en règle.
— Vous aurez aussi votre quittance, pardine! Croyez-vous que ce sera moi qui vous éciirai celai... Ce sera monsieur Schmucke ! mais vous direz à votre Juif, reprit la portière, qu'il soit aussi discret que vous.
— Nous serons muets comme des poissons. C'est dans notre état. Moi je sais lire, mais je ne sais pas écrire, voilà pourquoi j'ai besoin d'une femme instruite et capable comme vous !.. Moi qui n'ai jamais pensé qu'à gagner du pain pour mes vieux jours, je voudrais des petit Rémonencq... Laissez moi là votre Cibot.
— Mais voilà votre Juif, dit la portière, nous pouvons arranger les affaires.
— Eh bien! ma cherc dame, dit Elie Magus qui venait tous les trois jours de très grand malin, savoir quaEd il pourrait acheter ses tableaux. Où en sommes-nous?
— N'avez vous vu personne qui vous ait parlé de monsieur Pons et de ses biblots? lui demanda la Cibot.
— J'ai reçu, repondit Elie Magus, une lettre d'un avocat; mais comme c'est un drôle qui me paraît être un petit coureur d'affaires, et que je me défie de ces gens-là, je n'ai rien répondu. Au bout de trois jours, il est venu me voir, et il a laissé une carte, j'ai dit à mon concierge que je serais toujours absent quand il viendrait.
— Vous êtes un amour de Juif, dit la Cibot à qui la prudence d'Elie Magus était peu connue. Eh bien! mes fistons, d'ici à quelques jours, j'amènerai mt nsieur Schmucke à vous vendre sept à huit tableaux, dix au plus ; mais à deux conditions : la première, un secret absolu. Ce sera monsieur Schmucke qui vous aura fait venir, pas vrai, monsieur? ce fera monsieur Rémonencq qui vous aura proposé à monsieur Schmucke pour acquéreur. Enfin, quoi qu'il en soit, je n'y serai pour rien. Vous donnez quarautc-six milU francs des quatre tableaux?
— Soit, répondit le Juif en soupirant.
— Très bien, reprit la portière. La deuxième condition est que vous m'en remettrez quarante-trois mille, et que vous ne les achèterez que trois mille à monsieur Schmucke; Rémonencq en achètera quatre pour deux mille francs, et me remettra le surplus... Mais aussi, voyez-vous, mon cher monsicurMagus, après cela, je vous fais (aire, à vous et àRémonencq.une fameuse affaire, à condition de partager les bénéfices entre nous trois. Je vous mènerai chezeet avocat, ou cet avocat viendra sans doute ici. Vous estimerez tout ce qu'il y a chez monsieur Pons au prix que vous pouvez en donner, afin que ce monsieur Fraisier ait une certitude de la valeur de la succession. Seulement il ne faut pas qu'il vienne avant notre vente, entendez-vous?...
— C'est compris, dit le Juif; mais il faut du temps pour voir les choses et en dire le prix.
— Vous aurez une demi-journée. Allez, ça me regarde... Causez de cela, mes enf<ms, entre vous ; prur lors, après demain, l'affaire se fera Je vais chez ce Fraisier lui parler, car il sait tout ce qui se passe ici par la docteur Poulain, et c'est UDe fameuse scie que de le faire tenir tranquille, ce coco-là.
A moitié chemin, de la rue de Normandie à la rue de la Perle, la Cibot trouva Fraisier qui venait chez elle , tant il était impatient d'avoir, selon son expression, les clémens de l'affaire.
— Tiens ! j'allais chez vous, dit-elle.
Fraisier se plaignit de n'avoir pas été reçu par Elie Magus; mais la portière éteignit l'éclair de défianeequi pointait dans les yeux de l'homme de loi, en lui disant que Magus revenait de voyage ; et, qu'au plus tard, le surlendemain, elle lui procurerait une entrevue avec lui dans l'appartement de Pons, pour fixer lavalenrde la collection...
— Agivscz franchement avec moi, lui répondit Fraisier. Il est plus que probable que je serai chargé des intérêts des héritiers de monsieur Pons. Dans cette position, je serai bien plus à même de vous servir...
Ce fut dit si sèchement, que la Cibot trembla. Cet homme d'affaires famélique devait manœuvrer de son côté, comme elle manœuvrait du sien ; elle résolut donc de hâter la vente des tableaux.
La Cibot ne se trompait pas dans ses conjectures. L'avocat et le médecin avaient fait la dépense d'un habillement tout neuf pour Fraisier, afin qu'il put se présenter, mis décemment, chez madame la présidente Camusot de Marville. Le temps voulu pour la confection des habits était la seule cause du retard apporté à cette entrevue de laquelle dépendait le sort des deux amis.
Après sa visite à madame Cibot, Fraisier se proposait d'aller essayer son habit, ron gilet et son pantalon. 11 trouva ses habillement prêts et finis. 11 revint chez lui, mit une perruque neuve, et partit en cabriolet de remise sur les dix heures du matin pour la rue de Hanovre, où il espérait pouvoir obtenir une audience de la présidente.
Fraisier, en cravate blanche, en gants jaunes, en perruque neuve, parfumé d'eau de Portugal, ressemblait à ces poisons mis dans du cristal et bouchés d'une peau blanche dont l'étiquette, et tout jusqu'au fil est coquet, mais qui n'en paraissent que plus dangereux. Son air tranchant, sa figure bourgeonnée, sa maladie cutanée, ses yeux verts, sa saveur de méchanceté, frappaient comme des nuages sur un ciel bleu. Dans son cabinet, tel qu'il s'était montré aux yeux de la Cibot, c'était le vulga:re couteau avec lequel un assassin a commis un crime; mais à la porte de la présidente, c'était le poignard élégant qu'une jeune femme met dans son petit dunkerque.