‹ Histoire des parens pauvresChapitre 62 sur 111 · OU SCHA11CKE S'ELEVE JUSQU'AU TAOXE DE DIEU · texte numérisé non relu

OU SCHA11CKE S'ELEVE JUSQU'AU TAOXE DE DIEU

— Bonjour, mon bon monsieur Fraisier, dit la Cibot d'un ton patelin, en entrant dans le cabinet de son conseil. Eh bien! que me dit donc votre portier, que vous vois en allez d'ici !...

— Oui, ma chère madame Cibot, je prends, dans la maison du docteur Poulain, l'appartement du premier étage, au-dessus du sien. Je cherche a emprunter deux à trois mille francs pour meubler convenablement cet appartement, qui, ma foi, est très joli, le propriétaire l'a remis à neuf. Je suis chargé, comme je vous l'ai dit, des intérêts du président de Manille, et des vôtres... Je quitte le métier d'agent d'affaires, je vais me faire inscrire au tableau des avocats, et il faut être très bien logé. Les avocats de Paris ne laissent iescrire au tabhau que des gens qui possèdent un mobilier respectable, une bibliothèque, etc. Je suis docteur en droit, j'ai fait mon stage, et j'ai déjà des protecteurs puissans .. Eh bien I où en sommes-nous?

— Si vous vouliez accepter mes économies qui sont à la caisse d'épargne , lui dit la Cibot; je n'ai pas grand'chose, trois mille francs, le fruit de vingt-cinq ans d'épargnes et de privations... vous me feriez une lettre de change, comme dit Rémonencq, car je suis ignorante, je ne sais que ce qu'on m'apprend...

— Non, les statuts de l'ordre interdisent à un avocat de souscrire des lettres de change, je vous en ferai un reçu portant intérêt àcinq pour cent, et vous me le rendrez si je vous trouve douze cents francs de rentes viagères dans la succession du bonhomme Pons.

La Cibot, prise au pi^ge, garda le silence.

— Qui ne dit mot, consent, reprit Fraisier. Apportez-moi ça, demain.

— Ah ! je vous payerai bien volontiers vos honoraires d'avance, dit la Cibot, c'est être sûre que j'aurai mes rentes.

— Où en sommes-nous? reprit Fraisier en faisant un signe de tête aftirmalif. J'ai vu Poulain hier au soir, il paraît que vous menez votre malade grand train... Encore un assaut comme celui d'hier, et il se formera des calculs dans la vésicule du fiel... Soyez douce avec lui, voyez-vous, ma chère madame Cibot, il ne faut pas se créer des remords. On ne \it pas vieux.

— Laissez-moi donc tranquille, avec vos remords!... N'allez-vous pas encore me parler de la guillotine? monsieur Pons, c'est un vieil cstinél vous ne le connaissez pas! cest lui qui me fait endcïer! Il n'y a pas un plus méchant homme que lui, ses parrns avaient raison, il est

sournoi«, vindicatif et osliné. . Monsieur Magus esta la maison, comme je vous l'ai dit, et il vous attend.

— Bien !. . j y/erai en même temps que vous C est de la valeur de cette collection que dépend le chiffre de voire rente, s'il y a huit cent mille francs, vocs aurez quinze cents francs viager... c'est une fortune!

— Eh bien! je vas leur dire d'évaluer les choses en conscience.

Une heure après, pendant que Pons dormait profondément, après avoir pris des mains de SchmiKke une potion calmante, ordonnée par ledooteur, mais dont la dose avait été doublée à l'insu de l'Allemand par la Cibot, Fraisier. Rémonencq et Magus, ces trois personnages patibulaires, examinaient pièce à pièce les dix-sept cents objets dont se composait la collection du vieux musicien. Schmuckc s'etant couché, ces corbeaux flairant leur cadavre furent malins du terrain.

— Ne faites pas de bruit, disait laCilKt toutes les fois qne Magus s'extasiait et discutait avec Rémonencq en 1 instruisant de la valeur d'une belle œuvre.

C'était un spectacle a navrer le cœur, que celui de ces quatre cupidités différentes soupesant la succession pendant le sommeil de celui dont la mort était le sujet de leurs convoitises. L'estimation des valeurs contenues dans le salon dura trois heures.

— En moyenne, dit le vieux juif crasseux . chaque chose ici vaut mille francs...

— Ce serait dix-sept cent mille francs ' s'ecria Fraisier stupéfait.

— Non pas pour moi, reprit Magus dont l'œil prit des teiutes froides Je ne donnerais pas plus d« huit cent mille fiancs ; car on ne sait pas combien de temps on gardera ça dans un magasin... Il y a d- s chefs-d'œuvre qui ne se vcident pas avant dix ans, et le prix d acquisition est doublé par les intérèls composés; mais je paierais la somme comptant.

— Il y a dans la chambre des vitraux, des tara, des miniatures, des tabatières en or et en prirent, lit observer Rémonencq.

— Peut-on les examiner? denanda Fraisier

— Je vas voir s'il dort bien, répliqua h Cibot.

Et. sur un signe de la portière, les trois oiseaux de proie entrèren'.

— Là! sont b s chcfs-d'œu\ re ! dit en nonlr.inl le salon Magus dont la baibe blanche frétillait par tnis >e> poils.

DE BALZAC

mais ici sont les richesses ! Et quelles richesses ! les souverains n'ont rien de plus beau dans leurs Trésors.

Les yeux de Rémonencq, allumés par les tabatières, reluisaient comme des escarboucles. Fraisier, calme, froid comme un serpent qui se serait dressé sur sa queue, allongeait sa tête plate et se tenait dans la pose que les pein'res prêtent à Méphistophéles. Ces trois differens avares, altérés d'or comme les diables le sont des rosées du paradis, dirigèrent, sans s'être concertés, un regard sur le possesseur de tant de richesses, car il avoit fait un de ces mouvemens inspirés par le cauchemar. Tout à coup, sous le jet de ces trois rayons diaboliques, le malade ouvrit les yeux et jeta des cris perçans.

— Des voleurs! Les voilà! A la garde! on m'assassine. Evidemment il continuait son rêve tout éveillé , car il

s'était dressé sur son séant, les yeux agrandis, blancs, fixes, sans pouvoir bouger.

Elie Magos et Rémonencq gagnèrent la porte, mais ils y furent cloués par ce mot : — Magus , ici... Je suis trahi...

Le malade était réveille par l'instinct de la conservation de son trésor, sentiment au moins égal à celui de la conservation personnelle.

— Madame Cibot, qui est monsieur? cria-l-il en frissonnait à l'aspect de Fraisier qui restait immobile.

— Pardieu ! est-ce que je pouvais le mettre à la porte, dit-elle en clignant de l'œil et faisant signe a Fraisier... Monsieur s'est présenté tout à l'heure au nom de votre famille...

Fraisier laissa échapper un mouvement d'admiration pour la Cibot.

— Oui, monsieur, je venais de la part de madame la présidente de Manille, de son mari, de sa fille, vous témoigner leurs regrets ; ils ont appris fortuitement votre maladie, et ils voudraient vous soigner eux-mêmes... ils veus offrent d'aller à la terre de Mar ville y rreouvrer la samc ; madame la vicomtesse Popinot, la petite Cé.ile que vous aimez tant, sera votre garde-malade... elle a pris votre défense auprès de sa mère , elle l'a fait revenir de l'erreur où elle était.

— Et ils vous ont envoyé, mes héritiers! s'éciia Pons indigné, en vous donnant pour guide le plus habile connaisseur, le plus fin expert de Paris? .. \hl la charge est bonne, reprit-il en riant d'un rire de fou. Vous venez évaluer mes tableaux, mes curiosités, mes tabatières, mes miniatures I... Evaluez! vous avez un homme qui, non-seulement a les connaissances en toute chose, mais qui peut acheter, csr il est dix fois millionnaire... Mes chers parens n'attendront pas long-temps ma successioa, dit il avec une ironie profonde, ils m ont donné le coup de pouce .. Ah! madame Cibot, vous vous dites ma mère, et vous introduisez les marchands, mon concurrent et les Camusot ici pendant que je dors!... Sortez tous!...

Et le malheureux, surexcité par la double action delà terreur et de la peur, se leva décharné.

— Prenez mon bras, monsieur, dit la Cibot en se précipi-

i tant sur Pons pour l'empêcher de tomber. Calmez-vous donc, ces messieurs sont sortis.

— Je veux voir le salon!... dit le moribond.

La Cibot fit signe aux trois corbeaux de s'envoler; puis, elle saisit Pons, l'enleva comme une plume, et le recoucha, malgré ses cris.

Eu voyant le malheureux collectionneur tout à fait épuisé, elle alla fermer la porte de l'appartement. Les trois bourreaux de Pons étaient encore sur le palier, et lorsque la Cibot les vit, elle leur dit de l'attendre, en entendant cette parole de Fraisier à Magus : — Ecrivez-moi une lettre signée ie vous deux, par laquelle vous vous engageriez à payer neuf cent mille francs comptant la collection de monsieur Pons, et nous verrons à vous faire faire un beau bénéfice...

Puis il souffh dans l'oreille de la Cibot un mot, un seul que personne ne put entendre, et il descendit avec les deux marchands à la logo.

— Madame Cibot, dit le malheureux Pons qoand la portière revint, sont-ils partis?...

— Qui... partis?., demanda-t-elle...

— Ces hommes?. .

— Quels hommes?... Allons, vous avez vu des hommes! dit-elle. Vous venez d'avoir un coup de fièvre chaude, que sans moi vous alliez passer par la fenê:re, et vous me parlez encore d'hommts .. Allez-vous rester toujours comme ça?...

— Comment, là, tout à lheure, il n'y avait pas un monsieur qui s'est dit envoyé par ma famille...

— Allez-vous moHintr encore, reprit-elle. Ma foi, savez-vous où l'on devrait vous mettre? à Chalenton I... Vous voyez des hommes...

— Elie Magus, Rémonencq...

— Ah! pour Rémonencq, vous pouvez l'avoir va, car il est venu me dire que mon pauvre Cibot vasi mal, que jevais vous planter là pour reverdir. Mon Cibot avant tuut, voyezvous? Qaand mon homme est malade, moi, je ne connais plus personne. Tâchez de rester tranquille et de dormir une couple d'heures, car j'ai dit d'envoyer chercher monsieur Poulain, et je reviendrai avec lui... Buvez et soyez sage.

— 11 n'y avait personne dans ma chambre là, tout à l'heure quand je me suis évei le?. . .

— Personne! dit-elle. Vous aurez vu plusieurs Rémonencq dans vos glaces.

— Vous avez raison, madame Cibot; dit le malade en devenant do.;x comme un mouton.

-r- Eh bien! vous voilà raisonnable, adieu, mon Chérubin, restez tranquille, je serai dans un instant à vous.

Quand Pons entendit fermer la porte de l'appartement, i| rassembla ses dernières forces pour se lever, car il se dit : — On me trompe! on me dévalise! Schinucke est un enfant qui se laisserait lier dans un sac!...

Et le malade, animé par le désir d'éclaircirlascène affreuse qui lui semblait trop réelle pour être une vision, put gagner la porte de sa chambre, il l'ouvrit péniblement, et se trou>a

dans son salon , où la vue de ses chères toiles, de ses statues, de ses bronzes florcn'ins, de ses porcelaines, leranimi. Le collectionneur, ca robe de chambre, les mains nues, la tête en feu, put faire le tour des deux rues qui se trouvaient tracées par les crédences et les armoires dont la rangée partageait le salon en deux parties.

Au premier coup d'oeil du mattre, il compta tout, et aperçut son musée au complet. II allait rentrer, lorsque son regard fut attiré par un portrait de Greuze mis à la place du chevalier de Malte , de Stbas-tien dcl Piombo. Le soupçon sillonna son intelligence comme un éclair zèbre un ciel orageux. 11 regarda la place occupée par ses huit tableaux capitaux, et les trouva remplacés tous. Les yeux du pauvre homme furent tout à coup couverts d'un voile noir, il fut pris par une faiblesse, et tomba s <r le parquet.

Cet évanouissement fut si complet, que Pons resta là pendant deux heures, il fut trouvé par Schmucke, quand l'Allemand, réveillé, sortit de sa chambre pour venir voir son ami. Schmucke eut mille peines à relever le moribond et à le recoucher; mais quand il adressa la parole à ce quasi-cadavre, et qu'il reçut un regard glacé, des paroles vagues et Bégayées, le pauvre Allemand, au lieu de perdre la tête, devint un héros d'amitié.

Sous la pression du désespoir, cet homme-enfant eut de ces inspirations comme en ont la femmes aimantes ou les mères. Il fit chauffer des serviettes (il trouva des serviettes! ) il sut en entortiller les mains de Pons, il lui en mit au creux de l'estomac ; puis il prit ce front moite et f oïd entre ses mains, il y appela la vie avec une puissance de volonté digce d'Apollonius de Thyanc. Il baisa son ami sur les yeux comme ces Marie que les grands sculpteurs italiens ont sculptées dans leurs bas-reliefs appelés Piéta, baisant le Christ.

Ces efforts divins , cette effusion d'une vie dans une autre, cette œuvre de mère et d'amante fut couronnée d'un plein succès. Au bout d'uce demi-heure, Pons réchauffé reprit forme humaine: la couleur vitale revint aux yeux, la chaleur extérieure rappela le monvement dans les organes, S.hmucke fit boire à Pons de l'eau de mélisse mêlée à du vin, l'esprit de la vie s'infusa dans ce corps, l'intelligence rayonna de nouveau sur ce front naguère insensible comme une pierre. Pons comprit alors à quel saint dévouaient , à quelle puissance d'amitié cette résurrection était due.

— Sans loi I je mourais ! dit-il en se semant le visage doucement bagne par les larmes du bon Allemand qui riait et qui pleurait tout à la Lis.

En entendant cette parole, attendue dans le délire de l'espoir, qui vaut celui d j désespoir, le pauvre Schmucke , dont toutes hs forces étaient épuisées , s'affaissa comme un ba1lon crevé. Ce fut à son tour de tomber , il se laissa aller sur un fauteuil, joignit les mains et remercia Dieu par une fervente prière. Un miracle venait pour lui de s'accomplir! Il ne croyait pas au pouvoir de sa prière en action, mais a clui de Dieu qu'il avait invoqué.

Cependant le miracle était un eff.t naturel et que les médecins ont constaté souvent. Un malade entouré d'affection, so'gcé par des gens iatérestés à sa vie, à chances égales est sauvé, là où succombe un sujet gardé par des mercenair s. Les médecins ne veulent pas voir en ceci les effets d'un magnétisme involontaire, ils attribuent a résultat a des soins inteliigens, à l'exacte observation de leurs ordonnances ; miis beaucoup de mères connaissent la vertu de ces ardentes projec'ions d'un constant désir.

— Mon bon Schmucke?. .

— Ne bar le bas, che d'endendrai bar lecuàr.., rebote! rebosel dit le musicien en souriant.

— Pauvre ami! noble créature! Enfant de Dieu vivant en Dieu ! seul être qui m'ait aimé !... dit Pogs par interjections en trouvant dans la voix des modulations inconnurs.

L'ame, près de s'envoler, était toute dans ces paroles qui donnèrent à Schmucke des jouissances presqu'égales à celles de l'amour.

— Fis 1 Fisl ed che tevientrai ein lionl chidraf ailkr ai bir teux.

— Ecoute, mon bon, et fidèle, et adorable ami! laissemoi parler, le temps me presse, car je suis mort, je ne reviendrai pas de ces crises répétées.

Schmucke pleura comme un enfant.

— Ecoule donc, tu pleureras après..., dit Pois Chrétien, il faut te soumettre. On m'a volé, et c'est laCibot. . Avant de te quitter, je dois l'éclairer sur les choses de la vie, lu ne les fais pas... On a pris huit tableaux qui valaient des sommes cons;dérables.

— Bar tonne-moi, che les ai ftntus...

— Toi!

— Moi... dit le pauvre Allemand, nis édions assignés... au dripinal...

— Assignés?. . par qui?...

— Âddar,s\...

Schmucke alla chercher le papier timbré laissé par 1 huissier et l'apporta

Pons lut attentivement ce grimoire. Après lecture il laissa tomber le papier et garda le silence Ce. observateur du travail humain, qui jusqu'a'ors avai'. négligé le moral, finit par compter tous les fils de la trame ourdie par la Cil verve d'artiste, son intelligence d'élève de l'Académie de Rome, toute sa jeunesse lui revint pour quelques tnsla

— Mon bon Schmucke, obéis-moi militairement. Ecoute! descends à la loge et dis à celte affreuse femme que je voudrais revoir la personne qui m'est rav ov éj par mon cousin le président, et que, si elle ne vient pas. j'ai I intention de léguer ma collection au Musée; qu'il s'agit de faire mon testament.

Schmucke s'acquitta de la commission ; mai-, au p :\ mot, la Cib't répondit par un sourire.

— Notre chère malade a eu. mon bon monsieur Schmucke, une attaque de lièvre chaude, et il n cru voir du monde dans sa chambre. Je vous donne ma parole d honnête femme

DE BALZA.C

que personne n'est venu de la part de la famille de notre cher malade...

Schmucke revint avec cette réponse, qu'il répéta textuellement à Pods.

— Elle est pics forte, plus madrée, pins astucieuse, plus machiavélique que je ne le croyais, dit Pons en souriant, elle ment jusque dans sa-loge! Figure-toi qu'elle a, ce matin, amené ici un Juif, nommé Elie Magus , Rémonencq et un troisième qui m'est inconnu , mais qui est plus affreux à lui seul que les deux autres. Elle a compté sur mon sommeil, pour évaluer ma succession, le hasard a fait que je me suis éveillé, je les ai vus tous trois soupesant mes tabatières. Enfin, l'inconnu s'est dit envoyé par les Camusot, j'ai parlé avec lui... Celle infâme Cibot m'a soutenu que je rêvais.. Mon bon Schmucke, je ne rêvais pas!... J'ai bien entendu cet homme, il m'a parlé... Les deux marchands se sont effrayés et ont pris la porte... J'ai cru que

la Cibot se démentirait! Cette tentative est inutile.

Je vais tendre un autre piège où la scélérate se prendra... Mon pauvre ami , tu prends la Cibot pour un ange , c'est une femme qui m'a, depuis un mois, assassiné dans un but cupide. Je n'ai pas voulu croire à tant de méchanceté chez une femme qui nou'. avait servis fidèlement pendant quelques années. Ce doute m'a perdu... Combien t'a-t-on donné des huit tableaux?...

— Cinq mille francs.

— Bon Dieu, ils en valaient vingt fois autant! s'écria Pons, c'est la fleur de ma collection. Je n'ai pas le temps d'inlenter un procès, d'ailleurs ce sérail te mettre en cause comme la dupe de ces coquins... Un procès te tuerait! Ta ne sais pas ce que c'est que la justice' C'est l'égout de toutes les infamies morales .. A voir tant d'horreurs, des âmes comme la tienne y succombent. Et puis tu seras assez riche. Ces tableaux m'ont coûté quatre mille francs, je les ai depuis trente-six ans Mais nous avons élevons avec une habileté surprenante. Je suis sur le bord de ma fosse, je ne me soucie plus que de toi... de toi, le meilleur des êtres. Or, je ne veux- pas que lu sois dépouillé, car tout ce que je possède est à loi. Donc, il faut le délier de lout le monde, et tu n'as jamais eu de défiance. Dieu te protège, je lésais ; mais il peut t'oublier pendant un moment, et tu serais flibuste comme un vaisseau marchand. La Cibot est un monstre, elle me tue! et tu vois en elle un ange, je veux te la faire connaître, va la prier de t'indiquer un notaire, qui reçoive mon testament... et je te promets que la voleuse se trahira, je le la montrerai les mains dans le sac.

Schmucke écoulait Pons comme s'il lui avait raconté l'Apocalvpse. Qu'il existât une nalure aussi perverse que devait être celle de la Cibot, si Pons avait raifon, c'était pour lui la négation delà Providence.

— Mon Imufre ami Bons se droit fe si mâle, dit l'Allemand en descendant à la loge el s'adressant à madame Cibot,

quile feud vaire son desdamand, alez cherchtr ein noclaire. . .

Ceci fut dit en présence de plusieurs personnes, car l'état de Cibot était presque désespéré. Piémonencq, sa soeur, deux porlières accourues des maisons voisines, trois domestiques des locataires de la maison et le locataire du premier étage sur le devant de la rue stationnaient sous la porte cochère.

— Ah! vous pouvez bien aller chercher un notaire vousmême, s'écria la Cibot les larmes aux yeux, et faire faire votre testament par qui vous voudrez... Ce n'est pas quand mon pauvre Cibot esta la mort que je quitterai son lit... Je donnerais tous les Pons du monde pour conserver Cibot.. . uu homme qui ne m'a jamais causé pour deux onces de chagrin pendant trente ans de ménage!...

Et elle rentra, laissant Schmucke lout interdit.

— .Monsieur, dit à Schmuckele locataire du premier é'age, monsieur Pons est-il donc bien mal?...

Ce loca'aire, nommé Jolivard, était un employé de l'enregistrement, au bureau da Palais.

— llavaild mûrir dud-à-V heirtl répondit Schmucke avec une profonde douleur.

— Il y a, près d'ici, rue Saint-Louis, monsieur Trognon, notaire, fit observer monsieur Jolivard. C'est le notaire du quartier.

— Voulez-vous que je l'aille chercher? demanda Rémonencq à Schmucke.

— Pien folondicrs... répondit Schmucke, gar ti montante Zibod ne beut bas carter mon ami, che ne fitrais bas le guidder tans Vidât ù il esd...

— Madame Cibot nous disait qu'il devenait foui... reprit Jolivard.

— Bons rouf s'écria Schmucke frappé de terreur. Chômais il n'a \ dand t'esbrid... et c'edee qui m'einguiède bir sasindi...

Toutes les personnes qui composaient l'altroupement écoutaient cette conversation avec une curiosité bien naturelle, et qui la grava dans leur mémoire.

Schmucke, qui ne connaissait pas Fraisier, ne put fa;re attention à cette tête satauique et à ces yeux brillans. Fraisier en jetant deux mots dans l'oreille de la Cibot avait été fauteur de la scène hardie, peut-être au-dessus des moyens de la Cibot, mais qu'elle avait jouée avec une supériorité magistrale.

Faire passer le moribond pour fou, c'était une des pierres angulaires de l'édifice bâti par l'homme de loi.

L'incident de la matinée avait bien servi Fraisier ; et, sans lui, peut-êire !a Ciho;, dans son trouble, se serait-elle démentie, au moment où l'innocent Schmucke était venu lui tendre un piège en la priant de rappeler l'envoyé de la famille.

Rémonencq, qui vit venir le docteur Pojlain, ne demandait pas mieux que de disparaître. Et voici pourquoi :

Page 1