‹ Histoire des parens pauvresChapitre 63 sur 111 · LES RUSES D'UN TESTATEUIV · texte numérisé non relu

LES RUSES D'UN TESTATEUIV

Rémonencq, depuis dix jours, remplissait le rùle de la Providence, ce qui déplaît singulièrement à la Justice dont la prétention est de la représenter à elle seule. Rémonencq voulait se débarrasser à tout prix du seul obstacle qui s'opposait à son bonheur. Pour lui, le bonheur, c'était d'épouser l'appétissante portière, et de tripler ses capitaux. Or, Rémonencq, en voyant le petit tailleur buvant de la tisane, avait eu l'idée de convertir son indisposition en une maladie mortelle, et son état de f< rrailleur lui en avait donné le moyen.

Un matin, pendant qu'il fumait sa pipe , la dos appuyé au chambranle de la porte de sa boutique, et qu'il rêvait à ce beau magasin sur le boulevard de la Madeleine où trônait madame Cibot, superbement vêtue, ses yeux tombèrent sur une rondelle en cuivre fortement oxidée. L'idée de nettoyer économiquement sa rondelle dans la tisane de Cibot lui vint subitement. 11 attacha ce cuivre, rond comme une pièce de cent sous, par une petite Ocelle; et, pendant que la C bot était occupée chez ses messieurs, il allait tous les jours savoir des nouvelles de son ami le tailleur. Durant cette visite de quelques minutes, il laissait tremper la rondelle en cui\ re ; et, en s'en allant, il la reprenait par la licelle. Cette légère addition de cuivre chargé de son oxide, communément appelé vert-de-gris, introduisit secrètement un principe délétère dans la tisane bienfaisante , mais en proportions homéopathiques, ce qui fit des ravages incalculables.

Yoici quels furent les résultats de celte homéopathie criminelle. Le troisième jour, les cheveux du pauvre Cibot tombèrent, les dents tremblèrent dans leurs alvéoles , et l'économie de cette organisation fut troublée par celte imperceptible dose de poison. Le docteur Poulain se creusa la tête en apercevant l'effet de cette décoction , car il était assez ravant pour reconnaître l'action d'un agent destructeur. Il emporta la tisane, à l'insu de tout le monde, et il en opéra 1 analyse lui-même; mais il n'y trouva rien. Le hasard voulut que, ce jour-là, Rémonencq, effrayé de ses œuvres, n'eût pas mis sa fatale rondelle.

Le docteur Poulain s'en tiravis à vis de lui-mime et de la science, en supposant que, par suite d'une vie Eédeutairé, dans une loge humide, lesaDg de cetailleur accroupi sur une table, devant celte fenêtre grillagée, avait pu se décomposer, faute d'exercice, et surtout à la perpétuelle aspiration des émanations d'un ruisseau fétide. La rue de Normandie est une de ces vieilles rues a chaussée fendue, où la ville de Paris n'a pas encore mis de bornes-fontaines, et dont le ruisseau noir roule péuiblemeut les eaux ménagères de toutes Us maisons, qui s infiltrent sous les pavés et y produisent cette boue particulière à la ville de Paris.

La Cibot, elle, allait et venait, tandis que fon mari, travailleur intrépide, était toujours devant celle croisée, assis comme un fakir. Les genoux du tailleur étaient ankilosés, le sang se lixait dans le buste, les jambes amaigries, tortues, devenaient des membres preiqiunuliles. Aussi le teint fortement enivré de Cibot, paraissait-il naturellement maladif, depuis fort long-temps. La benne santé de la femme et la maladie de l'homme semblèrent au docteur un fait naturel.

— Quelle est donc la maladie de mon pauvre Cibot * avait demandé la portière au docteur Poulain.

— Ma chère madame Cibot, répondit le docteur, il meurt de la maladie des portiers... son étiolement général annonce une incurable viciai ien du sang.

Un crime sans objet, sans aucun gain, sans aucun intérêt, finit par effacer dars l'esprit du docteur Poulain ses premiers soupçons. Qui pouvait vouloir tuer Cibot, sa femme? le docteur lui vit goûter à la tisane de C.bot en la sucrant.

Une assez grande quantité de crimes échappent a la vengeance de la société, c'est en général ceux qui se commettent, comme celui-ci, sans les preuves effrayantes d une violence quelconque : le sang répandu, la slran^u'aiioD, les coups, enfin les procédés maladroits ; mais suitout quand le meurtre est sans intérêt apparent, et commis dans les classes inférieures. Le crime est toujours dénoncé par son avanlscèn?, par des haines, par des cupidités \ iiibles dont sont instruits les ^ens aux yeux de qui l'on vit. .Mais, dac- les circonstances où se trouvaient le pe il tailleur. Remunencq et la Cibot, personne n'avait iùlérêt it chercher la cause de la mort, excepté lemedecin. Ce portiir maladif, cuivré, sans fortune, adoré de sa femme, é'ait sans fui lune et sans ennemis. Les" motifs et la passion du brocanteur se cachaient dans l'ombre tout aussi bien que la fortune de la Cibot. Le médecin connaissait à fond la portière et ses senlimens. il la croyait capable de tourmenter Pons ; mais il la s:»\ait sansiniérct ni force pour un crime; d'ailleurs, c'ie buvait une cuillerée de t sane toutes les fois que le docteur venait et qu'elle donnait à boire à son mari. Poulain, le seul de qui pouvait venir la lumière, crut à quelque hasard de maladie, à l'une de ces étonnante^ t tel plions qui rende ni la médecine un si périlleux métier. Et. en effet, le pclil tailleur se trouva malheureusement, par suite de son existence rabougrie, dans des condiions de mauvais* santé Itllcs que celle imperceptible audition d'oxide de cuiue dw ail lui donner la mort.

Les commères, les voisins se comportaient aussi de nianè-

LES PARENS PAUYRES.

re à innocenter Rémonencq en justifiant cette mort subite.

— Ah! s'écriait l'un, il y a bien long-temps que je disais que monsieur Cibot n'allait pas bien.

— II travaillait trop, c't homme-là! répondait un autre, il s'est brûlé le sang.

— Il ne voulait pas m'écouter , s'écriait un voisin , je lui conseillais de se promener le dimanche, de faire le lundi, car ce n'est pas trop de deux jours par semaine pour se divertir.

Enfin, la rumeur du quartier, si délatrice , et que la justice écoute parles oreilles du commissaire de police , ce roi de la basse classe, expliquait parfaitement la mort du petit tailleur. Néanmoins , l'air pensif , les yeux inquiets de monsieur Poulain , embarrassaient beaucoup Rémonencq; aussi, voyant venir le docteur, se proposa-t-il avec empressement à Schmucke pour aller chercher ce monsieur Trognon que connaissait Fraisier.

— Je serai revenu pour le moment oùletestament se fera, dit Fraisier à l'oreille de la Cibot, et, malgré votre douleur, il faut veiller au grain.

Le petit avoué, qui disparut avec la légèreté d'une ombre, rencontra son ami le médecin.

— Eh! Poulain, s'écria-t-il , tout va bien., Nous sommes sauvés!... je te dirai ce soir comment! Cherche, quelle est la place qui te convient I tu l'auras! Et moi! je suis jugede-paix. Tabareau ce me refusera plus sa fille. . . . Quant à toi, je me cfiarge de te faire épouser mademoiselle Vilel, la petite-fille de notïe juge -de-paix.

Fraisier laissa Poulain sur la stupéfaction que ces folles paroles lui causèrent, et sauta sur le boulevard comme une balle; il fit signe à l'omnibus et fut, en dix minutes, dépose par ce coche moderne à la hauteur de la rue de Choiseul. Il était environ quatre heures, Fraisier était sûr de trouver la présidente seule, car les magistrats ne quittent guères le Palais avant cinq heures.

Madame de Marville reçut Fraisier avec une distinction qui prouvait que, selon sa promesse, faite à madame Vatinelle, monsieur Lebceuf avait parlé favorablement de l'.ancien avoué de Manies. Amélie fut presque chatte avec Fraisier, comme la duchesse de Montp?nsier dut l'être avec Jacques Clément; car ce petit avoué, c'était son couteau. Mais quand Fraisier présenta la lettre collective , par laquelle Elis Magus et Rémonencq s'engageaient à prendre en bloc la collection de Pons pour une somme de neuf cent mille francs payée comptant, ja présidente lança sur l'homme d'affaires un regard d'où jaillissait la somme. Ce fut une nappe de convoitise qui roula jusque sur l'avoué.

— Monsieur le président, lui dil-el!e, m'a chargé de vous inviter à dlncr demain , nous serons cil famille , vous aurez pour convives monsieur Godeschal, le successeur de niaîtie Desroches mon avoué , puis Berthier , notre notaire , mon gendre et ma fi.le... Après le dîner, nous aurons vous et moi, le notaire et l'avoué, la petite conférence que vous avez demandée, et où je vous remettrai nos pouvoirs. Ces deux messieurs obéiront, comme vous l'exigez, à vos inspirations, et

veilleront à ce que tout cela se passe bien. Vous aurez 1 procuration de monsieur de Marville dès qu'elle vous sera nécessaire...

— Il me la faudra pour le jour du décès...

— On la tiendra prête...

— Madame la présidente, si je demande une procuration, si je veux que votre avoué ne paraisse pas, c'est bien moins dans mon intérêt que dans le vôtre... Quand je me donne, moi! je me donne tout entier. .Aussi, madame, demandai-je en retour la même fidélité, la même confiance à mes protecteurs, je n'ose dire de vous, mes cliens. Vous pouvez croire qu'en agissant ainsi, je veux m'accrocher à l'affaire ; non, non, madame, s'il se commettait des choses répréhensibles... car, en matière de succession, on est entraîné... surtout par un poids de neuf cent mille francs. . . Eh bien ! vous ne pouvez pas désavouer un homme comme maître Godeschal, la probité même ; mais' on peut rejeter tout sur le dos d'un méchant petit homme d'affaires...

La présidente regarda Fraisier avec admiration.

— Vous devez aller bien haut ou bien bas, lui dit-elle. A votre place, au lieu d'ambitionner cette retraite de juge de paix, je voudrais être procureur du Roi... à Mantes! et faire un grand chemin.

— Laissez -moi faire, madame ! La justice de paix est un cheval de curé pour monsieur Yitel, je m'en ferai un cheval de bataille.

La' présidente fut amenée ainsi à sa dernière confidence avec Fraisier.

— Yous me pa/aissez dévoué si complètement à nos intérêts, dit-elle, que je vais vous initier aux difficultés de notre position, et à nos espérances. Le président, lors du mariage projeté pour sa filleet un intrigant qui, depuis, s'est fait banquier, désirait vivement augmenter la terre de Marville de plusieurs herbages, alors à vendre. Nous nous sommes dessaisis de cette magnifique habitation pour marier ma fille comme vous savez; mais je souhaite bien vivement, ma fille et .nt fille unique, acquérir le-reste de ces herbages. Ces belles prairies ont été déjà vendues en partie, elles appartiennent à un Anglais qui retourne en Angleterre, après avoir demeuré là pendant vingt. ans ; il a bâti le plus charmant cottage dans une délicieuse situation, entre le parc de Marville et les prés qui dépendaient autrefois de la terre, et il a racheté, pour se faire un parc, des remises, des petits bois, des jardins à des prix fous. Celte habitation avec ses dépendances forme fabrique dans le paysage, et elle est coutiguë aux murs du parc de ma fille. On pourrait avoir les herbages et l'habitation pour sept cent mille francs, car le produit net des prés est de vingt m/il* îravuT-- Mais si monsieur Wadmann apprend que c'est nous qui achetons, il voudra sans doute deux ou trois cent mille francs déplus, car il les perd, si'comme cela se fait en matière rurale, on ne compte l'habitation pour rien...

— Mais, madame, vous pouvez, selon moi, si bien regarder la succession comme à vous, que je m'offre à jouer le

rôle d'acquéreur à voire profit, et je me charge de vous avoir la terre au meilleur marché possible par un sous-seing privé, comme cela se fait pour les marchands de biens... Je me présenterai à l'Anglais en cette qualité. Je connais ces affaires-là, c'était à Mantes ma spécialité. Valinelle avait doublé la valeur deson Etude, car je travaillais sous son nom.

— De là votre liaison avec la petite madame Valinelle... Ce notaire doit être bien riche aujourd'hui...

— Mais madame Vatinelle dépense beaucoup... Ainsi, soyez tranquille, madame, je vous servirai l'Anglais cuit à point...

— Si vous arriviez à ce résultat, vous auriez des droits éternels à ma reconnaissance... Adieu, mon cher monsieur Fraisier. A demain...

Fraisier sortit en saluant la présidente avec moins de servilité que la dernière fois.

— Je dtne démain chez le président Marville!... se dirait Fraisier. Allons, je tiens ces gens-là. . Seulement, pour être maître absolu de l'affaire, il faudrait que je fusse le conseil de cet Allemand, dans la personne de Tabareau, l'huissier de la justice de paix! Ce tabareau, qui me refuse sa fille, une fille unique, me la donnera si je suis juge de paix. Mademoiselle Tabareau, cette grande fille rousse et poitrinaire, est propriétaire du chef de sa mère d'une maison à la place Royale; je serai donc édigible. À la mort de son père, elle aura bien encore six mille livres de rentes. Elle n'est pas belle ; mais, mon Dieu ! pour passer de zéro à dix-huit mille franesde rentes, il ne faut pas regardera la planche!...

Et, en revenant par les boulevards à la rue de Normandie, il se laissait aller au cours de ce rêve d'or. Il se laissait aller au bonheur d'être à jamais hors du besoin; il pensait à marier mademoiselle Vitel, la fille du juge de paix, à son ami Poulain. Il se voyait, de concert avec le docteur, un des rois du quartier, il dominerait les élections municipales, militaires et politiques. Les boulevards paraissent courts, lorsqu'on s'y promenant on promène ainsi son ambition à cheval sur la fantaisie.

Lorsque Schmucke remonta près de son ami Pons, il lui dit que Cibot était mouraut, el[que*Réinonencq était allé chercher monsieur Trognon, notaire. Pons fut frappé de ce nom, que la Cibot lui jetait si souvent dans ses interminables discours, en lui recommandant ce notaire comme la probité môme. Etalois le malade, dont la défiance était devenue absolue depuis le matin, eut une idée lumineuse qui compléta le plan formé par lui pour se jouer de la Cibot etia dévoiler tout entière au crédule Schmucke.

— Schmucke, dit-il en prenant la main au pauvre Allemand hébété par tant de nouvelles et d'événcniens, il doit régner une grande confusion dans la maison, si le portier est à la mort, nous sommes à peu prés libres pour quelques momens, c'est-à-dire sans espions, car on nous espionne, sois-en sûr! Sors, prends un cabrio'et. vas au théâtre, dis à mademoiselle Hélouc, notre première danseuse, que je veux la voir avant de mourir, et qu'elle vienne à dix heures et

demie, après son service. De là , lu iras chez tes deux amis Schwab et Brunner, el tu les prieras d'être ici demain à neuf .heures du matin, devenir demander de mes nouvelles, en ayant l'air de passer par ici et de monter me voir...

Voici quel était le plan forgé par le vieil artiste en se sentant mourir. Il voulait enrichir Schmucke, en l'instituant son héritier universel ; et, pour le soustraire à routes les chicanes possibles, il se proposait de dicter son testament à un notaire, en présence de témoins, afin qu'on ne supposât pas qu'il n'avait plus sa raison, et pour ôter aux Camusot tout prétexte d'attaquer ses dernières dispositions. Ce nom de Trognon lui fit entrevoir quelque machination, il crut à quelque vice de forme, projeté par avance, à quelque infidélité préméditée par la Cibot, et il résolut de se servir de ce Trognon pour se faire dicter un testament oiegraphe qu'il cachèterait et serrerait dans le tiroir de sa commode. Il comptait montrer à Schmucke, en le faisant cacher dans un des cabinets de son alcôve, la Cibot s'emparant de ce testament, le décachetant, le lisant et le recachetant. Puis le lendemain à neuf heures, il voulait anéantir ce testament olographe par un testament par devant notaire, bien en règle et indiscutable.

Quand la Cibot l'avait traité de fou, de visionnaire, il avait reconnu la haine et la vengeance, l'avidité de la présidente; car, au lit depuis deux mois, le pauvre homme, pendant ses insomnies, pendant ses longms heures de solitude, avait repassé les événemens de sa vie au crible.

Lf s sculpteurs antiques et modernes ont sonvent posé, de chaque côté de la tombe, de« génies qui tiennent des torches allumées. Ces lueurs éclairent aux mourans le tableau de leurs fautes, de leurs erreurs, en leur éclairant les chemins de la Mort. La sculpture représente là de grandes idées, eile formule un fait humain. Lagonïe a sa sagesse. Souvent on voit de simples jeunes filles, à là;e le plus tendre, avoir une raison centenaire, devenir prophètes, juger leur famille, n'être les dupes d'aucune comédie. C'est là la poésie de la Mort. Mais, chose étrange et digne de remarque! on meurt de deux façons différentes. Cette poésie de la prophétie, ce don de bien voir, soit en avant, soit en arrière, n'appartient qu'aux mourans dont la chair seulement est atteinte, qui périssent par la destruction des organes de la vie charnelle. Ainsi les êtres attaqués, comme Louis XIV, par la gangrène; les poitrinaires, les malades qui périssent comme Pons par la fièvre, comme madame de Mortsauf par 1 estomac, ou comme les soldats, par des blessures qui les saisissent ea pleine vie: ceux-là jouissent de cette lucidité sublime, et font des morts surprenantes, admirables; tandis que les gen» qui meureut par des maladies pour aicsi dire iutelligcniie h», dont le mal est dans le cerveau, dans l'appareil nerveux qui s.rt d intermédiaire au corps pour fournir le combustible de la pensée : ceux-là meurent tout entiers. Chez eux, l'esprit cl le corps sombrent à la fois. Les uns. âmes sans corps, réalisent les spectres bibliques; les autre» sont des cadavres.

DE BALZAC

Cet homme vierge, ce Calon friand, ce juste presque sans péchés, pénétra tardivement dans les poches de iiel qui composaient le cœur de la présidente. Il devina le monde sur le point de le quitter. Aus-i , depuis quelques heures , avait-il prit gaîœent son parti, comme un joyeux artiste, pour qui tout est prétexte à charge, à raillerie. Les derniers liens qui l'unissaient à la vie, les chaînes de l'admiration, les Eceuds puissans qui rattachent le connaisseur aux chefs-d'œuvre de l'art, venaient d'être brisés le matin. En se voyant volé par la Cibot, Pons avait dit adieu chrétiennement aux pompes et aux vanités de l'art, à sa collection, à ses amitiés pour les créateurs de tant de belles choses , et il voulait uniquement penser à la mort, à la façon de nos ancêtres qui la comptaient comme une des fêtes du chrétien. Dans sa tendresse pour Schmucke, Pons essayait de le proléger du fond de son cercueil. Celte pensée paternelle fut laiaison du choix qu'il fit du premier sujet de la danse, pour avoir du secours contre les perfidies qui l'entouraient, et qui ne pardonneraient sans doute pas à son légataire universel.

Hé'oïse Brisetout était une de ces natures qui restent vraies dans une position fausse, capable de toutes les plaisanteries possibles contre des adorateurs payans , une fille de l'école des Jenny Cadine et des Josépha; mais boDne camarade et ne redoutant aucun pouvoir humain, a force de les voir tous faibles, et habituée qu'elle était à lutter avec les sergens de ville au bal peu champêtre de Mabille et au carnaval. ,

— Si elle a fait donner ma place à son protégé Garangeot, elle se croira d'autant plus obligée d« me servir, se dit Pons.

Schmucke put sortir sans qu'on fit attention à lui, dans la confusion qui régnait dans la loge, et il revint avec la plus excessive rapidité, pour ne pas laisser trop long-temps Pons tout seul.

Monsieur Trognon arriva pour le testament, en même temps que Schmucke. Quoique Cibot fût à la mort, sa femme accompagna le notaire, l'introduisit dans la chambre à coucher, et .'c retira d elle-même, eu laissant ensemb'e Schmucke, monsieur Trognon et Pons, mais elle s'arma d'une petite glace à main d'un travail curieux, et prit position à la porte, qu'elle laissa entrebâillée. Ehe pouvait ainsi non seulement entendre, mais voir tout ce qui se dirait et ce qui se passerait dans ce moment suprême ponr elle.

— Monsieur, dit Pens, j'ai malheureusement toutes mes facultés , car je sens que je Vais mourir ; et, par la voloûté de Dieu, sans doute, aucune des souffrances de la mort ne m'est épargnée I . . . Voici monsieur Schmucke. . .

Le notaire salua Schmucke.

— C'est le seul ami que j'aie sur la terre, dit Pons, et je veux l'instituer mon légataire universel ; dites-moi quelle forme doit avoir mon testament, pour que mon ami, qui est Allemand, qui ne sait rien de nos lois, puisse recueillir ma succession, sans aucune contestation.

— On peut toujours tout contester , monsieur , dit le no-

taire, c'est l'inconvénient de la justice humaine. Mais en matière de testament, il en est d'inattaquables...

— Lequel? demanda Pons.

— Un testament fait pardevant notaire, en présence de témoins qui cerlilient que le testateur jouit de toutes ses facultés, et si le testateur n'a ni femmes, ni enfans, ni père, ni frère. . .

— Je n'ai rien de tout cela , toutes mes affections sont réunies sur la tête de mon cher ami Schmucke, que voici. . .

Schmucke pleurait. t

— Si donc vous n'avez que des collatéraux éloigoéï, la loi vous laissant la libre disposition de: vos meubles et immeubles, si vous ne les léguez pas à des. conditions que la morale réprouve, car vous avez du voir des testamens attaqués à cause de la bizanerie des testateurs, un testament pardevant nolaire est inattaquable. En effet, l'identité de la personne ne peut être niée, le notaire a constaté 1 état de sa raison, et la signature ne peut donner lieu à aucune discussion... Néanmoins, un testament olographe, en bonne forme et clair, est toiu aussi peu discutable.

— Je me décide, pour des raisons a moi connues, a écrire sous votre dictée un testament olographe , et à le confier à mon ami que voici. . . Cela se peut-il ?. . .

— Très bien! dit le nolaire .. Voulez-vous écrire"? je vais dicter.. .

— Schmucke, donne-moi ma petite écriloire de Boule. Monsieur, dictez-moi tout bas; car, ajouta-t-il, on peut nous écouter.

— Dites-moi donc avant tout quelles sont vos intentions? demanda le rotaire.

Au bout de dix minutes,' la Cibot que Pons entrevoyait dans une glace, vit cacheter le testament, après que le nolaire l'eut examiné pendant que Schmucke allumait une bougie; puis Pons le remit a Schmucke en luidisant de le serrer dans une cachette pratiquée dans son secrétaire. Le testateur demanda laclé du secrétaire, l'attacha dans le coin de son mouchoir, et mit le mouchoir sons son oreiller.

Le notaire, nommé par politesse exécuteur testamentaire, et à qui Pons laissait un tah'eau de prix, une de ces choses que la loi permet de donner à un notaire, sortit et trouva madame Cibot dans le salon...

— Eh bien! monsieur? monsieur Pons a-t-il pensé à moi...

— Vous ne vous attendez pas, ma chère, à ce qu'un notaire trahisse les secrets qui lui sont confiés, répondit monsieur Trognon Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il y aura bien des cupidités déjouées et bien des espérances trompées. Monsieur Pons a fait un beau testament plein de sens, un testament patriotique et que j'approuve fort.

On ne se ligure pas à quel degré de curiosité la Cibot arriva, stimulée par de telles paroles. Elle descendit, et passa la nuit près de Cibot, en se promettent de se faire remplacer par mademoiselle Rémoncncq , et d aller lire le tcstahicnt , entre deux et trois heures du malin.

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